CHAPITRE XVI
/. — L'Algérie.
L'Algérie en 1848. — En 1848, les grandes guerres d'Afrique sont terminées. Les puissants remueurs d'hommes en qui s'est incarnée la résistance, Abd-el-Kader, Bou-Maza, ont disparu de la scène; Ahmed-Bey, depuis longtemps réduit à l'impuissance, va faire sa soumission. Les villes du littoral se transforment en villes françaises autour desquelles on voit surgir déjà une banlieue de villages européens. A l'intérieur, Constantine, Sétif, Aumale, Médéa, Orléansville, Mascara, Sidibel-Abbès, Tlemcen jalonnent le pays de l'est à l'ouest et tiennent en bride les sédentaires du Tell. Plus loin, la ligne des anciennes forteresses d' Abd-el-Kader : Biskra, Boghar, Saïda, Sebdou, commande les Hauts-Plateaux. Pour achever la conquête, il ne reste plus qu'à soumettre les îlots montagneux des Kabylies, à maîtriser les nomades en occupant les principales oasis et en étendant sur le Sahara du Nord la domination ou rinfluence française. Il s'agit maintenant de mettre en valeur ce vaste domaine, dont les uns s'exagèrent, dont les autres méconnaissent la richesse. Désormais les questions d'organisation, de peuplement, de colonisation vont passer au premier plan.
HUTOIRB aàllillALB. XL *^6
Les colons de 1848. — La constitution de 1848 déclara l'Algérie partie intégrante du territoire français et lui accorda une représentation dans les assemblées nationales. On songea à l'utiliser pour résoudre le problème social tragiquement posé par les journées de juin. Il fut un moment question d'y envoyer comme colons les insurgés prisonniers. Enfantin proposait de constituer pour eux des lots de 150 hectares qui, au bout d'une période de dix années, seraient attribués, moitié au colon qui les aurait fait valoir, moitié aux khammès ou métayers indigènes associés à l'exploitation. Ce plan ne fut adopté qu'avec des modifications qui le dénaturaient complètement. On se contenta d'embaucher les ouvriers parisiens que laissaient sans travail la suppression des ateliers nationaux et la persistance de la crise industrielle. On donna à leur départ une solennité un peu théâtrale. Ils prenaient passage avec leur famille sur des radeaux qui remontaient la Seine et l'Yonne, gagnaient la Saône par le canal de Bourgogne, puis descendaient jusqu'à l'embouchure du Rhône, d'où ils étaient remorqués jusqu'à Marseille. Des navires de l'État transportaient ensuite les émigrants en Algérie. Chacun d'eux recevait en arrivant une concession d'une dizaine d'hectares, avec une maison toute bâtie, des instruments de labour et des semences. En attendant les premières récoltes, on leur distribuait des rations de vivres et on leur prêtait des bestiaux. Cette entreprise, à laquelle furent consacrés les 50 millions votés par l'Assemblée constituante, était vouée d'avance à un échec certain. Les lots étaient trop restreints, le recrutement trop défectueux. Outre qu'il n'était guère facile à des ouvriers d'art ou d'industrie de se transformer tout à coup en agriculteurs, beaucoup se reposaient sur l'Etat du soin d'assurer leur existence, et réclamaient comme un droit la continuation des secours temporaires du début. La commission d'enquête de 1849, dont Louis Reybaud fut le rapporteur, ne dissimula point et exagéra plutôt l'insignifiance des résultats. Toutefois les quarante-deux villages qui avaient été créés subsistèrent, les mauvais éléments de l'émigration parisienne s'éliminèrent d'eux-mêmes. Les autres s'attachèrent au sol et firent souche de véritables colons. Malgré les erreurs qui
en avaient compromis le succès, ce grand efTort ne fut pas tout à fait perdu.
Siège de Zaatcha. — Des causes toutes locales, la turbulence traditionnelle des populations berbères, un remaniement malencontreux de Timpôt des palmiers, peut-être aussi des rumeurs, grossies par Téloignement, qui représentaient la révolution de 1848 comme un cataclysme où s'abîmait la puissance de la France, déterminèrent l'insurrection de Zaalcha. C'était une oasis du groupe des Ziban, à sept lieues au nord-ouest de Biskra. Un certain Bou-Zian, jadis porteur d'eau à Alger, puis cheikh d'Abd-el- Kader et par surcroît marabout, en avait fait le foyer d'une agitation qui s'étendit bientôt à toute la contrée. Le lieutenant Seroka, du bureau arabe de Biskra, essaya d'y couper court en enlevant le principal meneur, mais les gens de Zaatcha s'ameutèrent et délivrèrent Bou-Zian. Le colonel Carbuccia voulut les châtier. Il fut repoussé avec perte (juillet 1849). A l'automne le général Herbillon, qui commandait alors la province de l'Est, s'avança avec 4 000 hommes. Zaatcha, enfouie au milieu de ses palmiers, dans un enchevêtrement de jardins, de clôtures, de canaux d'irrigation, était protégée par un fossé de 7 mètres et une haute muraille crénelée. Les habitants, bien armes et très excités, opposèrent une énergique résistance, devant laquelle échoua le double assaut du 20 octobre. II fallut faire un siège en règle, appeler des renforts d'Aumale et de Sétif . Les assiégés, exaspérés par la destruction de leurs palmiers, exécutaient de furieuses sorties, les oasis voisines s'agitaient pour les secourir, les nomades menaçaient nos derrières. Cependant les approches avaient été déblayées, les brèches étaient reconnues praticables. Le 24 novembre, une dernière sortie est repoussée; le 26, à sept heures du matin, trois colonnes se lancent à l'assaut. Le colonel Canrobcrt entraîne la première. En un instant, les 4 offîciers et 12 hommes sur 16 du peloton d'élite qui marche en tète avec lui sont mis hors de combat. Lui seul reste sans blessure et continue de mener la charge. Une fois dans la ville, la guerre de rues commence. Chacune des maisons est une forteresse. Bou-Zian avec 150 fidèles s'est retranché
dans une des plus solides. Une fusillade meurtrière rend impossible Tescalade ; un canon est mis en batterie, les artilleurs sont tués; mais une explosion de mine déracine un pan de mur, tout est massacré; la tète sanglante du marabout est jetée aux pieds de Ganrobert. Aucun des défenseurs de Zaatcha ne fut épargné. La ville fut rasée, Toasis détruite. Mais cette bourgade saharienne nous avait tué ou blessé 1 SOO hommes, sans parler des ravages exercés dans nos rangs par le choléra. Au retour, Ganrobert passa par TÂurës qui s*était soulevé; la prise et Tincendie de Nara, dans la vallée de Toued Abdi, mirent fin à toute résistance.
Les mouvements qui s'étaient produits dans les deux Kabylies motivèrent de 1849 4 4851 diverses expéditions, dont la principale, celle de la Petile-Kabylie, entre Philippeville, Djijelli et Mila, valut à Saint-Arnaud les étoiles de divisionnaire.
Gouvernement de Randon. — Gavaignac nommé en remplacement du duc d*Aumale, Ghangarnicr qui lui succéda en avril 1848 ne firent que passer au gouvernement de l'Algérie. Le général Gharon l'occupa deux ans (septembre 1848octobre 18S0), legénérald'Hautpoul, quatorze mois(octobre 1850décembre 1851). On envoya alors à Alger le général Randon, qui avait quitté le ministère de la guerre avant le coup d*Elat pour faire place à Saint-Arnaud. Il prit possession de son poste le 1" janvier 1850 et yresta jusqu'en juin 1858, pluslongtemps qu'aucun des gouverneurs qui l'avaient précédé et que la plupart de ceux qui l'ont suivi. De son commandement datent la soumission du Sahara et la conquête définitive de la Grande- Kabylie.
Extension dans le Sahara. — Dans le Sahara avait reparu le chérif Mohammed-ben-Abdallah, dont nous avions essayé de nous servir pour l'opposer à Abd-el-Kader. Il revenait du pèlerinage de la Mecque et prêchait la guerre sainte. Les Turcs, qui n'avaient pas encore abandonné l'espoir de remettre un jour la main sur l'Algérie, lui avaient facilité le passage par Tripoli et Ghadamès. Il était venu s'établir à Ouargla et avait réussi à entraîner avec lui presque tous les nomades du sud-est. En 1852, ses partisans soulevèrent Laghouat, où il
se hàla d'accourir. Trois colonnes furent alors mises en mouvement. Tandis que Youssouf marchait sur Laghouat, Pélissier se portait vers le Sud oranais, Mac-Mahon couvrait la région de Biskra. Youssouf rejeta le chérif dans Laghouat; mais, devant une résistance qui s'annonçait comme aussi déterminée que celle de Zaalcha, il s'arrêta pour attendre Pélissier qui venait à son aide. La jonction s'opéra le 2 décembre, le 3 Tatlaque commença, le 4 au matin l'artillerie avait ouvert une brèclie par laquelle s'élancèrent les troupes de Pélissier, tandis que Youssouf escaladait sur un autre point la muraille. La bataille des rues fut presque aussi sanglante qu'à Zaatcha. Laghouat, définitivement occupé, se repeupla lentement et devint notre poste avancé dans la province d'Alger.
Mohamnied-ben-Abdallah avait réussi à s'échapper avec quelques cavaliers. Notre nouvel allié Si-Hamza, le chef des Ouled- Sidi-Gheikh, alla le relancer dans Ouargla qu'il lui enleva. Après le combat de Meggarin et la perte de Touggourt, il se réfugia dans le Djerid tunisien, puis chez les Touareg des environs dTnsalah. En 1861 on apprit tout à coup qu'il était rentré dans Ouargla. Si-bou-Beker, fils de Si-Hamza, l'en débusqua presque aussitôt, se lança à sa poursuite à travers le désert et le ramena prisonnier. Dans l'intervalle, nos troupes étaient entrées à Touggourt et à El-Oued. Dès 1836, le général Des vaux faisait commencer dans l'Oued-Rir les forages artésiens qui allaient revivifier tout ce groupe d'oasis. Par l'Oued-Rir et rOued-Souf nous nous étendions jusqu'aux confins de la Tripolitaine. Au delà de Laghouat et de nos postes du sudouest, les Ouled-Sidi-Gheikh constituaient avec notre appui une grande marche saharienne, qui couvrait au sud les provinces d'Alger et d'Oran.
Conquête de la Kabylle. — Retranchés dans leurs âpres montagnes, les Kabyles étaient restés pendant des siècles un peuple à part. Ils avaient échappé à l'assimilation romaine. Lors de Tinvasion arabe, ils s'étaient laissé convertir à l'islamisme, mais en gardant leur idiome berbère, leurs kanoun ou coutumes locales, leur organisation si différente de celle de la société arabe. Ils ne se soumirent jamais à la domination
turque. Après 1830, ils bataillèrent souvent contre nos garnisons de Bougie, de Djijelli, de GoUo, mais ils eurent toujours soin de ne pas s'engager à fond avec Abd-el-Kader, dont les allures de souverain excitaient leurs défiances. Bugeaud aurait voulu les réduire; il n*eut que le temps de leur imposer une soumission apparente qu'ils supportèrent d ailleurs impatiemment. Tous les agitateurs qui se montrèrent chez eux, les Bou- Barla, les Si-Djoudi, les Bou-Sif les trouvèrent prêts à les suivre. Entre 1848 et 1857, il fallut presque chaque année recommencer une campagne de Kabylie. Ni Texpédition des Babors en 1853, ni celle du Haut-Sébaou en 1854 ne donnèrent des résultats décisifs. Les Kabyles demandaient Tamau, payaient une contribution de guerre, puis se soulevaient de nouveau. Bandon réclama les moyens et l'autorisation d'en finir. Son influence grandissait, il avait été fait maréchal en 1856. En 1857 il put mettre ses projets à exécution. Une armée de 35 000 hommes fut mobilisée. Pendant que des corps d'observation postés à Dra-el-Mizan, chez les Beni-Mansour, chez les Beni-Abbès, au col de Ghellata, cernaient de toutes parts la forteresse du Djurjura, trois divisions avec de la cavalerie et de l'artillerie de montagne l'abordaient de front par Tizi-Ouzou. Les Beni-Iraten, assaillis les premiers, résistèrent avec vigueur, mais, après une lutte de deux jours, ils se rendirent. La division Mac-Mahon, dans la sanglante journée du 24 juin, enleva sur les Beni-Menguillet le village fortifié d'Icheriden. Leur défaite entraîna celle des Beni-Yenni et des Ulilten. Les combats d'Aït- Hassen et de Ïaourirt-Mimoun, la capture de la prophétesse Lella-Fathma furent les derniers épisodes de cette rude campagne de soixante jours. Toutes les tribus acquittèrent Tamende de guerre et livrèrent des otages. Le fort Napoléon (aujourd'hui Fort-National) s'éleva sur le plateau de Souk-el-Arba, chez les Beni-Iralen, au cœur de la Grande-Kabylie ; des routes militaires s'ouvrirent au milieu des montagnes. Les Kabyles conservaient leurs institutions particulières et l'autonomie de leurs communes, mais ils étaient domptés. Il faudra pour les jeter de nouveau dans la révolte la grande commotion de 1871.
Colonisation. — Tout soldat qu'il était, le maréchal Randon ne se laissa pas absorber par les seules préoccupations militaires. L'œuvre de la colonisation fut activement poursuivie. On mit à l'essai différents systèmes : celui de la vente des lots de terre, celui des grandes compagnies foncières. En 1853, 20 000 hectares furent attribués à la Compagnie genevoise, à charge pour elle de construire des villages et d'y installer des colons. En même temps le régime des concessions individuelles élait modifié; au lieu d'un litre provisoire, le colon obtenait un titre de propriété immédiate avec clauses résolutoires, qui lui permettait de transmettre à un tiers ses droits et ses obligations ou de se procurer des ressources en hypothéquant sa terre. 85 centres nouveaux furent ainsi créés. On s'occupait d'améliorer les ports, de protéger les forêts, d'expérimenter des cultures. Il y eut encore là bien des tâtonnements et des erreurs. Mais malgré tout l'Algérie se développait. La loi du 22 juin 1851, qui accordait à presque tous les produits algériens, traités jusqu'alors comme des provenances étrangères, l'entrée en franchise dans la métropole, fut le plus efficace de tous les stimulants. En une seule année les exportations doublèrent. En 1857, un décret rendu sur la proposition du maréchal Vaillant décida la construction d'un réseau de chemins de fer algériens; les travaux commencèrent en 1860. A cette date, le commerce extérieur atteignait à 157 millions. En 1861 la population européenne dépassait le chiffre de 200 000.
La présence de celte population complétait la prise de possession du pays, mais elle compliquait singulièrement le problème de l'organisation politique, beaucoup plus simple tant qu'on n'avait eu affaire qu'aux seuls indigènes. On avait pu laisser à ceux-ci, non seulement leurs coutumes et leur statut, mais tout le régime féodal ou patriarcal sous lequel ils vivaient avant la conquête, en y superposant le commandement militaire français. Il fallut créer à l'usage des Européens des juridictions et des administrations civiles. Depuis 1848, les villes elle pays colonisé formaient dans chaque province un département. Mais les territoires civils et militaires se touchaient, se pénétraient, s'enchevêtraient parfois les uns dans les autres. Généraux et préfets,
tribunaux, parquets et bureaux arabes avaient quelque peine à distinguer et à respecter les limites de leurs attributions et de leur compétence. Cependant Tautorité militaire conserva longtemps une prépondérance absolue. La constitution de 1852 avait supprimé la députation algérienne ; les conseils généraux créés sur le papier en 1848 n'avaient jamais fonctionné, les conseils municipaux institués à la même époque étaient depuis 1854 à la nomination du pouvoir exécutif. Le gouverneur général, chef de la colonie en même temps que de Tarmée, administrait comme il commandait, sans aulre contrôle que le contrôle lointain du ministre de la guerre et de Tempereur.
Le ministère de l'Algérie. — En 1858, le pays paraissant définitivement pacifié, le moment sembla venu de faire Fessai d'un aulre régime qui porterait tout son efifort sur le développement économique de TAlgérie. Le décret du 24 juin constitua un ministère de rAlgérie et des colonies, à la tète duquel était placé le prince Napoléon. Le maréchal Randon donna aussitôt sa démission. Le gouvernement général de l'Algérie fut alors supprimé; on ne laissa à Alger qu'un commandant supérieur des forces de terre et de mer. Les pouvoirs des préfets furent élargis, des conseils généraux dont les membres étaient nommés par l'empereur furent établis dans chacune des trois provinces. On se proposait « de gouverner du centre et d'administrer sur les lieux ». Mais, avec les moyens de communication dont on disposait en ce temps, l'Algérie était bien loin de Paris. Le ministre et ses collaborateurs connaissaient peu le pays; leur ardeur réformatrice se manifesta par des mesures précipitées et quelquefois malheureuses qui donnèrent lieu à des récriminations bruyantes. Le prince Napoléon très vile rebuté se retira dès le mois de mars 1859. Son successeur, Chasseloup-Laubal, administrateur distingué, signala son passage par d'utiles innovations : extension à l'Algérie du privilège et par suite des opérations du Crédit foncier, réorganisation du service des postes, emploi pour les attributions de terres domaniales du système de la vente, substitué à celui des concessions gratuites. Cependant l'antagonisme des autorités civiles et militaires ne faisait que s'accentuer; à chaque instant surgissaient des con*
flits que le ministre était souvent impuissant à trancher. Sollicité par des influences puissantes, Napoléon III se rendit en Algérie. Le 17 septembre 1860, il débarqua à Alger, le 19 il convoqua en conférence le ministre de l'Algérie, le commandant supérieur des forces de lerre et de mer, les trois généraux de division, les trois préfets. Il assista silencieusement à la discussion, puis leva la séance et repartit le jour même. Son siège élait fait. Deux mois après, un décret impérial supprimait le ministère de l'Algérie et des colonies et rétablissait le gouvernement général. On ne revint pas encore tout à fait à l'organisation d'avant 1858. A côlé du gouverneur furent placés à peu près sur le même plan le sous-gouverneur militaire, qui centralisait les affaires imligènes, et le directeur des services civils; au conseil consultatif, composé des principaux chefs de service, s'ajouta le conseil supérieur de gouvernement, où entraient des délégués des conseils généraux. Le nouveau gouverneur Pélissier déclara « que le gouvernement de l'Algérie avait une mission essentiellement civile » et « qu'il ne dévierait point de ce but entre ses mains ». Mais après sa mort, en 1864, la direction des afl*aires civiles fut supprimée; le sous-gouverneur, chargé de suppléer le gouverneur général en cas d'absence, put exercer par délégation même ses attributions civiles; les généraux de division reprirent le titre de généraux commandant la province, avec droit de contrôle sur tous les services, y compris celui des préfectures. Cette fois, la restauration du pouvoir militaire était complète.
Le royaume arabe. — Les partisans du régime civil avaient invoqué les intérêts de la colonisation, leurs adversaires se constituèrent les défenseurs des indigènes. S'il était également difficile d'appliquer aux deux populations un régime uniforme et de constituer pour chacune d'elles une administration séparée, la tâche devenait bien autrement ardue quand il s'agissait de régler leurs rapports, de concilier les intérêts, les besoins, les droits des nouveaux habitants et des anciens occupants. Pour coloniser il fallait des terres. On avait eu d'abord les domaines du beylik ou gouvernement turc, les habbous ou biens de mainmorte sur lesquels l'Etat avait mis la main. Cette
réserve s'élait bien vite épuisée. On ne pouvait la reconstituer sans toucher à la propriété indigène. Or la loi du 16 juin 1851 avait déclaré la propriété inviolable < sans distinction entre les possesseurs français ou autres ». Mais, en pays musulman, existait-il vraiment des droits de propriété, le Coran ne disait-il pas que < toute terre appartient à Dieu et au suUan son vicaire >? Les tribus avaient-elles autre chose qu'un droit de jouissance sur ces vastes étendues des terres arch, incessibles et inaliénables, qu'elles détenaient collectivement et dont elles n'exploitaient que la moindre partie? Ce droit, partout où elles n*en usaient pas, n'était-il pas par là même périmé? Ne serait-ce pas chose légitime de leur laisser seulement ce qu'elles étaient capables d'utiliser, et de leur retirer, pour le donner à d'autres qui sauraient en lirer parti, ce superflu stérile entre leurs mains? Le léger préjudice qu'elles éprouveraient serait d'ailleurs largement compensé si, dans la partie conservée, leur droit d'usage se transformait en un droit de propriété désormais intangible. Ce fut de ces idées qu'on s'inspii^ pour procéder sur différents points à des opérations de reconnaissance que suivait une sorte de partage enlre TËtat et la tribu. On appelait cela le cantonnement. Toutes les précautions qu'on y apporta n'empêchèrent pas les indigènes de se sentir lésés. Ils ne savaient pas s'ils étaient usufruitiers ou propriétaires, mais ils voyaient bien qu'on leur prenait une partie de leurs terres. Ceux mêmes qui n'élaient pas touchés se crurent menacés. Les bureaux arabes, en contact direct avec les tribus, signalèrent cet élat d'inquiétude. Ils commençaient à former dans l'armée d'Afrique une sorte de corporation avec laquelle le haut commandement était obligé de compier. Ils éclatèrent en protestations quand il fut question de généraliser le cantonnement.
Battus à Alger, ils eurent gain de cause à Paris. Le projet de décret préparé par le gouvernement de l'Algérie et déjà soumis au Conseil d'Etat fut retiré. Une lettre-manifeste, adressée par l'empereur au maréchal Pélissier, annonça l'abandon du cantonnement. Le sénatus-consulte de 1863 déclara les tribus de l'Algérie < propriétaires des territoires dont elles avaient la jouissance permanente et traditionnelle à quelque titre que ce
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fût *. € L'Algérie, avait dit l'empereur, n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. » Après son second voyage, en 1864, Napoléon III essaya d'atténuer la portée de celte grave déclaration. « Ce pays, écrivait-il au gouverneur Mac-Mahon, est à la fois un royaume arabe, une colonie européenne et un camp français. » On démentit le bruit d'une liquidation totale de la colonisation. Le « royaume arabe » n'en resta pas moins la formule de la nouvelle politique. Le sénatusconsulle de 1863 avait prescrit la délimitation du territoire des tribus, la répartition de ce territoire entre les douars, et enfin l'établissement de la propriété individuelle au profit des membres de ces douars, « partout où celte mesure serait reconnue possible et opportune j>. Les deux premières opérations s'exécutèrent, mais la troisième ne fut nulle part entamée. Comme le sénatusconsulte disposait « que la propriété individuelle qui serait établie au profit des membres des douars ne pouvait être aliénée que du jour où elle aurait été régulièrement constituée par la délivrance des titres », la masse des territoires indigènes demeurait immobilisée, les transactions foncières étaient arrêtées, la colonisation paralysée. De 18S0 à 1860 il avait été créé 85 centres avec 15 000 habitants. De 1860 à 1870 on n'installa pas plus de 4 500 colons agricoles.
Insurrection des Ouled-Sidl-Gheikh. — Depuis la grande expédition de Kabylie, nous n'avions plus eu à réprimer que quelques troubles partiels, dans l'Aurès en 1858-59, dans le Hodna en 1860. Les seules opérations de quelque importance avaient ^été dirigées contre les tribus marocaines des Angad, des Beni-Snassen et des Beni-Guil, voisins incommodes auxquels il fallait apprendre à respecter notre frontière. Dans le Sahara, Duveyrier exécutait sans être inquiété une exploration de deux ans à travers les oasis de la Tripolitaine et les parcours des Touareg, le commandant Mircher et le capitaine de Polignac allaient à Ghadamès signer avec les Touareg-Azguer la convention commerciale de 1862. La région du Sud-Ouest, de Géryville jusqu'à Ouargla, avait été érigée en grand commandement au profit des Ouled-Sidi-Cheikh, dont la clientèle religieuse s^étendait bien au delà de nos vagues frontières en pays saharien
et marocain. Nous nous étions ainsi épargné les frais d*une conquête et les embarras de l'administration directe. Mais notre tranquillité dans toute cette partie de rÂIgérie dépendait du bon vouloir d*une grande famille de marabouts. Le khalifa ou lieutenant général Si-Hamza, qui nous avait fidèlement servis, mourut subitement en 1861, au retour d'un voyage à Alger. Les malintentionnés firent courir le bruit qu'il avait été empoisonné. Son fils aîné Bou-Beker, qui le remplaça avec le titre un peu moins relevé de bach-agha, ne se montra pas moins attaché à notre cause. Ce fut lui qui, dans un raid brillamment poussé jusqu'aux grandes dunes, nous débarrassa du chérif Mobammedben-Abdallah. Mais il ne survécut que quelques mois à ce fait d'armes. Il eut pour successeur son cadet Si-Sliman, jeune homme ombrageux et hautain dont on ne sut peut-être pas assez ménager le vindicatif orgueil. Quelques froissements éprouvés dans ses rapports avec nos officiers, les excitations de son oncle Si-El-Ala le décideront à la révolte. Dès le mois de février 1864 son altitude ne laissait plus de doute. Le lieutenant-colonel Beauprêlre, un des plus vigoureux officiers des bureaux arabes, marcha vers Géryville, à la tête d'une petite colonne composée de 100 hommes d'infanterie, d'un escadron de spahis et de contingents indigènes. Le goum des Uarars fit défection. Le 8 avril, Beauprêtre, brusquement attaqué dans son camp d'Âïn-bou-Beker, non loin de Géryville, était massacré avec ses troupes, non sans avoir opposé une résistance désespérée qui coûta la vie à Si- Sliman. A cette nouvelle, les tribus douteuses se déclarèrent en masse, les montagnards du Djebel-Amour prirent les armes, le commandant supérieur de Boghar, posté en observation àTaguin, eut son avant-garde détruite et n'échappa au sort de Beauprêtre que par une retraite précipitée. Un autre fils de Si>Hamza, Si- Mohammed, reconnu comme chef suprême, appela tous les Sahariens à la guerre sainte. Pendant que nos généraux s'efforçaient de lui interdire l'accès des Hauts-Plateaux, derrière eux, en plein Tell, le marabout Si-Lazreg soulevait entre Tiaret et le Chélif la* belliqueuse tribu des Flittas. Le caravansérail de la Raouîa, sur la roule deMoslaganem, fut attaqué et brûlé avec ses défenseurs; des villages de colonisation, Ammi-Moussa et Zemmora,
furent pillés et incendiés. Les coureurs du marabout se montraient aux environs de Relizane. Le Sahara commençait à s'agiter. L'insurrection nous prenait au dépourvu. Les meilleures troupes de l'armée d'Afrique étaient au Mexique ou en Cochinchine.
Pélissier mourut au milieu de celte crise. Le sous-gouverneur Martimprey, chargé de l'intérim, agit avec vigueur. Il se borna pour le moment à contenir les insurgés du Sud et para aux dangers les plus pressants en portant contre les Flittas son principal effort. Battus dans plusieurs rencontres, découragés par la perte de leur chef Si-Lazreg, cernés par quatre colonnes, les Flittas se résignèrent à demander l'aman. Le 27 juin, tout était flni de ce côté. On ne vint pas aussi vite à bout des Sahariens. Dans la province d'Alger les généraux Youssouf et Liébert avaient tenu en respect ou ramené les hésitants, razzié les troupeaux des rebelles, obtenu de nombreuses soumissions. Mais dans la province d'Oran le général Jolivet éprouvait un échec à Aïn-Beïda; Si-El-Ala, descendant audacieusement la vallée de la Mékerra, jetait la dévastation et l'épouvante dans la plaine de Sidi-bel-Abbès. Ce fut seulement après la mort de Si-Mohammed, tué le 4 février 1865 dans un combat contre le général Deligny, que Tinsurrection entra dans sa période de décroissance. Cependant les Ouled-Sidi-Cheikh ne cessèrent pas la lutte. Pendant les années 1867 et 1868 ce fut entre eux et nous l'interminable guerre saharienne, un échange presque ininterrompu de surprises, de coups de main, de razzias, qui entretenaient Tinquiétude parmi les populations soumises. En 1869, un gros de 3 000 cavaliers et de 800 fantassins arriva jusqu'à Taguin; on les rejeta dans le désert, mais au mois de janvier 1870 une de nos tribus, les Hamyan, fut encore assaillie et pillée. Les dissidents avaient leur point d'appui au Maroc, où les trois puissantes tribus des Beni-Guil, des Ouled-Djerir et des Doui-Ménia, unies aux Ouled-Sidi-Cheikh par les liens de la clientèle religieuse, formaient avec eux une confédération antifrançaise. L'impuissance du gouvernement marocain était manifeste. Le général de Wimpfen, qui commandait alors la province d'Oran, obtint non sans peine l'autorisation d'aller
chercher nos ennemis au delà de la frontière. Avec une petite colonne de 3 000 hommes que dirigeaient sous lui les généraux de Colomb et Chanzy, il s*avança jusqu'à TOued-Guir. Les Sahariens raltendaîent de pied ferme, c Va dire au général, répondirent-ils à un marabout qui offrait de s'interposer, que nous avons compté le nombre de ses soldats et qu'il ait la sagesse de fuir au plus vite. » Le combat du 15 avril, la prise de l'oasis d'Aïn-Chaïr les rendirent plus accommodants. Ils s'engagèrent à ne plus attaquer nos tribus et à cesser de soutenir contre nous les Ouled-Sidi-Cheikh. Cette vigoureuse campagne fit sur les nomades une salutaire impression. En 1871, le Sud-Ouest ne bougea pas.
La famine de 1867. Projets de réformes. — Depuis le l"" septembre 1864, le maréchal de Mac-Mahon occupait le gouvernement général. Le débat se poursuivait toujours entre les partisans du régime civil et ceux du régime militaire. La presse locale dénonçait les abus des bureaux arabes en des polémiques passionnées dont l'écho se prolongeait dans la métropole. Avec plus de modération et d'autorité, des publîcistes instruits, Jules Duval, le docteur Warnier, exprimaient les doléances et les vœux de l'Algérie civile. L'opposition libérale fut longtemps seule à les appuyer. Mais l'opinion publique jusqu'alors indécise ou indifférente fut profondément ébranlée par les graves événements de 1867.
L'année précédente avait déjà été mauvaise. Une invasion de sauterelles s'était abattue sur les récoltes. En janvier, un tremblement de terre renversa quelques-uns des villages les plus florissants de la Mitidja. Les pluies de printemps n'arrivèrent pas, la sécheresse détruisit les céréales et les fourrages. A Tété brûlant succéda un hiver rigoureux, avec des froids intenses, des chutes de neige, des inondations. Les troupeaux périrent, les pasteurs des steppes furent frappés comme les agriculteurs du Tell, toutes les ressources manquèrent à la fois. Les indigènes ne connaissaient pas l'épargne, ils avaient perdu l'habitude d'amasser des réserves de grains dans les silos. Us furent bientôt en proie à une afl*reuse détresse. Les nomades des plateaux refluèrent sur le Tell où sévissait déjà la disette. Des
multitudes affamées se pressèrent sur les routes, à Feutrée des villages, aux portes des villes, semant partout des cadavres. A la famine s'ajouta le typhus. Malgré de généreux efforts, la charité publique et privée se trouva impuissante à soulager tant de misères. 300000 Arabes périrent. Dans une lettre émouvante où il sollicitait des secours, Tarchevêque Lavigerie révéla à la France les horreurs du fléau. Il en rendit hautement responsable l'administration des bureaux arabes. Il lui reprochait d'avoir préparé le désastre en séparant systématiquement les indigènes et les colons, en écartant les populations musulmanes du contact bienfaisant de la civilisation. C'étaient donc là les fruits de cette sollicitude tant vantée pour les intérêts du peuple arabe! L'autorité militaire con* sternée se défendait faiblement en alléguant l'extraordinaire concours de calamités qui avait déjoué toutes ses prévisions. Les esprits les plus impartiaux estimèrent que, pour prévenir le retour de pareilles catastrophes, l'unique moyen était d'activer la mise en valeur de l'Algérie et la transformation de la société indigène, enreprenant Tœuvre interrompue de la colonisation. Telles furent les conclusions auxquelles aboutit l'enquête agricole dirigée en 1868 par le comte Le Hon. Pendant la session de 1869, à l'occasion de la discussion du budget, il proposa comme premières réformes l'extension du territoire civil, l'attribution aux agents du service des finances de l'assiette et de la perception de l'impôt, l'élection des conseillers généraux, l'inamovibilité do la magistrature algérienne. La majorité du Corps législatif n'osa pas encore le suivre. Mais le gouvernement, comprenant la nécessité d'un changement de système, institua sous la présidence du maréchal Randon une commission qui devait préparer un projet de constitution algérienne. Dans un remarquable rapport, rédigé par M. Armand Béhic, elle demanda l'agrandissement du territoire civil, l'entrée au Corps législatif de députés de la colonie et surtout l'organisation d'un pouvoir autonome, « conflé à un chef indifféremment choisi dans l'ordre militaire ou dans Tordre civil )i, avec un conseil supérieur élu, qui disposerait d'un budget local c voté en Algérie par les représentants de l'Algérie ». Ce projet, mûre-
menl étudié, s'inspirait des idées les plas nettes et les plus justes, et présentait sur tous les |ioints des solutions précises. Il n*arriva même pas devant le Sénat. Le Corps législatif, séduit par Tappa. rente simplicité d'une formule vague, se prononça pour l'application à l'Algérie du régime du droit commun. Le 9 mars 1870, il adopta à l'unanimité un ordre du jour déclarant que « dans l'état actuel des choses... l'avènement du régime civil lui paraissait concilier les intérêts des Européens et des indigènes ». Le gouvernement, qui n'avait pas su prendre les devants, suivit l'impulsion qui lui était donnée. Il affranchit les préfets de leur subordination aux généraux commandant les provinces, il organisa l'élection des conseils généraux. Il annonça Tintention de réaliser, avec le concours des Chambres, des réformes plus complètes. Il n'eut pas le temps de les accomplir. Entre le régime militaire déjà condamné et le régime civil encore à naître, la catastrophe de 1870 surprit l'Algérie en pleine crise de transformation.
//. — Le Sénégal et V Ouest africain.
Le Sénégal avant Faidherbe. — Le Sénégal, réoccupé en 1817, ne se composait guère que de deux centres : Saint- Louis et Gorée, avec quelques escales de traite le long du fleuve ou sur la côte. Saint-Louis, bâti sur un îlot de sable au milieu du fleuve, n'était qu'une agglomération de cases indigènes en paille et de baraques en bois, sans rues, ni quais, ni ponts pour communiquer avec les deux rives; on y manquait de tout, même d'eau potable. L'interdiction de la traite des noirs avait fait disparaître un trafic immoral mais fructueux; en 1848, l'émancipation des esclaves porta le dernier coup aux tentatives de colonisation agricole. L'unique ressource qui subsistât était le commerce des gommes, qu'on achetait aux Maures de la rive droite pour les exporter en Europe. Encore fallait-il pour s'y livrer subir les exigences et les caprices des roitelets maures, qui s'arrogeaient le droit de permettre ou d*inierdire
les transactions, et percevaient sous le nom de coutumes des redevances en nature dont le taux variait à leur fantaisie. Pour eux comme pour leurs voisins de la rive gauche, les Ouolofs et les Toucouleurs, les Français n*étaient que des tributaires, tolérés tant qu'ils payaient. Tous les ans, un petit chef noir de nie de Sor venait, en affectant des airs de suzerain, toucher le loyer du terrain sur lequel s'élevait Saint-Louis. Le roi des Trarza annonçait qu'à la première rupture avec les blancs il irait faire son salam dans l'église de notre chef-lieu.
Faidherbe gouverneur. — Cette situation était intolérable. Les négociants de Saint-Louis et les armateurs de Bordeaux demandèrent au gouvernement d'y mettre fin en adoptant une politique plus ferme, qui sût sauvegarder la sécurité du commerce et la dignité de la France. Pour l'appliquer avec suite, il fallait un commandement durable, l'action continue d'un vrai chef. Us désignèrent eux-mêmes l'homme qui conve* nait à la tâche. C'était un simple capitaine, le directeur du génie Faidherbe. En 1854, il fut fait chef de bataillon et nommé gouverneur du Sénégal. Il avait alors trente-six ans, mais, depuis sa sortie de l'école de Metz, il avait presque toujours servi en Algérie ou aux colonies. « Le nouveau gouverneur, écrivait-il modestement plus tard, présentait l'avantage d'avoir étudié le monde musulman pendant six ans en Algérie, d'avoir été en contact avec les noirs pendant deux ans à la Guadeloupe..., et depuis deux ans qu'il était au Sénégal, d'avoir parcouru toute la colonie. » Dans la force de Tàge, en pleine possession de ses moyens physiques et de ses belles facultés, il allait apporter dans son commandement, avec l'ampleur de vues du penseur et les fécondes curiosités du savant, les qualités maîtresses de l'organisateur et de l'homme de guerre, la puissance du travail, l'activité réglée, le jugement sûr, la décision prompte, la calme intrépidité. Pour ses prédécesseurs, le Sénégal n'avait été qu'an lieu de passage; 31 gouverneurs ou intérimaires sSr étaient succédé depuis 1817. Il y resta onze ans, de 1852 à 1861, puis de 1863 à 1865, portant sans faiblir sous ce climat de feu le poids d'un labeur écrasant. Il en sortit épuisé. Ce ne fut que par des prodiges d'héroïque
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volonté qu'il put en 1870 soutenir jusqu*au bout les fatigues de la campagne de France. On sait que le glorieux général de larmée du Nord passa dans un fauteuil de paralytique les années de sa précoce vieillesse. Mais Tœuvre à laquelle il avait dévoué sa vie était accomplie. De nos misérables comptoirs du Sénégal il avait fait une colonie, Tamorce d'un grand empire dont il put voir déjà s ébaucher les contours.
Luttes contre les Maures. — Lies instructions données au nouveau gouverneur étaient très fermes, mais les moyens d*exéculion fort restreints. Trois bataillons d*infanterie, dont deux indigènes, un escadron de spahis mi-parti, deux batteries d'artillerie, telles furent les forces dont il disposa pour faire face à des adversaires médiocrement armés, mais nombreux et braves, pour conduire contre eux coup sur coup et sans reprendre haleine, tantôt dans les déserts sans eau du pays maure, tantôt dans les forêts inexplorées des rivières du sud ou les lointaines contrées du haut fleuve, malgré le climat, le manque de routes, Timmensité des distances, des campagnes où il fallait vaincre chaque jour sous peine de périr.
Nos voisins les plus proches et les plus gênants étaient les
Trarza. Maîtres des escales du bas fleuve, ils rançonnaient nos
traitants: chaque année ils passaient sur la rive gauche pour
piller les Ouolofs qui fuyaient devant eux sans oser se défendre.
Us faisaient ainsi le désert autour de Saint-Louis. Dès (855,
Faidherbe donna la chasse à leurs bandes et leur arracha le
butin qu'elles avaient amassé. En même temps il infligeait une
rude leçon aux gens du Oualo qui, nous jugeant les plus faibles,
avaient pris contre nous le parti de leurs oppresseurs. Le Oualo
se soumit. Mais le roi des Trarza, Mohammed-Habib, sommé
de renoncer aux coutumes, d'abandonner ses prétentions sur le
Oualo et de cesser ses brigandages dans le pays oualof, répondit
par un ultimatum insolent : < J'ai reçu tes conditions, disait-il,
voici les miennes : augmentation des coutumes des Trarza, des
Brakna et du Oualo, destruction immédiate de tous les forts
bâtis par les Français, défense à tout bâtiment de guerre
d'entrer dans le fleuve, établissement de coutumes nouvelles
pour prendre de l'eau et du bois à Guet-N'Dar et à Bop-N'Kior
(aux portes de Saint-Louis) ; enfin, préalablement à tout pourparlers le gouverneur Faidherbe sera renvoyé ignominieusement en France. »
Faidherbe prit résolument Toffensive. A la tête d'une colonne de 1 500 hommes, il franchit le fleuve et pénétra dans le territoire des Trarza. Ceux-ci, profitant de son absence, tentèrent une pointe sur Saint-Louis; la résistance de la tour de Leybar, défendue par un sergent et treize soldats, arrêta net leur mouvement. Sans perdre son temps à les poursuivre, Faidherbe leur interdisait les approches du fleuve, surprenait leurs campements, enlevait leurs troupeaux de bœufs. Chassés du Oualo, ils ne pouvaient plus se refaire en pillant les noirs de la rive gauche, le commerce des gommes était arrêté, les Ouolofs et les Peuls enhardis se mettaient à attaquer les caravanes qui allaient à l'approvisionnement du mil. Les Trarza ne s avouèrent pourtant pas vaincus. Soutenus par leurs congénères, les Brakna et les Douaïch, ils continuèrent encore deux ans les hostilités. Ce fut une guerre de courses et de coups de main. Nos colonnes et nos auxiliaires traversaient le fleuve et opéraient en pays ennemi de rapides razzias. De leur côté, les Maures se jetaient sur les villages soumis, enlevaient les pêcheurs ou les bergers noirs. La campagne de 1857 fut décisive. Le 13 mai, par une température de 57*» centigrades, le gouverneur surprit près du lac Cayar le prince royal Sidi et lui enleva son camp. Un fort parli de Trarza, qui s'était aventuré sur la rive gauche et avait attaqué sans succès le blockhaus de N*Der, gardé par deux soldats blancs et sept noirs, fut atteint et détruit à Langobé, au moment où il essayait de repasser le fleuve.
Les Douaïch se fatiguèrent les premiers. Dès le mois de novembre ils entrèrent en accommodement. La division se mettait parmi les Brakna. Une des plus puissantes tribus refusa de continuer la guerre et battit complètement les deux rois Brakna et Trarza qui s'étaient réunis pour punir cette défection. Au mois de mai 185S, Mohammed-Habib, à son tour, demanda la paix. Les Brakna suivirent peu après. Le commerce des gommes fut réglementé. Il devait désormais se faire
exclusivement dans les postes français, moyennant un droit d'environ 3 p. 100 perçu au profit des rois maures, mais par nous et non par eux. C'était l'abolition tant de fois réclamée des escales et des coutumes. La souveraineté de la France sur les peuples de la rive gauche était expressément reconnue par les Trarza. Tous s'engagèrent à empêcher les courses de pillage au sud du fleuve, aucun Maure ne devait plus le passer en armes sans l'autorisation du gouverneur. On eut à remanier plus tard les conventions relatives à la traite des gommes. Mais la paix ne fut plus jamais troublée de ce côté.
El-HadJ'Omar. — Bien avant que cette luUe eût pris fin, Faidherbe n'avait pas craint d'en engager une autre contre un adversaire beaucoup plus redoutable. Son infatigable activité permit de les mener de front. On opérait contre les Maures pendant la saison sèche; aussitôt que les pluies avaient ramené les hautes eaux, qui opposaient une barrière à leurs agressions, on remontait le fleuve pour aller combattre El-Hadj-Omar.
Ce n'était rien moins qu'un Abd-el-Kader noir, unToucouleur des environs de Podor, qui, depuis son retour d'un long pèlerinage à la Mecque, se posait en prophète et en saint. Fanatique doublé d'un ambitieux, il rêvait de convertir à l'islamisme tous les fétichistes d'entre Niger et Sénégal et d'entre Sénégal et Gambie, et de constituer un empire musulman dont il serait le chef. Prêcheur éloquent, thaumaturge adroit, intrépide au combat, impitoyable après la victoire, il savait éblouir ou terrifier ces peuples enfants. Quelques fusées lancées sur des villages récalcitrants leur persuadèrent qu'il avait la foudre à son service. Etabli depuis 1848 à Dinguiray, sur la frontière du Fouta-Djalon, il menait sans hâte ses préparatifs, chauffant l'enthousiasme des tribus musulmanes qui devaient lui fournir des soldats, dressant auprès de lui une élite de disciples, les talibés, dévoués jusqu'à la mort. Il avait afTeclé d'abord de ménager les blancs, faisant courir le bruit qu'il ne prêchait la guerre sainte que contre les idolâtres, envoyant demander au gouverneur Prolat de lui prêter des canons. Il était facile de prévoir qu'il se tournerait conire nous dès qu'il se sentirait assez fort, et qu'il
faudrait bientôt le combattre à outrance si nous ne voulions lui céder la place.
En 1855, après avoir ensanglanté de ses massacres le Bambouk et le Kaarla, il préluda aux hostilités en faisant piller nos traitants du haut fleuve. Il tenait prête vers les frontières du Bambouk une armée de 12 000 hommes, Peuls, Toucouleurs, Bambaras, Saracolais. Il invitait nos sujets musulmans à se détacher des infidèles. « Dieu vous défend de vous réunir à eux, il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les juifs et les chrétiens; celui qui le fera est lui-même un juif ou un chrétien. j> Ces excitations étaient entendues; il avait des partisans jusque dans Saint-Louis; les villages toucouleurs du Fouta recevaient à coups de fusil la chaloupe du gouverneur. « Notre cause était perdue, si nous ne cherchions pas à arrêter court les progrès du prophète et si nous attendions qu'il fût maître du haut fleuve pour lui résister dans le bas. »
Faidherbe agit avec sa décision habituelle. Au mois de septembre, une flottille remonta le Sénégal. Arrivée à Kayes, en aval des chutes de Félou et à plus de 1 000 kilomètres de Saint- Louis, elle débarqua des troupes, des ouvriers, des approvisionnements, des matériaux; un fort s'éleva en vingt jours sur un terrain cédé par le roi Sambala de Médine. Les ennemis d'El-Hadj-Omar reprirent aussitôt confiance. Sur toute la ligne de Bakel à Médine, ils osèrent faire tête à ses lieutenants.
Siège de Médine. — El-Hadj-Omar, occupé dans le Kaarta, différa sa vengeance. Au commencement de 1857, il revint sur le Sénégal. Le vide se faisait devant lui. 6 000 fugitifs vinrent s'entasser dans le fort de Médine et le tata de Sambala. 8 soldats blancs et 40 noirs formaient la garnison, sous le commandement de Paul Holl, un mulâtre de Saint-Louis. Le 19 avril, une femme vint l'avertir que l'ennemi approchait. Le lendemain, l'attaque commença. Trois colonnes s'élancèrent à la fois sur le fort et sur le village avec des échelles de bambou préparées pour l'escalade. Il fallut leur tuer 600 hommes pour les faire reculer. Le 11 mai, nouvelle tentative; les assaillants ont occupé un Ilot du fleuve, à 150 mètres seulement de Médine. Le
582 L'ALGÉRIE ET LES COLONIES PRANCAiSES
fort est pris à revers. Le sergent Desplat, avec 3 laptots et 8 hommes de Sambala, s'embarque sur un canot garni de bastingages en peaux de bœuf, contourne Tlle et met les Toucouleurs entre son feu et celui de la place. Bientôt la position n*est plus tenable, ils s'échappent à la nage, après avoir perdu plus de 100 des leurs. Refroidis par ces deux échecs, ne voyant pas venir le miracle qui doit leur donner la victoire, les soldats d*El'Hadj ne veulent plus remonter à Tassant. Le siège se change alors en blocus. La famine aura raison de cette opiniâtre résistance. Mais les semaines passent et Médine tient toujours. La patience du prophète est à bout. Il adresse à ses troupes une harangue enflammée, pleure la mort de ses fidèles, conjure les survivants de les venger. A ce moment arrive un renfort. Les nouveaux venus, qui n'ont pas encore vu le feu, s'offrent à marcher les premiers; toute l'armée les suit. Profitant de la nuit, ils s'avancent jusqu'au tala et en attaquent l'enceinte à coups de pioche pour y faire brèche. Mais l'alarme est donnée. Les gens de Sambala les fusillent, le fort les couvre de mitraille, ils reculent en désordre, laissant au pied du mur une jonchée de cadavres.
Le 18 juillet, on est au quatre-vingt-dix-septième jour du siège. Depuis plus d'un mois les défenseurs de Médine et les réfugiés qui s'y abritent ne se nourrissent plus que d'arachides crues. Après les vivres et le bois, les munitions vont manquer. On ne donne plus de poudre au village, dans le fort il reste deux gargousses par canon et deux cartouches par fusil. Les approches de l'ennemi arrivent à 50 mètres du fort, à 2o mètres du tata. On est à la merci du premier assaut.
Heureusement les secours arrivaient. Il avait fallu attendre la crue du fleuve, impraticable aux basses eaux. Dès qu'il commença à monter, Faidherbe partit de Saint-Louis avec les vapeurs Podor et Basilic, L'aviso Guet IVdar, envoyé en avant, s'était échoué sur les rochers pointus des Petites Cataractes, le Podor ne put les franchir, le Basilic faillit y rester. Il avait contre lui un courant de foudre, sous sa quille à peine 10 centimètres d'eau, à droite et à gauche les écueils. Vainement la machine chaufluit à toute vapeur, on ne bougeait plus. Debout
sur la passerelle avec les officiers de marine, le gouverneur déclara au commandant € qu*il fallait chercher à passer à tout prix, et que le devoir était de périr ou de sauver Médine. On surchai^ea les soupapes de sûreté et on poussa les feux. » Le bateau s'ébranla, refoula lentement le courant et passa. Il fallut encore forcer le défilé des Kippes, où le fleuve resserré coule entre des murailles rocheuses que Tennemi avait garnies de tirailleurs. Enfin Médine apparut; le drapeau tricolore flottait toujours sur les remparts, mais un silence de mort y régnait. Faidherbe, dévoré d'inquiétude, n'attend pas que son artillerie soit débarquée; il part au pas de course avec une avant-garde de volontaires noirs, bouscule les Toucouleurs qui essaient de Tarrêler et fait sa jonction avec la garnison sortie à sa rencontre. Il était temps. <c Les femmes se précipitaient sur les moindres morceaux de bois, comme si c'eût été des objets précieux, pour allumer un peu de feu et faire bouillir des racines; d'autres cueillaient et mangeaient de l'herbe crue. »
Cinq heures après, avec 380 hommes dont 50 blancs, Faidherbe mettait en pleine déroute les bandes du prophète. El- Hadj-Omar recula jusqu'au fond du Bambouk. Au printemps de 1858, il ravagea le Bondou et le Fouta, mais en évitant les postes français. En 1859, il remonta lentement vers l'est, détruisant tout sur son passage, forçant les habitants à quitter pour le suivre leurs villages incendiés. Il tenta en passant un coup de main sur Matam, mais il trouva là son ancien adversaire de Médine, Paul Holl, qui lui infligea un nouvel échec. Ce fut son dernier engagement contre nos troupes. Tout entier à la conquête des pays du Niger, il parut avoir renoncé à nous disputer le Sénégal. Dès 1860, il essayait de négocier avec nous.
Les rivières du Sud et le Gayor. — Ce péril écarté, Faidherbe put porter son attention sur la rive gauche du bas fleuve et les rivières du Sud. La rapide campagne de 1859 nous valut des traités avec le Baol, le Sin, le Saloum, entre Gorée et la Gambie. Au sud de la Gambie, les peuplades de la Casamance reconnurent la souveraineté de la France.
Il y eut un moment difficile en 1862, après le départ de Faidherbe, remplacé par le capitaine de vaisseau Jauréguiberry.
Les Toucouleurs de la rive gauche s'étaient soulevés de Podor à Bakel, coupant les communications avec le haut fleuve; en face d'eux les Maures s'agitaient; on annonçait qu'El-Hadj- Omar allait reparaître; un de ses lieutenants, Tierno-Demba, était proclamé almamy du Fouta. Jauréguiberry prit l'offensive. L'almamy fut défait près de Saldé et de Dagana. Une forte colonne, appuyée par la flottille, parcourut le Toro et le Fouta central. Le Toro fit sa soumission et reconnut la souveraineté de la France.
En juillet 1863, Faidherbe, devenu général de brigade, reprit sur sa demande le gouvernement du Sénégal. II eut aussitôt à se préoccuper de la situation du Cayor. Ce pays, situé sur le littoral, entre Saint-Louis et Gorée, était désolé par les brigandages de ses damels. Nous avions été amenés à traiter avec eux pour créer une route de terre entre Saint-Louis et Gorée, puis à intervenir pour la protéger. Le damel Madiodio que nous avions installé fut renversé. Lat-Dior, qui l'avait supplanté, agissait contre nous. Faidherbe jugea nécessaire de consolider notre ligne d'occupation par l'établissement de deux nouveaux postes, Thiès, à l'est de Rufisque, et Nguigis, sur la roule même de Saint-Louis à Gorée. Lat-Dior surprit la garnison de Nguigis, qui perdit 120 hommes dont 2 officiers. Cet échec, le plus grave que nous eussions encore éprouvé au Sénégal, fut vengé parle colonel Pinet-Laprade. Lat-Dior, complètement battu et vivement poursuivi, chercha un asile auprès du chef Maba, qui avait réussi à s'emparer du Saloum. Tous deux ensemble envahirent le Djolof et menacèrent le Cayor par l'est. Une colonne légère les tint en respect. Les hostilités furent alors interrompues par l'hivernage. Faidherbe, dont la santé était déjà perdue, dut quitter définitivement le Sénégal avant qu'elles fussent reprises. Pinet-Laprade, devenu gouverneur, traversa tout le Cayor et le Saloum et alla sur les frontières de la Gambie détruire l'armée de Maba. Mais celui-ci tint encore la campagne; nous n'en fûmes débarrassés qu'en 1867, après qu'il eut été tué dans une furieuse bataille de treize heures, livrée au roi de Sine. Dans l'intervalle, Lat-Dior avait fait sa paix avec nous. II la rompit en provoquant, d'accord avec le marabout fanatique Ahmadou-
Cheikou, un soulèvement simultané dans le Cayoretle Fouta. En 1869, il eut avec nos troupes un engagement heureux. L*escadron de spahis, abandonné devant le village de Mékhey par les volontaires noirs» fut à moitié anéanti. Lat-Dior fut battu à son tour dans plusieurs rencontres. Mais il trouvait toujours moyen de refaire ses forces. De guerre lasse, on se décida à traiter de nouveau avec lui et à le réinstaller comme damel du Gayor.
Progn^ès du Sénégal. — Depuis 1854 nous étions devenus les maîtres incontestés de toute la ligne du fleuve, depuis Saint- Louis jusqu*à Médine, de toute la route côtière de Saint-Louis à Gorée. Nous avions rejeté au Soudan El-Hadj-Omar, imposé la paix aux Maures, détruit Maba, soumis Lat-Dior. L'administration intérieure n'avait pas été moins féconde que Faction politique et militaire. Saint-Louis transformé avait maintenant des rues bien tracées, des quais en maçonnerie, des édifices publics, des ponts pour communiquer avec ses faubourgs de Guet N*dar et de Bouëtville. On avait ouvert des routes, posé des télégraphes, dressé des phares, planté des balises, créé en face de Gorée Texcellent port de Dakar. La colonie avait des casernes pour ses soldats, des hôpitaux pour ses malades, des écoles pour ses enfants, une banque, une imprimerie et jusqu'à un musée. L'école dite des otages, organisée à Saint-Louis pour recevoir des fils de chefs, dressait pour notre service de précieux auxiliaires, destinés à répandre dans l'intérieur notre langue et notre influence. La pacification presque générale, l'extension des cultures, la sécurité des transactions déterminaient un mouvement d'afTaires que l'ancien Sénégal n'avait jamais connu, même au temps de la traite des nègres. Le commerce extérieur, qui n'avait été que de 5 millions en 1825, arrivait à 40 millions en 1868, à 30 millions en 1869. La population, évaluée à 15 000 âmes en 1830, en comptait 200 000 en 1870.
Explorations. — Mais les ambitions que Faidherbe avait conçues pour la France ne se limitaient pas au Sénégal. Devançant d'un quart de siècle le grand mouvement d'expansion européenne vers le continent noir, il voulait que cette colonie devînt notre base d'opérations pour pénétrer dans l'intérieur et faire
rayonner de tous côtés sur TAfrique occidentale l'influence française. C'est dans cette pensée que furent organisées des missions chargées d*opérer la reconnaissance des pays limitrophes, d'en étudier les ressources, les forces, les routes commerciales, d'y nouer des relations, d'y conclure des traités. Déjà le mulâtre Léopold Panet était allé par l'Adrar de Chinguetti jusqu'au Maroc (1850); le lieutenant de spahis Hocquart, passant par la Casamance, la Gambie et le rio Grande, avait visité le Fouta-Djalon (1851). Faidherbe envoya le capitaine d'état-major Vincent renouveler l'exploration de l'Adrar; un noir de Saint-Louis, Bou-el-Moghdad, fit, par la voie de terre, le voyage de Saint-Louis à Mogador; l'officier indigène Alioun-Sal tenta de gagner Alger par Tombouctou; l'enseigne de vaisseau Bourrel visita le pays des Brakna; un autre marin. Mage, le pays des Douaïch; les sous4ieutenants Pascal et Lambert parcoururent, le premier le Bambouk, le second le Fouta-Djalon. En 1863, le lieutenant de vaisseau Mage et le docteur Quintin furent chargés de se rendre auprès de notre ancien ennemi El-Iladj-Omar, qui semblait disposé à négocier avec nous un traité de commerce et d'amitié. Ils devaient en même temps étudier le parcours entre nos postes du Haut-Sénégal et le Niger, en recherchant les points les plus favorables pour la création de posles espacés de trente lieues en trente lieues, qui serviraient d'entrepôt aux marchandises et de proleclion aux caravanes. Par les deux fleuves ainsi reliés pourrait s'ouvrir un jour une route commerciale, allant de Saint-Louis aux bouches du Niger après avoir traversé le Soudan. Mage et Quintin ne purent joindre El-Hadj-Omar, alors engagé contre les Peuls du Massina dans une lutte où il devait trouver la mort. Son fils Ahmadou ne leur laissa pas dépasser Ségou et les retint plus de deux ans dans une demicaptivité. Pendant ce séjour forcé, ils recueillirent d'amples renseignements sur la géographie, l'histoire, les productions, le commerce, l'élat politique du pays; ils virent de près l'armée du conquérant toucouleur, l'organisation de son empire; ils se rendirent compte des moyens qu'il avait mis en jeu, des forces dont il disposait, des résistances auxquelles il se heurtait. Dans
leur voyage d'aller par Bafoulabé, Kita, Nyamina, dans leur retour par Nioro et Koniakary, ils purent étudier un double itinéraire de Médine au Niger navigable. Us avaient éclairé la route où devaient s'élancer plus tard, pour réaliser la grande idée de Faidherbe, les explorateurs et les conquérants du Soudan.
///. — L'Indo-Chine.
Les persécutions de Tu-Duc. Expédition de Gochincliine. — Depuis la fin du xviii' siècle, les gouvernements qui s'étaient succédé en France avaient manifesté le désir et recherché les moyens de renouer dans l'Indo-Chine orientale les relations un moment établies au temps de Louis XVI entre la France et le royaume d'Annam *. Ces tentatives échouèrent toujours devant les défiances des successeurs de Gia-Long. Ils employèrent la violence pour écarter la propagande des « maîtres de religion » européens, dans laquelle ils voyaient comme le prélude de l'invasion étrangère. A plusieurs reprises le gouvernement de Louis-Philippe dut intervenir pour protéger les missionnaires.
Sous le second Empire, les événements de Chine apportèrent une confirmation décisive à l'opinion, plus d'une fois exprimée par les marins, qu'il était nécessaire d'avoir en Exlrôme-Orient un port à nous pour servir de point d'appui et de base de ravitaillement à nos escadres. Les persécutions avaient redoublé depuis l'avèjiement de Ïu-Duc (1847). La mission de M. de Monligny, chargé de réclamer la liberté de commerce, la liberté religieuse, l'installation d'un comptoir français à Hué et d'un consul à Tourane, n'oblint aucune satisfaction. Le vaisseau le Catinai avait répondu aux hostilités des mandarinsannamites en bombardant les forts de Tourane et en faisant enclouer leur artillerie par sa compagnie de débarquement (1856). Tu-Duc, plus irrité qu'intimidé, annonça dans une proclama-
i. Voir ci-dessuâ, t. X, p. 989 et suiv.
lion « que les barbares d*Europe, venus avec un navire à feu jusqu'au fort de la capitale, en étaient repartis aussitôt pour échapper par la fuite au châtiment qu'ils avaient trop bien mérité >. Les édils de mort publiés contre les chrétiens furent renouvelés. Il y eut une recrudescence de supplices. Les évoques espagnols Diaz et San Pedro eurent le même sort que les missionnaires français Schœffler et Bonnard. L'inutilité des représentations diplomatiques et des simples démonstrations navales apparaissait clairement. D'autre part, en poursuivant la réparation des violences éprouvées par nos nationaux, on pouvait saisir l'occasion de prendre pied dans la péninsule indo-chinoise. Une expédition contre l'Annam fut décidée. L'Espagne, qui avait les mêmes griefs à venger, s'y associa.
Elle se fit sans plan bien arrêté, avec une incertitude de vues et d'exécution qui faillit en compromettre le succès. La petite escadre de l'amiral Rigault de Genouilly n'eut pas de peine à enlever Tourane (1^"* septembre 1858), mais elle y demeura cinq mois immobile, attendant un soulèvement impossible des chrétiens indigènes, n'osant risquer dans une marche sur Hué son faible corps de débarquement. En février seulement elle se porta au sud, vers la Basse-Cochinchine, força l'entrée de la rivière de Saigon, écrasa les forts et la citadelle et occupa la place. Tourane et Saigon, c'étaient du moins deux positions magnifiques. Mais en Europe la guerre d'Italie allait éclater, en Asie même la guerre de Chine recommençait. L'amiral Page, qui venait de succéder à Rigault de Genouilly, reçut l'ordre d'évacuer Tourane et de rallier la flotte du Pé-tché-li en laissant une garnison à Saigon. L'effet fut désastreux. Tu-Duc triompha bruyamment : « Les voilà donc partis, ces barbares d'Occident, ces êtres malfaisants et cupides... Pirates aussi ineptes que couards, ils ont été mis en fuite par nos vaillants soldats, et se sont sauvés comme des chiens, la queue entre les jambes. » Pour en finir, il entreprit de nous chasser de Saigon. Son meilleur général, Nguyen-Tri-Phuong, vint assiéger les 800 soldats qui y avaient été laissés sous le commandement du capitaine de vaisseau d'Ariès et du colonel espagnol Palanca Guttierez.