‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 11 sur 176 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

/. — Les réformes libérales et les manifestations

nationales (1846-1848).

. Caractère général de cette période. — Pendant les années 1848 et 1849, lltalie devint successivement le théâtre de révolutions intérieures entreprises par les peuples pour obtenir la liberté, d'une guerre nationale conduite par les princes pour conquérir Tindépendance, d'une réaction à main armée opérée par les puissances voisines pour rétablir l'ancien régime ; mais si elle passa par les mêmes crises que les autres Etals européens, elle traversa auparavant une période de tranquillité et d'espérance qui semblait devoir les rendre impossibles. Il se rencontra en effet trois souverains pour comprendre à quels dangers le maintien des systèmes absolutistes exposait leurs couronnes et pour essayer de prévenir les violences d'une révolution par l'accomplissement de réformes : pour la première fois depuis 1815 on vit des princes italiens répondre aux demandes de leurs sujets par des concessions et non par des rigueurs. Aussi ce changement d'attitude suffît-il pour exciter parmi les peuples un enthousiasme universel, et pour provo-

quer une agitation pacifique qui se traduisit par des manifestations extérieures, des fêtes en plein air, des banquets et des discours. Ce mouvement des esprits présenta un double caractère : libéral, il eut pour représentant le pape Pie IX et aboutit à Taccomplissement de réformes politiques et administratives; national, il fut dirigé par le roi de Piémont, Cbarles-Albert, qui poursuivit comme but Texpulsion des Autrichiens de l'Italie. Le mouvement libéral. — Rome. — Le mouvement libéral commença du jour où un nouveau pape fut monté sur le trône pontifical. A la mort de Grégoire XVI (juin 1846), le conclave réuni pour désigner son successeur écarla le cardinal Lambruschini, candidat de TAutriche, pour choisir Jean Mastaï Ferretti, évoque dlmola, qui était soutenu par l'ambassadeur de France Rossi, passait pour libéral, et avait laissé à Spolète, à Imola, la réputation d*un prêtre sans tache, d*un politique sans passion, d'un esprit sans parti pris. Saurait-il rompre avec les errements de ses prédécesseurs, et serait-il le pape idéal rêvé par Gioberti? Telle était la question que soulevait sa nomination et à laquelle ses premiers actes devaient apporter une réponse. Ils ne trompèrent pas l'attente des libéraux. C'étaient : le licenciement des gardes suisses réunis par Grégoire XYI pour contenir la population {i" juillet); une amnistie générale aux condamnés politiques (15 juillet); enfin la désignation du cardinal Gizzi, connu pour ses tendances libérales, comme

secrétaire d'Etat (8 août). Ces mesures présentaient un tel contraste avec la politique suivie jusqu'alors pas les papes, qu'elles produisirent, à Rome, en Italie, et en Europe une impression profonde. A Rome, Pie IX ne pouvait plus sortir sans voir sa voiture entourée d'une foule qui l'acclamait et lui demandait sa bénédiction; dans le reste de l'Italie son nom devint le cri de ralliement de tous ceux qu'avait séduits le néoguelfisme de Gioberti; en Europe enfin il excitait le même intérêt et, tandis qu'il recevait des encouragements de France, d'Allemagne, d'Irlande et même d'Amérique, le vieux prince de Metternich déclarait, dans une lettre à l'ambassadeur d'Autriche auprès du pape, que les derniers événements de Rome marquaient le commencement d'une ère nouvelle. — Toutefois,

les premiers actes de Pie IX n'étaient guère que des indications, et on attendait de lui des réformes; les demandes qui se mêlèrent bientôt aux acclamations dont il était l'objet le décidèrent à en opérer. Il fut successivement amené à accorder à son peuple : la liberté de la presse, au moins relative, par Tédit du 14 mars 1847, qui adoucissait la sévérité de la censure; l'établissement d'un

système représentatif par la formation d'une consulte d'Etat composée de laïques nommés par le gouvernement et chargée de présider à l'élaboration des lois (14 avril); l'autonomie communale par l'institution d'un sénat à qui il remettait l'administration de Rome. EnOn il donnait à ces réformes une sanction effective en organisant un ministère chargé de les compléter (14 juin), en autorisant la formation d'une garde civique propre à les défendre (5 juillet), en désignant enfin un nouveau secré-

taire d'Etat plus disposé que le précédent à les appliquer (8 août). La politique de Pie IX répondait donc aux espérances qu'avaient éveillées ses premiers actes, et l'année 1847 s'achevait sans qu'il eût cessé de rechercher et d'obtenir la confiance de son peuple. Certains indices pourtant semblaient de nature à montrer que cet accord n'était qu'éphémère. Pie IX, en effet, était placé entre les résistances des absolutistes, qui retardaient les concessions dans le but de les empêcher, et les exigences des révolutionnaires qui les obtenaient sans s'y arrêter. Les uns essayaient de les rendre inutiles en opposant à la politique pontificale une insurmontable force d'inertie; ils faisaient appel à l'Autriche, qui occupait la ville de Ferrare (janvier 1847), afin de trouver un prétexte à conflit diplomatique et à intervention armée. Les autres, ne se servant de ce qu'accordait Pie IX que pour réclamer ce qu'il refusait, mesuraient leurs prétentions à sa condescendance, et mêlaient aux manifestations faites en son honneur des démonstrations contre les jésuites ou contre les vaincus du Sonderbund. Pour pouvoir résister à ces deux partis extrêmes, il eût fallu opérer les réformes nécessaires avec décision, les circonscrire avec fermeté et former un parti moyen qui, satisfait de ses nouveaux droits, se ralli&t à un gouvernement modéré et juste; mais cette tâche exigeait une décision d'esprit et une vigueur de résolution

donl Pie IX était dépourvu, c On veut faire de moi, disait-il, un Napoléon, et je ne suis qu*un pauvre curé de campagne. »

La Toscane. — Si la popularité de Pie IX tendait à diminuer à Rome, son prestige demeurait intact en Italie et son exemple devenait communicatif. Le premier à le suivre fut le grand-duc de Toscane, qui attendit d'ailleurs près de dix mois avant de décréter les réformes déjà effectuées dans les États pontificaux. Tandis que Metternich le menaçait d*une intervention militaire, il assistait au développement et aux progrès d*une opposition libérale qui restait constitutionnelle à Pise avec Montanelli, mais qui prenait une allure révolutionnaire à Livourne, où elle était dirigée par le romancier Guerrazzi. Une démonstration tumultueuse qui eut lieu dans cette dernière ville le détermina à céder : le 8 mai 1847 paraissait une loi qui permettait « de discuter respectueusement les actes du gouvernement ». Malgré sa timidité, celte réforme fut accueillie avec enthousiasme par les libéraux, qui ne la regardaient que comme le prélude de concessions plus importantes, c La tactique, dit Montanelli, était de prendre ces réformes comme des acomptes, de les louer plus qu'elles ne le méritaient, de tenir pour virtuellement accordé ce qui n'était pas dans les intentions du pouvoir, de s'ingénier en somme à lui arracher le plus de liberté qu'on pourrait. » A la suite de la loi du 8 mai, plus de vingt journaux furent fondés qui réclamèrent l'institution d'une garde civique propre à défendre l'indépendance nationale contre l'Autriche. Le grand-duc, à qui répugnait cette idée, essaya d'abord de tromper l'attente de ses sujets en décrétant la formation d'un corps consultatif analogue à celui qu'avait créé Pie IX; l'agitation qui se déclara dans ses Etats et le soulèvement qui éclata à Livourne à la nouvelle de l'occupation de Ferrare le forcèrent à céder (3 septembre 1847).

La Toscane était désormais dotée des mêmes institutions que les Etats de l'Eglise; elle possédait la liberté de la presse, un gouvernement consultatif et une force nationale. Presque en même temps l'abdication du duc de Lucques en faveur de Léopold II étendit aux Etats de ce prince le bénéfice des mêmes bienfaits.

Le Piémont. — De tous les souverains italiens, le roi de Piémont Charles-Albert devait être le dernier à entrer dans la voie des réformes. Il avait semblé ignorer jusqu'en septembre 1847 le mouvement qui remuait lltalie centrale et gagnait peu à peu ses Étals. A ce moment, des démonstrations répétées à Turin en Thonneur du nonce, et une agitation dangereuse dans la turbulente et démocratique Gènes vinrent lui montrer quels dangers son obstination faisait courir à son trône. Il se résigna donc à accorder d*un seul bloc à ses sujets tous les droits qui avaient été successivement conquis par les peuples voisins : le 30 octobre paraissait un édit qui décrétait la réorganisation du conseil d*Etat, augmenté à l'avenir de députés de provinces, l'adoucissement de la loi sur la censure, et la formation d'une garde civique ; ces concessions opportunes ramenèrent à Charles-Albert TafTection de ses sujets.

Le mouvement réformiste devait s'arrêter aux frontières du Piémont : dans les duchés de Parme et de Modène il fut facilement annulé par les souverains, grâce à l'appui de l'Autriche ; dans les Deux-Siciles, il se manifesta par des troubles qui éclatèrent à Reggio et à Messine, et que Ferdinand II réprima facilement. Dans trois grands Etats italiens, il n'en avait pas moins abouti à un résultat qui, trois ans auparavant, était imprévu et eût semblé inespéré : si le peuple n'avait pas conquis sa souveraineté, l'opinion publique avait une existence légale et elle disposait d'une presse libre pour la faire connaître , de corps élus pour la faire agréer, d'une force nationale pour la faire triompher.

Le mouvement national. — Dans le même espace de temps, se posait la question de l'indépendance. Elle fut soulevée par un souverain qui jusque-là ne s'était distingué que par une déférence aussi aveugle qu'intéressée aux volontés de l'Autriche : c'était Charles-Albert. Pendant toute sa vie, ce prince avait été hanté par l'idée de devenir le libérateur de l'Italie du Nord, mais il n'avait jamais osé rompre avec la puissance qui avait oublié son passé de révolutionnaire et permis son avènement. Il s'y décida pourtant dans le courant de 1846. A propos d'un conflit économique, il engagea avec l'Autriche une

guerre de tarifs qui attira sur lui Fattention de tous les patriotes. A dater de ce moment le mouvement national, né, comme le mouvement libéral, de Tinitiative d'un prince italien, provoqua chaque jour de nouvelles et bruyantes manifestations : ce fut, en décembre 1846, le congrès des savants italiens à Gênes, qui se termina par des fêtes solennelles destinées à célébrer le centenaire de l'expulsion des étrangers de cette ville : ce fut, en septembre 1847, le banquet de la Société agraire de Gasale, à la fin duquel le roi fit lire par son secrétaire Castagneto une lettre qui souleva les acclamations unanimes des assistants. Elle se terminait par ces mots : « Si Dieu me fait un jour la grâce de pouvoir entreprendre la guerre pour rindépendance, je commanderai seul l'armée et je ferai pour la cause guelfe ce que Schamyl a fait contre l'immense empire russe. Heureux sera le jour où nous pourrons pousser le cri de l'indépendance nationale! x^ Enfin les sujets italiens de l'Autriche semblaient supporter avec une répugance chaque jour plus visible tous les inconvénients qu'entraînait sa domination : la lourdeur des charges financières et militaires, la disproportion entre les sacrifices exigés et les services reçus, les lenteurs d'une administration tracassière, l'incompatibilité de caractère et d'esprit entre les fonctionnaires et les administrés. Les Milanais manifestèrent d'abord leur mécontentement par des démonstrations pacifiques, destinées à affirmer leurs sentiments de nationalité : telles furent les fêtes qui célébrèrent le retour des cendres de Gonfalonieri, mort en exil, ou l'installation d'un nouvel archevêque, Romilli, qui remplaçait un Allemand sur le siège de JMilan (septembre 1847). Après l'occupation de Ferrare par les •troupes impériales, l'agitation augmenta et les rapports entre gouvernants et gouvernés prirent un caractère marqué d'hostilité; tandis qu'à Milan et à Venise les congrégations centrales donnaient le signal de l'opposition légale en présentant au viceroi un exposé de leurs griefs et de leurs vœux, la population milanaise semblait décidée à recourir à la violence pour faire écouter ses demandes : ayant ré.solu de ne plus fumer à partir du 1" janvier 1848, pour faire un vide dans le trésor autrichien, elle voulut imposer la même abstention aux soldats et aux fonc-

tionnaires, assaillit à main armée ceux qui sortaient avec le cigare à la bouche, et provoqua des représailles qui coûtèrent la vie à un grand nombre d'Italiens (3 janvier 1848); la rupture était désormais complète entre le cabinet de Vienne et ses sujets transalpins.

Au début de Tannée 1848, toutes les grandes questions dont dépendait le sort de la Péninsule avaient donc été nettement posées. Elles pouvaient être formulées ainsi : dans le Piémont, la Toscane et les Etats pontificaux, où des réformes avaient été opérées, les peuples s*en contenteraient-ils ou réclameraientils rétablissement d*un gouvernement constitutionnel? Dans le royaume de Naples, où l'ancien régime était resté intact, pourrait-il être maintenu? Enfin dans le royaume Lombard- Vénitien, où la domination étrangère était devenue intolérable, les populations se résigneraient-elles à la subir ou chercheraientelles à la faire disparaître, même au prix d'une guerre? Dans l'espace de six mois, toutes ces questions allaient recevoir une solution.

//. — Les insurrections et les constitutions.

Le double mouvement d'émancipation politique et nationale qui agitait Tllalie depuis l'avènement de Pie IX devait, en effet, changer de caractère pendant les premières semaines de l'année 1848. Il était resté pacifique, il devint violent; il n'avait poursuivi que des réformes partielles, il aboutit à des révolutions intérieures et à une guerre nationale. Il suffit pour amener cette transformation de deux insurrections qui éclatèrent aux extrémités de la Péninsule : la première eut lieu à Palerme et provoqua l'établissement du régime représentatif dans tous les États italiens; la seconde ensanglanta Milan et eut pour conséquence l'union des peuples et des princes dans une croisade contre 1* Autriche.

Insurrection de Palerme et constitution de Naples. — De tous les Etats italiens, le royaume de Naples était le seul

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