POLITIQUE INTÉRIEURE
(Du 2 décembre 1852 au 2 janvier 1870)
/. — L'Empire autoritaire.
Napoléon III; accroissement de son pouvoir. — Au
lendemain de son avènement, Napoléon III parut préoccupé surtout d'étendre son pouvoir et d'assurer l'avenir de sa dynastie. Ce n'était pas vers la liberté que s'orientait pour lors sa politique. « La liberté, disait-il peu après, n'a jamais aidé à fonder d'édifice politique durable; elle le couronne quand le temps l'a consolidé. » En attendant ce couronnement, il lit voter le sénatus-consulte du 25 décembre 1852, qui réduisait en fait à peu près à rien les attribution financières du Corps législatif. Cet acte portait en effet que les traités de commerce conclus par le souverain auraient force de loi même pour les modifications de tarifs qui y seraient stipulées; que les travaux d'utilité publique et les entreprises d'intérêt général seraient autorisés et ordonnés par décret de l'empereur; enfin que le budget serait voté non par chapitres, mais par ministères et que la répartition des crédits par chapitres serait réglée par le
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souverain, qui pourrait, du reste, autoriser des virements d'un chapitre à un autre. En outre, les rapporls des grands corps de TEtat entre eux et avec le chef du gouvernement devaient être déterminés par ce dernier (qui y pourvut peu après par le décret du 31 décembre). Si à ces nouvelles restrictions des libertés publiques on ajoute les lois et décrets portés, de 1853 à 1855, pour la répression des crimes ou attentats politiques, pour la formation des listes du jury, pour la nomination des maires, pour celle des présidents des conseils de prud'hommes et pour le rattachement du personnel de l'enseignement primaire aux administrations préfectorales, on se rendra compte de ce que le principe d'autorité, déjà si favorisé par la constitution de 1852 et les décrets-lois de la dictature, gagna encore à l'établissement de l'Empire.
La Cour, la famille impériale, l'impératrice. — Malgré son origine populaire et bien qu'il se réclamât hautement de la Révolution, le nouvel Empire ne manqua pas, comme le premier, de tomber dans l'imitation des anciennes mœurs monarchiques. Installé aux Tuileries comme son oncle et pourvu comme lui d'une liste civile de vingt-cinq millions S Napoléon III s'entoura bientôt d'une cour fastueuse, où il s'efforça d'attirer des nobles et où Tétiquette reprit ses droits. Non content de multiplier les maréchaux de France, il eut, dès le début, un grand maréchal du palais, un grand chambellan, un grand écuyer, un grand veneur, un grand aumônier et nombre de dignitaires de moindre importance. Il eut, un peu plus tard, une garde impériale privilégiée. Il eut une famille cimle^ placée sous son autorité personnelle, et une famille politique, dans laquelle le sénat us-consulte du 7 novembre l'autorisait à désigner son successeur. Cette dernière ne comprenait que l'ex-roi Jérôme et ses deux enfants, la princesse Mathilde et le prince Napoléon. Dans le décret du 18 décembre 1852, l'hérédité impériale fut attribuée a Jérôme et après lui à son fils, dans le cas où l'empereur n'aurait pas d'enfants. Le premier de ces princes
1. Par le sénatus-consuUe du 12 décembre 1852, (|ui lui assurait en oulre la jouissance des forêts, palais et manufactures de l'État et accordait à sa famille une dotation annuelle de 1 500 000 francs.
Histoire oAnéralb. XI. 10
était déjà fort âgé et il ne semblait pas probable qu'il dût jamais monter sur le trône. Mais le second n'avait que trente ans. C'était un esprit fort libre, et violent à ses heures; il avait siégé à l'Assemblée législative sur les bancs de la Montagne et, malgré sa dignité nouvelle, gardait des allures démocratiques et anticléricales qui gênaient l'empereur, parce qu'elles oiTus* quaient le monde conservateur. Napoléon III ne l'avait sans doute adopté que dans l'espoir de le contenir et peut-être aussi d'exercer par son entremise une certaine influence sur le parti avancé. En tout cas, après avoir édifié l'Empire, il aimait mieux l'avoir dedans que dehors. Du reste, il ne tenait pas plus à lui laisser la couronne que les grands corps de l'Etat (et particulièrement le Sénat) ne tenaient à le voir devenir empereur. Ce qu'il voulait, c'était un héritier direct. Aussi, à peine monté sur le trône, s'était-il préoccupé d'un mariage pour lui-même. Mais ses ouvertures à cet égard n'avaient pas été accueillies très favorablement par les vieilles cours européennes, qui, si elles avaient bien voulu le reconnaître empereur \ n'avaient encore ni beaucoup de considération pour sa personne ni beaucoup de confiance en son avenir. Il n'avait pu épouser ni une princesse de Hohenzollern ni une princesse Wasa. Ce que voyant, comme il était homme à coups de tête, il s'était décidé à faire un mariage d'amour. Le 22 janvier 18S3, il annonça son intention de prendre pour femme M^'"* Eugénie de Montijo, jeune Espagnole de famille noble, mais non souveraine, dont il s'était épris depuis quelque temps, et se déclara — un peu tard — très fier de n'être qu'un « parvenu >. Il l'épousa effectivement peu de jours après (30 janvier). La nouvelle souveraine, en qui devaient, disait-il, revivre « les vertus de rimpératrice Joséphine », allait rehausser par sa beauté, sa grâce et son luxe l'éclat des fêles qui dès lors se succédèrent aux Tuileries presque sans interruption. Mais ignorante, fantasque et frivole, elle ne fut jamais vraiment populaire. Il faut
1. Encore les cours de Vienne, de Berlin et de Sainl-Pctersboiirg y avaientelles mis une mauvaise grAce manifeste. Elles ne l'avaient reconnu que sous des réserves presque comminatoires; la lettre hautaine et dédaigneuse que le tsar Nicolas T' lui avait adressée à cette occasion l'avait profondément olTcnsé.
ajouter qulnféodée par éducation au parti ultramontain elle s*attacha d autant plus passionnément à lui que le prince Napoléon se montrait plus disposé à le combattre, et que ce personnage, qu'elle éloignait du trône, devint à ses yeux un adversaire. Ainsi de bonne heure se formèrent autour de Napoléon III deux partis inconciliables, entre lesquels Tàme vacillante de Tempereur ne sut jamais se prononcer sans retour, au grand dommage de sa politique et pour le malheur de la France.
Progrès de la richesse publique. — Les moyens violents par lesquels il avait acquis le pouvoir et les fautes qu'il commit comme empereur ne doivent pas faire méconnaître ses sentiments humanitaires , son désir de développer la richesse publique et d'accroître surtout le bien-être des classes laborieuses. Il était et voulait paraître homme de progrès. Sa prélenlion était d'être un despote éclairé et de faire le bonheur du peuple, à condition de le faire seul, sans conseils comme sans contrôle, et d'avoir à peu près carte blanche. Pendant les premières années de son règne, son activité brouillonne et mal réglée, mais après tout féconde, put se donner libre carrière, et l'histoire, qui doit à tant d'égards lui être sévère, ne peut dissimuler le bien qui fut accompli par son initiative ou sous son impulsion. On voit à celte époque se multiplier en France les institutions de bienfaisance, les crèches, les asiles d'enfants et de vieillards, les sociétés de secours mutuels (dont le nombre est augmenté d'un tiers en moins de trois ans). L'établissement de cités ouvrières dans les grands centres industriels est partout encouragé. Le gouvernement essaie d'organiser l'assistance médicale dans les villes et dans les campagnes. D'autre part, la création du Crédit foncier (1852), qui devient en 1854 une véritable institution d'Etat, permet aux propriétaires, grands ou petits, aussi bien qu'aux communes et aux départements, de se procurer à bon marché les capitaux nécessaires pour leurs entreprises. Les grandes voies ferrées, à peine ébauchées sous Louis-Philippe, sont rapidement terminées. Il en est créé d'autres de toutes parts, et des services réguliers de paquebots transatlantiques seront établis au Havre, à Saint-Nazaire, à Bordeaux, en 1857. Grâce a ces facilités nou-
velles de communication, la circulation commerciale s'accélère et se ramifie de toutes parts. Les industries du fer, de la houille, du gaz à éclairage, etc., se transforment et se développent à vue d*œil. Paris, sous la dictature administrative du préfet Haussmann (à partir de 1853), s'embellit, s'assainit, s'approprie par ses voies et ses constructions nouvelles aux nécessités de la vie moderne ; et les autres grandes villes ne tarderont pas à suivre son exemple. L'Exposition universelle de 1855 permet de constater les progrès remarquables accomplis en peu d'années dans notre pays par le travail national, progrès qu'il ne faut point sans doute attribuer exclusivement au gouvernement impérial, mais qu'il a sans conteste puissamment activés.
Premiers symptômes de malaise. — Tout n'est cependant pas splendeur et prospérité dans l'Empire, même aux premières années, et la médaille a bien son revers. L'exemple de la cour et la formation ou Taccroissement trop rapides de certaines fortunes développent dans la bourgeoisie, bientôt aussi dans les classes populaires , avec le goût du bien-être celui du luxe, et la recherche effrénée du plaisir. Les grandes opérations de Bourse auxquelles donnent lieu les emprunts d'Ëtat et les émissions de valeurs industrielles ou financières, surexcitent chez les particuliers le désir des gains rapides. La moralité publique s'altère visiblement; l'agiotage devient un besoin. Vainement l'empereur applaudit-il aux écrits qui le dénoncent etle flétrissent *; le mal sévit jusque dans son entourage, et ses platoniques objurgations ne l'atténueront nullement. L'affluence et la rapide circulation des capitaux, ainsi que l'embellissement des villes, amènent en peu de temps un renchérissement de toutes choses dont la classe ouvrière, les rentiers, les fonctionnaires ont bientôt particulièrement à souffrir. Si l'on ajoute à celte crise économique des calamités accidentelles (disette, choléra) qui désolent la France de 1853 à 1855, les inondations qui la dévastent en 1855 et 1856, enfin la prolongation meurtrière de la guerre de Crimée, qui attriste à cette époque tant de familles et où le peuple ne voit pas très bien
\. La comédie de La Bourse de Ponsar<I, et la brochure intitulée : Les Manieurs d'argent. Ces deux ouvrages datent de l'année 1856.
ce que le pays peut avoir à gagoer, on se rend compte que, dès cette époque, Toptimisme et la confiance de la nation n'étaient plus tout à fait sans mélange de malaise et de mécontentement.
Les partis d'opposition (Légitimistes, Orléanistes, Républicains) de 1852 & 1857. — Ce mécontentement, il est vrai, le peuple n*en avait presque pas conscience. Du reste, les moyens légaux de le faire connaître lui manquaient presque entièrement, et quant aux autres, Tidée ne lui venait pas de les employer. La foule ne manifestait pas. Sans doute les partis hostiles à TEmpire n'avaient ni complètement désarmé ni renoncé à leurs espérances. Mais ils n'avaient pu encore se remettre du désarroi et du découragement où «le coup d'Élat les avait jetés. Leurs soldats se cachaient. Leurs chefs seuls continuaient à se montrer; et la faiblesse de leurs moyens d'action, aussi bien que la défectuosité de leur tactique, semblait les condamner pour longtemps encore à une complète impuissance.
Le moins redoutable, à coup sûr, était le parti légitimiste, qui n'était dans la nation qu'une minorité imperceptible et impopulaire. Le gouvernement lui faisait cependant beaucoup d'avances, à cause de son étroite alliance avec le clergé dont il avait lui-même tant besoin. Aussi un certain nombre de royalistes s'étaient-ils ralliés à l'Empire sans trop de peine et avaient-ils accepté de lui des emplois ou des honneurs K Les autres boudaient en paix ou aiguisaient des épigrammes qui froissaient Napoléon III, mais ne pouvaient lui faire grand mal. Les plus médisants voyaient parfois leur domicile envahi et leurs papiers saisis par la police. Quelques-uns organisaient une Ligue fédérale qui n'exista jamais que sur le papier (1853). Les importants du parti allaient à Frohsdorf et en rapportaient le mot d'ordre, qui était invariablement l'abstention. Le comte de Chàmbord, de tous les prétendants le plus intransigeant et le plus inerte, semblait prendre à tâche de décourager ses amis par la dignité toute négative et toute expectante de sa politique. L'orléanisme, qui comptait dans ses rangs de véritables
1. Citons notammenl le duc de Mouchy et les marquis de La Rochejacquelin et de Pastorel, qui étaient entrés au Sénat.
hommes d'Etat, des administrateurs, des généraux, des écrivains de talent, inspirait à Napoléon III, malgré son impuissance de fait, de persistantes inquiétudes. Le très prudent Journal des Débais, qui lui servait d'organe, l'exaspérait moins par ce qu'il disait que par ce qu'il ne voulait pas' dire. Exilés, dépouillés, les princes d'Orléans gardaient une clientèle riche, éclairée, dont l'opposition, pour être circonspecte et mesurée, n'en était pas moins irréductible. Toutefois, cette famille, qui, elle non plus, n'agissait guère, ne fût devenue un véritable embarras pour l'Empire que si la politique de la fusion eût amené une réconciliation sincère et complète entre les deux branches de la dynastie de Bourbon. Mais cette politique équivoque se heurtait d'une part à la loyale résistance du comte de Chambord, qui exigeait de ses cousins une soumission sans réserve et la reconnaissance de son droit divin, de l'autre aux invincibles répugnances d'orléanistes qui, comme Thiers, Rémusat, Duvergier deHauranne, etc., ne voulaient pas sacrifier au drapeau blanc les principes de 1789. Le duc d'Aumale, le prince de Joinville, la duchesse d'Orléans et ses enfants se refusaient pour leur compte à ce sacrifice. Aussi ce fut en vain que le duc de Nemours alla saluer à Frohsdorf, vers la (in de 1853, le « chef de la Maison de France », et que ce dernier rendit visite (en 1854) à la reine Marie-Amélie. Le profond ressentiment et les rancunes qui séparaient les deux familles n'en subsistèrent pas moins; et la constatation que le comte de Chambord fît publiquement de leur désaccord, en 1857, rendit pour longtemps inutile toute nouvelle tentative de rapprochement.
En attendant la fusion des deux dynasties ou la restauration de l'une d'elles, orléanistes et légitimistes formaient une sorte de coalition dite libérale pour la revendication des franchises parlementaires abolies par le régime de 1852. C'était une coterie considérable par les talents et par l'honorabilité de ses membres, mais condamnée à l'impuissance justement parce qu'elle était une élite, parce qu'elle dédaignait le suffrage universel et se tenait à l'écart de la foule. Son principal organe, le Correspondant, n'était lu ^ue dans les salons. Son quartier général
était rAcadémie française, où les anciens partis, comme oq disait, étaient maîtres du terrain. Les Guizot, les Thiers, les Cousin, les Montalembert y faisaient la loi, de i854 à 1857; ils y appelèrent coup sur coup Dupanloup, Berryer, Sylvestre de Sacy, le duc de Broglie, le comte de Falloux. Chacune de ces élections était regardée par la nouvelle Fronde comme une grande victoire; et chaque réception donnait lieu à des discours soigneusement limés, dont les allusions, soulignées par un auditoire aristocratique et pieux, atteignaient en plein cœur l'Empire et ses tenants, mais ne les empêchaient pas de se bien porter.
Le parti républicain, plus nombreux, plus résolu, plus porté à Faction que les partis monarchiques, était naturellement celui que Napoléon III craignait et surveillait le plus. Mais il était pauvre et ne possédait en France qu'un petit nombre de ses chefs, les autres (et non les moindres) étant alors ou déportés ou dispersés par l'exil en divers pays (Suisse, Belgique, Angleterre, etc.). Ceux des hommes de 1848 qui avaient pu rester ou rentrer en France étaient réduits à se taire ou à ne servir leur cause qu'avec une extrême prudence. Cavaignac, très surveillé, vivait dans la retraite; Jules Favre prononçait d'éloquents plaidoyers que le gouvernement ne permettait pas de publier; Jules Bastide instruisait en secret la génération nouvelle de ses droits et de ses devoirs; Goudchaux recueillait péniblement quelques souscriptions pour les proscrits. Les seuls journaux où l'opposition démocratique pût se manifester (le Siècle, le Charivari, la Pressé) se faisaient petits, humbles et respectueux pour échapper aux foudres administratives. Quand il mourait quelque représentant illustre de l'idée républicaine, comme Marrast, Arago, en 1853, ou Lamennais en 1854, le peuple était écarté de ses funérailles par la force armée. Quelques attroupements d'étudiants, quelques huées, comme celles qui accueillaient en 1855 Sainte-Beuve et Nisard au Collège de France et à la Sorbonne, c'était tout ce que se permettait publiquement cette jeunesse des Ecoles qui avait fait autrefois des barricades. Dans l'ombre, il est vrai, et dans le mystère — mystère percé à jour par la police impériale — les émis-
saires ou les correspondants des réfugiés de Londres ou de Bruxelles, sans appui, sans ressources, échafaudaient complots sur complots. Il s'agissait tantôt d'enlever lempereur, tantôt de le tuer. Les procès qui en résultaient, comme ceux de rflippodrome et de TOpéra-Comique, de la Commune révolutionnairey etc., avaient invariablement pour résultats de nouvelles transportations (18o3-1854). Parfois aussi avaient lieu des attentats isolés à la vie du souverain, comme ceux de Pianori et de Bellemare (avril-septembre 1855). Mais la tranquillité publique n'en était guère troublée; et la foule ne s'indignait pas que le gouvernement en prit prétexte pour incarcérer de nouveaux suspects et les déporter sans jugement (comme il fil d'Arthur Ranc en 1855). La masse du peuple demeurait en somme fort docile; et sauf l'insignifiante échaulTourée de la Marianne (à Angers, en août 1855), on ne peut signaler aucune tentative populaire de soulèvement pendant les premières années du second Empire.
Le Corps législatif et les élections de 1857. — Le nouveau régime paraissait donc, en somme, à l'abri des orages. Son avenir sembla surtout assuré en 1856, époque où, la guerre de Crimée s'étant glorieusement terminée pour la France, Napoléon III au Congrès de Paris fut comme l'arbitre de l'Europe. Dans le même temps la fortune lui donnait un fils S dont le pape Pie IX tint à honneur d'être le parrain. Après cet événement, il put croire assuré l'avenir de sa dynastie. En tout cas, il attendit sans crainte le premier renouvellement du Corps législatif, qui devait avoir lieu l'année suivante.
Celle assemblée, composée de créatures du gouvernement, n'avait jamais fait d'effort sérieux pour sortir du rôle fort humble, fort effacé, auquel la condamnait le régime de 1852. Subordonnée au Conseil d'Etat, elle délibérait à peu près en secret ',
\. Kugène-Louis-Jean-Joseph, prince impérial, né à Paris le 16 mars 1856, tué à Ulundi, dans le Zoulouland, le 1" juin 1879.
2. Depuis 1852, il n'était pas publié de compte rendu in extenso de débals législatifs. Les journaux ne pouvaient les faire connaître que par un procès-%'erbal officiel très court et tout à fait insignifiant à force de sécheresse. — Montalembert, qui faisait alors partie du (4or|)s législatif, a dit plus tard : « Nul ne saura jamais ce que j'ai souffert dans celle cave sans air et sans jour, où j'ai passé six ans à lutter avec des reptiles. »
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adoptait en bloc des projets de loi qu'elle n'avait pas faits et qu'elle ne pouvait librement amender, volait le budget par ministères, subissait tous les faits accomplis, ne demandait pas d'explications au gouvernement sur sa politique et, à plus forte raison, n'osait jamais la blâmer. Une seule voix discordante et libre s'était élevée dans son sein, celle de Montalembert, qui, après s'être associé à la politique du coup d'Etat, s'était ressaisi et était devenu l'adversaire du nouveau régime. Ses collègues ne l'avaient entendu qu'avec effroi revendiquer la liberté perdue, et ils l'avaient même un jour livré aux tribunaux de l'empire *. Le président Billault et après lui le président Morny n'avaient eu, on le comprend, nulle peine à diriger les débats d'une pareille Chambre; le gouvernement ne devait pas souhaiter qu'elle fût modifiée. De fait, à l'exception d'un très petit nombre de députés qui, comme Montalembert, furent privés du patronage administratif, le personnel de cette assemblée fut, grâce aux candidatures officielles y presque entièrement réélu (22 juin 1857). La liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté individuelle n'existant pas, les adversaires du gouvernement, pour le plus grand nombre, s'abstinrent d'affronler la lutte électorale. Les candidats orléanistes ou légitimistes furent extrêmement rares. Quelques indépendants, comme Brame ou Plichon,|qui n'étaient pas, au fond, des ennemis de l'Empire, représentèrent seuls les anciens partis dans la nouvelle Chambre. Quant à l'opposition démocratique, elle n'avait de chances de succès que dans les très grandes villes, particulièrement dans la capitale. Mais là même elle se fit du tort par manque d'homogénéité et de discipline. Du fond de l'exil, les proscrits républicains prêchaient l'abstention complète ou le refus de serment. A Paris, on ne put s'entendre sur le choix des candidats. Le résultat fut que l'opposition l'emporta seulement dans cinq circonscriptions sur dix, avec Cavaignac, Goudchaux, Carnot, Emile Ollivier et Darimon. Des trois premiers, du reste, l'un,
i. Pour une lettre — quelque peu satirique à l'égard de l'Empire — qu'il avait adressée à Dupin aine et qui avait été publiée en Belgique. Le gouvernement, du reste, satisfait d'avoir obtenu la faculté de le traduire en justice, ne poussa pas plus loin cette alTaire (avril 1854).
Cavaignac, mourut fort peu après (28 octobre 1851); les deux autres, comme en 1852, refusèrent le serment. Des élections complémentaires firent, il est vrai, quelques mois plus tard (avril 1858) entrer au Corps législatif Jules Favre et Ernest Picard. Ces deux nouveaux venus, unis à OUivier et à Darimoo, ainsi qu'à Hénon, député du Rhône, constituèrent ce groupe des Cinq qui seul dans la nouvelle assemblée devait, jusqu'en 1863, représenter l'opposition démocratique. Malgré la puissance ou la dextérité oratoire de Jules Favre, d'Emile Ollivier et d'Ernest Picard, ce n'était pas assez pour faire échec à TEmpire, et les persistants efforts des Cinq n'eussent pas suffi à l'ébranler, si Napoléon III ne s'était aliéné quelque temps après une partie considérable de ses anciens amis, qui, sans souhaiter sa chute, allaient de fait, pendant la seconde moitié du règne, seconder dans leurs attaques les adversaires déterminés du régime impérial.
C'est pour avoir rompu avec le monde clérical et avec le monde protectionniste, c'est-à-dire avec les deux éléments principaux du parti conservateur sur lequel il s'appuyait depuis le coup d'Etat, que Napoléon III fut amené en 1860 à se rapprocher de la démocratie et à évoluer, sans profit pour l'Empire, du principe d'autorité vers le principe de liberté. L'histoire doit attacher la plus grande importance à cette double rupture, sans laquelle l'œuvre de 1852 se fût sans doute longtemps encore maintenue intacte.
Désaccord naissant entre Napoléon m et la cour de Rome. — Après l'expédition de Rome et la loi Falloux, le parti de l'Eglise avait été longtemps l'auxiliaire ardent et le fidèle de la politique napoléonienne. L'épiscopat français avait applaudi au coup d'Etat et pris une part considérable au rétablissement de l'Empire. A l'exception d'un petit groupe de catholiques, dits libéraux (les Dupanloup, les Montalembert, les Broglie, les Cochin, etc.), que le Saint-Siège désavouait, les amis du pape s'étaient déclarés les amis de l'empereur. Les évèques avaient salué en Napoléon III un autre Constantin. Le plus violent et le plus intransigeant des ultramontains, Louis Veuillot. s'était mis, lui et son journal YUnivef^s^ au service du nouveau régime. Durant plusieurs années il n'avait eu que corn-
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plaisance et admiration pour le souverain qui maintenait le pouvoir temporel du pape par la force des armes, laissait TÉglise reprendre la direction de la jeunesse et favorisait les progrès des congrégations. Mais, peu à peu, Tétroite union des deux pouvoirs s*était relâchée. On sait maintenant (ce que la plupart des contemporains ignorèrent) que de 1852 à 1854 Napoléon III fit de vaines instances pour que Pie IX vînt à Paris le sacrer, comme Pie YII y était venu jadis sacrer Napoléon V"'; et que dans le même temps le pape s'efforça sans succès d'obtenir labolition des articles organiques et celle de la loi qui interdit la célébration du mariage religieux avant celle du mariage civil. A ces premiers froissements avaient succédé l'accueil plus que froid fait par le gouvernement impérial au dogme de Vlmmaculée Conceplioriy et le procès delà Salelte, dont Téclat, fâcheux pour TEglise, n'avait pas été empêché par ledit gouvernement (1854-1855). Mais la confiance du clei^é dans l'empereur avait été surtout ébranlée par l'alliance franco-piémontaise, conclue au cours de la guerre de Grimée (26 janvier 1855) et par les encouragements manifestes que Gavour avait reçus de l'empereur au Gongrès de Paris (1856). En s'unissant à un gouvernement qui aspirait à reprendre pour son compte la révolution italienne avortée en 1849, Napoléon III avait fait comprendre à l'Eglise qu'il ne s'était point donné tout entier i elle et que le carbonaro de 1831 pouvait encore se retrouver en lui. Après le Gongrès de Paris, l'attitude de l'empereur à l'égard du pape, qu'il pressait d'accorder des réformes à ses sujets, et à l'égard de Victor-Emmanuel, qu'il enhardissait chaque jour davantage, devint plus significative encore. A l'intérieur, il faisait célébrer aux frais de l'État les funérailles de Béranger et réintégrait le vieux gallican Dupin dans son siège de procureur général à la Gour de cassation (juillet-novembre 1857). Pourtant il oscillait toujours et n'avait point encore fait de pas décisif. Ge furent les conspirateurs italiens et leurs attentats qui l'entraînèrent enfin dans la voie où jusque-là il n'avait osé ouvertement s'engager.
Les patriotes italiens; attentat d'Orsini et loi de sûreté générale. — Les anciens défenseurs de la république
romaine ne lui avaient pas pardonné Texpédition de 1849. Vu ses antécédents de jeunesse, ils avaient autrefois compté sur son concours et voyaient en lui non seulement un ennemi, mais un traître. Beaucoup d*entre eux. croyaient que sa mort affranchirait non seulement la France, mais Tltalie. L*un d'eux, Pianori, Tavait essayé en 1855. Plus récemment (juillet 1857), un autre, nommé Tibaldi, avait été arrêté et condamné pour un complot tendant au même but. L*insuccès de ces tentatives n'en empêcha pas le renouvellement, et le 14 janvier 1858, quatre patriotes italiens, dont le chef, Félix Orsini, était un ancien membre de TAssemblée constituante romaine, vinrent lancer contre la voiture de Tempereur, au moment où il arrivait à rOpéra, des bombes qui tuèrent ou blessèrent 156 personnes sans atteindre Napoléon III.
Echappé à cet allentat, qui souleva une réprobation universelle, ce souverain en prit d'abord prétexte pour renouveler ses rigueurs contre les républicains français, qui n'étaient pour rien dans le crime d'Orsini. La terreur fut de nouveau à Tordre du jour. La France fut divisée en cinq grands commandements militaires, comme si elle eût été en état de siège (27 janvier) et une nouvelle loi des suspects fut présentée au Palais-Bourbon sous le titre de « loi de sûreté générale » (1" février). Cette loi, que le Corps législatif vota docilement encore, mais non sans quelque répugnance, permettait au gouvernement d'interner, déporter ou expulser, par simple mesure administrative, non seulement les auteurs de provocation non suivie d'effet à des attentats contre le gouvernement, de manœuvres ou d'intelligences à Vintérieur ou à rétranger, de fabrication, débit, distribution ou détention de matières explosibles, mais aussi les citoyens condamnés pour réunions illicites, sociétés secrètes, détention d'armes de guerre, attroupements et autres délits, enfin jusqu'à ceux qui avaient été déjà l'objet de mesures de rigueur pour participation aux insurrections de juin 1848, du 13 juin 1849 et à la résistance contre le coup d'État du 2 décembre. Pour l'appliquer, l'empereur confia le portefeuille de l'Intérieur au général Espinasse, connu pour sa participation audit coup d'Etat, et ce singulier ministre somma chaque préfet d'avoir à lui livrer
un nombre déterminé de victimes. Plus de deux mille républicains furent arrêtés et plus de trois cents furent encore déportés sans jugement au fond de TAlgérie.
La conspiration de Plombières. — Après l'attentat du 14 janvier, le clergé et ses amis espéraient que Fempereur renoncerait à toute compromission avec le Piémont et se rejetterait du côté du pape. Quelques manifestations de zèle catholique qu'ils obtinrent de lui les entretinrent dans cette illusion pendant une partie de Tannée 1858. Au fond, c'était au contraire la Révolution qui Tavait ressaisi. Par un de ces revirements psychologiques dont sa nature impressionnable et romanesque était coutumière, il regardait comme une nécessité cette guerre d*Italie devant laquelle, tout en la souhaitant, il avait si longtemps reculé. Sa résolution de la commencer au plus tôt était prise, et ce qu'il y avait de plus étrange, c*est qu'il l'avait prise à la prière d'Orsini. On sait que ce malheureux avait, de sa prison, adressé à Tempereur une lettre touchante pour l'adjurer de réparer ses torts envers lltalie en rendant la liberté à vingt-cinq millions dliommes qui, au lieu de le haïr et de souhaiter sa mort, béniraient à jamais son nom et sa mémoire. Il lui donnait du reste à entendre que, s*il persistait à refuser satisfaction à ses compatriotes, les complots recommenceraient. Napoléon III permit que cette lettre fût lue au procès par le défenseur d*Orsini, Jules Favre, et ce dernier la commenta dans des termes auxquels il ne fut pas non plus insensible. Peu après, le préfet de police Piétri alla trouver le condamné dans son cachot et obtint de lui qu*il écrivit une seconde lettre, pour engager ses amis politiques à renoncer aux moyens violents tels que l'assassinat, et leur faire entendre que l'affranchissement de l'Italie était à ce prix. Orsini écrivit, puis, payant sa dette, monta sur Téchafaud (13 mars 18S8); d'un trait de plume il venait de changer les destinées de son pays.
C'est peu après que Napoléon III ouvrit avec le comte de Cavour la négociation mystérieuse qui aboutit à l'accord secret de Plombières (21 juillet 1858). Ce fut une vraie conspiration par laquelle fut rendue inévitable la guerre de 1859 (dont le lecteur trouvera le récit dans une autre partie de cette histoire). 11 fut
convenu que la France aiderait le Piémont à expulser les Autrichiens de Tltalie et obtiendrait pour prix de son concours la Savoie avec le comté de Nice. Victor-Emmanuel se contente-
rait d'annexer à ses Etats les territoires du nord de la péninsule, et ritalie deviendrait une confédération sous la présidence honoraire du pape. Mais il ne fallait pas être prophète pour affirmer d'avance qu'après avoir déchaîné la révolution au-delà des Alpes, Napoléon III ne pourrait plus la contenir, que le pape serait dépouillé comme les autres souverains de la péninsule et que l'unité italienne résulterait logiquement de cette aventure.
Premiers effets de la guerre d'Italie. — Ni le souverain pontife ni le clergé français ni leurs amis ne s'y trompèrent. Aussi leurs alarmes devinrent-elles très vives dès les derniers mois de 1858, époque où Napoléon III commença à faire connaître par ses complaisances pour le parti national italien et pour la presse anticléricale* sa nouvelle évolution politique. Bientôt, le mariage du prince Napoléon avec la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel (30 janvier 1859), rendit l'alliance franco-piémontaise manifeste et la guerre devint imminente. Au dernier moment (avril 1859), des explications furent demandées au gouvernement, en plein Corps législatif, par les députés les plus dévoués à TEglise, sur les suites que pourrait avoir la guerre pour la cause temporelle du Saint-Siège. Les vagues protestations du ministre Baroche en faveur du pape ne rassurèrent qu'à demi le parti ultramontain. Puis les événements se précipitèrent. Après la bataille de Magenta (4 juin) toute l'Italie centrale, appelée aux armes par Napoléon III lui-même, se souleva. La Romagne s'insurgea contre le Saint-Siège. L'empereur, qui aurait dû le prévoir, ne tarda pas à s'efTrayer de la
1. Notamment pour les journaux le Siècle, dont le directeur, Havin, avait été dès le mois de juin secrètement encouragé à poursuivre sa campagne en faveur de la révolution italienne, et la Presse, où Guéroult, protégé du prince Napoléon, soutenait la même cause. La Patrie, dont les attaches gouvernementales ét-aient connues, demanda ouvertement la guerre contre TAutriche. Le Moniteur, organe officiel de l'Empire, publia sous la signature d'Edmond About une série de lettres où les pratiques surannées du gouvernement pontiflcal étaient dénoncées avec une verve toute voltairienne, c'est-à-dire fort irrévérencieuse pour l'Église.
tournure que prenaient les événements. L'impératrice et le ministre Walewski, émus du mécontentement du clergé, le supplièrent d'enrayer la révolution. C'est pour obéir à ces suggestions, beaucoup plutôt que pour prévenir une attaque fort peu probable des Allemands, qu'au lendemain d'une nouvelle victoire (Solferino) le versatile souverain se hâta de signer les préliminaires de Villafranca (11 juillet).
Mais on sait que ces préliminaires, non plus que le traité de Zurich, ne terminèrent rien ; que la révolution refusa de s'arrêter à moitié chemin ; que l'Italie centrale, y compris la Romagne, déclara hautement vouloir s'annexer au Piémont, et qu'après de molles remontrances Napoléon III se décida, par une nouvelle volte-face, à la laisser faire. En décembre, il remontrait au pape, d'abord dans une retentissante brochure rédigée par un de ses familiers S puis dans une lettre écrite par lui-même, que le meilleur parti à prendre était pour lui de renoncer de bonne gr&ce aux Légations. Pie IX lui répondit par des refus indignés et même par des injures (janvier 1860). Aussi, bientôt après, l'empereur, qui s'était mis d'accord avec l'Angleterre sur les affaires d'Italie, conclut-il avec Victor-Emmanuel le traité de Turin (24 mars 1860) et prit-il enfin possession de Nice et de la Savoie.
Attitude . menaçante du parti ultramontain. — Ce nouveau pacte avec Cavour redoubla la mauvaise humeur du clergé français, qui par des mandements furieux avait déjà donné le signal d'une sorte de croisade contre le souverain. L'évèque d'Orléans, Dupanloup, s'était surtout fait remarquer par la violence de ses attaques. Les catholiques libéraux faisaient, à ce propos, cause commune avec les ultramontains. Montalembert ne parlait plus autrement que Veuillot. \j Univers était devenu si agressif que le gouvernement avait cru devoir le supprimer (janvier 1860). Un groupe d'opposition cléricale s'était formé au Corps législatif pour protester contre la nouvelle politique de l'empereur. Après le traité de Turin, des pétitions en faveur du pouvoir temporel du pape furent soutenues au Sénat avec une
\, Arthur de la Guéronnière. Jl s'agit ici de l'opuscule intitulé Le Pape et le Congrès,
grande vivacité '(29-30 mars 1860). Au Palais-Bourbon, si les Cinq blâmèrent Napoléon Ilf d'avoir laissé Venise à rAuiricbe et de continuer à occuper Rome malgré les Romains, les mécontents catholiques, bien plus nombreux (Lemercicr, Plichon, Flavigny, Keller, etc.), se plaignirent de ses complaisances pour la révolution et demandèrent de nouvelles garanties en faveur du pape. Baroche ne put leur en donner que d'équivoques. A ce moment (avril 1860), Napoléon III préparait le rapatriement de la garnison de Rome; et il l'eût effectué, si l'expédition de Garibaldi (rhai), qui annonçait l'intention de révolutionner non seulement la Sicile et Naples mais Rome elle-même, n'eût donné pour un temps un autre cours à ses idées.
Les troupes françaises continuèrent à protéger le pape. Mais Napoléon III s'était mis dans la situation la plus fausse et ne pouvait que mécontenter tout le monde. Si les Italiens ne lui savaient plus aucun gré des services qu'ils avaient reçus de lui, l'Eglise ne croyait plus lui devoir aucune reconnaissance, aucun égard pour ceux qu'il lui avait rendus et qu'il lui rendait encore. A ce moment il soutenait par les armes les intérêts catholiques jusqu'en Chine et s'apprêtait à les soutenir de même en Syrie. Et juste dans le même temps Je pape confiait le commandement de ses troupes à Lamoricière, proscrit de décembre, ardent ennemi de ce souverain, enrôlait à grand bruit de jeunes légitimistes français, tolérait enfin qu'en présence des troupes impériales et du drapeau tricolore on arborât le drapeau blanc et on acclamât Henri V. Ulcéré par ces mauvais procédés, endoctriné du reste par les émissaires de Cavour qui alléguait la nécessité de contenir la révolution et d'empêcher Garibaldi de venir proclamer la république au Quirinal, Napoléon III Gnit par autoriser l'armée piémontaise à marcher sur Naples et à prendre possession de presque tout l'Etat pontifical. De là la journée de Castelfidardo (18 septembre 1860) et les nouveaux plébiscites qui firent Victor-Emmanuel roi d'Italie.
Ces événements ne s'accomplirent pas sans redoubler en France l'exaspération du clergé contre l'empereur. Au lendemain de Castelfidardo, toutes nos églises retentirent de cris de douleur et de haine. Les victimes de cette journée furent celé-
brées par les évèques comme des martyrs et comme des saints. Les mandements épiscopaux atteignirent vers la fin de 1860 un tel degré de violence que le ministre de l'Intérieur crut devoir soumettre au dépôt légal et au timbre ceux qui étaient distribués en brochures. Des associations s'étaient formées en dépit de la loi pour provoquer et recueillir des souscriptions en faveur du pape; elles furent dissoutes et menacées de poursuites. Mais les évoques n'en continuèrent pas moins leurs agissements, et l'agitation cléricale ne diminua pas.
Traité de commerce de 1860; mécontentement du parti protectionniste. — Napoléon Illn'avait pas seulement contre lui le monde religieux. Il venait aussi de se mettre à dos le monde protectionniste, c'est-à-dire la classe des grands industriels, qui lui reprochaient amèrement de les avoir trahis par sa politique libre-échangiste.
L'auteur du coup d'Etat s'était proposé in peUo dès 1852 non seulement de servir la cause des nationalités, mais de travailler au triomphe des économistes qui souhaitaient l'abaissement des barrières internationales et la libre concurrence sur tous les marchés. L'intérêt des consommateurs lui était plus cher que celui des producteurs et, dès les premières années de son règne, il avait pris prétexte de la diselte pour décréter certaines modifications de tarifs douaniers qui n*avaient pas été sans exciter les alarmes des manufacturiers français. Il avait ensuite proposé (en 1856) au Corps législatif un projet de loi qui eût aboli les prohibitions et réduit de beaucoup tous les droits protecteurs. Mais les manufacturiers avaient protesté si haut qu'il l'avait retiré de bonne grâce. C'était là du reste de sa part un simple ajournement, et, depuis cette époque, ce « doux entêté » qui ne renonçait jamais à ses théories, avait attendu pour y revenir des circonstances plus favorables. Il crut les avoir trouvées quand les libre-écharigistes anglais, dont le concours lui était nécessaire pour renverser le ministère Derby, peu favorable à sa politique italienne, l'aidèrent à faire remonter Palmerston au pouvoir (juin 1859). Celte fois il n'initia ni le public ni le Corps législatif à ses desseins. Ce fut dans le plus grand mystère que son ministre Rouher élabora, de
Histoire aiMÉRALK. XI. il
concert avec l'Anglais Cobden, le traité de commerce du 23 janvier 1860 entre la France et la Grande-Bretagne. Cet acte, sur le modèle duquel beaucoup d'autres devaient être conclus dans les années suivantes, stipulait de la part de notre pays Tabandon des prohibitions^ remplacées par des droits d'entrée qui ne pouvaient dépasser 30 pour 100 de la valeur des objets. La France obtenait la franchise pour certains de ses produits à l'importalion en Angleterre, ainsi qu'une réduction de droits en faveur de ses vins et spiritueux. Ce traité fut accueilli par une bonne partie des manufacturiers français comme celle d'un coup d'Etat et d'un désastre national. Quatre cents d'entre eux demandèrent à Tempereur une audience qui leur fut refusée. Mais l'énergique Pouyer-Quertier fit retentir le Palais-Bourbon de leurs réclamations (24 avril, 2 mai 1860); et l'agitalion ne fît que s'accroître quand furent connues les conventions spéciales qui déterminaient les nouveaux tarifs (octobre-novembre).
Décret du 24 novembre 1860. — Napoléon III sentait grandir autour de lui des haines redoutables. Il cherchait depuis une année à se rapprocher du parti démocratique, naguère encore objet de ses rigueurs. Il avait, à son retour d'Italie, publié une amnistie grâce à laquelle la plupart des proscrits de décembre étaient rentrés en France ^ Sans renoncer à son autorité dictatoriale sur la presse, il avait, de fait, laissé une certaine latitude aux feuilles libérales, surtout pour leurs attaques contre l'obscurantisme et l'ultramontanisme. De nouveaux journaux d'opposition {VOpinion nationaUy le TempSy le Courrier du dimanche, etc.) avaient été autorisés à naître. Napoléon III commençait à être effrayé de la responsabilité de sa politique, qu'il portait seul devant la France. Des conseillers avisés, ou qui se croyaient tels, comme Morny, lui représentaient qu'il était temps pour lui de la partager avec les représentants du pays, ou du moins d'en avoir l'air. C'est alors qu il décréta (24 novembre 4860) que le Sénat et le Corps législatif
i. Quelques-uns, et non les moins illustres (Victor Hugo, Charras, Louis Blanc. Schœlclier, etc.)* refusèrent avec éclat cette sorte de grâce et ne voulurent paî^* l'Empire élant encore debout, rentrer en France, où d'ailleurs, bien qu'amnistiés ils seraient encore restés sous le coup de la loi de sûreté générale.
pourraient chaque année, au moyen d'une adresse librement discutée, en réponse au discours du trône, examiner et apprécier la politique du gouvernement; que àes ministres sans porte feuille seraient chargés de la défendre devant eux et que les débats parlementaires seraient désormais reproduits in extenso par le Moniteur. Ainsi, sans sacrifier aucune de ses prérogatives césariennes, Tempereur semblait associer la nation à sa politique, puisqu'il semblait la prendre pour juge. Il ne doutait pas que deux assemblées, dont Tune était nommée par lui et dont l'autre ne comptait guère que des députés élus sur la recommandation des préfets, ne fussent disposées à couvrir tous ses actes de leur approbation. Il ne désespérait même pas de gagner les Cinq et de désarmer ainsi Topposilion démocratique naissante au Corps législatif. Dès lors, si le clei^é lui reprochait d'avoir trahi le pape, si les grands industriels persistaient à incriminer sa politique économique, il lui serait facile de se défendre en rejetant toutes ses fautes sur le pays. Il était fort loin de se douter qu'il jouait là un jeu de dupe et de soupçonner que la liberté, fatale à l'Empire, pût sortir un jour tout armée du décret du 24 novembre.
//. — L'Empire libéral.
L'opposition démocratique au Corps législatif. — Les
Cinq virent très bien le parti qu'ils pouvaient tirer du nouveau régime. Sans doute ils ne pouvaient pas plus que par le passé revendiquer la République (deux d'entre eux, d'ailleurs, n'y songeaient plus guère) ou remettre en question les principes fondamentaux de l'Empire. Pas plus que précédemment, ils ne pouvaient entraîner avec eux la majorité ni mettre matériellement Napoléon III en échec. Mais désormais, du moins, leur voix, étouffée jusqu'alors dans les murs du Palais-Bourbon, allait être entendue de toute la France. Il leur était permis de dénoncer hautement les abus de pouvoir du gouvernement, ses fautes de tout genre, naguère ignorées, et de demander l'abrogation ou la réforme profonde de lois politiques sans lesquelles
la constitution de 18S2 eût clé bientôt arrêtée dans son fonctionnement, lis ne s*en firent pas faute. Aussi, grâce à eux, l*esprit public ne tarda-t-il pas à se réveiller en France. A partir de 1861 , les débats parlementaires, qui, depuis dix ans, n'intéressaient plus le pays, recommencèrent à le passionner. La nation reprit peu à peu conscience de ses droits. La génération de 1848 releva la tète ; et il se forma une génération nouvelle pour l'aider à reconquérir la liberté.
Pendant les trois sessions de 1861, 1862 et 1863, les députée de la gauche furent sans cesse sur la brèche. Trois d'entre eux surtout, Jules Favre, Emile Ollivier, Ernest Picard, se signalèrent par leur éloquence, aussi bien que par la vivacité et la continuité de leurs attaques. Si la discussion des lois nouvelles et celle du budget ne leur permettaient de faire connaître leur politique qu'incidemment et par fragments, en revanche la discussion de l'adresse leur donnait l'occasion de développer méthodiquement leur programme, dont la portée, lointaine, mais manifeste, ne pouvait échapper au public. Chaque année ils demandaient que le suffrage universel cessât d'être tenu en tutelle par le pouvoir qui s'honorait d'être sorti de lui ; que le gouvernement renonçât au droit de déterminer â sa guise les circonscriptions électorales; que le système des candidatures officielles fût abandonné; que le droit de réunion et d'association fût restitué aux citoyens français; que la liberté de la presse fût rétablie et garantie; que l'arbitraire administratif ne fût plus protégé par l'article 75 de la Constitution de l'an YIII; que la loi de sûreté générale fût rapportée ; que la liberté individuelle ne pût plus être méconnue; qu'une responsabilité réelle, celle des ministres, fût substituée à la responsabilité illusoire du chef de l'Etat; que le souverain ne disposât plus à son gré des finances de l'Etat; qu'il ne réglât plus sans contrôle les relations extérieures de la France, économiques et politiques; qu'il n'employât plus les armes françaises à opprimer les peuples comme il le faisait à Rome depuis 1849, c.omme il l'entreprenait au Mexique en 1862. Ils voulaient, aussi que l-es communes recouvrassent le droit d'élire leurs maires; enfin que Paris et Lyon, qui n'avaient plus de
conseils municipaux élus, rentrassent dans le droit commun.
Il va sans dire que leur voix, si elle portait loin dans le pays, n'était jamais écoutée au Palais-Bourbon. Si les ministres sans portefeuille, ^Billault, Magne, Baroche, prenaient la peine de leur répondre, c'était moins pour convaincre une assemblée convaincue d'avance que pour faire ressortir par l'ampleur même du débat la liberté que le souverain voulait lui laisser. Au fond. Napoléon III et ses conseillers ne redoutaient point encore l'opposition démocratique, au Palais-Bourbon. Elle leur paraissait inofîensive en fait. Ils la jugeaient même utile, car elle leur permettait de ressusciter le spectre rouge. Dès 1861, du reste, les manœuvres de Morny pour désagréger ce petit groupe commençaient à porter leurs fruits. C'est en effet à cette époque qu'Emile Ollivier, circonvenu depuis longtemps par ce grand corrupteur, fit ses premières avances publiques à l'Empire. Dominé par sa confiance en lui-même et par le désir de jouer un grand rôle, ce républicain, fils de proscrit, se laissait peu à peu persuader qu'il ne serait pas impossible de réconcilier le césarisme avec la liberté, et surtout que cette gloire lui était réservée. Aussi, sans cesser de revendiquer les conditions essentielles d'un gouvernement libre, se déclarait-il dès 1861 prêt à se rallier à l'Empire si Napoléon III voulait bien entrer dans ses vues. C'est ce qu'il répéta depuis maintes fois, en se proclamant ennemi de toute opposition comme de toute approbation systématique. Et un de ses collègues, Darimon, se montrait prêt à le suivre dans son évolution.
L'opposition cléricale. — Le gouvernement ne jugeait donc pas pour le moment que le péril fût à gauche. Il le voyait plutôt à droite, et l'agitation cléricale justifiait jusqu'à un certain point ses appréhensions.
Tout le parti catholique français, sans distinction d'ultramontains et de libéraux, dénonçait Napoléon III à la chrétienté comme un ennemi et comme un traître. Les évêques l'outrageaient publiquement dans leurs mandements, le comparaient à Ponce Pilate, et c'est à peine s'il osait employer contre eux l'arme inoffensive et presque ridicule de V appel comme d'abus. Au Sénat, en 1861, la complaisance de l'empereur pour la
révolution italienne fut blâmée avec énergie non seulement par les cardinaux, mais par des orateurs laïques, tels que La Rochejacquelein, Heeckeren, etc. Le discours du prince Napoléon, qui attaqua sans ménagements la papauté temporelle et revendiqua sans réserve Rome capitale pour les Italiens, fit à la haute assemblée TefTet d'un long blasphème. L'orateur du gouvernement, Billault, n'obtint qu'à grand'peine le rejet d*uQ amendement en faveur du pouvoir temporel (61 voix, presque la moitié du Sénat, l'avaient soutenu). Au Palais-Bourbon, un grand nombre de députés reprochèrent avec aigreur à Napoléon III d'avoir trahi ses engagements et l'invitèrent à faire recouvrer au pape ce qu'il avait perdu. L'un d'eux (Keller), dans une harangue retentissante, ne craignit pas de dire que là condescendance de l'empereur pour les patriotes italiens s'expliquait par sa peur d'être assassiné. C'était, d'après lui, la lettre (TOrsini qui avait fait reculer la France. Malgré les efforls de Billault et de Morny, 91 voix — plus d'un tiers de la Chambre élue — se prononcèrent pour la cause pontificale.
L'adresse de 1862 amena des débats analogues et plus violents encore. L'empereur venait de reconnaître ofGciellement le royaume dltalie. Il cherchait à refréner à l'intérieur les menées des congrégations. Le ministre de l'Intérieur, Persigny, par sa circulaire du 16 octobre 1861, avait revendiqué pour l'Etal le droit de surveiller et de dissoudre certaines associations qui constituaient pour l'Eglise de véritables armées. Il s'agissait surtout de la Société de Saint Vincent de Paul^ qui recevait de Rome son mot d'ordre et qui, disposant d'un gros budget, comptant 4 000 conférences (dont plus de 1 800 en France), hiérarchisée savamment, gouvernée par son conseil général de Paris, véritable comité de direction politique, commençait à rappeler par ses allures provocantes la Sainte-Ligue du xvi* siècle. Le ministre Tavait mise en demeure d'accepter un président général nommé par l'empereur. Elle avait refusé, et son comité central avait dû disparaître (ou en avoir l'air). Persigny fut dénoncé au Sénat comme le Polignac de l'Empire; il méritait, au dire de certains orateurs, d'être mis en accusation. Au Corps législatif les Lemercîer, les Kolb-Bernard, les Plichon, les
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Keller, ne se montrèrent pas moins violents. Le gouvernement répondit en représentant les progrès des congrégations, de leurs richesses, de leurs moyens d'action ; et, tout en continuant à protester de son dévouement pour le Saint-Siège, il ne craignit pas de déclarer que nous méconnaissions chez les Romains le principe qui nous régissait en France, c'est-à-dire la souveraineté nationale et le suffrage universel.
Mais Tàme ondoyante de l'empereur ne se laissait jamais ni saisir tout entière ni retenir bien longtemps. L'impératrice et le parti de l'Eglise le reprirent vers la fin de 1862, quand le gouvernement italien, après avoir arrêté Garibaldi, qui marchait sur Rome, mit Napoléon III en demeure de lui laisser prendre •cette capitale. On représenta à l'empereur que la majorité gouvernementale au Corps législatif pouvait être ébranlée, désagrégée par l'opposition cléricale ; que les élections générales de 1863 approchaient, qu'il ne fallait pas en compromettre le succès en capitulant une fois de plus devant la révolution italienne. Napoléon III fit, en conséquence, une nouvelle volte-face •en appelant au ministère des Affaires étrangères le conservateur Drouyn de Lhuys et en repoussant nettement la dernière demande •du cabinet de Turin (octobre 4862).
Question économique, question fln3'ncière. — Les cléricaux l'en remercièrent, mais, au fond, demeurèrent inquiets •et méfiants. D'ailleurs leurs chefs étaient presque tous d'ardents protectionnistes en matière économique, et, à cet égard, aucune satisfaction n'avait été donnée aux intérêts lésés ou menacés par le traité de commerce de 1860. Vainement d'éloquentes protestations s'étaient fait entendre. La volonté personnelle de l'empereur continuait à faire loi. L'industrie française commençait à ne plus supporter qu'en frémissant cette dictature. Quant à l'omnipotence financière du souverain, tout ce qu'il y avait d'éclairé, de prévoyant dans le pays comprenait bien •depuis quelque temps où elle conduisait le pays. L*obligation pour le Corps législatif de voter le budget par ministères, la faculté pour le gouvernement d'opérer des virements de crédits, surtout le droit qu'avait l'empereur de décréter les travaux 41'utilité publique et d'ouvrir des crédits extraordinaires par
simples -décrets portaient les fruits qu'on pouvait attendre d'un pareil régime. En dix ans le budget des dépenses s'était élevé de quinze cents millions à deux milliards. Les impôts s'étaient ac<îrus dans la même proportion. Il y avait eu pour près de trois milliards de découvert, et de gros emprunts grevant l'avenir avaient dû être contractés. Le déficit annuel était d'environ cent millions. A la fin de 1861, la dette flottante atteignait presque un milliard. Il fallait de nouveau recourir à l'emprunt. Il régnait dans le monde des affaires un malaise et un mécontentement sourd dont un des confidents de l'empereur, le financier Fould, s'était fait l'interprète en révélant toute la gravité de la situation à Napoléon III par un rapport confidentiel que ce dernier avait publiquement approuvé. Par une lettre célèbre (14 novembre 1861) ce souverain avait déclaré qu'il renonçait à la faculté d'ouvrir des crédits en l'absence des Chambres et au vole du budget par ministères. Fould avait été appelé au ministère des Finances et, le 1" décembre suivant, l'empereur avait décidé qu'aucun décret pouvant avoir pour efifet d'ajouter aux charges budgétaires ne serait désormais soumis à sa signature sans être accompagné de l'avis du ministre des Finances. Malheureusement, ces mesures n'avaient été transformées en sénatus-consulte (31 (^^cembre 1861) qu'avec des réserves qui les rendaient illusoires. Il avait été établi que le budget serait vote non plus par ministères, mais par sections compreao.nt plt^ieurs chapitres et par conséquent assez larges pour que l'administration ne fût pas réellement gênée par le contrôle parlementaire; de plus le gouvernement avait conservé le droit d'effectuer des virements de chapitre à chapitre et même de section à section, dût-il en résulter un supplément de crédit; enfin l'empereur pouvait toujours ordonner souverainement de grandes entreprises de travaux publics. Aussi la réforme n'avait-elle été qu'un trompe-l'œil. Les crédits extraordinaires s'étaient encore élevés à 300 millions en 1862, et le déficit, comme la dette flottante, avait augmenté.
U « Union libérale » et les élections de 1863. -^ Tous les mécontentements que l'Empire avait fait naître se rapprochèrent et firent coalition pour le combattre aux élections
générales de 1863. Les chefs de Topposition cléricale (Kolb- Bernard, Lemercier, Keller, de Flavigny, de Jouvenel, etc.), exclus du bénéfice de ]a candidature officielle, se posaient maintenant en amis de la liberté et revendiquaient le régime parlementaire. Les protectionnistes purs, qui s'étaient autrefois fort bien accommodés de la dictature impériale, la trouvaient maintenant fort répréhensible. Sans doute ce n'étaient pas là des adversaires irréconciliables de l'Empire. Mais beaucoup d'entre eux marchaient pour le moment à peu près d'accord avec les anciens chefs du parti catholique-libéral, qui travaillaient de leur mieux à le renverser.. Ceux-ci, de leur côté, faisaient cause commune avec les meneurs de l'orléanisme et de la légitimité, qui, las d'une abstention inutile, se décidaient à rentrer dans la politique militante et à prêter serment pour entrer au Palais- Bourbon. ThierSy plus vivant et plus ambitieux que jamais, reparaissait dans la mêlée électorale et, moins soucieux au fond de relever la royauté que de préparer son propre avènement au pouvoir, très désireux de complaire à la majorité catholique du pays, alarmé d'ailleurs dans son patriotisme par la rapide formation de l'unité italienne, prélude de l'unité allemande, enGn plein d'aversion pour la politique libre-échangiste de Napoléon III, inscrivait en première ligne sur son programme le maintien du pouvoir temporel du pape et le retour au régime protecteur. Quant aux démocrates de toute nuance, qui approu* valent la révolution italienne et les traités de commerce ,comme ils tenaient avant tout à détruire l'Empire ou à l'obliger à passer par leurs conditions, ils jugeaient politique de faire campagne avec les anciens partis contre l'ennemi commun. Ainsi se forma cette union libérale grâce à laquelle des républicains firent triompher à Paris la candidature de Thiers, à Marseille celle de Berryer, à Nantes celle de Lanjuinais, pendant que des monarchistes ou des cléricaux fournissaient leur appoint à celles de Jules Favre, de Jules Simon, de Marie, de Glais-Bizoin, de Guéroult et d'Havin.
Les élections générales du 31 mai et du l""' juin 1863 furent pour l'opposition un avantage notable et un sérieux encouragement. Sans doute elles donnèrent encore à l'Empire
une grosse majorité, mais une majorité moins docile, moins confîante, moins dévouée que celle des premières années. D'autre part, à la place des Cinqy se dressait maintenant un groupe résolu de trente-cinq opposants (dont dix-sept républicains), presque tous hommes de grand talent et populaires, qui ne pouvaient pas larder à faire des recrues. Tout le monde savait bien, du reste, que ce nombre eût été dépassé de beaucoup si, par d'habiles remaniements de circonscriptions, le gouvernement n*eût à Tavance neutralisé le vote des villes, qui lui étaient hostiles, par celui des campagnes, qui lui restaient encore attachées. Paris, qui en 1857 avait encore élu cinq candidats officiels (sur dix), n'en avait pas élu un seul cette fois. En somme, les suffrages accordés dans l'ensemble de l'Empire aux candidats combattus par l'administration s^étaient élevés au chiffre de deux millions. Et cela dans un pays où la presse restait bâillonnée, où le droit de réunion n'existait pas, où le gouvernement exerçai t encore de fait une autorité discrétionnaire.
C'était pour Napoléon III un avertissement grave de la fortune. Mais il ne parut pas le comprendre et se borna pour le moment à déposséder de son portefeuille le maladroit minisire de l'Intérieur, Persigny, dont les excès de zèle n'avaient pas peu contribué au succès relatif de l'opposition; à confier le département de l'Instruction publique à l'anticlérical Duruy, ce qui devait plaire aux démocrates, mais exaspérer les ultramontains; enfin à décider qu'il n'y aurait plus de ministres sans portefeuille et que le principal orateur du gouvernement devant les Chambres serait désormais le ministre d'Etat. Cette dernière mesure était-elle de sa part une concession faite aux partisans de la responsabilité ministérielle? Les naïfs seuls purent le croire un instant. En réalité, l'empereur avait simplement par là créé un premier ministre, pour donner une direction plus uniforme, plus serrée, plus autoritaire aux rapports du gouvernement avec les Chambres. Il entendait bien que son porteparole demeurât sous sa dépendance exclusive, suivant la lettre et l'esprit de la constitution de 1852. Et de fait il y resta. Le nouveau ministre d'Etat, Billault, n'eût pas eu, s'il eût vécu, d'autre rôle au Palais-Bourbon que celui d'avocat irresponsable
L EMPIRE LIBERAL i7i
de Fempereur, qu*il y jouait depuis 1860. Il mourut peu après (octobre 1863). Son successeur, Rouher, ancien complice du coup d*Elat, allait comme lui tenir cet emploi sans autre préoccupation que de louer toujours et quand même la politique impériale, dût-il ]>our cela se contredire et se déjuger radicalement, comme elle, du jour au lendemain.
Origine du a tiers parti » . — L'opposition reprit vigoureusement au Palais-Bourbon, en 1864, sa campagne contre le césarisme et sa politique. Les orateurs de la gauche démocratique parlaient plus haut et plus ferme qu'autrefois. Ils se savaient approuvés par la grande majorité de la population des villes et c'était surtout pour elle qu'ils parlaient, car ils n'espéraient point encore attirer à eux la majorité du Corps législatif. Mais les auxiliaires puissants que leur avaient fournis les anciens partis monarchiques commençaient déjà à désagréger moralement cette majorité qui, ne voyant pas en eux des représentants de l'esprit révolutionnaire, subissait avec une certaine complaisance le prestige de leur éloquence. Quand des hommes comme Berryer et Thiers, peu suspects d'indulgence pour la démagogie, montraient les finances et les intérêts nationaux compromis, l'armée désorganisée, le prestige et l'autorité de la France diminués au dehors, le tout faute de ces libertés nécessaires que l'ancien ministre de Louis-Philippe revendiquait avec tant de modération, mais aussi d'énergie et de conviction, les représentants du pays, jusque-là volontairement sourds, non seulement écoutaient, mais, sans l'avouer, n'étaient pas loin d'approuver. Beaucoup faisaient déjà intérieurement leur mea culpa. Il n'en était guère qui, dès 1864, ne déplorassent au fond du cœur la folie du Mexique, tout en persistant à l'innocenter de leurs votes.
Quant à l'empereur et à ses ministres, ils ne paraissaient pas se douter encore que le régime de Décembre fût sérieusement ébranlé. Us n'en rendaient le fonctionnement ni moins vexatoire ni moins arbitraire. L'empereur, après avoir plusieurs fois donné à entendre que le décret du 24 novembre n'était que le commencement d'une ère de liberté, ne paraissait guère porté à de nouveaux sacrifices, et le couronnement de l'édifice conti-
nuait à se faire attendre. Si quelques impatients représentaient que les élections de 1863 signifiaient liberté, le ministre d'Etat répondait que le véritable promoteur de la liberté, c*était Napoléon III. € N'est-ce pas l'empereur, s'écriail-il, qui a arboré le premier ce drapeau, non pour le laisser ensuite tomber dans la misère et dans la boue, mais pour en Gxer la hampe dans les lois? 9 Or la seule preuve que le souverain donnât, à ce moment, de ses intentions libérales était de soumettre au Corps lé^slatif un projet de loi sur les coalitions ouvrières qui autorisait les grèves sans reconnaître les associations et qui, par conséquent, n'était pour les grévistes qu'un véritable piège, comme le démontra Jules Favre. Un peu plus tard (août 1864), le procès des Treize, intenté aux principaux membres du comité qui venait de soutenir avec succès les candidatures législatives de Garnier-Pagès et de Carnol, donna la mesure de la liberté que le gouvernement entendait laisser à ses adversaires en matière de propagande électorale. Enfin voici en quels termes décourageants l'empereur, ouvrant la session de 1865, parlait des réformes si impatiemment attendues : c Maintenons avec fermelé les bases de la constitution ; opposons-nous aux tendances exagérées de ceux qui provoquent des changements dans le seul but de saper ce que nous avons fondé. L'utopie est au bien ce que l'illusion est à la vérité; et le progrès n'est point la réalisation d'une théorie plus ou moins ingénieuse, mais l'application des résultats de l'expérience consacrés par le temps et acceptés par l'opinion publique. » La théorie ingénieuse à laquelle il faisait allusion était celle que Thiers avait exposée avec tant d'éclat l'année précédente au Palais-Bourbon, c'eslà-dire celle du gouvernement parlementaire.
La Convention du 15 septembre et le Syllabus. — Si Napoléon III ravivait ainsi l'irritation du parti démocratique et du parti libéral, il réveillait d'autre part, par ses paroles et par ses actes, celle du parti clérical, un peu assoupie depuis 1862. A l'extérieur, ses maladroits et inutiles efforts en faveur de la Pologne et du Danemark avaient eu pour résultat de lui aliéner presque toutes les grandes puissances. Il n'y avait plus pour lui, à cette époque, qu'une alliance possible, celle de l'Ilalie.
Voilà pourquoi il venait de conclure la convention du 15 septembre 1864, par laquelle il s'engageait à retirer ses troupes de Rome dans un délai de deux ans, en retour de l'engagement pris par Victor-Emmanuel de ne pas attaquer les possessions actuelles du Saint-Siège. Pie IX, exaspéré, n'avait eu dès lors rien plus à cœur que d'aggraver, autant qu'il dépendait de lui, les embarras politiques au milieu desquels se débattait l'empereur des Français. De là Tencyclique Quanta cura et le Syllabus qui la résumait (8 décembre 1864), double profession de foi qui semblait renouvelée du moyen âge et qui était la négation explicite de toutes les libertés issues de la Révolution. Par ce manifeste le pape condamnait non seulement les droits de la conscience, de la philosophie et de la science, mais les principes les plus élémentaires du droit public que la France de 1789 a proclamés et qu'à son exemple la plus grande partie de l'Europe a fini par adopter. Il déclarait que l'Eglise est une société parfaite, indépendante en droit à tous égards de l'autorité temporelle; qu'elle est supérieure à l'Etat; que le droit de diriger l'éducation lu appartient exclusivement; il réprouvait la doctrine de la sou veraineté nationale et du suffrage universel; il n'admettait ni la liberté des cultes non catholiques, ni celle de la presse, ni celle de la parole; il revendiquait pour l'Eglise le pouvoir coercitif ; il réclamait pour l'autorité ecclésiastique, en cas de conflit avec l'autorité civile, les droits que les gouvernements modernes ne reconnaissent qu'à cette dernière; il voulait qu'elle eût le droit de s'immiscer dans la législation civile, par exemple pour en effacer tout ce qui peut être favorable aux protestants et aux juifs; il condamnait le mariage civil. Et il terminait en réprouvant cette dernière proposition : < Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
Les théories du Syllabus étaient d'une telle intransigeance et d'une si énorme exagération, elles étaient en si parfait désaccord avec la moyenne de l'opinion publique qu'aucun gouvernement ne pouvait sérieusement en avoir peur. Mais Napoléon III, qui se réclamait sans cesse du suffrage universel et se glorifiait d'être le représentant attitré de la Révolution sur. le
trône, prit ce manifeste fort au sérieux. Aussi se donna-t-il le ridicule d'interdire au nom de la loi la propagation d'un document que toute la France avait déjà lu. Plusieurs évèques lui désobéirent sans hésitation et le firent lire en chaire, au risque de rinoffensif « appel comme d'abus j». Tous en reproduidirenl la substance dans leurs mandements et le commentèrent avec respect. La plupart l'approuvèrent sans réserve*. Pendant plusieurs mois l'empereur ne put dissimuler sa mauvaise humeur. On le vit confier au prince Napoléon la vice-présidence du Conseil privé, autoriser la manifestation — du reste pacifique — qui accompagna les funérailles de Proudhon (janvier 1865), encourager Rouland, naguère encore son ministre, à combattre au Sénat les doctrines de l'encyclique avec toute la raideur d*un magistrat gallican de Tancicn régime, enfin permettre à Duruy, la bête noire du clergé, de publier dans le Moniteur un rapport mémorable concluant à décréter la gratuité et Tobligation de l'enseignement primaire (février 1865).
Mais Napoléon III ne savait jamais vouloir qu'à demi et pour peu de temps. Le rapport de Duruy, à peine imprimé, fut désavoué. Le prince Napoléon, pour avoir affirmé dans un discours retentissant que TEmpire ne trahirait jamais la Révolution, fut réprimandé publiquement et donna sa démission (mai 1865). L'empereur voyait avec inquiétude la convention de septembre battue en brèche non seulement par les défenseurs attitrés de l'Eglise, mais par des politiques qui la dénonçaient comme un acte funeste à la France. Le discours très étudié que Thicrs, adversaire résolu de Tunité italienne, venait de prononcer au Corps législatif sur celte question % avait fait grand bruit dans tout le pays, et Napoléon III semblait se demander si, eu signant le traité, il n'avait pas commis une grave imprudence.
Emile OUivier, le « tiers parti » et ramendement des 45. — La majorité du Corps législatif se sentait chaque jour un peu plus ébranlée, sinon dans sa fidélité, du moins dans
1. Les plus habiles, comme Dupanloup, s'efforcèrent d'en atténuer le sens et la portée par leurs commentaires. Quelques-uns à peine, comme Lecourlier, évoque de Montpellier, et Darboy, archevûciue de Paris, sd permirent de le critiquer,