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RoUon le Marcheur

d'Outremer et le firent prisonnier. En 966, le duc Richard envoya de nouveau chercher des auxiliaires en Danemark, contre son ennemi Thibaut de ^Chartres. Réciproquement, quand Swegen de Danemark entreprit de venger sur los Anglo-Saxons le massacre de la Sàint-Brice, au commencement du XI* siècle, il vint à Rouen et signa avec le duc une convention stipulant que la paix régnerait à perpétuité entre les Danois et les Normands, que les Danois |>ourraient vendre librement leur butin en Normandie, et que les Danois blessés y trouve* raient assistance « comme chez eux ».

Que la Normandie du x' siècle soit restée profondément Scandinave, bien des faits concourent à lelablir. Si les colonisateurs de Tancienne Neustrie n'avaient pas fait un usage pro* longé du norois, de leur langue Scandinave, dans leur nouvelle patrie, il serait bien malaisé d'expliquer la présence, dans le dialecte normand de nos jours, d'une foule de mots d'origine noroise.

Mais ce n'est pas seulement la langue qui se maintint : les instincts aristocratiques des Scandinaves restèrent vivaces; ils s'affirmèrent dans les célèbres révoltes de 932 et de 996. — En 932, Guillaume Longue Epée s'allia avec des princes français et obtint du roi Raoul la confirmation de la Bretagne; c'en fut assez pour émouvoir les Normands, encore païens, du Dessin et du Cotentin : ils craignirent que Guillaume, leur duc, ne devînt trop puissant, et, sur les conseils d'un jarl nommé Riulf, ils résolurent d'exiger de leur duc qu'il se dépouillât de tout le pays à l'ouest de la Rislc ; de la sorte, « jwlentiores eo erimus forluna^ ille tantum nobis nomine ». C'était justement l'ancienne maxime Scandinave. Celle révolte de Riulf n'est autre chose qu'une lutte de l'ancienne aristocratie contre les premiers essais de monarchie ducale. En la réprimant, (iuillaume fonda, pour ainsi dire, le duché une seconde fois. I^a seconde insurrection, celle de 996, a un tout autre caractère, encore plus instruclif. Cette année-là, dit Guillaume de Jumièges, les paysans, rusiici unanimeSy résolurent de vivre à leur guise et de se donner des règles sur l'usage des forêts et des eaux dont, jusqu'alors, aucune loi ne les avait privés. Quelques

historiens voient dans ces rustici des Danois; c'étaient plutôt, pour la plupart, des Gallo-Francs, et leur révolte doit sans doute être considérée comme un indice de la tyrannie toute féodale que les seigneurs normands, à la fin du x® siècle, faisaient peser sur leurs sujets.

La province fut donc profondément normannisée. De bonne heure, cependant, des influences venues de France travaillé^ rent à franciser la Normandie Scandinave, et ce sont les princes de la famille de RoUon qui en furent les plus efficaces propagateurs. Leur cour fut le foyer et le centre de Timitation romanofrançaise, qui devait un jour préparer les voies à la fusion du duché avec le domaine royal des C£q)étiens. Rollon et Guillaume Longue Epée furent constamment fidèles à Charles le Simple et au roi Raoul. Richard Sans Peur fut un allié très sûr des ducs de France, y compris Hugue Capet. Tous aspiraient évidemment à augmenter leur pouvoir sur leurs hommes, à ne yplus régner à la manière précaire des chefs du Nord. Bien que la chronique française de Richer, en 996, traite encore dédaigneusement Richard P*" de chef des pirates {Obiit Ricardus piratorum dux), il est avéré que ce Richard fit de son mieux pour être un duc à la française, grand prolecteur des églises, toujours favorable aux autorités monarchiques. Des successeurs immédiats de Richard P% Tun, Richard II le Bon (mort en 1027), fut un personnage tout à fait ecclésiastique; Taulre, Robert le Diable (mort en 1035), est resté le type légendaire du prince aventureux et magnifique. — « 0 France, s'écrie Dudon à la fin de son livre, tu étais accablée, gisante à terre... Voici venir à toi, du Danemark, une race nouvelle... Une alliance est conclue; paix entre elle et toi. Cette race portera jusqu'au ciel, ton nom et ton empire. » \

Bretagne. — Dès 843, les Normands avaient paru sur les côtes de Bretagne, et, à la fin du ix® siècle, ils avaient conquis les terres qui s'éludent entre la Loire et le Blavet. Le comte de Vannes, Alain, surnommé Alain le Grand à cause de ses victoires sur les pirates, assura, il est vrai, quinze ans de tranquillité à la province; mais en 907, après sa mort, les Normands reparurent, plus terribles que jamais. A Saint-Clair-

sur-Epte, RoIIon ayant demandé, en même temps que des terres à coloniser, des terres à piller provisoirement, jusqu'à ce que les champs du nouveau duché de Normandie fussent remis en culture {terram unde possit vivere, regnum unde conducat sibi cibum et vestitum)^ Charles le Simple, s'il faut en croire Dudon, lui proposa la Flandre; mais Rollon refusa « parce qu'il y avait là trop de marais » (j)rœ paludum impeditione). c Alors le roi lui conféra la Bretagne, qui était sur les confins du pays précédemment accordé. » Les ducs de Normandie acquirent donc à Saint-Glair-sur-Epte des droits vagues et provisoires, à faire valoir à la pointe de Tépée. Les Bretons, incapables, cette fois, de résister, se soumirent ou émigrèrent. Les pauvres subirent le joug de seigneurs normands : quelques-unes des plus illustres familles de la Haute- Bretagne descendent de ces seigneurs normands du x« siècle. Les chefs bretons et les moines s'en allèrent : quelques-uns retournèrent en Angleterre, d'où leurs pères étaient venus jadis. D'autres s'enfuirent en France, en Bourgogne, en Aquitaine, emportant avec eux leurs richesses et les reliques des saints. C'est pour cela que les reliques des saints bretons ne sont pas toutes conservées en Bretagne : le corps de saint Magloire fut alors transporté à Paris; celui de saint Guénolé à Montreuil-sur-Mer ; celui de saint Samson à Orléans.

Les Normands furent les maîtres de la Bretagne pendant vingt-cinq ans; il semblait que la province ne dût plus être désormais qu'une annexe du duché voisin de Normandie. Mais cela n'arriva pas, grâce à l'énergie des Bretons. En 938, un petit-fils d'Alain le Grand, qui s'appelait aussi Alain, Alain à la Barbe torte, revint d'Angleterre en Armorique. Il chassa les étrangers, que le peuple breton et gallo-romain n'avait pas cessé de haïr, releva les églises abattues, restaura les cultures. Les exilés furent rappelés. Alain Barbe torte fut acclame comme libérateur, à la fois par les Breto^et par les Gallo- Romains de la péninsule. Il fonda ainsi, sur les ruines des anciens royaumes bretons de Domnonée, Cornouailles el Bro-Waroch, un duché de Bretagne où l'antique rivalité des Bretons et des Gallo-Romains n'exista plus. Ce duché comprit.

outre la Bretagne bretonnante, toutes les conquêtes de Noménoé : Rennes, Nantes et le pays de Retz au delà de la Loire. Au régime cellique de la tribu succéda le régime du fief; il y eut désormais en Bretagne toute une hiérarchie de comtes et de seigneurs, de suzerains et de vassaux. La Bretagne, après l'expulsion des Normands , sous Alain Barbe torte (mort on 952) et ses successeurs, s'organisa en Etat féodal.

Flandre et Vermandois. — Les Normands s'établirent de bonne heure à poste fixe aux bouches de TEscaut. Leurs invasions dévastatrices .eurent, dans la région flamande comme dans toutes les autres, des conséquences très importantes. D'abord, elles favorisèrent la formation des agglomérations urbaines. Pour se défendre, on se mit à réparer les anciennes fortifications romaines; on en construisit de plus vastes. La communauté du danger fédéra les habitants, et, derrière les murailles relevées par leurs mains, les transforma en citoyens; elle retrempa leur énergie et leur donna le goût de l'union. En second lieu, les continuelles attaques des Normands permi- . rent à la féodalité de s'organiser rapidement. Féodalité veut dire destruction du pouvoir central et hiérarchie; or les rois, s'étant montrés inhabiles à repousser les Normands, se trouvèrent déchus par là même; et, quant à la hiérarchie, elle s'établit naturellement, les seigneurs les moins puissants se recommandant aux plus forts pour la défense commune. Contre les envahisseurs, le plus riche des seigneurs fut le chef indiqué de tous les autres. Et c'est ainsi que se sont créées les grandes maisons féodales de France, dont les fondateurs, au ix** et au x« siècle, ont tous été des héros de la lutte nationale contre les Normands. Tel fut Robert le Fort en Neustrie ; tel Alain de Bretagne; tel Baudouin Bras de fer, le premier des comtes de Flandre. Sous Charles le Chauve (dont il enleva et épousa la fille Judith), Baudouin Bras de fer créa une marche héréditaire de Flandre contre les Normands de l'Escaut, en même temps que Robert le Fort créait une marche contre les Normands de la Loire.

L'histoire de la marche de Flandre au x' siècle est des plus obscures et des plus sanglantes. Depuis l'avènement du premier

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Robertien, la France du Nord a été déchirée par de continuelles guerres féodales. Les adversaires en présence s*allient, se brouillent, se raccommodent, se battent, se groupent, d'une année à Tautre, de vingt façons différentes; l'empereur germanique et le roi de France, carolingien ou robertien, sont appelés constamment au secours de Tun ou de Tautrc des combattants : le comte de Flandre, le duc de Normandie, le comte de Ponthieu, le comte de Yermandois, les barons de Basse-Lorraine. Brochant sur le tout, les Barbares, dont les incursions meurtrières ne s'arrêtent point : les Normands d'abord; puis, quand le torrent Scandinave est à sec, les Hongrois. L'Artois était généralement le terrain où tous ces ennemis vidaient leurs querelles; dans le courant du x° siècle, il fut saccagé plus de trente fois de fond en comble^

Rappelons brièvement quelques épisodes. Le comte de Flandre, Baudouin le Chauve, qui avait pris ce surnom, malgré sa florissante chevelure, pour rappeler qu'il descendait de Charles le Chauve, s'unit au roi de Germanie et à Herbert dé Yermandois pour opposer le jeune Charles le Simple au roi Euoe. Après l'avènement de Charles le Simple, comme le nouveau roi suivait en tout les conseils de l'archevôque de Reims, allié d'Herbert de Yermandois, le comte de Flandre, jaloux, se rapprocha de Robert, frère du défunt roi Eude, et lit assassiner l'archevêque. Voilà Charles le Simple isolé; il s'adressa aux Normands, et l'épée de Rollon, après le traité de Saint-Clairsur-Epte, tint les Flamands en respect. Baudouin le Chauve mourut en 918. — Ce fut une autre histoire sous son fils et successeur Arnulf. Lorsque Charles le Simple fut menacé par les Robertiens, alliés à Herbert H de Yermandois, Arnulf unit ses forces à celles des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient le malheureux fils de Louis le Bègue. — Sous Raoul, le Yermandois qui tient Charles le Simple enfermé dans un de ses donjons, et la Flandre sont d'accord ; leur ennemi commun, cette fois, c'est le duc de Normandie qui s'avance jusqu'à Arras, tandis qu'un Normand nommé Sigfried enlève la sœur du comte Arnulf, se fixe à Guines, et y fonde un nouvel Etat féodal normand. — Nouvelles scènes sous Louis d'Outremer.

Cette fois, le comte de Flandre, toujours eni bons termes avec le duc de France, avec le royal Carolingien et avec le Vermandois, dépouille Théritier du comté de Montreuil de son héritage. Celui-ci s adresse au duc de Normandie, Guillaume Longue Épée. Guillaume est vainqueur, mais en 943, pendant une entrevue, il est assassiné par les émissaires du comte de Flandre.

Prenons, au lieu de continuer cette fatigante énumération, un exemple : Tépisode célébré dans la belle chanson de geste qui est intitulée Raoul de Cambrai. Voici l'analyse de ce poème : — Le comte Raoul Taillefer, à qui le roi de France avait, en récompense de ses services, concédé le fief de Cambrai et donné sa sœur en mariage, est mort, laissant sa femme grosse d'un fils, qui sera Raoul de Cambrai, le héros de la chanson. Le roi, sur Tavis de ses barons, s'avise de donner le Cambrésis à un nommé Gibouin, au détriment de son neveu, l'héritier légitime. Devem majeur, Raoul, excité par son oncle Guerri d'Arras, réclame hautement sa terre au roi. Celui-ci répond qu'il ne peut en dépouiller Gibouin qu'il en a investi : « Empereur, dLt alors Raoul, la terre du père doit revenir au fils; je serais blâmé de tous si je subissais plus longtemps la honte de voir ma terre occupée par un autre. 9 Là-dessus, le roi promet à Raoul de lui accorder, en compensation, la première terre qui deviendra vacante. Quarante otages garantissent cette promesse. — Un an après, le comte Herbert de Yermandois vient à mourir. Raoul demande l'exécution de sa promesse au roi, qui hésite. Car le comte Herbert a laissé quatre fils, vaillants chevaliers; il serait injuste de déshériter quatre personnes pour l'avantage d'une seule. Le roi cède enfin, a charge pour Raoul de conquérir son nouveau fief. Celui-ci, malgré les conseils de son écuyer Bernier, entre sur les terres de Yermandois, brûle le monastère d'Origny, où la mère de Bernier périt. Querelle à ce sujet entre Raoul et Bernier, qui passe dans le camp des quatre frères de Yermandois. Combat. Raoul est tué par Bernier dans une mêlée. — Quelques années se passent. Gautier, neveu de Raoul, reprend la suite de ses affaires. Guerri d'Arras l'arme chevalier, et la guerre recommence. Elle

est indécise. Peu après, à la Pentecôte, le roi mande ses barons à sa cour. Guerri et Gautier, Bemier et son père se trouvent réunis à la table royale; une bataille s'engage entre eux. Le roi veut que les blessés soient soignés dans son palais, mais il a le tort de les mettre trop près les uns des autres, dans la même salle, et ils continuent à s'invectiver. Cependant, la veuve de Raoul, dame Aalais, arrive aussi à la cour du roi son frère. En apercevant Dernier, meurtrier de son mari, elle saisit un levier pour len assommer. Bernier saute du lit et implore à genoux le pardon de la dame qui, touchée, finit par Taccorder. La paix est rétablie, au grand désappointement du roi, contre qui Guerri se répand en plaintes amères, laccusant d'avoir été, à cause de son Gibouin, l'auteur premier de la guerre. Le roi choisit ce moment pour dire qu'il disposera aussi de la terre de Vermandois, à la mort du possesseur actuel. Ledit possesseur proteste; la querelle s'envenime; les barons se jettent sur le roi, qui est blessé dans la lutte. Us se retirent en mettant le feu à la cité de Paris, et chacun retourne en son pays, tandis que le roi mande ses hommes pour tirer vengeance de ceux qui l'ont insulté.

Cette histoire, pleine de détails qui peignent d'une manière très frappante les mœurs et les hommes du x'' siècle, n'est point du tout imaginaire. « En 943, dit le chroniqueur Flodoard. mourut le comte Herbert de Vermandois. Ses fils l'ensevelirent à Saint-Quentin et, apprenant que Raoul, fils de Raoul de Gouy, venait pour attaquer les domaines de leur père, ils l'attaquèrent et le mirent à mort, ce qui affligea fort le roi Louis (Louis d'Outremer). » Ce Raoul, de Gouy en Camb'résis, le Raoul Taillefer de la chanson, était mort lui-même en 926, après avoir aidé le comte Arnulf de Flandre contre les Normands appelés par Charles le Simple. Ce Raoul de Gouy avait épousé réellement Aalais, l'une des nombreuses filles de Charles le Simple, •sœur par conséquent de Louis d'Outremer. Guerri le Sor (le Blond) n'est pas non plus un être de raison : un Guerri, allié .de Raoul, filsd'Aalais, était seigneur de Chimay, entre les deux 'H-elpes. Il n'est |)as jusqu'aux personnages épisodiques de la

chanson qui ne se retrouvent exactement dans Thistoire réelle. Il est donc avéré que le poème sur Raoul de Cambrai raconte, en somme, des événements qui se sont à peu près passés comme il les décrit. Et c'est là une conclusion qui a son prix, car Raoul de Cambrai devient aussitôt le tableau le plus vivant qu'on puisse désirer de la vie féodale aux frontières de Flandre, ^ vers le milieu du x° siècle.

Au cours de ces guerres perpétuelles, la féodalité locale se fortifia. Si le comte de Flandre était indépendant du roi de France, le comte de Cambrai, ceux de Guines, de Sàint-Pol, de Boulogne le devinrent également du comte de Flandre. Le morcellement s'accrut, la hiérarchie se relâcha : ce fut Tàge d'or des guerres privées. « Nous arrivâmes, dit le biographede saint Ursmar, près de Stateseele, en un endroit où les discordes étaient si profondes qu'il n'y avait point de gens qui n'eussent à pleurer un père, un frère ou un fils. Les prêtres chargés des saintes reliques furent obligés de se dérober par la fuite à la fureur de ces hommes féroces. »

Lorraine. -^ La Lorraine, à la fin du ix' siècle, n'avait ni limite, ni nom particulier; elle était sans unité d'aucun genre, bilingue, à cheval sur les vallées divei^entes de la Moselle et de la Meuse. Elle aurait pu s'appeler le pays des Francs, mais ce nom avait été usurpé à l'ouest par la Francia autour de Paris, en Allemagne par la Franconie. Elle en fut réduite à emprunter son nom à un accident dynastique : Lorraine, Loihor ringta, ancien royaume de Lothaire. Avec ce nom factice et des limites vagues, l'ancienne Austrasie ou Lorraine fut.constituée en duché (ducatus) quand la dissolution de l'Empire carolingien fut devenue définitive par la déposition de Charles le Gros, en 888. Après le « roi » Zweiitibold, le comte Rainierdes Ardennes fut « duc » ou « marquis p de Lorraine. Il eut pour successeur, vers 916, son fils aîné, Giselbert.

Ce ducatus eut, .au x* siècle, un sort assez misérable.^ D'abord, ; il fut atrocement ravagé par les plus redoutables et les plus destructeurs des Barbares, les Hongrois. Ils y firent, de 897 à 936, six invasions successives. En second lieu, il oscilla douloureusement entre la France et la Ger-

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manie *. Les ducs Rainier et Giselbert, aussi bien que les grands évêques de la Meuse et de la Moselle, semblèrent plutôt favorables amx prétentions des Carolingiens de France. Charles le Simple et Louis d'Outremer trouvèrent en Giselbert un allié solide contre les rois d'Allemagne. On put croire un moment que la Lorraine serait, de son propre gré, rattachée à la Francia occidentalis , Mais Textrème faiblesse des successeurs de Charles le Simple, la grandeur des rois de Germanie de la dynastie saxonne en décidèrent autrement. En 939, Giselbert, qui venait d'appuyer une expédition de Louis d'Outremer en Alsace, fut tué par Otto P' dans une bataille livrée entre Lorrains et Saxons sur les bords du Rhin. Cette date est décisive^ car, à partir de la défaite de Giselbert, il y eut une saute de vent. Evêques et seigneurs s'orientèrent décidément du côté de l'Allemagne. Et Lothaire de France, s'il avait été sage, aurait renoncé à l'espoir de redorer son patrimoine par l'acquisition du duché.

Otto le Grand, vainqueur de Giselbert, conféra la dignité de duc en Lorraine à son frère Bruno, archevêque de Cologne, qui présida en quelque sorte à une dissolution méthodique du duché. La « période ducale » de l'histoire d'Allemagne n'a pas duré très longtemps. Le duché était, en somme, une forme réduite du royaume; il avait quelque unité, et le progrès du régime féodal était dans le sens du morcellement indéfini. Le ducalus de Giselbert fut partagé en deux par Bruno : Haute-Lorraine ou Lorraine mosellane, d'une part; Basse-Lorraine ou Brabant, de l'autre. Chacun de ces deux duchés s'est lui-même subdivisé par la suite : chacun d'eux a été disloqué par une vigoureuse végétation féodale. En Lorraine mosellane a toujours subsisté un duchéy qui a gardé et perpétué le nom de Lorraine; mais les trois villes impériales de Toul, Metz et Verdun furent independantes.de ce duché. En Basse-Lorraine, le titre ducal eut encore une moindre fortune. Les ducè du Xm* siècle y avaient quantité d'égaux : évèques-princes de Liège, d'Utrechf, comtes de Luxembourg, comtes de Namur, de Hainaut, do

i. Voir au chapitre suiyant.

Clèves, de Juliers, de Hollande, sans parler d'une foule énorme de petits seigneurs de la région de TEifel, qui prétendaient à Yimmédiateté *.

Rien de plus aride que cette histoire lorraine du x* siècle. Les Lorrains ne paraissent avoir gardé aucun souvenir précis^ ou légendaire des circonstances qui ont accompagné la lutte mémorable de Giselbert et d'Otto et la dissolution du duché. Nous avons bien un cycle de chansons de geste, intitulé les LorrainSj qui ne comprend pas moins de cinq grands poèmes : Hervi, Gariiiy Girberi, Anséis et Yon^ mais ces poèmes sont tous consacrés à décrire les épisodes d'une lutte fabuleuse entre plusieurs générations de Lorrains et de Bordelais (!). On n'a pas réussi, jusqu'à présent, à trouver à cette immense composition, la plus historique d'allures de toutes les chansons qui nous ont été conservées, le moindre fondement dans Thistoire réelle. Peut-être fait-elle allusion à des événements dont la chronique ne nous a pas transmis le plus faible écho; peut-être est-elle aussi imaginaire que l'histoire des aventures de ce Mosellanus, prince troyen, cousin de Francien, fils d'Hector, qui aurait donné son nom à la Lorraine mosellane.

Catiampagne. — Nous avons une excellente chronique de l'église de Reims, rédigée au x' siècle avec beaucoup de critique, chose rare, par le chanoine Flodoard, archiviste de la cathédrale métropolitaine. Flodoard a exposé mieux que personne le rôle des archevêques dans la lutte séculaire des derniers Carolingiens contre les partisans syndiqués de la maison robertîenne : de l'archevêque Foulque, qui fut assassiné en 900 par un fidèle de Robert; de l'archevêque Hérivée, qui délivra, en 920, Charles le Simple des mains du même Robert; de l'archevêque Artaud, le ministre de Louis d'Outremer, qui souffrit pour lui l'exil et la persécution. Les désordres causés par tant de guerres suscitèrent en Champagne une féodalité drue et serrée. L'évêque de Chàlons devint comte de la ville, en 963; l'évoque Anségise essaya d'en faire autant à Troyes, en 968. c Tout est plein de violences, disait Hérivée au concile de

i. Wimmédiatelé consislAÏi h ne dépendre que de Tempereur ou du roi, sans intermédiaire.

Trosly; on n'écoute plus que la voix de son ambition. Le fort opprime le faible, et les hommes ressemblent aux poissons qui s'avalent les uns les autres. 9

Bourgogne. — Les Carolingiens du ix^ siècle avaient créé des ducs dans la Bourgogne, en deçà de la Saône, pour les y représenter, combattre les Normands, les écumeurs de frontière, et les brigandages des grands. Le plus ancien duc ou marquis carolingien de Bourgogne qui soit mentionné Test en 877 : il s'appelait Richard le Justicier, et il était comte d'Autun. Il est resté célèbre dans la tradition populaire comme vainqueur des Normands, comme frère de Boso , le fondateur du royaume de Provence, beau-frère de Rodolphe I", roi de la Transjurane, et père de ce Raoul qui fut élu et sacré roi de France après Charles le Simple. — Richard fut le fondateur d'une première maison ducale, bien qu'il n'ait jamais prétendu, ni lui ni ses descendants, avoir acquis la dignité ducale à titre héréditaire. Pendant plus d'un siècle, à partir de Richard le Justicier, les ducs de Bourgogne demandèrent une nomination nouvelle du roi à chaque génération.

Aquitaine et Languedoc. — Les provinces méridionales de l'ancienne Gaulé, Aquitaine, Languedoc, vallée du Rhône, ne gardèrent point leur unité au moment de la dissolution de l'empire carolingien. Elles se réduisirent en une poussière de seigneuries indépendantes. — Quand le royaume d'Aquitaine fut aboli, en 877, il n'était plus qu'un nom. Il s'était émietté en comtés à peine reliés les uns aux autres par une hiérarchie nominale. Le titre de duc d'Aquitaine, qui persista, ne conférait au x° siècle aucune autorité réelle sur les principautés de la Gascogne, de l'Auvergne, de la Marche, du Limousin, etc. Comme le titre môme de roi de France, il n'acquit de valeur que quand il échut à de puissants propriétaires fonciers, capables de le faire respecter. Le roi Eude en investit d'abord Guillaume le Pieux, comte d'Auvergne, du Velay et du Berry. Il fut légué, en 928, par le neveu de ce Guillaume à Ebles, comte de Poitiers, qui en fut dépouillé par le roi Raoul au profil de Raymond Pons, comte de Toulouse. Puis Louis d'Outremer, en 951, le restitua à Guillaume Tête (Tétoupes^ héritier d'Ebles.

Tète d'étoupes, ainsi surnommé à cause de son abondante chevelure blonde, fonda la seconde maison ducale d*Aquilaine; des héritages avaient confondu dans sa maison les comtés d'Auvergne, de Poitou, du Limousin; il fut la tige de Tillustre lignée des Guilhem , dont le dixième eut pour unique héritière cette fameuse Eléonore, successivement mariée à la France et à TAngleterre, à Louis VII et à Henri IL — La féodalité languedocienne fut aussi, à Torigine, une a^lomération de petits princes indépendants, et aucun vestige de lantique unité de la Septimanie ne fut conservé, même sous forme de titre honorifîque. Mais une tendance se manifesta de bonne heure, comme en Aquitaine, à rattacher les seigneuries de médiocre étendue aux domaines de la plus puissante des maisons locales. Ce fut la maison des comtes de Toulouse que le hasard chargea d'opérer ainsi, par voie d'héritage et par la force, une sorte de centralisation monarchique. Le comte Eude de Toulouse, déjà maître d'un beau patrimoine héréditaire, acquit par mariage les comtés d'Albi et de Nîmes; à la mort de Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine (918), il recueillit dans la succession vacante le marquisat de Gothie, grâce à la bienveillance de Charles le Simple, à la cause duquel il se montfa toujours fort attaché. Cent ans se passèrent toutefois sans que la grandeur des comtes de Toulouse s'établît sur une base solide, tant à cause de partages malencontreux qu'à cause d'une rivalité opiniâtre avec là grande maison voisine des comtes de Barcelone. Les comtes de Toulouse n'eurent accompli leur œuvre historique — la réunion sous une môme suzeraineté de tous les pays qui s'étendent des Alpes à la rivière de Gimone — qu'au début du xn' siècle.

La vallée du Rhône. — La vallée du Rhône eut, pendant la lutte des derniers Carolingiens contre les Robertiens, des destinées tr%iques. Elle fut envahie par les Hongrois, colonisée par les Maures ou Arabes, délivrée par des héros, comme l'évèque Isarn de Grenoble et Guillaume d'Orange, lequel a contribué, avec d'autres personnages historiques du nom de Guillaume, à constituer la grande figure légendaire du « Guillaume au court nez » des chansons de geste du moyen âge.

Mais, depuis le traité de Verdun, la vallée du Rhône n*appartenait plus au royaume de France : on trouvera ailleurs Thistoire des royaumes de Bourgogne et du royaume d'Arles. Qu'il suffise de dire ici que le royaume de Bourgogne transjuraney qui s*étendait dans la Suisse actuelle, fut fondé, suivant la tradition, par le comte Welf, beau-père de Charles le Chauve; et que le royaume de Bourgogne cisjurane, dont Vienne était la capitale, passa des mains de Boso et de son (ils Louis TAveugle à un certain comte Hugue, de la race carolingienne. Cet Qugue, qui rêvait de se créer un royaume en Italie, abandonna, en 933 la plus grande partie de ses Etats du Rhône à Rodolphe II, roi de Bourgogne transjurane, afin d'avoir les mains libres de ce côté-ci des Alpes. Ainsi fut constitué, en 933, le nouveau royaume de Bourgogne ou royaume d'Arles (Franche- Comté, Savoie, Lyonnais, Dauphiné, Vivarais, Comlat, Provence, moitié occidentale de la Suisse), sur lequel régnèrent, au x** et au xi^ siècle, Conrad le Pacifique et Rodolphe III le Fainéant. A la mort de Rodolphe III, en 1032, le diadème des rois burgondes et la lance de saint Maurice, jmlladium du royaume de Bourgogne, devaient passer à Conrad II, roi de Germanie et empereur. •

///. — Les quatre premiers Capétiens.

Carolingiens et Robertlens en 987. — Une coïncidence vraiment extraordinaire de circonstances favorables facilita, au dernier moment, le passage de la seconde dynastie à la troisième. La situation de la famille royale était déplorable. La veuve de Lolhaire, la reine Emma, accusée de relations adultères avec Tévôque de Laon, se trouvait en mSivaise intelligence avec le dernier survivant de la race de Charlemagnc, Charles, duc de Basse-Lorraine. Celui-ci, vassal d'Otto III, aussi Allemand que Français, était le seul qui pût revendiquer rhérilage laissé par son neveu, Louis V. Un pareil prétendant ne devait guère compter réunir sur son nom les suf-

frages des quelques seigneurs particulièrement dévoués à la dynastie légitime. En réalité, le parti Garolingicn n'avait plus de chef. Le seul personnage, intelligent et actif, qui aurait pu prolonger quelque temps la résistance et qui y réussit en effet un peu plus tard, était un bâtard de Lothaire, Arnoul, prêtre de Laon et chancelier sous les deux derniers rois. Mais Hugue Gapetavait su, au moment opportun, lemettre dans ses intérêts, de même qu'il s'était concilié la reine Emma.

Le parti carolingien était absolument dénué de ressources matérielles, puisque le domaine royal ne se composait plus que de la cité de Laon et de quelques villes éparses dans les bassins de rOise et de l'Aisne. Il ne comptait plus au dehors aucun allié. L'empereur allemand, plusieurs fois combattu par les derniers descendants de Charlemagne, ne se croyait nullement intéressé à leur tendre la main dans cette suprême conjoncture. D'autre part, le clergé français avait, en majorité, abandonné une dynastie qui ne possédait plus ni force militaire pour secourir l'Eglise^ contre les violences féodales, ni domaines à distribuer aux évêchés et aux monastères. Il ne restait donc aux Carolingiens que le souvenir d'un passé glorieux et l'attachement du peuple à la famille de Charlemagne. Ce souvenir s'affaiblissait de plus en plus. Le sentiment de la légitimité n'avait pas empêché l'aristocratie d'enlever déjà trois fois la couronne aux petits-neveux du grand empereur, pour la donnera des familles féodales.

Hugue Capet, esprit froid, mesuré, réfléchi, plein de ressources et d'astuce, capable d'énei^ie et de souplesse, avait bien le caractère qu'il fallait à un fondateur de dynastie. Il disposait d'une puissance territoriale et militaire encore assez imposante, malgré les efforts des comtes placés sous son commandement, pour ^' immédiatiser et conquérir l'indépendance. Son frère Henri était duc de Bourgogne ; les ducs de Normandie et d'Aquitaine étaient ses beaux-frères ; des liens de parenté lui rattachaient la maison deVermandois. L'archevêque de Reims, Adalbéron, et Gerbert étaient gagnés à sa cause. La plupart des grandes abbayes et des plus influentes, enrichies par lui ou ses prédécesseurs, lui étaient toutes dévouées. Le peuple

même ne pouvait manquer d*6tre sympathique au descendant de Robert et d'Eude, ces héros de la guerre normande. Tout concourait à assurer Télévation du personnage qui, en fait, se trouvait être le véritable représentant de la nation des Francs occidentaux.

Élection de Hugue Gapet : caractère de la nouvelle monarchie. — Les évèques de France, dirigés par Adalbéron, engagèrent donc les seigneurs à se réunir pour choisir entre Charles de Lorraine et son redoutable concurrent. L'assemblée électorale se tint à Sentis. < Nous n'ignorons pas, dit Tarchevêque de Reims, que Charles a des partisans : ils prétendent que le trône lui appartient par droit de naissance. Si Ton pose ainsi la question, nous répondrons que le trône ne sacquiert pas par droit héréditaire ; on ne doit y élever que celui qui se distingue non seulement par la noblesse de sa naissance, mais par la sagesse de son esprit. » Après avoir démontré que Charles de Lorraine s'était rendu indigne de la dignité royale, l'archevêque conclut en s'écriant : « Couronnez donc le duc : c'est le plus illustre de tous par ses exploits, sa noblesse, ses troupes. En lui, non seulement l'Etat, mais tous les intérêts particuliers trouveront un défenseur. » Elu par un vote unanime, Hugue Capet fut couronné « en qualité de roi des Gaulois, des Bretons, des Danois (Normands), des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Vascons ».

C'est ainsi que la royauté des Francs occidentaux, celle qui commandait aux pays placés entre la Meuse et l'Océan, fut transportée à une nouvelle dynastie. Bien des raisons expliquaient ce fait capital : l'irrésistible expansion de la féodalité, qui avait fait la puissance de la maison capétienne ; les services que cette maison avait rendus en combattant les Normands ; la position centrale de son fief; mais surtout l'intime liaison de Hugue Capet avec les dignitaires influents de l'Eglise. La France achevait aussi par là de se séparer du corps germanique. Le royaume d'Occident arrivait à une indépendance nationale plus complète, par l'avènement d'une dynastie qui avait ses racines dans le sol.

Le pouvoir conféré au premier Capétien n'était pas d'ailleurs

une institution nouvelle : c'était Tancienne royauté des Francs Je rOuest, reposant avant tout sur Tadhésion des évèques et du clergé régulier, la monarchie romaine et ecclésiastique fondée par Clovis et renforcée par Charlemagne. Hugue Capet et ses successeurs, sacrés par TEglise, se sont considérés dès le début comme les héritiers légitimes des deux dynasties franques qui avaient précédé la leur, comme les continuateurs de leur politique et les exécuteurs de leurs décrets. Telle était la manière de voir du clergé, le véritable auteur des événements de 987, le patron et le soutien de cette nouvelle dynastie. Ainsi pensaient aussi les pauvres habitants des campagnes et des villes, pour qui le roi était toujours le souverain absolu, chargé par Dieu de distribuer la justice, tenu de protéger le faible contre la tyrannie du puissant. Mais le monde féodal, composé de* tous les seigneurs, grands et petits, dont la concession bénéiiciaire ou l'usurpation avait fait autant de souverains, concevait d'une façon toute différente la royauté créée à Sentis. Aux yeux des ducs et des comtes, ce roi, qu'ils avaient accepté de la main de l'archevêque de Reims, n'était que le suzerain élu et électif, un supérieur hiérarchique, placé comme les autres dans la société féodale et soumis à ses lois. En fait, il n'était que l'égal des plus puissants d'entre eux; et même cette égalité de force n'existera plus au milieu du xi** siècle. En droit, il ne pouvait exiger de ses vassaux que les services résultant de l'hommé^e et de la fidélité; il devait s'abstenir de troubler Tordre de choses qui tendait invinciblement à s'établir,- soit en s'opposant à la transmission héréditaire des lîefs, soit en s'immisçant dans les relations des feudataires avec leurs hommes, ce qui était attentatoire à la hiérarchie sociale.

Ces deux conceptions contraires, toutes deux légitimes et logiques, nous donnent la clef des événements politiques qui composent au moyen âge la trame de l'histoire de la troisième monarchie et l'explication des progrès immenses qu'elle a su réaliser. Le Capétien s'est approprié l'une et l'autre conception. Il a exploité l'absolutisme d'origine romaine et sacerdotale, que lui attribuait l'idée ecclésiastique et populaire, en même temps que la haute suzeraineté dont l'investissait la théorie féodale.

Il a tiré ae ces deux situations, avec une énergie persévérante et une rigueur de déduction impitoyable, tout ce qu*elles pouvaient contenir d'avantageux pour le développement de son autorité morale, de son action politique, de sa puissance matérielle. Il est arrivé par là, en moins de trots siècles, à recouvrer les droits de VÉtat et à reconstituer le domaine public ^ c'est à-dire à rétablir, à son profit, Tunité politique et territoriale que la féodalité avait brisée. Cette œuvre gigantesque ne s*est point accomplie sans traverses.

lia transmission du pouvoir royal : la « famille » royale; les grands offlclers. — Ce qui manquait surtout à la monarchie fondée en 987, c'était une constitution fixe pour la transmission du pouvoir royal. Elle était à la fois élective et * héréditaire. Dès la première année du règne de son chef, la dynastie nouvelle marqua sa volonté bien arrêtée de se perpétuer par l'hérédité. Hugue Capet fit couronner son fils de son vivant : utile précaution, qui devint traditionnelle dans sa famille. Mais la cérémonie du sacre était toujours accompagnée d'une élection faite par les grands du royaume, et la féodalité ne manqua pas une seule occasion d'entraver le droit de succession. Les résistances et les rébellions éclataient à l'époque des avènements, et surtout pendant les minorités. Le principe d'hérédité finit cependant par prévaloir. La dynastie capétienne eft la chance singulière de ne jamais manquer d'héritier mâle et direct, pendant une période de plus de trois cents ans.

Les parents immédiats du prince participaient à Tautorité souveraine, dans une mesure que déterminaient leur proximité du trône et le degré de confiance que leur témoignait le chef de la maison. Deux personnes, parmi les membres de la famille royale, occupaient une situation privilégiée : la reine et l'hétier présomptif associé à la couronne. Tous deux en efiFôt avaient reçu, par la cérémonie de l'onction et du couronnement, le caractère sacré qui s'attachait à la personne royale et la capacité morale nécessaire pour jouir des prérogatives inhérentes à la souveraineté.

La famille royale, dans l'acception la plus générale que les textes donnent à ce mot, comprenait, outre les parents du sou-

verain, les officiers de condition diverse qui constituaient la haute et la basse domesticité de sa maison. Dès leur avènement, les Capétiens apparaissent entourés des mêmes dignitaires et des mêmes serviteurs que les rois des deux dynasties précédentes. Les grands officiers, sénéchal, chancelier, bouteiller, connétable, chambrier, sont à la fois les serviteurs personnels du roi et les agents principaux de son administration centrale. Ils tiennent donc une place importante dans l'organisation de la monarchie. Ce qui rend leur histoire particulièrement intéressante, c'est que souvent ils ont occupé cette place malgré le roi et contre lui. Ils ont fait ombrage aux Capétiens, en se considérant comme investis féodalement de la propriété de leurs chaînes et en suivant constamment la tendance qui les portait à y maintenir leur famille par droit d'hérédité. Cette prétention rencontra, de la part de l'autorité royale, une résistance qui devint plus vive à mesure que celle-ci se sentait plus forte et mieux soutenue par l'opinion. La tactique suivie par les Capétiens du xu® siècle à l'égard des grands offices fut toute simple : elle consista à en faire des fonctions purement honorifiques, ou même à les laisser vacantes, et à donner le pouvoir effectif, l'influence réelle, aux officiers inférieurs placés sous les ordres des grands dignitaires et qui, ne faisant point partie de la haute société féodale, ne pouvaient inquiéter la royauté.

L'autorité dans le palais appartint ainsi aux obscurs chaiftbellans et aux humbles clercs de la chapelle, qui, n'existant que par le roi et attendant tout de sa bienveillance, ne pouvaient être que les exécuteurs dociles de ses volontés et les défenseurs toujours fidèles de ses intérêts. -

Les palatins et les assemblées royales. — Les membres de la famille royale et les officiers de la couronne ne constituaient pas seuls l'entourage immédiat et régulier du souverain. Avec eux siégeaient au palais un certain nombre de laïques et de clercs, dépourvus souvent de titre officiel, qui aidaient à l'expédition, des affaires courantes et formaient aussi le conseil ordinaire de la royauté. Ce conseil des palatins, dont l'importance s'accrut en raison même des progrès de l'autorité centrale, était un des rouages essentiels du gouvernement

capétien. La distinction entre ces conseillers permanents et les nobles, laïques ou ecclésiastiques, qui venaient, de temps à autre, assister le souverain et prendre leur part du pouvoir législatif, est difficile à établir au xi*" siècle. Mais, dès le début du siècle suivant, se dessine un mouvement très accusé de concentration des pouvoirs entre les mains des palatins proprement dits. Les quatre premiers Capétiens sont moins maîtres de leur palais que leurs successeurs du xu° siècle. Ils apparaissent entourés d'une brillante et nombreuse cour de vassaux à qui sont dévolus les grands et les petits offices de la maison royale, mais qui, pour cette raison, ne se montrent ni plus dociles ni plus obéissants dans leurs rapports avec le souverain. Avec les rois du xu' siècle apparaît nettement la tendance qui caractérise tous les pouvoirs absolus : employer exclusivement des hommes de petite naissance, instruments obscurs, mais solides et maniables, d'un gouvernement qui se concentre et se fortifie.

Les assemblées solennelles de prélats et de hauts barons, qui se réunissaient autour du roi, lors des grandes fêtes religieuses et toutes les fois que Tautorité souveraine les convoquait, ne formaient pas, à vrai dire, un corps politique. Elles ne possédaient ni le droit d'initiative, ni le droit de suffrage régulier. Le roi lés consultait, requérait leur approbation, mais la résolution définitive dépendait toujours de lui seul. Quand il craighait de n'être pas approuvé, il s'abstenait de consulter le corps féodal et ne s'adressait qu'à ses curialesK Cette consultation limitée devint de plus en plus la règle. Une évolution pacifique, pour nous facile à suivre, enleva peu à peu aux assemblées royales non seulement les procès, le pouvoir judiciaire, mais encore la plus grande partie des affaires administratives et politiques. Tout le pouvoir réel fut aux palatins. L'assemblée des grands ne fit plus guère qu'enregistrer les résolutions du conseil royal et les fortifier d'une sanction qui, à la rigueur, n'était même pas indispensable.

Les hauts feudatalres et le clergé. — Les premiers Capétiens ne trouvaient donc que pour une très faible part dans

i. A peu près synonyme de palalins.

la haute féodalité les appuis politiques et les ressourcés matérielles nécessaires au maintien comme au développement de leur monarchie. En réalité, les grands vassaux n'étaient pas plus étroitement attachés à la royauté par Tobligàtion du service militaire que par celle du service de cour et par Thommage. Le roi ne pouvait guère recourir utilement, suivant le droit des fiefs, qu*à la clientèle immédiate des comtés dont il était le propriétaire. Encore fallut-il d'énei^ques et persévérants efforts pour que les châtelains du domaine, réduits à Tobéissance, fussent par suite obligés d'observer strictement les lois qui régissaient la condition des vassaux. Les propriétaires des grands fiefs échappaient encore à peu près complètement à l'action du pouvoir central. Le vrai soutien, la vraie base de la monarchie nouvelle' se trouvent dans la société ecclésiastique.

Les évoques et les abbés ne doivent pas être considérés seulement comme des vassaux immédiats de la couronne. Ils ont avec le souverain des attaches bien autrement sérieuses et solides que les liens féodaux. Ce sont les agents, les auxiliaires, les associés du roi dans la grande lutte soutenue au nom de l'idée de centralisation et d'unité contre les éléments d'indépendance et d'anarchie qui sont le fond même de la féodalité. Les prélats remplissent les assemblées solennelles ou restreintes sur lesquelles s'appuie le roi pour administrer et rendre la justice : ils en sont les membres les plus nombreux, les plus assidus et les plus actifs. C'est chez eux que la dynastie va chercher la plupart des auxiliaires intimes et les directeurs de son gouvernement intérieur comme de sa politique étrangère. L'Église fournit au roi l'argent dont il a besoin; elle lui procure même les ressources militaires que la féodalité lui refuse eu ne lui accorde qu'avec parcimonie et comme à regret. Le pouvoir des premiers Capétiens a pour fondement essentiel, non des relations précaires avec la féodalité qui est leur ennemie, mais leur autorité sur le clergé, qui les soutient a condition d'être soutenu par eux.

Le domaine royal. — Pendant la majeure partie du XI* siècle, la famille régnante se montra beaucoup plus soucieuse de retenir et d'exercer les prérogatives générales dont

Histoire .0 An tRALc. I. 33

nu LE A0YÂ.IIME DE FRANCK

avaient jooi les CaroliagiefM que d'assurer son autorité réelle dans les limites du patrimoîne héréditaire. Elle a laissé s*accomplir autour d'elle, jusque dans ses résultats extrêmes, TœuTre de dissolution et d'usurpation qui était fai conséquence même du triomphe de la féodalité. Non seulement Hugue Capet et ses successeurs n'ont pa ccHMenrer les propriétés et les palais royaux 'possédés par les derniers Carolingiens dans les pays éloignés de la France proprement dite, mats les domaines étendus que leur avaient légués leurs propres aieux^ les ducs de France, semblèrent se fondre entre leurs mains. Les libéralités faites aux monastères et les bénéfices accordés aux soldats diminuaient singulièrement le nombre de leurs propriétés directes. L'usurpation lente et silencieuse des officiers locaux acheva de les faire disparaître. On a cependant exagéré en montrant les premiers Capétiens réduits aux cinq villes de Paris, Etampes, Orléans, Senlis et Melun. Ils avaient des palais à Laon, à Soissons, à Âuxerre, à Sens, des possessions en Picardie, en Champagne, en Bourgogne, en Berri et jusqu'en Auvergne; un port de mer à Montreuil en Ponthieu. Le doehé de Bourgogne resta même pendant quelque temps sous leur dbmination directe. On a exagéré aussi l'inertie de ces premiers souverains. La nullité traditionnelle qu'on leur attribue tient en partie à l'ignorance même des historiens;

Hugue Capet (987-996). — Le règne du fondateur de la dynastie est mal connu; msûs le peu qu'on en sait prouve que, dès son avènement, il fut reconnu par un grand nombre de seigneurs de la France méridionale et de la Boui^ogne, et qu'il s'efforça, comme l'avaient fait les derniers Carolingiens, de rattacher au pouvoir central les parties du territoire national qui tendaient à s'y soustraire et a s'isoler. Ce qui le préoccupa surtout, ce fut de conserver sur l'archevêché de Reims un pouvoir continu, immédiat et incontesté. L'histoire de ses rapports avec l'église rémoise est le point central où vinrent aboutir tous les événements importants de son règne. Il sut arracher la France du nord-est aux derniers représentants de la famille carolingienne, en introduisant Gerbert a Reims, et repousser les prétentions de la papauté, derrière laquelle se trouvait

Tempire aUemand. Sa politique, conforme à Tintérèt national, parvint à faire cesser Fespëce d'hégémonie exercée par la dynastie des Otto sur le royaume de Charles le Chauve, et à rendre encore plus complètf^ une séparation que les différences ' de langage et de mœurs avaient déjà en grande partie eÏÏectuée.

Robert n (996-1031). — Une taille haute, le dos un peu voûté, un nez large et allongé, le regard doux, la l^ouche aimable et toujours prête « à donner le baiser de paix », des cheveux lisses et une barbe bien soignée, tel est, au physique, le portrait du roi Robert. Au moral, un esprit aimable, poli et enjoué, et un certain degré d'instruction. Les historiens n'ont vu en lui que le prince thaumaturge, moine et chantre d'église, faible pour tous et surtout pour sa femme, comme nous la dépeint Helgaud. Mais de récents travaux nous obligent à dire, avec Richer, qu'il excellait aussi dans les choses de la guerre et ne manquait pas d'activité. On a quelque peu calomnié un prince qui conquit le duché de Bourgogne, assiégea Bourges et Sens, mit tout en œuvre pour s'emparer de Meaux et de Troycs, alla deux fois à Rome, une fois dans le midi de la France, guerroya en Lorraine pour arracher ce duché à l'Allemagne, agrandit le domaine royal du comté de Sens, d'Autun, de Dijon, de Montreuil et de Dreux. La preuve que cette couronne capétienne conservait encore au dehors un certain prestige, c'est qu'en 1024 Robert aurait pu, s'il l'eût voulu, se faire nommer roi d'Italie par les seigneurs lombards, qui cherchaient un successeur à Ardouin et ne voulaient pas de l'Allemand Conrad IL

Henri I" (1031-1060). — C'est peut-être sous le règne d'Henri I" que le domaine et l'autorité des Capétiens furent réduits à leur minimum. La maison de Blois reprit le Sénonais; le duché de Bourgogne, que le nouveau roi dut céder à son frère Robert, échappait pour longtemps à la royauté. Et cependant Henri V^ était loin d'être un personnage méprisable. Les chroniques sont unanimes à rendre témoignage de son activité et de sa bravoure. Son règne ne fut qu'une série continue d'expéditions, de petits combats et de sièges où Ton vit l'infatigable Capétien se défendre comme il put contre les deux puis-

santés ligues féodales dont les possessions enserraient et étouffaient son étroit domaine : celle des comtes de Blois et celle des ducs de Normandie.

La grande affaire de la vie de Henri P' fut sa lutte contre les Normands. L alliance établie depuis près d*un siècle entre les duca de France et les successeurs de Rollon avait duré plus qu'on ne devait s'y attendre. La richesse et la prospérité du duché normand, sa population dense et belliqueuse, étaient autant d'objets de crainte pour la dynastie parisienne. Ce fîef, aussi important qu'un royaume et plus indépendant que toute autre région vassale, fermait aux Capétiens l'entrée de leur propre rivière et les emprisonnait dans des provinces sans issue. Toutes ces causes réunies amenèrent, vers le milieu du xf siècle, un revirement complet dans la conduite du roi à l'égard de la Normandie. Henri I" engagea résolument la lutte; malheureusement il avait affaire au futur conquérant de l'Angleterre. Guillaume le Bâtard lui infligea les deux sanglantes défaites de Mortemer (1054) et de Varaville (1058). Le roi de France dut s'avouer vaincu. Il n'en avait pas moins combattu avec une persévérance et un courage dont l'exemple ne sera pas perdu pour ses successeurs.

Philippe F' (1060-1108). — La plupart des historiens ont porté sur Philippe I" et son administration un jugement d'une extrême sévérité. On s'est accoutumé à ne voir en lui que le personnage glouton, débauché et paresseux, ravisseur de femmes et voleur de grand chemin, dont parlent les écrivains religieux et les lettres de Grégoire VII. Mais n'oublions pas que les chroniqueurs contemporains ont apprécié son caractère et ses actes sous l'empire des rancunes que nourrissait contre lui la société ecclésiastique, indignée de sa longue résistance aux anathèmes pontiflcaux et du despotisme irrévérencieux avec lequel il traitait le clei^é national. L'inertie et la somnolence qu'on lui reproche pour les dernières années de son règne trouvent en partie leur excuse dans une obésité précoce et presque monstrueuse, maladie dont hérita Louis VI. Quoi qu'il en soit, l'histoire impartiale est obligée de constater que, pendant les trente-cinq années qui précédèrent

LES QUATRE PREMIERS CAPÉTIENS 5i7

le xu* siècle, Philippe se montra, comme homme politique et même comme chef d armée, beaucoup plus actif que ne ladmet la tradition. Rappelons, entre autres faits, son expédition de Flandre en 1071, contre Robert le Frison; sa marche sur Corbic, en 1074; sa venue en Poitou, en 1076; la guerre qu'il alla faire cette môme année en Bretagne, contre Guillaume le Conquérant* ; ses luttes contre Etienne, comte de Blois, Hugue de Dariimarlin, Simon de Valois, Hugue du Puise t; ses combats fréquents dans le Vexin, contre les Normands.

Ce gros homme sensuel, à Tesprit rai.:eur, à la parole mordante, était un prince intelligent, pratique et doué d'un certain sens politique. On la surtout accusé d'indolence parce qu'il ne prit point part à la première croisade : mais, à ne considérer que les intérêts véritables du pouvoir royal, il faudrait plutôt lui en savoir gré. Son opposition à la réforme propagée par les papes et adoptée par une partie de l'épiscopat français s'explique par l'idée assez juste que le triomphe des doctrines réformistes tendait fatalement à annihiler le pouvoir exercé par les royautés sur les seigneurs ecclésiastiques, pour y substituer l'omnipotence de la cour de Rome et des légats. D'autre part, le fils de Henri !•% fidèle à la tradition paternelle, ne cessa, avec raison, de considérer la puissance normande comme sa plus redoutable ennemie. Il n'était point responsable du tort que porta à la dynastie capétienne la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume, puisque cette conquête eut lieu pendant sa minorité. Jusqu'à son dernier jour, il resta l'ennemi déclaré du nouvel Etat anglo-normand. Il donna à ses successeurs l'exemple de cette tactique, qui consistait à tenir séparée autant que possible la Normandie de l'Angleterre et à favoriser les querelles intestines dans la famille du Conquérant. Enfin il est le premier roi capétien qui, frappé de l'insuffisance des ressources matérielles dont disposait la royauté, ait recherché, de propos délibéré et par système, tous les moyens propres à les accroître. Grâce à lui, une partie du Vexin et du Vermandois, le Gàtinais, Bourges et Dun-lé-Roi vinrent s'ajouter au domaine royal.

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