‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 4)Chapitre 89 sur 203 · Par M. Romain Rolland · texte numérisé non relu

Par M. Romain Rolland

Tart de l'Eglise, que sanclionnèrent en 1884 et 1894 les règlements de la Congrégation des Rites. La Schola cantorum en France, et d autres associations analogues à l'étranger, se sont consacrées au triomphe de cette cause, et elles ont réussi, par des concerts, des publications et des conférences, à créer en sa faveur un mouvement d'opinion. Ce renouveau de la musique religieuse a été consacré par la gloire de quelques grands artistes, au premier rang desquels s'élève César Franck. Les générations qui suivront seront sans doute frappées d'un fait auquel nous ne prenons pas assez garde : l'importance de la musique sacrée de ces vingt dernières années. Parsifal de Wagner, le Requiem de Brahms, le meilleur du talent de Gounod (Mors et Vita, Rédemption), les oratorios des musiciens flamands (Tinel), l'œuvre presque entière de César Franck, et l'apparition toute récente de Don Lorenzo Perosi allestent l'intensité du sentiment religieux dans la musique de toute l'Europe. — Cet art sacré s'est fait le champion d'un éclectisme savant, qui tend à endiguer le torrent wagnéricn. C'est la frénésie michelangesque ramenée à de justes lois par les Carraches. La tâche est difficile, et l'exemple des Carraches est là pour montrer que le poids du passé risque d'opprimer l'inspiration et de refroidir l'art; mais il lui assure au moins la dignité du style, et il n'est pas impossible à un nouveau Poussin de s'assimiler par la puissance de son intelligence le vaste héritage artistique des siècles.

La Musique française. Bizet et César Franck. — C'est peut-être en France que la musique a fait les progrès les plus considérables depuis trente ans. Stimulée par Tart allemand, elle a pris un caractère plus sérieux et plus savant. Son public s'est étendu. Dès le 25 février 1871 se constituait la < Société nationale de musique » pour propager les œuvres des compositeurs français. A côté des Concerts populaires de Pasdeloup se fondèrent, en 1873, les concerts de TÂssociation artistique, dirigés par M. Colonne, et en 1882 les Concerts de M. Lamoureux. M. Guilmant inaugurait à la même époque ses concerts d'orgue au Trocadéro. Enfin, depuis 1892, les « Chanteurs de Saint-Gervais » , dirigés par M. Bordes, ont remis en bon-

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neur et popularisé la musique palestrinienne et grégorienne; et sous leur initiative s'est fondée, en 1894, la Schola cantorum pour créer une musique religieuse moderne. On doit attendre beaucoup de ces efforts. Dès maintenant la France peut se glorifier des deux plus grands musiciens après Wagner : le plus spontané, Bizet, et le plus profond, César Franck.

De 1870 à 1880, le goût public hésite entre les traditions académiques et les influences de Berlioz et de Wagner. Âmbroise Thomas vit sur ses succès passés (Françoise de Rimini, 1882); Gounod tente de nouveau le Ihcàlre, sans grand profit pour sa renommée, avec Cinq-Mars (1877), Polyeucte (1878), Le Tribut de Zamora (1881). Mais il est de plus en plus repris par le mysticisme religieux qui avait fait de lui, trente ans plus tôt, un disciple de Lacordaire et un séminariste de Saint-Sulpice. Il écrit en 1871 Gallia, en 1882 Bédemplioriy en 1885 Afors et Vila (toutes trois jouées d abord à Londres), où il a mis le meilleur de lui-même : non qu'il ait eu le courage de sacrifier à la foi les voluptueuses tendresses de son cœur très profane ; mais la gravité du sujet leur donne plus de sincérité et en atténue les mièvreries mondaines. Il y a de l'émotion et une vraie beauté dans quelques pages de Mors et Vila. — Sans rien sacrifier de lui-même, GouHod n*avait pas élé insensible aux influences germaniques. Ces influences, mêlées aux tendances descriptives de Berlioz, s'accentuent davantage dans l'œuvre de MM. Massenet et Saint-Saëns. M. Jules Masscnet (né à Monlaud, Loire, en 1842), a hérité de la préciosité de Gounod, des langueurs sensuelles et dévoles de sa musique; mais il leur a donné un caractère d'exaltation déclamatoire, où une parlie de Tépoque s'est reconnue. Il a excellé à peindre les âmes féminines, mondaines, cérébralement passionnées ; et son œuvre la plus intéressante est peut-être Manon (1884), qui restera comme un portrait de la société contemporaine. Il a joui d'une grande popularilé. Mais ce musicien, le plus aimé des musiciens français, n*a pas eu la force de résister au succès; et il a constamment reflété ou suivi le goût du public, au lieu de chercher à le diriger et à le combattre (Œuvres principales : 1873, Marie-Magdeleine, Les Erynnies; 1877, Le Roi de Lahore;

1881, Hérodiade; 1882, Scènes alsaciennes; 1884, Manon; 1885, Le Cid; 1889, Esclarinonde; 1892, Werther; 1894, Thaïs; 1897, Sapho; 1899, Cendrillon). — M, Camille Saint-Saëns (né à Paris en 183S) est, pour la science musicale et la tenue du style, un des plus solides musiciens que Ton ait eus en France. A la vérité, son art est un peu extérieur, descriptif et formel; son ironie inquiète se prête peu aux fortes passions et aux émotions sincères ; presque toute son œuvre est d'un dilettantisme à la Renan. Il a traité tous les genres et manié tous les styles (Théâtre : 1872, Princesse jaune;lSllj Timbre d'argent, Samson et Dalila; 1879, Etienne Marcel; 1883, Henri VIII; 1887, Proserpine; 1890, Ascanio; \%%^, Phryné; 1896, Javotle. — Poèmes symplioniques ou lyriques : 181^, Rouet d'Omphale; Phaéton; 1875, Danse macabre; 1876, Déluge; 1877, Jeunesse d'Hercule; 1880, La Lyre et la Harpe, La nuit persane. — Musique de chambre et musique instrumcnlale). Et partout il a montré, surtout dans la symphonie, une beauté de forme et une fluidité d'orchestration qui font de lui un des maîtres écrivains de la musique française, mais de ceux chez qui le style est supérieur à la pensée. — Cette période musicale est traversée par Téclat trop passager d'un grand arliste, mort à trente-sept ans, Georges Bizet (né à Paris en 1838, mort à Bougival en 1875); a Bizet, le dernier génie qui ait vu une nouvelle beauté et une nouvelle séduction; Bizet, qui a découvert une terre nouvelle : le Midi de la musique * » (1863, Les Pêcheurs de perles; 1867, La jolie fille de Perth; 1872, L Artésienne, Djamileh; 1875, Carmen). Celte musique, pleine de soleil et d'action, fait contraste avec les symphonies philosophiques et lyriques de Wagner. On comprend que Nietzsche, révolté contre son ancien maître, ait cherché à lui opposer Bizet. Carmen et surtout IJ Artésienne sont les chefs-d'œuvre du drame lyrique latin. Le style est lumineux, concis, définitif; le dessin des figures est tracé avec une justesse incisive. La Provence et l'Espagne se reflètent dans ces tableaux aux couleurs vaporeuses et vives, aux rythmes souples, où remuent des foules libres et exubérantes. Et, au travers de celte musique, on sent une àme d'une poésie mélan-

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