RIVALITE DES CAROLINGIENS ET DES ROBERTIENS
Eude fut obligé de pliçr, parce qu'il avait soulevé contre lui les haines d'une aristocratie ânarchique, et parce que le prestige du nom de Charlemagne auréolait encore d'un vif éclat la pâle figure de l'enfant posthume que l'attachement de l'archevêque de Reims à la vieille dynastie suscita contre lui.
La légende odonique. — Plus tard la légende défigura ces événements. Les hommes du x** siècle, désireux de concilier les principes du loyalisme et de la légitimité avec la haute idée qu'ils fee faisaient du fils de Robert le Fort, se représentèrent Eude P' comme ayant porté la couronne en qualité de tuteur ou de régent pendant la minorité du fils de Loui^ le Bègue, et comme s'étant empressé, de la rendre *à l'enfanrroyàl lorsqu'il eut atteint l'âge de régner. — D'autre parties provinces méridionales de la Gaule, notamment l'Aquitaine, revendiquèrent, au X** siècle, le premier roi robertien comme une sorte de héros local; on crut qu'il descendait des comtes de Limoges, La vérité^rst qu'il avait eu à vaincre la résistance des seigneurs aquitains à l^es volontés, comme celle des seigneurs du Nord; mais peut-être avait-il eu la velléité de s'appuyer sur les premiers contre les seconds. Il laissa sûrement dans le Midi une profonde impression, et son effigie — le type odonique — substituée à celle des princes carolingiens, fut conservée sur les monnaies des villes de Toulouse, de Narbonne et de Maguelonne, jusqu'au xi"* siècle.
• Robert. — Le frère d'Eude P% Robert, sut attendre. Il reprit, dans les rangs de l'aristocratie territoriale, la place éminente que lui assignaient ses domaines patrimoniaux. Charles le Simple augmenta même ses domaines des grandes abbayes de Saint- Germain-des-Prés, de Saint-Denis et de Morien\^L Une charte l'appelle triniarchio, c'est-à-dire comte de troiSp^rches ; et il maria ses filles aux deux plus puissants seigneurs du Nord : Hér)bert de Vermandois, Raoul de Bourgogne. Quand Chai'les le Simple eut fatigué la patience de ses partisans (vingt ans suffirent amplement à changer les dispositions d'une f/odalité turbulente à l'égard de ce prince médiocre), Robert, appuyé sur ses deux gendres, se retrouva l'homme désigné pour la dignité suprême. Il chassa de Laon le roi carolingien
qui s*enfuit en Lorraine, et se fit courobner à Sens par l*archevèque du lieu, le 22 juin 922. Robert allait ainsi recommencer le règne d'Eude, avec quelques chances de meilleur succès» quand il fut tué, en 923, à la bataille de Soissons, gagnée du reste par les siens sur une armée de Lorrains qu*avait recrutée à grand'peine Charles le Simple.
Hugue le Grand duc des Francs. — Hugue, fils de Robert, fut un tacticien de première force au jeu de la diplomatie, bien différent de ses ancêtres, les défenseurs infatigables des trois marches. Persuadé, à ce qu'il semble, de Tinstabilité et de la van^é du titre royal, instruit du danger qu'il y avait cependant à 1 usurper brutalement, capable d'apprécier Texcellence de* la procédure cauteleuse qu'avaient employée jadis les maires du palais • d'Austrasie pour^ éliminer en douceur les derniers Mérovingiens, il thésaurisa les dignités et les fiefs; il préféra l'exercice d'un pouvoir^ occulte aux responsabilités du titre royal. Aucun Robertien n'a plus contribué ^ue lui à fonder la grandeur de sa maison : il a assuré par sa prudence, au moment critique, le salut de la récolte semée par ses ancêtres et qu'Hugue Capet devait moissonner.
A la mort du roi Robert, Hugue était encore trop jeune pour avoir une autorité personnelle. Son beau-frère Raoul fut élu roi : tant il est vrai que la dignité royale était encore, théori-quement et souvent en pratique, élective au x® siècle, suivant les vieux usages germaniques. C'est bien à tort que les chroniqueurs légitimistes ont avancé plus tard que Charles le Simple avait donné lui-même la couronne à Raoul, dont il était le parrain. Raoul régna en vertu de la désignation des grands, ^ jusqu'en 9^L Les quatorze années de son règne ne furent pas perdues i^/h^ famille robertienne : il se laissa arracher en effet par Hugue le Grand la concession du comté du Maine et d'une partie de la Picardie.
A la mort du roi Raoul, Hugue, tout-puissant, s'efTaçà de bonne grâce. Il y avait un prétendant de race carolingienne, Louis d'Outremer, fils de Charles le Simple et d'une princesse anglo-saxonne, qui avait été élevé dans l'île d'Angleterre. Ce prétendant était jeune, il avait quinze ans; Hugue le croyait
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sans doute maniable : Louis lui devrait tout. Hugue le présenta donc aux suffrages des seigneurs francs, et, après Télection, il le conduisit lui-même à Reims, pour y être oint et couronné par les mains de l'archevêque Artaud, fidèle, comme ses prédécesseurs, à la dynastie traditionnelle.
Hugue le Grand fut récompensé de sa modestie calculée par le titre de « duc des Francs », dux Francorum. Le nom de Francia était alors restreint a la partie de la Gaule située au nord de la Seine, le pays entre Seine et Loire ayant reçu désormais celui de Neustria. Or la maison robertienne, déjà maîtresse depuis près d'un siècle de la majeure partie de la Neustria^ se trouva investie par le litre de dux Francorum attribué à son chet, non pas d'une nouvelle circonscription territoriale à limites fixes, mais de l'autorité militaire dans les divers pays de la Francia. Les Robertiens furent désormais ducs dans la Francia^ comme les Agilolfing avaient été ducs en Bavière. Hugue devint, en droit, le second personnage du royaume. En fait, il était incontestablement le premier : comment comparer le suzerain de la Bourgogne, le suzerain des comtes de Champagne, de Blois, de Chartres, d'Anjou, de Sens, de Senlis, de Dreux, etc., le maître de la Neustria, le duc de la Francia, au Carolingien réduit à la possession de Laon et de ses environs?
Louis d'Outremer, cependant, n'était point le roi fainéant ^que le duc de la Francia avait rêvé de s'aSservir. Il avait du courage et une haute idée de sa dignité. Il disposait, dans la province ecclésiastique de Reims, qui confinait à l'Austrasie, berceau de sa famille, de fidélités éprouvées. Enfin, il était le beau-frère du César allemand, Otto le Grand, qui avait ressuscité le Saint-Empire romain de Charlemagne au profit de la nation germanique. Il y eut des guerres sanglantes, directes et indirectes, entre Louis d'Outremer et celui qirt avait été son grand électeur. Il fallut qu'Hugue, pour se maintenir, cultivât à son tour l'amitié des empereurs allemands.
Mais la race carolingienne était condamnée : la mort accidentelle de Louis d'Outremer, remplacé en 954 par un enfant, son fils Lolhaire, rendit tout d'un coup à Hugue le Grand la plénitude de sa prépondérance , légèrement compromise. Il
survécut deux ans à Louis d^Outremer. A son fils Hugue Capet, « esprit froid, mesuré, plein d astuce et de ressources, capable d'énei^ie et de souplesse », élevé à Técole paternelle, il laissait un héritage très vaste.
Hugue Gapet. — Cet héritage, le nouveau duc se préoccupa immédiatement de Taugmenter encore : la Bourgogne en avait été démembrée, au profit de Tun de ses frères : il se fit conférer en échange par le roi Lothaire les droits de souveraineté sur le Poitou. Un d^s derniers projets d'Hugue le Grand avait été de s'agrandir du côté du midi : Hugue Capet dirigea contre divers seigneurs d'Aquitaine des expéditions qui aboutirent à son mariage, en 967, avec Théritière Adélaïde de Poitou. En même temps, il appuyait les efforts des archevêques de Tours pour englober la Bretagne quasi indépendante dans la mouvance de leur siège métropolitain, afin d étendre indirectement son pouvoir sur la péninsule.
Quand le roi Lothaire fut arrivé à Tàge d'homme, il parut qu'il valait son père par l'énergie désespérée avec laquelle il essaya de se débattre dans le filet du Robertien. Malheureusement, il oscilla toute sa vie entre dei^x politiques contradictoires, toutes les deux avantageuses, mais entre lesquelles il aurait fallu choisir. Appauvri, réduit à la possession de quelques châteaux dans les vallées de l'Oise et de l'Aisne, Lothaire jetait, comme avaient déjà fait Louis d'Outremer et Charles le Simple, des regards de convoitise sur la fertile Lorraine. La reprendre aux rois allemands, c'était se reconstituer un domaine. Mais c'était aussi se brouiller mortellement avec les empereurs allemands, et l'amitié protectrice d'Otto P' n'étaitelle pas la meilleure sauvegarde des princes carolingiens des Francs occidentaux contre l'ambition de la famille robertiennc? Or Lothaire se laissa entraîner tour à tour à braver, en envahissant la Lorraine, la dynastie des Ottonides et a rechercher son alliance. En 978, à propos de la Lorraine, il s'aliéna Otto II, qui vint exercer des représailles presque sous les murs de Paris. Lorsqu'il essaya de se réconcilier avec le gouvernement d'Otto III, il était trop tard : Ilugue Capet, par l'intermédiaire du fameux Gerbert, qui avait été à la fois
son précepteur et celui du jeune empereur, Favait devancé; il trouva la cour d'Allemagne entièrement gagnée à la cause de son rival. En même temps il perdait son principal appui : il se brouilla à demi, dès 977, avec Tarchevèque de Reims Adalbéron qui, répudiant la ndélité proverbiale des titulaires de son siège à la maison de Charlemagne, passa au parti adverse. Vers 98i, Gerbert écrivait déjà que « Lothaire n'était roi de France que de nom et que le. roi de fait était Hugue ». — C'étaient lamilié de TAUemagne^çt le loyalismo du clergé qui avaient conservé, depuis soixante '^s, au^p'^escendants de Louis le Bègue une royauté précaire; quand ces deux choses leur manquèrent à -la fois, il fut facile de prévoir leur disparition prochaine.
La mort de Lothaire, survenue en 986, et bientôt suivie de celle de son fils Louis Y, âgé de vingt ans, marque le dénouement de la longue lutte qui avait rempli le x' siècle. < L'occasion tant attendue et préparée de si loin par la politique robertiennc s'ofTrait enfin. Le Capétien était prêt; il la saisit. »
Telle fut la lente croissance souterraine de la dynastie capétienne, avant son apparition définitive à la lumière. Si l'on en connaît mal le détail, on saisit très bien la direction générale de son évolution.
//. — Les autres grandes maisons françaises.
La lutte inégale des Roberliens et des Carolingiens a eu pour théâtre la Neustria et la Francia; mais elle a affecté, à certaines époques, d'autres régions de l'ancienne Gaule. Ces régions, Aquitaine, Bretagne, Normandie, Flandre, etc., ont eu, au X® siècle, une vie locale très intense qu'il serait bien intéressant de connaître, car c'est -alors que se sont élaborées les originalités provinciales, si énergiquement affirmées dès le siècle suivant dans les arts et les littératures locales. Le x' siècle est l'ùge de la formation des grands fiefs, Tùge où les nationalités régionales ont pris conscience d'elles-mêmes. A la vérité, les
documents de ce temps sont bien rares et bien insuffisants : il faut les extraire de chansons épiques de très basse époque S dans le..squelles ils sont étrangement corrompus, ou d annales extrêmement sèches.
Normandie. — Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin, qui a écrit, dans les premières années du xi* siècle, Thistoire des plus anciens ducs de Normandie, d'après les ré«its qui se conservaient dans la famille des RoUonides (il nous apprend lui-même qu'il a rédigé sous la dictée de son protecteur Raoul dlvri, frère du duc Richard P'), rapporte à 886 la première apparition du chef normand Hrolf ou Rollon à Tembouchure de la Seine. Les Normands avaient déjà des établissements considérables dans la région neustrienne lorsque , en 911, eut lieu entre Rollon et Charles le Simple une entrevue, i Saint-Clair-sur-Epte, où furent conclues des conventions verbales. D après Dudon, Charles le Simple aurait cédé aux hommes du Nord les terres sises entre TEpte et la mer, ierram ab Epia fluviolo ad mare. Guillaume de Jumièges est plus précis : terram rtiariliniam ab Epia fluviolo usque ad bri-. tannicos limites, depuis le cours de TEpte jusqu'aux frontières de Bretagne. Ce traité fut suivi de la conversion au christianisme de Rollon et de la plupart de ses compagnons. Mais les bandes normandes étaient organisées suivant un régime aristocratique; partout où elles se sont établies à demeure, au ix° et au x* siècle, elles ont fait prévaloir ce régime. Rollon agit à Saint-Clair moins comme maître absolu des envahisseurs (jue comme leur représentant. Duc de Normandie, il ne prit jamais de décision sans le conseil de se^jarU. Immédiatement après son baptême, il partagea les terres concédées par le roi entre les chefs de son armée, en toute propriété, sous là seule condition de Taider à la défense du pays. « Il partagea, dit Dudon, la terre au cordeau (funiculo) entre ses fidèles », probablement au moyen du tirage au sort. Un chroniqueur
1. Ajoutez que les chansons consacrées à célébrer des événements du x<> siècle ne nous sont pas toutes parvenues, même dans des rédactions remaniées. Ainsi ont été perdus les récits épiques dont GeofTroi Grisegonelle (comte d'Anjou) était devenu le héros dans l'ouest de la France, à I^occasion de la part qu*il avait prise à la guerre du roi Lothaire contre les Allemands, en 918.
nous fait savoir, au surplus, qu'il garda pour lui-même la part du lion.
La région maritime entre TEpte et le Mont Saint-Michel se trouva donc, au commencement du x® siècle, reliée au duc de Normandie par un lien de vassalité assez lâche. Elle était peuplée, ou de Scandinaves exclusivement, comme dans le Cotentin et le Bessin, ou de Scandinaves et de Gallo-Francs assujettis. A la province ainsi modifiée RoUon et ses compagnons donnèrent des lois, des lois danoises, jura patema. Ces lois sont malheureusement' perdues, mais Dudon nous a conservé le souvenir de quelques-unes de leurs dispositions, qui sont tout à fait dans Tesprit des coutumes Scandinaves, sévères protectrices de la propriété. Saxo Grammaticus raconte que le roi de Danemark Frode III le Pacifique suspendit un anneau d'or à un rocher de Norvège et que personne n'osa y toucher pendant tout son règne. Guillaume de Jumièges raconte la même chose de RoUon, qui aurait suspendu aux branches d'un chêne, sur le bord d'une route, au lieu dit de Roumare {Rollonis maré)y des anneaux d'or qui y seraient restés pendant trois années.
RoUon mourut plein de jours, en 931. Après sa mort, les ducs de Normandie se sont trouvés en relations avec leurs voisins robertiens et carolingiens, d'une part; d'autre part, ils ont gardé des relations avec les rois du Nord, danois et norvégiens. Quelle a été l'influence de ces rapports sur la formation d'un État franco-normand?
Les Normands de Normandie gardèrent fidèlement le souvenir de leur origine. « Pendant longtemps, dit la saga de saint Olaf, les ducs de Rouen, issus de Gaungu-Hrolf *, se souvinrent de leur parenté avec les chefs de la Norvège. » Durant la minorité de Richard I", Louis d'Outremer ayant essayé de mettre la main sur la Normandie, une ambassade fut envoyée par les Normands au roi de Danemark, Harold à la Dent bleue, consanguineus et pi^opinquus ducis Ricardi. Les Danois de Danemark vinrent au secours de leur colonie, battirent Louis