‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 121 sur 176 · L'ARMEE DC NORD · texte numérisé non relu

L'ARMEE DC NORD

par le brave capilaine Yogel qui voulait résister à outrance; mais Yogel fut tué sur le rempart, et le 30 novembre, après deux sommations et un jour de feu, la citadelle ouvrit ses porles.

D*Amiens, Tarmée de Manteuffcl se porta sur Neufchàtel et Forges-les-Eaux. Le 5 décembre, après avoir culbuté la veille à Buchy Taile gauche du général Briand qui se repliait en bâte sur Honfleur, elle prenait possession de Rouen.

Les troupes allemandes formèrent dès lors dans cette région deux groupes reliés d'ailleurs par le chemin de fer : Tun, sous Benlheim, gardait Rouen et surveillait Le Havre; l'autre, sous Gœben, tenait Amiens et les bords de la Somme.

Ce fut sur la Somme que la guerre se continua. L'armée du Nord s'était augmentée : elle comprenait désormais deux corps, le 22% le plus vigoureux, conduit par Lecointre, et le 23*, mené par Paulze d'Ivoy, beaucoup moins solide, car, s'il avait des fusiliers marins qui se montrèrent très braves, il comptait une division de mobilisés qui fléchirent dans toutes les affaires et furent plus nuisibles qu'utiles. Le général en chef était Faidherbe, ancien colonel du génie et gouverneur du Sénégal, naguère commandant de la division de Gonslantine, homme avisé, prudent, très expérimenté, persévérant et habile à la fois, qui ne donnait rien au hasard, ne livrait jamais que des combats d'un jour et ne cessait de tenter des pointes, d'inquiéter l'ennemi, d'exercer ses troupes novices et appuyées aux places fortes de l'Artois et de la Flandre.

Pont-Noy elles. — Après avoir réoccupé le château de Uam, dont la petite garnison capitula le 9 décembre, et rejeté sur La Fère une reconnaissance d'infanterie, Faidherbe vint avec 78 pièces et 33 000 hommes s'établir sur l'Hallue à Pont- Noyelles et dans les villages d'alentour. Manteuffel l'attaqua le 23 décembre avec 25 000 soldats et 108 bouches à feu. La bataille fut indécise. Mais le 23"^ corps ne put, au soir, se maintenir dans le village de Daours. Fatigués par la lutte et surtout par la nuit glaciale qu'ils passèrent sur le lieu de l'action, redoutant d'être tournés, les Français battirent en retraite le lendemain avec un ordre parfait.

Bapaume. — Us reparurent le 2 janvier pour dégager Péronne assiégé, et, si le 23'' corps échoua devant Behagnies et Sapignics, le 22*^ enleva Achiet-le-Grand et Béhucourt. Le 3, par un froid très vif qui couvrait de givre leurs cheveux et sur une neige durcie qui craquait sous leurs pieds, ils marchaient résolument sur Bapaume; cette fois, la victoire fut pour eux. Le général Kummer perdit presque tous les dehors de sa position et se vit refoulé dans la vieille enceinte de Bapaume. Il gardait sans doute le village de Ligny et le hameau de Saint- Aubin; il refoulait la brigade Forster qui Tatlaquait sans ordre de Faidherbc dans le faubourg d'Arras; il repoussait les tentatives de Faidherbe contre les avenues du Calvaire et du chemin de fer. Mais le lendemain, il évacuait Bapaume et reculait derrière la Somme. Son adversaire aurait dû le suivre pour débloquer Péronne. Lui aussi s*était éloigné. Toujours circonspect et nullement sûr du lendemain, ne comptant que sur le tiers de ses troupes pour former ses têtes de colonne, craignant de compromettre un succès acquis, croyant les Prussiens moins battus qu'ils ne Tétaient, Faidherbe avait gagné Boisleux afin de remettre son armée et de la réapprovisionner.

Saint-Quentin. — Quelques jours plus tard, le 10 janvier, il partait de nouveau et entrait à Bapaume. Mais là, il apprit que Péronne avait capitulé dans la nuit : non seulement les Allemands prenaient 47 canons et 3000 hommes, mais ils donnaient à leur aile droite un précieux point d'appui sur la Somme. Faidherbe, résolu de secourir Paris et, comme il disait, de se dévouer, se rejeta vers Test pour s'engager sur la roule de Saint-Quentin, de Ham et de Compiègne. Il avait 40000 hommes, et devant ces masses la division de cavalerie du comte de Lippe évacua le 16 janvier Saint-Quentin. Mais Gœben, qui succédait à Manteuffel dans le commandement des forces allemandes de la Somme, avait ordre de frapper un coup décisif. Il réunit 30 000 hommes et marcha contre Faidherbe. Le 18 janvier, son aile gauche se heurtait aux Français à Trefcon, à Caulaincourt, à Pouilly et leur faisait 500 prisonniers. Le 19, il livrait bataille à Faidherbe qui Tattendait de pied ferme sur les hauteurs à Touest et au sud de Saint-Quentin.

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Aborder Tennemi et le culbuter, telle était TinstructioD de Gœben à ses lieutenants» Barnekow et Kummer. Après une lutte de sept heures, Barnekow, qui venait par les routes de Paris et de La Fère, refoula le 22*" corps de Lecointe sur le faubourg dlsle et sur la gare. Pareillement, Kummer, qui débouchait par les roules de Péronne et de Ham, ne parvint que dans Taprès-midi à recogner le 23* corps de Paulze dlvoy sur le faubourg Saint-Martin. Mais Lecointe, pris en flanc sur sa droite, se retira par la ville une demi-heure trop tdt, et les Prussiens, entrant à sa suite dans Saint-Quentin, tournèrent Faile gauche de Paulze dlvoy qui tenait dans le faubourg Saint- Martin derrière une barricade construite avec des balles de laine. Nombre de combattants du 23" corps, cernés, durent déposer les armes.

Paulze dlvoy se replia sur Cambrai, et Lecointe sur le Gâteau. L^armée du Nord, si fatiguée qu*elle fût, avait pu, à Tétonnement et à la joie de Faidherbe, se mettre en marche et en retraite. Elle échappait au sort dont la menaçait Gœben. Elle trompait Tespoir de Tennemi qui projetait de Tenvelopper et de lui infliger une défaite semblable à celle de Sedan. Mais elle laissait 9000 prisonniers et six canons au vainqueur. La bataille de Saint-Quentin Tavait démoralisée, brisée. Des partis de cavalerie allemande sommèrent Cambrai et insultèrent le glacis de Landrecies. Faidherbe avouait que si les ennemis envahissaient la Flandre, tout gouverneur de forteresse qui voudrait résister jusqu*à la dernière extrémité aurait contre lui la bourgeoisie, la garde nationale et les mobilisés.

Pendant que la province luttait pour débloquer Paris, Paris, pourvu de vivres pour quatre mois, pourvu d'armes et de canons par sa propre industrie, protégé par son enceinte et par ses forts', faisait une longue et surprenante résistance.

4. Ces fopls élaient les suivants : sur la rive gauche de la Seine, Monl-Valérien, issy, Vanves, Montrouge, Bicêlre etlvry; sur la rive droilc, Charenton, Nogent, Rosny, Noisy, Uomainville, Aubervilliers, fort de l'Est, la Double-Couronne el la Briche.

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Dès le 16 septembre, les vainqueurs de Sedan étaient arrivés au nord de Paris et passant la Seine à YiUeneuve-Saint-Georgcs et a Juvisy, avaient jeté sur la rive gauche du fleuve leurs principales forces. Le 19 eut lieu un premier combat, le combat de Châtillon. Il fut livré par Ducrot. Echappé des mains des Allemands, le hardi général s'était rendu à Paris où il avait reçu de son camarade et ami Trochu le commandement supérieur des deux corps qui composaient Tarmée active : le 13* que Vinoy avait conduit au secours de Mac-Mahon et ramené, non sans difficulté, mais avec adresse, de Mézières à Paris, et le 14* qui se constituait à peine sous les ordres du général Renault.

Ghfttillon. — Ducrot voulut assaillir les Allemands tandis qu*ils traversaient la vallée de la Bièvre. Mais les zouaves récemment formés furent pris de panique, et leur fuite entraîna la débandade de deux divisions qui lâchèrent Glamart et Bagneux : il fallut quitter le plateau de Châtillon, et Trochu (il sauter aussitôt tous les ponts, excepté ceux de Neuilly et d*Asnières. Journée irréparable! Les envahisseurs occupèrent les hauteurs de Châtillon, de Clamart, de Meudon qui dominaient les forts du sud. Ils bloquèrent Paris. Comme Metz, la capitale devait succomber par la famine. L*armée du prince royal de Prusse s'établit de Bougival à Choisy-le-Roi ; la division wurtembei^eoise, enlre la Seine et la Marne; l'armée du prince royal de Saxe, de la Marne jusqu'à Saint-Germain. Le quartier général du roi Guillaume était à Yei*sailles.

Les assiégeants n'eurent jamais autour de Paris plus de 235 000 hommes. Mais, pendant qu'au nord, à l'ouest, à l'est, des corps d'armée se jetaient sur toutes les forces françaises qui s'organisaient, avant qu'elles eussent acquis un peu d'expérience militaire, ils perfectionnaient leurs lignes d'investissement et peu à peu, avec le temps, les rendaient presque inabordables, presque infranchissables, barricadant les villages, crénelant les parcs et les villas, dressant des batteries sur les hauteurs au-dessus des chemins, profitant des moindres accidents du terrain, reliant leurs positions par un habile système d'avant-postes.

Les assiégés finirent par compter 500 000 hommes armés.

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Mais les 14 000 marins qui servaient dans plusieurs forts * comme à bord de leurs vaisseaux, et les deux régiments d'infanterie ramenés par Vinoy, le 35* et le 42% qui firent, pour ainsi dire, les frais de toutes les sorties, étaient les seules troupes solides, inébranlables au feu. Le reste laissait beaucoup à désirer. C'étaient les régiments de marche, 90 bataillons de mobiles, 283 bataillons de garde nationale et une foule de corps francs. Le quart des régiments de marche avait quelque instruction. Les mobiles de la Seine étaient insubordonnés, et ceux de la province, quoique plus sérieux, furent gâtés par le contact de la population parisienne. La garde nationale comprenait, à côté des gens de cœur prêts à se sacrifier, des hommes de désordre, parfois des repris de justice, et les deux tiers de ses bataillons n'avaient aucune discipline, aucune habitude du service, aucune envie de se battre. Les corps francs, à peu d'exceptions près, passaient le temps à marauder.

Et pourtant, il était possible de tirer grand parti de cette masse confuse : il fallait en extraire sans retard, dès le premier jour, les éléments les plus dociles et les plus vigoureux, les mêler à la ligne, les dresser et les aguerrir. Mais Trochu se méfiait de tout ce qui n'était pas l'armée régulière. Cet homme que Napoléon III nommait le plus fort de tous ses généraux, n'avait pas l'énergie de caractère nécessaire à la lâche qu'il avait assumée. Beau parleur, fier de son talent oratoire, éblouissant volontiers par sa faconde ses collègues du gouvernement, et plus avocat que tous les avocats qui l'entouraient, se flattant d'être une « force morale », il n'avait pas foi dans le succès, ne regardait le siège que comme une héroïque folie» ne résistait que pour satisfaire à l'honneur, pour remplir un devoir, et il i^ésisla passivement, avec une sorte de molle résignation, sans profiter, ainsi qu'il l'aurait pu, des immenses ressources de l'immense Paris. Pourquoi ne pas harceler les Allemands

J. Six forts (outre les deux batteries (ie Sainl-Ouen et de Montmarlrcj avaient été conllés à la marine : trois au nord-est : Romainville, Noisy, Rosny, réunis sous le contre-amiral Saisset; trois au sud : Ivry; Bicêtre, Montrouge, groupés sous le contre-amiral Pothuau, les uns et les.autres sous la direction supérieure du vice-amiral La Roncière le Noury, qui reçut dès le principe le commandement en chef de tous les marins.

par des escarmouches quotidiennes, par d*incessanles chicanes et, comme ii disail lui-même, par des coups de bouloir? Pourquoi ne pas troubler, détruire leurs travaux et leurs cantonnements? Pourquoi ne pas assiéger l'assiégeant, ne pas entreprendre la guerre de tranchées, ne pas s*acheminer vers quelques-unes de positions ennemies, en se couvrant par des ouvrages de terrassement?

U Ot des sorties, mais pour la forme, sans assigner à ses troupes un but précis, sans employer de forces suffisantes, sans s'appliquer à mettre de son côté toutes les chances, et dans la plupart de ces affaires le canon des forts servit moins à protéger la marche des Français qu'à donner l'éveil aux Allemands.

Le 22 septembre, Vinoy reprit les bourgs de Villejuif et de Vitry ainsi que les deux redoutes des Hautes-Bruyères et du Houlin-Saquet.

Chevilly et Bagneuz. — Mais le 30 septembre, à l'attaque de Chevilly, de THay et de Thiais, Trochu défendit à Vinoy d'engager les réserves, et le 13 octobre, lorsqu'il sut que Vinoy s'était rendu maître du bas Chàtillon et de Bagneux, il n'ordonna pas de conserver les positions conquises.

La Malmaison. — Le 21 octobre, avait lieu cette affaire de la Maimaison où les zouaves, entraînés par un héros, le commandant Jacquot, et désireux de laver leur tache du 19 septembre, se battaient avec furie. Si celte reconnaissance offensive n'a pas, comme on le dit d'ordinaire, jeté la panique à Versailles dans l'état-major allemand, elle empêcha l'ennemi d'établir ses canons jusqu'à l'extrémité de Bougival et de s'avancer vers Rueil et Nanterre.

Le Bourget. — Mais le 30 octobre Trochu laissait la garde prussienne se ressaisir du Boui^et que les francs-tireurs de la Presse avaient enlevé l'avant- veille sur l'ordre de Carrey de Bellemare. Il jugeait que le Bourget était en pointe et n'avait qu'une importance très secondaire, n'appartenait pas au système général de la défense. Carrey lui demanda de l'artillerie; le canon n'arriva qu'après le combat, et la garnison du Bourget, abandonnée, livrée à elle-même, succomba. C'étaient 1 900 hommes, francs-tireurs de la Presse, mobiles de la Seine (12' et 14* bataillons), soldats du 28*^ de marche. Leur résistance,

animée parles commandanls Baroche et Brasseur, fut acharnée, héroïque. Tous périrent ou furent capturés.

Le 31 octobre. — Ce malheureux combat du Bourget exaspéra Paris. La population apprenait au même moment la capitulation de Metz et Tarrivée de Thiers qui venait proposer un armistice. Le 31 octobre, la garde nationale mit la crosse en Tair. Le gouvernement qui siégeait dans une salle de THôtel de Ville, fut fait prisonnier par les tirailleurs de Tagitateur Flourens et sa déchéance proclamée. Mais Picard s*esquiva, et un bataillon du faubourg Saint-Germain délivra Trochu et Ferry. Le scrupuleux Trochu ne voulait recourir qu*à la garde nationale. Picard ordonna de battre le rappel et Ferry amena un bataillon de mobiles brelons. Les insurgés détenaient encore Favre et Simon comme otages; ils purent sortir sains et saufs. Le 3 novembre avait lieu un plébiscite. 5S9 000 oui décidèrent contre 62 000 non que le gouvernement de la défense nationale resterait à son poste.

Mission de Thiers. — Thiers avait quitté Paris le 31 octobre. Après avoir parcouru l'Europe pour solliciter Tintervention des puissances, il était venu recevoir les pouvoirs du gouvernement de Paris et, au 4 novembre, il négociait à Versailles avec Bismarck un armistice qui permettrait à la France d'élire une assemblée : la proposition, faite par TAngleterre à la Prusse, était appuyée par TAutriche, Tltalie et la Russie.

Bismarck consentit en principe à l'armistice. Mais il ne voulait pas que Paris fût ravitaillé pendant la suspension d'armes, à moins que l'Allemagne n'eût des « équivalents militaires », par exemple, un fort de Paris et peut-être deux forts. Thiers répliqua qu'autant valait demander Paris. Toutefois le 5 novembre, dans une conférence qu'il eut au pont de Sèvres avec Favre et Ducrot, il conseilla la paix immédiate, fût-ce au prix de l'Alsace. Ducrot lui répondit en termes mâles et dignes que la France devait encore se défendre : « Elle se relèvera de ses ruines matérielles; jamais elle ne se relèverait de ses ruines morales; notre génération souffrira, mais la suivante bénéficiera de l'honneur que nous aurons sauvé ! »

Le gouvernement déclara qu'il ne pouvait accepter un armis-

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tice sans ravilaillement. Il forma trois armées. La première armée, dont le chef fut Clément Thomas, se composait des régiments de Paris ou bataillons de guerre tirés peu à peu, mais trop tard, de la garde nationale. La deuxième armée, conduite par Ducrot, comprenait 100 000 hommes répartis en trois corps : Blanchard, Renault et d'Ëxéa. La troisième armée, sous les ordres de Yinoy, comptait 70 000 hommes. Une division de 30 000 hommes était à Saint-Denis, sous le commandement du vice-amiral La Roncière le Noury.

Le plan de Trochu. — Ces forces devaient concourir à l'exécution du plan conçu par Ducrot et approuvé par Trochu : faire sortir de Paris, du 45 au 18 novembre, SOOOO hommes choisis qui se réuniraient dans la presqu'île de Gennevilliers, passeraient la Seine sous la protection d'une artillerie considérable, et gagnant, après un seul combat, les hauteurs de Cormeilles, traversant l'Oise, arriveraient à Rouen, de là au Havre, et adossés à la mer qui serait comme la base d'opérations, ralliant le gros de l'armée de la Loire et les détachements de l'armée du Nord, reviendraient ravitailler et débloquer Paris. Voilà pourquoi Ducrot et Trochu avaient attaqué La Malmaison au 21 octobre : ils désiraient écarter les assiégeants de la presqu'île de Gennevilliers, les éloigner du terrain où s'oi^anisait l'expédition de Normandie.

Coulmiers renversa ce plan. Il fallait aller, non plus vers Rouen, mais vers Orléans et Gien, au devant de l'armée de la Loire; il fallait porter bataillons et canons de l'ouest au sud-est sur les rives de la Marne, de Charenton à Avron.

Les batailles de la Marne. — Ducrot, que Trochu a nommé son meilleur collaborateur, fut chargé de l'entreprise. Il résolut de franchir la Marne dans la boucle qu'elle forme entre Joinville et Bry, d'enlever Villiers et Cœuilly, de se déployer en une longue ligne de bataille entre Gournay et Chennevières et (le marcher sur Lagny pour se rejeter ensuite de l'est vers le sud, après avoir laissé sur la droite les positions redoutables de Villeneuve-Saint-Georges et de Boissy-Saint-Léger.

Le 28 novembre, dans une proclamation enflammée que tout Paris lut avec une patriotique émotion, Ducrot jurait de

ne rentrer que mort ou victorieux. Mais dès le lendemain un obstacle inattendu lui faisait perdre un jour. Les équipages de pont qui, remorqués par un vapeur, se rendaient du canal de Charenton dans la Marne, rencontrèrent au-dessus du pont de Joinville un courant si rapide qu'ils ne purent le remonter quu une heure du matin. Il était trop tard pour tenter l'opération. On exécuta néanmoins les démonstrations convenues à Épinay, à THay, à la Gare aux Bœufs; on s'empara du plateau d'Âvron, position avantageuse qui commande la plaine de la Marne et qui s*avançait comme un coin dans les lignes allemandes; et, le 30 novembre, la deuxième armée passait la rivière.

Blanchard et Renault devaient aborder de front les coteaux de Yilliers et de Cœuilly pendant que d'Exéa les prendrait à revers par Noisy-le-Grand. Mais les troupes de Blanchard reculèrent sous le feu intense des Wurtembergeois abrités derrière le parc de Cœuilly. Celles de Renault Qéchirent également devant le parc de Villiers, qui, de même que celui de Cœuilly, offrait Taspect d'une forteresse ou d'une sorte de camp retranché. Quant à d*Exéa, il arriva trop tard, non par Noisy-le-Grand, mais par Bry, et son attaque contre Yilliers échoua. Comme dans toute cette guerre, les efforts des Français avaient été décousus et incomplets; comme toujours, leurs mouvements étaient vigoureux, mais la précision, la cohésion leur manquaient.

L'armée coucha sur ses positions. Toutefois elle était désorganisée, harassée, et la nuit très froide qui suivit acheva de l'attrister et de l'accabler. D*Exéa repassa la Marne en disant que ses bataillons ne pouvaient plus résister, et Trochu dut lui enjoindre de revenir sur la rive gauche.

Le 2 décembre, après une trêve d'un jour que les deux partis employèrent, non seulement à ensevelir les morts, mais à se reposer et à se refaire, recommençait la bataille. Le II*" corps prussien, commandé par Fransecky, qui devait mener toutes les troupes allemandes entre Seine et Marne, avait renforcé les Wurtembergeois et les Saxons. Les Français furent surpris à Bry, a Champigny, et s'ils se remirent bientôt de leur émoi, 8*ils combattirent avec obstination, s'ils reconquirent les postes perdus et occupèrent de nouveau Bry et la moitié de Cham-

pigny, s*ils avaient à la fin de Taclion une attitude d'offensive, ils ne gagnèrent pas une parcelle du sol, n'enlevèrent ni Cœuilly ni \illiers, clefs de la position. La lutte du 30 novembre et du 2 décembre était donc vaine. De Taveu de Trochu, elle coûtait à la deuxième armée, à cette armée qui était le nerf de la défense, 10 000 hommes, dont la plupart de ses officiers de marche et la plus grande partie de ses cadres. Et, lors même qu'elle eût été victorieuse, à quoi menait-elle les Français, qui eussent été plus loin, en rase campagne, au bout de la troisième étape, attaqués par des troupes fraîches et fatalement écrasés? Ils repassèrent la Marne, et Ducrot, Théroïque Ducrot qui avait laissé la moitié de son épée dans le corps d'un Saxon, conseillait de conclure une convention honorable qui préserverait la ville de la famine et l'armée d'une capitulation sans réserve ni restriction. Mais Paris refusait d'entrer avec l'ennemi dans le moindre arrangement. Le 5 décembre, Moltke annonçait à Trochu que les Allemands avaient réoccupé Orléans, et il offrait un sauf-conduit à l'officier français qui viendrait se convaincre de la reprise de cette ville. Trochu ne voulut pas profiter de ces ouvertures : il accusa réception de la lettre et la fit afficher, en ajoutant qu'elle ne changeait rien à la résolution et au devoir du gouvernement, qui étaient de combattre.

De même, lorsque la Russie déclara qu'elle n'était plus liée par les stipulations de 1856, le gouvernement déclara que Jules Favre n'irait pas représenter la France à la conférence de Londres. Vainement Gambetta demandait que Favre vîntparler de la guerre aux puissances. Vainement le délégué aux Affaires étrangères, Chaudordy, priait Favre de se rendre à Londres pour transformer la conférence en un congrès où il traiterait de la paix et obtiendrait peut-èlre de meilleures conditions. Le gouvernement craignait de mécontenter Paris.

Seoondéohec duBourget. — Trochu avait derechef orga* nisé l'armée. Le 21 décembre, il tentait une nouvelle entreprise et conduisait ses troupes dans la plaine de Saint-Denis pour provoquer une lutte d'infanlerie. Vinoy enleva Ville- Évrard et la Maison-Blanche, mais laissa sur le soir les Saxons ressaisir ces deux points. Deux brigades de La Roncière, les

brigades Lamolhe-Tenet et Lavoignet, devaient assaillir le Bourget. Mais les Allemands avaient fortifié ce village parce qu'il leur servait d*avant-poste et protégeait soit contre une attaque de front, soit contre un mouvement tournant la ligne d'ouvrages qu'ils avaient établie sur le ruisseau de la Morée. La brigade Lavoignet fut arrêtée par un feu très vif qui parlait des barricades et des murs crénelés, et la brigade Lamothe- Tenet, après s'être emparée de l'ouest du Bourget, recula, lorsqu'elle fut exposée aux boulets français d'Aubervilliers et de Drancy. Ducrot avait, de son côté, emporté la ferme de Groslay; voyant que le Bourget restait aux mains des Prussiens, il craignit d'avancer et de causer un désastre. Celte sortie n'aboutit qu'à une violente et inutile canonnade. Paris croyait avoir une bataille décisive et n'eut qu'une escarmouche.

Le gouverneur se plaignait de n'avoir pu joindre l'ennemi qui lui opposait son artillerie et gardait son infanterie derrière les rivières. Il maintint l'armée en face du Bourget. Mais, dans la première nuit, le thermomètre descendit à 14 degrés au-dessous de zéro. La terre devint si dure qu'on dut renoncer aux travaux de tranchée. Chaque jour se produisaient de nombreux cas de congélation. Le 2G décembre, cette plaine de Saint-Denis que les soldats nommaient le camp du froid, fut abandonnée.

Le bombardement. — Le lendemain commençait le bombardement. Le parc de siège des Allemands était enfin formé. Ils voulaient, dès le début de l'investissement, attaquer régulièrement le front nord-ouest de la place, et pendant qu'une grande démonstration aurait lieu contre Montrouge, diriger leur principal effort sur Issy et Vanves. Mais il fallait avoir des canons de siège et des munitions en nombre suffisant. Les difficultés étaient immenses : on dut réunir les pièces dans le parc de Villacoublay; on dut transporter par chemin de fer jusqu'à Nanteuil, puis par voie de terre, de Nanleuil à Villacoublay, sur des voitures à quatre roues, l'approvisionnement courant des munitions; on dut installer les batteries dans les parcs de Meudon et de Saint-Cloud, sur le plateau de Châtillon, à Fontenay, àl'Hay.

Le 27 décembre, au milieu d'une bourrasque de neige, Tar-

tilleric allemande, déniasquanl soixante pièces de gros calibre, tonnait sur les forts de l'est, sur Nogent, sur Rosny, sur Noisy, particulièrement sur le mont Avron, qui fut deux jours plus lard évacué sous une pluie de projectiles.

Puis, le bombardement s'étendit et se fixa sur le front sud et sur le front nord. Au dernier jour du siège, HO pièces assaillaient les forts dlssy, de Vanves, de Monlrouge, et 130 pièces, les forts de TEst, de la Double-Couronne, de la Briche.

Mais Tensemble manquait à la défense, qui n*était pas conduite par un service unique. Les forts, dont les uns appartenaient a la Marine, les aulres à la Guerre, et les batteries intermédiaires ne s*appuyaient pas mutuellement. Si Tautorilé d'une direction supérieure se faisait seule sentir dans les forts de la Marine, le commandement ne s'exerçait pas dans les forts de la Guerre avec Tunilé nécessaire. Enfin, Tartillerie française, quoique supérieure en nombre à celle des ennemis, lui était inférieure en portée et en précision parce qu'elle lirait de bas en haut.

Sur le front nord, Saint-Denis, que 80 pièces attaquaient, fut violemment bombardé et ravagé par l'incendie. Au 26 janvier, le fort de la Briche avait subi les plus graves dommages et, par suite des avaries continuelles qu'éprouvait son artillerie, ne disposait plus que de dix canons capables de ripostera Tassiégeanl; la garnison de la Double-Couronne voyait ses poudrières menacées, et celle du fort de l'Est, son blindage en sacs à terre profondément ébranlé.

Sur le front sud, Issy, Vanves, surtout Monlrouge, accablés par un tir très juste et qui ne cessait de gagner en justesse, luttaient vigoureusement. Malgré leur fatigue excessive, les marins de Monlrouge servaient les pièces et chaque nuit déblayaient les débris de murs, réparaient les embrasures et les traverses que les projectiles allemands avaient bouleversées. Mais peu à peu la situation du fort empirait; les voûtes de ses magasins fléchissaient : les terres de ses parapets n'ofl'raient plus de consistance; de jour en jour, son équipage, débusqué de quelque logement, se concentrait davantage.

Paris même fut bombardé. Auteuil, Passy, les quartiers de la rive gauche reçurent quotidiennement trois à quatre cents obus.

Montretout. — Un acte de désespoir, une lenlalive suprême s^imposait, et, comme disait Trochu — qui répétait le mot de Suffren et de Napoléon, — tant qu'il restait un coup de canon à tirer, il fallait le tirer : c'était peut-être celui qui tuerait l'ennemi. Le gouverneur voulait attaquer le plateau de Châtillon, percer les lignes allemandes et aborder Versailles par le sud. Tous les généraux rejetèrent son plan et ne consentirent à marcher sur Versailles qu'en prenant le mont Valérien pour point de départ et base d'opérations.

Le 19 janvier 1871, en même temps que la bataille de Saint- Quentin, avait lieu la bataille de Montretout ou de Buzenval que les Allemands appellent bataille du Mont- Valérien. Plus de 100 000 Français s'ébranlèrent contre les 20 000 Prussiens du V** corps qui défendaient le plateau de Garches.

L'affaire débuta mal. Les trois colonnes qui formaient Tarmée, n'arrivèrent sur le terrain que peu à peu, à des heures différentes, et comme d'ordinaire, l'ensemble manqua.

Vinoy s'empara de la redoute de Montretout et des maisons avoisinantes, maisons Béarn et Armengaud, villas Pozzo di Borgo et Zimmermann, qui n'étaient que des postes avancés.

Carrey de Bellemare enleva les premières maisons de Garches, la maison dite du Curé, le parc et le château de Buzenval. Mais, lorsqu'il déboucha sur le plateau, il ne put emporter la ferme de la Bergerie et la maison Craon.

Le fougueux Ducrot échoua pareillement et à plusieurs reprises contre le mur de Longboyau. « Il est impossible, disait-il, de surmonter les obstacles que l'ennemi a accumulés devant nous. » Partout, les Prussiens, tirant avec sang-froid à l'abri des abatis, des tranchées et des créneaux, refoulèrent les assauts des Français par un feu d'une violence extrême.

Ils furent à leur tour repoussés lorsqu'ils voulurent prendre roflFensive. Mais la nuit tombait. Une panique se produisit parmi les bataillons de garde nationale que Clément Thomas avait proposé de mettre à l'épreuve et que Trochu avait mêlés a la troupe de ligne.

Capitulation. — Paris, vaincu, abandonné par les armées de la province qui étaient son seul espoir, et qui, battues sur

tous les points, ne pouvaient de longtemps venir à son secours, Paris allait succomber. Depuis plusieurs semaines la famine s'annonçait : le 20 novembre, plus de viande de bœuf et de mouton; le 15 décembre, la ration de cheval fixée à trente grammes; le 15 janvier, la ration de pain — et d'un pain indigeste, noir, mélangé d'avoine, d'oi^e ou de riz — réduite de cinq cents à trois cents grammes, et Ton savait que la ville n'aurait plus rien à manger le 31 janvier.

C'en était fait. Trochu, accusé d'incapacité depuis les batailles de la Marne, resta président du gouvernement; mais il fut destitué comme général en chef de l'armée de Paris. Vinoy, qui le remplaça, ferma les clubs, supprima deux journaux des plus violents, le Réveil et le Combat^ réprima vigoureusement une émeute qui, le 22 janvier, attaquait l'Hôtel de Ville. Le 23, Jules Favre se rendait à Versailles, et cinq jours plus tard, signait un armistice : une assemblée, où siégeraient les députés des pays conquis, serait élue le 8 février et réunie le 12; les Allemands prendraient possession des forts de Paris et du matériel de guerre ; la garnison serait prisonnière dans la ville, sauf une division de 12 000 hommes qui devait assurer le service intérieur; la garde nationale conserverait ses armes. Mais Favre avait été plus qu'imprudent : il accordait aux ennemis sur toute la ligne de leurs avant-postes une délimitation avantageuse ; il consentait à excepter de la trêve Belfort et l'armée de l'Est, dont il ignorait la détresse; il oubliait, dans sa dépêche à Gambetta, de mentionner cette exception.

Gambetta s'indigna. Il déclara que la guerre continuerait acharnée, implacable, et, par décret, il exclut de l'assemblée future tous les hauts fonctionnaires et candidats officiels de l'Empire. Mais Bismarck lui télégraphia que les élections devaient être libres, et Jules Simon, envoyé par le gouvernement de Paris avec pleins pouvoirs, annula le décret. Gambetta, frémissant de colère, donna sa démission. Encoui'agé par les manifestations des habitants de Bordeaux, soutenu par tout le Midi, il avait voulu, un instant, rejeter l'armistice, supprimer les élections, prendre la dictature, et lutter encore, lutter à outrance, jusqu'à complet épuisement, jusqu'à l'extermination, dans le

massif du plateau central, dans la Bretagne, dans le Cotentin et les lignes de Cherbourg; les généraux Haca et Thoumas lui démontrèrent que la résistance était désormais impossible.

La paix. — Le 12 février, rassemblée se réunissait à Bordeaux. Le 1*"^ mars, dans cette dramatique séance où elle confirmait la déchéance de Napoléon III et le déclarait responsable de la ruine de la France, elle adoptait les préliminaires de paix arrêtés le 26 février entre Thiers, chef du pouvoir exécutif, et Bismarck.

La paix fut définitivement conclue à Francfort le 10 mai. Elle donnait à rAUemagne, outre une indemnité de 5 milliards, TAlsace, à Texception de Belfort, et la Lorraine dite allemande, Thionville et Metz. Encore les Allemands ne renoncèrent-ils à Belfort qu*à condition d'entrer dans Paris, où ils occupèrent durant deux jours, le 1" et le 2 mars, les Champs-Elysées et l'espace compris entre la rive droite de la Seine et la rue du faubourg Saint-Honoré jusqu'à la place de la Concorde.

Ainsi se terminait celte guerre qui, selon le mot de Gambetta, devait vider la question de prépondérance entre l'Allemagne et la France. Sur les champs de bataille de Frœschwiller, de Metz, de Sedan, de Paris, l'unité germanique avait été fondée par le fer et le feu. Le 18 janvier 1871, dans la galerie des Glaces du palais de Versailles, Guillaume avait accepté pour lui et ses successeurs, les rois de Prusse, le titre impérial, « symbole de l'antique splendeur de la patrie ». L'Empire allemand renaissait, et le sang français avait cimenté les fondations de l'édifice.

BIBLIOGRAPHIE

Parmi les publications allemandes sur la guerre de 1870- S 871, la meilleure et celle qui possède la valeur la plus durable, est sans contredit la relation du grand état-major prussien.

Parmi les publications françaises, les plus utiles sont les livres des généraux français : d'Aurelle, Chanzy, Ducrot, Martin des Pallières, etc., Tenquète parlementaire, la correspondance de Gambetta, La guerre en province de Freycinet, le travail d'Albert Sorel sur les événements diplomatiques, les ouvrages en plusieurs volumes de Duquet, Lehautcourt, Rousset, etc. Mais tous les livres et articles innombrables parus sur la guerre franco- allemande sont indiqués dans Texcellent et indispensable travail du commandant Palat, Bibliographie générale de la guerre de 1870-1871 (1896).

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