Voir ci-dessus, t. X, p. 9ii
de Bulgarie rapplication du tanzimat. Il Tiniposa de même aux begs musulmans de la Bosnie, contre lesquels il avait immédiatement repris la campagne. Les libertés promises par le tanzimat amenèrent la soumission rapide des raîas qui aidèrent même les réguliers turcs à pourchasser les begs rebelles. Omer pacha se hâta d appliquer lui-même les dispositions les plus importantes pour le relèvement de la puissance turque. Il fît percevoir les taxes sur les begs comme sur les raïas et leva ses recrues parmi les chrétiens comme parmi les musulmans. Il tira de là quelques-uns des meilleurs éléments de Tarmée qui peu de temps après devait arrêter les troupes russes au pied des Balkans.
Russie et Turquie. — La répression rapide de ces deux soulèvements, l'énergie avec laquelle le sultan refusait au tsar et à l'empereur d'Autriche l'extradition des réfugiés hongrois, le fait qu'il venait d'imposer même au vice-roi d'Egypte l'application du tanzimat (mai 1852), témoignaient chez les Turcs d'un retour de vigueur dont il était impossible que Nicolas ne s*émùt pas. Depuis son avènement il attendait l'heure d'ouvrir et de recueillir, soit par la force, comme au moment du traité d'Andrinople, soit par la diplomatie, comme au temps de la convention d'Unkiar-Skelessi, la succession de celui qu'il allait appeler c l'homme malade i». Et voilà que les réformes d'Abdul- Medjid, l'énergie de Réchid pacha modifiant ses conditions d'existence, le malade se reprenait à la vie. U fallait donc brusquer les événements. Le règlement d'un conflit d'influence engagé depuis 1851 avec la France, à propos des Lieux-Saints, allait fournir à Nicolas le prétexte d'une rupture.
Question des Lieux-Saints. — Une tradition plus de douze fois séculaire, confirmée par de nombreux firmans, assure aux Catholiques ou Latinsy tous protégés de la France, la garde des Lieux-Saints à Jérusalem et à Bethléem. Ce privilège leur est envié et contesté de temps immémorial par les Arméniens et les Grecs. A différentes reprises, les Grecs avaient essayé de déposséder les Latins. En 1757, ils étaient arrivés à occuper quelques-uns des sanctuaires. En dépit des protestations et des réclamations de la France, l'incident n'était pas réglé en 1789*
200 LA QIESTIOX DORIENT
La Révolulion et FEmpire s'étaient désintéressés de la question, si bien qu'en 1808 les Grecs, puissamment soutenus par les Russes orthodoxes, avaient achevé de déposséder les catholiques.
Politiiiae de Napoléon m. — La Restauration et la Monarchie de Juillet, quelqu'importante que fût Taffaire poar notre prestige et notre influence en Orient, n'avaient rien tenlé auprès du snltan. Les choses avaient changé avec Napoléon III, dès le temps de la présidence : il entendait ne laisser prescrire aucun des droits historiques de la France, surtout lorsque la prescription profiterait au tsar Nicolas. D'autre part, pour le succès de sa politique intérieure il avait besoin du clergé, el c'était une façon de se le rendre favorable que de prendre la défense des intérêts catholiques en Terre-Sainte. EnGn, dans la suite, il parait avoir vu dans un conflit en Orient, où les intérêts de l'Autriche et de la Russie étaient nécessairement opposés, un moyen de séparer ces deux puissances et d'isoler l'Autriche en vue d'une campagne d'Italie arrêtée déjà dans son esprit. Au mois de mai 1851, l'ambassadeur de France, marquis de La Valette, réclamait de la Sublime Porte, pour les Latins à Jérusalem, le monument et la coupole du Saint-Sépulcre dans l'église du même nom, la possession mixte de la pierre de l'Onction; au Calvaire, les tombeaux des rois francs et la possession mixte de l'autel du Calvaire; l'église de Gethsémani, le tombeau de la Vierge ; l'église supérieure de Bethléem avec les jardins et les cimetières qui en dépendent. Le sultan reconnut la légitimité des réclamations de la France; mais, en présence des protestations de la Russie, il maintint le statu quo.
Alors s'engagea à Constantinople un véritable duel entre la France et la Russie, duel qui devint particulièrement ardent par suite de l'altitude de Nicolas à l'endroit de Napoléon, après le rétablissement de l'Empire. Voyant dans cette restauration une violation flagrante des traités de 1815, irrité de ce que le nouvel empereur se réclamait des plébiscites et du principe révolutionnaire de la souveraineté populaire, le tsar aurait voulu que les vieilles monarchies refusassent de le reconnaître, à tout le moins qu'elles le tinssent à l'écart. Mais lui-même,
aux premiers jours de janvier 1853, avait dû reconnaître Napoléon m. II Tavait fait de la plus mauvaise grâce, substituant dans sa lettre Texpression « bon ami j» à la traditionnelle qualification de ^ frère », les explications de son ambassadeur soulignant encore Tintenlion désobligeante.
Les projets de Nicolas et l'Angleterre. — L'empereur, blessé de ces procédés, devait être moins que jamais disposé à céder, si peu que ce fût, aux prétentions du tsar en Palestine. D*autre part celui-ci, encouragé par l'attitude timide du sultan, était décidé à pousser ses avantages, et à frapper un grand coup : s'il réussissait, il retrouverait sur Theure la situation privilégiée que lui avait un moment assurée la convention d'Unkiar Skelessi, et son protectorat serait réellement établi sur la Turquie; s'il échouait, il aurait enfin le prétexte tant cherché de déclarer la guerre. Seulement le tsar Nicolas commit la faute do dévoiler trop tôt au gouvernement britannique un plan dont il sentait l'exécution difficile sans l'assentiment et la complicité de l'Angleterre.
Au cours d'une fête à Saint-Pétersbourg, le 9 janvier 1853, le tsar abordant l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton Seymour, s'était félicité de la bonne entente entre les deux gouvernements : « Lorsque nous sommes d'accord, avait-il dit, je suis tout à fait sans inquiétude quant à l'occident de l'Europe : ce que d'autres pensent ou font est de peu d'importance. » Cinq jours après il faisait appeler l'ambassadeur et abordait la question turque. La Turquie était tombée « dans un tel état de décrépitude » que « le malade » pouvait subitement mourir et « rester sur les bras » des puissances. Le tsar pensait qu'il serait imprudent de « se laisser prendre au dépourvu i», de ne point avoir à l'avance « esquissé quelque système », de n'avoir point établi « un concert préalable ». « Je veux vous parler en ami et en gentleman^ ajoutait-il : si nous parvenons, l'Angleterre et moi, à nous entendre sur cette affaire, peu m'importe le reste : je tiens pour indifférent ce que pensent et font les autres. » Il rappelait en outre que lors de son voyage à Londres, en 1844, il avait essayé déjà d'établir, sur ce point, ce concert préalable. Toutefois il n'entra pas dans le détail de son projet. Il se
20i • LA QUESTION D*ORIENT
découvrit i fond dans un Iroisième entretien, le 2i février. Il n*avait pas hérité < des visions où se complaisait Finipératrice Catherine » ; il ne voulait pas € de l'occupation permanente de Constantinople par les Russes » ; mais il ne voulait pas davantage que Constantinople fût jamais occupée ni par les Anglais, ni par les Français, ni par aucune des grandes puissances. II ne permettrait pas davantage la reconstitution d*un empire byzantin, ni un agrandissement de la Grèce qui en pût faire € un Etat puissant ». Il souffrirait encore moins le partage de la Turquie en petites républiques, < asiles tout faits pour les révolutionnaires ». On laisserait les Principautés danubiennes indépendantes sous sa protection, c La Serbie pourrait recevoir une forme de gouvernement analogue; la Bulgarie de même. > « Quant à l'Egypte, continua-t-il, je comprends parfaitement rimportance de ce territoire pour T Angleterre... Si, en cas de partage après la chute de Tempire ottoman, vous preniez pos* session de TEgypte, je n'aurais pas d'objection à faire. J'en dirai autant de Candie : cette tle pourrait vous convenir, et je ne vois pas pourquoi elle ne ferait pas partie des possessions anglaises. » L'entretien se terminait sur ces mots : < Engagez votre gouvernement à m'écrire sur ces matières. Ce n'est point un engagement, une convention que je lui demande, c'est un libre échange d'idées et, au besoin, une parole de geniletnan. Entre nous cela suffit. »
Ces déclarations causèrent la plus vive émotion à Londres. Le tsar avait bien protesté c qu'il serait déraisonnable à lui de vouloir plus de territoire », qu'il y aurait danger à étendre encore son empire € déjà trop étendu » ; il avait bien insisté sur son désir « de prolonger l'existence du malade ». Si certains ministres, comme Aberdeen, adectaient d'attacher la plus grande importance à cette dernière déclaration, d'autres pensaient, avec Hamilton Seymour, < qu'un souverain qui insistait avec une telle opiniâtreté sur la chute imminente d'un Etat voisin, avait décidé dans son esprit que l'heure était venue non pas d'attendre sa dissolution, mais de la provoquer. »
Mission du prince Menchikof & Constantinople. — Il n'y avait pas moins à s'inquiéter de Tenvoi à Constantinople
d'un ambassadeur extraordinaire dont la mission avait été annoncée et assez vaguement définie par le tsar à sir Hamilton Seymour : « Vous voyez comme j'agis envers le sultan. Le Monsieur manque à sa parole et se conduit avec moi d'une façon singulièrement déplaisante; cependant je mécontente d'envoyer à Constantinople un ambassadeur pour demander réparation. > L'importance du personnage choisi, ministre de la Marine, gouverneur de la Finlande, amiral prince Menchikof, ne permettait pas de croire qu'il s'agît d'une simple « démonstration ». On ne le pensait pas en France, où l'on ne connaissait rien encore des confidences du tsar, mais où l'on suivait avec la plus scrupuleuse attention toutes ses démarches, les mouvements de ses troupes sur le Pruth. Napoléon III et son ministre Drouyn de Lhuys étaient persuadés que l'heure de la crise était proche. La conduite de Menchikof à Constantinople allait promptement leur donner raison.
Arrivé le 28 février, l'ambassadeur avait affecté de prime abord les allures les plus cassantes, se refusant à rendre la visite d'usage au ministre des Affaires étrangères Fuad effendi, personnage « fallacieux » avec qui il lui était impossible de traiter; il avait forcé de la sorte le ministre à se retirer. Quinze jours après il faisait connaître l'objet de sa mission. Ouvertement, il réclamait un règlement définitif de la question des Lieux-Saints, affaire où il n'avait à craindre que la France. Il demandait ensuite, ceci dans le plus grand secret, et sous forme d'ultimatum, la signature d'un traité secret assurant à la Russie le protectorat effectif sur tous les orthodoxes grecs de l'empire turc. Si cette proposition était acceptée, c'était pour le tsar un droit permanent d'intervention. En échange il offrait une alliance offensive et défensive pour garantir le sultan contre une attaque possible de la France. Menchikof exigeait le silence absolu parce que pareille demande devait susciter, si elle était connue, et l'opposition de la France, et celle de l'Angleterre et de la plupart des puissances. Mais l'ambassadeur anglais lord Stratford Redcliffe allait contraindre Menchikof à se démasquer.
Se mettant en devoir de l'aider à obtenir satisfaction pour l'affaire des Lieux-Saints, il manœuvra si bien, de concert avec
le représenlant de la France, que, le 4 mai, Tafifaire était réglée à la satisfaction des trois intéressés, le sultan, le tsar, Tempereur, et que Menchikof n'avait plus qu'à se retirer ou à s'expliquer publiquement sur l'objet réel de son ambassade. L'ambassadeur prit ce dernier parti. Le 5 mai, il réclamait du sultan dans un délai de cinq jours, < sous la forme d'un engagement solennel ayant force de traité, des garanties inviolables pour l'avenir ». Le 10, les ministres ottomans, réconfortés par les ambassadeurs de France et d'Angleterre, répondaient que le sultan c protégerait la religion orthodoxe, respecterait ses immunités », mais qu'il ne pouvait à ce sujet conclure avec la Russie un traité qui « compromettrait les principes fondamentaux de son indépendance et de sa souveraineté ». Le 18 mai, Menchikof déclarait sa mission terminée : « le refus d'une garantie pour le culte orthodoxe devrait désormais, disait- il, imposer au gouvernement impérial la nécessité de la chercher dans sa propre puissance. » Le 21, il quittait Constantinople.
Le Tsar rompt avec la Turquie. — Le tsar donna aussitôt à ses troupes l'ordre d'entrer dans les Principautés : « il sentait sur sa joue, disait-il, les cinq doigts du sultan ». Une note du ^ chancelier Nesselrode, le 31 mai, expliquait cependant qu'il n'y avait pas là un fait de guerre, mais qu'il s'agissait seulement de garanties matérielles à prendre en vue d'obtenir du sultan € ramené à des sentiments plus équitables » « des sûretés morales ». Le gouvernement anglais crut néanmoins qu'il était temps de prendre des précautions et, le 2 juin, la flotte de Malle dut joindre l'escadre française qui, postée à Salamine depuis le mois de mars, allait mouiller le 13 juin à Besika à l'entrée des Dardanelles. Les ambassadeurs des deux pays étaient autorisés à appeler les escadres à Constantinople pour la défense du sultan.
Les hostilités ne devaient commencer que près de cinq mois plus lard. La Turquie n^élait pas prête, le tsar était déconcerté parle rapprochement, tout à fait inattendu pour lui, de la France et de l'Angleterre. Si Palmerston inclinait à une politique d'action, lord Aberdecn, le ministre dirigeant, tenait pour la paix. Napoléon, satisfait d'avoir isolé Nicolas, ne voulait pas risquer en pressant les événements d'éveiller les méfiances qu'il sentait
toujours autour de lui, et proposait de soumettre le litige à l'arbitrage des cinq puissances signataires de Tacte de 1841. L'empereur d'Autriche, que le souvenir des services rendus en Hongrie attachait au tsar, mais qui redoutait toute rupture d'équilibre en Orient, adhéra volontiers au projet; le tsar parut y souscrire. Â la fin de juillet, les ambassadeurs réunis à Vienne avaient préparé une note concilialoire, dont le tsar se déclara satisfait parce qu'elle était rédigée en termes assez vagues, et que le sultan repoussa parce qu'il voulait au contraire des déclarations très précises. Pendant ces négociations le fanatisme musulman s'était éveillé, excité par la publication en Russie d'une sorte d'appel à la croisade lancé par Nicolas. Les ulémas sommaient le sultan de déclarer la guerre ou d'abdiquer. Le 25 septembre, un conseil composé de 163 personnes invitait le sultan à ouvrir les hostilités. Le 8 octobre, Omer pacha sommait le prince Gortchakof d'évacuer les Principautés sous quinze jours. Le 23, les hostilités commençaient sur le Danube.
La guerre : intervention franco-anglaise. — A celte même date les escadres française et anglaise étaient venues mouiller dans le Bosphore. Cependant l'intervention armée des deux puissances occidentales ne devint certaine qu'après le désastre du 30 novembre. Ce jour-là douze bâtiments turcs, attaqués dans la rade de Sinope par le vice-amiral Nakhimof, furent coulés après trois heures de combat. Les flolles anglofrançaise pénétrèrent alors dans la mer Noire avec ordre d'y interdire la navigation à tout bâtiment russe : « Nous conserverons la mer Noire comme un gage jusqu'à l'évacuation des Principautés et au rétablissement de la paix », écrivait Drouyn de Lhuys. Les relations diplomatiques furent rompues le 4 février 1854. A une lettre personnelle de Napoléon III proposant un armistice immédiat et l'évacuation simultanée des Principautés et de la mer Noire, Nicolas répondait le 8 février par un refus et proclamait que « la Russie saurait se montrer en 1854 ce qu'elle avait été en 1812 ». Le 27 février, les cabinets de Londres et de Paris sommaient le tsar d'avoir à retirer ses troupes avant le 30 avril. Le 18 mars, Nesselrode répondait que <K l'empereur ne jugeait pas convenable de faire aucune
réponse >. Le 27, la guerre était annoncée aux parlements de France et d'Angleterre.
Traités de Constantinople et de Liondres ; protocole de Vienne. — Les deux puissances, par un traité signé le 12 mars à Constantinople, s'étaient liées à la Turquie. Elles s'engageaient à la défendre par les armes jusqu'à la conclusion d'une paix garantissant l'indépendance de l'empire ottoman et les droits du sultan. La Porte s'engageait de son côté a modiGer les institutions de l'empire de façon à assui*er à tous les sujets ottomans, sans distinction de religion, l'égalité complète devant la loi et devant les tribunaux, l'admission à tous les emplois, une perception équitable de l'impôt.
Le 10 avril, à Londres, l'Angleterre et la France s'engageaient à ne pas traiter séparément avec la Russie, à ne rechercher dans la guerre aucun avantage particulier, à mettre à la raison la Grèce, où l'on préparait une insurrection de l'Âcarnanie, de la Thessalie et de la Macédoine.
La veille, à Vienne les représentants de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse avaient signé un protocole fort important qui déterminait les principes fondamentaux, les conditions siîie qua non des négociations futures. C'étaient : l'intégrité de l'empire ottoman, l'évacuation des Principautés, l'indépendance du sultan, octroyant de lui-même les libertés et les privilèges nécessaires à ses sujets chrétiens. Les puissances s'engageaient à demeurer unies pour le règlement des difficultés pendantes et à ne contracter avec la Uussie aucun engagement particulier, sans que les conditions en eussent été examinées en commun. Ce protocole avait une importance morale considérable; il constatait et consacrait l'isolement de la Russie, et rassurant les alliés sur les dispositions de l'Europe centrale, il leur permettait de s'engager à fond, dans une guerre que l'éloignemenl des théâtres d'opération allait rendre singulièrement difficile.
/. — La guerre de Crimée : la lutte.
Caractères de la guerre. — La guerre de Grimée, au point de vue militaire, doit compter parmi les plus étranges et les plus difficiles. Les puissances adverses se trouvaient aux deux extrémités de TEurope, sans point de contact, ne pouvant s atteindre que par mer, en sorte que les armées franco-anglaises étaient séparées de leurs magasins et de leur principal centre de ravitaillement par plus de 4000 kilomètres. Les transports, pour la plupart à voile, mettaient au moins douze jours, souvent trente, pour aller de Marseille a Gallipoli ; de là à Sébastopol Ton comptait six à sept jours de navigation. Le ravitaillement était presque aussi difficile pour les Russes, en raison de Timmensité du territoire, de la rusticité des moyens de transport, de Tabsence des routes ou de leur mauvaise qualité.
D'autre part entre les Alliés il n'y avait pas eu d'entente préalable, de plan étudié, arrêté à l'avance, et les projets militaires de la France et de rAnglelerre étaient fort différents. On partit d'abord pour arrêter les Russes sur le Danube ; puis lorsque ceux-ci eurent évacué les Principautés, Napoléon songeait à une campagne continentale, les Anglais visaient une expédition en Grimée et la destruction de l'arsenal maritime de Sébastopol. L'expédition en Grimée décidée, l'on n'était pas d'accord sur la façon de mener la campagne dans la péninsule. Pour ménager les amours-propres et les susceptibilités nationales, il n'y eut jamais un commandement unique. Il n'y eut pas en Grimée une armée, mue par une volonté; il y eut trois armées juxtaposées, trois états-majors distincts, délibérant, négociant, échangeant des notes, envoyant des mémorandums, signant des protocoles, préparant chaque opération de guerre comme des diplomates préparent un traité de paix. Les chefs mêmes changèrent pour chaque armée : l'armée française eut tour à tour pour chefs Saint-Arnaud, Ganrobert, Pélissier; l'armée anglaise Raglan et Simpson; chacun ayant ses idées propres qu'il lui fallait essayer d'accommoder à la situation héritée de ses prédécesseurs.
Une très sérieuse complication vint des gouvernements, chefs d*États et ministres prétendant non seulement contrôler mais diriger, opposant projets à projets, essayant — vainement, du reste — d'imposer aux généraux des conceptions stratégiques qui, pour celles émanées de Napoléon III et relatives à la campagne principale, paraissent bien avoir été les plus logiques et les seules conformes aux vrais principes de la grande guerre; mais elles se produisirent trop tard et les affaires engagées. Si déterminés que fussent les généraux à ne pas abandonner Tœuvre en cours, ils ne pouvaient brutalement passer outre aux instructions du souverain : il leur fallait garder les apparences, biaiser, louvoyer, chercher à gagner du temps, autant dire en perdre. Ajoutez Tun des rudes hivers du siècle, qui mit jusqua 9000 hommes, un huitième de Tcffeclif français, dans les hôpitaux, en janvier 1855; les maladies, choléra, scorbut, typhus, et surtout un adversaire doué des plus rares vertus militaires, intrépide, tenace, incapable de découragement, et dont Ténergie grandissait dans la lutte et s*exaltait à chaque échec.
Saint- Arnaud et Raglan. — Les premières troupes françaises quittèrent Marseille le 18 mars, sous le commandement de Canrobert, et vinrent préparer à Gallipoli les cantonnements du gros des troupes. L'armée d'Orient — ce fut le titre officiel du corps expéditionnaire — devait à l'origine comprendre quatre divisions dont une de réserve, soit 30 000 hommes environ . Les Anglais pensaient envoyer 25 000 hommes. Les commandants en chef étaient le maréchal de Saint-Arnaud et lord Raglan : le premier jeune encore, j)rillant soldat d'Afrique, célèbre parla conquête de la petite Kabylie, acteur important du coup d'État, officier très actif, capable par ambition, par désir de vraie gloire, démener audacieusement et vivement la campagne, très simple en même temps, par là très propre à entretenir de bons rapports avec son collègue, un Anglais de soixante-six ans, vétéran des guerres de Portugal et d'Espagne, blessé de Waterloo, un peu lent, froid, raide, soupçonneux, très jaloux de son autorité et de son indépendance d'action.
Sillstrie; la Dobrudcha, Bomarsund. — Lorsque les généraux arrivèrent à Constantinople, les armées russes, quelque
temps retenues dans les Principautés pai* les manœuvres d*Omer pacha, avaient pris Toffensive et franchi le Danube, le 23 mars. Le 14 avril, les Russes avaient ouvert la tranchée devant Silistrie. Après une conférence avec Orner pacha, à Varna, Saint- Arnaud et Raglan avaient décidé d'entrer immédiatement en campagne (10 mai). Mais quand il fallut passer à Inexécution on s'aperçut qu*à Gallipoli rien n'était prêt; les troupes, expédiées en hâte par vapeurs, mani{uaient du matériel le plus indispensable embarqué sur des voiliers : « Ni pain, ni souliers, ni marmite^, ni bidons », écrivait Saint- Arnaud qui déclarait ne pouvoir atteler plus de 24 bouches à feu. Il fallut se borner d'abord à envoyer à Varna une division anglaise et une brigade française. Lorsque les alliés furent en mesure d*agir, les Russes, après six assauts inutiles, avaient levé le siège de Silistrie, le 23 juin, moins par suite de la concentration de 30 000 Français et de 20 000 Anglais a Varna, qu'en raison de l'altitude franchement hostile prise par l'Autriche. Le 2 juin elle avait sommé le tsar d'évacuer les Principautés et elle concentrait des forces importantes en Transylvanie. D'autre part elle signait, le 23 juin, avec la Turquie une convention l'autorisant à occuper la Valachie et la Moldavie jusqu'à la conclusion de la paix. Une campagne sur le Danube était désormais inutile. La seule opération tentée consista en une vaine exploration dans laDobrudcha et en tirailleries avec des kosaks; pendant la marche le choléra s'abattit sur la division Canrobert et en vingt jours tua 1900 hommes.
Les vrais combats avaient été livrés ailleurs. Dans la mer Noire, le 21 avril, une escadre anglo-française avait bombardé et détruit le port d'Odessa en épargnant soigneusement la ville. Dans la Baltique, une flotte anglaise avait bombardé Bomarsund, place forte de l'Ile d'Aland qu'un corps français commandé par Baraguay d'Hilliers enlevait le 16 août.
L'expédition de Crimée. — Dès lors que, par la retraite des Russes, Constantinople et la Turquie d'Europe se trouvaient hors de danger, quel objectif allait-on donner aux armées concentrées à Varna? Comment contraindrait-on le tsar à signer la paix aux conditions déterminées par le protocole de Vienne?
Histoire oéitiRALE. XI. 14
2i0 LA QUESTION D'ORIENT
Les Autrichiens, en annonçant qu'ils allaient occuper la Valachie, avaient exprimé le désir d'une coopération de Tarmée française : c*élait en ce cas une prochaine campagne sur le Prulh, et ridée souriait à Napoléon. Mais à Londres, dès le 29 juin, 1*00 avait adressé à lord Raglan Tordre de se tenir prêt à rembarquer et Ton avait proposé au gouvernement impérial une expédition en Crimée.
SébastopoL — ATextrémité sud-ouest de la péninsule, dans sa partie montueuse, au centre d'une sorte de plateau rocheux connu sous le nom de plateau de Chersonëse, la mer pénètre par une rade profonde, dite rade du Nord. Sur la rive méridionale de cette rade s'ouvre perpendiculairement une baie plus étroite et plus courte, la baie du Sud : Tensemble des deux articulations forme une sorte de T ramassé. Entre ses branches les Russes avaient créé un puissant arsenal maritime : à Test, Tarsenal proprement dit formait le quartier de Karabelnala; à l'ouest se développait la ville. Dans la rade s'abritaient, depuis que les escadres alliées avaient franchi le Bosphore, 14 vaisseaux de ligne, 1 frégates, H vapeurs moindres, toute la flotte de guerre de la mer Noire. C'était là une force qui pouvait quelque jour surprendre Constantinople: les Anglais entendaient la détruire et rendre sa réfection impossible par l'anéantissement total de SébastopoL D'autre part, en occupant la Crimée on déterminerait sans doute le tsar à la paix, on s'assurerait dans tous les cas un gage fort important pour le jour des négociations. Les Anglais croyaient que l'affaire pourrait être promptement menée à bien. En France, on ne partageait pas cette illusion. < Une occupation de la Crimée ne sera acceptée par la Russie que de guerre lasse et après les plus grands sacrifices, écrivait le maréchal Vaillant à Saint-Arnaud. Il faut donc nous attendre à tout et ne nous faire aucune illusion sur l'étendue des sacrifices auxquels nous devons nous résigner nous-mêmes. > L'expédition, malgré cette vue très juste des difficultés à venir, n'en fut pas moins résolue.
Le corps expéditionnaire. — On procéda à d'énormes préparatifs. Les Anglais emmenaient cinq divisions d'infanterie, une division de cavalerie, neuf batteries de campagne, un parc
de siège, soit 21300 hommes; les Français embarquaient 30000 hommes en quatre divisions, — une cinquième restant à Varna avec la division de cavalerie, — douze batteries de campagne et 65 pièces de siège. Une division turque de 6000 hommes complétait Teffectif. On emportait 13000 gabions, 24 000 fascines, 180000 sacs à terre, des rations de vivres et de fourrages pour 45 jours. Les flottes, commandées par les vice-amiraux Hamelin et Bruat, Dundas et Lyons, comprenaient 89 navires de guerre et 267 transports, au total 356 bâtiments à vapeur ou à voile. L'appareillage eut lieu le 7 septembre.
Le débarquement; l'Aima. — Ganrobert avait dès le mois de juillet reconnu les côtes de la Crimée et déterminé les points de débarquement. Pour éviter la marche en pays accidenté, dans une région dépourvue de routes, on se décida à débarquer dans la partie plate de la Crimée, au nord de Sébastopol, un peu audessous d'Eupatoria, qui se rendit à première sommation, le 13 septembre. Le 14, sur une large plage de sable, on commença la mise à terre. Les Russes ne firent rien pour entraver l'opération. Le 19, commençait la marche sur Sébastopol.
Le débarquement des Alliés fut presque une surprise pour les Russes. Malgré les indiscrétions répétées de la presse anglaise, en raison même de ces indiscrétions, ils n'avaient pas cru que l'ennemi attaquerait Sébastopol; ils pensaient que son objectif serait Odessa. Aussi, tandis qu'ils concentraient 180 000 hommes en Bessarabie, 32 000 entre Odessa et Nikolaïef, ils en avaient à peine groupé 51 OOOen Crimée sous le commandement du prince Menchikof. S'il se produisait une attaque, elle ne serait rien, pensaient-ils, qu'un bombardement par mer, et de ce côté la place était puissamment défendue, couverte par sept forts et deux batteries, ouvrages casemates, à plusieurs étages de feu, armés de près de six cents canons. Rien ou presque rien n'avait été préparé du côté du continent; à peine quelques ouvrages en terre, des barricades en pierre sèche, avaient-ils été commencés, et les sept kilomètres de l'enceinte ébauchée offraient à peine 145 bouches à feu.
Le débarquement des Alliés surprenait donc Menchikof. Très audacieusement il essaya de les arrêter.
212 LA QUESTION J/OIUENT
Portant au nord de Sébastopol toutes les forces dont il pouvait disposer, soit 40 000 hommes environ, il vint s'établir sur la route d'Eupatoria, au penchant d'une sorte de terrasse qui, tombant à gauche sur la mer en une falaise presque à pic et d'apparence inaccessible, était couverte sur son front par le ravin de TAlma. Or ce fut précisément par la falaise escaladée avec entrain que, le 20 septembre au malin, les zouaves et une batterie de la division Bosquet, soutenus du feu d'une escadrille française, débordèrent la gauche de l'armée russe. La victoire décidée de ce côté dès avant midi ne fut achevée qu'à quatre heures sur la droite par suite de lamarche très lente desÂnglais. « J'ai couru, disait Saint-Arnaud, les Anglais ont marché. » Aussi laissaient-ils sur le terrain 2000 hommes, un dixième de leur effectif, perte triple de celle des Français. Les Russes avaient près de 6000 hommes hors de combat, ce qui montrait assez la vigueur de leur résistance.
Les défenses de Sébastopol : Todleben. — La victoire de l'Aima ouvrant la route de Sébastopol, Menchikofdut prendre les suprêmes mesures pour parer à la défense de la place. On ne peut qu'admirer la promptitude et l'énergie de ses résolutions. Tandis que lui-môme, au lieu de s'enfermer dans Sébastopol, se disposait à gagner le large pour tenir la campagne et maintenir les communications avec la Russie, il donnait le soir même de l'Aima à l'amiral Kornilof l'ordre de barrer la rade aux flottes ennemies en coulant dans la passe une partie de son escadre. Cinq vaisseaux de ligne et deux frégates furent ainsi sabordés. Les autres bâtiments, ramenés dans la baie intérieure, mirent à terre leurs équipages, leur artillerie, leurs munitions de toutes sortes : c'était sept mois de vivres, 3000 canons et 18000 matelots, soldats de premier ordre, aussi merveilleux de discipline et d'héroïsme dans leurs bastions que sur leur bord. Les chefs, les amiraux Kornilof etNakhimof, étaient dignes de leurs hommes. L'organisation intérieure de la défense se trouvait facilitée par ce fait que Sébastopol, selon l'expression de M. Roussel, était « moins une ville qu'une colonie militaire » : sur 42 000 habitants la population civile comptait à peine 7000 personnes.
Pour organiser la défense extérieure, Menchikof trouva dans
son état-major le lieutenant-colonel de Todleben. D'une ville à peu près ouverte l'ingénieuse activité de ce novateur fit en peu de temps une place de guerre redoutable, où les fascines et les sacs à terre remplaçaient le moellon et le mortier, et dont les fronts pour ainsi dire mobiles, aisément bouleversés par la bombe et le boulet, se relevaient en revanche presque aussi facilement, si bien que le lendemain d'un combat trouvait fermées déjà les brèches ouvertes la veille. Les Alliés eurent la preuve de la valeur de ces retranchements en terre dès la première attaque : l'ouvrage du Grand Redan, a peu près rasé par l'artillerie anglaise dans la journée du 17 octobre, était reconstruit et réarmé le 18 au matin. Avec Todleben la défense devint une sorte d'offensive : loin de s'enfermer derrière les lignes primitivement tracées, il ne cessa, jusque sous le feu des Alliés, de travailler à s'étendre par de continuelles approches, et c'est au plus fort du siège qu'il édifia en avant de Malakof le fameux ouvrage du Mamelon Vert. Le général Pélissier dans une lettre à l'empereur, le 29 juin 1855, devait parfaitement définir le caractère extraordinaire que l'audace de Todleben donna à ce siège sans précédent : « Qu'est-ce que le siège de Sébastopol? disait-il. C'est la lutte persistante de deux armées marchant l'une contre l'autre en remuant de la terre, construisant des batteries et se disputant la possession du champ clos qui les sépare depuis le début, comme on se dispute les positions décisives du terrain dans une bataille. C'est un combat continu de huit mois... Chaque fois que nous nous sommes arrêtés, l'ennemi a marché immédiatement contre nous... » On remua tant de terre qu'à la fin du siège les Alliés avaient ouvert plus de 80 kilomètres de tranchées.
Les Alliés devant Sébastopol. — Canrobert. — Lorsque le 26 septembre les Alliés débouchèrent sur le plateau de Chersonèse, à l'est et au sud de Sébastopol, la place était déjà à l'abri d'un coup de main. Ils ne bloquèrent du reste que la partie méridionale, et les communications au nord restèrent constamment libres. Les Anglais s'établirent à l'est, en face de Karabelnaïa que couvraient l'ouvrage Malakof et le Grand Redan. A l'ouest, devant la ville gardée par le bastion du Mat et le Bastion
Central, s^installèrent les Français. Saint-Âmaud n'était plus à leur tête. Atteint par le choléra, il avait dû résigner le commandement aux mains de Canrobert. Embarqué le 29 septembre, il mourut le soir même à bord du Berthollet,
Le nouveau commandant de Tarmée française était célèbre par sa bravoure, très aimé du soldat auquel il témoignait un constant intérêt et dont il ménageait le sang. Mais il manquait de fermeté de caractère; il se troublait devant la grandeur de la tâche et les responsabilités qui lui incombaient. Se méfîant trop de lui-même, il était hésitant, incertain, défauts d'autant plus graves que son collègue lord Raglan n'était que trop porté déjà à temporiser. En brusquant les attaques. Ton pouvait, au dire de Todleben et du maréchal Niel, rendre rapide la chute de Sébastopol. La tranchée ne fut ouverte que le 9 octobre. Le 17, S3 pièces françaises, 73 piècesanglaises ouvrirent le feu. Malgré le concours de la flotte, Tattaque française échoua complètement. Les Anglais qui avaient ruiné le Grand Redan n'eurent pas l'audace de pousser leur avantage : l'occasion perdue par eux ce jour-là ne devait plus se retrouver.
Balaklava; Inkermann. — Les Alliés étaient à peine établis sur le plateau que déjà il leur fallait songer à se défendre. Le 25 octobre, Menchikof tentait de faire enlever par le général Liprandi le petit port de Balaklava où les Anglais avaient établi leurs magasins. La tentative échoua, mais il en coûta aux Anglais la meilleure partie de leur cavalerie légère, jetée par lord Raglan dans une charge « impossible à comprendre » (Canrobert). Ce n'élait là du reste pour Menchikof qu'une sorte de combat d'avant-garde : il préparait ailleurs un effort décisif, et la supériorité numérique que lui assuraient les renforts accourus de Bessarabie devait lui faire espérer le succès. Contre les 65 000 hommes dont les Alliés disposaient, il allait pouvoir en engager 100000.
Le 5 novembre, bien avant l'aube, par un épais brouillaril succédant à une ]duie torrentielle, les avant-postes anglais étaient soudainement attaqués sur le plateau d'Inkermann. L'attaque venait à la fois de Karabeinaïa et de la vallée de la Tchernaïa, prenant les Anglais de front et de flanc. Ils tinrent trois
heures avec une admirable ténacité, sans vouloir recourir à l'aide des Français qui, dès l'ouverture du feu, avaient pris les armes et se tenaient à portée, prêts à agir au premier signal. A neuf heures cependant, ramené à vingt pas de ses tentes, un sixième de son effectif gisant dans la boue sanglante, n'ayant plus un homme en réserve, écrasé, débordé sur sa droite, lord Raglan appela Bosquet à la rescousse.
A la même heure, à l'autre extrémité des lignes alliées, en face de la ville, les Russes tentaient une sortie sur les travaux français. Cette diversion vivement repoussée retarda de peu l'arrivée du gros de nos forces à Inkermann. Bourbaki, accouru au pas de charge, avait une première fois, avec deux bataillons, arrêté l'élan des Russes. A onze heures, pressés par les chasseurs a pied, les zouaves, les tirailleurs algériens, les soldats de Menchikof ramenés au bord de l'escarpement du ravin de la Tchernaîa étaient jetés par-dessus les crêtes. Sur 40 000 hommes engagés les Russes avaient 11800 hommes et cinq généraux hors de combat. Les Anglais avaient eu 12 000 hommes engagés, les Français 4000. Les premiers avaient neuf généraux et 2000 hommes atteints, les seconds 1700 hommes sur les deux champs de bataille. Rien ne saurait dire mieux que ces chiffres combien acharnée fut la lutte. C'est que les Alliés avaient combattu non pour la victoire, mais pour la vie.
L'hiver. — Le siège de Malakof. — Les Russes battus n'en avaient pas moins atteint ce résultat que les Alliés, rudement éprouvés, ne purent donner l'assaut projeté : il leur fallut attendre des renforts. Mais si les Français eurent rapidement plus de 50 000 hommes, les troupes expédiées aux Anglais ne suffisaient même pas à réparer leurs pertes quotidiennes. Le froid était arrivé, brusque et sévère, avec de longues pluies d'abord, puis la neige, les grandes rafales du nord et les gelées : les Anglais habitués à beaucoup de confort, dépourvus d'esprit d'initiative et de belle humeur, n'étaient nullement préparés à ces rigueurs du climat; à la On de novembre les hommes étaient encore en pantalon de treillis. La mortalité était énorme : sur 53000 hommes envoyés d'Angleterre il restait 12 000 hommes valides. Malgré les secours de toute sorte apportés par les Fran-
çais, qui mettaient tout en commun, Tarmée anglaise fondait : en 1855, en une semaine, 2000 hommes entraient dans les hôpitaux.
Aussi lord Haglan fut-il réduit, si pénible que cela fut pour Tamour- propre anglais, d*aborcl à décliner une proposition d'assaut combiné, puis à demander à Canrobert de venir renforcer sa droite devant Karabelnaïa et de se charger de Taltaque contre un ouvrage jusqu'alors négligé, la tour Malakof. Le 13 janvier (1855), les Anglais nous abandonnaient le plateau d'Inkermann et le terrain en avant de la tour. Désormais Tarmée française encadrait Tarmée anglaise. Gomme le disait le chef du génie français, le général Bizot, auquel n'avait pas échappé l'importance stratégique de Malakof, c'était un nouveau siège à entreprendre et l'attaque finale remise au printemps. Bizot se trompait dans ses prévisions : pour se rendre maître de Malakof et par là de Sébastopol, il n'allait pas falloir moins de neuf mois.
Malgré l'hiver les opérations ne chômèrent pas. L'armée russe, où le prince Gortchakof avait remplacé Menchikof, échoua dans une tentative contre Eupatoria gardée par les Turcs d'Omer pacha (17 février). La mort du tsar Nicolas, le 2 mars, donna quelques espérances aux pacifiques : espérances vile évanouies. Dans un manifeste à ses peuples, le nouveau tsar Alexandre II protestait de sa foi dans l'avenir et de son espoir de réaliser « les vues et les désirs de ses illustres prédécesseurs Pierre, Catherine, Alexandre le bien-aimé et son auguste père d'impérissable mémoire ». Il redoublait d'efforts pour fournir de nouveaux secours aux héroïques défenseurs de Sébastopol.
De leur côté les Alliés ne négligeaient rien pour accroître leurs forces. Le 26 janvier, une alliance avait été signée avec le roi de Sardaîgne Victor-Emmanuel, et 15 000 Sardes partaient avec La Marmora pour la Crimée. Napoléon envoyait une partie de sa garde et préparait la formation d'une armée de réserve dont il se proposait d'aller lui-même prendre le commandement : « Sa présence, écrivait-il à Palmerston le 26 février 1855, assurerait l'unité de vue et d'action : c*était le seul moyen de terminer rapidement l'en! reprise. » Ce projet, qui déplaisait aux Anglais autant qu'aux intimes du souverain, ne fut pas
réalisé. Les forces alliées, au printemps, montaient à plus de 140000 hommes.
Péllssier; le Mamelon Vert; l'assaut du 18 juin. —
A ce moment, pris entre les plans de Tempereur qui, pour rendre possible Tinvestissement complet, voulait déblayer la Crimée de toute armée russe, et lord Raglan qui s'enracinait sur ses positions, Ganrobert, le 16 mai, donna sa démission. Il fut remplacé par Pélissier, homme de volonté tenace et de prompte décision, très résolu du reste à ne rien tenter des manœuvres extérieures préconisées par l'empereur, parce qu'il les tenait pour dangereuses, déterminé a presser l'attaque directe, à une offensive incessante et hardie. Il eut, dès le début, son plan « irrévocablement arrêté dans son esprit », et sans détours il écrivait a l'empereur : « Je me sens les épaules assez fortes pour le fardeau dont je me suis chargé : mais je le porterai d'autant mieux que je me sentirai une certaine liberté d'allure. » Comme on ne lui accordait pas cette liberté relative, il la prit, et passa outre aux ordres les plus formels. Le 25 mai, il faisait occuper KeHsch à Tenlrée de la mer d'Azow, coupant de la sorte aux Russes Tune de leurs deux lignes de ravitaillement. Le 1 juin, il enlevait le Mamelon Vert qui couvrait Malakof et tous les ouvrages extérieurs des Russes.
Grisés par ce premier succès, Pélissier et Raglan donnèrent l'assaut à Malakof et au Grand Redan, le 18 juin, jour anniversaire de Waterloo.. L'attaque, insufGsamment préparée, commencée de trop loin, opérée sans ensemble, échoua sur tous les points : 5500 hommes avaient été sacrifiés inutilement. L'échec de celte tentative faillit amener un nouveau changement dans le commandement de l'armée française : « Ma patience est à bout, écrivait l'empereur à Pélissier, et je ne puis tolérer plus longtemps que mes ordres soient méconnus » ; il le sommait ou de s'incliner ou de remettre le commandement au général Niel. Le maréchal Vaillant réussit a faire retirer cette lettre. Le 28 juin. Raglan mourait du choléra : il fut remplacé par Simpson.
Traktir; prise de Malakof. — Les travaux d'approche avaient été repris avec une nouvelle vigueur. Le prince Gorl-
218 LA QUESTION D'OHIENT
chakof sentant que la chute de Sébastopol ne pouvait plus guère être retardée, tenta cependant avec Tarmée de secours une diversion suprême. Le 16 août, il fit attaquer sur la Tchernaïa, au pont de Traklir, trois divisions françaises et une division sarde : il perdit là 8000 hommes.
A partir du 17 août, les Alliés ouvrirent sur Sébastopol un feu incessant, qui écrasant les ouvrages, tuant de 7 à 800 hommes par vingt- quatre heures, avait à moitié désorganisé la défense, quand, le 5 septembre, la parallèle étant poussée à 25 mètres de Malakof, commença le dernier bombardement, « le bombardement infernal ». Trois jours durant, 803 bouches à feu « pilèrent » la place sous les bombes et les boulets : 70000 projectiles furent lancés dans la seule journée du 1; 7500 Russes avaient péri dans ces trois jours.
Le 8 septembre, 20 000 Franco-Sardes aux attaques de la ville, 25 000 Français devant Karabelnaïa et Malakof, 11 000 Anglais au Grand Redan devaient assaillir la place, où Gort chakof disposait encore de 50 000 hommes. Ce ne devait pas être un assaut mais, selon le dire de Bosquet, une lutte généralisée « armée contre armée ». A midi, les batteries se taisaient soudain et le 1'' zouaves s'élançait sur Malakof. A deux heures la division Mac-Mahon occupait entièrement l'ouvrage. Vainqueurs sur tous les autres points, les Russes firent jusqu'à cinq heures les efforts les plus désespérés pour reprendre Malakof dont la perte entraînait la perte dé la ville. Il y eut à la gorge de Touvrage une lutte désespérée à la fin de laquelle tirailleurs algériens et zouaves de la garde combattaient derrière un vrai mur de cadavres. Quand Gortchakof eut reconnu Tinulilité de tout nouvel effort, il donna Tordre d'évacuer Sébastopol. La retraite s'effectua par un pont jeté en travers de la rade Jn Nord. Le passage dura toute la nuit, landis que un à un sautaient bastions et magasins et que dans la rade flambaient les derniers vaisseaux russes incendiés par leurs équipages. De Sébastopol, au jour naissant, il ne restait rien qu'un monceau de ruines informes et fumantes, pour lesquelles dans la dernière journée les Alliés avaient sacrifié 10000 hommes, les Russes 13 000.
Les Russes n'abandonnèrent pas la Crimée; pourtant la guerre était implicitement terminée. Bien que les Alliés eussent près de 200 000 hommes et que Ton ne cessât de renforcer les armées, ils ne tentèrent rien contre Gorlchakof établi vers Simferopol avec ISO 000 hommes environ. Les Anglo-Français se bornèrent à l'occupation de Kinbourn sur le liman du Dniepr (17 octobre). A Sébastopol les Anglais exigèrent la destruction systématique des ports, de la rade^ des casernes, des docks, des écluses et des bassins de radoub, besogne de Vandales qui répugna singulièrement à nos troupes. A Londres, où l'amourpropre national réclamait une revanche de Féchec subi devant le Grand Redan, on préparait un formidable armement contre Cronstadt. Mais les derniers coups de canon furent tirés en Asie Mineure, autour de Kars. La place, assiégée par les Russes depuis le mois d'août, et qu'Omer pacha ne sut pas débloquer, dut capituler faute do vivres, le 25 novembre. Ce succès rendant un peu de prestige aux armes russes devait disposer le tsar à entrer en pourparlers avec ses ennemis et facilita l'ouverture des négociations.
///. — La guerre de Crimée; la diplomatie;
le traité de Paris.
La politique autrichienne. — Pendant toute la durée de la guerre les diplomates n'avaient pas cessé d'agir. La France et l'Angleterre, après la signature du protocole de Vienne, s'étaient efforcées d'amener l'Autriche et la Prusse à une action armée contre la Russie. L'Autriche, dans toute cette période, pratiqua la politique louche des impuissants chez qui la conscience de leur faiblesse n'empêche pas les âpres convoitises, et qui ne voulant rien risquer n'en voudraient pas moins tout obtenir. Ce qu'elle voulait d'abord c'était l'évacuation des Principautés danubiennes par l'armée russe : ce qu'elle espérait ensuite c'était l'occupation de ces mêmes provinces par l'armée autrichienne. Mais elle ne disposait que de forces médiocres, peu
nombreuses, trop dispersées, difficiles à concenlrer, — détails soigneusement dissimulés aux diplomates anglais et français et qui leur échappaient. Aussi ne voulait-elle s'engager qu'avec le concours assuré de la Prusse.
La politique prussienne; la Confédération germanique. — Or la cour de Berlin, grâce à la perspicacité de son attaché militaire à Vienne, le prince de Reuss, connaissait bien la faiblesse de l'armée autrichienne : aussi se refusa-t-elle à signer autre chose qu'un traité de garantie, pour le cas, jugé avec raison invraisemblable, où l'Autriche serait attaquée par la Russie (20 avril 1854). Elle ne consentait à rofTensive que si des intérêts allemands étaient en jeu; elle demandait même que la Confédération germanique fût invitée à accéder au traité. Connaissant rinclination de toutes les petites cours pour la Russie, la Prusse était certaine qu'ainsi mêlées à l'affaire elles serviraient, selon l'expression de Bismark, € de sabot pour enrayer les idées belliqueuses de l'Autriche ». Ces prévisions se trouvërenl justiQées. Les Etats germaniques n'entrèrent dans l'alliance que le 24 juillet, après de longues conférences à Bamberg, et prétendirent qu'aucune démarche ne fût tentée sans leur assentiment. Elles allèrent même jusqu'à proposer des actes hostiles aux Alliés, comme de les contraindre à s'arrêter sur le Danube : en sorte que pour avoir voulu trop prendre ses sûretés, l'Autriche se trouvait paralysée, en passe même de prendre parti pour la Russie et de se brouiller avec la France et l'Angleterre.
Les conférences de Vienne; protocole des « quatre g^aranties ». — Mais celles-ci menaçant de créer des difficultés en Italie, le chancelier Buol se hâta de provoquer la réouverture des conférences de Vienne, et bien que la Prusse refusât d'y figurer, il signa avec les cours alliées le protocole du 8 août. Il établissait comme bases nécessaires de la paix l'abolition du protectorat russe sur la Valachie, la Moldavie et la Serbie, auquel serait substituée la garantie collective des puissances; la liberté de la navigation aux embouchures du Danube; la revision de la convention des Détroits; le renoncement pour la Russie à tout protectorat religieux en Turquie, les grandes
puissances devant obtenir de Tinilialive du sultan la confirmalion et l'observation des privilèges des diverses communions chrétiennes. Ce fut ce que Ton appela les quatre garanties.
L'adhésion de l'Autriche à ces stipulations parut le prélude d'une action effective de ses armées. Il n'en fut rien. Depuis le 31 juillet les Russes procédaient à l'évacuation des provinces danubiennes : les Autrichiens les y remplaçaient en vertu d'un traité avec la Porte (3 juin). L'Autriche était arrivée à ses fins : elle jugeait inutile de s'engager davantage.
Cela n'échappa ni au gouvernement français, ni au gouvernement anglais, et comme ni l'un ni l'autre ne voulaient ainsi tirer les marrons du feu pour François-Joseph, très ostensiblement ils reprirent les négociations avec le roi de Sardaigne. La tactique réussit en partie.
L'alliance du 2 décembre 1854. L'alliance Sarde. — Le 2 décembre 1854, l'Autriche signait avec la France et l'Angleterre un traité d'alliance. Les trois puissances s'engageaient à ne conclure aucun arrangement avec le tsar avant d'en avoir délibéré en commun; l'Autriche se chargeait de défendre les Principautés au cas d'un retour offensif des Russes, la France et l'Angleterre la soutenant de toutes leurs forces ; enfin un article secret stipulait que si la paix n'était pas assurée, avant le 1'*" janvier 1855, les Alliés « délibéreraient sans retard sur les moyens efficaces pour obtenir l'objet de leur alliance ». Grâce à cette dernière clause l'Autriche espérait pouvoir indéfiniment retarder le moment où il lui faudrait agir, et elle se flattait d'empêcher par ce semblant d'engagement la conclusion de l'alliance avec la Sardaigne.
Mais les puissances ne furent pas dupes. Napoléon tenait d'autre part à ce que la Sardaigne intervînt dans la guerre : c'était en effet le seul moyen pour elle de figurer au congrès où serait réglée la question d'Orient, de prendre rang parmi les grandes puissances et d'appeler solennellement l'attention de l'Europe sur la question d'Italie. Depuis le mois de mai 1854, l'ambassadeur de France Grammont préparait avec Victor- Emmanuel et Cavour une alliance qui fut signée le 26 janvier 1855, et en vertu de laquelle un corps sarde était envoyé e»
Crimée. La liberté de Tltalie devait sortir de ce traité. Vainement TAutriche, pour donner une apparence de satisfaction aux Alliés, présentait à la Prusse et à la Dièle germanique une demande de mobilisation. La Prusse fit repousser cette demande qui servit seulement à brouiller les puissances de TEurope centrale : là encore Tun des résultats poursuivis par Napoléon 111 se trouvait atteint.
Troisième conférence de Vienne. — Aussitôt après la mort de Nicolas (2 mars 1855), une nouvelle conférence, d'où les Alliés exclurent la Prusse, s'ouvrit à Vienne en vue de préparer la paix (15 mars). Drouyn de Lhuys et John Russell s'y rendirent. On ne put s'entendre ni sur la question de la garanlie collective de Tintégrilc de l'empire ottoman, ni sur la question de la limitation des forces navales de la Russie dans la mer Noire, et la conférence n'eut d'autre résultat que la retraite de Drouyn de Lhuys et de Russell, désavoués par leurs gouvernements. Et comme rien de décisif ne se produisait en Crimée, comme la victoire des Alliés ne paraissait plus certaine, comme la Prusse et la Confédération manifestaient clairement leurs sympathies pour la Russie, TAutriche, abandonnant les Alliés» licenciait 60 000 hommes de ses réserves.
L'ultimatum autrichien ; préliminaires de Vienne. — La chute de Sébastopol changea ses dispositions. Craignant, si la guerre se prolongeait, que Napoléon 111 n*iisàt des procédés révolutionnaires et ne fit appel aux Polonais, sachant d'autre part les Russes à bout de force, et que par suite une attitude très belliqueuse ne l'exposerait pas à de sérieux risques, le cabinet de Vienne se rapprocha de Napoléon et proposa en novembre d'adresser au tsar un ultimatum. La Prusse ellemême, qui commençait à craindre une guerre sur le Rhin, pressa le tsar de s'incliner. Le 16 janvier 1850 Alexandre II envoyait son adhésion, et le 1*' février les préliminaires de paix étaient signés à Vienne.
Congrès de Paris; la paix. — En raison du rôle prépondérant joué par la France, le congrès pour la paix se tint à Paris. Il s'ouvrit le 25 février 1856, sous la présidence du conote Walewski, ministre des Affaires étrangères de Napoléon.
L* Au triche était représentée par Buol et le baron de Hûbner; l'Angleterre par lord Clarendon et lord Cowley ; la Russie par le prince OrlofF, la Sardaigne par Cavour, la Turquie par Fuad et Ali pacha. La Prusse ne fut admise à siéger qu'après Touverture des séances et sur les très vives instances de Napoléon. Le traité fut signé le 30 mars. On avait remarqué lexlrême courtoisie des rapports entre les plénipotentiaires de France et de Russie : la guerre n'avait laissé entre les deux pays qu'un sentiment de commune estime, né de la bravoure déployée sur les champs de bataille; une même rancune contre l'Autriche allait faciliter un rapprochement que beaucoup dès lors prévoyaient.
Bien que les puissances ne dussent pas intervenir dans l'administration intérieure de la Turquie, le traité définitif ne pouvait être signé avant que des garanties eussent été assurées aux chrétiens par un acte solennel du sultan. La France et l'Angleterre l'avaient du reste contraint de prendre des engagements fermes à cet égard. Le 18 février 1856 parut un hattihumayoun qui garantissait les privilèges et immunités accordés de toute antiquité à toutes les communautés chrétiennes, renouvelait les dispositions du tanzimat, proclamait l'égalité de tous les cultes et de toutes les nationalités, l'admissibilité des ■chrétiens à tous les emplois, et leur assurait une représentation dans le conseil d'Etat.
Ce hatti-humayogn fut transmis au congrès. Par l'article 9 du traité de Paris, les puissances donnaient acte de cette communication et en reconnaissaient « la haute valeur 7>. Il était « bien entendu qu'elle ne saurait en aucun cas donner le droit aux puissances de s'immiscer soit collectivement, soit séparément, dans les rapports de S. H. le sultan avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de l'Empire ». Ainsi se trouvait sauvegardé le principe de l'indépendance du sultan. L'article 7 garantissait « l'intégrité territoriale » de son empire; < tout acte de nature à y porter atteinte serait considéré comme une question d'intérêt européen ». Au cas de difficultés entre la Turquie et quelqu'une des puissances contractantes, avant tout recours à la force, il serait fait appel à la médiation des signataires du traité (article 8). Les articles suivants stipulaient le
a24 LA QUESTION D'ORIENT
renouvellement de la convention de 1841 relative aux Détroits, neutralisaient la mer Noire où la Russie et la Turquie ne devraient avoir ni flottes de guerre, ni arsenaux; proclamaient la liberté de la navigation du Danube dont les embouchures seraient aménagées sous la surveillance de délégués des sept puissances. La frontière russe en Bessarabie était modifiée de façon à ce que le delta du Danube appartînt en entier i la Moldavie. En Asie, la frontière russo-turque était rétablie telle qu'elle était avant la guerre. Les privilèges et les libertés des Principautés danubiennes maintenues sous la suzeraineté de la Porte, étaient garantis par toutes les puissances; tout protectorat russe ou turc était aboli; leur administration serait indépendante et nationale. Les mêmes garanties étaient assurées à la Serbie.
Les résultats. — Telles furent les dispositions principales du traité de Paris. Pour la première fois au xix" siècle le sultan signait un traité qui ne consacrait aucun démembrement de son empire, aucun affaiblissement de sa puissance. La Turquie obtenait ce qui lui avait été refusé à Vienne, en 1815, sa place dans le concert des puissances et son entrée dans le droit public européen. Il lui était même fait une situation privilégiée, puisque Tintervention bienveillante, la médiation des autres États était assurée, en vue d'évitor la guerre, chaque fois que naîtrait un conflit où elle se trouverait impliquée. Bien plus, on la proclamait intangible à l'avenir et l'on faisait du principe de Yintégrité de Vemjnre ottoman^ comme du principe de son indépendance intérieure, deux dogmes du droit international et de la diplomatie. Enfln la France et l'Angleterre en détruisant la puissance militaire de la Russie sur la mer Noire, l'Europe en se portant garante que celte puissance ne serait pas reconstituée, assuraient la sécurité de la Turquie : c'est elle qui retirait le plus clair bénéfice de la guerre.
L'Autriche, en apparence au moin^, et l'Angleterre étaient après la Turquie les gros bénéficiaires : l'une voyait la Russie exclue des Principautés, écartée du Danube; l'autre avait anéanti une force navale qui aurait pu quelque jour, intervenir dans la Méditerranée et y contrecarrer la politique anglaise.
Mais la première avait exaspéré et la Russie par son ingratitude, et les Alliés par sa politique hypocrite. C'est elle qui au congrès avait réclamé avec acharnement la cession de la Bessarabie a la Moldavie. « Il ne sait pas, M. le plénipotentiaire d'Autriche, disait le conite Orloff, il ne sait pas combien de larmes et do sang cette rectification de frontière coûtera à son pays. » La Russie devait tenir sa vengeance trois ans plus tard, en Italie. Quant à TAngleterre, en exigeant qu'aucun arsenal ne fût créé, qu'aucune Qotle ne fût construite pstr la Russie sur la mer Noire, elle avait outrepassé la mesure. Momentanément abattue, la Russie pouvait subir ces conditions : mais à la première occasion favorable elle déchirerait un traita humiliant et dont le maintien n'importait en somme qu'à l'Angleterre seule.
Le gain de la France était purement moral : c'était, en Europe, son prestige recouvré; en Orient, sa prépondérance rétablie; d'avantages matériels elle n'en avait point cherché : « elle était assez riche pour payer sa gloire ». Mais Napoléon avait atteint un résullat qui échappa d*abord a beaucoup; il avait disloqué la coalition des États absolutistes, Russie, Prusse, Autriche : par là se trouvait facilitée et préparée la réalisation de son idée favorite, l'émancipation de l'Italie. Le fait apparut clairement lorsqu'à la fin du congrès, à la suite d'une entente entre l'empereur et Cavour, le comte Walewski, à propos de l'occupation du Pirée par les troupes françaises, en vint à parler des Etals italiens occupés par des troupes étrangères, signala l'irr^ularité et les dangers de la situation dans les Etats de l'Eglise et le royaume des Deux-Siciles, et conclut à la nécessité d'adresser aux souverains des « avertissements ». Les plénipotentiaires autrichiens se trouvèrent seuls à protester. S'il ne fut pris aucune résolution ferme, il n'en resta pas moins, comme devait le dire Cavour, que c la question italienne était désormais entrée dans l'ordre des questions européennes ». Ce ne fut pas le moindre résultat de la guerre d'Orient.
Sur la proposition de la France le congrès adopta dans sa dernière séance une déclaration en quatre articles, inspirée des règles qu'avaient suivies les Alliés pendant la guerre. < La course est et demeure abolie. Le pavillon couvre la marchan-
HISTOIHK OÉNiRALK. XI. 15
326 LA QUESTION DORIENT
(lise ennemie à Texceplion de la contrebande de guerre. La marchandise neutre, à Texceptionde la marchandise de guerre, n*est pas saisissable sous pavillon ennemi. Les blocus, pour être obligatoires, doivent être effectifs. > H y avait près d'un siècle que la France luttait pour l'adoption de ces principes.
Le hatti-humayoun de 1856. — Le haiti-humaifonn du 18 février 1836, s'il eût pu être appliqué loyalement et intégralement, aurait changé sans doute les destinées de l'empire ottoman. C'était sur le papier une véritable révolution, un 89 impérial. Proclamant l'égalité de tous les cultes et de toutes les nationalités, l'égalité de tous ses sujets devant l'impôt et le service militaire, l'admissibilité des chrétiens à tous les emplois (art. 8), le sultan bouleversait l'oi^anisation traditionnelle de son empire, où tout reposait depuis des siècles sur le principe de la sujétion du Chrétien au Turc, de l'oppression du raïa par le musulman. Le hatti-humayoun spécifiait en outre quil serait créé des tribunaux mixtes et que les chrétiens auraient une représentation dans le conseil d'Etat. Il promettait une prompte codification des lois civiles et criminelles, une réforme de la police et du système pénitentiaire, la réorganisation des administrations provinciales, l'amélioration des voies de communication, la création d'établissements de crédit pour le commerce, la refonte du système monétaire, voire même l'établissement d'un budget annuel des recettes et des dépenses. Tous ces beaux projets devaient rester lettre morte par suite de Topposilion des intéressés, chrétiens aussi bien que musulmans. Les musulmans estimaient qu'il y avait danger à armer les raïas; ils admettaient moins encore que ces raïas pussent dans les régiments commander aux fidèles du Prophète. A l'obligation du service personnel les chrétiens préféraient l'ancien système du khavadj, véritable taxe d'exonération : l'impôt en argent leur allait mieux que l'impôt du sang. On admit d'abord le remplacement, et l'on en revint ensuite à la taxe
SOUS un nom nouveau {bedel-i-askanyeh). D*autre part la proclamation (le Tégalité entre tous les sujets du sultan devait entraîner la suppression, tout au moins la re vision des privilèges accordés aux communautés religieuses : de là une vive opposition des patriarches et des évoques, qui savaient bien que ces privilèges leur donnaient seuls quelque sécurité, et que le régime de Tégalité serait immédiatement pour eux le régime de l'arbitraire. Si bien que la réforme générale promise en 1856 n*eut d'autre résultat que la création de quelques fonctionnaires nouveaux et de deux ministères, celui de la Justice et celui de rinstruction publique. Vainement en 1859 la Russie réclama une enquête sur la situation faite aux Chrétiens, et les divers gouvernements européens exprimèrent officiellement le regret que le sultan < ne procédât pas à une application graduelle et soutenue des réformes ». L'enquête commencée en 1860 par le grand-vizir n'aboutit pas.
Les affaires du Liban. — Le massacre des consuls de France et d'Angleterre a Djedda (15 juillet 1858) — massacre immédiatement suivi du bombardement de la ville par notre (lotte — avait prouvé que le fanatisme musulman demeurait le même. Les affaires de Syrie (mai à juillet 1860) prouvèrent que la Porte se ferait toujours complice de ce fanatisme. Les Druses dans le Liban et TAnti-Liban se jetèrent sur les Maronites et se livrèrent à d'effroyables massacres. A Damas (9 au 14 juillet), Théroîsme d'Abd-el-Kader, qui avec ses Algériens se jeta dans la mêlée et fit de son palais un asile, empêcha seul regorgement total de la population chrétienne. Les autorités turques, le maréchal Ahmed pacha, gouverneur de Damas, et le gouverneur de Syrie Kurchid pacha n'avaient rien fait pour empêcher ces atrocités, auxquelles sur certains points, spécialement à Damas, les troupes ottomanes avaient même participé. Le gouvernement français n'oublia pas que la protection des Maronites lui appartenait. Tandis qu'il préparait l'envoi à Beyrouth d'un corps expéditionnaire, il exigea justice à Constantinople dans les termes les plus énergiques. La Porte prit peur et sévit. Fuad pacha envoyé en Syrie fit fusiller Ahmed pacha et exécuter 185 musulmans complices ou auteurs des
228 LA QUESTION DORiENT
massacres. Une commissioa internalioaale réunie i Beyrouth, en 1861, essaya de réorganiser l'administration de la tnoniagne; une convention signée à Constantinople le 9 juin établit un gouverneur unique, pris parmi les chrétiens, relevant directement du sultan, nommant les fonctionnaires et les juges, percevant l'impôt, assurant Tordre au moyen de milices locales, les troupes turques étant exclues.
Abdul-Asiz. — Fuad et les finances. — Le 25 juin 1861, Abdul-Medjid mourait. Son successeur Abdul-Asiz était lespoir du parti Vieux Turc et des ennemis de toute transformation. Il parut devoir tromper ces espérances. Son premier acte fut d'adresser au grand-vizir un hatti-cherif où il annonçait sa volonté de poursuivre l'œuvre des réformes; puis il supprima le harem et déclara qu'il n'aurait qu'une femme. En fait, le pouvoir fut presque constamment exercé par deux des hommes de la Jeune Turquie, Fuad pacha jusqu'à 1866, puis AU pacha, Tun et l'autre anciens plénipotentiaires au congres de Paris, le second célèbre dans tout l'Empire, parce que — fait presque unique — il n'avait jamais voulu accepter un pot-dc-vin.L'un et l'autre se vouèrent à la double tâche d'essaver de rétablir les finances et de réaliser au moins en partie les promesses de 1856.
Fuad s'occupa plus particulièrement des finances, que les malversations des fonctionnaires, les dépenses exagérées du sultan, particulièrement celles du harem, les insurrections, les guerres, le trouble causé par les essais de réforme, avaient mises dans le plus lamentable état. Mahmoud II en recourant le premier, en 1830, aux émissions de papier-monnaie (ca/mc'), avait aggravé le mal : comme tous les gouvernements ignorants de la science financière, le gouvernement turc avait abusé de ce moyen si commode en apparence de se procurer de l'aient. Pour parer au déficit, qui monta a 80 millions en 1860, on avait multiplié les émissions; puis on avait établi le cours forcé, croyant ainsi remédier au discrédit du papier, qui tomba à deux septièmes de sa valeur nominale. Par malheur le sultan avait promptement oublié ses bonnes résolutions premières : il eut bientôt lin harem de 900 femmes avec 3000 serviteurs, et chaque jour on y servait 500 tables à dou^e plats. On essaya vaine-
ment d'emprunts à Tétranger, au taux de 8 p. 100, même de 12 p. 100 en 1865. Les projets de réforme profonde échouèrent; on arriva seulement à rétablissement du grand livre de la dette publique (1865), et, avec le concours de financiers français et anglais, à la création de la Banque otlomane.
Ali pacha et les réformes administratives. — En 1864, Fuad fit une tenlalive pour séparer la justice de Tadminislration en créant un tribunal et un conseil de notables dans chacune des subdivisions administratives, vilayet (gouvernement), sandjak (département), kaza (districl). Les événements de Crète amenèrent les puissances à protesler de nouveau contre Tinexécution du hatli-humayoun de 1856. Elles conslalèrent qu*aucune des promesses n'avait été tenue, que les chrétiens n'étaient guère plus admis aux emplois que par le passé, que la justice leur était toujours aussi mal rendue, que Torganisalion financière demeurait déplorable. Ali pacha ne dédaigna pas cette protestation; il essaya réellement d'appliquer les conseils de la France et d'opérer la fusion entre les divers éléments constitutifs de l'empire. Il faisait créer un conseil d'Etat mi-parlie et le sultan, àla séance d'inauguration (juin 1868), déclarait « qu'il n'existait pour lui aucune distinction entre les musulmans et les chrétiens ». « La religion et les droits des chrétiens, ajoutait-il, étaient sauvegardés jusqu'à ce jour, mais les chrétiens n'étaient pas appelés aux grandes fonctions de l'Etat. C'était l'ancien système : maintenant la porte de toutes les fonctions, y compris celles de grand-vizir, est ouverte aux chrétiens. Le seul mérite décidera des fonctions publiques. » Pour recruter des administrateurs instruits à l'européenne et déterminés à appliquer les réformes, on créa le lycée français de Galata. Un ministère de l'Intérieur fut organisé en 1869; la même année on publiâtes premiers éléments d'un code civil; enfin en 1870 on autorisa l'usage du système décimal des poids et mesures. Mais Ali pacha mourut en 1871, — Fuad était mort en 1869; — d'autre part les événements de 1870-71 détournèrent l'attention de l'Europe. La Turquie retomba à l'impuissance, et tandis que la Russie obtenait de la conférence de Londres (13 mai 1871) Tabolition des clauses du traité de 1856 qui neutralisaient la
mer Noire, son influence se substituait à Gonstantinople à celle de la France vaincue.
Deux insurrections, en Herzégovine et en Crète, entraînant TuneetTautre des complications avec des Etats voisins, avaient rendu plus difficile encore la tâche dos ministres réformateurs.
Le "NLonténégro. — Le soulèvement herzégovinien se produisit en 1861 et tout de suite amena un conflit avec le Monténégro. Dans le petit Elat serbe orthodoxe de Tsemagora (Montagne Noire), une transformation politique importante pour Tavenir, avait été opérée en février 1852. Le gouvernement de la Tsernagora était, depuis 1499, une sorte de théocratie, le pouvoir y étant exercé par un prince-évêque (vladika) pris dans la famille desNiegosch, le neveu succédant régulièrement à Toncle. A la mort de Pierre II (1851), son neveu Danilo sécularisa la dignité princière. Comme depuis 1830 la Tsernagora était à peu près entrée dans la clientèle de la Russie, Danilo avait sollicité et obtenu l'approbation de Nicolas. Contre cette transformation le sultan protesta : les Turcs, bien que n'ayant jamais pu prendre pied dans cette inaccessible citadelle de rochers, prétendaient en effet y exercer une véritable suzeraineté. Omer pacha reçut Tordre d'attaquer : après une lutte de trois mois et trois défaites subies par les Turcs, TAutriche força le sultan à suspendre les hostilités (1853). Cette intervention et Taction du consul de France déterminèrent Danilo à résister au mouvement d'opinion de son peuple, tout dévoué aux Russes, et à garder pendant la guerre de Crimée une stricte neutralité. Au congrès de Paris Ali pacha n'en prétendit pas moins faire reconnaître par l'Europe que le Monténégro était « partie intégrante de l'Empire Ottoman »; Danilo protesta aussitôt, réclamant la reconnaissance officielle de son indépendance, une rectification de frontières et la cession d'Antivari et de son port. Les puissances répondirent à Danilo en l'engageant à reconnaître la suzeraineté du sultan. Seul Napoléon prit parti pour les Monténégrins. En 1857 il recevait Danilo aux Tuileries et tenait son héritier présomptif sur les fonts baptismaux. Lorsqu'on 1858, sans déclaration de guerre, les Turcs envahirent la Montagne Noire, l'amiral Jurien de la Gravière vint bloquer
Antivari. Le 13 mai, le prince Mirko Pelrovitch, frère de Danilo, infligeait aux 20 000 hommes cVHussein pacha, à Grahovo, dans un terrible combat à Tarme blanche, une sanglante défaite : 3000 Turcs étaient tués, et toute rarlillerie tombait aux mains des montagnards. Le sultan admit alors les décisions d'une commission européenne dont Napoléon avait provoqué la réunion et qui devait procéder à une délimitation de frontière entre les deux pays. Un délégué monténégrin y figura officiellement. Le travail n'était pas achevé quand à Cattaro, le 13 août 1860, Danilo fut assassiné par un banni. N'ayant pas de fils, il avait désigné pour lui succéder son neveu Nicolas, fils du prince Mirko. Le nouveau prince était âgé de dix-neuf ans : ce fut son père qui dirigea réellement les affaires.
Soulèvement de l'Herzégovine. — La victoire de Grahovo avait eu un extraordinaire retentissement parmi les Serbes d'Herzégovine, et réveilla chez eux les espérances de liberté. Exaspérés par les exactions des begs et les brigandages des bachi-bouzouks, les Herzégoviniens se soulevèrent. Les puissances craignant qu'une intervention du Monténégro n'amenât dans les Balkans un bouleversement total d'où pourrait sortir une guerre européenne, pressèrent Nicolas de garder une stricte neutralité. Il écouta ces conseils au point d'autoriser le passage à travers la Tsernagora de convois destinés à ravitailler la citadelle de Niktchitch. Mais il ne pouvait empêcher ses montagnards de courir par bandes au secours de leurs frères, frères de religion, frères de sang puisqu'ils sont tous Serbes. La Porte organisa d'abord le blocus de la principauté; puis lorsqu'Omer pacha eut écrasé les insurgés à Piva, il somma Nicolas de désarmer : sur sou refus, les Turcs passèrent la frontière au printemps de 1862. Omer disposait de 60 000 hommes. Les 20000 montagnards tinrent quatre mois. Mirko, « l'épée de la Tsernagora », admirable d'activité et d'énergie, partout présent, fit un moment hésiter la fortune. Sur leur passage les Turcs faisaient littéralement le désert. L'Europe divisée demeurait inerte. Napoléon commençait à s'engager dans l'affaire du Mexique. Palmerston déclarait cyniquement à la Chambre des communes « que ce serait aux applaudissements de l'Angleterre
que les rebelles de la Tscrnagora seraient châties par les trou))es du sultan ». Seul le pape Pie IX agit en faveur des Monténégrins; par une encyclique adressée aux évoques d*Albanie, il défendit aux catholiques de celle pi^ovince de prêter un concours quelconque aux Turcs. A la fin le nombre remporta. Pour arrêter une marche directe d*Omer pacha sur Cetinjé, Mirko, sans canons, avec les derniers montagnards» livra un suprême et sublime combat, le 25 août, à Bieka, et no céda qu après six heures de lutte, écrasé sous les projectiles de Tartillerie turque. Pourtant Orner pacha ne put entrer dans Cetinjé. Une note colleclive avait été présentée par les puissances à Constanlihople : un ultimatum fut adressé à Nicolas qui y acquiesça sur les conseils du consul de France. Le prince Mirko devait quitter la Tsernagora et n'y pourrait rentrer. La route d'Herzégovine à Scutari, à travers le Monténégro, serait gardée par des blockliaus qu'occuperaient les troupes ottomanes; l'importation des armes et des munitions de guerre serait interdite. Les Monténégrins n'élèveraient pas d'ouvrage sur leurs frontières.
Les stipulations de cet ultimatum ne furent du reste pas exécutées. La Porte renonça d'elle-même à l'expulsion de Mirko. Elle fit bien élever neuf fortins sur la route de Scutari; mais la France et la Russie réclamèrent et en obtinrent l'cvacuation et la démolition (protocole du 3 mars 1863); la route devait seulement rester constamment ouverte au commerce. Quant à l'interdiction d'importer des armes, elle ne fut jamais respectée. Le gouvernement de Napoléon III, après avoir envoyé des approvisionnements de grains pour sauver le pays de la famine consécutive à la guerre, autorisa en France l'émission d'une loterie dont le produit servit à l'achat de 12 000 carabines. La Uuasie fournit des munitions. La défaile de la Tsernagora avait entraîné la soumission de l'Herzégovine, qui fut durement châtiée et retomba sous le joug odieux des Begs.
La Grèce. Le roi Othon. — Le soulèvement de la Crète devait être plus long à réprimer et faillit amener la guerre avec la Grèce.
L'avènement d'Olhon de Bavière en 1832 n'avait pas donné la tranquillité intérieure au jeune royaume. La régence bava-
roise, les troupes élrangèreâ sur lesquelles elle s'appuyait, avaient excité des méconlentements qu'exploitèrent certaines des puissances prolectrices, notamment TAngleterre et la Russie, jalouses d'établir leur influence sur le pays. En 1843, TAngleterre et la Russie, en exigeant le règlement des intérêts do l'emprunt émis par le gouvernement grec à Tavènemênt d'Olhon, amenèrent une crise financière qui contraignit le roi à renvoyer ses troupes bavaroises. Il se trouva dès lors désarmé, et l'armée grecque soulevée (3 septembre 1843) le força de convoquer une assemblée nationale, chargée de préparer une constitution. La Grèce eut désormais (mars 1844) deux Chambres : un Sénat composé de membres à vie nommés par le roi, une Chambre des députés élue au sufîragc universel ; le ministère était responsable. La conversion à la foi grecque était la condition d'hérédité de la couronne.
L'établissement du régime parlementaire ne mit nullement fin aux luttes intérieures et aux rivalités d'influence des puissances. Le parti français avec Coletti domina jusqu'à 1847, combattu par la Russie et l'Angleterre. Pour amener sa chute, celle-ci favorisa et suscita même le soulèvement de l'Achaïe, de la Messénie et de l'Eubée en 1846-47. Elle alla plus loin en 1850. A propos de Pacifico, juif portugais, protégé anglais, dont la maison avait été pillée dans une émeute, Palmerston envoya une flotte anglaise bloquer le Piroe (15 janvier). Un ultimatum d'une brutalité odieuse fut présenté : la France ofTrit vainement sa médiation et rappela même son ambassadeur de Londres. La Grèce dut céder ; mais le but poursuivi par l'Angleterre et qui était de faire éclater un soulèvement contre Olhon, ne fut pas atteint. Ce fut le tour de la Russie d'intriguer. En 1852 le gouvernement ayant proposé l'organisation d'un synode national, et d'autre part ayant reconnu la suprématie du patriarche de Constantinople, répudiée depuis la guerre de l'indépendance, un moine fanatique, Christophoros Papoulakis, souleva la Magne (Morée) et fut soutenu par les agents russes. Celle fois encore la tentative échoua.
La guerre de Crimée fut une nouvelle cause d'agitation. Les patriotes voulurent profiter du conflit où se trouvait engagée la
Turquie pour étendre les frontières ridiculement étroites du royaume. Des armes furent fournies aux insurgés de Thessalie et de nombreux volontaires vinrent combattre dans leurs rangs. Mais la France et l'Angleterre ne pouvaient admettre une diversion favorable aux Busses sur la mer de FArchipel, tandis qu'elles engageaient leurs forces sur le Danube et dans la mer Noire. D'autre part, elles avaient proclamé le principe de Tinlégrité de Tempire ottoman, et s'en étaient portées garantes. Une division française fut donc débarquée au Pirée le 26 mai 1854 : elle y demeura jusqu'à 1857 et contraignit les Grecs à la paix.. Cette intervention de la France et de l'Angleterre, la connaissance des sentiments réels des Russes à l'endroit des Grecs, par suite de la publication des entreliens de Nicolas et d'Hamilton Seymour, ruinèrent les partis français, anglais et russe, et le roi Othon devint tout à fait impopulaire pour n'avoir pas voulu tenter une folle équipée et la résistance à l'Europe. L'hostilité contrôle roi devint particulièrement vive dans l'armée : en 1861 deux conspirations militaires furent découvertes. Le 1" février 1862 une insurrection militaire éclatait à Nauplie. Il fallut un siège en règle pour reprendre la place, où l'autorité royale ne fut rétablie qu'au bout de deux mois et demi (20 avril). Pendant les opérations un soulèvement s'était produit dans l'île de Syra. Les sociétés secrètes, les hétairies étaient réellement maîtresses du pays. Pendant un voyage du roi sur les côtes de Grèce, la garnison de Missolonghi s'insurgea (19 octobre). Le mouvement gagna Athènes, les soldats y pillèrent le château royal, et le 26 octobre Olhon, sentant toute résistance impossible, abdiqua.
Le roi Georges. — Un gouvernement provisoire fut institué, composé de Kanaris, Boulgaris et Roufos. Ils convoquèrent une Constituante où siégèrent des députés nommés par les colonies grecques établies à l'étranger. L'assemblée dut s'occuper d'abord de trouver un roi, l'idée de Torganisation d'une république ayant été écartée par l'énorme majorité des députés.
Pour se gagner l'appui de l'Angleterre et tâcher d'en obtenir la cession des Iles Ioniennes qui, à diverses reprises, notamment
en 1859 et en 1862 même, avaient demandé leur annexion a la Grèce, on nomma le prince Alfred, second fils de la reine Victoria. Mais le protocole de Londres (1830) excluait du trône de Grèce les membres des dynasties des Etats protecteurs. Napoléon et Alexandre refusèrent d'admettre le prince Alfred, puis le prince de Leuchtemberg, leur parent. Palmerston prit alors TafTaire en main, comptant bien, s'il réussissait à donner un souverain à la Grèce, que celui-ci, par reconnaissance, deviendrait le client de TAnglelerre. Il annonçait du resle que les Iles Ioniennes serait le don de joyeux avènement du nouveau souverain à la Grèce, si ce souverain était au gré du gouvernement de Londres. Après une inutile tentative auprès de Ferdinand de Saxe-Gotha, père du roi de Portugal, Ton élut un neveu du roi de Danemark, Guillaume-Georges, dont la sœur avait épousé le prince de Galles (30 mars 1863). Il n'accepta la couronne que le 18 juin. Par un traité signé à Londres (14 novembre), l'Angleterre céda les Iles Ioniennes moyennant la neutralisation de Corfou et la démolition des fortifications.
Pendant les négociations pour le choix du souverain, l'anarchie était arrivée à son comble. Dès le mois de février 1863 un nouveau mouvement militaire avait amené la retraite des membres du gouvernement provisoire. Le pouvoir appartint dès lors tout entier à l'Assemblée, où l'ambition des individus, l'intervention de l'armée, divisée elle-même en divers partis, provoquaient le plus honteux désordre. Le 30 juin, après même la nomination du roi Georges, une insurrection militaire éclatait à Athènes et trois jours durant l'on se battit dans les rues. Le brigandage — la plaie des premières années de l'indépendance — réapparaissait par tout le pays. Il n'en pouvait guère être autrement quand l'Assemblée réhabilitait jusqu'à des assassins, comme le régicide Donsios, tandis qu'elle privait de leurs droits politiques pour dix ans les membres du ministère qui, faisant son devoir, avait réprimé l'insurrection de Nauplie (1862).
L'arrivée du roi Georges (30 octobre 1863) ne modifia en rien la situation. Dans sa première proclamation à son peuple, le roi promettait de consacrer sa vie à faire de la Grèce « le
236 LA Ol^'ESTlON D'ORIENT
modèle des royaumes en Orient ». On put se demander en 1864 si le royaume n'allait pas se détruire lui-même. L'Assemblée siégeait toujours sous prétexte de préparer la constitution nouvelle : les députés portaient pistolets et poignards. Une nouvelle amnistie avait fait mettre en liberté des malfaiteurs de droit commun, qualifiés pour le besoin de la cause de « victimes de la tyrannie ». Les mutineries militaires éclataient de tous côtés. Aux portes mêmes d'Athènes, au bourg de Minidi, le conseil municipal volait la mort du maire et de cinq de ses enfants, et la populace exécutait la sentence. Les crises ministérielles se succédaient presque de mois en mois. A la fin le roi pensa qu'il aurait la majorité de son peuple avec lui s'il essayait de mettre un terme à l'anarchie. Par un message, le 18 octobre, il invita l'Assemblée à terminer sous dix jours la discussion de l'acte constitutionnel. L'Assemblée obéit; le 29 octobre, un an après l'arrivée de Georges, l'ensemble de la Constitution était voté à une forte majorité.
La Constitution de 1864. — Légiférant pour un pays dont l'éducation politique était entièrement à faire, l'Assemblée était allée du premier coup à l'application presque complète des doctrines radicales extrêmes. Outre que Ton accordait l'absolue liberté d'association et de réunion et la complète liberté de la presse, on remettait le pouvoir législatif à une Chambre unique, la Boulé, élue pour quatre ans au suffrage universel, les ministres étant responsables devant elle. Le Sénat était supprimé. Le roi n'avait obtenu qu'a une majorité de douze voix la création d'un conseil d'Etat, chargé de l'étude des projets de lois. Mais ce conseil d'Etat fut supprimé dès la première législature (i86S). Le roi avait le droit de dissolution sous réserve de faire procéder à des élections et de convoquer la nouvelle Chambre dans un délai de trois mois.
Dès lors les partis politiques, qui n'étaient en réalité que des coteries de personnes et de clochers, se disputèrent le pouvoir avec fureur. Les Comoundouros, les Delyanni, les Deligeorgîs, les Boulgaris, les Zaïmis, les Roufos se succédaient, tombaient, se relevaient, passaient, disparaissaient comme dans un tourbillon. Chacun, traînant après lui sa clientèle, révoquait en
masse les fonctionnaires, faisait place nette pour les siens, .selon Tusage des Etats-Unis. Du mois de mai au mois de décembre 1865, cinq ministères passèrent. Il y en eut onze en trois ans et deux mois, du 30 octobre 1863 au 17 décembre 1866. L*esprit de Tarmée demeurait détestable, le trésor était vide, la sécurité intérieure était de plus en plus précaire. Bref, les trois puissances protectrices finirent par s*alarmer et menacèrent d'intervenir. C'est au milieu de ce désordre sans nom qu'éclata^ au mois d'août 1866, Tinsurrection de la Crète.
L'insurrection de la Crète. — En Crèle, comme dans la plus grande partie de Tempire ottoman, une majorité de chrétiens est opprimée par une minorité musulmane. Dès 1770, puis en 1821, en 1841, en 1858, les Cretois avaient essayé de secouer un joug rendu plus odieux encore par le spectacle de leurs frères de Grèce affranchis. La publication du hatii-humayoun de 1856 leur avait donné Tespérance, bientôt déçue, de quelque adoucissement à leur sort. En 1866 un comité rédigea et adressa au sultan une supplique où il exposait les griefs des Cretois et les réformes qu'ils désiraient. La Porte répondit par de vagues promesses, le refus d'examiner les griefs et la menace des derniers châtiments pour ceux qui ne se soumettraient pas aux volontés du sultan et tenteraient de s'assembler malgré les défenses du gouverneur Ismaïl pacha. Les Cretois se soulevèrent aussitôt, et leur assemblée générale à Sphakia, le 23 septembre, proclama « l'union indissoluble de la Crète à la Grèce sa mère ». Dans le dédale des montagnes, les Ottomans furent écrasés, puis rejetés sur Candie et la Canée. La Porte expédia aussitôt 40 000 hommes avec Omer pacha. Celui-ci échoua contre le massif de Sphakia, la citadelle historique et de tout temps inaccessible des insurrections Cretoises. La France, ritalie, la Prusse et la Russie> pensant que ces échecs répétés auraient fait comprendre au sultan la nécessité do la pacification, intervinrent et proposèrent l'envoi en Crète d'une commission internationale chargée de constituer une administration. L'égoïsme de l'Angleterre et de l'Autriche, qui ne voulurent pas s'associer a cette démarche, la rendit inutile. Le sultan» sentant l'Europe divisée et que par suite il n'avait rien à
craindre, déclina la proposition des puissances. Il envoya toutefois le grand-vizir Ali pour essayer de négocier avec les insurgés (octobre 1867). Il échoua.
L'insurrection de la Crète mit fin pour un temps aux divisions en Grèce, et le sentiment national, le désir d'agrandir la patrie et d'assurer l'émancipation des frères de la grande île, réalisèrent l'union de toutes les coteries. Des bandes de volontaires s'étaient organisées qui furent transportées dans l'île» avec des convois d'armes et de munitions achetées par le ministère Comoundouros. Aux réclamations de la Porte le roi répondit habilement, d'abord en arguant de l'impuissance où le laissait la constitution d'empêcher les enrôlements de ses sujets a l'extérieur, puis en signalant les charges qu'imposaient les troubles à la Grèce. En effet plus de GO 000 personnes s'étaient réfugiées à Athènes, et leur entrelien avait nécessité l'établissement d'un impôt spécial.
Ces habiletés ne trompèrent personne. A Athènes, l'opinion réclamait chaque jour plus violemment la guerre à la Turquie. Lorsque le sultan fut certain que les puissances, par crainte d'un conflit général, ne soutiendraient pas la Grèce, il adressa au roi Georges (11 décembre 1868) un ultimatum le sommant d'avoir à disperser les rassemblements de Tolontaires et à fermer ses ports aux bateaux qui ravitaillaient les insui^és. L'ambassadeur turc était rappelé, et tous les sujets hellènes habitant l'empire étaient expulsés. La Grèce se préparait à relever le défi, quand l'Europe intervint. Sur l'initiative de la France et de la Prusse, une conférence fut ouverte à Paris où la Grèce dut être admise, mais seulement à titre consultatif. Aussi son représentant refusa-t-il de siéger (janvier 1869). Oa signifia à la Grèce d'avoir à ne plus tolérer sur son territoire des agissements contre la Turquie. Elle s'inclina. Quant aux Cretois, privés de tout secours, leurs ressources épuisées, ils furent écrasés (janvier, février 1869). Toutefois, le 10 janvier 1868, le sultan avait publié un firman, véritable règlement organique, qui devait améliorer quelque peu la situation de la Crète. Les habitants chrétiens devaient être exemptés de la contribution pour le rachat du service militaire aussi longtemps que les
musulmans seraient exempts de ce service; le grec devenait langue officielle comme le turc; on créait des tribunaux mixtes, dont les membres étaient élus par les justiciables, des conseils d*administration en partie électifs, pour siéger à côté des fonctionnaires du sultan, depuis les kaïmakans jusqu^au gouverneur général. Le sang versé par les Cretois ne Tavait pas été cette fois en pure perte.
La fin des troubles de Crète marqua le renouvellement des désordres en Grèce. Les finances étaient désorganisées par les secours fournis aux insurgés et les préparatifs de guerre ; des bandes d'aventuriers s'étaient abattues sur le royaume. En 1870, à Marathon, des brigands enlevèrent deux secrétaires des légations d'Angleterre et d'Italie et cinq voyageurs, puis massacrèrent quatre de leurs prisonniers. L'indignation soulevée par ce crime aida Comoundouros à faire voler une série de mesures qui devaient permettre d'en finir avec l'anarchie, et de préparer le retour à l'ordre, le rétablissement de la sécurité intérieure.
La Serbie. Alexandre Karageorgevitch. — Si, après la guerre de Crimée, le sultan réussit à maintenir son autorité sur ses sujets chrétiens immédiats, en revanche les liens de vassalité qui lui rattachaient la Serbie et les principautés moldo-valaque se relâchèrent singulièrement.
En Serbie, après la révolution de 1842, le prince Alexandre Karageorgevitch, « élu, emmené et salué prince, sans avoir eu le temps de comprendre parfaitement ce qui se passait », avait suivi par tempérament et par intérêt une politique pacifique et très déférente envers le sultan, son suzerain et son protecteur. En effet, tandis que l'investiture avait été accordée à titre héréditaire a Miloch et à son fils, le bei^at adressé à Alexandre ne lui donnait même pas l'investiture viagère. Le prince de Serbie n'était donc rien qu'un haut fonctionnaire révocable au gré de la Sublime-Porte. II y avait là un recul de la Serbie dans la voie de l'indépendance. Le fait n'avait pas échappé aux patriotes, et la popularité du prince en avait été diminuée dès lé début. Alexandre ne se montra pas moins docile aux directions autrichiennes, et là encore il froissait le sentiment national serbe. En 1848, lorsque les Serbes hongrois de la Voïvodie
avaient réclamé leur autonomie sous rauloiîté de la maison d'Autriche et pris les armes contre les Hongrois, le prince leur avait fourni d'abord un secours en argent, puis un corps d'armée auxiliaire. 11 agissait de la sorte conformément aux sentiments de son peuple, mais il servait en même temps les intérêts de François-Joseph. On le vit bien quand, la révolution hongroise vaincue, l'empereur lui conféra les plus hautes décorations autrichiennes « pour avoir contribué au maintien de la dynastie et de l'intégrité de l'empire ». Alexandre avait, au contraire, dans le même temps, empêché tout envoi de secours aux insurgés bosniaques : le sultan l'en récompensait de son côté en lui conférant la grand'-croix du Nicham-Iftikar et la dignité de mouchir (maréchal).
Lorsque commença le conflit d'où devait sortir la guerre de Grimée, Alexandre avait pour ministre des Affaires étrangères Elie Garaschanine, un homme de haute valeur, dont l'éducation politique avait été complétée en Occident. Il avait compris que, prise entre l'Autriche, la Russie et la Turquie, haïe par l'une, jalousée par les deux autres, qui voulaient bien la laisser vivre, mais non la laisser grandir, la Serbie devait chercher son appui en Occident et particulièrement en France. Gela n'avait pas échappé à la Russie, et Menchikof, pendant sa mission à Gonstantinople, somma le prince Alexandre d'avoir à renvoyer son ministre dans les vingt-quatre heures, sous peine de rupture diplomatique. Le prince céda. Gette intervention brutale de la Russie lui aliéna le peuple serbe, ce qui permit i Alexandre de garder une stricte neutralité pendant toute la durée de la guerre. Gette politique très sage eut sa récompense au traité de Paris. La Serbie était soustraite au protectorat russe, et ses libertés, conGrmées solennellement, étaient placées sous la garantie collective des grandes puissances. Il semble que t^et heureux résultat eût dû affermir le prince. Il n'en fut rien. L'ingérence non déguisée de TAulriche dans le gouvernement irritait le peuple, mécontent d'autre part qu'on le tint éloigné des affaires, aucune assemblée n'ayant été convoquée depuis 1842; plus mécontent encore de ce que le prince ne fit rien ■pour obtenir du sultan l'exécution complète du haUi-chéfûf de
1830 et des articles qui interdisaient aux Ottomans le séjour hors des citadelles.
Au mois d'octobre 1857, on découvrit un complot où figuraient les présidents du Sénat et de la Cour de Cassation. Après une instruction secrète, les conspirateurs furent condamnés a mort. Les puissances interdirent Texécution; le prince commua la peine en celle des travaux forcés, puis en exil sur Tintervention de la Porte, poussée par la France et la Russie. Un attentât commis à Belgrade par un Turc sur le consul général d'Angleterre (7 juin 1858) nécessita la convocation d'une skoupichina. Ce fut non plus une assemblée de milliers de Serbes, une sorte de congrès général, mais une véritable Chambre élue. Elle se réunit le 30 novembre 1858, jour de la Saint-André. En grande majorité hostile au prince, la skouptr china de la Sainl-André — c'est le nom qu'elle porte dans l'histoire serbe — rédigea d'abord un exposé des griefs, puis nomma une commission de dix-sept membres, chargée c de veiller au salut de la Patrie ». La commission somma aussitôt Alexandre d'abdiquer. Celui-ci se réfugia dans la citadelle occupée par les Turcs. L'assemblée prononça la déchéance et nomma séance tenante prince de Serbie Miloch Obrenovitch, « avec l'hérédité à lui accordée jadis par la Porte Ottomane ». Elle indiquait par cette dernière phrase la volonté de relever la dignité de la Serbie et de' mettre la dignité princière au-dessus des caprices du sultan.
Miloch Obrenovitch. — Miloch, qui était à Bucarest, fut aussitôt reconnu par Napoléon et par le tsar. La Turquie suivit. L'Autriche, qui allait perdre son influence à Belgrade, manifesta son hostilité d'une façon puérile : elle interdit à la Compagnie Danubienne de mettre aucun bateau à la disposition du prince. Son entrée à Belgrade (2 janvier 1859) fut un véritable triomphe. On avait oublié la tyrannie passée : « Mon unique soin à l'avenir sera de vous rendre heureux, vous qui èles mes seuls frères, dit-il, vous et vos enfants qui sont aussi mes enfants et que j'aime autant que mon fils unique, votre héritier présomptif du trôney le prince Michel ». Dès les premiers mots, Miloch proclamait ainsi sa volonté de rétablir le principe de
Histoire oéMiRALB. XI. 16
242 LA OUBSTION D'ORIENT
Thérédité, quelle que pôt être la déterimnation du sultan à cet égard. La akouptchina proclama de son côté (septembre 1859) rhérédité de la dignité princière dans la famille des Obrenovitchy le droit d'adoption pour le prince dans le cas d'extinction de la famille ; elle fixa la majorité du prince i dix-huit ans» et régla la question de r^ence et de gouvemement au cas de minorité. Ainsi la Serbie, au lieu d'attendre du suzerain des règlements organiques, se faisait elle-même sa loi; elle se contentait d'en demander la ratification au sultan. Celui-ci la refusa. Miloch, au lieu de rompre, répliqua, le 7 mai 1860, par un mémorandum où, tout en demandant de nouveau la ratifkation, il réclamait l'application rigoureuse du halti-chérif de 1830 en ce qui concernait le séjour illégal des Ottomans en Serbie. La Porte repoussa la demande. Alors» le 22 août, Miloch proclama solennellement que < jamais ni lui, ni le peuple serbe ne cesseraient de regarder comme droits irréToeablement acquis toutes les dispositions contenues dans le mémorandum du 7 mai ». Pareille déclaration rendait de fait la Serbie indépendante. Un mois après, le 26 septembre, Miloch mourait. Son fils Michel prit le pouvoir < spontanément, en sa qualité de prince héréditaire, en vertu des vœux de la nation serbe, eon^ formément à la loi de 1859 ». C'était braver ouvertement le suzerain, qui n'accorda pas moins l'investiture.
Le prtnce MicheL — Le prince Michel avait trente-sept ans. Sa très haute intelligence s'était développée, son esprit s'était mûri pendant les seize années de son exil. Il avait visité les principales villes de l'Europe, Berlin, Londres, Paris, s'était pénétré des idées occidentales et s'était donné la tâche d'achever l'émancipation de son pays, d'obtenir la retraite des troupes turques casernées encore dans les citadelles, de préparer et de réaliser la restauration de l'ancien royaume serbe, en arrachant au sultan ceux des Serbes encore soumis à sa domination, les Herzégoviniens et les Bosniaques. Le soulèvement de 1862 eût pu fournir une occasion de réaliser partie de ce plan si la Serbie eût été militairement prête. Le prince Michel dut se borner à prendre des mesures en faveur des malheureux qui fuyaient la vengeance des Turcs et i promulguer une loi les
autorisant à s'établir dans la principauté (17 avril 1S62). En même temps, il faisait voter une loi organisant la milice natio* nale, comme réserve de Tarmée active. Les protestations de la Turquie à ce sujet, approuvées par l'Angleterre, furent mal accueillies de la France et de la Russie, qui ne ménagèrent pas les témoignages de sympathie au prince.
Question des citadelles. — La diplomatie française allait prendre énergiquement parti pour lui dans une circonstance par* iiculiërement grave. Des rixes fréquentes se produisaient i BeU grade entre les musulmans qui y demeuraient malgré les traités, les soldats turcs, et les habitants. Le 16 juin 1862, un sei^nt turc tuait un enfant seri>e près d'une fontaine. La population prenait les armes. Un combat s'engageait, combat que Tinter* vention énergique de Garaschanine et du consul de France Tastu réussissait à arrêter. Les Serbes laissèrent, à la suite d'une con* vention écrite, les habitants turcs rentrer dans la citadelle. Le lendemain à neuf heures, alors que l'incident semblait réglé, la citadelle ouvrait le feu sur la ville qu'elle couvrait de bombes et de boulets cinq heures durant. Cet acte de sauvagerie indigna l'Europe, et Drouyn de Lhuys proposa immédiatement la réunion d'une conférence à Constantinople. L*ambassa* deur de France, M. de Moustier, appuyé par les ambassadeurs russe et italien, réclama l'évacuation des citadelles encore occupées par les Turcs. L'Autriche s'y opposa et l'Angleterre, encore plus hostile aux Serbes, osa proposer un protocole qui légitimait le bombardement passé et autorisait les bombardements à venir. Le protocole signé le 8 septembre stipula la démolition des deux citadelles de Sokol et d'Oujitsa. En outre, les Ottomans qui résidaient encore dans les villes durent se retirer en abandonnant leurs biens immobiliers au gouvernement serbe moyennant indemnité. C'était l'exécution, vainement réclamée par Miloch, du halH-chérif àe 1830.
Ce n'était encore là qu'une solution incomplète; il était clair que l'on n'aurait point de repos en Serbie que les soldats turcs n'eussent évacué les citadelles : c Tout progrès réel est interdit à la Serbie, disait la skouptchina dans une adresse au prince, aussi longtemps que les forteresses entretiennent le pays dans
des craintes continuelles ». En 1867, rAutriche, sous Beust, cessa de s'opposer à cette évacuation que réclamait sans trêve la diplomatie française. Les derniers soldats turcs furent rappelés, et il ne resta plus comme signe visible de la vassalité de la Serbie que le drapeau turc flottant sur la citadelle de Belgrade à côté du drapeau tricolore serbe.
Mort du prince Michel. — Le prince Michel n'en continuait pas moins les armements, organisait ses milices avec le concours du colonel français Mondain. Le but avoué était la conquête de la Bosnie. On commençait à s'inquiéter à Paris, à Vienne et à Londres de l'activité et de l'ambition de la jeune principauté, < un Piémont oriental ». Des remontrances furent même adressées qui n'empêchèrent rien. Pour éviter le conflit, on songeait à faire donner à titre viager et moyennant tribut le gouvernement de la Bosnie au prince Michel, quand, le 10 juin 1869, pendant une promenade au parc de Kochutniak (parc des cerfs), il fut massacré par une bande d'assassins sortis d'un fourré. Le chef du complot, qui avait recruté ses affiliés jusque dans le bagne de Belgrade, était en relations avec le prince Alexandre Karageorgevitch : mais il déclara au procès n'avoir conspiré que < pour la République ».
La mort du prince Michel était le pire malheur qui pût atteindre la Serbie. Elle servit cependant à prouver une fois de plus que la principauté était de fait complètement indépendante. Bien que le sultan n'eût pas reconnu la loi successorale de 1859, on proclama sur l'heure prince de Serbie le plus proche parent de Michel, son petit-neveu. Milan Obrenovitch, un enfant de quatorze ans, alors élève au lycée Louis-le-Grand, à Paris.
L'œuvre de la civilisation avait été poussée activement en Serbie pendant les règnes d'Alexandre et de Michel. En 1856 avaient été créées les caisses des écoles (fonds scolaires) y pour l'enseignement primaire; en 1863, on organisait l'enseignement secondaire (gimnazija), en 1858-1865 l'enseignemeal pratique (realka), et l'on réorganisa l'enseignement supérieur {Grande Ecole, velika chkola). Les codes, civil, pénal et commercial, la loi sur l'organisation judiciaire furent promulgués
de 1844 à 1865. En 1864 était publiée la loi sur les contribulions. Pour Tarmée, en 1853, avait été créée TEcole militaire {voj'na akademija); en 1861, on organisait le ministère de la Guerre; deux lois, Tune en 1861, Tautre en 4864, avaient constitué une armée qui, en cas de mobilisation complète, comptait cent cinquante mille hommes, le pays ayant environ un million d'habitants.
Les Principautés danubiennes. — Tandis que la Serbie, aidée delà France et de la Russie, prenait entièrement possession d'elle-même, les Principautés danubiennes, soutenues par les mêmes puissances, réalisaient leur unité.
Le traité de Paris abolissant la convention de Balta-Liman, il devait être procédé à une réorganisation de la Moldavie et de la Yalachie, placées sous le protectorat des grandes puissances. Ce soin fut confié à une commission européenne que devaient assister deux divans élus par les habitants.
Parmi les puissances, la France, la Russie, la Prusse étaient favorables à l'union ; la France l'avait déjà proposée au congrès, et l'on savait que les députés des deux pays la réclameraient si les élections étaient faites librement. La Turquie, l'Autriche et l'Angleterre désiraient le maintien du statu qno : l'Angleterre, par crainte qu'un Etat un ne fût un allié des Russes redoutable à la Turquie; l'Autriche parce qu'elle craignait pour les Roumains de Transylvanie la contagion de l'exemple, et qu'ayant jusqu'au mois de novembre 1856 occupé les Principautés, elle rêvait de les voir quelque jour passer sous sa domination définitive. Aussi, en juin 1857, l'Angleterre et l'Autriche se lièrent-elles par un traité secret pour s'opposer à l'union. Faites sous la surveillance de caïmacans nommés par la Porte, les élections (juillet 1857), grâce à une pression éhontée, furent entièrement favorables aux adversaires de l'union : la France, la Russie, la Prusse, la Sardaigne en réclamèrent l'annulation et ne l'obtinrent du sultan qu'après avoir rompu les relations diplomatiques à Gonstantinople (6 août 1857). Les divans élus en septembre demandèrent l'union sous un prince étranger, un gouvernement représentatif et la neutralité du nouvel Etat. Le sultan prononça la dis-
246 LA OUSSTION D'ORIENT
solution. Mais, à la suite d'une entreyue à StuUgàrd, une entente étroite s'était établie entre le tsar et Napoléon III; ils provoquèrent la réunion d'une conférence à Paris (mai-août 1858). Elle aboutit à un compromis; les deux principautés auraient chacune leur assemblée et leur bospodar élu par rassemblée parmi les nationaux. Mais elles auraient en commun, à Foksany, une Commission centrale, une Haute Cour de justice, et un tribunal de cassation. Elles prenaient le titre de Principautés Unies,
Le prince Gouza. La Roumanie. — Les Moldaves et les Yalaques trouvèrent dans cette décision le moyen de réaliser Tunion. Les deux divans élurent le même bospodar, le colonel Alexandre Couza (janvier 1859). Il y eut naturellement protestation de la Turquie, une seconde conférence à Paris, et, en fio de compte, « à titre exceptionnel », double investiture accordée par le sultan au prince Couza (septembre 1859). Le prince avait du reste constitué deux ministères distincts, à lassy et à Bucarest. Celte comédie dura deux ans. Mais en mai 1861, les deux divans émirent le vœu que les deux assemblées s'unissent pour délibérer en commun sur la question des rapports entre paysans et propriétaires, et, à l'occasion de l'anniversaire de la Révolution de 18i8, une manifestation de quarante mille personnes à Bucarest réclama l'union complète. La Porte céda une fois de plus : elle consentit en décembre à l'union législative et administrative. Comme elle avait admis le prince unique, elle admit l'assemblée et le ministère uniques. Toutefois elle limitait l'union au règne du prince Couza. Celui-ci n'en avait pas moins le droit de dire dans une proclamation à ses peuples que c la nation roumaine était fondée » (23 décembre 1861).
Les deux divaits se réunirent en une seule assemblée à Bucarest, devenue capitale de la principauté, le 15 février 1862. Un conflit éclata presque aussitôt entre le prince qui entendait gouverner à sa guise, en dictateur, et la majorité composée de nobles qui réclamaient l'application du régime constitutionnel. L'assemblée conspirait, le prince préfiarait un coup d'Etat L'aàsassinat du président du conseil, Barbo-Catardjî, i la porte mèoie dei l'assemblée, changea un moment les dispositions de la majo-
LA TURQUIE £T LSS CBAÉliENS SES BALKANS 247
rilé, qui vota pour fiix mois des pouvoirs dktatoriAux an prisico (10 juin 1862).
AAdres des^eonrents dédiés» . — Les difûculités ioternationales suscilbées par iaqueslioca des couvetUs dédiés amieoërent mènie un accord presque compl^ daos ua sentiment de patriotisme. Il y avait eu Roumanie un grand nombre de couvents, très riches. Beaucoup d'entre eux, étant mal administrés par la communauté qui les occupait, avaient été placés, par des actes de dédicace émanant des princes, sous la surveillance de couvents étrangers, monastères de Jérusalem, deTAthos et du Sinaï, jouissant d*uae grande réputation. Les revenus de leurs propriétés auraient dû être employés € à remplir des actes de charité et de bienfaisance dans le pays »; seul le superflu aurait dû ôtre appliqué à des besoins étrangers. En jEait, les revenus passaient presque entièrement dans les caisses du patriarcat à Constantinople ou dans celles des moines gi>ecs. Or eetait, au dire d'une commission européenne réunie en 1857, la huitième partie du sol moldo-valaque qui se trouvait ainsi aux mains des étrangers. La commission avait conclu que c Tétat de choses était déplorable » et que les moines grecs, en échange d'une rente annuelle, devaient abandonner au gouverneiDent roumain les biens des couvents dédiés. Celui-ci devait trouver dans les terres ainsi restituées et mieux mises en valeur les ressources nécessaires a Toi^anisation de son système financier et à Tamélioration du sort d une partie des paysans, simples tenanciers dont il s'agiseait de faire des propriétaires. Mais la Russie, dont les moines grecs servaient la politique, s'éleva contre les concluons de la commission, et la Porte appuya les réclamations du tsar.
En 1863, la qiœstlon n était pa« trandhée. Le prince Couza décida alors ia mise sous séquestre des biens des couvents dédiés; il offrit de payer une indemnité aux moines grecs. Ceux-ci firent échouer les négociations entre le prince et la Porte. Alors la Chambre vota (15 décembre) la sécularisation de tous les couvents, dédiés ou non. Presque en même temps la France déclarait qu'elle s'opposerait à toute mesure de coercition contre la Roumanie. La Porte accepta l'indemnité offerte
aux moines grecs, qui déclarèrent ne pouvoir admettre ni expropriation ni indemnité (septembre 1864).
Le prince profita de la crise pour organiser TEglise roumaine en Eglise nationale et la rendre indépendante du patriarcat œcuménique de Constantinop}e. Il s attribua d*abord la nomination des métropolitains et des évèques diocésains ; puis il les déclara justiciables du synode national pour les délits spirituels, et de la cour de cassation pour les autres. Le premier synode national tint sa première séance le 13 décembre 1865. Cétait encore un des liens qui rattachaient la Roumanie à la Turquie qui tombait.
Coup d'État du 14 mai. — L'entente entre le prince et la Chambre, faite à propos des couvents dédiés, n*avait même pas duréjusqu'à la solution. Une première fois, en 1863, la Chambre avait voté une adresse de blâme àTendroit du prince. Composée presque uniquement de nobles représentant la minorité de la nation, elle était opposée à tous les projets de réformes démocratiques qui auraient touché aux intérêts égoïstes et aux préjugés de la noblesse. Le vote d'un blâme au ministère pour avoir présenté un projet de loi rurale destinée à transformer les paysans tenanciers en propriétaires, détermina le prince à un coup d'Etat dès longtemps prévu. Le 14 mai 1864, la Chambre était dissoute et la liberté de la presse suspendue; le prince promulguait une loi électorale établissant le suffrage universel, et un acte additionnel à la constitution, comportant la création d'un Sénat à côté de la Chambre. Le peuple, appelé à se prononcer, ratifia les actes du prince par 713 285 voix contre 51 non et 70 000 abstentions. Ce coup d'État, imité du coup d'Etat du 2 décembre, valut au prince Couza l'appui énergique de Napoléon III et, par suite, l'approbation de la Turquie, puis de l'Europe. Le protocole du 27 juin reconnut même à la Roumanie le droit de modifier son administration intérieure, sans avoir à en référer au suzerain. La Roumanie, plus heureuse que la Serbie, obtenait donc en droit comme en fait l'autonomie intérieure absolue que la Serbie avait conquise de fait mais qui, en droit, ne lui appartenait pas. Le prince Alexandre gouverna dès lors à coups de décrets. Il opéra de la sorte la plus urgente des réfor-
mes, la réforme rurale. Le paysan fut d^abord affranchi de la corvée ; puis, de tenancier qu'il était, on le changea en propriétaire. Pour cela TEtat expropria, moyennant indemnité, environ les deux tiers des biens nobles, et les distribua à 400 000 familles qui durent lui payer pendant quinze ans une annuité.
Il créa ensuite un système complet de conseils communaux et de districts, calqué sur le système français, comme étaient calqués aussi sur les codes Napoléon, le code civil, le code pénal, le code de procédure; il institua le jury en matière criminelle, établit les registres de Tétat-civil, déclara obligatoire l'instruction primaire, créa des comices agricoles et des haras, modifia la loi du recrutement. Enfin il put conclure, à des conditions très favorables, l'emprunt nécessaire au payement de l'indemnité promise aux communautés religieuses dépossédées. Tout cela fut accompli en sept mois. La Chambre, élue en décembre, réunie quelques jours après, ratifia tous les actes du prince et, pendant près d'une année, émit docilement à peu près tous les votes qu'on lui demanda. Mais les réformes, lésant bien des intérêts particuliers, le régime de la dictature, les jalousies des grands de Roumanie à l'endroit de l'un d'entre eux devenu prince, avaient fait à Gouza de nombreux ennemis. L'accroissement des impôts, des scandales financiers où se trouvèrent mêlés des gens de l'entourage du prince, accrurent le nombre des mécontents. Il y eut des émeutes réprimées de façon rigoureuse.
Le prince Charles de Hohenzollem. — Dans la nuit du 22 au 23 février 1866, à Bucarest, le prince, surpris dans sa chambre à coucher par un groupe de conjurés militaires que menait le député-journaliste Roselti, fut obligé d'abdiquer. On créa un gouvernement provisoire et l'on se mit à la recherche d'un souverain. Les Roumains tombèrent d'accord pour n'offrir la couronne qu'à un prince étranger. Ils proclamèrent d'abord le comte de Flandre, frère du roi des Belges; celui-ci refusa sur l'invitation personnelle de Napoléon III. La Russie intriguait en Moldavie contre l'union; il fallait donc trouver un candidat que Napoléon fût disposé à soutenir et par qui l'union provisoire pût être ainsi maintenue.
On choisit le prince Charles de Hohenzollem, parent de
Napoléon et neveu du roi de Prusse, lieutenant au 2' dragons de la garde prussienne. La conférence européenne réunie à Paris repoussa, contre Tavis de la France, cette candidature, déclarant ne vouloir accepter qu'un Roumain. Le roi de Prusse, blessé à Tidée qu*un HoheasoUem pût être vassal du sultan, engageait son neveu à attendre. Mais Bismarck lui conseilla c de prendre une résolution audacieuse et de partir directement pour la Roumanie ». Il fallait mettre les puissances « en face d'un fait accompli ». Le même avis fut transmis par Napoléon. Le 22 mai, le prince était à Bucarest. La Turquie prépara une intervention armée ; mais les puissances, tout en désapprouvant la conduite du prince, s'opposèrent au projet turc. En fin ^le compte le sultan, conseillé par la France, reconnut le prince Charles, qui vint à Constantinople (octobre i866) recevoir l'investiture. L'union des deux principautés était définitivement consacrée et la dignité princière devenait héréditaire.
La Constitution de 1866. — Les Chambres avaient préparé et voté une nouvelle constitution, imitée de la constitution beige. Elle comportait l'organisation d'une garde, nationale, la liberté de réunion et de la presse. Deux Chambres détenaient le pouvoir législatif : le Sénat, élu par deux collèges de censitaires; la Chambre des députés, élue par quatre collèges qui comprenaient tous les contribuables. Les ministres, choisis par le roi, étaient responsables devant les Chambres. Pour l'administration, on adopta le système français centralisé et la division en préfectures et sous-préfectures.
L'application du régime parlementaire n'alla pas sans de nombreuses crises ministérielles. Trois partis se disputaient ardemment le pouvoir : parti blanc ou conservateur, composé des grands propriétaires, hostile aux réformes et partisan de l'alliance russe; parti rouge ou libéral, formé des bourgeois et partisan de l'alliance allemande et autiichienne; ce parti eut naturellement l'appui du pnuce. 11 eut pour chef Jes^ Bratiano, < le Bismarck roumain », mais ne tarda pas à se diviser, et un groupe important se forma sous la direction de Rosetti qui réclamait le sufTrage universel. Il y avait enfin une jeune droite, ennemie déclarée de Bratiano. A partir de décembre 1867, Bratiano, ayant
LÀ TURQUIE ET LEiS CHRÉTIENS J)£S BALKANS 251
fait procéder à de nouvelles élections, disposa d*une majorité fidèle et de plus fut soutenu par le prince qui appréciait son énergie.
De graves difficultés provinrent en 4868 de la question juive en Moldavie, la {Hresse juive internationale ayant ameuté lopinion en Europe à propos d'incidents de peu de gravité à Bacau ; puis de la formation de bandes d'insurgés bulgares à Giurgevo. Les puissances soupçonnèrent la Roumanie de préparer quelque attaque contre la Turquie occupée par les affaires de Crète et de Grèce : le vote d'une loi militaire (13 juin) qui, par un système analogue à celui de la Prusse, devait donner 150000 hommes en temps de guerre, des commandes d'armes à Berlin, Tenvoi d'une mission en Russie en vue d'un rapprochement, parurent légitimer ces soupçons : la Turquie, TAutricbe, la France, TAngleterre prirent une attitude hostile, et le ministère Bratiano démissionna à la fin de Tannée 1868. Ce fut le début d'une nouvelle série de crises ministérielles — il y en eut deux en 1869? quatre en 1870, — de dissolutions répétées, au milieu desquelles la situation du prince ne s'affermissait pas, en sorte que les événements de 1870, en raison des sympathies de la Roumanie pour la France, faillirent amener la chute du prince Charles.
Les résultats; l'influence firançaise de 1848 à 1870. — Si Ton considère dans son ensemble l'histoire des Etats balkaniques de 1848 à 4870, les faits i retenir paraissent être les suivants.
D'abord, dans l'Etat principal, la Turquie, il a été fait un effort pour transformer le caractère traditionnel religieux et sectaire de son gouvernement. Les résistances des conservateurs turcs, les m^iances légitimes des chrétiens, ont rendu vain cet effort. On a achevé d'énerver les institutions anciennes sans parvenir à leur en substituer de nouvelles, logiques, saines, vigoureuses. Le résultat a été l'anarchie administrative et un extraordinaire désordre financier.
Les Etats secondaires ont tendu vers une double fin. Ceux qui étaient vassaux, Serbie et Principautés danubiennes, ont cherché à rendre de plus en plus ténu le lien de vassalité, à transformer l'autonomie en indépendance. Sur ce point ils ont
2d2 la question D'ORIENT
trouvé dans la diplomatie française un concours absolu et très efficace. Grâce à elle ils ont acquis le droit de régler en toute liberté, sans contrôle, leur régime intérieur. L'investiture donnée par la Porte à leurs princes n'est plus qu'une vaine cérémonie, un symbole sans valeur de la suzeraineté du sultan.
Tous ont ensuite cherché à compléter leur unité. Seules la Moldavie et la Yalachie ont obtenu gain de cause : elles ont formé la Roumanie. L'assassinat du prince Michel empêcha l'union, sous une forme quelconque, de la Bosnie à la Serbie. Les puissances, particulièrement l'Angleterre et l'Autriche, ont empêché l'union de la Crète à la Grèce. Ici la politique française fut plus hésitante. Théoriquement, elle était favorable au développement des nationalités. En Crimée^ nos armées combatiirenl non point pour la Turquie, mais contre la Russie. Pour barrer la route de la Méditerranée à la Russie, Napoléon, à la place de la Turquie tombant à la décrépitude, aurait voulu placer des Etats neufs et forts et les grouper en une confédération*. La constitution de la Roumanie n'entraînant aucun démembrement de la Turquie, on pouvait, sans courir le risque d'une guerre européenne, soutenir énergiquement et faire triompher la cause des unionistes roumains : l'empereur n'y manqua pas. Mais il en allait autrement ailleurs. La France se fût heurtée à l'Angleterre et à l'Autriche, hostiles à toute modification dans les Balkans : l'Angleterre, par opposition systématique et traditionnelle à la politique française; l'Autriche, parce quelle est elle-nnéffi^ une Turquie de VEurope centrale, que certaines provinces des Etats balkaniques en formation sont soumises à son joug, et que le jour où l'empire ottoman serait démembré, Serbes et Roumains indépendants se tourneraient vers leurs frères des bords de la Save et des montagnes transylvaines. La France fut contrainte de se tenir à des encouragements platoniques, à des marques de bon vouloir, d'autant mieux qu'aux heures où la Serbie eût pu tenter l'attaque, de 1867 à 1868, la puissance impériale déclinait et le souci de prochaines complications en Occident absorbait l'empereur tout entier. Il n'en reste pas moins
1. Voir sur ce point une brochure de M. V. Urechia, Valliance des Roumains et des Hongrois en 1859. Bucarest, 1894.
que, de 1848 à 1870, la France a eu une politique dans les Balkans, une politique généreuse et intelligente, qu'elle Ta suivie fidèlement et que, pendant longtemps, elle a été là, suivant le mot du roi Charles de Roumanie, < le .pivot de la situation ' ».
BIBLIOGRAPHIE
11 a été publié un Essai (l'une notice bibliographique sur la question dOrient de 1821 à 1897, par G. Bengesco, Paris, 1897. Ce recueil est assez complet pour les publications françaises; le classement est fait diaprés la date de publication des volumes. On trouvera d'autres renseignements bibliographiques dans Rambaud, Histoire de Russie; De la Jonquières, Histoire de V empire ottoman; Léger, Histoire de r Autriche-Hongrie, à la lin des volumes. — Dans Debidour : Histoire diplomatique de i'EuropCj t. II, aux chapitres m, iv, ix. — Seignobos, Histoire politique de VEuropc contemporaine, aux chapitres xx, xxi, xxvr, xxvii. — Pour les peuples chrétiens des Balkans, voir ci-dessus, t. IX, p. 735 et suiv.
Les documents inédits, aux archives des divers ministères de la Guerre et des Affaires étrangères, ont servi en France et en Russie pour la préparation de trois ouvrages relatifs à la guerre de Crimée : — Niel, Le siège de Sébastopol, Paris, 1858. — Rousset, Histoire de la guerre de Crimée, Paris, 1877. — Todleben, La défense de Sébastopol (traduit en français), Pétersbourg, 1866.
Les documents olficiels et le récit des laits se trouvent dans les Annuaires : Annuaire de Lesur, Annuaire des Deux Mondes, Annual Register, Geschichtskalender à partir de 1860. Pour la Roumanie il existe un recueil spécial de Petrescu et Stourdza : Actes et documents relatifs à l'histoire de la régénération de la Roumanie, 7 vol., 1889-1892.
Trois ouvrages publiés cette année (1898) apportent de nombreux documents nouveaux : Emile Ollivier, Napoléon ///, articles à la Revue des Deux Mondes, l®"" et 15 mars 1898 (papiers du Maréchal Vaillant). — Campagnes de Crimée, (f Italie, etc., 1849-1862, lettres adressées au Maréchal de Castellane. — J. Bapst, Le maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle.
1. Noies sur la vie du roi Charles de Roumanie, par un témoin oculaire, page 5 <lc Tédition française.