IV. — A la veille de la conquête normande
Carte politique et ethnographique de la Grande- Bretagne. — Avant d'aborder ce règne si court, terminé d'une manière si tragique, il convient de jeter un regard en arrière sur le développement intérieur de l'Angleterre, et de se demander ce qu'avait produit la double invasion danoise.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est le profond remaniement de la carte politique dans la grande île anglaise. Il n'y subsistait plus maintenant que trois Etats : Angleterre, Galles, Ecosse. Le royaume d'Ecosse, formé par la réunion des Pietés et des Scots sous un même prince, Kenneth Mac Alpine (843), cessa d'être un pur Etat celtique par l'annexion du Lothian (1018), qui était une contrée fertile, peuplée par la race germanique. Les rois écossais s'identifièrent peu à peu avec elle, et en vinrent à considérer les Celtes des hautes terres comme une race sujette. Malcolm III, qui monta sur le trône après la mort de l'usurpateur Macbeth (1051), compléta cette évolution en épousant Marguerite, petite-fille d'Edmond Côte de fer. Après la conquête normande, il donna asile à bon nombre de seigneurs anglais ; d'autre part, des incursions réitérées en Angleterre lui permirent de ramener beaucoup de prisonniers de guerre qui furent réduits en servitude. Ces grands et ces humbles, plus civilisés que leurs hôtes ou que leurs maîtres, apportèrent à l'Ecosse leur système de tenure, leur organisation paroissiale.
Le pays gallois avait obéi à la même tendance vers l'unité, et subi, quoique à un degré moindre, l'influence prédominante de l'Angleterre. Un moment, Gryffud soumit tout le pays à son autorité ; c'était à l'époque de Godwine ; mais les désastres que lui fit éprouver Harold étouffèrent cette royauté galloise au berceau. Au moins les Anglais n'avaient-ils plus que ces Gallois à craindre, car les Celtes de Stratclud étaient soumis à l'Ecosse,
et ceux de Cornouailles, acculés au bout de leur presqulle, pénétrés de tout côté par rélément saxon, cessèrent de compter en face de F Angleterre unifiée.
L*Angleterre enfin était une : comme Edgar et Canut, Harold régna sur tout le pays, du Tamar à la Tweed. Elle avait conservé ses institutions nationales, mais modifiées par deux siècles de dissensions intestines et de guerres extérieures.
Un premier fait est bien constaté : l'occupation danoise n'a exercé qu'une médiocre influence sur le développement des institutions anglaises. Il faut se rappeler tout d'abord qu'elle affecta seulement une partie de l'Angleterre, celle que le traité de Wedmore avait abandonnée à Guthrun. Dans cette contrée, elle a laissé des traces certaines dans la nomenclature géographique : les noms de lieu terminés en by caractérisent les localités danoises comme les terminaisons en ham et en Ion les localités anglaises. Aller plus loin, c'est s'aventurer dans la voie des hypothèses; la division de certains comtés en wapeniakeSy en irithings et en ridings a été attribuée aux Danois, mais sans preuve. La division de l'Angleterre en eald&i^manats par Canut ne fit que régulariser un état de choses antérieur. On l'a remarqué très justement : de même qu'en France les Normands adoptèrent la religion et les institutions des vaincus, de même, en Angleterre, les Danois se fondirent presque aussitôt dans la masse des Anglais.
Cependant, si les Danois n'ont rien changé à l'organisation saxonne, le fait même de leurs incursions, de leurs ravages, de leurs établissements, a contribué à modifier le régime social du pays. Ce qui était arrivé sur le continent se produisit en effet, sous l'empire de causes toutes semblables, en Angleterre.
État social. — La classe des petits propriétaires libres {ceorls) disparut peu à peu; ils durent se mettre, eux et leurs terres, sous la protection d'un homme plus puissant {ilhegn ou ihane^ hlaford ou lord). De même les terres dévastées par les Danois et réoccupées par les Anglais furent repeuplées surtout par les thancs, qui fournirent à leurs tenanciers les bestiaux et instruments de labour, mais à charge de redevances serviles. Ici, comme sur le continent, la recommandation créa des rela-