LA POLITIQUE ET LES CONQUÊTES COLONIALES
Celte abrogalion sans phrases d^un Iraité entré xlans le droit public européen, fut mal accueillie à Vienne, à Rome, à Londres surtout. Un moment, on put croire qu'un conflit en sorlirait. La dextérité de Bismarck Tévila. Grâce à son intervention, l'Angleterre et TAulriche se bornèrent à demander une conférence européenne. Le prince Gortchakof ne pouvait refuser eette concession de pure forme. Une conférence se réunit donc en janvier 1871, à Londres, où elle poursuivit ses travaux, sans faire beaucoup parler d'elle : la guerre franco-prussienne fixait toutes les attentions. Il nY eut, et il ne pouvait y avoir aucune contestation : l'Autriche avait tout intérêt à accorder de bonne grâce ce que demandait sa puissante voisine : l'Angleterre était isolée; la France ne fut i-eprésentée à la conférence qu'après que tout était décidé. Le 7 février, on arrêta le texte d'une convention qui confirmait certaines clauses du traité de Paris, celles notamment qui concernaient la navigajtion du Danube et le droit reconnu au Sultan d'ouvrir et de fermer les détroits : la limitation des forces russes dans la mer Noire n^était pas maintenue.
Pour prendre sa revanche de Sébastopol, il ne restait plus à la Russie qu'à reconquérir les districts bessarabiens aban^ donnés en 1856. Sans verser une goutte de sang, sans dépenser un rouble, elle avait détruit le traité de Paris, en ce qu'il avait déplus blessant pour l'amour-propre national. Il est vrai que, pour arriver à ce résultat, elle avait consenti à un bouleversement de l'Europe qui allait l'obliger, après le succès, aux arme- «nents qu'elle n'avait pas eu à faire auparavant.
. y. — La politique et les conquêtes coloniales.
. Cette politique et ces conquêtes sont, en grande partie, les conséquences dé la guerre de Crimée : arrêtée en Europe, la Russie dut chercher en Orienl, non seulement des compensaitions d'amour-propre, mais encore des positions qui lui permettraient, en cas de nouveau conflit européen, de menacer
directement les inlérêls de TAngleterfe, la plus obstinée de ses ennemies. De là les négociations avec la Chine, qui aboutirenl à Tacquisition du territoire de TÂmour : de là aussi la reprise des opérations déjà tentées, sous Nicolas P^ contre les sou* verains musulmans de TAsie centrale; de là enfin les efforts méthodiquement poursuivis, de 1851 à 1864, pour affermir d'une façon définitive la domination russe dans le Caucase. Nous n avons à nous occuper ici que de cette dernière pro-» vince *.
L'achèvement de la conquête du Caucase, — Au moment où éclata la guerre de Crimée, la domination russe n*élait solidement établie, au sud du Caucase, que dans la vallée qui, de la mer Noire à la Caspienne, sépare le massif arménien du massif caucasien. Dans celui-ci, à droite et à gauche de la route militaire du Dariel, les montagnards étaient à peu près indépendants : à Test, Schamyl et ses Murides étaient maîtres du Daghestan; à Touest, les Abkhazes, sur une étendue de trois cents kilomètres le long de la mer Noire, tout en reconnaissant nominalement la suzeraineté russe, communiquaient librement avec la Turquie, y échangeaient des esclaves contre des armes et des munitions qu'ils utilisaient la plupart du temps contre les Kosaks de la ligne du Kouban« Un soulèvement de toutes ces populations, pendant la guerre de Crimée, eût fait courir à la Russie des risques autrement graves que la chute de Sébaslopol. Heureusement pour elle, les alliés ne tentèrent rien de sérieux de ce côté : les tribus indisciplinées . des Abkhazes ne surent pas s*unir pour h révolte; et quant à Schamyl, il ne bougea pas, par défiance, soit des protecteurs chrétiens qui s'offraient à lui, soit du sultanjui-jnème, dont l'autorité religieu&e lui était suspecte. • La guerre finie, le gouvernement russe se hâta d'en finir avec le péril auquel il venait d'échapper quasi miraculeusement. On commença par Schamyl. Un nouveau gouverneur général, le prince Bariatinski, lui enleva, en 1858, sa résidence fortifiée de Viden (dans le Daghestan occidental). L'année suivante, les
i. Pour Tannexion de la province de l'Amour et la conquête de l'Asie centrale, voir ci-dessous, chap. xx.
LA POLITIQUE ET LES CONQUÊTES COLONIALES S2â'
colonnes russes, avançant de lous côtés, traçant des routes, établissant des forts à tous les débouchés des vallées, réduisant les tribus les unes après les autres, forcèrent Tlman à se réfugier à Gounib, dans un aoul presque inaccessible qui fut enlevé d assaut après une lutte acharnée (25 août 1859). Schamyl, fait prisonnier, fut interné, avec sa famille, dans Tintérieur de là Russie, à Kalouga.
Le tour des Abkhazes vint ensuite. De 4859 a 1862, les expéditions se succédèrent, avec leur accompagnement habituel de razzias, de brûleries de villages et de soumissions plus ou moins sincères. Pour fermer celle brèche ouverle sur la frontière russe, il fallait occuper complètement le pays, avancer les stanitsas des Kosaks jusqu'au fond des vallées , et reléguer les monlagnards dans la plaine. En 1862, on leur assigna de nouveaux territoires sur le Kouban et dans les environs de Piatigorsk. Excités par les prédications clandestines d'émissaires turcs, et confiants dans Taccueil du Padischah, ils préférèrent émigrer en Turquie. De 1862 à 1864, la plupart des Abkhazes, 300000, croit-on, abandonnèrent leurs champs qui furent aussitôt occupés par les colons russes, moujiks ou Kosaks des stanitsas. En 1864, Témigralion fut si brusque, que les nouveaux venus trouvèrent sur pied et n'eurent qu'à récoller les moissons semées par les indigènes qui, pendant ce temps, succombaient par milliers, dans les ports turcs d'Anatolie, au typhus et à la famine.
Dans les autres régions du Caucase, soumises depuis plus longtemps, l'élément russe continuait à se développer, partie par la colonisation officielle et l'octroi de grands domaines à des officiers, des dignitaires, des membres de la famille impériale, partie par lacolonisalion libre, l'immigration des sectaires russes , molokanes et doukbobortsijy et des mcmnonites aile* mands de la Russie du Sud. Pourtant la vraie russification ne devait commencer qu'après 1870, par l'établissement des chemins de fer, Texploitalion de la vigne et celle des richesses m'uérales du Caucase.