‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 24 sur 176 · I. Le général Dumont · texte numérisé non relu

I. Le général Dumont

et lui tenait des discours qui ne laissaient aucun doute sur la complicité des Tuileries avec le Vatican *.

Rattazzi protesta contre cette fraudé. Napoléon III promit de se désintéresser de la légion d*Ântibes, mais se plaignit des volontaires garibaldiens, qui se rapprochaient chaque jour du territoire romain. Le cabinet de Florence le paya de bonnes paroles, mais n'entrava pas le mouvement. A cette époque les rapports de la France et de la Prusse redevenaient fort aigres. II ne fallait qu'un signal. Garibaldi se chargea de le donner.

Garibaidi à Mentana. — Le vieux partisan se rendit au commencement de septembre à Genève, où les représentants les plus avancés des idées révolutionnaires en Europe allaient tenir sous sa présidence le congrès de la paix. Les populations italiennes se pressaient sur son passage. « Tenez-vous prêts, leur disait-il, à vous guérir du vomito negro; mort à la race noire! Allons à Rome dénicher cette couvée de vipères; il faut une lessive énergique. » En Suisse il ne tint pas un langage moins violent : « Vous avez porté les premiers coups au monstre, dit-il aux Genevois; Tltalie est en relard sur vous.... Nous avons le devoir d'aller à Rome et nous irons bientôt. »

La cour des Tuileries, que les progrès du parti révolutionnaire commençaient à effrayer fort, voulut couper court à de telles excitations. Aussi exigea-t-elle, quand Garibaldi, de retour en Italie, se fut porté aux confins de l'Etat pontifical, qu'il fût réduit à l'impuissance. Rattazzi se soumit et fit transporter à Caprera le vieux condottiere, qui, disait-il, y serait bien gardé. Napoléon III n'eut pas, il est vrai, longtemps à se réjouir. Fort peu de jours après (28 sept.), les bandes garibaldiennes pénétrèrent sur le sol pontifical et s'avancèrent en quelques semaines presque jusqu'à Rome. Rattazzi protesta naturellement qu'il n'était pas leur complice et proposa de faire occuper l'Etat romain simultanément par les troupes italiennes et par les troupes françaises (13 oct.); ce à quoi Napoléon III, dominé alors par le parti ultramontain, ne répondit qu'en le sommant de faire respecter la frontière pontificale. Le ministre italien donna aussitôt sa démission (21 oct.) et, avant que Cialdini,

!. A. Debi<loiir, Histoire diplomatique de t Europe, l. II, cliap. ix.

appelé à former un nouveau cabinet, y eût réussi, Garibaldi, s'évadanl de Caprera, reparaissait en Toscane, se montrait à Florence, où il lançait des proclamations (22 oct.), partait publiquement, dans un train spécial, pour rejoindre ses troupes, entrait dans TEtat pontifical et arrivait en vue de Rome.

Cette fois Napoléon III n*hésita plus. Les troupes réunies à Toulon depuis quelques semaines reçurent Tordre de s'embarquer; dès le 30 octobre leur avant-garde entrait à Rome. Une grande effervescence régnait en Ilalie. Après Gialdini, qui avait échoué, le général Menabrea venait de constituer à la h&te un ministère et, pour complaire à Topinion publique, faisait de son côté pénétrer quelques régiments italiens dans TEtat pontifical. Le 3 novembre, les troupes du pape se heurtèrent à Menlana contre les garibaldiens. Presque vaincues, elles furent sauvées par les Français qui infligèrent au chef des chemises rouges un échec décisif. « Les fusils Ghassepotont fait merveille v, écrivit aussitôt le général de Failly . Allaient-ils maintenant se retourner contre les soldats de Victor-Emmanuel? C'est ce que demandait Antonelli. Mais le général français ne Técouta pas. Du reste, Menabrea se hâta d'ordonner l'évacuation des points qu'il avait fait occuper sur le territoire de l'Eglise. En même temps, il faisait arrêter, cette fois sérieusement, Garibaldi, dont les bandes se dispersèrent aussitôt. Mais soucieux de prouver qu'il ne le cédait point eu patriotisme au vaincu de Mentana, il écrivit dès le 9 novembre une circulaire par laquelle il affirmait hautement les droits imprescriptibles de l'Italie sur Rome.

Nouveaux embarras de Napoléon III. — Napoléon III se trouva plus embarrassé que jamais. Que faire? Prolonger l'occupation de l'Etat pontifical? L'Italie ne le lui pardonnerait pas. L'évacuer de nouveau? Dans ce cas le parti clérical lui déclarerait une guerre à mort. Il mit une fois de plus en avant Tidéo d'un congrès. Mais trop de puissances (notamment la Prusse et l'Angleterre) étaient intéressées à ce qu'il restât en peine pour que cette proposition eût la moindre chance de succès. Du reste l'engagement imprudent que prit peu après en son nom son ministre Rouher à la tribune, pour complaire à la majorité cléricale du Corps législatif qui l'intimida, rendit

le congrès impossible en préjugeant la solution de la question. « Nous le déclarons au nom du gouvernement français, s*écria cet orateur, Fltalie ne s*emparera pas de Rome. Jamais, jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la catholicité » (5 décembre).

Dès lors il ne pouvait plus y avoir d'entente amicale entre les cours de Paris et de Florence. Il ne pouvait plus être question d*entente européennne et Ton cessa d*en parler. La convention de septembre 1864 ne fut plus qu'un souvenir. Les troupes françaises continuèrent à garder le pape. Et Tltalie, devenue Tennemie du peuple dont le sang Tavait affranchie» attendit le jour de sa défaillance et de sa ruine pour forcer sans péril les portes de Rome.

L'Italie et la politique austro-hongroise en 1 868 et 1869. — Certains politiques ne perdirent pourtant pas Tespoir, non seulement de rapprocher, mais d'unir étroitement les cabinets de Paris et de Florence. Durant les deux années qui précédèrent le conflit franco-allemand de 1870 des efforts sérieux furent à cet effet tentés à plusieurs reprises. Ils le furent tout d'abord par le gouvernement autrichien qui, sous Beust, persévérant adversaire de Bismarck, rêvait une revanche de Sadowa et pour la préparer ne voyait rien de mieux qu'une entente avec la France. Napoléon III, qui, depuis ses déconvenues de 1866 et 1867, méditait de son côté une guerre décisive contre la Prusse, était tout disposé à s'unir avec François-Joseph et lui proposait son alliance. En 1868, la négociation se précisa. Dès cette époque, Beust ne dissimula pas que l'union de la France et de TAutriche serait impossible si l'Italie n'y participait pas. Seule avec la France, l'Autriche hésitait à entrer en campagne contre la Prusse. Elle craignait d'être prise en flanc par l'Italie, qui, dès 1866, avait émis la prétention de lui enlever le Trentin, Triesle, Tlstrie, et qui était encore prèle à revendiquer toutes ces possessions ^ Si, au contraire, elle parvenait à réconcilier

i. C'est une partie de cette lialia irredenta que les Italianissimes n'ont pas cessé de réclamer, qu'ils réclament encore à l'Autriche (quelques-uns demandent aussi la Dalmatie), tandis que, d'autre part, ils rêvent d'annexer le canton suisse du Tcssin, la Savoie, Nice, la Corse et môme l'ile de Malte.

Victor-Emmanuel et Napoléon III, si la France et Fltalie formaient avec TAutriche une triple alliance, il n'y avait plus nul danger à provoquer la Prusse. Or, pour obtenir le concours de ritalie, que f allaitai? lui laisser prendre Rome. Beust pour sa part n'y répugnait nullement. Il avait à ce moment trop peu à se louer du Saint-Siège pour porter beaucoup d'intérêt au pouvoir temporel du pape.

L'adhésion de Napoléon III à un pareil programme eût paru d'autant plus naturelle que lui-même avait plus que jamais à se plaindre de la politique pontificale. Le 26 juin 1868, Pie IX avait enfin convoqué pour le 8 décembre de l'année suivante le concile général par lequel il entendait faire proclamer comme un dogme l'infaillibilité du pape et faire sanctionner les doctrines du Syllabus. Rompant avec le constant usage de l'Eglise, il s'était abstenu d'y appeler les ambassadeurs des gouvernements catholiques, parmi lesquels l'ambassadeur de France eût dû tenir la première place. Quelques mois après (en février 1869), la Civiltà caltolicay organe officieux du Vatican, faisait connaître en termes fort clairs le programme de la future assemblée. « C'était, comme l'a dit un historien contemporain S la consécration de l'autorité absolue de l'Eglise sur la société, la sujétion complète de tous les droits politiques et civils, de toute autorité quelconque à la papauté proclamée infaillible. Rien n'était plus en contradiction avec l'esprit et le texte des lois

positives que les citoyens de tous les Etats civilisés étaient appelés depuis longtemps à pratiquer. »

En France, la démocratie ne pouvait comprendre que Napoléon III, qui se disait fils de la Révolution, continuât à faire garder par ses soldats les auteurs de pareilles théories. Mais ce souverain, oscillant, comme toujours, entre deux politiques contradictoires, n'osait, tout en faisant des avances au parti libéral (surtout après les élections générales de 1869), rompre ouvertement avec le parti ultramontain, dont il était depuis si longtemps le prisonnier. Vers le milieu de 1869, les négociations secrètes tendant à la triple alliance semblaient près d'aboutir à un engagement positif. La pierre d'achoppement qui

1. Jules Zeller, dans Fouvrage intitulé Pie IX et Victor- Emmanuel,

arrêta tout fut la question romaine. Napoléon III ne put se résoudre au vœu de Tltalie. Les trois puissances suspendirent donc la négociation et se bornèrent à se promettre vaguement, en août, de suivre une politique commune, Fltalie et l'Autriche se réservant de déclarer leur neutralité dans le cas où la France prendrait sans opportunité l'initiative de la guerre.

Quelques mois plus tard, Beust, jugeant bien que la guerre franco-allemande était inévitable, et ne voulant pas y être entraîné malgré lui par Napoléon III, imagina de conclure avec le cabinet de Florence un traité de garantie grâce auquel l'Autriche et l'Italie attendaient les événements, pour prendre à l'heure opportune, entre les parties belligérantes, l'attitude de la médiation armée. Napoléon III non seulement n'ignora pas cette négociation, mais se montra disposé à la favoriser. L'archiduc Albert vint à Paris au commencement de 1870 étudier l'état militaire de la France, c II s'en montra, chose étrange, assez satisfait, ce qui ne contribua pas peu sans doute à l'aveuglement dont Napoléon III devait faire preuve peu après en provoquant les hostilités entre la Prusse et la France. Mais la politique de Beust était toujours arrêtée par l'impossibilité oii ce souverain prétendait être de laisser les Italiens s'emparer do Rome. Et c'est ainsi qu'elle devait être paralysée jusqu'à la catastrophe qui allait mettre fin à l'empire '. j>

Napoléon m et le Concile. — Le Concile s'était ouvert en décembre 18<)9. Le pape en dirigeait souverainement et despotiquement les travaux, ne lui laissant que ce que l'Eglise appelle la liberté du bien. Il prétendait y faire voter non seulement l'infaillibilité du pape, mais un canon (le schéma De Ecclesia) qui, médiatisant tous les évêques au profit du souverain pontife et sanctionnant les principes du Syllabus, n'était pas médiocrement attentatoire à l'autorité civile. Le cabinet des Tuileries, qui avait plus qu'aucun autre à redouter de pareils empiétements, songea un moment, sous l'inspiration du comte Daru, ministre des Affaires étrangères, à réclamer l'admission d'un ambassadeur français au Concile et crut devoir inviter les

1. A. Debidour, Histoire diplomatique de V Europe j t. II, chap. x.

298 l'unité italienne

puissances chrétiennes à une action commune contre la politique pontificale. Mais, soit indifférence, soit malveillance, elles ne se rendirent pas à son appel. La curie romaine se moqua de lui. Il ne put même pas obtenir d'elle la communication d'un mémorandum français au Concile. Il essaya d'émouToir et d'entraîner au moins TAutriche et lltalie. Mais la première de ces deux puissances ne voulait rien faire sans la seconde; et celle-ci persistait à demander Rome. L'idée de se dégager de toute solidarité avec le Vatican fut agitée aux Tuileries. Mais on n'osa la mettre à exécution. Daru se retira (avril 1870). Le gouvernement impérial crut dès lors devoir se renfermer dans l'abstention, déclarant seulement qu'il réservait « la liberté de ses appréciations et de son action ultérieure » (juin). Six semaines plus tard (juillet), le De EccUsia et l'infaillibilité étaient votés. Le pape, devenu le souverain absolu de l'Eglise, pouvait perdre le coin de terre qui constituait encore son domaine temporel : la moitié du monde était à lui. 11 n'était pas un État catholique qu'il ne pût troubler à volonté, grâce à un clergé docile et discipliné, et qui ne fût, plus que jamais, obligé de compter avec lui.

La politique italienne en Juillet et août 1870. — C'est à ce moment que Napoléon III, entraîné par la fatalité, déclarait la guerre à la Prusse. 11 se jetait dans cette aventure sans alliances. Dès le 11 juillet l'Autriche-Hongrie lui avait signifié qu'elle ne se laisserait pas forcer la main par lui et qu'elle lui laissait l'entière responsabilité de la grave décision qu'il allait prendre. Quant à la cour de Florence, sollicitée de nouveau (16 juillet), elle lui refusa son alliance parce qu'il continuait à lui refuser Rome. Tout ce qu'elle put obtenir de l'empereur, ce fut que les troupes françaises évacueraient enfin le territoire pontifical et que la convention de septembre serait rétablie (20 juillet). Mais elle espérait, par l'entremise du chancelier austro-hongrois, lui arracher le sacrifice qu'il n'avait encore osé lui faire. Beust se donnait à ce moment beaucoup de mal pour réaliser enfin celle alliance austro-italienne qu'il ébauchait avec amour depuis un an et, vers la fin de juillet, il se crut sur le point d'y réussir. Il fut convenu que les deux puissances uniraient leurs forces en vue de la médiation armée

et que TAutriche enverrait des troupes non seulement en Silésie, mais en Bavière, où des troupes italiennes se rendraient de leur côté. Seulement François-Joseph et Victor-Emmanuel demandaient six semaines pour mobiliser leurs armées, et ne voulaient entrer en ligne que lorsque les Français auraient pénétré dans TÂllemagne du Sud. Enfin il fallait que Napoléon III admit l'éventualité des Italiens à Rome. Cette dernière clause fit tout manquer. Les amis de la papauté temporelle répétaient à Tempereur que, s*il était vainqueur, il aurait l'alliance italienne sans donner Rome; que, dans le cas contraire, il ne l'aurait à aucun prix. Quand il partit pour rejoindre ses troupes (28 juillet), rien n'était encore décidé. Un agent italien, Vimercati, alla le trouver à Metz; le prince Napoléon unit ses efforts à ceux de la diplomatie. Tout fut inutile. L'inerte résistance de l'empereur durait encore le 5 août. Le lendemain, l'armée française était mise en complète déroute à Reichshoffen et huit jours après les Prussiens étaient au cœur de la France.

< Victor-Emmanuel était au théâtre quand on lui annonça la catastrophe, t Pauvre empereur! s'écria le roi galant kmnmey pauvre empereur! mais, f..., je l'ai échappé belle! » On conçoit qu'il ne pouvait plus être question d'alliance. « On ne s'allie pas avec des vaincus », avait dit à Napoléon III un de ses ministres. Vainement l'empereur implora, le 8 août, le concours des souverains dont il avait été si longtemps le protecteur et l'ami. Victor-Emmanuel voulut bien se montrer sensible aux malheurs de la France. Mais il se retranchait derrière ses devoirs de roi constitutionnel. Or son ministère ne voulait pas aller au secours de Napoléon III. Il armait, mais c'était pour prendre Rome, qu'il espérait bien avoir gratuitement*. » Pour couper court aux sollicitations françaises, il imagina d'insinuer au cabinet de Londres (10 août) la première idée de la ligue des neutres, qui se constitua rapidement et à laquelle l'Italie adhéra officiellement dès le 19 août. Mais Napoléon III, qui sentait l'empire s'efTondrer sous l'invasion d'une part, sous la révolution de l'autre, voulait espérer contre toute espérance.

Page 1