CHAPITRE VII
/. — Victor -Emmanuel. Cavour et Napoléon III
État de ritaile en 1850. — Après rexplosion rérolotionaaire de 1848 et la réaction de 1849» l'Italie semblait èlre redevenue ce que le congrès de Vienne avait roula qu'elle fût : une expression géographique. Pour n'avoir pas su marcher unie à la conquête de Tindépendance nationale et de la liberté politique, elle paraissait presque aussi éloignée qu'en 1815 de ce double objectif. Morcelée et garrottée comme au temps de Metternich, elle obéissait de nouveau presque tout entière à Télranger. L'Autriche, après avoir repris Venise et Milan, avait rétabli sa prépondérance dans la Péninsule, où les souverains étaient comme autrefois ses esclaves en même temps que les tyrans de leurs sujets. La terreur militaire régnait dans les provinces lombardes et vénitiennes, où les généraux de François-Joseph se comportaient comme en pays conquis et n'épargnaient pas plus les biens que les personnes. Le duc de Parme, Charles III, et le duc de Modène, François V, n'étaient que des espèces de podestats aussi durs pour leurs peuples que respectueux pour la cour de Vienne. En Toscane, Léopold II, moins violent pans ses vengeances, n'en avait pas moins aboli
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toute liberté e<Histiluti(»iaelle, emprisonné cm exilé les plus purs patriotes et remis en honneur les peraécations religieuses. Pour plus de sûreté, il se faisait garder par 12 000 soldats autrichiens. Dans les Deux-Siciles, Ferdinand II (le roi Bomba), avait supprimé la constitution de iStô, rétabli les privilèges et le bon plaisir ; la police était souveraine, les exécutions politiques étaient encore nombreuses^ les galères et les prisons regoi^eaient de bons citoyens, le peuple restait ignorant et misérable. Dans TEtat pontifical, les Autrichiens occupaient la Romagne, on les légats du pape étaient sans pitié pour les patriotes (dont plus de cinq cents furent condamnés à mort et exécutés, en huit années). A Rome la présence des troupes françaises (que Louis-Napoléon n'osait pas rappeler de peur de perdre Talliance de TEglise) ne permettait pas de pareils excès, — mais même en cette ville le gouvernement se montrait fort rigoureux et ne se i^elàchait en rien de Tabsolutisme théocratique dont Pie IX s'était fait, depuis son exode i Gaête, comme un dogme intangible. Vainement le chef du gouvernement français, qui rougissait de paraître complice d'une telle réaction, suppliait ou sommait le Saint*Père de se montrer plus clément^ de séculariser son administration, de moderniser les lois, de faire une part raisonnable à la liberté. Sous l'influence autoritaire d'Antonelli, Pie IX se refusait à toute concession ou n'en faisait que de pure forme ', gardait le droit de nommer à tous emplois et de décider en toutes matières, maintenait avec les juridictions ecclésiastiques une législation odieuse, surannée, et ne montrait qu'aversion pour les idées de progrès ou d'innovations. Il n'avait de sympathie et de complaisance que pour l'Autriche. Aussi le pontife que l'Italie entière avait salué de ses acclamalious on 1846, parce qu'elle le croyait patriote et libéral, avait-il depuis longtemps cessé d'être populaire.
Victor-Emmanuel, ses débuts. — Ce n'était plus de Rome que les Italiens attendaient leur affranchissement, c'était de Turin. Là régnait depuis 1849 le seul prince italien qui fût resté fidèle à la cause nationale et n'eût pas rétabli le
\. Par le molu proprio du 12 septembre 1849 et les édits da iO septembre 1850.
pouvoir absolu. Au lendemain de Novare, Victor-Emmanuel ", à peine assis sur le trône chancelant que lui abandonnait Charles-Albert, avait pris vis-à-vis de Tétranger, comme de son peuple, Tatlitude la plus digne, la plus loyale et la plus ferme. Ce roi jeune et brave, sans être un grand esprit, cachait sous la rondeur toute militaire de ses façons et de son langage beau, coup de bon sens et de sagacité. Il comprenait qu'adossé aux Alpes, appuyé sur la France, qui en haine de TAutriche devait tôt ou tard lui venir en aide, le Piémont pouvait devenir pour les patriotes italiens un foyer d'attraction et un point de rallie-
ment. Pour cela, que fallait-il? — Que le chef de ce petit Etat restât en communion de cœur avec son peuple, respectât le régime constitutionnel, méconu et détruit par les autres souverains de la péninsule, enfin et surtout regardât TAutriche en face. Aussi s*élait-il gardé d*abolir le Statut fondamental de 1848 et les libertés qui en assuraient le fonctionnement. Vainement la cour de Vienne, en concluant avec lui la paix du 6 août i849, lui avait-elle offert d'en rendre les clauses moins onéreuses pour le Piémont s*il voulait supprimer cette constitution et renoncer ouvertement aux revendications nationales dont Charles-Albert s'était fait le champion. Victor-Emmanuel avait mieux aimé subir toutes les exigences du vainqueur, pour qu'on ne pût lui reprocher aucune compromission avec l'étranger, et, au lieu de reprendre le drapeau particulier du royaume de Sardaigne, il avait fièrement conservé le drapeau italien aux trois couleurs, symbole de revanche et d'affranchissement. Grâce à lui et à son intelligent ministre d'Azeglio *, le Piémont servait d'asile à un grand nombre de proscrits venus de tous les points de la Péninsule et dont le dévouement et les promesses entretenaient sa foi dans l'avenir. La patrie italienne semblait s'être pour un temps resserrée dans les limites de ce petit Elat. On sentait bien qu'elle les briserait quelque jour pour porter de nouveau son drapeau jusqu'à l'Adriatique et à la Sicile. En attendant, le Piémont grandissait par le développement rapide
1. Né à Turin le 14 mars 1820, roi de Sardaigne par l'abdication de son père Charles-Albert, le 23 mars 18i9, roi d'Italie en 1861, mort à Rome le 9 janvier 1878. . 2. Président du conseil depuis 18i9.
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(lu commerce, de Tinduslrie, fortifiait ses places, améliorait son organisation militaire, soutenait ses droits avec fermeté * et ne se laissait pas intimider, même par TÂutriche. D'instinct il se rapprochait du gouvernement français, dont le chef, malgré l'expédition de Rome, gardait une inaltérable sympathie pour la nation italienne et entretenait le désir, comme Tespoir, de la soustraire un jour à l'influence autrichienne. Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, Victor-Emmanuel, sans cesser de jouer son rôle de roi constitutionnel, ne refusa pas certaines marques de complaisance à Louis-Napoléon *, qui s'en montra fort touché. Peu de mois après, il mit l'empressement le plus amical à le reconnaître empereur. Aussi, dès la fin de 1852, Napoléon III ne craignait-il pas de dire au marquis de Villamarina, qui représentait auprès de lui la cour de Sardaigne : « Il viendra un temps où les deux pays se trouveront compagnons d'armes pour la noble cause de l'Italie ». Un peu plus tard, en février 1853, ce diplomate recevait de l'empereur l'avis suivant : < Il faut attendre qu'une menace de l'Autriche au Piémont fournisse une occasion favorable ». Et en mars de la même année. Napoléon III parlait à Villamarina de grands remaniements lennioriaux qui permettraient de faire revivre la nationalité italienne » .
Cavour et sa politique. — Les bonnes dispositions de ce souverain à l'égard du Piémont allaient être entretenues avec soin et merveilleusement exploitées par un homme d'Etat de premier ordre, qui s'était d'abord fait connaître comme collaborateur du marquis d'Azeglio et que Victor-Emmanuel avait eu le bon esprit d'appeler au poste de premier ministre, le 4 novembre 1852. C'est principalement à ce grand politique qu'était réservée la gloire de réaliser le rôve de l'unité italienne.
Camille Benso, comte de Cavour, né en 1810 d'une vieille .famille piémontaise, avait d'abord servi comme officier du génie, mais s'était dégoûté de bonne heure de l'élat militaire et,
1. Nolammenl contre la cour de Uome, qui, en 1850, s'opposa vainement à la loi Siccardi, abolissant le foro ecclesiastico, ou privilège judiciaire du clergé. Le ministre du Commerce, ?anta-Rosa, étant mort peu après sans vouloir rétracter son adhésion à cette loi, l'archevêque de Turin lui refusa les prières <\e l'Église. Il eut pour successeur le comte de Cavour.
2. Il fit notamment voler une loi enlevant au jury le jugement des délits d'insulte envers les gouvernements étrangers.
Histoire oéNÂRALE. XI. i7
après avoir passé de longues années tant à voyager pour son instruction qu*à pratiquer Tagriculture et à étudier Téconomie politique, avait en 1847 fondé avec Balbo le journal le Risorgimento. Membre de la Chambre des députés en 1849, il était entré Tannée suivante dans le cabinet d'Azeglio comme ministre de TAgriculture et du Commerce. Ace titre il avait négocié des traités fort profitables à son pays, dont il s'était efforcé, non sans succès, de développer les ressources naturelles et d'étendre les relations. Le parlement sarde lui devait un esprit de discipline et de suite faute duquel ses grands desseins auraient été iliexécutables. C'est grâce à lui que s'était établi le connubio du centre droit, dont il était l'âme, avec le centre gauche, que dirigeait Rattazzi, et que s'était formée une majorité capable de comprendre à demi-mot, de travailler avec abnégation pour l'avenir et d'imposer au pays tous les sacrifices que sa politique à longue portée rendait nécessaires. Aussi, écarté un moment du ministère (16 mai 1832), n'avait-il pas tardé à y rentrer comme président du conseil. A dater de cette dernière époque, la cause de l'Italie parut vraiment incarnée en lui.
Sous des dehors de bonhomie, d'enjouement et de simplicité qui l'avaient de bonne heure rendu populaire, Cavour était un diplomate sans égal, sachant aussi bien brusquer les événements que les attendre ou les préparer, pliant ou rompant avec le même à-propos. Sa présence d'esprit n'était jamais en défaut. Nul n'a jamais su avec plus de promptitude que lui tirer parti des fails qui le contrariaient et les tourner à l'avantage de sa politique. Aussi audacieux que souple et sagace, peu gêné par les scrupules, dévoué corps et âme au parti de l'unité, il n'était certes pas difficile sur le choix des moyens. Mais il faut reconnaître qu'il n^en employa tout d'abord que d'honorables et de légitimes. Faire du Piémont non seulement un Etat bien gouverné, mais un Elat riche et bien armé, qui pût inspirer confiance à ses prolecteurs, telle fut tout d'abord sa préoccupation capitale. Aussi donna-t-il la plus vigoureuse impulsion à l'agriculture, à l'industrie, au commerce et sans s'arrêter aux calculs d'une économie mal entendue, pourvut-il à grands frais son pays d'un réseau de chemins de fer qui devait en peu d'années doubler
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ses revenus. Dans le même temps, il mettait les places foi^tes en état de défense, remplissait les arsenaux et grossissait notablement Tarmée sarde, qui, sous La Marmora, devenait bientôt sinon une des plus nombreuses, du moins une des plus solides de TEurope. Non moins attaché à la liberté qu'à l'autorité, il revendiquait plus fermement encore que d*Azeglio les droits de la société civile contre TEglise et ne craignait pas de heurter de front la cour de Rome par la suppresson des ordres mendiants (1854). Cette énergique attitude vis-à-vis du Saint-Siège était d^autant plus remarquée des Italiens qu'à la même époque le gouvernement autrichien semblait s'inféoder au Saint-Siège et s'apprêtait à conclure le concordat de 4855, véritable abdication de l'autorité laïque en faveur de l'autorité religieuse. Il s'abstenait d'autre part prudemment d'encourager le parti révolutionnaire qui, poussé par les réfugiés de Londres (Mazzini et autres), avait encore parfois recours aux moyens violents, comme l'insurrection ou ^assassinat^ Il voulait que les chefs des grands Etats européens et particulièrement l'empereur des Français fussent bien convaincus que sa politique tendait non point à ébranler leurs trônes, mais à les consolider en contenant et dirigeant la révolution.
Rôle Joué par le Piémont dans la guerre cle Grimée. — L'Autriche, qui voyait où il tendait, ne tarda pas à le menacer, sans réussir à l'intimider. Dès 1853, la protection que le Piémont accordait aux réfugiés lombards amena la rupture des relations diplomatiques entre les cours de Vienne et de Turin. Mais Cavour s'en émut d'autant moins qu'à celte même époque il méditait de procurer au Piémont la protection de deux puissances de premier ordre contre l'Autriche. La France et l'Angleterre étaient à la veille d'entreprendre en faveur de la Turquie une grande guerre contre la Russie. Si l'empereur d'Autriche, qui leur laissait espérer son alliance (malgré le grand service que le tsar Nicolas lui avait rendu en 1849), s'unissait à elles, Cavour souhaitait que Yictor-Em manuel en fît autant, dans l'espoir que François-Joseph, pourvu en Orient
1. En 1833, une tentative de soulèvement eut lieu, et l'année suivante le duc de Parme périt victime des sociétés secrètes.
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de jurandes et riches provinces, serait amené à céder au roi de Sardai^e le royaume lombard-vénitien. Si au contraire ce souverain ne se laissait pas entraîner dans cette guerre, rolTre de concours du Piémont n*en serait que mieux accueillie parles puissances occidentales et serait plus tard d*autant mieux payée que ces puissances auraient eu moins à se louer de rAutriche.
On sait que la France et TAngleterre, après avoir ouvert les hostilités contre la Russie (avril 1854), ne furent pas secondées par la cour de Vienne, dont la politique équivoque et astucieuse obligea leurs armées à s'éloigner du Danube pour aller s'épuiser pendant une année entière devant Sébastopol. Après de longues et décevantes négociations, les Alliés, se voyant joués par cette puissance, résolurent de mettre à proflt le bon vouloir de la Sardaigne. Dès le mois de novembre i854, un conGdent de Napoléon III, Persigny, s'était rendu à Turin et n'avait pas eu de peine à se mettre d'accord avec Gavour, qui ne demandait qu'à traiter. Le ministre de Victor-Emmanuel se disait qu en se faisant l'auxiliaire des puissances occidentales en Crimée, la Sardaigne acquerrait le droit de siéger au congrès qui serait convoqué après la fin de la guerre; qu'elle y pourrait poser devant l'Europe la question italienne ; qu'elle y serait appuyée par la France et l'Angleterre ; qu'elle n'y serait pas contrariée par la Russie, trop heureuse de punir l'Autriche de son ingratitude; quant à la Prusse, il était bien évident qu'elle ne viendrait pas en aide à cette dernière puissance. Bref, l'alliance fut conclue le 26 janvier 1855. Pour pouvoir réclamer par la suite un plus haut prix de ses services, la Sardaigne voulut entrer dans la coalition non point comme simple auxiliaire aux gages des Alliés (ainsi que le proposait l'Angleterre), mais comme l'égale en droit des autres parties contractantes, à ses frais, risques et périls. Elle offrit donc un beau corps de 15 000 hommes, qui dut rester sous les ordres d'un général piémonlais, et elle n'accepta qu'à titre de prêt les avances de l'Angleterre pour Tentretien de celte petite armée. L'unité italienne, on peut le dire, est né^-de ce traité.
Le parlement {Remontais en comprit la portée patriotique et s'associa sans trop de résistance à l'audacieuse politique de
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Cavour. Bientôt après (avril 1855), les troupes commandées par La Marmora s'embarquèrent pour l'Orient. Elles y firent bonne figure, notamment au combat de la Tchernaïa (16 août) et contribuèrent à rheureuse conclusion de la guerre. Aussi, quand TAulriche, tremblant que Napoléon III ne déchaînât la révolution en Italie pour lui faire pièce, eut enfin par ses menaces déterminé la Russie à poser les armes, le Piémont ne put-il être écarté du congrès de Paris. Dès le mois de juillet 1855, Napoléon III avait annoncé son intention de le faire participer aux profils comme aux risques de la guerre : c Dangers, honneurs, avantages, avait-il dit, tout sera partagé ». Plus récemment, Victor-Emmanuel et Cavour avaient été reçus à Paris, comme à Londres, avec une bienveillance significative, et le carbonaro couronné les avait invités à lui exposer ce qu'il pourrait faire pour ritalie (novembre-décembre 1855).
Cavour au Congrès de Paris. — Au congrès, qui s'ouvrit en février 1856, la Sardaigne tint une place sans proportion avec son importance réelle. Bien des difficultés y furent aplanies par la dextérité de Cavour, qui vit rapidement grandir son crédit et, par suite, celui de son pays. Toutes les puissances, sauf TAutriche, finirent par lui faire des avances*. On n'ignorait pas que ses espérances secrètes étaient encouragées par Napoléon III. Aussi ne fut-on pas surpris quand, après la signature du traité de Paris, le président du congrès, Walewski, ministre de ce souverain, s'inspirant d'une note que Cavour lui avait adressée le 27 mars sur la triste condition de Tltalie, crut devoir signaler à la haute assemblée ce qu'il y avait d'irrégulier et de fâcheux dans la situation présente des Etats romains. Il était urgent, disait-il, que le pape pût se passer des troupes autrichiennes, aussi bien que des troupes françaises, et, pour cela, qu'il consolidât son gouvernement par de bonnes institutions. Examinant ensuite les autres États de la Péninsule, il déclarait qu'en certains d'entre eux, et notamment dans les Deux-Siciles, les excès de la réaction absolutiste et de l'arbitraire rendaient inévitables de nouvelles révolutions. Il fallait que des averlis-
1. Il gagna nolamment la bienveiUance du gouvernement russe, qu'il rapprocha du gouvernement français, sans se brouiller avec TAngleterre.
sements fussent donnés par les puissances du congrès aux souverains qui, comme le roi de Naples, abusaient de la compression à regard d'esprits c égarés et non pervertis >. Ces propositions, soutenues par Cavour, furent, comme on pouvait sy attendre, combattues par rAutriche, et le congrès n*osa prendre à cet égard aucune décision. Mais Walewski put résumer le débat en constatant que les plénipotentiaires autrichiens n'avaient pas contesté la nécessité de faire évacuer les Etats pontificaux par les troupes étrangères dès que cette opération serait sans danger pour le Saint-Siège ; et que la plupart des plénipotentiaires avaient reconnu Tefficacité qu'auraient des mesures de clémence prises d'une manière opportune par les gouvernements de la Péninsule et surtout par celui des Deux-Siciles (8 avril 1856). Peu après, et au moment où le congrès prenait fin (16 avril), Cavour adressait au cabinet de Paris une note très vive, où il posait nettement la question italienne et remontrait que l'Europe ne pouvait, sans compromettre son repos, la négliger plus longtemps. La situation de la Péninsule était, disait-il, plus grave que jamais, grâce à la réaction politique et à l'occupation étrangère. Le mal était surtout imputable à l'Autriche. Cette puissance ne voulant pas qu'on le guérît, une recrudescence d'agitation révolutionnaire allait certainement se produire au delà des Alpes. La cour de Vienne avait détruit en Italie l'équilibre créé par les traités de 1815. Elle menaçait le Piémont. Elle l'obligeait à des armements ruineux et pouvait d'un instant à l'autre le mettre dans la nécessité de prendre des « mesures extrêmes ». Cet Etat était le seul en Italie qui eût su à la fois contenir la Révolution et demeurer indépendant. S'il venait à tomber, rien ne s'opposerait plus dans la Péninsule à l'omnipotence de l'Autriche. Les puissances occidentales, si intéressées à prévenir cette éventualité, étaient invitées à aviser. Et Cavour savait bien qu'elles aviseraient. Aussi fut-il compris à demi-mot au Parlement de Turin, quand il vint (6 mai 1856) rendre compte de sa politique et affirma que si Victor-Emmanuel n'avait, pour le moment, retiré de sa participation à la guerre aucun avantage palpable, le Piémont n'avait pourtant versé en pure perte ni son or ni son sang.
Napoléon m et la politique des nationalités. —
« Tranquillisez-vous, avait dit Napoléon III à Cavour en le quittant; j*ai le pressentiment que la paix actuelle ne durera pas. » Ëfîectivement, ce théoricien romanesque et aventureux, chez qui le principe des nationalités devenait une véritable monomanie, rêvait de mettre à néant les traités de 1815 et de refaire la carte politique de TEurope. Ce qui lui paraissait le plus urgent, c'était de constituer en corps de nation cette Italie pour laquelle il avait une irrésistible prédilection. Il y avait jadis conspiré pour la liberté. Il partageait encore, au fond, les sentiments des vieux carbonari de 1831. Ses parents, presque tous Italiens, les Canino, les Pepoli, les Gipriani, etc., le sollicitaient à Tenvi en faveur de leur malheureuse patrie. Des influences d'alcôve agissaient aussi sur lui dans le même sens. Son cousin germain, le prince Napoléon, autant par ambition personnelle' que par instinct révolutionnaire, le poussait à prendre le parti de Tltalie. Il sentait bien du reste qu'au delà des Alpes, depuis l'expédition de Rome, la plupart de ses anciens amis le regardaient comme un traître. Quelques-uns le jugeaient digne de mort. S'il ne réparait dans une certaine mesure le mal qu'il leur avait fait, échapperait-il longtemps au fer de leurs sicaires*?
Napoléon III se disait bien, d'autre part, que donner le signal de la révolution en Italie, c'était alarmer et irriter le pape, dont il avait restauré par les armes le pouvoir temporel et qu'il avait promis de ne pas abandonner. Ne risquait-il pas ainsi de s'aliéner le clergé catholique, dont le concours lui était si précieux? Ne mécontenterait-il pas par là le suffrage universel, qui était la base de l'édifice impérial? C'est ce que pensaient, avec l'impératrice, plusieurs de ses ministres, une bonne partie du Corps législatif et la grande majorité du Sénat. Mais le rêveur couronné croyait avoir trouvé un infaillible moyen de concilier ses préférences avec son intérêt. Dans sa pensée, l'Italie
i. Depuis la naissance du prince impérial (16 mars 1856), ce personnage n'était plus rhérilier présomptif de la couronne. Aussi révait-il un établissement au dehors et ne dissimulaitril pas que la Toscane, par exemple, lui eiU fort convenu.
'2. Plusieurs complots, organisés à Londres ou à Paris par les réfugiés italiens, avaient déjà menacé sa vie. L'attentat de Pianori (1855) étail encore tout récent.
264 L'UiNITÊ ITALIENNE
affranchie devait former non pas un Etat unitaire, mais une confédération dirigée par le Piémont, indépendante de TAutriche, rattachée à la France par la reconnaissance et la politique. Ainsi le pape, dépouillé à peine de la Romagne, resterait sur le trône et la France n^aurait plus à le garder. Mais croire que les souverains de la Péninsule d*une part, et le peuple italien, d'autre part, se prèleraient à une pareille combinaison, que les princes inféodés à la cour de Vienne se laisseraient médiatiser au profit du Piémont, ou plutôt de la France; que la nation, appelée à se constituer, s'arrêterait au milieu de son œuvre; qu'on empêcherait à volonté la question de se compliquer par l'intervention de puissances jalouses; faire la tempête et imaginer qu'on saurait ensuite lui fixer des bornes, c'était une naïv-eté que Napoléon III et son pays avec lui devaient plus lard cruellement expier.
Signes précurseurs de la révolution italienne. — Peu après le congrès de Paris, les nuages s'amoncelèrent du côté de l'Italie. Le roi de Naples, dont l'Angleterre et la France n'avaient guère eu à se louer pendant la guerre de Crimée, reçut de ces deux puissances des remontrances sévères au sujet de son système de gouvernement, et l'invitation de le modifier. Sûr de l'appui de l'Autriche, il répondit que celle ingérence dans ses affaires était injustifiable, qu'il n'en tiendrait nul compte et qu'il redoublerait même de rigueur envers ses sujets mécontents. Aussi, après un échange de dépêches fort aigres entre Naples, Paris et Londres, les deux gouvernements français et britannique rappelèrent-ils des Deux-Siciles leurs ambassadeurs (octobre 1856). Napoléon III, d'aulre part, ne pouvait obtenir du pape aucune des réformes dont l'adoption loyale eût, à son sens, rendu possible l'évacuation des Etals ponlificaux. Entretenu dans sa résistance par Antonelli, enhardi de plus par les progrès incontestables qu'avait faits récemment dans le monde chrétien l'autorité pontificale *, Pie IX n'accueillait pas mieux que le roi de Naples les con-
1. Rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre et en Uollande (1850-1851); liberté de renseignement secondaire et de l'enseignement primaire établie en France au profit du clergé (t850); reconnaissance du dogme de rimmaculée conception (1834); concordat autrichien (1855), etc.
NAPOLÉON m ET CAVOUR 265
seils qu'osait lui donner le cabinet des Tuileries et que TAutriche n*appuyait guère auprès de lui. Cette dernière puissance ne tenait pas, on le comprend, à évacuer les Légations. Mais on conçoit aussi que son mauvais vouloir augmentât chaque jour rhoslilité sourde que nourrissait à son égard Tempereur des Français.
La cour de Vienne ne voulait à aucun prix perdre sa situation prépondérante en Italie. Aussi le royaume de Sardaigne, qui seul dans la péninsule résistait à son influence et qu'enhardissait Tappui de la France, était-il plus que jamais l'objet de sa surveillance et de ses soupçons. Cavour ayant fait entendre en. plein parlement que le jour de la guerre sacrée ne tarderait pas à venir (mai 1856), le gouvernement autrichien protesta et dénonça le hardi ministre comme un fauteur de révolution. Cavour, sans s'émouvoir, continua son œuvre de propagande. C'est en 1856 que Manin ', Pallavicino et La Farina fondaient sous ses auspices la Société nationale^ qui allait rallier toutes les forces vives de la nation en vue de la lutte prochaine. C'est alors qu'il créait un grand arsenal maritime à la Spezzia, hâtait la construction du chemin de fer du Mont-Cenis, fortifîait Alexandrie et faisait organiser, pour armer cette place de canons, une souscription publique dont le succès à Milan et à Venise était d'un sinistre augure pour le gouvernement autrichien. Aussi le cabinet de Vienne était-il exaspéré contre celui de Turin. Il reprochait avec aigreur à Cavour de laisser les journaux piémontais attaquer l'empereur François-Joseph et ses minisires. Le conseiller de Victor-Emmanuel lui répondit froidement que le Statut fondamental ne permettait pas au gouvernement piémontais de bâillonner la presse. Bientôt les relations diplomatiques furent rompues entre les deux cours et la guerre parut tout à fait imminente (mars 1857).
Si elle n'éclata pas dès cette époque, ce fut parce que Napoléon III n'était pas prêt et que certaines complications (affaires de Neufchâtel et des Principautés danubiennes), survenues
1. Qui vivait alors exilé en France, mais qui, de même que beaucoup de républicains ilalicns, se ralliait par abnégation patriotique à la maison de Savoie, seule capable à cette époque de réaliser leur rive d'indépendance et d'unité nationales.
depuis le congrès de Paris, le détournaient alors quelque peu des affaires dltalie. Ce retard fut du reste merveilleusement mis à profit par le gouvernement piémontais. L*état de la Péninsule s'aggravait. L'irritation était générale en Italie contre rAutriche et les souverains absolus. Le parti révolutionnaire, vaincu et proscrit en 1849, reparaissait de toutes parts; Cavour fermait les yeux sur ses agissements en Piémont. Sa tactique était d effrayer et d'entraîner Napoléon III en lui représentant que, s'il ne se hâtait de donner le signal de la guerre, il serait devancé par les agitateurs populaires de la Péninsule; que lui, Cavour, et son roi, seraient débordés par la démagogie et que la république, une fois déchaînée en Italie, ne tarderait sans doute pas à passer en France. Garibaldi ', rentré d'Amérique depuis quelques années, devenait ostensiblement un des chefs de la Société nationale et lui donnait la plus belliqueuse impulsion. Mazzini, l'éternel conspirateur, était à (rênes, où il se dissimulait à peine. En juin 1857, un soulèvement était tenté dans cette ville à son instigation. Plusieurs expéditions quittaient ce port par ses ordres, et des descentes révolutionnaires avaient lieu à Livourne, à Terracine et sur le littoral napolitain. Toutes échouèrent, il est vrai. Mais de pareilles tentatives renouvelaient Tagilation dans toute l'Italie. Cavour en profitait pour l'entretenir. Le navire sarde qui avait porté les amis de Mazzini dans le royaume des Deux-Siciles ayant été capturé par les autorités napolitaines, il eut l'audace de le réclamer, et, sur le refus de François II, prit à l'égard de ce souverain une attitude menaçante, comme s'il eût voulu provoquer un casus belU (fin de 1887).
i. Garibaldi (Joseph), né à Nice le 4 juillet 1807, avait servi d'abord dans la marine sarde. Compromis dans une conspiration patriotique (183 S), il passa en France, fut employé quelque temps par le bey de Tunis, puis s'embarqua pour TÂmérique (1836), combattit longtemps pour la République de Rio-Grande et, en 18i3, s'attacha à la République de l'Uruguay, qu'il servit sur terre et sur mer contre Rosas. Passionnément dévoué à l'idée de l'indépendance et de runité italiennes, il vint, dès le mois d'avril 18 i8, offrir son épée au comité de défense de Milan et, à la tête d'une légion de volontaires, prit part à la première campagne de Charles-Albert contre TAu triche. Général de l'armée romaine en 1849? il dut, après l'écrasement de son parti, quitter de nouveau l'Italie, se rendit aux États-Unis, où il s'adonna à l'industrie, pu's en Chine (185â), puis au Pérou, revint à Gènes en 1854, et à partir de cette époque commanda quelque temps un navire de commerce.
La conspiration de Plombières. — Les affaires dllalie en étaient là quand Tattentat d*Orsini (14 janvier 1858), qu'avaient précédé beaucoup d'autres complots des sectes révolutionnaires italiennes contre Napoléon III *, détermina ce souverain à ne plus attendre. On a vu dans une autre partie de cette histoire * quelle impression cet événement fît sur Napoléon III; comment la lettre par laquelle Orsini, avant de monter sur Téchafaud, Fadjurait de rendre la liberté à sa patrie, reçut grâce à lui la plus éclatante publicité ^; comment enfin Gavour fut formellement invité par les agents secrets de l'empereur à venir se concerter avec lui sur l'avenir de l'Italie. Cest à Plombières qu'eut lieu (20-21 juillet 1858) entre le ministre de Victor -Emmanuel et le souverain français la conspiration d'où devait résulter la grande guerre de 1859. Napoléon III et Gavour y convinrent que la France et le Piémont s'uniraient pour expulser les Autrichiens de l'Italie , que les hostilités éclateraient au printemps suivant, que le Piémont serait agrandi de la Lombardie, de la Yénétie, probablement aussi des duchés de Parme et de Modène ainsi que de la Romagne, de façon à former un État de dix à douze millions d'àmes; que la France obtiendrait Nice et la Savoie; que la Toscane pourrait bien être grossie de quelques provinces pontificales; et que l'Italie, réduite à quatre Etats, deviendrait une confédération sous l'hégémonie réelle du roi de Sardaigne et sous la présidence honoraire du pape, respecté comme souverain de Rome. Le prince Napoléon (que l'empereur avait l'arrière-pensée de donner comme souverain à la Toscane) devait épouser la fille aînée de Yictor- Emmanuel. Enfin la France seule aurait à donner le signal de la guerre.
A ces combinaisons singulières Gavour ne fit point d'objections. Il pensait bien que, la révolution une fois commencée, Napoléon III ne pourrait la contenir. Il savait, du reste, comment s'y prendre pour l'encourager, la propager, la rendre
. 1. Et nolamment le complot Tibalcli en ^857.