‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos joursChapitre 126 sur 180 · A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE NORMANDE · texte numérisé non relu

A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE NORMANDE

lions de dépendance qui, des personnes, passèrent au sol, pour lui imprimer un caractère indélébile. A la place de l'antique propriété, il y eut des terres non nobles placées dans la mouvance des terres nobles. Il n'était pas rare que le seigneur possédât, dans ces conditions, les terres d'un village tout entier : c'est ce que les Normands appelleront un nianoir. On y distinguait les terres dont le seigneur se réservait la jouissance directe, ou domaine, et celles dont il laissait la jouissance à ses paysans. Au point de vue de l'exploitation, toutes ces terres se répartissaient en terres communales et arables; les lots ne pouvaient pas être enclos et étaient cultivés en commun. La condition des personnes qui vivaient sur ces terres était très variée, depuis le socman, tenancier libre de sa personne, qu'on ne pouvait expulser de sa terre tant qu'il en acquittait les services, jusqu'au serf qui ne possédait pas la terre, ou qui vivait dans la domesticité du seigneur. Les cottiers {cottariiy bordarii) formaient une classe intermédiaire de paysans non libres. Les droits civils dont jouissaient les paysans variaient à l'infini, mais ils n'avaient aucun droit politique ; le lord était leur représentant naturel dans tous les actes de la vie politique.

D'autre part, la royauté eut sur la terre des droits nouveaux qui créèrent d'autres relations sociales. Tout d'abord, le roi finit par accaparer tout l'ancien folclandy qui devint terra régis. Ces terres, il les concéda à certaines personnes, à charge d'obligations honorables; il eut des vassaux, qui le servirent à la cour et à l'armée, en vertu d'un contrat d'hommage, à côté des seigneurs qui le servaient à raison de leur serment de fidélité. Le nombre des premiers ne fit qu'augmenter, et les vassaux du roi constituèrent une aristocratie féodale semblable à celle du continent. D'autre part, le roi partagea ses droits de justice comme il partageait ses droits fonciers. C'est ainsi que s'opéra la fusion du droit de propriété avec le droit de justice. Quand Alhelslan eut ordonné à tout homme non possesseur de terre de se choisir un seigneur, il accéléra le mouvement qui conduisait a l'établissement du système féodal comme régime social.

Enfin, dernier trait de cette féodalité anglaise : elle eut ses chefs héréditaires, presque aussi puissants que le roi. Ce sont

606 LES ILBS BRITANNIQUES

les ealdormen et les comtes (earls) déjà puissants, on Ta vu, sous Athelstan et sous Edgar, dangereux sous Ethelred et sous Edouard le Confesseur. Leurs rivalités ont favorisé la conquête danoise. La maison de Godwine, pendant la décadence saxonne, rappelle la maison de France pendant la décadence carolingienne; en un certain sens, Tavènement de Harold fut le triomphe de la féodalité, comme l'avait été celui de Hugue Capet. Mais il y eut entre les deux pays une différence fondamentale : en Angleterre, les rois les plus faibles furent toujours mieux armés que les souverains français des x"" et xi"* siècles; Tanarchie féodale ne produisit pas une aussi complète désorganisation politique.

Le pouvoir royal. — Le pouvoir royal n'avait pas, en effet, cessé de croître. Athelstan, Edgar, Edouard le Confesseur, avaient régné sur toute l'Angleterre ; pour les Danois soumis, les Merciens, les Northumbres, les Est-Angliens annexés, le roi de Wessex était devenu le maître suprême. Il était le protecteur de la paix; la loi, promulguée en son nom, obligeait tous ses sujets, les Anglo- Saxons ayant toujours ignoré le principe de la personnalité des lois. Il était à la tète de l'armée nationale et disposait des ressources importantes fournies par le danegeld. Son autorité, il est vrai, était limitée par les pouvoirs du Grand-Conseil {witenagemot) ; les sages ou witan avaient une part nécessaire dans la rédaction des lois, dans l'aliénation des terres du folcland, dans l'établissement des contributions extraordinaires, dans toutes les affaires militaires et diplomatiques, dans la nomination du roi. Mais ces witan, évèques, grands du royaume appelés ou subis par le roi, offlciers de la maison royale, étaient peu nombreux; ils touchaient de trop près au roi pour exercer un contrôle vraiment indépendant; enfin ils ne représentaient à aucun degré la nation.

L'administration. — L'administration était dirigée au nom du roi par ses grands officiers. Sous Alfred, il y en avait quatre : le trésorier y le connétable, le pannetier et Véchanson; ces deux derniers perdirent bientôt toute importance. Ethelred leur adjoignit le haut-bailli, sorte de ministre d'Etat chargé du pouvoir exécutif et judiciaire. Cette charge fut exercée par God-

A LA VEILLB BE LA CONOUÊTE NORMANDE 607

wine, qui en fit une véritable vice-royauté, puis par Harold. Elle garda le premier rang parmi les offices de la maison royale à répoque normande, avec le titre nouveau de justicier. Enfin Canut, sur le modèle de la chancellerie allemande, organisa lés clercs de sa chapelle en bureaux, pour l'expédition des actes royaux. Edouard les perfectionna sur le modèle de la Normandie; il mit à leur tète un chancelier. Les lettres royales furent rédigées d'après une teneur uniforme, et écrites avec des caractères latins ; l'usage du sceau, inconnu des rois saxons, fut introduit. Il ne fallait qu'une main ferme pour mettre en mouvement cette machine gouvernementale déjà savante.

L'Angleterre était divisée en comtés {$hires). Ces comtés n'étaient pas des divisions arbitraires ; ils rappelaient, et quelques-uns rappellent encore aujourd'hui par leur nom même les anciens peuples ou royaumes de l'heplarchie. On a dit qu'ils avaient été établis par Alfred le Grand, mais rien ne le prouve. II est probable qu'ils l'ont été peu à peu, en suivant la marche ascendante de l'unité anglaise. A leur tète on trouve, depuis le X* siècle, trois magistrats : l'évèque, Vealdorman et le ihériff. L'ealdorman, ordinairement désigné, au xi^ siècle, par le titre plus modeste de comte (ear/), était élu ou héréditaire, mais, dans l'un et l'autre cas, approuvé par le roi et le conseil. Parfois il siégeait dans l'assemblée du comté avec le shérifT et l'évèque, recevait le tiers des revenus de la justice (le tiers-denier), commandait les forces militaires du district. Le shériff était un agent du roi, nommé par lui, et chaîné de faire exécuter les lois, d'administrer le domaine royal, de présider le tribunal du comté. Il recevait une part des revenus du comté et peut-être, en certains cas, des concessions de terre. Il réunissait deux fois l'an l'assemblée du comté, composée des seigneurs fonciers, des fonctionnaires publics, enfin du bailli et de quatre notables de chaque ville ou bourg. C'était une sorte de petit parlement local, où étaient expédiées les afiaires locales, plaides et jugés les procès du comté.

Les subdivisions du comté s'appelaient communément des centaines (Aundreds), organisées seulement depuis Edgar. L'assemblée de la centaine se réunissait tous les mois; elle compre-

nait les seigneurs ou leurs lieutenants, le prêtre de chaque paroisse, le bailli et quatre notables de chaque township non inféodé. Elle avait une double compétence, judiciaire et flnanciëre : elle jugeait conformément au droit populaire et recueil- \ lait les produits des amendes et les revenus du domaine. La centaine servait encore à recruter la milice. Sous Edgar et sous Éthelred, trois centaines formèrent un wapeniake chargé de fournir un vaisseau pour la flotte royale.

L*organisation des villages et des villes changea peu, du ix"" au XI* siècle. Cependant, en ce qui concerne le village, deux faits sont à signaler : au point de vue religieux, il devint en beaucoup de cas une paroisse \ au point de vue administratif, il constitua très souvent un manoir. Le seigneur jugeait ses paysans dans sa « cour coutumière », comme on dit plus tard; mais il n'était pas rare qu'il eût aussi le privilège de juger les causes des habitants non serfs du manoir; en ce cas il tenait une cour de centaine {court-baron). Quant aux villes, elles s'étaient développées très lentement. Celles de Tépoque romaine avaient été saccagées par les envahisseurs, et Ton sait que les Germains n'étaient pas gens à réparer ces ruines. Peu à peu cependant des centres de population s'étaient formés, soit auprès des grandes abbayes et des lieux de pèlerinage les plus révérés, soit autour des marchés qu'avait créés le besoin des échanges. Les Danois contribuèrent à ce mouvement, en favorisant le commerce et en donnant des privilèges aux bourgeois. Les cinq grandes villes du Danelagh, Slamford, Derby, Leicester, Nottingham et Lincoln, tenaient d'eux quelques franchises municipales. Çà et là, on rencontre des guildes ou associationi» privées pour la défense d'intérêts commerciaux et autres; mais . ces guildes n'ont eu qu'un rapport 1res indirect avec l'administration urbaine qui se développera plus tard.

La plupart des aflaires étaient expédiées dans les cours de centaine et de comté; quant à une administration publiqu^i il y en avait seulement une ébauche en ce qui concerne la police, les finances et l'armée.

La police. — En matière de police, l'institution la plus originale est celle des cautions pour la paix {fritborhs). Depuis le

A LA VEILLE DE LA CONQUÊTE NORMANDE 60b

viii' siècle au moins, le seigneur était responsable des larcins commis par ses hommes ; puis cette garantie s'étendit à toutes les personnes habitant le même village. Sous Edouard le Confesseur, elle devint une véritable institution : dès Tâge de douze ans, tout homme dut jurer « qu'il ne voulait ni être larron, ni s'entendre avec les larrons ». Il faisait dès lors partie d'une dizaine (decennia) ; si un des dix commettait un délit, les neuf autres devaient présenter le coupable à la justice dans les délais légaux, sinon ils étaient solidairement responsables. Ceux qui étaient sous la dépendance d'un seigneur avaient leur seigneur pour caution; mais ces seigneurs eux-mêmes ne faisaient pas partie des dizaines. Ce système de cautions collectives atteignait directement les nomades, les vagabonds, les étrangers même; il révèle un état de société peu sûr, mais en même temps il fournissait au souverain un puissant moyen pour maintenir la police intérieure : Guillaume le Conquérant saura l'utiliser.

Lies finances. — Le système financier de l'époque anglosaxonne nous est mal connu. On peut se contenter de dire que, jusqu'au ix* siècle, le roi n'avait d'autre revenu régulier que celui de ses domaines. D*autre part on estime qu'il possédait environ 1400 manoirs dont les revenus, concentrés enlf^ les mains des shérifiTs, devaient suffire pour alimenter son\trésor en temps ordinaire. Le danegeld constitua le premier impôt d'État qu'ait payé l'Angleterre. Il servit soit pour faire partir les Danois envahisseurs, soit pour les faire rester, quand ils acceptaient de servir comme mercenaires. Edouard le Confesseur le supprima officiellement, en 1052, après qu'il eut renoncé à garder des vaisseaux danois à sa solde; mais, en fait, il continua d'être levé jusqu'à la fin de son règne, et au delà. D'ailleurs la masse imposable de l'Angleterre devait être peu considérable, à une époque où l'industrie était encore dans l'enfance, où, dans les marchés, on n'échangeait que les produits strictement nécessaires à la vie, où le commerce extérieur n'existait pour ainsi dire pas.

L'armée. — L'armée, au xi* siècle, ne se composait plus guère que de propriétaires fonciers, libres et nobles, mais sans avoir encore perdu le caractère d'une armée nationale, dont la

Histoire oiMfitALB. I. 39

levée était lente et préparait beaucoup de mécomptes. Le seul corps permanent était celui des housecarls^ créé par Canut, conservé par Edouard et par Harold; mais il était peu nombreux. Après qu'Edouard eut licencié ses Danois mercenaires, la flotte anglaise ne fut plus en état de faire utilement la guerre. Sur terre comme sur mer, l'Angleterre était incapable d'opposer à l'envahisseur une sérieuse résistance.

Xia civilisation. — Comme l'administration, le tableau de l'état social témoigne de la médiocrité où s'agitait stérilement l'Angleterre anglo-saxonne. Elle était pauvre chez elle, et sans rapports suivis et féconds avec le dehors.

Malgré les progrès réalisés par la réforme du x** siècle, le clergé était peu cultivé. Si l'on veut faire exception pour saint Dunstan et un très petit nombre d'autres, il n'a donné aucun nom éclatant à la littérature sacrée ; il n'a pris aucune part au progrès de la philosophie scolastique, car on ne saurait lui faire honneur de Jean Scot Ërigène qui, comme son double surnom l'indique, était un Irlandais. Ërigène est le plus brillant représentant de la science monastique d'Irlande, qu'anéantirent les invasions Scandinaves. Quand on a nommé Bède et Alfred, on a cité les deux plus illustres auteurs qui écrivirent en prose latine et en prose anglaise. Quand on a cité le poème sur Beowulf, héros vaguement historique de la conquête anglosaxonne au V" et au \f siècle, et les paraphrases versifiées du moine Caedmon sur les Saintes Ecritures, on a indiqué ce qu'il y a de plus original en poésie. A défaut de mérite littéraire, au sens classique du mot, cette littérature a ce caractère, signalé déjà plus haut au sujet de la chronique anglo-saxonne : elle est vraiment nationale; les œuvres savantes mises à part» elle n'a pas subi l'influence de l'étranger. Il en est de même pour les arts. Au vh° siècle, on l'a vu, dans la partie la plus civilisée de l'Angleterre, en Northumbrie, pour élever une église de pierre il fallut faire venir des ouvriers du continent. L'architecture anglo-saxonne est d'ailleurs toujours restée pauvre : les églises étaient petites, comme il convenait à un pays où la population n'était ni dense ni nombreuse, même dans les monastères; le peu qui nous en reste, avec son indi-

A LA VEILLE DE LA GONQUÉTB NORMANDE iU

gence d'ornementation, témoigne à la fois des effroyables ravages causés par les invasions danoises et de la sécheresse d'imagination de ceux qui les construisirent. Dans la vie privée, le luxe était rare et barbare, le confort inconnu. Les maisons, bâties en pierres brutes et en terre battue, étaient basses, avec d'étroites ouvertures mal fermées; les étables n'avaient point de fenêtres ; aussi des maladies, des épidémies fréquentes décimaient-elles les troupeaux, seule richesse du pays. Les hommes n'étaient guère mieux logés ni protégés. Dans son manoir, le thegn vivait avec sa famille et ses serviteurs ou vassaux. Ils se réunissaient dans une grande salle {hall) y garnie d'un brasier au milieu ; la fumée s'échappait par un trou béant dans la toiture ; ils mangeaient ensemble à la même table, le seigneur et sa dame à l'un des bouts. Les fourchettes étaient inconnues; les verres se terminant en pointe par le bas, chaque convive devait tenir le sien à la main ou le vider d'un trait. Le soir, quand, après le repas et les bruyantes beuveries qui le suivaient, le seigneur s'était retiré chez lui, on enlevait la table et les tréteaux, et tout ce monde couchait dans la salle même, par terre ou sur des bancs, chacun ayant ses armes à son chevet, car les maraudeurs étaient audacieux, et il fallait se tenir sur le quivive ! Si l'on compare la situation politique et sociale de l'Angleterre au milieu du xi® siècle avec celle des Etats continentaux, on constate combien ce pays était arriéré. On ne s'en étonnera pas, si l'on se rappelle les terribles invasions qu'il vient de subir. La vie nationale ne pouvait se développer régulièrement qu'à la faveur d'un long repos ; mais c'est au moment où le pays commençait à peine de respirer librenient qu'il fut accablé par la dernière et la plus décisive des invasions, celle des Français de Normandie. Or, il était mal organisé pour empêcher cette conquête; bien qu'il eût un roi national, un système d'administration national, il n'était habitué à traiter que les affaires locales> dans les assemblées locales des comtés et des centaines. L'élément particulariste était trop fort. Il l'était même au point de rendre les Anglais indifférents à l'origine de leurs princes : ils avaient subi Swein et Canut; ils venaient d'accepter le comte Harold ; ils accueilleront avec une égale résignation le duc de Normandie*

Guillaume de Normandie. -- Guillaume, le futur conquérant de .r Angleterre, naquit à Falaise vers 1027; il était fils naturel du duc Robert le Magnifique et d*Arletta, fille du tanneur Fulbert. Il avait seulement sept ans quand son père mourut, à Nicée, au retour d'un pëlerinage aux lieux saints (1035). Mineur et b&tard, il fut cependant reconnu par les barons normands, et grandit sous leur tutelle ; mais quand, à vingt ans, il prétendit régner par lui-môme, une partie d entre eux se souleva. A lest de la Dive, dans la partie de la Neustrie concédée à RoUon par Charles le Simple, personne ne bougea; mais à Touest, dans le Dessin et le Gotentin, où les Danois avaient continué de s'établir longtemps après la conquête, la noblesse soulevée prétendit renverser Guillaume et mettre à sa place son cousin, Gui de Bourgogne. Le jeune duc fut sauvé par Tintervention du roi de France, et Tarmée des rebelles écrasée à la bataille du Yal-des* Dunes, près de Caen (1047). Les deux alliés ne restèrent pas longtemps d*accord; mais Téchec des Français, près de Mortemer (1054), leur déroute a Yaraville (1058), la minorité de Philippe P% Talliance avec Baudoin Y, comte de Flandre, dont il avait épousé la fille (1053), permirent à Guillaume, non seulement de se maintenir dans son duché, mais d'attaquer à sou tour. Sa première conquête fut celle du Maine (1063), la seconde fut celle de TAngleterre.

Prétentions de Guillaume sur la couronne d'Angleterre. — Il est malaisé d*établir par des preuves certaines les droits que le duc de Normandie prétendait à Théritage d'Edouard le Confesseur. On a dit qu'à un voyage en Angleterre, dont la date n a pas été déterminée, il s'était reconnu vassal d'Edouard qui, de son côté, lui avait promis la couronne s'il mourait sans enfants. On a surtout conté la romanesque aventure de Harold qui, jeté par la tempête sur la c5te de Ponthieu, fait prisonnier par le comte Gui et délivré par l'intervention de Guillaume, était devenu son hâte, son ami, son fidèle, avait consenti à épouser

une de ses filles» enfin avait juré de lui livrer là couronne d*Anglelerre à la mort d'Edouard. Il serait difficile de dire ce qu'il y a de vrai dans ces récits pleins de contradictions; mais il fallait au moins les rappeler, parce que c*est le fondement juridique des droits de Guillaume le Conquérant.

Le conflit entre Harold et le duc de Normandie. — Aussitôt en effet que Harold eut été élu, conformément aux désirs d*Edouard mourant, Guillaume protesta. Il somma Harold de réaliser la promesse que lui avait faite le défunt roi, il lui rappela ses propres serments, et ne recevant aucune réponse, il eut recours au pape. Harold n'était pas seulement un usurpateur et un parjure ; il avait encore été sacré illégalement : n'avait-il pas été couronné, en effet, par l'archevêque d'York, en présence de Stigand, l'archevêque intrus de Cantorbéry? Enfin Guillaume promit de soumettre le clergé anglais à l'autorité du Saint-Siège. Le pape Alexandre II, conseillé par Hildebrand, condamna Harold sans l'avoir entendu, bénit par avance l'expédition préparée par le duc de Normandie, comme si c'était une guerre sainte, et lui donna une bannière consacrée, avec uiï anneau contenant un cheveu de saint Pierre. Des ambassades furent envoyées à l'empereur d'Allemagne, au roi de Danemark, peut-être aussi au roi de France, pour les convaincre du bon droit de Guillcmme. Le duc enfin réunit à Lillebonne ceux de ses vassaux qui consentirent à le suivre et une foule d'aventuriers venus de France, de Flandre et de Bretagne, d'Aquitaine et de Boui^ogne, de Fouille et de Sicile, étrange horde de croisés, réunis pour la conquête et le pillage de l'Angleterre. . Lia bataille de Hastings. — Guillaume les concentra à l'embouchure de la Dive, mais, quand il mit à la voile, les vents contraires repoussèrent sa flotte sur la côte et il dut attendre a Saint-Valery-sur-Somme un temps plus favorable. De son côté, Harold prépara activement la résistance : avec ses deux frères, Gurth et Leofwine, il surveilla le littoral méridional; mais, comme les Normands n'arrivaient pas, la plupart de ses soldats, fatigués de leur inaction, le quittèrent pour aller faire la moisson. Au même moment, une invasion norvégienne, conduite par le roi Harald Hardrada, qui attendait aux Orcades une

occasion favorable pour une descente en Angleterre, débarquait à rembouchure de THumber, guidé par le traître Tostig. Les deux beaux-frères* du roi, Edwin et Morker, furent battus (20 septembre). York ouvrit ses portes et Harald y fut proclamé roi. A cette nouvelle, Harold, rassemblant les troupes disponibles, les conduisit en toute hâte à la rencontre de Tennemi, qui fut entièrement défait près de Stamford-Bridge. Le roi de Norvèg-e et Tostig restèrent parmi les morts (28 septembre). Le même jour, Ja flotte normande, poussée par un bon vent du sud, débarquait sans combat, près de Pevensey, les 50000 hommes que Guillaume, plus hai)ile que son adversaire, avait su retenir pendant quatre mois sous ses étendards. Harold, quoique blessé, marcha en toute hâte a sa rencontre. Son frère Gurth lui conseillait d'éviter le combat, de se replier lentement, en faisant le désert devant l'ennemi, jusqu'à Londres. Harold refusa de saccag-er les biens de ceux qui l'avaient pris pour roi. D'ailleurs il n'eût rien gagné à attendre. Edwin de Mercie et -Morker de Northumbrie, plus jaloux de leur indépendance qu'effrayés de l'invasion normande, s'étaient décidés à ne pas quitter leurs États. Harold combla le vide creusé par leur défection, au moyen de troupes médiocres qui le perdirent. Il n'en vint pas moins s'établir sur la colline de Senlac, à quelque distance de Hastings. Comme Guillaume, il avait tous ses gens avec lui; le sort de l'Angleterre allait être l'enjeu d'une seule bataille.

Les Normands se préparèrent au combat par le jeûne, la prière et la communion ; les Saxons, au contraire, passèrent la nuit à boire et à crier leurs chants de guerre. Le matin les vit d'ailleurs résolus à faire bravement leur devoir. Harold les rangea derrière de fortes palissades ; au centre se tenaient les hcmsecark, protégés par le heaume et la cotte de mailles, armés de Técu, de la javeline et de la hache danoise; adroite ou à gauche étaient les recrues mal armées qu'avaient fournies les comtés du sud. Tous étaient à pied et ne pouvaient combattre utilement que corps à corps. La force de l'armée normande, au contraire, consistait surtout en archers et en cavalerie. Il n'y avait pas seulement deux peuples en présence : c'étaient aussi deux tactiques, deux civilisations différentes, l'ancien régime

militaire de la Germanie en face de la chevalerie nouvelle. Tout d*abord la disposition des lieux donna Tavantage aux Saxons : la cavalerie normaiide, en gravissant la colline de Senlac, fut maltraitée par les javelines de Tennemi et ne put forcer les palissades, que les Saxons défendaient la hache à la main. Guillaume fît alors donner les archers, dont les flèches, lancées en tir plongeant, firent de grands ravages dans les rangs pressés de Tennemi. Harold lui-même fut blessé d*un trait dans Tœil. Enfin un stratagème attira une partie des Anglais hors de leurs retranchements. Guillaume saisit le moment : il fondit sur eux avec sa cavalerie, les mit en déroute et pénétra dans les retranchements dégarnis. Là s'engagea le combat suprême. Harold, ses deux frères, Télite de leurs guerriers, se défendirent avec héroïsme. Accablés sous le nombre, ils périrent jusqu^au dernier. D*un coup la maison royale était anéantie et TAnglelerre livrée sans défense aux vainqueurs (i4 octobre 1066). Comme Tévénement le prouva, la bataille de Senlac fut une des plus décisives de Thistoire.

Guillaume roi d'Angleterre. — Guillaume resta pendant quelque temps encore immobile dans son camp. Il se croyait le roi légitime de l'Angleterre : sa victoire n'était-elle pas un jugement de Dieu en sa faveur? Il espérait la prompte soumission de ceux qu'il considérait comme des sujets rebelles. Les grands du royaume, assemblés à Londres, choisirent pour roi l'élheling Edgar, petit-neveu d'Edouard le Confesseur; mais ils ne l'appuyèrent pas sérieusement. Edwin et Morker ne parurent même pas à Londres; les évèques se montrèrent hésitants. Londres seule organisa résolument la résistance; mais que pouvait-elle, isolée? D'ailleurs Guillaume, s'ébranlant enfin, élait entré, après avoir tout ravagé sur son passage, à Douvres, à Cantorbéry, à Southwark ; il avait passé la Tamise à Wallingford. Edgar fut le premier à se soumettre; il alla trouver Guillaume à Berkhampstead, avec plusieurs évèques et grands du royaume; ils lui offrirent la couronne, et Londres ouvrit ses portes.

Enfin, le jour de Noël (25 décembre 1066), Guillaume fut couronné à Westminster, en présence d'une foule plus curieuse

qu'hostile. L'Eglisô consacrait ainsi ses droits; aux yeux des Anglais mêmes il devenait le souverain légitime.

Extension de la conquôte. — Dès le début du nouveau règne, F Angleterre vit avec terreur quelles conséquences juridiques allaient découler de ces droits du duc de Normandie à la succession d'Edouard. Lies Anglais qui lui avaient refusé leur concours avant Senlac furent déclarés traîtres, mais ils purent racheter leurs terres en devenant les hommes du roi. Les biens de ceux qui avaient porté les armes contre lui, et entre autres les riches domaines de la maison de Godwine, furent confisqués, en même temps que le roi, naturellement, occupait les terres du domaine royal. Cette vaste spoliation pouvait se justifier par le droit féodal; elle se fit méthodiquement, avec toutes les apparences extérieures d'une exacte justice. Guillaume ne se départit jamais de cette politique. Il eut encore à lutter contré ses sujets révoltés : il leur appliqua toujours la même loi, cruelle sans doute, mais égale pour tous. Il agit de même, en distribuant à ses fidèles les terres enlevées aux rebelles. Ses compagnons de victoire ne reçurent pas seuls des fiefs : ceux des Anglais qui, dès Torigine, s'étaient ralliés à sa cause, eurent aussi leur part. Ainsi le Conquérant afTectait de ne connaître ni vainqueurs ni vaincus : il était le roi de tous, mais tous devaient obéir à la même justice, incarnée dans le roi.

Celte politique de génie était féconde surtout pour lavenir. Dans le présent on ne pouvait voir que le fait brutal de la conquête. Une seule victoire avait donné le trône au duc de Normandie, mais son règne de vingt et un ans ne fut qu'une longue lutte contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Heureusement pour lui, ces ennemis ne surent opérer de concert, et il put les réduire les uns après les autres. D dut s'y reprendre au moins à trois fois.

Les résistances anglaises et les interventions danoises. — Une première insurrection éclata, en 1067, pendant u::e absence du Conquérant; elle fut promptement réprimée* Exctcr dut se rendre, après un siège de huit jours, à une armée composée de seigneurs normands et de la milice des comtés

restés fidèles. Le roi se contenta de lui imposer une lourde contribution de guerre et d'élever un château fort pour la tenir en respect. Edwin et Morker avaient, eux aussi, pris les armes; le roi marcha contre eux, prit Nottingham, Leicester, York, Durham. Une flotte danoise débarqua à Tembouchure de THumber une armée que le Saxon Edgar, le dernier descendant vivant d'Edmond Côte de fer, rejoignit avec une poignée d'hommes; elle entra dans York, qui fut incendiée. Guillaume détacha les Danois de la coalition à prix d'argent, et, pour faire un exemple, ravagea les comtés du nord; pendant huit siècles, le vieux royaume de Northumbrie resta une des régions les plus pauvres de l'Angleterre. Une nouvelle coalition se forma en 1071. Edwin et Morker, amnistiés déjà deux fois, retrouvèrent des partisans dans le nord. Malcolm II, roi d'Ecosse, envahit l'Angleterre. Dans la vaste région marécageuse qui s'étend autour de l'estuaire du Wash, sur une superficie de 3000 kilomètres carrés, et qu'on appelle encore aujourd'hui File d'Ely, la résistance fut oi^anisée par les paysans, Danois d'origine pour la plupart, par des guerriers anglais ayant à leur tête un chef à demi légendaire, Hereward, par les moines mêmes d'Ely. Tout fut inutile. Edwin fut tué en fuyant; Morker fut pris et jeté en prison ; l'île d'Ely, attaquée par tous les côtés à la fois, fut occupée (1011). Hereward s'échappa; plus tard il obtint son pardon, et paraît avoir fidèlement servi son vainqueur. Malcolm, poursuivi jusque dans ses Etats, fut obligé de livrer des otages et de se reconnaître le vassal du roi d'Angleterre (1012). Edgar, qu'il avait recueilli à sa cour et auquel il avait donné sa fille Marguerite, dut quitter l'Ecosse et se retirer sur le continent. Il fit sa soumission plusieurs années après, et consentit à vivre des revenus fournis par le Conquérant. Une dernière conspiration, ourdie pendant une absence de Guillaume (1015), associa les comtes de Hereford et de Norfolk au puissant Waltheof, fils de Siward de Northumbrie; ils furent défaits. Une flotte danoise vint piller la cathédrale d'York et se retira sans aller plus loin. Waltheof, traduit devant le witenagemoi de Westminster (1016, à la Pentecôte), fut condamné à mort, bien qu'il eût dénoncé à temps ses com-

eiS LES ILES BRITANNIQUES

plices. Ce fut la seule exécution capitale ordonnée par Guillaume pour crime politique : ce qui n*empècha pas les Anglais (le regarder Waltheof comme un martyr.

Dernières aimées de Guillaume le Conquérant. — Les dernières années de son règne ne lui apportèrent que des déboires. Après avoir réussi à s'emparer du Maine, il dut le céder à son fils Robert, à condition d*hommage au comte d'Anjou. Une attaque contre Dol (1076) fut repousséc par une armée de Bretons et de Français *. Le Capétien Philippe P, dont la minorité avait favorisé l'expédition de 1066, ne tarda pas à prendre une attitude hostile à l'égard de son trop puissant vassal. Il encouragea l'ambition naissante de Robert de Normandie, qui réclamait par avance sa part de l'héritage paternel, la Normandie et le Maine. « Je n'ai pas l'habitude de me déshabiller avant d'aller au lit », répondit Guillaume. Il marcha contre son fils, mais fut complètement défait près de Gerberoi. Il eut même, dans ce combat, la main percée par la lance de Robert et ne dut la vie qu'au dévouement d'un Anglais qui se fit tuer pour lui (1079)« Son frère Eude, évêque de Bayeux et comte de Kent, ne lui créa pas moins de difficultés. L'évèque de Durham, Gaucher, ayant été assassiné dans une émeute, Eude profita d'une absence du roi, occupé en Normandie, pour tirer de ce meurtre une cruelle vengeance : le pays fut saccagé; des innocents furent tués; d'autres ne purent racheter leur vie qu'à très haut prix. Guillaume eût sans doute fermé les yeux sur ces sanglantes représailles, qu'il réprouvait; mais il apprit que son frère, trompé par un devin qui lui promettait la succession du pape Grégoire VII, se préparait à partir pour l'Italie à la tête d'un cortège presque militaire. Guillaume assembla sur-lechamp ses barons, exposa devant eux ses griefs contre son frère et l'arrêta de ses propres mains. Comme Tévêque invoquait les privilèges de son ordre : « Ce n'est pas le clerc ni l'évèque que j'arrête, s'écria Guillaume, c'est le comte de Kent, que j'avais mis à la tête de mon royaume! » Eude fut envoyé en Normandie et maintenu prisonnier, malgré les pro-

Page 1