‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 19 sur 176 · En avril 1865, dans la discussion de l'adresse · texte numérisé non relu

En avril 1865, dans la discussion de l'adresse

sa confîance et dans son optimisme. L'excellence du césarisme ne paraissait plus à tous ses membres un dogme intangible. Entre l'opposition persistante des hommes qui voulaient renverser l'Empire et la docilité tenace de ceux qui ne reconnaissaient pas la nécessité de l'améliorer, il y avait place pour une opposition constitutionnelle, et déjà commençait a se former ce tiers parti qui allait bientôt demander à l'Empire de se régénérer par le développement progressif des libertés publiques. Les personnages marquants de ce groupe (BufTet, Chevandier de Yaldrome, Martel, le marquis de Grammont, Plichon, Brame, Maurice Richard, Segris, Latour-Dumoulin, etc.) étaient d'anciens parlementaires ou des impérialistes désabusés par les excès et les mécomptes de la politique impériale. Il y avait aussi parmi eux des ambitieux qui trouvaient que le personnel gouvernemental du 2 Décembre avait assez joui du pouvoir, et qu'il était juste qu'un personnel nouveau le remplaçât aux affaires.

Le général en 'chef de cette petite armée fut Emile Ollivier, qui, en soutenant sans réserve, comme rapporteur, le projet de loi du gouvernement sur les coalitions (avril-mai 1864), avait consommé sa rupture avec les députés de la gauche, et ne leur paraissait plus qu'un traître. Récemment (mars 1865), il s'était rallié à l'adresse de la majorité par un vote « d'espérance », comme il disait, déclarant qu'î7 ne regretterait pas d'avoir employé toutes les forces de sa volonté à conclure une alliance durable entre la démocratie et la liberté par la main d'un pouvoir fort et 7iationaL Aussi l'empereur et l'impératrice, avec qui, peu de temps après, il fut mis personnellement en relations, jugèrent-ils bon, sans se livrer à lui, d'entretenir par quelques encouragements ce dévouement de néophyte. Après Morny, qui venait de mourir, le comte Walewski, parent et ami de Napoléon III, le patronnait, moins sans doute par amitié pour lui ou par libéralisme que par aversion pour Rouher, dont la faveur et l'omnipotence l'offusquaient. Bientôt, l'empereur, en appelant Walewski à la présidence du Corps législatif, parut témoigner moins d'éloignement que par le passé pour le programme libéral d'OIIivier. Ce dernier, qui, rejeté par la gauche, était resté quelque temps isolé, trouva des partisans quand on

ne LE SECOND EMPIRE

put croire que sa personne était devenue agréable en haut lieu. Il en put réunir jusqu'à quarante-cinq qui, sous son inspiration, proGtèrént de la discussion de l'adresse (en 1866) pour formuler dans un amendement célèbre le programme du tiers parti, c La France, était-il dit dans ce texte, fermement attachée à la dynastie qui garantit Tordre, ne Test pas moins à la liberté, qu'elle considère comme nécessaire à Taccomplissement de ses destinées. Aussi le Corps législatif croit-il être aujourd'hui rinterprëte du sentiment public en apportant au pied du trône le vœu que Votre Majesté donne au grand acte de 1860 les développements qu'il comporte. »

Cet amendement était encore trop hardi pour que la majorité du Corps législatif osât s'y rallier. Le ministre d'Etat représenta que dépasser les bornes marquées par l'empereur à la liberté, c'était se jeter dans les aventures révolutionnaires. On trouva cette fois encore qu'il avait raison. Mais, au scrutin, le vœu des quarante-cinq réunit 63 suffrages, et quelques jours après un amendement spécial du tiers parti en faveur de la liberté de la presse en obtint 65.

Le parti de la résistance et le sénatus-consulte du 14 juillet 1866. — Rouher, effrayé des progrès que l'idée de liberté avait faits depuis peu au Palais-Bourbon, n'épargna rien pour faiiie partager ses appréhensions à l'empereur. Aidé de tous ceux qui, comme lui, s'étaient trop compromis à servir l'Empire autoritaire pour pouvoir être acceptés par un autre régime, il lui remontrait que se prêter aux vues du tiers parti, c'était ouvrir la porte non seulement au parlementarisme, mais à la république. A son sens, il n'était que temps de couper court aux fantaisies de revision constitutionnelle qui se manifestaient de toutes parts. Le droit d'adresse avait ébranlé l'Empire en remettant en question les lois fondamentales de 1852; il serait sage de le supprimer. En tout cas il fallait se hâter d'élever un nouveau rempart autour de la constitution.

Le souverain s'étànt rangé à cet avis, le gouvernement répondit à l'amendement des quarante-cinq par un projet de sénatus-consulte qui devint loi de l'État le 14 juillet 1866 et en vertu duquel la discussion de tout changement à la^constitution

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était désormais réservée exclusivement au Sénat. Tout débat de ce genre était donc interdit au Corps législatif, ainsi qu'à la presse, et ce sous peine d'amende pouvant s'élever jusqu'à dix mille francs. Les pétitions au Sénat en vue d'une modification constitutionnelle ne pouvaient être rapportées en séance publique qu'avec l'autorisation de trois bureaux au moins et ne pouvaient être mentionnées que dans le compte rendu officiel. Âpres ce retour en arrière» il semblait bien que les partisans du statu quo. eussent décidément le dessus. Mais ils ne le gardèrent pas longtemps. Au bout de six mois à peine, Napoléon III crut devoir faire une nouvelle volte-face.

Affaiblissement de l'Empire et progrès de l'opposition. — Après avoir imprudemment favorisé l'alliance de l'Italie et de la Prusse, Napoléon III avait assisté, impuissant et bafoué, au triomphe de celte dernière sur l'Autriche, à ses conquêtes et à l'inféodation de l'Allemagne au cabinet de Berlin. Ses demandes de compensations territoriales avaient été repoussées avec une hauteur presque insultante. Usé avant l'âge et malade au point qu'en juillet 1866 son entourage l'avait cru près de sa fin, il n'avait pas osé recourir aux armes. Du reste, il sentait bien que notre armement suranné ne nous permettait pas d*attaquer les vainqueurs de Sadowa avec des chances sérieuses de succès. Des détournements ou des virements inavouables vivaient réduit nos régiments à un efTeclif presque ridicule. L'expédition du Mexique, qui durait depuis cinq ans, avait consumé le meilleur de nos troupes, épuisé nos arsenaux et démoralisé notre armée. Si encore elle eût réussi! Mais malgré les assurances du ministre d'Etat, on savait bien que Maximilien, notre protégé, n'était pas maître du Mexique. On n'ignorait pas qu'à ce moment même Napoléon III rappelait de ce pays ceux de nos soldats qui s'y trouvaient encore, et cela sur l'injonction formelle et comminatoire des Etats-Unis. Ainsi après tant de vies d'hommes sacrifiées, tant de millions détournés du Trésor ou soustraits à l'épargne française S cette entreprise, d'ailleurs injuste, n'aboutissait qu'à une humiliante

i. Par les emprunts de Maximilien.

Histoire oiiiéRALE. XI. 12

reculade. Le gouvernemeni;, pour dissimuler ses déconvenues» déclarait ne rien voir dans les derniers événements d*Àllemagne qui fût de nature à nous inquiéter'; la France, à Tentendre, n'était ni diminuée, ni atteinte, ni menacée; et peu après on le voyait non seulement rapatrier en toute hâte avec Tarmée du Mexique le corps d'occupation de Rome, mais formuler un projet de loi qui allait doubler les sacrifices imposés au pays par la nécessité de sa défense (12 décembre.)

Les voiles commençaient à se déchirer. Le gouvernement du 2 Décembre n*étant plus heureux, le public était surtout frappé de ses fautes. L'empereur avait cessé d'être populaire en cessant d'être victorieux. La masse rurale, par ignorance et par inertie, lui demeurait encore eu majorité fidèle. Mais la classe ouvrière se prononçait contre lui chaque jour avec plus de violence. UAssociatioJi internationale des travailleurs j fondée en 1864, se répandait dans les villes, principalement à Paris, levait le drapeau du socialisme révolutionnaire et tendait ouvertement à la République. Le clergé et sa clientèle étaient plus disposés à combattre Napoléon III qu'à le servir. La bourgeoisie, enhardie par la décadence de l'Empire, redevenait frondeuse, glosait sur l'empereur et son entourage et préparait aussi, à coups de langue ou à coups de la plume, la revanche du 2 Décembre. La jeunesse lettrée ou savante était en immense majorité hostile au gouvernement. Il s'était formé dans ses rangs un parti républicain déjà tout prêt pour l'action, et qui, par son radicalisme, laissait déjà loin derrière lui la gauche démocratique du Corps législatif. Gambetta était déjà Tidole du < quartier latin j». Rochefort préludait à la Lantei^e par les Français de la décadence. Tridon publiait un livre en l'honneur d'Hébert. Les Châtiments de Victor Hugo circulaient et étaient lus partout. Les Propos de Labiénus *, malgré la police, étaient dans toutes les mains. De petits journaux soi-disant littéraires, que l'administration frappait impitoyablement, mais qui ne mouraient pas sans avoir fait du bruit (la Voix des Écoles, la Rive gauche^ Candide^ la Morale indépendante) y se montraient

{. Circulaire du minisire des Affaires étrangères La Valelle, 16 septembre 1866. 2. Pamphlet de Rogeard publié en 1865.

aussi agressifs et irrespectueux envers TEmpire qu'envers rÉglise (et ce n'est pas peu dire). Enfin les étudiants français se faisaient remarquer par leur exaltation dans les congrès internationaux qui commençaient à se multiplier et où Tidée républicaine était glorifiée autant que la libre pensée.

Décret et lettre du 19 Janvier 1867. — Napoléon III sentait bien peu à peu grandir autour de lui la désaffection et même le mépris. Affaibli par la maladie, inquiet, irrésolu, ballotté entre plusieurs parKs contraires, il penchait une fois de plus vers celui des réformes. Le chef du tiers parti, dont il partageait à certains moments les illusions romanesques, se disait sûr de le sauver s'il voulait se confier à lui. C'est alors que l'empereur écrivit le décret et la lettre du 19 janvier, où Emile OUivier crut voir le prélude de son prochain triomphe.

Ces deux documents ne renfermaient pourtant pas, tant s'en faut, toutes les concessions qu'il avait souhaitées. On voyait bien que Rouher avait retenu la main de l'empereur pour l'empêcher de donner trop. Le décret portait que dorénavant tout député ou tout sénateur pourrait interpeller le gouvernement sur sa politique. Mais, par contre, le droit d'adresse était supprimé; et d'autre partie droit d'interpellation était soumis à une procédure préalable qui, dans un grand nombre de cas, devait le réduire à néant. Il fallait en effet que toute demande d'interpellation fût signée de cinq membres au moins et adoptée par quatre bureaux (sur neuf au Corps législatif, et par deux sur cinq au Sénat) pour pouvoir donner lieu à un débat public. La discussion, du reste, ne devait pas être suivie d'un ordre du jour motivé et ne pouvait avoir pour effet que le rejet pur et simple ou le renvoi au ministre compétent. D'autre part, l'empereur annonçant que chacun des ministres pourrait être chargé par lui de représenter le gouvernement dans les débats du Luxembouig ou du Palais-Bourbon, on pouvait croire, à première vue, qu'il se ralliait par là, dans une certaine mesure, au principe de la responsabilité ministérielle. Mais il n'en était rien. La lettre au ministre d'Etat, qui accompagnait le décret, expliquait fort bien que, comme précédemment, les ministres ne dépendraient que du souverain, qu'ils ne pourraient pas plus

que par le passé être membres du Corps législatif, quil oy aurait aucune solidarité entre eux, et qu'en vertu de la délégation spéciale du chef de TEtat, ils seraient simplement ses porteparoles devant les Chambres.

La même lettre annonçait deux projets de lois, Tun qui affranchirait les journaux du bon plaisir administratif, mais qui les soumettrait à la juridiction des tribunaux correctionnels et non pas à celle des cours d'assises; Tautre qui rétablirait le droit de réunion publique, mais de telle sorte que les réunions ayant un caractère politique ou religieux pussent toujours être interdites par l'administration, et que les autres pussent être dissoutes à volonté par la police.

Hésitations de Napoléon m ; lutte de Rouher et d'Emile OUivier. — Les sacrifices que faisait Napoléon III n'étaient pas en rapport avec les espérances et les désirs de l'opinion publique, qui, dès cette époque, dépassaient de beaucoup un pareil programme. En tout cas, pour que l'Empire put en bénéficier, il eût fallu que l'empereur appliquât avec largeur d'esprit les principes nouveaux qu'il paraissait avoir adoptés et se hâtât d'appeler aux affaires des hommes nouveaux. C'est ce que son incurable versatilité l'empêcha de faire.

Rouher, que tout le monde s'attendait â voir renvoyé, parut au contraire consolidé au pouvoir, puisque, sans cesser d'être ministre d'Etat, il fut nommé par surcroît ministre des Finances. Peu après, avec son ordinaire assurance, il se vantait devant le Corps législatif de s'être associé depuis longtemps aux pensées libérales de l'empereur et revendiquait l'honneur d'avoir contribué de toutes ses forces aux nouvelles réformes (qu'il avait retardées de son mieux et qu'il se proposait de faire avorter). La majorité de l'assemblée, qui le préférait de beaucoup à OUivier et qui le comprenait â demi-mot, applaudissait avec enthousiasme à cette feinte palinodie. Il se formait, sous les auspices du ministre d'État, un groupe nombreux de députés (le « cercle de la rue de l'Arcade ») avec un programme nettement réactionnaire ou conservateur. Le Sénat, comme effrayé de la puissance nouvelle que venait d'acquérir la Chambre élue, sollicitait l'honneur de faire contrepoids en participant à l'exer-

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cice du pouvoir législatif. Le gouvernement lui donnait satisfaction en lui faisant voter le sénatus-consulte du 12 mars, qui lui donnait le droit non plus seulement d*apprécier les lois sous le rapport de leur constitutionnalité, mais de les examiner au fond et de les renvoyer au Palais-Bourbon. Puis Rouher et ses amis obtenaient de Tempereur que Walewski fût contraint de résigner la présidence du Corps législatif. Les projets de lois sur la presse et sur les réunions publiques, systématiquement négligés, ne venaient pas en discussion et paraissaient renvoyés aux calendes grecques. Bref, Emile OUivier était magistralement joué, et de toutes parts on riait de lui. Tout d* abord il s*était efforcé de dissimuler son dépit. Au bout de quelques mois il perdit patience, et dans un discours violent prit personnellement à partie le vice-empereur, qu'il représentait comme le mauvais génie de TEmpire et de la France. Il ne réussit qu*à rendre plus éclatante )a faveur de Rouher, à qui l'empereur adressa le lendemain la lettre la plus amicale, en lui envoyant la plaque en diamants de grand-croix de la Légion d'honneur, pour le dédommager des < injustes attaques dont il était l'objet > (12 juillet).

Lies c( points noirs » en 1867. — Cependant le décret du 19 janvier, malgré le mauvais vouloir du gouvernement et des mameluc/is ', commençait à porter ses fruits, en ce sens que certaines demandes d'interpellation ne pouvaient être écartées et que les abus et les fautes de l'Empire étaient signalés avec plus d'éclat que par le passé. La politique extérieure de Napoléon III. prêtait particulièrement aux critiques de l'opposition. En mars 1867, Thiers retraçait au Palais-Bourbon, avec son habituelle lucidité, les phases de cette révolution allemande, si menaçante pour la France et que l'empereur n'avait su ni prévenir, ni diriger, ni mettre à profit. « Il n'y a plus une faute à commettre », s'écriait-il tristement en terminant. Rouher répliquait en vain qu'il n'y avait pas eu une seule faute commise. La majorité même, tout en applaudissant à cette

i. On appelait ainsi les bonapartistes intransigeants qui, comme Granier de Cassagnac, repoussaient toute réforme lit)érale et trouvaient toujours la c.onslitution (le 1852 sans défauts.

afOrmation, n'y croyait pas et partageait au fond lavis de Thiers, qui était celui de presque toute la France.

L'Exposition universelle qui eut lieu peu après (!*' avrii- 1*' novembre 1867) et qui attira tant de souverains à Paris, ne put, malgré ses splendeurs, faire oublier à la France son prestige amoindri, son honneur compromis, sa sécurité menacée. Les fêtes qui raccompagnèrent furent troublées soit par de nouveaux échecs de la politique impériale, comme Tavorteinent de la négociation relative à Tacquisition du Luxembourg; soit par des incidents de nature à compromettre nos relations, comme les manifestations hostiles et la tentative d'assassinat dont l'empereur de Russie, Alexandre II, fut l'objet pendant son séjour à Paris ' ; soit enfin par de mortifiantes nouvelles, comme celle de l'exécution de l'empereur Maximilien, noire protégé, qui, pris par les Mexicains après le départ des troupes françaises, fut condamné à mort et fusillé le 19 juin. La popularité de Napoléon III, déjà réduite à bien peu de chose, s'évanouit tout à fait à la suite de ce dernier événement. Aussi se laissa-t-il aller, dans un moment de découragement, à reconnaître publiquement que nous avions subi des revers et à signaler les points noirs qui assoinbrissaient notre horizon (discours de Lille, 27 août 1867).

Seconde expédition de Rome et nouvelles exigences du parti ultramontain. — Ses embarras étaient encore aggravés par une violente recrudescence d'opposition cléricale. Si les républicains et les libéraux se plaignaient toujours qu'il méconnût les principes de la Révolution, les ullramontains lui reprochaient au contraire avec aigreur de leur sacrifier les intérêts de l'Eglise. En vain, pour leur complaire. Napoléon III laissait, au mépris de la convention de septembre, des soldais et des officiers français passer au service du pape. Ils voulaient une seconde expédition de Rome et s'efforçaient d'entraîner l'empereur dans des compromissions nouvelles qui, en face du

{. La cause de la Pologne était encore 1res ])opiilaire en France. Le souvenir (le rinsurreclion de 1863 était dans toutes les mémoires. Des cris de : Vht la Pologne! furent pousses sur le passage du tsar, et un coup de pistolet fut tiré sur lui par un jeune Polonais, Bereszowski, que peu après le jury de la Seine ne déclara coupahle qu'avec admission de circonstances atténuantes (Juin ISfil).

parti révolutionnaire, chaque jour grandissant, ne pouvaient que Taffaiblir et le discréditer davantage.

L'Univers, leur principal oi^ane, autorisé depuis peu à reparaître, était plus arrogant que jamais. Certains évèques^Dupanloup, Pie, Plantier, etc.) harcelaient sans relâche le gouvernement et, quelle que fût sa condescendance, ne le trouvaient jamais assez bon catholique. Le ministre Duruy, qui travaillait avec zèle à démocratiser Tins traction publique *, était particulièrement en butte aux attaques du parti ultramontain. On ne pouvait lui pardonner de vouloir multiplier les écoles, éclairer le suffrage universel, et surtout de revendiquer pour rÉlat le droit de prendre part à l'éducation des femmes. Son projet de loi sur l'enseignement primaire, discuté en 1867, était dénoncé comme attentatoire à la religion parce qu'il tendait à faire rentrer dans le droit commun les membres des congrégations enseignantes, privilégiés par la législation antérieure. Au Sénat, on reprochait au gouvernement de ne pas faire respecter la loi du dimanche et de laisser à peu près libre une philosophie qui avait la prétention de ne tenir aucun compte de la théologie. Des pétitions adressées à la haute assemblée demandaient que les bibliothèques populaires fussent expurgées, que les ouvrages de Voltaire, de Rousseau, de Michelet, de Renan, de Jean Reynaud, de George Sand et bien d'autres en fussent exclus. Sainte-Beuve s'attirait, pour avoir pris la défense de la libre pensée et de la science, les huées et les outrages du Sénat presque tout entier. L'Ecole normale supérieure, pour l'avoir loué de son courage, était licenciée, par la volonté de l'impératrice (juillet 1867).

Bientôt l'attaque du petit État romain par les bandes garibaldiennes rendit plus impérieuses et plus pressantes les exigences des ultramontains français. Napoléon III, sommé de retourner au secours du pape, mit d'autant plus d'empressement à s'exécuter qu'avant de prendre le commandement de ses volontaires, Garibaldi était allé présider à Genève le Congrès de la

\. Il favorisait de loiiles paris la fondation des bibliothèques populaires, les conférences publiques, organisait dans les lycées et collèges V enseignement spécial et <lonnait à l'instruction primaire la plus vigoureuse impulsion.

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paix qui, d'accord avec Y Association internationale^, avait convié tous les peuples à marcher sous le drapeau de la République. Ce fut donc à la fois pour regagner les bonnes grâces du parti catholique et pour intimider le parti révolutionnaire que, à la fin d'octobre, Napoléon III fournit au pape le corps de troupes dont les chassepots, peu de jours après, « firent merveille » à Menlana (3 novembre). Grâce à lui le Saint- Père put encore demeurer quelque temps souverain de Rome.

Après ce nouveau service rendu au pape, Napoléon III eût bien voulu reprendre sa liberté d'action. Le parti clérical ne le lui permit pas. Dès le 29 novembre le gouvernement fut interpellé au Sénat et invité à prendre de nouveaux engagements envers le Saint-Siège. Soutenu par le vieux gallican Bonjean et par Tarchevèque de Paris Darboy, il n'eut pas trop de peine, cette fois, à esquiver la difficulté. Mais il n'en fut pas de même au Corps législatif, où les affaires d'Italie furent discutées le o décembre avec beaucoup plus d'éclat. L'opposition démocratique reprocha au gouvernement d'être retourné au secours du pape. Mais elle n'avait pas pour elle la majorité de la Chambre, qui, foncièrement conservatrice et catholique, marchait en cette occasion derrière Thiers et Berryer, ennemis déclarés de l'Empire, et ces orateurs sommaient au contraire Napoléon III de ne pas quitter Rome. L'ancien ministre de Louis-Philippe fit une fois de plus le procès de la révolution italienne; il représenta la chute du pouvoir temporel du pape comme le plus grand malheur que la France pût redouter, el cela en termes si émus, si passionnés, que la plus grande partie de l'assemblée fut subjuguée. Rouher ne trouva d'autre moyen de reconquérir la majorité que de renchérir sur la doctrine que Thiers venait d'exposer et il prit au nom de son souverain le plus imprudent des engagements : « Nous le déclarons au nom du gouvernement français, l'Italie ne s'emparera pas de Rome. Jamais, jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la catholicité. » Et deux cents voix répétaient frénétiquement avec lui : « Non, jamais, jamais! »

d. Dojit le Congrès annuel se tenait dans le môme temps à Lausanne.

Dès lors et jusqu'à la fin de son règne, Napoléon III allait demeurer prisonnier de TËglise. Enhardi par sa faiblesse, le clergé lui parlait de plus en plus haut et plus que jamais prétendait régenter TEtat. En 1868, les évoques multipliaient leurs attaques contre T Université et dénonçaient les membres de ce grand corps, élèves et maîtres, comme des propagateurs de doctrines perverses et immorales. Ils reprochaient violemment à Duruy d'avoir institué des cours secondaires pour les jeunes filles, qui ne devaient être élevées, au dire de Dupanloup, que « sur les genoux de l'Eglise ». Ils réclamaient, sous le nom de liberté de l'enseignement supérieur, le droit d'imposer silence à leurs adversaires; c'est ce que démontra Sainte-Beuve dans son dernier discours au Sénat (mai 1868). Enfin le pape ayant convoqué le concile général qui devait s'ouvrir à Rome au mois de décembre de l'année suivante*, ils faisaient assez connaître déjà qu'ils ne s'y rendraient, en grande majorité, que pour proclamer V infaillibilité pontificale et ériger en dogmes les principes du Syllabus.

Nouvelles lois sur Tannée, la presse et les réunions publiques. — Le gouvernement impérial, que de pareils alliés discréditaient sans le servir, achevait de s'effondrer sous la poussée des oppositions de tout genre au milieu desquelles il se débattait, et ne savait plus s'orienter. Ses intentions étaient incriminées même quand il avait raison, et parfois sa politique n'était pas moins contrariée par ses amis que par ses ennemis. Il eut beaucoup de peine à faire voler le projet de loi militaire grâce auquel il espérait mettre la France en état de lutter contre la Prusse à armes égales (loi du 1" février 1868). Les républicains, en haine du militarisme, le combattirent de toules leurs forces. Les libéraux du tiers paiHt et même les mamelucks ne l'acceptèrent qu'à contre-cœur, à cause des sacrifices qu'il imposait à la bourgeoisie; la masse du peuple ne l'accueillit qu'avec répugnance, parce qu'elle n'y vit qu'un surcroît de charges pour elle. Voilà pourquoi le gouvernement intimidé recula devant l'application immédiate de la loi nouvelle, et com-

1. Sans y convier, comme r.'ivaienl fait ses prédécesseurs, les ambassadeurs des grandes puissances catholiques.

ment la garde nationale mobile, qui devait doubler Teffeclif de notre armée, n'existait encore à peu près que sur le papier au moment de la déclaration de guerre à la Prusse en 1810.

L'empereur se dérobait depuis un an à Tobligation de tenir sa promesse relativement à la liberté de la presse et au droit de réunion. Mais le public en réclamait si impérieusement l'exécution que Napoléon III et ses ministres jugèrent sage de ne pas lui refuser plus longtemps cette satisfaction. La loi sur la presse, promulguée le 11 mai, alTranchit les journaux en ce sens qu'elle mit fin au régime de l'autorisation préalable, des avertissements, des suspensions et suppressions administratives. Il est vrai qu'au lieu de les déférer au jury en cas de poursuites, elle les soumettait aux tribunaux correctionnels, dont l'indépendance politique était fort contestée; et qu'elle laissait subsister, avec les entraves fiscales les plus gênantes (timbre, cautionnement, etc.), les pénalités excessives d'autrefois, l'immunité des fonctionnaires et ces vagues déGnilions de délits qui, dans la pratique, pouvaient rendre l'usage de la liberté impossible ou du moins fort dangereux. D'autre pari, la loi du 6 juin 1868 autorisa bien en principe les réunions publiques, mais sous des réserves telles que l'administration el la police restaient, en fait, maîtresses de les interdire ou de les dissoudre à volonté. Quant au droit d'association, depuis si longtemps confisqué, elle n'en dit pas un mot.

Le parti républicain en 1868. — Ces concessions incomplètes, faites de mauvaise grâce, venaient trop tard et dénotaient trop d'arrière-pensées de revanche et de réaction. L'opposition n'y vit que la restitution forcée et partielle d'un bien frauduleusement ravi à la France le 2 Décembre; non seulement elle n'en témoigna aucun gré à l'Empire, mais elle n'employa les armes qu'il lui rendait qu'à le combattre avec plus d'acharnement et d'efficacité.

La loi nouvelle sur la presse donna bientôt naissance à une foule de journaux qui, sans souci des poursuites et des condamnations, et les recherchant même pour accroître leur popularité, prirent ouvertement pour programme la destruction de l'Empire et la restauration de la république. Jusque-là les

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feuilles d'opposition ne s'étaient en général attaquées aux choses et aux hommes de l'Empire qu'avec une certaine déférence apparente et des ménagements infinis dans la forme. Il n'en fut plus de même quand Henri Rochefort, déchirant tous les voiles et déshabillant toutes les idoles, criant en pleine rue ce que la veille encore on se bornait à chuchoter à huis clos, se fut donné pour tâche de rendre l'empereur, ses proches, ses ministres, non seulement odieux, mais ridicules, et y eut réussi par la verve — irrespectueuse jusqu'à l'outrage — de sa Lanterne. Ce petit pamphlet hebdomadaire eut un succès prodigieux. Vainement la justice essaya de le supprimer. L'auteur, pour éviter la prison, s'enfuit en Belgique, où sa violence de plume ne fit que croître, et la Lanterne, introduite en contrebande, continua de circuler en France avec l'attrait du fruit défendu. Dans e même temps, des milliers de réunions publiques avaient lieu dans les grandes villes, principalement à Paris, où les socialistes et les républicains avancés, s'assemblant librement sous couleur de traiter simplement des questions économiques, mettaient chaque jour en question, avec la religion et la propriété, les institutions impériales. Ces réunions, fort tumultueuses et fréquemment troublées par des rixes violentes, étaient presque toujours dissoutes par les commissaires de police, ce qui ne les empêchait pas de se reproduire et les rendait chaque jour plus agitées. La classe ouvrière et la jeunesse des écoles vivaient dans une exaltation qui grandissait à la lecture des feuilles nouvelles ou d'ouvrages historiques passionnants, comme le Paris en décembre d'Eugène Ténot. On attendait, on demandait la revanche du coup d'Etat. On commença bientôt à la provoquer par des manifestations en plein air. Le 2 novembre 1868, la tombe de BaudinS qu'on avait découverte au cimetière Montmartre, fut l'objet d*un pèlerinage républicain qui donna lieu à de véritables appels à l'insurrection. Une souscription fut organisée par plusieurs journaux pour élever à ce représentant un monument digne de lui, et le gouvernement eut la maladresse d'en poursuivre les

1. Membre de l'Assemblée législative, qui avait péri le 3 décembre 1851 sur une barricade, victime de son dévouement à la loi.

auteurs, dont le procès eut dans tout le pays le retentissement le plus fâcheux pour TEmpire. Les débats de cette cause eurent surtout pour effet de mettre en lumière la personnalité de Léon Gambetta, qui, la veille encore inconnu du grand public, se révéla tout à coup à la France nouvelle, par son éloquence vengeresse, comme le plus puissant de ses orateurs.

Élections générales de 1869. — L'empereur devait d*autant moins se faire illusion sur la gravité de sa situation que, sans parler de ce qu'il pouvait lire dans les journaux, il recevait depuis longtemps du préfet de police Pietri les rapports les plus alarmants sur révolution de Tesprit public*. Aussi constatait-il avec tristesse, à l'ouverture des Chambres (le 18 janvier 1869), que des esjmts aventureux et subversifs cherchaient à troubler la tranquillité publique. Jl ajoutait, il est vrai, avec une confiance affectée, que la nation restait insensible à cette agitation factice^ parce (\\ielle comptait sur la fermeté du gouvernement ])our maintenir l'ordre. C'étaient là des mots et rien de plus. L'opposition continuait à gagner du terrain au Corps législatif. Elle obligeait par exemple le gouvernement à résigner l'autorité discrétionnaire qu'il exerçait depuis si longtemps sur les finances de la ville de Paris*. Hors du Palais- Bourbon, ses progrès étaient chaque jour plus manifestes. Les élections générales, qui étaient proches, s'annonçaient si mal pour le gouvernement que certains députés, qui lui devaient leurs sièges, déclinaient son patronage, et que les candidajts officiels, dissimulant leur litre, prenaient maintenant celui de conservateurs libéraux.

Le renouvellement du Corps législatif eut lieu le 23 et le 24 mai 1869 et, comme on pouvait s'y attendre, ne fut guère profitable à l'Empire. Les efforts désespérés de l'administra* tion furent neutralisés dans un grand nombre de circonscrip-

1. Dès le mois de septembre 1867 et depuis, à plusieui*s reprises, ce fonclion. naire lui avait signalé Thoslilité systémalique de la classe dirigeante, cVsl-àdire de la bourgeoisie, et exprimé la crainte que les masses populaires ne se laissassent bientôt entraîner dans l'opposition. (Voir ses rapports dans les Papiers secrets et correspondance de la famille impénale.)

2. La loi de 1869 établit en elTet qu'a l'avenir le budget extraordinaire de la ville de Paris, voté d'abord par le Conseil municipal, serait soumis ensuite au Corps législatif et qu'il en serait de même du règlement délinitif de ce budget.

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lions par la propagande républicaine et libérale des journaux, des réunions publiques, des comités électoraux, des sociétés secrètes. Il n'y eut pas entre les partis hostiles à l'Empire de coalition semblable à celle qui s'était formée en 1863. Chacun d'eux se sentait maintenant assez fort pour conquérir par luimême un certain nombre de sièges. Tous eurent leurs victoires. Mais celui dont les succès eurent le plus de retentissement et parurent avoir le plus de portée fut, comme en 1863, le parti républicain qui, cette fois, combattit à visage tout à fait découvert et sans ménagements constitutionnels. Paris fit mine un moment de ne vouloir élire que des candidats insermentés^. En fin de compte il n'élut que des adversaires résolus de l'Empire, des irréconciliables, qui se proclamaient tels ou qui étaient connus pour l'être. Il rejeta avec éclat Emile Ollivier, qui ne parvint à se faire élire que dans le département du Var, et le remplaça par Bancel, proscrit de Décembre. Les candidats agréables que l'administration soutenait à Paris n'obtinrent au scrutin que de très faibles minorités. La somme des suffrages qu'ils recueillirent à eux tous ne dépassa pas 74 000, tandis que les autres en réunirent 231 000. Si, dans l'ensemble du pays, le gouvernement l'emporta matériellement, ce ne fut pas celte fois de beaucoup, car le total des voix obtenues par ses partisans ne s'élevait qu'à 4 636 713, tandis que ses adversaires en comptaient 3 266 366. On voit par de tels chiffres quels énormes progrès avait faits l'opposition depuis 1863. Elle n'était plus seulement maîtresse des villes; elle avait profondément eniamé les campagnes. Un pareil scrutin était pour l'Empire une défaite morale qui, décourageant profondément ses amis, devait au contraire enhardir et fortifier ses ennemis, déjà si audacieux et si puissants. Dès lors beaucoup de bons esprits le jugèrent perdu, à moins qu'après s'être refait une popularité par une guerre heureuse il ne recourût de nouveau à l'expédient d'un coup d'Etat.

Les dernières élections faisaient entrer au Palais -Bourbon à peu près 90 opposants. Sur ce nombre, quarante environ

- 1. Cest-à-dire qui n'eussent pas prêté le serment préalable imposé aux candidats depuis 1858.

étaient pour Napoléon III et pour sa dynastie d'irréductibles ennemis. Les autres pouvaient à la rigueur être gagnés; mais il fallait pour cela que l'empereur capitulât sans réserve et de bonne foi devant leurs exigences constitutionnelles et rétablit de ses propres mains ce régime parlementaire détruit par luimême au 2 Décembre^ anathématisé, raillé depuis, tant de fois^ par lui ou par ses ministres. S*il s'y refusait, il sentait bien que, des bancs de la gauche, Topposition gagnerait rapidement ceux du centre et absorberait sans peine une majorité depuis longtemps ébranlée dans son dévouement à Tempire autoritaire. Mais il ne voulait s'y résoudre qu'à la dernière extrémité et se réservait de reprendre un jour d'une main ce qu'il aurait été contraint d'abandonner de l'autre.

Avant de céder, il essaya une fois encore de ramener le pays à lui en lui faisant peur du spectre rouge. Les journaux booapartistes remontrèrent au public que la révolution et l'anarchie étaient à nos portes. Il est certain qu'il régnait dans la classe ouvrière, particulièrement à Paris, une agitation de nature à inquiéter la bourgeoisie, comme les populations rurales. Le socialisme, que les agents provocateurs de l'Empire surexcitaient de leur mieux, s'y manifestait par le» formules les plus ^tnivagantes et les théories les plus subversives. Dans certaines circonscriptions les républicains de 1848, pour cause demodéranlisme, étaient traités en suspects. Jules Favre n'avait été élu cette fois qu'au second tour de scrutin. Gambetta avait dû, pour obtenir les suffrages des électeurs de Belleville, accepter un programme impliquant, entre autres réformes, la séparation de l'Église et de l'Etat, la nomination de tous les fonctionnaires par l'élection et la suppression des armées permanentes. Enfin des scènes de désordre avaient lieu dans plusieurs villes, mais surtout dans la capitale, au lendemain des élections. Le gouvernement les favorisait par l'emploi de faux émeutiers chargés d'exciter la foule* et les rendait ainsi plus brutales, partant plus effrayantes. Puis il en profitait pour ordonner des perqui-

i. C'étaient de prétendus ouvriers vôtus de blouses Idanches, qui, malgré leurs violences de toute nature, n'étaient jamais saisis par la police ou demeuraient toujours impunis.

silions, des arrestations, et se poser aux yeux de la France comme le sauveur nécessaire de la -société menacée.

Le tiers parti et le programme des 116. — Mais cette tactique n'eut pas tout le succès qu'il aurait souhaité. Les républicains ne firent qu'en rire et, au bout de peu de jours, surent se garder de tous les pièges. L'opposition modérée se montra bien, il est vrai, disposée à se rapprocher d'un gouvernement qui se faisait fort de rétablir la paix intérieure et Tordre social. Mais si elle ne refusait pas son concours aux partisans de l'Empire, c'était à la condition qu'ils s'associeraient à ses revendications libérales. Elle l'obtint sans peine de beaucoup d'entre eux et il se forma bientôt au Corps législatif un tiers parti plus nombreux, plus compact et plus résolu que celui de 1866, avec un programme très net, que le gouvernement ne put pas longtemps feindre d'ignorer. Cette assemblée ayant été réunie le 28 j uin, cent seize députés signèrent presque aussitôt une demande d'interpellation « sur la nécessité de donner satisfaction aux sentiments du pays, en l'associant d'une manière plus efficace à la direction.de ses affaires. La constitution d'un ministère responsable, élait-il ajouté dans ce manifeste, le droit pour le Corps législatif de régler les conditions organiques de ses travaux et ses comynunications avec le gouvernement seraient des mesures essentielles pour atteindre ce but. »

Transformation constitutionnelle de l'Empire. — Napoléon III, n'osant pas repousser une pareille requête, mais ne voulant pas laisser discuter au Palais-Bourbon des questions constitutionnelles qui étaient du ressort exclusif du souverain et du Sénat, se tira d'embarras en prorogeant le Corps législatif (13 juillet). Puis, s'exécutant avec une bonne grâce plus apparente que réelle, il supprima le ministère d'Etat, nomma Rouher président du Sénat, et soumit à cette assemblée un projet de sénatus-consulte qui paraissait devoir donner aux 116 la plus large satisfaction.

Ce projet, qui fut adopté le 6 septembre, portait que désormais le Corps législatif aurait, comme l'empereur, l'initiative des lois; qu'il élirait son président et ses secrétaires. Il affranchissait les droits d'interpellation et d'amendement de leurs entraves

les plus gênantes. Il rétablissait le vote du budget par chapitres et même par articles. Il soumettait au vote de la Chambre élue les traités de douanes et de postes. Quant au Sénat, dont les séances dès lors seraient publiques, il lui confirmait le droit de renvoyer les lois à une seconde délibération. Il portait aussi que les rapports constitutionnels entre Tempereur et les Chambres ne pourraient être modifiés que par un sénatus-consulte. Mais la clause la plus importante qu*il renfermât était à coup sûr celle par laquelle les ministres étaient déclarés responsables. Il y était dit en outre qu'ils pourraient être membres de Tune ou de Tau Ire Chambre et qu*en tout cas ils y auraient droit d'entrée et de parole. C'était là toute une révolution. Le sénatus-consulle ajoutait, il est vrai, que les ministres dépendaient de Vempereur. Comment cette dépendance pouvait-elle se concilier avec leur responsabilité devant les Chambres? C'est ce que demanda, non sans malice, le prince Napoléon, toujours porté à faire étalage de ses sentiments démocratiques, dans un discours que les impérialistes purs trouvèrent « afQigcant et scandaleux » et qu'un ministre appela le « programme de la branche cadette ». Le Sénat passa outre. Il n'en était pas moins vrai qu'au moyen d'une pareille réserve l'empereur espérait bien conserver personnellement la direction des affaires et se jouer au besoin de la volonté des Chambres.

Au fond, toutes ses sympathies étaient encore pour le parti des mameluks; ce parti avait pour lui l'impératrice, dont l'influence grandissait à mesure que diminuait l'énei^ie physique et morale du souverain. La disgrâce de Rouher n'était qu'apparente. Rouhcr était toujours consulté, toujours écouté aux Tuileries. Il en allait être ainsi jusqu'à la fin de l'Empire, et le ministère Ollivier, dont le tiers parti attendait l'avènement, ne devait être qu'un ministère de dupes.

L'exaltation des esprits ne diminuait pas, loin de là. Un moment on put craindre dans la capitale une journée révolutionnaire, que les chefs du parti républicain — et même quelques libéraux — parlaient d'organiser pour le 26 octobre K Elle

1. Pour protester contre le retard, inconstitutionnel suivant eux, que le gonvernemenl luetlait à. réunir <le nouveau le Corps législatif.

n'eut pas lieu; mais Paris resta disposé à saisir toute occasion de manifester son hostilité au gouvernement. Il le prouva bien quand, grâce aux élections complémentaires du 21 et du 22 novembre, il envoya au Palais-Bourbon le plus violent détracteur de l'Empire, Henri Rochefort, dont Téleclion pouvait être considérée comme un outrage personnel à Napoléon III. •

Quelques jours après (29 novembre), le chef de l'Etat, ouvrant la session législative ordinaire, adjurait les Chambres — non sans tristesse — de \ aider à sauver la liberté. Quant à l'ordre, il ajoutait bien quil en répondait; mais cette feinte assurance dissimulait mal son inquiétude et son impuissance. Le tiers parti était las de lui faire crédit et, après lui avoir arraché la nouvelle constitution, voulait être appelé au pouvoir pour la mettre à l'épreuve. Il était à craindre, si on lui faisait trop attendre cette satisfaction, qu'il ne fût débordé, entraîné par la gauche, qui déjà, par l'organe de Jules Favre, demandait pour le Corps législatif le pouvoir constituant.

Napoléon III se décida donc à faire un pas de plus dans la voie des concessions. Depuis plusieurs mois il négociait secrè-

tement avec Emile OUivier, et ce dernier était même venu de nuit, en grand mystère, se concerter avec lui à Compiègne. Le 28 décembre 1869, la France apprit que l'ancien collègue de Jules Favre dans le groupe des Cinq était chargé de former un ministère, et le 2 janvier suivant ce ministère était constitué. IS Empire libéral était fondé. Le tiers parti le salua comme un régime durable et qui devait régénérer l'Empire. Ses adversaires de droite n'y virent qu'un expédient, bon pour gagner du temps et préparer le retour de l'Empire autoritaire. Aux yeux de ses adversaires de gauche, c'était un simple acheminement à la République.

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