RUSSELL ET PALMERSTON
n'eut pas de résultat. La reine pouvait dire, dans son discours du 5 septembre : « La force de nos institutions a été éprouvée et n'a pas faibli. J'ai travaillé à conserver le peuple confié à ma charge, dans la jouissance de celle liberté tempérée qu'il sait si justement apprécier. »
Palmerston et la cour ; le « Givis romanus » . — Les événements continentaux, d'abord les révolutions, puis, à partir de 1849, les réactions, n'étaient pas envisagés de même en haut lieu : le Foreign office et la cour suivaient des penchants contraires, Russell ne sachant que devenir entre le radicalisme européen de son collègue et le conservatisme européen de sa souveraine. Palmerston faisait passer son propre radicalisme européen avant son propre conservatisme anglais : « L'exemple de la France, écrivait-il, va mettre en l'air noire population non votante, et faire crier pour l'extension du suffrage, le vole secret et autres choses pernicieuses. N'importe, pour l'heure présente, vive Lamartine! » Il ne persista pas dans celte admiration, car la constitution française de 1848 ne lui parut pas viable, mais il persista dans une attitude hostile à toute restauration royaliste, et pencha de plus en plus vers le Président. Il soutenait les insurgés des autres pays, même après leur écrasement, et les voyait avec plaisir se réfugier à Londres. La reine, mécontente de ses allures plus dictatoriales que ministérielles, lui infligea le Mémorandum suivant, qui d'abord resta secret : « La reine exige premièrement que lord Palmerston dise distinctement ce qu'il propose dans chaque cas donné, afin qu'elle sache aussi distinctement ce à quoi elle donne sa sanction royale. DeuxiiMiicinent, celle sanction donnée à une mesure, elle exige que celle mesure ne soit point arbitrairement altérée ou modifiée par le ministre. Elle considérerait un lel acte comme un manque de sincérité vis-à-vis de la couronne, et estime qu'elle aurait le droit de le punir dans l'exercice de son droit constitutionnel, en renvoyant le ministre. Elle s'attend à être informée de ce qui se passe entre le ministre et les ambassadeurs étrangers, avant que l'on prenne des décisions importantes, basées sur ces rapports, à recevoir en temps utile les dépèches de l'étranger, à recevoir les copies des réponses
soumises à son approbation assez à temps pour qu'elle puisse en prendre connaissance avant que les réponses soient dépêchées. » Ce texte est capital dans Thistoire du règne actuel.
La même année, Palmerston remporta son plus grand succès d*éloquence chauvine. Depuis longtemps il voyait de mauvais œil le gouvernement grec inféodé, selon lui, à la Russie et à la France. Il mena un bruit terrible à propos d'un marchand juif de Gibraltar, protégé anglais, don Pacifîco, dont la populace d'Athènes avait pillé la maison. De là sortirent, non seulement une demande d'indemnité, mais des difficultés diplomatiques et presque la menace d'une guerre générale. Les procédés du ministre justifièrent une discussion pendant laquelle il prononça, sans aucune note, un discours de cinq heures, dont la péroraison excita l'enthousiasme : < A l'exemple des anciens Romains qui se croyaient (Jignes de tous les respects lorsqu'ils pouvaient dire Civis romanus sum, l'Anglais, en quelque pays qu'il soit, pourra avoir celle confiance que l'Angleterre le suit partout de son œil vigilant. »
Les titres ecclésiastiques. — Depuis vingt ans, depuis dix ans surtout, l'anglicanisme ne possédait ni la même puissance légale qu'autrefois ni la même tranquillité intérieure. Les catholiques romains profitaient plus encore que les dissidents de la chute des anciennes barrières; ils faisaient des conversions dans la haute société, et un certain nombre d'anglicans, sans aller jusqu'à eux, se rapprochaient d'eux suivant un mouvement qui a gardé le nom de « puséismc ». En 1831, le pape crut le moment venu de nommer ouvertement des évoques catholiques; il provoqua ainsi une violente réaction nationale. Lord John Russell et le peuple virent dans la publicité donnée ainsi à la hiérarchie romaine un attentat contre les droits de la reine et de l'épiscopat prolestant officiel. Une loi, qui resta sans application, déclara nulle toute nomination de ce genre, et toute donation qui serait faite aux évoques du pape. Mécontente de tout ce bruit, la reine écrivait : « Protestante sincère, comme je l'ai toujours été et le serai toujours, je regrette l'esprit intolérant manifesté par un si grand nombre de mes sujets dans les réunions publiques. » Le premier
RLSSELL ET PALMERSTON 385
ministre expliqua plus tard qu'il avait seulement voulu mettre àTabri de toute contestation la légalité de la hiérarchie nationale.
Grise et Exposition universelle (1861). — Pendant la discussion de cette loi platonique, un changement ministériel faillit se produire. Depuis quelque temps propriétaires et fermiers s'agitaient pour le rétablissement dès corn laws. Les tories ruraux, toujours dirigés par Disraeli, sommèrent le ministère de prendre des mesures contre le malaise agricole, c'est-à-dire de rétablir la protection; ils échouèrent dans cette tentative, mais ils réussirent à obtenir un vote en faveur de l'extension du suffrage dans les campagnes. Russell se retira, mais devant l'impuissance où se trouvaient ses adversaires de lui succéder, il dut reprendre le pouvoir.
Ce qui sauvait provisoirement le navire ministériel désemparé, c'était la grande entreprise du prince Albert, la première Exposition universelle, sorte d'illustration du Libre-Echange et de la paix générale. Précisément à cause de cela, les patriotes ombrageux la redoutaient. Un député célèbre par ses mousta^ ches, le colonel Sibthorp, y voyait l'invasion du papisme et de l'incrédulité, voire môme d'autres périls : c Gardez, disait-il, vos femmes et vos filles, veillez sur vus propriétés, veillez sur vos propres existences. » Le Palais de Cristal devait ruiner et déshonorer TAngleterre; en réalité il lui valut, ainsi qu'au couple royal, un splendide succès.
Kossuth et le Deux-Décembre ; chute de Palmerston. — Deux circonstances aggravèrent le désaccord de la cour et du Foreign office. Palmerston protégeait l'ex-diclateur hongrois Kossuth contre les demandes d'extradition que l'Autriche adressait au sultan. Après un internement de deux ans en Turquie, Kossuth vint à Londres. Très bon orateur en langue anglaise, il donna des conférences à des foules enthousiastes. Le déplaisir de la reine et du prince égalait presque celui de l'ambassadeur d'Autriche. Toujours embarrassé, Russell tomba d'accord avec la reine sur ce point que Palmerston, qui venait de se compromettre par un discours radical en faveur de Kossuth, ne pouvait sans grave danger lui accorder une audience. 11 obtint difficilement celte concession.
HlSTOIRK OKNÉRALB. XL 2o
Les choses restaient fort tendues, lorsqu^eut lieu le coup d*État de Paris. Elles s'envenimèrent grâce à un singulier renversement des rôles. C'était maintenant le césarisme français que Palmerston accueillait avec sa fougue indiscrète, le césarisme blâmé par la cour constitutionnelle aussi bien que par la démocratie. Au fond, rien de plus logique : le grand Anglais détestait les héritiers de Louis-Philippe et les Bourbons d'une branche quelconque, dont il craignait la restauration. De plus, il connaissait l'anglomanie de Napoléon et augurait de son prochain règne des arrangements utiles â l'Angleterre. Donc, tandis que le gouvernement prenait une attitude froide, presque hostile, le chef de la diplomatie, â lui tout seul, félicitait bruyamment l'ambassadeur français. Les autres ministres répondirent à cette démarche intolérable en excluant Palmerston. Le Parlement s'élant réuni le 3 février 4852, Rœbuck demanda des explications sur ce départ. Au cours de sa réponse, Russell produisit le fameux Mémorandum. Le démissionnaire se laissa écraser avec une modération et un tact qui assurèrent son prompt retour aux affaires; mais, sur le moment, on le crut fini.
Le premier ministère Derby et Y « enterrement de la Protection ». — Il eut bientôt son c prèté-rendu » avec Russell. Celui-ci présentait un projet de loi sur la milice, motivé par les craintes d'invasion qu'éveillait de nouveau l'avènement d'un Bonaparte. Le projet, critiqué par Palmerston, tomba, et le ministère avec lui. L'expérience s'imposait d'un cabinet conservateur : il n'allait pas durer longtemps. Deux grands orateurs brillaient à sa tète : Stanley devenu comte de Derby, Disraeli, chancelier de l'Échiquier. Lord Malmesbury recevait le dangereux portefeuille des Affaires étrangères à cause de ses relations personnelles avec le futur Napoléon III. Les autres membres jetaient si peu d'éclat que ce nom leur resta : « le ministère des Qui-Qui ». Voici pourquoi : Wellington mourant recevait la visite du nouveau Premier ; il lui demanda le nom de ses collègues, et ces noms étaient si peu connus que le vieux guerrier demandait : a Qui? Qui? » De plus, aucune harmonie entre les deux têtes : lord Derby acceptait le pouvoir pour rétablir le
proteclionnisme dont Disraeli faisait carrément son deuil, i la grande joie des caricaturistes. Ils le représentaient en caméléon, ou bien en belle Rosamonde à qui la reine Cobden fait boire la coupe du Libre-Echange, ou bien encore en employé des pompes funèbres, qui se grise aux funérailles de Dame Protection. Un des chefs libre-échangistes, Villiers, avait soumis à la Chambre une résolution presque flétrissante pour la doctrine opposée et pour ses champions. Disraeli n'aurait pu subir celte humiliation, mais Palmerston la lui rendit acceptable par une rédaction anodine, que tout le monde put voter (nov. 1852), excepté les protectionnistes les plus déterminés; il ne s*agissait plus que de constater les bienfaits du Libre-Echange.
Sur le budget lui-même succomba Téphémëre cabinet conservateur. Le romancier Disraeli travaillait sérieusement ces matières arides, si bien qu'on le représentait en petit écolier recevant le prix d'arithmétique. L'expérience lui manquait pourtant, et son budget tomba sous les attaques d'un autre littérateur, helléniste et théologien, William Gladstone. Ainsi débutait le long duel parlementaire de ces hommes qui vont se disputer le gouvernement pendant trente ans.
L'année 1852 se termina par la formation d'un cabinet de coalition, whigs et « Peelites » combinés. Ses principaux membres furent : lord Aberdeen, président, lord Russell aux Affaires étrangères, lord Palmerston à l'Intérieur, Gladstone aux Finances.
//. — Palmerston (i 853^1 865).
Prédominance dea questions extérieures. — Une
période de douze ou treize ans commence, pendant laquelle une personnalité reste au premier rang, celle de lord Palmerston. Les partis sont désorganisés, et les individus en reçoivent plus d'importance. Ce qui change, c'est l'orientation des esprits : hier encore tout à la paix, tout aux espérances de tranquillité générale, d'améliorations politiques et sociales, les voici rendus parle tsar et l'empereur des Français aux préoccu-
388 L'ANGLETERRE DE i846 A 1872
pations belliqueuses. Le diplomate patriote sera donc plus que jamais Thomme nécessaire ; on ne le laissera pas longtemps à rinlérieur, il lui faudra prendre la direction du gouvernement. A la Grimée succédera llndoustan, puis la Chine, puis les affaires italiennes, enfin les Etats-Unis. Sur pied de guerre ou sur pied de neulralité inquiète, le peuple anglais pensera plus au dehors qu'au dedans. Les grandes réformes seront ajournées, surtout celles qui déplaisent à Palmerston. Pourtant Thistoire constitutionnelle, un peu sommeillante, ne tombera pas en catalepsie, et quelques changements importants se produiront dans les mœurs ou dans les lois.
Le ministère Aberdeen (1853), la guerre de Crimée et l'opinion. — Les impressions pacifiques dues à rExposition universelle ne s'effaçaient pas. On croyait que le sang des Anglais ni des continentaux ne coulerait plus dans aucune grande guerre; Cobden, Bright, leur Société de la paix, donnaient le ton, et Ton savait presque tous les ministres d'accord avec eux. Le moment paraissait bon pour les réformes : Russell préparait une réforme parlementaire, naturellement; Gladstone inaugurait ses merveilleux exposés de budget. Le remuant Palmerslon lui-même, confiné dans son ministère de Tlnlérieur, y accomplissait d'excellentes petites réformes.
Quelques mois plus lard, tout respire la poudre. Le tsar Nicolas, dans son voyage à Londres en 1844, et depuis dans ses entretiens et sa correspondance politique, s'était mépris sur les intentions des hommes d'Etat britanniques, et beaucoup plus encore sur les tendances populaires. Les réfugiés polonais, hongrois, . italiens avaient indisposé les masses contre lautocrate. Avant comme pendant la guerre, dessinateurs et journalistes démocrates font rage contre lui. Le premier ministre, qui détestait la guerre et les Bonaparte, et ses pacifiques collègues ne sont guère mieux traités. Le seul populaire, Palmerston, veut sauver les Turcs, et il le veut de telle manière qu'on n'évitera pas la guerre à outrance. Bright prêchait dans le désert : « Nation chrétienne, peuple protestant voué au culte du Prince de la Paix, votre christianisme est-il un roman, votre profession est-elle un songe? » Les premiers succès en Crimée
excitent Tenthousiasme ; le terrible hiver qui suit, Tindignation. Le correspondant du Times révèle Tinsuffisance administrative qui tue plus de soldats anglais que les balles russes. La puissance de ce journal arrive à son apogée, son liragc à 54 000 exemplaires par jour, le numéro coulant 60 centimes!
Le ministère Palmerston et les résultats de la guerre (1855-1856). — Le cabinet Âberdeen manquait de cohésion comme de popularité. Palmerston, mécontent de l'inertie de ses collègues et des idées réformistes de Russell, Tavait déjà ébranlé par des menaces de démission. En février 1855, une motion de blâme le renversa, et le seul ministre bien vu du public prit nécessairement le pouvoir. Une apostrophe éloquente de Bright produisit pourtant un grand effet : « Entendez-vous Tange de la mort qui passe, et le battement de ses ailes? Il prend ses victimes dans le château, dans la maison, dans la chaumière. Au nom de toutes les classes je vous adresse un solennel appel. Le noble lord élait minisire avant ma naissance. Il a presque atteint la limite accordée à l'existence humaine. Je Ten supplie, que sa voix arrête les torrents de sang. » On sait que la guerre de Crimée réussit finalement, mais Tarmée anglaise n'y avait pas figuré au premier rang, et Topinion générale trouva la paix de Paris prématurée. Les clauses imposées à la Russie ne paraissaient valoir ni l'argent dépensé ni le sang versé.
La première génération littéraire de Tère victorienne. — Les historiens anglais ont coutume de s'arrêter ici pour embrasser d'un coup d'œil les écrivains qui ont rempli d'œuvres remarquables les vingt premières années du long règne. Quelques mots sur ces écrivains, au point de vue politique et social. Les romanciers et les historiens surtout attirent Tatlenlion.
La tendance générale des romanciers, sans oublier les romancières, est démocratique en même temps que morale. Ils ne placent plus leurs personnages, sauf exception, dans un lointain féodal; ils les font vivre de leur temps, ou parmi la génération précédente. Ils ne se confinent pas dans un milieu élégant, ils montrent plutôt la vie des classes moyennes ou des
classes humbles ; quand ils décrivent Taristocratie, c*est pour flétrir ses ridicules ou ses vices. Tels Thackeray et Dickens. Les existences souffrantes des classes laborieuses, ouvrières ou boui^eoises, inspirent aussi Mrss Gaskell, Charlotte Brontë. On retrouve la même note chez Bulwer Lytton, Disraeli, des écrivains de haute société ou de haute ambition.
Les historiens aussi sont pratiques et moraux; ils ont une doctrine et un but. Macaulay est un whig, il est le whig, le réformiste de 1832, et juste de 1832, pas plus, pas moins. II espère conduire le lecteur jusqu'à cette grande date. Vingt ans de plus de vie active lui auraient permis d*y atteindre. Son récit s*arrète à Tannée 1700, mais ses admirables essais jalonnent le xvni^ siècle. Historien orateur, avocat passionné, Macaulay est en butte, depuis sa mort, à une réaction légitime; mais nous ne devons pas oublier, en le contrôlant, que son information est immense. Garlyle lui ressemble plus qu'on ne croit par sa conception historique. Tous deux ont un héros : pour le whig c'était Guillaume d'Orange, pour le puritain c'est Cromwell. Grote serait plutôt un radical utilitaire : personne n'avait encore aussi bien analysé les partis de la république athénienne; chez lui comme chez Macaulay on reconnaît l'Anglais qui a vécu de la vie parlementaire.
Même mélange d'une riche originalité de conception avec un esprit pratique tout national se retrouverait chez un philosophe sociologiste tel que Stuart Mill, et chez plusieurs philosophes, critiques, poètes. Nous avons déjà cité les poètes chartistes. Mrs Browning réclame en faveur des enfants pauvres et des droits méconnus de la femme. Seul, le plus grand poète d'alors fait exception par la nature aristocratique de son génie et de ses sujets. ïennyson, que sa gloire littéraire a élevé à la pairie, chante quelquefois les existences humbles et leurs austères sacrifices, mais il est avant tout le mélodieux évocateur de la chevalerie. Quant aux écrivains de cette génération qui ont seulement du talent, la seule énumération en serait ici trop longue.
Dissolution chinoise et suppression indoue. — Le patriotisme palmerstonien se donna carrière aux dépens du vice-roi
de Canton, Yeh, qui avait arrêté un navire chinois faussement couvert du pavillon britannique. De graves discussions s'engagèrent à ce sujet dans les deux Chambres. Le vieux lord Lyndhurst répondit négativement à cette simple question de Yeh : c Suffit-il à un navire chinois de hisser le pavillon anglais pour devenir un navire anglais? » Mais Tancien chancelier et lord Derby ne réussirent pas à grouper une majorité tory dans la haute assemblée. Aux Communes, ce furent les libéraux avancés, les pacifiques de Técole de Manchester, qui dirigèrent Fattaque au nom de leurs principes. Les conservateurs de la nuance de Disraeli, coalisés avec eux, mirent le cabinet en minorité. Palmerston prononça la dissolution, et adressa au pays un manifeste contre « Tinsolence des barbares ». Mieux que ses adversaires il connaissait le terrain. Les électeurs, non seulement lui donnèrent raison, mais exclurent du Parlement les chefs pacifiques.
Les terribles événements de la révolte indoue, rapportés avec des détails qui renchérissaient encore sur la réalité, soulevérent en Angleterre, non seulement des colères légitimes, mais des accès de férocité. Quant au résultat, la suppression de la c John Company », il n'est pas dû, comme on Ta dit, à un caprice du Premier, mais à un mouvement général de Topinion.
Orsini et la crise de 1858. — Les bombes lancées devant rOpéra de Paris, le 14 janvier 1858, par Orsini, conspirateur italien très connu à Londres, très apprécié comme conférencier politique, tuèrent, non pas Tempereur des Français, mais le ministère britannique. Les adresses, maladroitement insérées au Moniteur y qui appelaient T Angle terre un laboratoire d'assassinats, exaspérèrent Topinion, et le bill présenté contre les conspirateurs fit Teffet d'une platitude. « Lord Palmerston, écrivait le prince Albert, est Thomme le moins populaire qui soit. Il est risible d'entendre parler de lui ses anciens adorateurs. Dans la Chambre des Communes c'est à peine si on l'a laissé ouvrir la bouche. » Le ministre se défendit avec une violence inutile : une majorité de dix-neuf voix le renversa. Les tories seuls étaient en mesure d'occuper le pouvoir pendant cette singulière éclipse de son prestige.
Intermède conservateur. — Ce second ministère Derby- Disraeli laissa tomber le Mil sur les conspirations et accomplit deux réformes importantes. Il supprima l'obligation, pour les députés, de posséder un domaine. Du même coup il supprimait un mensonge, car beaucoup de candidats se déclaraient faussement propriétaires, et tout le monde le savait. Ensuite il régla la question depuis longtemps débattue de l'admission des israélites au Parlement.
Le ministre des Affaires étrangère^, lord Malmesbury, et la reine en personne, par une lettre adressée à Napoléon III, firent de vains efforts pour prévenir la guerre d'Italie. La cause italienne n'était pas encore populaire, associée comme on la voyait à la gloire militaire des Bonaparte. Impuissant de ce côté, le cabinet conservateur se rabattit sur cette question aussi inévitable qu'insoluble de la réforme électorale. Disraeli voulait confisquer à son profit, et au profit de son parti, le mouvement réformiste : mais son projet trop étroit n'englobait pas les masses ouvrières. Le patriarche réformiste, lord John Russell, n'eut pas de peine à le faire succomber. Les élections générales de 1859, dans l'effarement des victoires françaises en Italie, ne donnèrent pas au cabinet conservateur la majorité dont il avait besoin, et un jeune whig de grande naissance, le marquis de Hartington, fit ses premières armes en le renversant.
Le dernier ministère Palmerston (1859-1866). — Pour reconstituer un gouvernement un nom s'imposait, celui du vieux diplomate patriote, malgré ses soixante-quinze ans; mais il lui fallait d*éminents collègues, un « ministère de tous les talents j>, presque de tous les partis. Le chef pouvait passer pour un conservateur quant aux questions intérieures. A ses côtés devaient se ranger un illustre whig et un illustre c Pcelite » : Gladstone aux finances, Russell au Foreign office. Celui-ci présentait bien un bill de réforme, sécrétion périodique de son tempérament; mais sa grande affaire était alors « Htalie aux Italiens ». Elle lui fournit plus d'une sourde revanche des succès napoléoniens.
Les volontaires et le traité de commerce (1860). — L'empereur, si bien vu de Palmerston, et pour lequel il était
PÂLMËRSTON 393
tombé deux fois du pouvoir, ne lui inspirait plus que déflancc depuis l'annexion de la Savoie et de Nice. Sa grande affaire était de parer à Tinvasion française par des travaux de fortification et par l'organisation de corps de volontaires.
Son ministère a pourtant conclu avec Napoléon III le traité de Commerce, mais c'est beaucoup moins son œuvre que celle de Gladstone et de Cobden. Sans aucun titre officiel, Gobden, qui venait de refuser le ministère du Commerce, jouissait dans ses dernières années d'un immense crédit, et les Tuileries l'accueillirent comme le mandataire économique du peuple anglais. Ni celui-ci ni ses représentants parlementaires n'étaient unanimes à approuver le traité. Intérêts industriels lésés, vieux ennemis du libre-échange et de l'école de Manchester, moralistes chauvins effrayés des ravages que le vin de Bordeaux ferait dans les vertus anglaises, se coalisèrent vainement contre l'éloquence financière du chancelier de l'Echiquier, Gladstone.
Le dégrèvement du papier. — Continuant son évolution dans le sens du libéralisme avancé, Gladstone proposa l'abolition d'un impôt imaginé jadis dans une vue moins fiscale encore que conservatrice. Lever des droits considérables sur le papier, cela revenait à rendre impossible le journal à bon marché. Or beaucoup de personnes, même fidèles aux principes whigs, estimaient utile de maintenir la presse à un prix assez élevé pour la préserver de la basse démagogie comme de la basse licence. De plus Timpôt, que les fabricants de papier faisaient payer avec usure au public, les gênait beaucoup moins qu'il ne les aidait à faire fortune, et les représentants de leurs intérêts au Parlement désiraient écarter la concurrence. Aussi, malgré l'avantage que voyaient des personnes également nombreuses à instruire par la lecture des grandes feuilles les acheteurs les plus modestes, la réforme de Glasdstone n'obtint-elle qu'une très faible majorité. Les lords, inspirés par le nonagénaire Lyndhurst, se crurent donc autorisés à la repousser. Sur une question sociale se greffait une question constitutionnelle : la Chambre héréditaire a-t-elle le droit de rétablir un impôt supprimé par la Chambre élective? Les écrivains avancés parlèrent de chasser les lords et de jeter à la Tamise les débris de leur
chambre dorée. La nation ne se monta pas si violemment. Elle débattit la question avec vivacité, mais sans perdre son sangfroid. On tint des réunions publiques, en évitant d'humilier la pairie; et finalement il resta bien entendu que celle-ci ne recommencerait pas. La réforme passa Tannée suivante.
Les partis et la Sécession américaine (1861-1866). — Cette époque, dominée par les préoccupations économiques, subit une crise grave, la guerre entre le Nord et le Sud des États-Unis. La haute et la moyenne société, malgré les principes abolitionnistes généralement admis, penchaient pour le Sud. Ce fait s'explique par plusieurs motifs. D'abord on ne croyait pas à la sincérité des Nordistes, à cause de leur énorme mépris pour toute personne conservant une trace noire à la base de Tongle. De plus, les planteurs Confédérés étaient des gentlemen, et obtenaient, par des moyens qu'on regrettait peut-être, le coton nécessaire à la vie quotidienne de l'Angleterre. Libreéchangistes, ils ouvriraient un large débouché aux articles britanniques, tandis que les Fédéraux devenaient industriels et protectionnistes.
La faute d'un officier américain mit presque le feu aux poudres. Il captura, sur un navire anglais, les négociateurs envoyés en Europe par le gouvernement sudiste. Heureusement le président Lincoln s'empressa de le désavouer. Le prince Albert, sur son lit de mort, rendit un dernier service à son pays d'adoption en demandant qu'on atténuât les termes d'une dépèche trop raide. Mais les Anglais se donnèrent un tort beaucoup plus grave en laissant construire dans les chantiers de Birkenhead un croiseur de guerre au service des Etats du Sud. Le redoutable Alabama fit subir de grandes pertes à la marine marchande du Nord. Cependant la c Famine de Coton » éprouvait cruellement les populations manufacturières du Lancashire. Elles se conduisirent admirablement, refusant d'élever la voix contre la démocratie anti-esclavagiste, dont la cause leur paraissait juste.
Débat sur le Danemark. — Pour le moment, Palmerston se refusait avec un entêtement sénile à toute extension du suffrage, « parce que je ne suis pas une oie », disait-il brutalement.
Résolue à ne pas contrarier ses derniers jours, la nation se résignait à ne s'occuper, comme lui, que des questions extérieures. De graves changements s'accomplissaient : la Pologne succombait dans une dernière insurrection, et les deux grandes puissances allemandes écrasaient le Danemark. L'opinion anglaise, favorable sans doute à la Pologne, ne voulait pourtant pas plus que le ministre intervenir en sa faveur, même avec la France. Par contre, elle serait intervenue, même sans la France, en faveur du Danemark, et surtout elle en voulut au Foreign office d'une attitude capricieuse qui avait pu donner à l'intéressant petit pays de trompeuses espérances. Le 4 juillet 1864, Disraeli attaqua le ministère pour avoir compromis l'honneur britannique. « Nous ne devons pas menacer, pour ensuite refuser d'agir. Nous ne devons pas tromper nos alliés en leur faisant attendre ce que nous ne voulons pas accomplir : on vient nous dire que ce pays n'a pas d'alliés, qu'il ne peut rien. De telles paroles ne doivent se trouver ni sur les lèvres ni dans le cœur d'un ministre anglais. » Le vieux « Pam » prononça alors son dernier grand discours, un des plus habiles, parlant moins du Danemark que du talent financier de Gladstone, et du danger de ramener les tories au pouvoir. Il gagna ainsi les libéraux avancés, et obtint une maigre, mais suffisante majorité.
Symptômes d'une réaction libérale (1864). — La torpeur intérieure, son principe et son mot d'ordre, ne pesa plus d'un poids aussi uniforme pendant la dernière année de son pouvoir et de sa vie. Son principal collègue, Gladstone, tournait de plus en plus au radicalisme. Il donnait le signal d'une réception enthousiaste de Garibaldi, que fêtèrent tous les Anglais, l'un comme patriote, l'autre comme révolutionnaire, tel autre comme ennemi du pape. A propos d'une motion réformiste, Gladstone prononça ces graves paroles : « Ceux qui veulent exclure du scrutin trente-neuf travailleurs sur quarante ont à faire la preuve de l'indignité, de l'incapacité, de l'inconduite des classes ouvrières. Tout homme qui n'est pas reconnu incapable ou dangereux a le droit de contribuer au fonctionnement de la constitution. » A propos d'une motion concernant l'Eglise d'Irlande, il dit qu'elle ne servait qu'à une faible partie de la
396 L^ANGLETERRE DE i846 Â 1872
population. Deux questions qui s'imposeront bientôt. Les élections de 1864 amenèrent des recrues libérales considérables, parmi lesquelles le philosophe Stuart Mili; et la fraction du parti dirigée par Bright grandit comme la fraction dirigée par Gladstone.
Le tout-puissant ministre aurait eu quelque peine avec cette nouvelle Chambre. Son heureuse étoile, lui épargnant cette épreuve, arrêta sa carrière en pleine popularité. Le robuste octogénaire, qui ia veille encore faisait galoper son cheval, baissa rapidement, souffrit à peine et mourut.
///. — La seconde Réforme et le grand ministère libéral (i865-i8y2).
La reconstitution des partis et le progrès ouvrier.
— Le personnel parlementaire, renouvelé en grande partie, revenait au système traditionnel, mais compromis par la dislocation de 1846, de deux grands partis fortement organisés et disciplinés, l'un libéral, l'autre conservateur. L'ancien « Peelite » Gladstone était décidément le grand chef libéral avancé, sous lequel combattait le libre-échangiste Bright, à côté de nouveaux venus tels que Forster et Stansfeld. Le vieux Russell et le duc d'Argyll, deux illustres noms du vieux whiggisme, fortifiaient l'opinion libérale dans la haute Chambre. Le torysme, très fort chez les lords sous la direction du comte de Derby, s'était puissamment recruté dans la Chambre des communes sous la direction de Disraeli : sir Stafford Northcote, Hugh Cairns, Gatharne Ilardy, lord Robert Cecil, le futur marquis de Salisbury.
Et pourtant ce n'était plus la même Angleterre. Depuis vingt ou vingt-cinq ans les ouvriers grandissaient, en force aussi bien qu'en nombre. Le moment venait de leur faire officiellement une place dans le vieil édifice constitutionnel, et de biffer les lois de défiance et de contrainte qui pesaient encore sur eux. Ces deux termes du progrès de la classe manufacturière, pro-
grès économique, progrès politique, la nature des choses les associait étroitement, chacun d'eux étant à la fois une cause et un effet de Tautre. Mœurs et législations marchaient en leur faveur depuis 1844. Mieux vêtus, mieux nourris par suite de Taugmentation des salaires, formant même, chose toute nouvelle, une épargne ouvrière qui grossissait, les travailleurs allégeaient d'autant la besogne de la charité légale et des tribunaux : en vingt ans, la liste des accusés et la liste des assistés avaient Tune et l'autre diminué de plus d'un tiers. D'un bon tiers également avait augmenté, depuis 1832, le nombre des modestes électeurs censitaires.
Les « trade unions » (1832-1871). — Nous avons vu* combien peu de sympathie témoignaient au peuple et aux pauvres les classes moyennes arrivées au pouvoir par la première Réforme parlementaire. Les bourgeois, manufacturiers ou autres, et leur gouvernement libéral déclaraient en 1833 que tout syndicat constituait un délit de conspiration illégale. Il s'agissait d'étouffer la Trades Union organisée par Owen en fédération maçonnique.
Depuis les réformes de Robert Peel, les ouvriers avaient paisiblement développé leur prospérité en s'entendant avec leurs patrons. Mais ils voulaient surtout s'entendre les uns avec les autres, dans le même métier et dans la même ville, puis d'un métier à l'autre, d'une ville à l'autre, et ils y réussirent envers et contre tous les privilégiés. Déjà tout homme d'État intelligent reconnaissait le moment venu d'accorder le suffrage politique à de larges catégories de travailleurs.
Le ministère Russell-Gladstone et la Réforme. — Avant d'aborder cette grosse question, le ministère libéral devait se reconstituer. Opération laborieuse autant qu'éphémère : un Premier trop âgé, le comte Russell, Glarendon aux Affaires étrangères, Gladstone toujours aux Finances et à la direction des Communes, Forster, Goschen et Layard. Le discours de la couronne attira l'attention sur « les améliorations à apporter dans la législation électorale, afin de fortifler nos