Voir ci-dessus, l. X, p
libres institutions et de travailler à raccroissement du bien-ètre dans le pays. »
Mais le projet Gladstone n'était pas assez large, du côté précisément où il fallait du nouveau. L'abaissement du cens n'eût pas été suffisant pour faire voter un grand nombre d'ouvriers. Ces demi-mesures déplaisaient un peu à tout le monde, et l'on vit les partis se fragmenter d'une façon confuse et stérile. Les ennemis de la démocratie faisaient fête à l'âpre éloquence de Lowe, qui, transfuge lui-même du libéralisme, groupait autour de lui d'autres transfuges, effrayés du progrès des masses. € Gomme autrefois David dans la caverne d'Adullam, lui disait Bright, vous avez fait appel à tous les mécontents. » Les libéraux dissidents conservèrent le nom à'Adullamiles. Finalement, bill et cabinet succombèrent sous l'amendement d'un député ministériel.
Le troisième ministère Derby-Disraëli et l'agitation. — Une dernière fois le comte éloquent et l'ambitieux romancier remontaient ensemble au pouvoir, dans l'absolue nécessité de faire ce qu'ils avaient si passionnément reproché à Robert Peel, de rompre avec les traditions de leur parti.
Une partie du cabinet tory et son chef essayant encore de se dissimuler cette nécessité, le public résolut de la mettre en évidence. Une agitation réformiste commença, ouvrière cette fois plutôt que bourgeoise, organisée à Londres, puis dans tous les comtés par les secrétaires des trade unions. Le meeting de Trafalgar Square déclara contraire a l'esprit de la constitution une Chambre élue par une minorité des habitants du pays, flétrit le langage tenu par certains conservateurs ou pseudolibéraux à l'adresse des classes ouvrières, et réclama le suffrage pour tous les hommes adultes domiciliés. Le gouvernement s'opposant maladroitement à un autre meeting que l'on voulait tenir dans Dyde Park, les grilles furent renversées par la foule, et Londres prit quelques heures durant une physionomie d'émeute. Les ministres, au lieu de s'obstiner dans leur faute, respectèrent de bonne grâce les vieilles libertés bruyantes.
La seconde réforme électorale (1867). — Disraeli, que l'âge et la fatigue de lord Derby laissaient maître du gou-
vemement, comprenait le verdict populaire. Il amusa fort la Chambre et la nation par une méthode originale, laissant la discussion aller son train jusqu'à ce que Tébullition des idées donnât un certain résultat : alors il ferait la réforme selon ce résultat, le projet numéro un, ou le projet numéro deux, ou le projet numéro trois. Toute une provision qu'il tenait dans sa poche pour en tirer finalement le plus opportun. Or celui qu'il tira, qu'il imposa à ses amis, et que les libéraux durent accepter, dépassait en libéralisme tout ce qu'on avait jamais proposé, excepté le suffrage universel des radicaux et des chartistes. Aussi dessinait-on Disraeli en jockey, dépassant le jockey Gladstone, même le jockey Bright, et gagnant le prix de la course avec son cheval Reform-Bill. Ces images étaient justes. Les restrictions tombaient les unes après les autres. L'arrangement final, tout en respectant les bases essentielles des élections britanniques, créa une démocratie anglaise, surtout une démocratie ouvrière.
En effet, d'une part on conservait la différence entre la population rurale et la population urbaine, et avec l'inégalité de représentation : 125 députés de comtés représentaient 12 millions d'âmes, tandis que 158 députés représentaient 7 millions d'âmes. 230 députés des petites villes représentaient 3 millions d'âmes, tandis que 130 députés de grandes villes représentaient 11 millions d'âmes. Beaucoup d'habitants du pays, surtout la majorité des habitants de la campagne, restaient en dehors du privilège électoral. D'autre part, les restes des « bourgs pourris » disparaissaient au profit des comtés et des villes agrandies.
Même à la campagne, l'abaissement du cens â 12 livres de loyer pour les occupants précaires du sol, à 5 livres pour les propriétaires ou les occupants à longs termes, augmentait d'un liers le nombre des électeurs. Mais, surtout dans les villes, l'inscription de tout habitant payant la taxe des pauvres et de tout locataire d'une maison payant 10 livres par an triplait le nombre des électeurs.
Les Fénians et l'Église d'Irlande. — La satisfaction générale du peuple de la Grande-Bretagne (l'Ecosse acquérait
400 LXNGLETERRE DE 1846 A 1872
encore plus d'électeurs que rAngleterre) mettait au premier rang les questions irlandaises qui, vers i&67, reprenaient toute leur gravité. A vrai dire, elles n'avaient fait que sommeiller, pendant que s'organisait sourdement la populaire et menaçante association du Phénix. Plutôt anarchistes que catholiques, les Fénians puisaient une grande force dans la guerre de Sécession américaine, où soldats et officiers irlandais avaient joué un rôle brillant. La paix rétablie, plusieurs revinrent déguisés dans leur patrie, ou en Angleterre même, pour nuire à l'ennemie héréditaire. Une tentative de soulèvement n'aboutit qu'à l'exécution de quelques insurgés. Pour en délivrer d'autres, détenus à Londres dans la prison de Clerkenwell, les Fénians de la capitale essayèrent de faire sauter cet édifice.
De ces attentats Gladstone conclut, non pas à l'écrasement de l'Irlande, mais à la satisfaction de ses griefs religieux et économiques. Le député Mill disait : < Si un capitaine de navire punit continuellement ses matelots, ou un maître d'école ses élèves, cela prouve que ni l'un ni l'autre ne sait commander », et il appliquait cette parabole à la politique suivie en Irlande. Gladstone voyait dans 1' c Eglise établie » de cette lie le vieil abus qu'il s'agissait avant tout de déraciner.
Disraeli premier ministre ( 1 868). — Cette question allait être la pierre d'achoppement des conservateurs. En février 1868, la retraite de lord Derby, atteint dans sa santé, mettait officiellement à la tète du ministère, Disraeli, enfin Premier après trente ans d'efTorts. Russell ayant dit au pouvoir un adieu définitif, Disraeli et Gladstone sont désormais protagonistes. Pendant quinze ans il n'y aura de possible au gouvernement que l'un ou l'autre.
Le 30 mars, Gladstone prit l'offensive en proposant une série de résolutions tendant au « désétablissement » de l'Eglise protestante épiscopale d'Irlande, dont la conséquence était, pour celte île, le régime américain de la séparation des Eglises et de l'Etat. La majorité lui donnant raison après de longs débats, le cabinet recourut à une dissolution qui, dans tous les cas, n'aurait pu tarder beaucoup : le système électoral de la seconde réforme demandait à fonctionner.
LÀ SECONDE REFORME ET LE GRAND MINISTERE LIBÉRAL Mi
. Avènement du grand ministère Gladstone . — Les
électeurs appelés à la vie politique par les conservateurs donner rent raison aux libéraux. Pas tous cependant, ni partout, car Disraeli avait réussi à fonder le torysme démocratique, appelé à grandir plus tard. On remarque dès lors les progrès des conservateurs dans les centres industriels du Lancashire, où naguère les classes moyennes élisaient toujours des wliigs. Gladstone en personne y fut battu; les électeurs de Greenwich le recueillirent. L'ensemble du Royaume-Uni lui donna une belle majorité de 120 voix. On pensait généralement qu*après la seconde réforme comme après la première, il fallait une série de lois libérales, et que Tétat-major libéral devait en avoir rhonneur comme la responsabilité.
Sans attendre une secousse parlementaire inutile, Disraeli laissa le pouvoir à Gladstone et à son lieutenant Forsler (décembre 1868). Bright acceptait le portefeuille du Commerce. Lord Clarendon, le duc d'Argyll, Layard, le chancelier Hatherley étaient après eux les membres principaux de ce cabinet remarquable, qui promettait beaucoup, qui tint plus encore.
Lois irlandaises (1869-1870). —Il fallait d abord régler la question ecclésiastique, laissée en suspens. Le gouvernement ne proposa point de supprimer brusquement TEglise « établie s dlrlande en confîsquant ses biens, mais de la « désétablir », de lui enlever son privilège ofûciel, de la mettre sur le même pied que TEglise presbytérienne et que TEglise catholique romaine, celle de la majorité. La loi lui laissait une grande partie de ses biens et tous ses bâtiments; elle se servait du reste pour aider les deux autres Églises, pour soutenir des œuvres d'assistance publique et pour payer des indemnités aux titulaires de certains droits. Ce projet subit des assauts énergiques dans les deux Chambres, où Topposition le qualifia de spoliateur. Si les anglicans résolus défendaient si vivement « l'arbre exotique, entretenu à grands frais et pourtant stérile », c'est qu'ils redoutaient que l'Eglise d'Angleterre ne suivit l'Eglise d'Irlande. « Vous abandonnez, s'écriait lord Derby, ce grand principe que l'Eglise d'Angleterre est l'Eglise établie du pays, ce principe vital de notre constitution. Vous faites un pas décisif vers l'égalité de
Histoire générale. XI. «6
toutes les sectes. » On crayonnait le clei^yman d*une lie et le clergyman de l'autre île en frères siamois : le chirurgien Gladstone se prépare a les séparer avec son couteau, et rassure rinquiet John Bull sur les suites de l'opération. Rassurée ou non, la Chambre des lords après la Chambre des communes se décidai la permettre, non sans un dernier effort de lord Derby mourant, en faveur des protestants d'Irlande « qui sont attachés comme vous à la foi protestante, qui pour cette foi ont versé leur sang sous Guillaume le Libérateur, ces hommes que vous avez appelés à coloniser l'Irlande, et qui ont changé en province florissante le désert de l'Ulster ».
Par un second acte de justice, Gladstone voulut apaiser les griefs économiques des Irlandais. Il fît voler le Land Act de 1870».
Loi sur rinstruction publique. — Un adversaire de la réforme électorale avait dit en la voyant adoptée : « Voilà les travailleurs, les petites gens, c'est-à-dire la majorité, appelés à la vie polilique; le moins que nous puissions faire maintenant, c'est d'instruire notre nouveau maître. » Pénétré de cette pensée, le ministre Fors 1er déposa, le 17 février 1870, un projet destiné à assurer la présence à l'école des enfants de cinq à douze ans. Le gouvernement déléguait ses pouvoirs à de nombreux school boards, locaux et électifs. Les parents pouvaient envoyer leurs enfants, soil aux board schoolsy où s'appliquait le principe de la neutralité religieuse de l'Etat, soit aux écoles libres, voluntary schools, en général confessionnelles, pourvu que rinspection de l'Ëlat reconnût leur salubrité et leur bon enseignement. Les conseils pouvaient réclamer l'absolue gratuité dans les localités pauvres; mais autant que possible un certain écolage devait pourvoir aux dépenses concurremment avec les taxes locales et avec la subvention de l'Etat, laquelle s'accordait aussi aux écoles libres.
Les non-conformistes n'admettaient, pour les écoles publiques, que l'absolue laïcité, les Eglises, suivant eux, devant donner l'instruction religieuse à laquelle ils tenaient autant
i. Voir ci-dessous, t. XII, chap. Angleterre.
que personne. Or la majorité anglicane n'aurait jamais voté ce plan radical. On imagina donc un moyen terme : la lecture de la Bible par l'insliluteur, et renseignement dogmatique donné par le ministre du culte dans 1 école, mais en dehors des heures de classe, h' Education A et a ouvert la porte à de longues querelles, non sans réaliser un immense et incontestable progrès.
Les e^rades dans l'armée (1871). — Jusqu'alors Toffîcier, en se retirant de son régiment, cédait son grade à Tun de ceux qui venaient immédiatement après lui, comme chez nous une charge de notaire, et également à prix d'argent : il l'avait du reste acquis de cette façon, et rentrait dans ses débours avec la plus forte plus-value possible. Ce système entretenait l'esprit aristocratique, ou pour mieux dire ploutocra tique dans l'armée anglaise, et décourageait l'officier pauvre. Le ministre de la Guerre Cardwell proposa la suppression de cette pratique et le libre accès des grades sans autre condition que la capacité. Le budget supporterait la dépense des indemnités légitimement réclamées par les titulaires. Difficilement acceptée par les Communes, la réforme échoua devant la Chambre des Lords.
Gladstone prit alors un parti fort grave, celui de se passer du Parlement. La couronne, disait-il, avait réglementé la matière sans faire voter de loi par les Chambres; elle pouvait donc défaire son propre ouvrage. Le premier ministre obtint de la reine cet exercice imprévu de la prérogative royale.
Le scrutin secret (1872). — Un autre abus, bien pittoresque, bien national, c'était la publicité du suffrage. Il était impossible de conserver cette mise en scène depuis qu'une série de réformes — on en prévoyait une troisième et prochaine — conféraient le suffrage à des milliers d'électeurs dépendants. Plaisanterie amère de faire un ouvrier électeur pour qu'au lendemain de son vote public son patron, du parti contraire, lui retranche son gagne-pain ! L'historien Grote combattait depuis longtemps cette vieille pratique avec un acharnement digne de Wilberforce.
Le Ballot Act institua le scrutin secret, l'entourant d'un luxe de précautions pour qu'il fût vraiment secret. On adopta le
système imaginé par la colonie démocratique de Victoria, en Australie. Un bulletin commun, imprimé par le bureau électoral, contient les noms des divers candidats. L'électeur reçoit un exemplaire de ce bulletin et marque au crayon, dans un local où personne ne peut le voir, le nom ou les noms de son choix. Tous les efforts contre cette loi importante échouèrent dans les deux Chambres. Le grand ministère libéral avait en peu de temps démocratisé Técole, Tarmée, les élections.
BIBLIOGRAPHIE
Aux recueils et ouvrages indiqués dans les volumes précédents, ajouter : 1^ Sur Disraeli et Gladstone, les publications de Kebbel, historien tory : Selected speeches of lord Benconsfield, Londres, 4882, 2 vol. — History of toryism, Londres, 1886. — Life of lord Beaconsfield, 1888. — Froude, Lord Beaconsfied (dans la série des Prime ministers ofQueen Victoria). — Cucheval- Clarlgny, Lord Beaconsfield et son temps, 1879. — Une bibliographie complète sur Gladstone se trouve dans Marie Dronsart, William-Ewart Gladstone, Paris, 1893.
2» Sur les autres hommes d'Ktat : Kebbel, Life of the earl of Da*by, Londres, 1890. — Bamett Smith, Tlie life and speeches of John Bright, Londres, 1881, 2 vol. — Ashley, Life of viscount Palmerston, Londres, 1876, 2 vol., résumé par Laugel {Rev. des Deux Mondes ^ 15 août 1876). — Trevelyan, Life of Macaulay, et Reid, Life of Forster, — Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre, trad. franc., 1885.
3^* Sur les questions ouvrières : Sidney Webb et Béatrice Webb, The hisfory of Trade Uiiionismy Londres, 1894, trad. franc.. Histoire du Trade Unionisme, 1897. — Hodder, Biographie de lord Ashley, comte de Shaftesbury, trad. franc., 1890.
4<» Sur les institutions : outre les ouvrages déjà cites ci-dessus (t. X), A. Todd, On parliamenlary government in England, Londres, 1887 (2"^ éd.), 2 vol. — Ward (avec de nombreux collaborateurs très compétents), The reign of Qiieen Victoria, 1887, 2 vol.