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LA ROYAUTÉ DAHS LA MAJSM DE SAXE

Henri I^; la lotte contre les Hcnrigrols. — Henri, qu'on s'est habitué à appeler rOiseleor \ rencoatrait les mêmes difficultés intérieures et extérieures que ses prédécesseurs^ mais il disposait de forces plus grandes. Reconnu roi à Fritzlar par le^ Saxons et les Francs, il avait chance de s'imposer aux autres tribus. C'était affaire de décisien. Il se met aussitôt à rœuvre, marche sur rAiamanie dont le duc, Burefaard, nose même pas résister (919). Il passe de là en Bavière, où le due Arnulf, après «voir essayé de tenir dans Raiisbonne, est obligé de se soumettre (920 ou 921). Alors, maître de la situation, il se préoccupe de se fortifier à Textérieur. Dans une entrevue à Bonn (921), il se lie par serment avec Charles le Simple; puis, profitant des troubles de la France occidentale, il intervient en Lorraine à partir de 923; le seigneur intrigant et habile qui dominait dans ce pays, Giselbert, lui prête serment et épouse sa fille Gerberge (928).

Du côté de Test, le royaume germanique était toujours ouvert aux invasions. Les Hongrois venaient d'assiéger le monastère de Saint-Gall, près du lac de Constance. Le chroniqueur du couvent, Ekkekard, dépeint leur terrible tactique : ils arrivent par bandes isolées qui se cachent dans les forêts, fondent à Timproviste sur les villes, les monastères, les villages ; « la fumée et le ciel rougi par la flamme des incendies signalent seuls leur présence ». Pour délivrer* la Germanie de ce fléau il faut un énergique effort, il faut surtout décider les Allemands à lutter contre un ennemi qu'ils s'habituent à ne plus oser combattre. Afin de les y préparer, Henri, en 924, conclut une paix de neuf ans avec les Hongrois; puis il s'attache à réorganiser et à discipliner les forces de l'Allemagne. Dans la Saxe, encore à demi sauvage, dont les villages aux maisons éparses rappellent la Germanie de Tacite, il fonde des forts, des villes comme Quedlimbourg, Mersebourg. Dans les champs voisins des villes, « sur neuf paysans propriétaires et assujettis au service militaire, un fut astreint à habiter la

1. Diaprés une légende, qui se rencontre pour la première fois dans des annales du milieu du xii^ siècle, les envoyés qui lui apportaient les insignes royaux Tauraient trouvé occupé à préparer des pièges pour les oiseaux.

ville, afin d'y construire des habitations pour les huit autres, d'y recevoir et d'y emmagasiner le tiers de toutes les récoltes; les huit autres semaient, moissonnaient pour lui et serraient sa part des récoltes. Toutes les assemblées, tous les festins devaient avoir lieu dans les villes, qu'on travaillait à bâtir nuit et jour. Ainsi on apprenait pendant la paix ce qu'on aurait à faire contre Tennemi, en cas de besoin. En dehors des villes, on n'élevait point de murs ou ils étaient sans importance. » (Widukind.) Tous les moyens paraissent bons : dans la banlieue de Mersebourg, Henri établit une foule de brigands, de voleurs, auxquels il fait grâce.

Tels sont les éléments de son armée. A mesure qu'elle se forme et se discipline, il l'exerce. Tantôt il marche contre les Slaves au delà de l'Elbe; tantôt il pénètre en Bohême et force le duc Venceslas à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut. Enfin, en 933, quand les neuf ans de paix se sont écoulés, il déclare la guerre. Les Hongrois se jettent sur la Saxe, mais cette fois ils se heurtent à une résistance patiemment préparée et subissent deux grandes défaites qui, pour quelque temps, délivrent l'Allemagne. D'après l'Italien Liutprand, on place souvent à Mersebourg la bataille où Henri lui-même fut vainqueur; mais ce renseignement ne se retrouve pas dans les chroniqueurs allemands, mieux informés, et Widukind indique Riade sur l'Unstrut.

Trois ans après (juillet 936), Henri mourait, après avoir désigné son fils Otto comme son successeur. Vers la fin de sa vie, vainqueur des peuples qui menaçaient l'Allemagne, il aurait voulu, s'il faut en croire Widukind, partir pour Rome. Songeait-il à l'Empire, comme l'ont cru quelques historiens allemands? L'hypothèse est douteuse et, jusque-là du moins, jamais roi germain n'eut l'esprit plus net, plus pratique, moins accessible aux rêves de dominations lointaines et de couronnes dangereuses. Sage, avisé, il avait reconstitué l'Allemagne avec méthode, ne se hasardant pas dans des entreprises trop multiples, n'abordant que les unes après les autres les diverses parties de son œuvre, sachant attendre, même pendant de longues années, l'heure favorable à chacun de ses projets. D faut

remarquer qu'il n*était arrivé à ce résultat qu'en laissant une très large part d'autonomie aux Etats dont elle se composait et qui formaient plutôt une sorte de confédération.

Otto r*^ : les luttes intérieures. — Sous Otto P% la maison de Saxe atteint à lapogée de sa gloire; sous lui aussi se prépare sa décadence. Ce règne, si long et si plein d'événements, se divise d'ailleurs en quelques parties bien déterminées : luttes à l'intérieur pour défendre la royauté; luttes sur les frontières pour défendre l'Allemagne; luttes en Italie pour rétablir l'Empire.

Le jeune roi est sacré à Aix-la-Chapelle, dans la basilique de Gharlemagne : ainsi, dès le premier jour du règne, parait se manifester le désir, qui de plus en plus y dominera, de se rattacher aux souvenirs carolingiens. L'historien Widukind, qui a longuement décrit la cérémonie du sacre, ne mentionne que la participation des Francs et des Saxons; ce sont eux qui, par leur union récente, constituent vraiment le nouveau royaume; les autres peuples ne sont représentés que par leurs ducs. Au lendemain du sacre, se manifestent les difficultés : discordes dans la famille saxonne, discordes avec les ducs i peu près indépendants, et ces deux causes de désorganisation s'unissent contre le jeune roi.

Henri l" n'avait point observé le vieux principe germanique des partages, et cependant Otto avait deux frères également jaloux de son pouvoir : l'un, Tancmar, était son aîné, mais bâtard; l'autre, Henri, était plus jeune que lui; mais, né après l'avènement de son père à la royauté, il prétendait avoir plus de droits à la couronne qu'Otto qui était né avant. Henri avait des partisans, et la veuve de Henri F% Mathilde, si célèbre par sa piété et sa sagesse, était pour lui. En face du jeune roi, s'agitent les ducs de Bavière, de Franconie, de Lorraine; il les traite avec hauteur et achève de les irriter. Alors comn>ence une lutte qui, à travers bien des épisodes, se prolonge jusqu'en 941. Tancmar est tué à Ehresbourg, dans une église (938). Henri s'allie contre son frère avec Eberhard de Franconie et Giselbert de Lorraine. Le roi est partout victorieux des rebelles : en Bavière, les fils d'Arnulf sont battus et

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dépouillés de leur duché; Eberhard de Franconîe et Giselbert de Lorraine sont attaqués à Timproviste près du Rhin : le premier est égorgé, le second, en fuyant, se noie dans le fleuv*^ (939). Otto est maître de la Lorraine. Enfin une dernière tentative de Henri échoue : en 941, exploitant le mécontentement des soldats que fatiguaient des expéditions continuelles contre les Slaves, il veut profiter des fêtes de Pâques pour égoi^er le roi. Ce complot est déjoué. Aux fêtes de Noël, une réconciliation définitive a lieu, à Francfort, entre les deux frères, et bientôt après Tentente se rétablit aussi entre Otto et sa mère Mathilde. Ainsi Otto triomphe, et dès lors il s*attache à abattre ces puissantes familles ducales, toujours avides d'indépendance, toujours prêtes à la révolte, qui ont grandi au commencement du X* siècle. Si les ducs, lors de son couronnement, lui ont promis fidélité et secours contre ses ennemis, il sait ce que valent de pareils serments. En Bavière, il établit un frère d*Arnulf, Berthold, qui lui est dévoué, et, plus tard, il donne le duché à son propre frère, Henri, désormais fidèle (947), H marie sa fille Ida à Conrad, auquel il donne la Franconie, mais sans laisser se reconstituer Tancien duché. Il marie une autre de ses filles, Liutgarde, à Conrad le Rouge, qu'il pourvoit de la Lorraine (944). Son fils Liudolf épouse (947) la fille unique du duc de Souabe, Hermann, et devient duc en 950. Otto confie l'administration de la Saxe à deux de ses fidèles, Hermann Billung et Gero. Ainsi la maison saxonne, par ses membres ou ses adhérents, se trouve à la tête de tous les États de TAIlemagne. L'administration intérieure d'Otto a le même caractère : point de lois, point de capitulaires nombreux émanant de lui; assisté de parents et d'amis, il gouverne son royaume comme un chef de famille. Cette politique, il l'étend même à l'extérieur, dans les Etats issus de l'empire carolingien. En France, les deux acharnés rivaux, le Carolingien Louis IV et le Robertien' Hugue le Grand, sont tous deux ses beaux-frères et recherchent à l'envi son appui. Aussi le voit-on envahir la France, intervenir dans ses affaires. Il fait en faveur de Louis une grande expédition, s'empare de Reims, de Laon, qu*il restitue au roi de France, pousse jusqu'en Normandie (946).

En 948, un synode réuni à Ingelheim, et auquel assistaient les deux rois et un légat du pape, excommunie les ennemis du Carolingien de France. De même, Otto prend sous sa protection Conrad le Pacifique, le jeune roi d'Arles. Dès la première partie de son règne, il apparaît comme le roi des rois; en 949, lorsqu*il célèbre la Pâques à Aix-la-Chapelle, on voit autour de lui des ambassadeurs de Byzance, dltalie, d'Angleterre : les temps de Charlemagne semblent revenus. La haute taille d'Otto, ses yeux étincelants, sa figure imposante et colorée, sa longue barbe, Tair d'autorité qui s'accuse jusque dans ses gestes, tout en lui frappe les contemporains et impose le respect. \Les luttes contre les Hongrois et les Slaves : nouvelles marches; nouveaux évôchés. — Cependant, vers "^*est, Slaves et Hongrois, repoussés par Henri P', débordent 'de nouveau sur la Germanie. Les Hongrois avaient recommencé leurs ravages en 937. Repoussés par Otto, ils s'étaient jetés sur la France, ils avaient poussé jusqu'à l'Aquitaine et ils étaient revenus par l'Italie, pillant jusqu'à Bénévent et à la cdte deNaples. En 944, les Bavarois leur infligèrent une grande défaite à Wels. Plus lard, le frère du roi, Henri, devenu duc de Bavière, lutta vaillamment contre eux; de 947 à 950, il les poursuivit jusqu'en Italie et s'empara d'Aquilée. La lutte qui éclate entre Otto, d'une part, son fils Liudolf et son gendre Conrad, de l'autre, les encourage à envahir encore l'Allemagne (954). Cette fois Otto lui-même remporte, sur les bords du Lech, à Augsbourg (10 août 955), une grande victoire qui fait pendant à celle que son père avait remportée vingt-deux ans plus tôt. Ce fut la fin des grandes invasions hongroises.

Contre les Slaves, sur les bords de l'Oder et de l'Elbe, la lutte est incessante et terrible. Au sud, Henri de Bavière, au nord, les margraves Gero et Hermann Billung conquièrent pas à pas le terrain, massacrant sans pitié, puis, dans le pays gagné, établissant des colons allemands. Parfois aussi le roi luimême dirige une expédition : en 950, il pénètre en Bohème, force le roi Boleslav à reconnaître sa suzeraineté et place le pays sous la surveillance de la Bavière. En 955, les Slaves ayant essayé de profiter des invasions hongroises, il les bat

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sur les bords de la Rechnitz. Contre cette race ennemie, il organise des inarches nouvelles, destinées à la tenir en bride. Dans le nord de la Saxe, c'est Hermann Billung qui s'oppose aux Obotrites et notamment aux Vagriens ; vers Test du duché, Gero, suivant un auteur du x* siècle, est le t marquis des gens de TEst ». Âpres eux, le pouvoir se fractionne et on trouve en Saxe jusqu'à six mai^raves, puis, à la (in du x"" siècle, les marches saxonnes se ramènent à trois qui, suivant les époques, portent diverses appellations : marche du Nord {Nordniark)\ marche de Lusace; marche de Thuringe ou de Misnie. En Italie, Otto forme la marche de Vérone et d'Aquilée, qu'il donne à son frère Henri de Bavière. La marche d'Autriche est reconstilaife. Cette organisation, qui se complétera dans la suite du x"" siècle, aboutira à constituer comme un rempart ininterrompu de \y Baltique à TAdriatique.

Ainsi qu'au temps de Charlemagne, l'œuvre de conversion acconipagne l'œuvre de conquête et doit en fortifier les résultats. En même temps qu'il fonde des marches, Otto fonde aussi des évèchés. Du côté du nord-ouest, Hambourg, autrefois •le centre des missions chrétiennes dans ces régions, reprend son importance, c A cette époque, la Danie cismarine, que les habitants appellent Jutland, fut divisée en trois évèchés soumis à celui de Hambourg. Le pape Agapet accorda à Adalgag, archevêque de Hambourg, le droit d'ordonner les évêques en Danie et dans les autres pays du nord. Adalgag, le premier, établit donc des évêques en Danie : Horit pour l'évêché de Sleswigy Liadfag pour celui d» Rij)eny Reginbrod pour celui d'Aarhus. » (Adam de Brème.) Dans la région de l'Elbe et de l'Oder, Magdebourg est la capitale religieuse des pays conquis sur les Slaves : en 967, au synode de Ra venue, tenu par Ollo et Jean XIH, une bulle pontificale en fit une métropole placée sur le même rang que Constantinople. L'archevêque de Magdebourg avait pour suffragants les évêques qui avaient été établis à Oldenbourg en Vagrie (946), Havelberg (946 ou 948), Brandebourg * (948) ; il pouvait fonder des évèchés où il lui paraîtrait utile et notamment à Mersebourg^ ZeitZy Meissen.

i. Branibor des Slaves.

///. — U Italie jusqu'au couronnement d'Otto P'

L'Italie dans la première moitié du x!" siècle. — Tandis que rÂlIemagne se réorganisait sous le gouvernement de la maison de Saxe, llialie était troublée du nord au sud par Tanarchie. Malgré les invasions et les révolutions qu'elle avait subies pendant plusieurs siècles, elle était toujours, au x" siècle, le pays le plus riche et le plus civilisé de l'Occident. Ni les Lombards, ni les Francs n'y avaient entièrement détruit les traditions delà culture et de l'activité antiques. C'était là que Char- -lemagne avait été chercher quelques-uns des écrivains et des maîtres les plus illustres de son temps, Paul Diacre, Pierre de Pise. Au x" siècle encore, et dans les rangs mêmes du clergé, révoque de Vérone, Ratherius, qui est un Germain, signale avec indignation cet esprit profane et presque païen, ce culte des œuvres antiques, cette urbanité mondaine qu'on retrouvera chez les Italiens de la Renaissance. A l'intérieur des villes, artisans et marchands continuent à former une classe nombreuse, active et influente. Les institutions féodales, que la conquête franque avait contribué à développer en Italie, n'y offrent tout à fait ni la même physionomie, ni la même force qu'en France ou en Germanie. D'eux-mêmes, les habitants des villes, pour se défendre contre les seigneurs, recouraient à leurs évêques et profitaient des immunités que ceux-ci obtenaient des princes, des empereurs. Partout les privilèges de ce genre se multiplient et s'étendent, c En 892, on donne à Tévèque de Modène, pour le relèvement de la ville ruinée, les revenus royaux, la propriété, les portes, les ponts, les rues, et l'autorisation d'élever des fortifications dans un rayon d'un mille autour de la ville. En 904, on fait à Tévêque de Bergame une donation analogue. En 916, l'évêque de Crémone reçoit tous les revenus et toute la juridiction dans la ville et dans un rayon de cinq milles. » (Giesebrecht.) Charles le Chauve déjà avait établi que les évêques, dans leurs diocèses, auraient le pouvoir

et rempliraient les fonctions des missi carolingiens (876). En favorisant par son alliance le développement de la puissance et de Tautonomie des évoques, la population prélude à la formation des grands municipes italiens.

Mais, si les éléments d*un avenir meilleur se révèlent déjà, le pays, au x" siècle, reste ouvert de tous côtés aux invasions. Après avoir attaqué Tltalie dès le commencement du ix® siècle, et, en 846, Rome même, les Sarrasins s'étaient établis vers 880 sur les bords du Garigliano et de là ravageaient toute la région centrale. < Les Sarrasins, dit le chroniqueur Benoit du mont Soracte, régnèrent pendant trente ans dans l'Empire romain ; le pays fut réduit en désert. » Les grands ^ riches monastères de Subiaco, de Farfa, avaient été "détruits. Le pape, Jean X, voulut délivrer enfin l'Italie méridionale,, en formant une vaste ligue dans laquelle entrèrent Bérengcfr, proclamé empereur, les princes du midi, les populations du centre, l'empereur grec. En 916, le repaire du Garigliano fut forcé et détruit.

Chassés du midi, les Sarrasins, plus au nord, restaient maîtres d'un poste dangereux : Fraxinetum (la Garde-Frainet) sur le golfe de Saint-Tropez, où ils s'étaient établis vers 889. De là leurs bandes pouvaient s'élancer soit dans le bassin du Rhône, où les traces des établissements et des colonies de Sarrasins sont aujourd'hui encore nombreuses, soit dans le bassin du Pô. Les passages des Alpes étaient à eux : ils interceptaient les communications entre la France et l'Italie, et, au x*^ siècle, y arrêtaient les marchands et les pèlerins. A tous ces maux s'ajoutèrent les invasions hongroises : des villes entières furent ruinées; en 92i, des habitants de Pavie 200 seulement survivent; la Toscane est pillée; Rome môme est attaquée. Ce n'est que vers 942, après plusieurs combats aux environs de la ville, que les Hongrois disparaissent enfin du centre de l'Italie.

La dignité impériale. — A ce pays dévasté manquait un chef qui pût grouper et diriger les résistances. Malheureusement, les Italiens eux-mêmes n'en avaient pas conscience. Alors déjà, comme bien souvent dans la suite, ils se plaisent à opposer les uns aux autres des maîtres éphémères. Au

x' siècle, Liutprand, évèque de Crémone, qui connaît bien ses compatriotes et qui du reste a leurs défauts comme leurs qualités» écrit : c Les Italiens veulent toujours se servir de deux maîtres, afin de tenir en bride chacun d eux par la peur de l'autre- » Cette maxime explique l'histoire confuse et tragique de la dignité impériale depuis Tépoque où Arnulf de Germanie avait été couronné à Rome (896). Après le départ du roi germain, Lambert de Spolète avait repris le tilre d'empereur et s'était fait reconnaître môme du pape (898), mais il était mort aussitôt après. Les ennemis de son rival, Bérenger de Frioul, avaient alors fait appel au jeune Louis de Provence, fils et successeur de Boso, que Benoit IV couronna empereur à Rome (900). Cinq ans plus tard, Bérenger s'emparait de lui à Vérone, lui faisait crever les yeux et le renvoyait en Provence. En 919; Bérenger recevait à RT)me, de Jean X, la couronne impériale ; mais aussitôt une coalition de seigneurs se formait contre lui, sous la direction d*Adalbert, marquis d'Ivrée, et offrait le pouvoir à Rodolphe, roi de Bourgogne cisjurane. Bérenger trahi trahissait à son tour : il appelait les Hongrois en Italie (924); mais, la même année, il était assassiné à Vienne. Au bout de trois, ans, Rodolphe de Bourgogne était lui aussi renversé. Ainsi cette dignité impériale si recherchée semblait être, pour tous ceux qui y atteignaient, une cause de ruine et de mort. Hugue de Provence, couronné roi à Pavie (926), parvint à conserver le pouvoir jusqu'en 946, bien qu'il fût fourbe et débauché, puis il fut chassé. Son fils et son successeur, Lothaire, mourut bientôt (950). Bérenger, marquis dlvrée, s'empara de la royauté. Il prétendit faire épouser à son fils Adalbert la veuve de Lothaire, Adélaïde, fille de Rodolphe de Bourgogne : ce fut pour échapper à cette union qu'Adélaïde réclama l'intervenlion du roi de Germanie.

La papauté, Rome et TÉglise. — S'il n y avait plus en Italie que des fantômes de rois et d'empereurs, à Rome la papauté subissait les plus terribles épreuves qu'elle ait jamais connues. Factions féodales, faction germanique, faction des ducs de Spolète se disputent Rome et le pouvoir pontifical.

L'autorité morale des papes sombre en même temps que leur autorité temporelle.

'Déjà, en 897, se passe à Rome un drame barbare qui montre à quel degré de violence atteignent les haines. Formose, qui avait contribué à rattacher les Bulgares à l'Église latine, d'évèque de Porto était devenu pape, contrairement aux canons. Il avait été partisan d'Arnulf de Germanie. Il meurt en 896. L'année suivante, son successeur, Etienne VI, allie de Lambert de Spolèle, fait arracher au tombeau les restes de Formose; en plein synode, on assied sur un trône ce squelette couvert des vêtements pontificaux, on instruit son procès, on l'insulte, on le condamne, puis, après l'avoir dépouillé de ses insignes, après lui avoir brisé les trois doigts qui servaient à bénir, on le jette au Tibre.

En quelques années, de 896 & 904, huit papes se succèdent au milieu des troubles et des luttes des factions. En 904, commence pour Rome la domination fameuse des Théodora et des Marozia. L'aristocratie féodale triomphe. Sei^ius III (904-911) est pape par l'appui de Théodora, dont la fille Marozia est, dit-on, sa maîtresse. Cependant, parmi ces papes, il s'en trouva à qui ne manquèrent ni le courage, ni les grands desseins. Jean X (914-928), s'il dut sJ fortune à Théodora, eut l'ambition de gouverner. A ses côtés, Théophylacte , le mari de Théodora, le protège et commande avec lui sous le titre de € consul et sénateur des Romains ». On juge trop ces personnages d'après les invectives de Liutprand, l'évêque de Crémone, qui, partisan de l'intervention allemande, est intéressé à les présenter sous un jour défavorable. Encore est-il parfois contraint de reconnaître leur énei^ie : « Théodora, écrit-il, courtisane impudente, dirigeait virilement la cité. » A Jean X, à Théodora, à Théophylacte vint se joindre Albéric, d'origine assez incertaine, mais qui, par sa valeur, avait fait fortune et était devenu margrave de Camerino; il épousa Marozia, fille de Théodora, et par là entra dans le gouvernement de Rome.

Le pontificat de Jean X ne manque point de gloire. Si la papauté ne se préoccupe plus guère des intérêts spirituels, si elle ne peut plus dominer le monde chrétien, Jean X forme

et dirige la ligue qui aboutit à chasser les Sarrasins du midi de ritalie. Plus tard, brouillé avec Albéric, il eut encore Thabileté de triompher, et Albéric succomba au moment où il venait d'appeler les Hongrois dans l'Italie centrale. Marozia, il est vrai, voulut venger son époux. Afin d'y arriver, elle se maria avec Guido, marqtti<^Toscane, et l'énergique Jean X, après avoir lutté pendant deux ans contre eux, eut enfin le dessous et mourut en prison. Trois ans plus tard, le fils même de Marozia devenait pape sous le nom de Jean XI (931). Quant à Marozia, elle contractait un troisième mariage avec Hugue, le nouveau roi d'Italie, ambitieux, perfide et dissolu, qui mécontenta les Romains par son arrogance; un des fils mêmes de Marozia, Albéric, frère du pape, les souleva contre Hugue, le força à fuir, et s'empara du pouvoir (932).

Ici se place une révolution intéressante. Albéric veut transformer Rome et TEtat pontifical en une république aristocratique. Dorénavant, le pape n'aura plus que le pouvoir spirituel; le pouvoir temporel appartient à Albéric, qui prend le titre de Princeps atque omnium Romanof^m senalor. Le mot de sénateur n'implique pas ici l'existence d'un séhafTmais désigne le chef de l'Etat. Albéric était vraiment un homme de gouvernement, et les contemporains ne lui reprochent aucun des vices qu'ils signalent chez Hugue; s'ils l'attaquent, c'est parce qu'il tient la papauté en servitude. Ce fut pour elle un temps de décadence, mais non pour Rome, où Albéric rétablit l'ordre et qu'il défend. Attaqué par Hugue en 933 et 936, il oblige son adversaire à lui donner en mariage sa fille. D'autre part il entre en relations avec l'Empire d'Orient et cherche à s'assurer de ce côté une alliance. Il ne serait^mème pas juste de croire qu'il ait systématiquement travaillé à l'affaiblissement de l'Eglise : loin de là, il est en rapports avec le grand réformateur du monachisme au x* siècle, Odo de Cluny; il lui confie le soin de restaurer la discipline dans les couvents de Rome et des environs.

La tâche est lourde, il est vrai, tant l'Eglise, privée de toute unité de direction, adopte en Italie, comme dans tous les autres pays, les mœurs violentes de la société laïque. Ainsi le riche

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monaslère de Farfa, dans la Sabine, dont nous possédons rhistoire pendant cette époque, est devenu la proie de deux moines bandits, Campo et Hildebrand. Après avoir assassiné leur abbé, ils s'installent en seigneurs, ont femmes et enfants. Les moines agissent de même, vivent en dehors du monastère, n'y viennent que le dimanche pour la messe. Sans autorité en Italie, la papauté est méprisée au dehors ; il semble que l'œuvre des Grégoire le Grand et des Nicolas P'' soit définitivement ruinée, et que l'Eglise catholique soit destinée à se diviser en églises nationales.

Cependant, tandis que partout l'anarchie se propage et le pouvoir se fractionne, bien des âmes sont invinciblement attachées au rêve de l'unité disparue. Au milieu des malheurs et des luttes du x* siècle, l'ancien Empire romain apparaît dans le passé lointain comme un âge fortuné où les consuls, les sénateurs, les empereurs dominaient sur le monde pacifié et heureux. Rome môme, Rome dorée, « aurea Roma », dit-on, se présente aux imaginations comme une cité merveilleuse où tout évoquait l'idée de puissance et de richesse. Autour de son histoire se forment des légendes populaires où les souvenirs chrétiens se mêlent aux souvenirs païens. On les trouve naïvement contées dans les Mirabilia urbis Romœ, petits guides à l'usage des pieux voyageurs qui, de tous les pays chrétiens, affluent aux tombeaux des apôtres, descendent aux catacombes cl, chemin faisant, promènent leurs regards étonnés sur les monuments antiques. < 0 noble Rome, chantent les pèlerins, maîtresse du monde, rouge du sang rouge des martyrs, blanche des lis candides des vierges, nous te bénissons. Puisses-tu vivre à travers las siècles ! » Aux destinées de Rome on continue à attacher celles du monde : < Aussi longtemps que le Colysce sera debout, Rome vivra; quand le Colysée tombera, Rome tombera aussi; quand Rome tombera, le monde tombera. » Ainsi, môme aux plus tristes jours, Rome est la Ville Eternelle, symbole de la durée et de l'unité; et c'est d'elle que la société divisée et malheureuse espère, contre toute vraisemblance, un ordre de choses meilleur.

Dans les esprits de ce temps, l'idée de l'Empire ne se sépare

point de Tidée de Rome. C'est là qu'ont régné les grands empereurs païens et chrétiens dont le moyen âge garde le souvenir, là que Charlemagne a été couronné. Or les hommes du x« siècle ne songent guère à la faiblesse de l'œuvre carolingienne, aux causes de sa durée éphémère; dès la fin du ix' siècle, la légende s'est emparée de Charlemagne et de son règne ; c'est son successeur qu'on attend, qu'on réclame.

Intervention d'Otto en Italie. — Telle est la situation de l'Italie au milieu du x^ siècle; telles sont aussi les idées, tels sont les sentiments qui serviront de base à l'œuvre chimérique du < Saint-Empire romain germanique ». Or, à ce moment, Otto reconstituait l'Allemagne; le bruit de sa gloire se répandait en Italie; tous ceux qui souffraient, tous ceux qui désiraient un autre ordre de choses tournaient vers lui les yeux, comme vers le seul qui fût capable de revendiquer l'héritage de Charlemtigne et de rétablir la paix et l'unité.

En 951, Adélaïde, la veuve du roi Lothaire, qui refuse de se marier avec Adalbert, d'un château sur le lac de Garde où elle s'est réfugiée, fait appel au roi germain. Otto descend en Italie, épouse Adélaïde. Il force Bérenger et Adîalbert à venir, l'année suivante, à l'assemblée d'Augsbourg s6 reconnaître ses vassaux, et à céder à Henri de Bavière les marches de Vérone et d'Aquilée, llslrie, le Frioul, le Trentin. D'après un chroni"queur (Flodoard), il voulut aussi aller à Rome et y envoya d'abord une ambassade ; mais, sur le refus d'Albéric, il n'engagea pas la lutte avec le puissant patriee.

En 951, Albéric disparaissait. Inquiet sur les destinées de son œuvre, craignant de perpétuels conflits entre le principat qu'il avait établi et la papauté, il tenta d'unir les deux pouvoirs dans une même personne, et il fit jurer aux Romains d'élire pape, à la mort d'Agapet II, son fils Oclavien. Mais il ne pouvait transmettre à cet enfant de seize ans son énergie et son habileté politique. Pape dès 955 sous le nom de Jean XII, Octavien se livre à tous les désordres et compromet l'œuvre paternelle, en même temps qu'il achève de déshonorer le pouvoir pontifical. D'après certains témoignages, menacé par Bérenger, il aurait lui-même fait appel à Otto et lui aurait

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promis la couronne impériale ; d'après d*autres, ce serait à son insu que les Romains et les Lombards se seraient adressés au roi de Germanie. De leur côté, les évoques du nord invoquaient Otto contre Bérenger, dont ils avaient à se plaindre, et des comtes se joignaient à eux; Walpert, archevêque de Milan, était au nombre de leurs envoyés. Ainsi, de toutes parts, on appelait Otto.

Il semblerait donc qu'Otto, au mois d'août 961, franchissait les Alpes pour se rendre à un vœu presque général. Couronné roi d'Italie à Pavie, sans avoir rencontré de résistance de la part de Bérenger, il se dirige aussitôt sur Rome. Avant d'y pénétrer, il jure au pape de respecter sa personne et ses droits. Jean XII, de son côté, lui avait juré de ne jamais accorder aucune aide à Bérenger ni à Adalbert. L'entrée à Rome, le 31 janvier 962, fut solennelle. Néanmoins, dans cette cité qui, pendant de longues années, venait de jouir de l'autonomie, Otto ne se sentait point en sécurité. Au moment d'être couronné, il disait à un de ses fidèles, Ansfried de Louvain : € Aujourd'hui, quand je m'agenouillerai devant la tombe de saint Pierre, veille à tenir ton épée levée au-dessus de ma tête, car je sais i)ien tout ce que mes prédécesseurs ont eu à souffrir des Romains. Le sage évite le mal par la prévoyance. Pour toi, tu auras le temps de prier tant que tu voudras quand nous retournerons à Monte-Mario*. » Ainsi le roi germain, c couronné empereur Auguste » et successeur de Charlemagne le 2 février 962, se souvenant du passé, entrevoyait déjà les difficultés et les dangers dont était entourée la dignité impériale; mais tel était le prestige de l'idée de l'Empire qu'elle triomphait de toutes les hésitations, de tous les raisonnements.

Les rapports du pape et de l'empereur furent réglés par un privilège en date du 13 février 962, conforme en partie au privilège de Louis le Débonnaire, de 817. L'authenticité de ce document, souvent discutée, a été récemment bien . établie *. Otto confirmait les donations qui avaient attribué à saint Pierre et à son vicaire Rome et le duché de Rome, une partie de la

1. Colline aux environs de Rome, où campait l'armée allemande.

2. Sickelf Das Pnvilegium 01 to 1 fur die rômische Kircfie, i883.

L'ITALIE JUSQU'AU COURONNEMENT D'OTTO r 541

Sabine, de la Toscane, l'ancien exarchat de Ravenne, dans le midi certaines parties de la Campanie, avec restitution éventuelle de divers territoires de ces régions, comme Naples, Gaëte, Fundi, et de la Sicile < s'il en devenait maître avec l'aide de Dieu ». Il lui attribuait les revenus que la Toscane et le duché de Spolète payaient autrefois aux rois lombards>. Par contre, les papes élus ne pourraient être consacrés qu'après avoir juré fidélité à l'empereur, en présence des missi impériaux. En réalité, par cet acte, la papauté devenait vassale de l'Empire.

A peine Otto avait-il quitté Rome pour soumettre le nord de l'Italie, que Jean XII se repentait de s'être donné un maitre. Il conspirait avec Bérenger et Adalbert, il négociait avec l'empereur grec, il dépêchait même des envoyés aux Hongrois atin de les pousser à envahir l'Allemagne. Déjà commençait l'ère des difficultés. Otto revenait bientôt à Rome. Cette fois, il dut y pénétrer par la force (novembre 963), tandis que Jean XII, qui avait d'abord revêtu l'habit de guerre, s'enfuyait, et, selon l'expression de son biographe, < se cachait comme une bête sauvage dans les forêts et les montagnes ».

Ainsi, tantôt en appelant Otto, tantôt en luttant contre lui, Jean XII était arrivé à un même résultat : l'asservissement de la papauté au nouvel empire. Otto, en effet, commence par exiger des Romains le serment que désormais ils n'éliront point de pape sans son consentement. Quatre jours après son entrée, le 6 novembre, il convoque un synode à Saint-Pierre : là, on dresse contre Jean XII un acte d'accusation qui lui reproche ses débauches, ses parjures, ses sacrilèges, ses assassinats; il est déposé et remplacé par un Romain de noble naissance, mais laïque, qui prend le nom de Léon VIII. Quelques jours après, les Romains se soulèvent contre Otto; on se bat dans les rues, et la révolte n'est étouffée que dansie sang. Dès que l'empereur allemand a quitté Rome, Jean XII y rentre (février 964), en chasse Léon VIII, et, au synode qui l'a condamné, oppose un synode nouveau. Il meurt bientôt (mai 964;, mais les Romains ne veulent toujours point du pape impérial; ils élisent contre lui Benoit V. Il fallut un

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nouveau siège, de nouvelles luttes, un nouveau synode pour triompher de ces résistances et imposer Léon VIII (juin 964). Les Allemands dévastèrent les campagne, les bourgs, les villes des environs de Rome. Quand Otto retourna en Germanie, au commencement de 965, emmenant prisonniers Tex-roi Bérenger et Tex-pape Benoit V, il laissait derrière lui des haines ardentes.

Cependant la répression avait été si cruelle que, Tannée suivante, à la mort de Léon VIII (mars 965;, les Romains n'osèrent pas d*abord se soulever et reconnurent les droits que s était arrogés Otto. Mais le nouveau pape impérial, Jean XIII, quoiqu'il appartint à l'aristocratie romaine, eut bientôt à lutter contre une conspiration de la noblesse et du peuple que dirigeait Pierre, préfet de la Ville. Dans le sud de l'Italie, le parti d'Adalbert, fils de Bérenger, reprenait des forces. Cette fois encore Otto rentra à Rome : douze chefs des régions ou capitaines du peuple eurent la tête tranchée ou les yeux crevés; le préfet de la Ville fut suspendu par les cheveux à la statue équestre de Marc-Aurèle, qui se dresse encore aujourd'hui sur la place du Capitole; puis on le promena sur un âne, à travers les rues, au milieu des huées; enfin on l'exila en Germanie (fin de 966). De concert avec Jean XIII, Otto tint de grands synodes à Rome et à Ravenne, au commencement de l'année suivante.

Conséquences du rétablissement de TEmpire. — En

résumé, comme au temps de Charlemagne, la papauté avait invoqué un roi étranger et lui avait conféré l'Empire; comme au ix" siècle encore, elle amenait par là son asservissement et celui de Rome, sans même parvenir à assurer sa sécurité contre les conspirations et les émeutes. Mais, tandis que les papes intelligents et actifs du ix° siècle avaient aussitôt lutté pour ressaisir l'indépendance et la suprématie, ceux du x°, privés à

la fois de la force matérielle et de ratitorité morale, allaient subir pendant assez longtemps le joug qu'ils s'étaient imposé. Un chroniqueur de ce temps, qui a Tàme italienne, Benoît du mont Soracte, a déploré, dans une éloquente invective, l'abaissement de Rome courbée sous une domination étrangère : € Malheur à toi! Rome, que tant de peuples ont opprimée et foulée aux pieds! Maintenant le roi saxon t'a saisie, tes fils sont tombés sous le glaive, ta force a été réduite à rien. Ton or et ton argent ils l'emportent dans leurs bourses. » Ainsi devait sans cesse se manifester la lutte entre deux sentiments opposés, qui souvent (Coexistaient dans les mêmes âmes : le désir de l'unité impériale et l'amour de l'indépendance. Livrée à elle-même, cruellement divisée, l'Italie souhaite l'empereur, espérant retrouver par lui l'ordre et la paix; quand l'empereur est là, quand il fait durement sentir le poids de son autorité et la force de son glaive, quand l'Allemand tue, pille et brûle, l'Italie déteste une domination presque toujours rude et cruelle, et parfois se soulève avec rage pour la rejeter.

Au milieu du x* siècle, le Saint-Empii^e romain germanique est donc fondé et triomphe. Singulier triomphé, cependant! En Italie même, combien le pouvoir de l'empereur est précaire, intermittent, à la fois violent et faible! Oublié et insulté parce qu'il ne peut s'exercer d'une manière constante et régulière, il se rappelle au respect par de sanglantes répressions; mais, si alors les têtes se courbent devant lui, la haine croît plus ardente au fond des cœurs. D'autre part, en Allemagne, le rétablissement de l'Empire a pour conséquence d'affaiblir la royauté germanique et de la distraire de ses intérêts immédiats. De bonne heure les événements s'étaient chargés d'avertir Otto P*". Dès sa première expédition en Italie, il avait vu se reformer en Allemagne de nouvelles coalitions. Son fils aîné, Liudolf, jaloux du crédit de son oncle Henri de Bavière, mécontent du mariage de son père avec Adélaïde, où il voit un danger pour ses droits, suscite une révolte dans laquelle entrent Conrad le Rouge, duc de Lorraine et gendre du roi, des seigneurs de Franconie, de Saxe, de Bavière. Ainsi semblent compromises l'œuvre à laquelle Otto a consacré toute la première

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partie de son règne et la politique de famille qu'il a suivie. Ce n'est qu'après une guerre difficile qu'il réprime la révolte et dépouille Liudolf et Conrad de leurs duchés (953-954).

Politique extérieure d'Otto V^. — Désireux de reprendre en toute occasion les traditions de 'Charlemagne, Otto voulut entrer en relations politiques avec le monde grec et le monde arabe. En 967, il avait imposé aux princes de Capoue et de Bénévent une suzeraineté illusoire, il avait fait couronner à Rome par le pape son fils Otto c César et Auguste », lorsque l'idée lui vint d'unir par un mariage l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient. Liutprand, évoque de Crémone, fut chargé d'aller demander à l'empereur Nicéphore Phocas la main de Théophano, fille de Romain II, petite-fille de Constantin VU. Liutprand a raconté son ambassade (juin-octobre 968) dans une relation qui est une des œuvres les plus vivantes et les plus pittoresques de ce temps. Nicéphore Phocas était brave, orgueilleux : les rodomontades de Liutprand ne le troublèrent pas; il y répondit en raillant la gloutonnerie et l'ivrognerie germaniques; il le fit asseoii^ à table au-dessous de l'envoyé des Bulgares . Le projet de mariage fut dédaigneusement accueilli. < C'est chose inouïe, rc(!(()ndirent les hauts fonctionnaires byzantins, qu'une princesse porphyrogénète * épouse un étranger. Cependant, puisque vous demandez une si grande faveur, vous l'obtiendrez, pourvu qu'en retour vous donniez ce qui convient, c'est-à-dire Ravenne et Rome avec tout ce qui en dépend. Si vous vous contentez de notre alliance sans mariage, que ton maître laisse Rome libre et qu'il replace dans leur ancienne servitude les princes de Capoue et de Bénévent, autrefois esclaves de notre Empire, maintenant rebelles. » Quand Otto veut enlever à Byzance ses possessions dans le sud de l'Italie, la Calabre et la Pouille, il n'y réussit pas (969-970). Cependant Nicéphore Phocas est assassiné (décembre 969), et son meurtrier, Jean Zimiscës, devenu empereur, ne fait point de difficultés pour remettre à une nouvelle ambassade, que dirige l'archevêque de Cologne, Gero, la belle et intelligente

i. Voir ci-dessous, chapitre xui, rexplication de ce mot.

Théophano. Le mariage a lieu à Rome le 14 avril 912.

Le khalife de Cordoue, Abd-er-Rahman III, avait envoyé une ambassade à Otto, qui lui avait fait assez mauvais accueil. En 953, celui-ci en renvoya une que nous connaissons par la Vie même de celui qui en fut chargé, le moine Jean, du couvent lorrain de Gorze. Le khalife prit sa revanche, (it attendre Jean pendant trois ans. Ce ne fut qu'en* 956 que les représentants du roi germain furent reçus. Encore durent-ils subir les observations désagréables du prince arabe, qui trouvait qu*Otto laissait trop d'indépendance à ses grands.

Les lettres au temps d'Otto ^^ — Ce n'est point seulement l'empire et la politique de Charlemagne, mais la civilisation carolingienne qu^Otto entend restaurer.

Ici son principal auxiliaire est son frère Brun, qu'il nomme archichancelier et archichapelain, et qui devient, en 953, archevêque de Cologne. La Vie de Brun, écrite par un de ses élèves, Ruotger, nous fait connaître ses goûts, son activité, son rôle. Brun suit Otto dans ses voyages et ses expéditions; mais il emporte ses livres, et, au milieu des plus graves occupations, il sait réserver des heures pour l'étude. Avec les envoyés de Byzance, avec les moines d'origine orientale qui se trouvent dans certains monastères, comme celui de Reichenau, il apprend le grec. Les moines d'Irlande et d'Angleterre, réfugiés dans les couvents allemands, sont renommés pour leur sagesse et leur science : Brun subit leur influence; un d'eux, Tévèque Israël, est parmi ses maîtres. De là l'esprit que Brun apporte dans la direction des affaires ecclésiastiques, pour lesquelles il est comme le ministre d'Otto. Le roi lui-même prêche d'exemple : il n'avait reçu que l'éducation d'un soldat; après la mort de sa première femme Edith (946), il se mit à apprendre à lire, mais ne parvint pas cependant à parler le latin; on devait lui traduire en allemand les lettres latines qui lui étaient adressées. Autour de lui nombre de ses parents cultivent les lettres, entrent dans le clergé : sa fille, Mathilde, devient abbesse de Quedlimbourg; sa nièce, Gerberge, abbesse de Gandersheim; un de ses fils, Wilhelni, archevêque de Mayence; son oncle, Robert, archevêque de

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Trêves; un de ses cousins, Dietrich, évoque de Metz. D'ailleurs, dans la dernière partie du règne, la politique d*Otto est de s'appuyer sur l'église.

Comme Charlemagne, Otto cherche à réunir à sa cour des savants étrangers. C*est ainsi qu*il attire le grammairien Gunzo, diacre de Npvare, Etienne de Pavie, qui retourna plus tard dans son pays. L'évéque de Crémone, Liutprand, qui parait plusieurs fois auprès de lui, est un de ses serviteurs fidèles. Élevé à la cour du roi Hugue, à Pavie, il connaît et cite les classiques, Virgile, Horace, Ovide, Cicéron, etc. Plus tard, brouillé avec le roi Bérenger, il se réfugie auprès d'Otto et c'est là qu'il compose ^on Anlapodosis, dans laquelle il raconte les événements accomplis en Italie depuis 888. Otto victorieux le nomme évèque de Crémone, le charge de missions importantes, comme l'ambassade à Constantinople. Liutprand lui témoigne sa reconnaissance par les louanges extraordinaires dont il le comble dans ses ouvrages, VHistoria OUonis^ qui va de 960 à 964, et la Legatio Constantinopolitana. Liutprand a l'âme du courtisan italien : flatteur sans réserve envers ses maîtres, haineux jusqu'à l'emportement contre tous ceux dont il croit avoir à se plaindre, altérant la vérité sans scrupule, mais fin, délié, toujours intéressant par la passion et la verve, parfois bouffonne, qu'il met dans ses écrits. L'Allemand Ratherius, qui fut évèque de Vérone et de Liège, a été aussi au nombre des amis de Brun et des protégés de l'empereur. Dans ses Prœloquia^ dans sa PhrenesiSy il a raconté les aventures de sa destinée agitée, et donné des renseignements curieux et vivants sur la soc^i^té de l'Italie du nord au x* siècle.

C'est surtout dans les grands monastères que se concentre l'activité littéraire de ce temps. Tous ont leurs annales, qui figurent souvent parmi les principales sources historiques, comme les annales de Quedlimbourg, d'Hildesheim, de Saint-Ga^, pour le X* siècle. Au monastère de Corvei, le moine Widukind écrit ses Res Gestœ Saxonicm^ dans lesquelles il reprend brièvement l'histoire de la Saxe depuis les origines, pour raconter ensuite les règnes de Henri et d'Otto. Son ouvrage est dédié à Mathilde, abbesse de Quedlimbourg, fille de l'empereur; il est assez bien

composé, correctement écrit et intéressant, mais il laisse de côté bien des événements importants du règne d'Otto. Au monastère de Gandersheim, la nonne Hrotsvitha compose un poème sur Otto, Carmen de gestis Oddonis 1 imperatoris, terminé en 968, riche en renseignements, mais dont toute une partie, celle qui concerne les années de 953 à 962, est perdue. Une autre de ses œuvres célèbre l'histoire du monastère de Gandersheim jusqu'en 919. Enfin, dans un style imité de Térence, elle écrit des comédies dont les sujets sont empruntés aux légendes des saints et qui sont spécialement destinées à glorifier la virginité.

A côté de la culture latine, la langue allemande a sa place même dans les monastères. Déjà, au ix* siècle, elle a produit quelques œuvres de longue haleine, telles que VHeiland (le Sauveur), épopée chrétienne, dont l'auteur donne aux récits de la vie du Christ les traits et la couleur des mœurs germaniques de son temps; V Harmonie des ÉvangileSy d'Otfried. Au x° siècle, on peut signaler une pièce, oii les vers latins alternent avec les vers allemands, sur la réconciliation d'Otto et de son frère Henri, et bien des témoignages prouvent que la plupart des événements de l'époque servaient de matière à des chants populaires. Dans les couvents même les sujets nationaux ne sont point méprisés : Ekkekard compose au monastère de Saint-Gall son poème latin Waltharius, où il s'inspire des légendes germaniques.

V Mort d'Otto I". — En 972, Otto revenait de sa dernière expédition en Italie, qui avait duré près de six ans (966-972). Il célébra la Pâques à Quedlimbourg et y tint une grande assemblée. Quelques jours après, le 7 mai 973, il mourait à Memleben. Par son activité, son courage, ses qualités personnelles, il avait dominé la société chrétienne d'Occident en même temps qu'il en avait reculé les limites vers l'est. Mais, malgré tout l'éclat qui semblait l'entourer, l'œuvre du fondateur du Saint-Empire romain germanique était peu solide. Derrière le décor impérial se développe la féodalité germanique, déjà trop forte et qui avait en tous endroits poussé de trop profondes racines pour qu'il fût ^possible de s'en rendre

maître et de la soumettre à Faction régulière d'un pouvoir central. Si Ton considère, en outre, avec quelle ténacité persistent d*un pays à un autre les difFérences de mœurs, d'intérêts, de coutumes, on comprendra combien il était difficile d'établir en Allemagne une unité réelle. Enfin, tandis qu'en France la royauté capétienne va bientôt diriger toutes ses forces vers la formation d'un Etat homogène, la dynastie saxonne éparpille les siennes. Elle est embarrassée du gouvernement de deux royaumes, TAllemagne et l'Italie, que tout sépare ; d'un côté comme de l'autre, elle se heurte à des oppositions d'esprit, d'institutions, qu'elle est impuissante à supprimer et qui usent son activité. L'historien allemand Giesebrecht observe que, si Otto fut puissant et étendit son influence sur l'Europe, ce ne fut point par ses lois, ni par une habile organisation politique, ni par de nombreux fonctionnaires, mais par ses victoires et sa valeur guerrière : « Des marches de l'Elbe, dit-il, il se transportait dans les Abruzzes, des bords du Rhin aux rives de l'Adriatique, infatigable, toujours armé, d'abord contre les Danois et les Slaves, plus tard contre les Grecs et les Lombards. Dans cet immense empire il n'y avait aucun comté, aucun évèché qui ne fût présent à ses yeux et sur lequel il ne veillât... Son gouvernement fut le plus personnel qu'on ait jamais vu. » Exalter ainsi Otto 1^ Grand, c*est indiquer du même coup combien était précaire le nouveau pouvoir impérial.

Otto n : les luttes en Allemapgne et en Italie. — Dès Otto II la décadence est manifeste et profonde. Cet empereur de dix-huit ans, qui gouverne avec les conseils des évoques, de sa mère Adélaïde, de sa femme Théophano, voit aussitôt se redresser contre lui toutes les ambitions et les convoitises que tenait en bride la terreur d'Otto le Grand. En Bavière, son cousin Henri le Querelleur se révolte et s'allie aux ducs de Bohème et de Pologne; en Lorraine, les descendants des anciens ducs s'agitent; au nord les Danois, à l'est les Slaves recommencent leurs invasions. Le jeune empereur doit céder sur quelques points pour agir vigoureusement contre son plus redoutable adversaire : chassé de Ratisbonne, dépouillé de la

l'empire dans la maison de saxe 549

Bavière, Henri le Querelleur se réfugie en Bohême (976), obtient Tappui de la Carinthie. Ces luttes remplissent les premières années du règiie; elles se terminent, en 978, par la soumission et la punition des révoltés : Henri de Bavière et Henri de Carinthie. sont condamnés au bannissement, tandis qu'au nord les Danois sont repoussés. Le roi de France Lothaire avait voulu profiter des embarras du nouveau règne pour reprendre la Lorraine; il pousse jusqu'à Aix-la-Chapelle, où se trouvait Otto, et manque s'en emparer (978). Contre le faible Carolingien la revanche est, à la vérité, facile; Otto, cette même année, ravage la France jusqu'à Paris et fait chanter à son armée Y Alléluia sur les hauteurs de Montmartre. En 980, à Mai^ut-sur-Chiers, les deux rois concluent une paix d'après laquelle Lothaire, selon l'historien Richer, aurait renoncé à ses prétentions. A «ette date Otto paraissait avoir triomphé de tous les obstacles qu'il avait d'abord rencontrés. L'Italie l'attira.

En 972, Otto !•' avait établi à Rome un pape dont la famille était originaire de Germanie, Benoit VI, et il avait écarté le candidat des Romains, Franco. Parmi les grandes familles de Rome dominait alors celle des Crescentius; après la mort d'Otto P', son chef soulève le peuple, Benoit VI est massacré et son rival devient pape sous le nom de Boniface VII (974). Il est vrai que <^etle révolte, que nous connaissons mal, se calme subitement : un mois après, Boniface VII s'enfuit de Rome à Constantinople; la faction germanique paraît reprendre le pouvoir et un nouveau pape, Benoit VH, est nommé; quand Otto II arrive en Italie (980), Rome est tranquille.

A cette époque, du côté du monde arabe se produisait un nouveau mouvement offensif. Les Fatimites d'Afrique s'étaient emparés successivement de l'Egypte, de la Syrie, de la Sicile, supplantant les autres dynasties et groupant ainsi contre le monde chrétien les forces musulmanes. En 976, l'émir de Sicile, Aboulkasem, sur l'ordre du khalife fatimite, avait envahi l'Italie méridionale, attaquant à la fois Latins et Grecs. D'après un chroniqueur contemporain, Otto H, épris de vains rêves, voulut à la fois repousser les Sarrasins et enlever l'Italie méridionale à l'Empire de Byzance, mais il se heurta à l'alliance des Grecs

el des Sarrasins. D'abord vainqueur des Sarrasins, sur les bords du Basiento, il se fit battre en les poursuivant et ne s*échappa qu'à grand'peine : il poussa son cheval à la mer, fut recueilli par un navire grec, mais ne reconquit que difficilement sa liberté (982). Il convoque une diète à Vérone, prépare une nouvelle expédition et tout à coup meurt à Rome (7 déc. 983). 11 laissait l'Italie troublée, tandis qu'en Allemagne, les Slaves, « profitant, dit le chroniqueur Helmold, de ce qu'Otto II, puis son successeur, étaient occupés en Italie », débordaient sur les pays dont ils avaient été chassés et ruinaient les fondations d'Otto le Grand : les évêchés d'Havelberg, de Brandeboui^ sont détruits; Hambourg est incendié et pillé. Ce retour ofiensif du monde slave fut terrible.

La minorité d'Otto m. — Pour faire face à tant de dangers, un roi de trois ans, Otto III, le gouvernement d'une femme, Théophano, appuyé sur les grands archevêques allemands! Henri le Querelleur se soulève de nouveau, se fait même proclamer roi; il négocie avec le roi de France, Lothaire, qui, trouvant l'occasion bonne, cherche à mettre la main sur la Lorraine; il attire à son alliance des princes slaves, comme les ducs de Bohême, de Pologne. Otto IH était perdu, sans l'appui des seigneurs de la Saxe, de la Franconie, sans l'énergique archevêque de Mayence, Willigis, qui désunit ses ennemis, lui gagne des alliés et, en France, suscite Hugue Capet et l'archevêque de Reims, Adalbéron, contre le roi Lothaire. Henri fut obligé de se soumettre à la grande assemblée de Rara (juin 984), mais on lui rendit la Bavière, qui lui avait été enlevée. Donc Otto garde le pouvoir, mais quel faible pouvoir! Si, sur les frontières, les margraves reprennent la lutte contre les Danois et les Slaves, à l'intérieur du pays le gouvernement des reines et des évoques doit laisser le champ presque entièrement libre aux ambitions ducales et seigneuriales. 11 semble que, pour cette pâle royauté, ce soit assez de vivre au milieu de tant de dangers qui la menacent.

Ainsi, en 996, quand Otto IH atteint à sa majorité, dépouillé de la réalité du pouvoir, il devait être porté à s'en consoler par des chimères. Tout l'y incline, d'ailleurs : son cairactère, son

éducation, aussi bien que la situation où il se trouve; il se sent à Tétroit dans cette Allemagne où le rôle de la royauté est si restreint, et aussitôt ses rêves vont à l'Italie et à l'empire. Là se concentrera toute sa politique mystique et vaine.

En 984, après la mort d'Otto II, Boniface VII, élu, dix ans auparavant, contre le parti germanique, était revenu de Constantinople où il s'étsRt réfugié. Devenu maître de Jean XIV, pape par la grâce d'Otto II, il l'avait enfermé et torturé par la faim au château Saint-Ange et enfin mis à mort. Les Crescentius sont de nouveau maîtres de Rome : le fîls de celui qui avait dirigé la révolte de 974 se met à la tète des Romains et bientôt se débarrasse de Boniface VII (985). Sous le titre de patricsy il gouverne Rome; cependant il n'entre pas en lutte ouverte avec l'Allemagne. En 989, il accueille avec honneur la mère de l'empereur, Théophano, dont les deux frères régnent alors à Byzance. Quant au pape, il le tient en charte privée, rend la justice en son nom, et, s'il n'est pas docile, le chasse de la ville. A un synode réuni à Reims en 995, des évèques français se plaignent que leurs envoyés et ceux d'Hugue Capet aient été fort mftl reçus par Jean XV, parce qu'ils n'avaient pas apporté d'assez riches présents. Quatre ans auparavant, au synode de Saint-Basle, l'évêque Arnulf d'Orléans avait prononcé contre la papauté un réquisitoire violent. Après avoir rappelé les désordres et les troubles qui avaient signalé l'histoire de la papauté sous Otto I" et Otto II : c Est-il juste, disait-il, que tous les prêtres de Dieu répandus dans le monde, considérés pour leur science et leurs mœurs, soient soumis à de tels monstres d'ignominie? » Il flétrissait l'ignorance des Romains; il allait jusqu'à signaler dans le pape pis que l'Antéchrist : « Quel est cet homme assis sur un trône élevé, revêtu d'habits éclatants d'or et de pourpre? S'il manque de charité, s'il n'est enflé que de science, c'est l'Antéchrist, assis dans le temple de Dieu et se montrant comme Dieu. S'il n'a pour soutien, pour piédestal, ni la charité, ni la science, il est dans le temple de Dieu comme une statue, comme une idole. » Il acc\isait enfin la papauté d'avoir démembré l'Eglise : « Depuis la chute de l'Empire, les églises d'Alexandrie, d'Antioche se

sont détachées d'elle, et, pour ne parler ni de l'Afrique ni de l'Asie, l'Europe même s'en sépare. Car l'église de Gonstantinople s'est soustraite à l'église romaine ; les régions intérieures de l'Espagne ignorent ses jugements... Rome elle-même se sépare de Rome, depuis qu'elle n'a plus de souci ni de ses intérêts ni de ceux des autres. »

Otto m et Crescentius. — Telle est la situation, au moment où Otto III descend en Italie (996), rêvant de restaurer tout à la fois la papauté et l'Empire.

Après avoir été obligé de quitter Rome et de faire appel à Otto III, Jean XV vient de mourir. De Ravenne, Otto fait élire le nouveau pape, un Allemand, son cousin et chapelain, Bruno, qui prend le nom de Grégoire V. Il vient à Rome, se fait couronner empereur (21 mai 996), exile Grescentius, puis lui pardonne. Les deux Allemands, empereur et pape, triomphent, jugent, s'enivrent de leur gloire. Rome s'incline devant eux. Bientôt la situation change : à la fin de mai 996, l'empereur retourne en Germanie; au mois de septembre, Rome se soulève et Grescentius expulse Grégoire V; puis, tandis que celui-ci invoque Otto, il se rapproche de Byzance et au pape allemand oppose un pape grec, le Galabrais Jean Philagathos. Philagathos avait dû sa fortune à Théophano, qui l'avait fait évêque de Plaisance. Tout récemment il avait été chargé d'aller à Gonstantinople demander pour Otto III la main d'une princesse grecque; mais, au retour, il se laisse gagner par Grescentius et devient pape sous le nom de Jean XVI.

Il ne faut point se méprendre sur le caractère des révolutions qui s'accomplissent alors à Rome : elles sont le fait de l'aristocratie féodale. Rome est toute pleine de maisons fortifiées où vivent les barons de la ville; souvent même ils s'établissent dans les monuments antiques. Aux environs de la ville, et surtout sur les contreforts des Apennins, dominent leurs parents, leurs alliés, toujours prêts à descendre de leurs châteaux dans la plaine, à étendre la main sur les riches monastères, sur les possessions de l'Eglise. Là se recrute le parti Ses Grescentius, non chez le peuple qui n'y gagne rien. On le vit clairement lorsque, en février 998, Otto reparut devant Rome.

Point de défense organisée, point de résistance populaire. Les portes sont ouvertes, mais, dans le mausolée d*Hadrien, transformé depuis longtemps en forteresse, Crescentius s'est retranché avec ses fidèles. Quant au pape Jean XVI, ilâ ne s'embarrassent même point de le défendre ; il est arrêté tandis qu'il fuit à travers la campagne; on lui coupe le nez, la langue, les oreilles, on lui crève les yeux. Quelques jours après, un synode réuni au Latran le dépose ; il est promené sur un âne à travers les rues de Rome, au milieu des huées populaires, puis jeté en prison. Crescentius résista aux premiers assauts; mais, à la fin d'avril, les Allemands s'emparèrent du château Saint- Ange; il fut décapité, son cadavre pendu à une potence. Plusieurs versions circulèrent sur sa fin et quelques écrivains ont rapporté qu'Otto, après lui avoir promis la vie sauve, s'était parjuré. Douze chef s des régions de la ville subirent la même peine. Otto m et Silvestre n : concorde du Sacerdoce et de TEmpire. — Ainsi l'alliance de l'Empire et de la papauté parait cette fois encore triompher. A la mort de son cousin Grégoire V (février 999), c'est encore à un de ses fidèles qu'Otto confère la papauté. Gerbert, qui devient pape sens le nom de Silvestre II , est une des plus curieuses figures de ce temps. Presque Gascon, né à Aurillac, élevé en Espagne, il acquiert une science qui le fait soupçonner de sorcellerie par ses contemporains et assure sa fortune. Le pape Jean XIII le signale à Otto le Grand à cause de ses connaissances en mathématiques. Plus tard, écolâtre à Reims, il y enseigne avec éclat et compte des fils de princes parmi ses élèves. Puis il se jette dans la politique ; il y apporte un merveilleux esprit d'aventure et d'intrigue, une âme dégagée de scrupules et une grande ambition de parvenir. Dans les relations compliquées entre la dynastie ottonide et les rois de France, dans les luttes entre les Carolingiens et Hugue Capet, il s'agite, négocie, passe d'un parti à l'autre. Il obtient, puis il perd l'archevêché de Reims, reçoit d'Otto III, en compensation, celui de Ravenne, pour arriver de là à la papauté ^

1. Je crois juste d'indiquer le plaidoyer habile présente en faveur de Gerbert par M. Havet, Lettres de Ger6eW,i889, Introd., p. xxxiv et suiv. Il ne saurait être mieux défendu, mais plus d'un argument peut être contesté. Quant à l'édition des Lettrée, elle est de tous points remarquable.

Donc un singulier hasard associait à un jeune empereur illuminé et mystique un pape vieilli dans les intrigues. Entre eux le partage se fît naturellement : Tun s'occupe de réalités, tandis que Tautre poursuit des chimères. Silvestre II rappelle aux rois l'autorité pontifîcale; il excommunie Robert, le fils de son ancien protecteur Hugue Capet, qui s'obstine dans un mariage prohibé. Il veut aussi réformer l'épiscopat, en le soumettant à l'autorité plus ferme de Rome. Tout semble favoriser ses desseins. Les limites du monde chrétien sont reculées vers l'est. La Pologne, la Hongrie se convertissent au catholicisme; un ambassadeur d'Etienne, chef des Hongrois, vient demander au pape d'accorder à son maître la dignité royale '.

Pendant ce temps Otto rêve ; mais ses rêves intéressent l'histoire parce qu'on y retrouve la perpétuelle obsession des souvenirs du passé. En l'an 1000, il visite Aix-la-Chapelle, fait ouvrir le caveau funéraire de Gharlemagne ' ; un chroniqueur con temporain voit dans cet acte une profanation dont il fut bientôt puni par la mort. Otto veut relever l'importance de l'ancienne résidence impériale, il désire y être enterré. Lui aussi croit qu'il va enfin réaliser l'idéal de la concorde du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et, dans cette entreprise chimérique, il apporte beaucoup de passion, mais aussi une puérilité naïve qui fait sourire. Sans se préoccuper des difficultés qui l'entourent, il s'amuse à établir une étrange constitution, ou plutôt une sorte de décor impérial, qui ne trompe que son imagination d'illuminé. Il ressuscite les vieilles formules IMP. AVG. COS. Il parle du S. P. Q. R. ^ Sur des sceaux de plomb de son règne, à côté d'une figure de femme qui représente Rome, on lit : Renovatio imperii romanij « restauration de l'Empire romain ». Il organise une cour, dont il règle le cérémonial et les costumes en imitant ce qui se passe à Byzance. L'empereur aura dix couronnes : l'une,

1. On a souvent cité une lettre dans laquelle Silvestre II parait prêcher la croisade, mais son authenticité est fort douteuse; si M. de Sybel la défend encore, Gesch. des ersten Kreuzzugs, p. 458, Riant Ta attaquée par des raisons très solides, Archives de l'Orient latin^ t. I, p. 31 et suiv. 11 incline à y voir une pièce fabriquée un peu avant la première croisade.

2. D'après un témoignage légendaire, il le trouva assis sur le trône, couronne en tête, sceptre en main, pareil à un vivant.

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