‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos jours (volume 5)Chapitre 50 sur 176 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De 1840 à 1870.

Il est question, danB ce chapitre, des peuples musulmans qui habitent l'Empire ottoman, TEgyple, la Perse et TArabie. Nous laissons <le côté les Musulmans de Russie, d'Algérie, de Tunisie, de Tlnde et de la Malaisie; leur histoire ne peut pïu«

6tre séparée de celle des Etats européens qui les gouvernent^

Nous examinons l'histoire de chacun de ces peuples an point de vue de ce peuple lui-même, et non de ses rapports avec les gouvernements chrétiens ou les sociétés non musulmanes a,vec, lesquelles il est en contact direct. En Turquie, en Egypte pt dans l'Inde, les sociétés musulmanes se sont modifiées sensi-^ Llement, entre 1840 et 1870. Nous nous proposons de çlisLin-^ guer, dans les changements survenus chez les peuples musnlmans, entre ceux qui sont pro venus de leur propre fondB, et ceux qui ont été le résultat du contact avec les peuples chrétiens,'

/. — 'La Turquie.

Les Turcs se donnent^ eux-mêmes le nom d^OsfUianlis^ « nation

d'Osman » ; ce nom comporte une cerlaineemphase; autrefois, il signifiait « les gens d'épée, les si])ahis », par opposition aux

c rayas » ', cullivaleurs. Les Turcs Osmanlis ' se considéraient donc, de tout temps, comme une caste privilégiée, à laquelle étaient réservés les emplois militaires et civils; les non musulmans pouvaient y entrer par la conversion à Tlslamisme et l'admission à un emploi. On conçoit que les Osmanlis n'aient jamais montré de zèle pour faire entrer dans leur caste et participer à leurs privilèges des rayas, musulmans ou non. Le prosélytisme n*est d'ailleurs pas dans l'esprit de l'Islamisme, surtout dans celui des Turcs.

Les Osmanlis étaient en minorité dans l'empire ottoman; ils ne le sont plus. En l'absence de cadastre. et de recensement régulier, il n'est pas possible de donner un chilTre exact pour la population totale, a plus forte raison pour des groupes particuliers dont chacun, suivant ses tendances et ses intérêts, enfle ou réduit le nombre'. Nous donnons comme chiffres approximatifs, d'après les documents recueillis en 1875 par Pavet de Courteille et Ubicini, pour tout l'empire ottoman, y compris l'Arabie, la Tripolitaine, et les provinces séparées en 1878 par le traité de Berlin, dix-huit millions de musulmans dont treize millions d'Osmanlis, et neuf millions de chrétiens.

U ne faut pas compter tous les musulmans de l'empire ottoman comme faisant partie de la confession musulmane

i. Le terme de raya, désignant les sujets chrétiens de Tempire, a été supprimé par le Khatli-Chérif de 1856 comme injurieux et remplacé [Nir le mot Tebaf • sectateur, sujet *.

2. Il y a encore vingt ans, le mot « Turc » se prenait en mauvaise part, dans le sens de • rustre • ; depuis quelques années, il a perdu son acception péjo* rative; on trouve souvent dans les journaux l'expression « biz Turkler^ nous autres Turcs de vieille race •.

3. Les chiiTres suivants, relatifs au nombre des Arméniens en Asie Mineure, donneront une idée des écarts entre les documents statistiques qu'on peut recueillir en Turquie, pour les sept vilat/els (gouvernements) d'Asie Mineure ci-après : Ërzeroum, Van, Bitlis, Mamouret cl Aziz, Diarbekir, Sivas et Alep (en nombres ronds).

nrecs, Xcfclo- Tolal Arméoiens Musulmant rtcD«, etc.

D'après loPatriarchat arménien. 1831000 780000 776000 274000

D'aprè Trotter 4347000 805000 . 3S50000 186000

D'après Vital Cuinct 4576000 705000. 3461000 410000

Les chifTres que donne M. Vital Cuinet pour 1891 sont :

Turquie d'Asio 15554186

Turquie d'Europe 4 786 545

Arabie turque 6000000

Tripoliuinc 1300000

sunnite^ du rite hanéfile^ qui est la religion d'Etat, dominante et officielle de Tempire. Sous le nom de Kezel Bacht < tètes rouges »» sobriquet par lequel les Turcs désignaient autrefois les Persans chiites, on doit comprendre non seulement les Musulr mans de la secte chiite, mais tous les sectaires professant ouvertement la religion musulmane sunnite, et en, secret, d'aur très doctrines qui se rattachent, de .près ou de loin, à Tlslâ* misme officiel. Ces sectes, en vertu d'une ordonnance qui l^ur est commune avec .les chiites, peuvent, et même doivent, dis* simuler leurs croyances, dans certains cas^ On conçoit qu*il est difficile d'évaluer le nombre des Chiites et des Kezel Bach ds^ds Tempire ottoman; les musulmans, dissidents ou libres penseurs se cachent; ce sont des Khaniichan^ «des silencieux, des morts' » ; en Europe, le voisinage de chrétiens en masse a maintenu à peu près intacte l'unité d'orthodoxie nlusulmane, sauf en Albanie. Les Musulmans orthodoxes et dissidents de l'empire appar* tiennent à des races différentes, et ne parlent pas tous la même langue. La race qui a le pouvoir politique en main, le$ Osmanlis, parle un dialecte turc, Vosmanli^, fixé par la littérature; en Turquie d'Europe, ils sont, pour la plupart, propriétaires urbains, fonctionnaires, employés de l'Etat, artisans, ou appartiennent aux professions dites < libérales » en Occident^ En Turquie d'Asie, la grande masse se compose de propriér taires agricoles et de cultivateurs; dans les villes, la plupart sont propriétaires, industriels (dans la mesui^e où ce mot peut

I.Lo gouvernement oltoman reconnaît les religions dissidentes (Christianisme, Judaïsme), mais non les sectes islamiles: elles n'ont ]ki3 d'existence légale, et vivent grâce à la fiction dite Takiié : * (.'.e mot veut dire prudence, abstention, retenue; la Takiié recommande de sa soumettre, en apparence, à toutes les exigences de la religion dominante, et de se faire passer pour un de ses adeptes. Ainsi, tous les Persans, quand ils se trouvent en Turquie, en Egypte, ou même à la Mecque, où un devoir de piété les appelle, se disent Sunnites. »

2. Le Lehdjé i Osmani, Dictionnaire <le la langue turque osmanlie, par Ahmed Véfyk Pacha, explique Khamichnn • le lieu où sont enterrés les athées, faux derviches, etc., qui se sont séparés de l'Islamisme >.

3. En Albanie, en Bosnie, en Bulgarie et en (îrMe, les Osmanlis, qui ne sont pas autre chose que des indigènes convertis à l'islamisme, ])arlaient le chkipe •ou albanais, les dialectes slaves locaux et le grec. Le turc est, leur langue littéraire, c'esl-à-dire que les littérateurs albanais et bulgares musulmans ont écrit en turc, les chrétiens, en chkipe et en bulgare. Tout récemment lesMusulmans albanais ont commencé à écrire en chkipe, eji se servant des caractères turcs; plus récemment encore (fin 1898), la première Revue en langue fcurtje. t ' i ' . i - ■ ' ' •

Histoire générale. XI. 34

être employé en Turquie), artisans de divers corps de métiers» fonctionnaires et employés; d*autres exercent des professions libérales (dans lesquelles je comprends Tétat ecclésiastique); un très petit nombre est commerçant.

Il ne faut pas confondre avec les Osmanlis les peuples de race turque, Turcomans, Yuruks, Tatcures, qui habitent Tem* pire. Quoique Musulmans, ils ont été considérés comme rayas; un grand nombre compte aujourd'hui comme achirélis, « tribu nomade ayant conservé son organisation ». Le groupe musulman le plus nombreux, après celui de langue turque, est Tarabc. Ce groupe comprend les véritables Arabes, en très grande majorité (enlre 1840 et 1870, presque en totalité) AchirétiSy et des populations d'origines diverses, généralement araméenne, qui habitent les villes et cultivent les campagnes, en Syrie, en Mésopotamie, et qui parlent Tarabe. Les statistiques officielles turques, entre 1850 et 1875, évaluent le nombre des Achirélis arabes à 1 million, chi(Ti*e trop faible aujourd'hui, à plus forte raison pour la période 1840-1870.

La population musulmane de langue arabe, d'origines diverses, qui habite les villes et les villages de Syrie et du pays Aleppin a beaucoup plus d'aptitude que les Turcs pour le commerce; elle montre une tendance marquée à s'établir dans les villes et à exercer des métiers sédentaires. Elle a été longtemps réfraclairc à la langue et à la littérature turque ; elle parle, lit et écrit l'arabe; avant 1860 elle est restée distincte et en dehors de ce que les Turcs appellent Osmanliliq, « TOsmanlilé ».

A la suite des Arabes, il faut placer les sectaires musulmans qui forment des petites républiques en Syrie, où elles ne peuvent être maintenues sous Taulorité, plus nominale que réelle, de l'administration ottomane que par la force armée. Ce sont les Druses, lesMetualis, les Yezidis, les Ismaéliens, et les Ansariés. Toutes ces populations sont agricoles; les Ansariés montrent une aptitude particulière pour la culture, les petites industries forestières, et émigrent volontiers comme jardiniers, maraîchers; ils vivent en état d'hostilité déclarée avec les Arabes achirélis de la plaine.

Après les Arabes vient le groupe des Kurdes, classé, d'après

sa langue, parmi les Iraniens et à côté des Arméniens. La masse de la nation, dans les vilayets d'Erzeroum et de Diarbekir, se compose à'Achirétis nomades ou fixés au sol, mais ayant gardé l'organisation de la tribu et des clans. Elle est partagée en trois castes : torouns^ « nobles » ; rayas^ « vassaux et cultivateurs » j

zazaSy c plèbe j». Eleveurs de bétail avec lés petites industriel accessoires (feutre, tapis), ou cultivateurs, les Kurdes émigrent volontiers, soit par clans, soit isolément. Les clans émigrés entre 4840 et 1870 ont rompu la tribu, cessé d'être achirétit depuis cette date; au contact des Turcomans, ils se confondent très rapidement avec eux, dès qu'en même temps qu'eux il^ se fixent au sol. Isolés, établis dans les villes ou entrés au service de l'Etat, les Kurdes s' « osmanlisent » et perdent leur langue.

Lazes, Géorgiens, Circassiens, ces derniers, à partir de 1864; ont modifié notablement la population osmanlie. Les Lazes et Géorgiens ne font pas, en réalité, partie de la population musuU mane, mais ils se comportent comme s'ils en faisaient partie: Les Circassiens, tous musulmans, s'osmanlisent très vite. '

En résumé, les Osmanlis, entre 4840 et 1870, étaient la mino*» rite dans la population totale de l'empire (musulmans et chré^ tiens compris).

Le mot Cheriat, de l'arabe CAe?'', « loi d'institution divine », désigne chez les peuples musulmans l'ensemble des lois religieuses el civiles fondées sur le Coran et la Stinna^ « règle de conduite, coutume, recueil de préceptes d'obligation imitative, c'est-à-dire tirés des pratiques du Prophète, de ses compagiions et des quatre premiers kalifes orthodoxes ». On appelle Qanounl'ensemble des lois et des règlements de l'empire ottoman. La Turquie a été gouvernée d'après les Qanoun de ses sultans', livres de lois cher'i, conformes au Cher' et à la Sunnay mais qui ne sont pas le Cheriat. Les Qanoun ont été rendus chéri pa»

.1. Le Qanoun Nameh A\i sullan Soliman l*' le Qahouni, * le législateur •. compreiKl le Qanoun i Défier, lois relatives aux finances; Qanoun i DJeraim, code pénal; Qanoun i Sefer, code militaire; Qanoun i Tvnar, dispositions relatives aux fiefs; Qanoun i Teklifat, protocole du cérémonial.

$3â LE MONDE ISLAMIQUE

le Cheikh ul Islam ou Mufti en chef. Ce mot de Mufïi désigne un magistrat qui rédige des Fetva, c décisions conformes au Cheriat, et créant précédent ». Le Cheriaty d'institution divine, n^'est pas modifiable; mais le souverain peut modiQerle Qanoun^ -et le mufti, rendre la modification chéri, La législation de l*enipire ottoman n'a été identifiée avec le Cheriat que par des ^irtifices de casuistique. Elle a, de tout temps, admis un droit -coutùmier, soit particulier aux Osmanlis, soit spécial à des provinces comme la Bosnie, TAlbanie, droit coutumier en dehors du Cheriat, et souvent en contradiction avec lui. Cette législation est possible dans l'empire ottoman, pays de droit hanélite; les peuples musulmans de droit hanéGte c professent le respect pour le souverain » et les lois ne peuvent se passer de sa sanction, au lieu qu'en droit chafeite et hanbalite, « la permission du souverain est inutile dans tous les cas >. Le bon plaisir du souverain pouvait donc en Turquie, pays de droit hanéfite, décréter par la fiction du Cheriat des lois qui ne âont pas dans le Cher'iat^ et mettre obstacle à la pratique des lois qui sont dans le Cheriat, puisque les lois ne peuvent se passer de la sanction du souverain selon le droit musulman reconnu dans l'empire ottoman.

Sous l'ancien régime, la législation sur l'état des terres et <les personnes était résumée de la manière suivante :

Le monde se divisait en deux régions :

1* Dàr-ul-islam, € pays musulman » occupé par les mx^umininy « vrais croyants », ou muvahiddotiny « unitaires » ;

2° Dâr'ul-harb\ « pays de guerre » occupé par les kuffar, 4c mécréants », ou les muchrikoun^ « qui donnent à Dieu des associés », les chrétiens (trinitaires).

La division agricole du sol musulman était :

4* Terre âmironmamour^ « productive, cultivée, en rapport;

2^ Terre meva^ « morte », inculte, abandonnée, sans maître connu. Pour encourager l'agriculture le prince concède cette terre à quiconque veut la revivifier; mais le concessionnaire ne peut en jouir qu'à la condition sine qua non de la revivifier.

La division politique du territoire soumis à. la domination musulmane était :

l"" Terre uchrïté, « non tributaire »^ soumise à la dime, com-^ prenant tout territoire conquis par la force partagé entre les vainqueurs, et tout territoire dont les indigènes ont spontané-^ ment embrassé llslamisme avant la conquête.

Parmi ces terres* viennent se ranger les vaqoufs^ biens de mainmorte, destinés par les fondateurs musulmans à Térection et à Fentretien des édifices consacrés au culte, à Tinstruclion ou à l'assistance publique.

2® Terre kharadjiiéy « tributaire », soumise au kharadj\ c'està-dire sol conquis par capitulation, et qui a été laissé aux indi-* gènes en toute propriété, c mulk »; ou bien territoire qui, ayanfc été conquis par la force, n'est laissé aux indigènes que pour en faire la culture, et qui, a titre de vaqoufy est devenu une propriété nationale, dont le revenu est employé aux besoins de tous. .

D'après la fiction qui donne pour base à la propriété la con* quête et le partage entre Musulmans des terres occupées par des ku/farsy infidèles, ou des muchrikoun, « chrétiens trinitaires », ceux-ci étaient réduits. à la condition inférieure de zimmisy, a clients » des Musulmans, qui levaient le djiziié, < capitation, taxe d'humiliation » sur leurs personnes et le kharadj sur leurs terres.

A différentes époques, le territoire avait été classé en une série de subdivisions, dans lesquelles le recouvrement des impôts, à divers litres, était concédé, avec l'exercice des droits seigneuriaux, à la partie militaire de la nation. Cette conces* sion annuelle dans le principe devint ensuite viagère et enfin héréditaire; la transformation des terres miri^ c'est-à-dire du domaine public, en biens de mainmorte et en fondations pieuses {vaqoufy evqaf) ruina la petite noblesse osmanlie, qui vivait en grande partie du revenu de ces terres distribuées à titre de fiefs (le revenu moyen des petits fiefs ou timar ne dépassait pas 600 à 700 francs). Elle s'appauvrit peu à peq^ quitta le service militaire et reflua des campagnes sur les villes ; c'était cette noblesse, très nombreuse, qui représentait la classe des moyens et petits propriétaires agricoles. Les campagnes tombèrent aux mains de grands propriétaires, Dêrê Deys (seigneurs des vallées) , qui ne s'occupaient pas de la .mise

en valeur de leurs lerres, ou fureat louées par la mainmorle i des fermiers au cinquième, au dixième, véritables colons, exploités par les usuriers. L*établissement du guédik^ contribua de son côté à Tappauvrissement du moyen et du petit propriétaire osmanli. Le guédik est Tacquisition faite par un tiers en toute propriété, en échange d*une rente annuelle, de telle ou telle portion de la propriété d*autrui, à TelTet d'exercer à perpétuité et en droit, un métier quelconque. Pour se créer des ressources fiscales, TËtat réglementa cette nouvelle forme de propriété, et fut amené à fixer le nombre des individus qui, seuls, avaient le droit d'exercer tel métier; comme ce nombre ne pouvait être dépassé, les Esnaf^^ « corporations », se trouvèrent constituées d*une façon en quelque sorte immuable; chaque maître devint possesseur d*un guédik qui lui donnait le droit d'exercer son métier, mais là seulement où le guédik avait été constitué. Le guédik aboutit à faire absorber un grand nombre d'industries par la mainmorte, la plupart des rentes provenant de ce droit étant alTeclées à des œuvres de piété ou d'utilité publique; d'autres entrèrent dans la grande propriété. • De Tappauvrissemenl graduel des particuliers — sauf quelques privilégiés — autant que de la mauvaise administration et des guerres continuelles résulta l'appauvrissement du trésor public. Déjà en 4185, il élait question d'un emprunt à rétranger; la proposition n'aboutit pas, et l'on créa la Dette publique par la vente ou aliénation de certains revenus de l'Etat, en faveur de particuliers indigènes, contre des SehimSy titres de rente, en échange du capital compté par eux à l'État (1785). Il fallut lever des contributions forcées, puis émettre des monnaies fiduciaires ayant un cours supérieur à leurvaleur intrinsèque (1788). C'est surtout de cette détresse économique que sont sorties les réformes; c'est à bout de ressources qu'en 1791 le gouvernement reconnut la nécessité d'un changement radical; dès lors, il se forma en Turquie deux partis, l'un du nouveau, l'autre

i. Guédik signifie • brèche •, trou; c'est, au flguré, une brèche faite (fans le ^ien d'autrui, donnant à lacquéreur, dans telle proporLioo déterminée, droit de propriété dans une autre propriété.

' 2. Plufiel arabe de Senf.

LA TURQUIE '^n

de l'ancien régime. Le parti du nouveau régime remporta en 1831, elle résultat de sa victoire fut la promulgation de la Charte ottomane dite « khait de Gtilkhané » .

De 1836 à 1856, une série d'édits ^ émanant du bon plaisir des sultans Mahmoud et Abd-ul-Medjid ont modifié les anciennes lois organiques de l'empire ottoman et les rapports de ses populations entre elles; ils ont modifié les rapports de Musulmans à Chrétiens, et ceux de Musulmans à Musulmans. Ces édits ont préparé et suivi les deux rescrits souverains * de 1839 et de 1856, considérés comme les chartes de Tempirc ottoman. L'ensemble des deux chartes de 1839 et de 1856 et des édits qui s'y rattachent s'appelle Tanzimat^ pluriel arabe employé en turc comme singulier, du verbe nazzam, t mettre en ordre, organiser », d'où le substantif nizaniy « ordre, organisation »-

II y avait sans doute, dans cet acte d'autorité du sultan Mahmoud, une part destinée à conjurer l'Europe, à l'empêcher de s'entendre pour parlager la Turquie; mais il y en avait une autre destinée à améliorer la Turquie pour l'usage des Turcs et du gouvernement turc, par des réformes dont un certain nombre d'Ottomans proclamaient la nécessité dès lexvni® siècle. Le petit nombre des libéraux osmanlis qui collabora au coup d'Etat du sultan Mahmoud crut sincèrement que les réformes étaient la panacée à tous les maux de la Turquie, et que le pays renallrait, du jour au lendemain, en pleine prospérité. Mais le pays n'était aucunement préparé au nouveau régime; le gouvernement n'avait pas de personnel pour l'appliquer ; les indigènes n'avaient pas d'instruction pour le comprendre. Dans des provinces habitées par des populations à l'esprit ouvert et disposées à profiter de réformes, elles se heurtaient au particularisme et au droit coutumier.

Pour remplacer d'anciennes forces usées, ou brisées, il eût fallu former une nouvelle génération par l'éducation, et notamment par l'instruction européenne ; le Terdjuman odasi, « cabinet

i. Iradé (de l'arabe; vouloir, décider) : ordre, volonté souveraine.

2. Khall'i'Chériff Khall-i-humayoun, * Ëcrilure imj)ériale, ordre souverain tracé de la main même du sultan •*. Khatt-i-chérif dit de Gul-Kliané (1839); Khatt-i' humayoun (18 février 1856).

dès traducteurs », créé à la suite de Tinsurrection grecque, lorsque l*éloignement des Phanariotes des affaires nécessita rétablissement d*un collège pour les rapports internationaux de la Porte, fut un premier collège, d*où sont sortis les hommes qui ont gouverné la Turquie jusqu'en 1870, Ali Pacha, Fuad Pacha, Ahmed Véfik Pacha, Namyk Pacha, Savfet Pacha, etc.

En même temps que le cabinet des traducteurs initiait un certain nombre d'Osmanlis aux choses de TOccident, la presse commençait à jouer un rôle dans la transformation des musulmans de Tempire ottoman. C'est à des Français que revient rhonneur d'avoir créé la presse en Turquie. En 1823, Alexandre Blacque fondait à Smyrne la première feuille périodique de Turquie, Le Spectateur de VOrient. Appelé par sultan Mahmoud à Constanlinople, il y créa le Moniteur ottoman, journal officiel du gouvernement (1831), qui parut d'abord en français. L'année suivante (1832) parut simultanément, en turc, le Taqvim i Vaqaïeh, « la Table des événements », qui était la reproduction du Moniteur *. L'édition française, en butte à rhostiiilé des ambassades, cessa de paraître en 1843, et fut remplacée par le Djeridé i havadis, « Registre des nouvelles », journal polémique gouvernemental, le Taqvim i Vaqaïeh restant la feuille officielle. C'est en 1860 que parut le premier journal turc qui tenta de faire sinon de l'opposition, du moins de la discussion, le Terdjuman i Ahval, « l'Interprète des circonstances »; puis, en 1861, le Tasvir i Ef/dar^, c la Peinture de l'opinion publique », journal à tendances libérales. Le Tasvir i Efkiar marque une étape dans l'évolution des idées musulmanes en Turquie; le premier, il introduit une ponctuation dans la phraséologie; il publie en feuilleton et dans le corps du journal des ouvrages d'érudition, l'histoire des Séleucides et des Parthes, par Soubhi Bey, accompagnée de la reproduction

1. Pour la parlic officielh*. Le Moniteur en français contenait une parlic non offlcielle ouverte à la discussion.

2. Fondé par Chinasi Efendi, l'un des hommes qui ont exercé la plus grande action sur l'esprit et la littérature turcs, et contribué à la formation d'une langue nouvelle. Parmi ses élèves européens, je cite l'émincnt lurcologue Pavet de Courteille.

de médailles à images ; la bibliographie d'Avicenne ; un extrait du Droit des gens de Vattel, etc.

Trois ans plus tard, il s'est déjà formé en Turquie, parmi les Musulmans, de véritables partis, avec une presse pour soutenir leurs doctrines, le Baçiret^ « le Perspicace » (conservateur) ; lé Vaqyty < le Temps »; Ylstiqbaly « FAvenir »; le Çadaqaty € la Vérité » (progressistes).

Revues, vtilgarlâation, sociétés. — A la même époque (entre 1860 et 1863), se fondaient, en Turquie, la première société savante et les premiers périodiques, soit scientifiques, soit de vulgarisation, avec des illustrations reproduisant la figure humaine; en 1861, la Société scientifique ottomane {Djemiiet-i'ilmié'i-Osmaniié) *, publiant une revue scientifique {Medjmoua'i-Funoun) ; en 1863, la Société littéraire {Djemiiet-i-Kitabet)y publiant une reviie mensuelle illustrée, puis une revue militaire. Quand on compare les articles publics par ces revues à ceux qui paraissaient dans les plus anciens journaux turcs, on est frappé du changement des notions sur rOccident, des idées, et du vocabulaire qui commence à se former pour exprimer ces notions et ces idées. En 1848, le Taqvim i Vaqaïeh essaie, en ces termes, d'expliquer à ses lecteurs ce qu'est l'Institut de France : « La plus célèbre des académies en France est la grande maison des difîérents enseignements, qui comprend cinq académies. La première s'occupe des finesses des difTérentes langues; la deuxième de différents enseignements, du dessin, de la sculpture, de l'architecture^ de la musique, de la poésie, de la rhétorique et des autres arts, qu'on appelle les beaux-arts ; la quatrième, des sciences philologiques; la cinquième, des sciences politiques. » Dès 1865, on trouvera, dans les revues ottomanes non seulement des notions exactes sur l'Institut, mais des comptes rendus partiels, écrits dans un turc barbare au point de vue de Torientalisme, hérissé de mota français, qui, peu à peu, deviennent indigènes. En cinquante aas, et plus rapidement dans ces trente dernières années, la

4. Avec une bibliothèque ouverte aux lecteurs trois fois par semaine, et des cours publics sur l'économie politique, la langue, récriture et la compositioa française, l'arithmétique, les langues turque, anglaise, italienne et grecque.

langue turque osmanlie s'est profondément modifiée. < Noire code a servi de modèle aux essais de législation formulés dans le Destour ^. Nos écrivains classiques et surtout les deux grands frondeurs du xvni* siècle, Voltaire et Rousseau ont été étudiés, traduits, abrégés et souvent mutilés dans toutes sortes de livres et de journaux. Le grand dictionnaire turc Lehdjé'i'Osmaniy publié en 1875 par Ahmed Véfik-Pacha, fait a un point de vue patriotique, puisqu'il n'admet dans son lexique que les mots vraiment turcs et le petit nombre de vocables arabes, persans et étrangers auxquels Tusage a donné une acception particulière, a codifié cette langue nouvelle; il a frayé une voie nouvelle à la lexicographie ottomane, non sans causer quelque scandale au début ^ »

Ces modifications dans les idées et dans la langue sont provenues surtout de la presse, de la littérature, du théâtre naissant, des essais de discussion politique et de régime parlementaire; l'instruction publique y a contribué pour très peu de chose. Les intellectuels de Turquie, qui ont écrit ou agi depuis 1850, étaient des autodidactes.

Instruction publique. — La sécularisation de l'Instruction publique en Turquie date de 1846. A cette époque fut créé un < conseil » ou < commission de l'Instruction publique » {MedjliS'i'Méarif'i'Oumonmiié), qui figure sur le plus ancien annuaire (Salnamé) de l'empire ottoman, publié en 1847. En 1857, ce conseil fut changé en département ministériel (Méarif'i-Oumoumiié Nazarètc).

Avant 1846, l'enseignement, concentré tout entier entre les mains des ulémas, était demeuré ce qu'il était au temps des khalifes. Il y avait deux sortes d'écoles : les écoles élémentaires (Mekleb) confiées aux imams des quartiers, et les Medressés (à la fois séminaires et écoles de théologie) annexées aux grandes mosquées, et entretenues sur le vaqouf (fondations de mainmorte). Les professeurs des medressés recevaient leurs grades universitaires sous forme de brevets délivrés par leurs maîtres. Le programme de l'enseignement, qui est le même dans toutes

. 1. Codes otlomans.

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