LES PREMIERS DESASTRES
arrière de Wissembourg, sur des hauteurs qu'il n'avait pas garnies d'ouvrages de campagne, de crainte de fatiguer le soldat.
Les 45 000 hommes de Mac-Mahon occupaient le plateau où se trouvent les villages de Frœschwiller et d'EIsasshausen : Ducrot était à gauche» à Nehviller; Raoultet Conseil-Dumesnil, au centre, à Frœschwiller; Lartigue, à droite, dans le Niederwald.
Jusqu'à midi, les Français furent victorieux, et dans leur joie, ils acclamaient Mac-Mahon partout où il passait. Ducrot repoussa les Bavarois. Raoul t refoula les Prussiens de Kirchbach, qui furent à plusieurs reprises pourchassés jusqu'au bas du plateau dans les rues de Wœrth. Lartigue rejeta les Prussiens de Bose au delà de la Sauer.
Mais déjà, comme elle fit du reste dans toute la campagne, l'artillerie allemande, se présentant en grandes masses, avait réduit au silence l'artillerie des Français, et elle accablait leur infanterie par un feu intense. Enfin, à une heure, des corps entiers, et non plus des avant-gardes, prenaient part à l'action, et, si Ducrot conserva ses positions, si Raoult ne perdit que le mamelon du Calvaire, Lartigue dut céder à l'effort obstiné de Bose. Débordé, voyant les Prussiens pénétrer dans le Niederwald et s'établir au village de Morsbronn, Lartigue appelle à son aide la brigade Michel : deux escadrons de lanciers et deux régiments de cuirassiers, le 8* et le 9'. La brigade Michel se précipite dans Morsbronn où elle est décimée par les balles prussiennes qui crépitent sur ses cuirasses avec le bruit de la grêle ^ Lartigue saisit l'offensive; au bout d'un instant, il faiblit et fléchit de nouveau. La ligne française était rompue à son extrémité et allait se briser peu à peu sous la double attaque que Bose et Kirchbach dirigeaient sur son flanc et sur son front. Vainement les troupes de Mac-Mahon déployèrent la plus grande valeur. Il fallut abandonner le Niederwald, abandonner Elsasshausen. A trois heures et demie, le maréchal ne tenait
1. C'est la fameuse charge des cuirassiers de ReichshofTen ; mais il faudrait dire les cuirassiers de Morsbronn, et la colonne que la France a fait élever en rhonneur de ces braves gens, sur un plateau, à l'angle de la route de Morsbronn h Mertzwiiler, porte l'inscription : « Aux cuirassiers dits de ReichshofTen. •
plus que les aleatours de Frœschwiller. Il amena son artillerie de réserve : elle fut écrasée. Il engagea les quatre régiments de cuirassiers de la division Bonnemains, 1^, 2"*, 3®, 4* : ils furent arrêtés par les fossés, les vignes et les houblonnières autant que par la fusillade des tirailleurs ennemis. Il lança les turcos, le seul régiment qui fût encore intact : ils reculèrent sous une pluie de mitraille. A quatre heures et demie, Prussiens, Wurtembergeois, Bavarois entraient dans Frœschwiller. Le maréchal se retira sur Reichshoffen et de là sur Saverne. Sa retraite fut couverte par une division du 5* corps de Failly qui n'arrivait que pour assister à la déroute. Il avait perdu 16000 hommes, tués, blessés ou prisonniers, et son i^** corps, corps d'élite, composé des plus belles troupes d'Afrique, était presque entièrement hors de combat.
Forbach. — Le même jour, 6 août, les Allemands, vainqueurs sur un autre point, envahissaient la Lorraine. Le 2'' corps de Frossard avait quitté Sarrebruck pour occuper Forbach et le plateau de Spicheren. Il y fut attaqué par la r*" armée de Sleinmetz, et, débordé sur sa gauche, cédant au nombre, évacua les hauteurs après une perte de 8000 hommes environ. Gomme à Frœschwiller où une reconnaissance du général Walther avait entraîné la bataille, cette affaire de Spicheren ou de Forbach était due à la soudaine détermination du commandant de Tavant-garde, Kameke, qui prit sur lui d'assaillir les Français parce qu'il les croyait en retraite, et, successivement, Kameke, Stulpnagel, Gœben, Zastrow, Steinmetz avaient dirigé l'opération au fur et à mesure que de nouvelles troupes arrivaient. Mais tandis que les Allemands marchaient hardiment au canon, et avec confiance, en bons camarades, dans le meilleur esprit de solidarité, volaient au secours les uns des autres, les Français ne bougeaient pas ou ne faisaient que d'inutiles mouvements, n'osaient aller de l'avant. Bazaine, qui se trouvait à Saint-Avold, aurait pu dégager Frossard; il le laissa se dépêtrer tout seul. Frossard pouvait, dans la première partie de la journée, profiler de la supériorité numérique qu'il avait pour rompre la mince ligne de bataille que lui opposaient les ennemis, et jusqu'à trois heures de
raprès-niidi, grâce à la bravoure et à la ténacité de la division Laveaucoupet, il eut le dessus. Malheureusement, et comme firent ses collègues dans les actions qui suivirent, il défendit simplement sa position et négligea toutes les occasions de saisir Toffensive : Taudace appartenait aux Allemands ; plus de furie française, mais le furor teutonicus.
Bomy. — Sous Timpression du double désastre de Frœschwiller et de Forbach, le gros de Tarmée du Rhin se rejeta sur Metz. L*empereur, hésitant, perplexe, ne savait que faire. Il dut s'incliner devant Topinion frémissante. Le ministère Ollivier était tombé, et Timpératrice-régente avait confié la présidence du nouveau cabinet au général Gousin-Montauban, comte de Palikao, qui s'était révélé durant l'expédition de Chine en 1860 comme un très bon organisateur, septuagénaire, il est vrai, mais vif, ardent, fertile en projets, convaincu qu*il allait par sa fiévreuse activité sauver à la fois la France et Tempire. La Chambre se déclarait en permanence, malgré Napoléon qui l'accusait de violer la Constitution et de revenir aux temps où les représentants du peuple conduisaient les armées. A la prière de la régente, Le Bœuf se sacrifiait, et, tout en se plaignant de l'injustice des hommes, donnait sa démission de major général. Bazaine, le plus jeune des maréchaux et le moins agréable à l'empereur, populaire par suite et regardé, vanté par l'opposition comme un grand homme de guerre, parce qu'il avait montré dans les campagnes précédentes, en Crimée, en Italie et au Mexique, une bravoure réelle et une certaine intelligence, Bazaine recevait le 12 août le commandement en chef.
Sur le conseil de Napoléon, le nouveau généralissime résolut de gagner Verdun et Châlons. Le 14 août, le mouvement commençait et, à l'exception d'une division du 4« corps, du 3* corps tout entier et de la garde impériale, l'armée avait franchi la Moselle.
Histoire gkii£ralb. XI. ^0
Mais Moltke avait deviaé le dessein des Français et décidé de les refouler sur Metz en leur coupant la route de Verdun : pendant que Tarmée de Steinmetz restait en observation sur la rive droite de la Moselle, l'armée de Frédéric-Charles passerait la rivière à Novéant et à Pont-à-Mousson sur les ponts que notre état-major avait négligé de détruire.
Son plan fut secondé par Theureuse témérité de ses lieutenants. Dans Taprës-midi du 14 août, comme à Frœschwiller et à Forbach, un des généraux de Tavant-garde de Steinmetz, le général-major von der Goltz, convaincu de la retraite des Français et comprenant qu*il fallait les retenir encore, attaquait de son chef Tadversaire, et, appuyé par ses voisins, secouru par le I" corps de Manteuffel et par le VIP corps de Zastrow, il suscitait la bataille de Borny ou de Colombey-Nouilly.
Bazaine revint sur ses pas pour tirailler et canonner durant cinq heures. Ses solides bataillons luttèrent avec la plus grande vaillance. Mais la supériorité de Fartillerie allemande se manifesta de nouveau : lorsque Ladmirault menaça de déborder Manteuiïel et le rejeta de Mey sur Nouilly, 90 pièces postées à Noisseville, à Servigny, à Poixe, arrêtèrent le mouvement tournant des Français. Au soir, une partie de Tinfanterie prussienne se débandait dans le ravin de Lauvallier; Tautre emporta Mey, Vantoux, Grigy, le bois de Borny. Le combat, confus, incertain, que Bazaine aurait dû soit refuser, soit pousser à fond, fui, en définitive, glorieux pour Tarmée du Rhin, mais retarda sa retraite.
Le 15 août, elle arrivait en majeure partie sur les plateaux de la rive gauche. Mais au lieu de s'engager sur les trois voies qui conduisent de Melz à Verdun, la première par Mars-la-Tour, la deuxième par Etain, la troisième, plus au nord, par Briey, elle eut ordre de ne prendre que la route de Mars-la-Tour et celle d'Elain. Un encombrement effroyable se produisit parce qu'avant de déboucher dans la plaine de Gravelotte d'où se détachaient les deux chemins, il fallut suivre une seule voie, celle qui, au sortir de Metz, traverse Longeville et Moulins. Aussi, aucun des corps n'était-il au soir du 15 août sur l'emplacement que Bazaine lui avait assigné, et deux divisions,
demeurées fort en arrière, ne purent assister à la bataille du lendemain'.
Au matin du 16 août, Napoléon, inquiet, prenait les devants et se hâtait de gagner Verdun par la route d*Elain. Mais Bazaine n'avait pas envie de le suivre et de quitter Metz. Il disait la veille qu'il voulait passer. Une fois débarrassé de l'empereur, il suspendit tous les mouvements et prescrivit d'attendre les instructions qu'il donnerait dans l'après-midi.
Il était déjà attaqué. Frédéric-Charles, profitant de ses retards, lui barrait le chemin, et deux corps prussiens, le IIP, de Constantin d'Alvensleben, et le X«, de Voigts-Rhelz, allaient dans cette journée du 16 août, et, de nouveau, par une bataille improvisée, arrêter l'armée française presque entière.
Rezonville. — La route de Verdun passe par quatre villages, Gravelotte, Rezonville, Vionville et Mars-la-Tour. Les Français tenaient au 16 août Gravelotte et Rezonville. Mais ils durent céder Vionville et n'atteignirent pas Mars-la-Tour. La bataille a chez eux le nom de Gravelolte ou de Rezonville et chez les Allemands le nom de Mars-la-Tour ou de Vionville.
A neuf heures, l'artillerie de la cavalerie prussienne surprenait en avant de Vionville par une pluie d'obus la cavalerie française deForton qui fuyait jusqu'à la maison de poste de Gravelotte. Le 2' coi'ps de Frossard vint aussitôt occuper Vionville et, au sud-ouest de Vionville, le hameau de Flavigny. Mais Constantin d'Alvensleben attaqua Frossard sans balancer, le délogea de Flavigny et de Vionville après de sanglants efforts, lui enleva même au delà de la grande route le bois de Tronville et le refoula sur Rezonville. Le 6* corps de Canrobert, arrivé de Chàlons depuis plusieurs jours, flanquait la droite de Frossard et demeurait indécis, hésitant. Bazaine accourut. S'il avait eu du coup d'œil, de l'audace et le génie de l'offensive — que ses lieutenants n'avaient pas davantage — il aurait pu, dès cet instant et dans d'autres moments de l'action, déborder Alvensleben et le culbuter dans les ravins de Gorze. Mais il plaçait les
1. La division Lorencez, du 4* corps, et la division Melman, du 3* corps (le 3« corps avait été conlié, après la nomination de Bazaine, d'abord au général Decacn, qui fut blessé mortellement à Borny, puis au maréchal Le Bœuf).
régiments et les batteries, éparpillait ses canons au lieu de les masser, renforçait sa gauche au lieu de renforcer sa droite parce qu'il craignait d*ètre coupé de Metz, et la bataille flottait au hasard. Il n'envoya pas un seul ordre au 4^^ corps de Ladmirault !
Cette journée du 16 août peut s'appeler la journée des charges. A midi et demi, lorsque Frossard se replia sur Bezonville, Bazaine fit couvrir cette reculade par le 3* lanciers et par les cuirassiers de la garde. Ces deux régiments furent décimés par le feu de Finfanterie prussienne et poursuivis par les hussards de Brunswick et de Westphalie qui dispersèrent Tescorte de Bazaine. Pour son malheur, le maréchal ne fut ni tué ni pris.
Quelques instants plus tard, les brigades Grûter et Bauch, qui formaient la 6* division de cavalerie, cuirassiers, uhlans et hussards de Brandebourg, uhlans et hussards de Schleswjg'Hoistein, s'ébranlaient pour achever la déroute de Frossard, et Bourbaki les refoulait, à la tête des grenadiers de la garde.
A deux heures, lorsque Canrobert se décidait à s'avancer pour enlever Vion ville aux Allemands épuisés, Alvensleben jetait audevant de lui les cuirassiers de Magdebourg et les uhlans de la Marche, les deux régiments de cette brigade Bredow dont l'héroïque chevauchée, le TodesriU, a été célébrée par la poésie allemande, et cette brigade, renversant la première ligne de Canrobert, sabrant les servants des batteries ou les frappant de la lance, dépassant même la seconde ligne française, puis, sous les coups des cavaliers de Forlon et de Valabrègue tournant bride, faisant de nouveau sa trouée à travers l'infanterie et regagnant Flavigny après avoir perdu la moitié de son effectif, cette brigade sauvait Alvensleben : Canrobert ne bougeait plus de tout le jour*.
A trois heures, lorsque apparaissait sur le champ de bataille, à l'extrême droite des Français, le 4" corps de Ladmirault, qui, pour venir plus vite, avait pris la route de Briey, Alvensleben faisait charger la brigade Barby, et cette brigade était écrasée, l'infanterie prussienne fléchissait : mais, comme toujours, les
1. Cf. les Lettres sur la cavalerie du général de Hohenlohe, Irad. Jaeglé, p. 22-23.
Français qui pouvaient la balayer devant eux, ne profitaient pas de leur avantage, ne pensaient qu*à se défendre.
A quatre heures, le X® corps de Voigts-Rhetz secourait le III® corps d*Alvensleben, et lorsque la division commandée par le général de Cissey accablait au sud de la ferme de Grisiëres la brigade d'infanterie Wedell de ce X* corps, des régiments de cavalerie, dragons et cuirassiers, fondaient sur les Français pour céder bientôt au feu des mitrailleuses et des chassepots.
A cinq heures, Ladmirault, voulant dégager sa droite, faisait donner tout ce qu'il avait d'escadrons sous la main, c et alors se produit, au nord de Mars-la-Tour et à Touest de Bruville, sur le plateau de Yille-sur-Yron, la charge célèbre dite de Rezonville, la plus importante rencontre de cavalerie que présente la cam~ pagne, et parmi les tempêtes équestres que cite Thistoire de la guerre, une des plus impétueuses et des plus grandioses. On. se joint, on se choque de tous côtés, on se mêle, on se traverse, et au milieu du cliquetis des sabres, des coups de pistolet, des clameurs ^ans les deux langues : en avant, charge, allume, et des gémissements des blessés, un nuage de poussière épaisse et aveuglante s'élève au-dessus des régiments qui tourbillonnent et s'entre-tuent. Mais les Français ne s'engagent que peu à peu, par portions et non en masse. Le 2^ chasseurs d'Afrique, qui veut s*emparer d'une batterie, est repoussé par des dragons et de l'infanterie. Le 2* et le 7* hussards sont renversés pour s'être élancés trop tard, et le général Montaigu qui les commande, gravement atteint, démonté, reste aux mains de l'ennemi. Le S*' dragons que le général Legrand mène à leur secours, plie également, et Legrand tombe frappé à mort. Les lanciers du général de France culbutent les dragons d'Oldenbourg et sont <;ulbutés à la fois par les uhlans et par les dragons de Legrand, qui les prennent pour des Prussiens à cause de leur habit bleu. Les dragons de l'Impératrice se précipitent avec les chasseurs •d'Afrique; ils tournent bride au bout de quelques minutes et entraînent dans le torrent de leur déroute la brigade de chasseurs Bruchard qui vient à leur aide. Le signal de ralliement que fait sonner le général de France redouble la confusion. Heureusement, le 2' et le 4* dragons, conduits par le général de
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Maubranches, se déploient en bon ordre, et la cavalerie prussienne ne larde pas à se retirer, accablée par un triple feu, par une batterie de 12, par Tinfanterie de Cissey qui s'est logée dans la ferme de Grisières, par le 2° chasseurs d'Afrique qui s'abrite eu un bois voisin'. »
Enfin, à sept heures du soir, la brigade Grûter qui se jetait sur un régiment de ligne et l'enfonçait, était aussitôt refoulée par la division de cavalerie Yalabrëgue. Même à huit heures et demie, dans un dernier effort, une brigade de hussards et de dragons, menée par le colonel de Schmidt, franchissait la grande route près de Rezonville, mais la repassait bientôt en toute hâte sous la fusillade des zouaves de la garde.
Seize mille hommes élaient de part et d'autre hors de combat, mais grâce aux charges répétées de leur cavalerie et à ses utiles sacrifices, grâce à la supériorité de leur artillerie qui tira plus de viugt mille coups de canon et domina constamment le feu des Français, grâce surtout à la médiocrité de Bazaine qui ne com* prit rien a la situation, les Allemands avaient en réalité gagné celte bataille que les Français jugeaient indécise ou regardaient même comme une victoire : non seulement ils n'étaient que 65 000 contre 125 000, et d'un bout à l'autre de la journée, pour imposer à l'adversaire, n'avaient cessé d'attaquer; mais ils coupaient les deux routes qui conduisent à Verdun, par Mars-Ia-Tour et par Etain.
Saint-Privat. — Il leur restait à couper la route de Verdun par Briey. Bazaine avait reculé le 17 août pour se ravitailler. Il aurait pu attaquer les Allemands encore fatigués et compléter son avantage de la veille : le prince Frédéric^Charles, dont les renforts étaient très éloignés, a depuis avoué qu'il redouta ce mouvement durant toute la matinée et qu'il ne fut rassuré que lorsqu'il vit la retraite des Français. Le maréchal déclara qu'il fallait, à cause de la grande consommation des munitions d'artillerie et d'infanterie, reprendre sur le plateau de Plappeville les anciens campements.
Frossard s'établit â Rozérieulles; Le Bœuf, aux fermes de