Pays des Petchénëgues
HiBTOIItK oixélULB. 1 . 43
674 L*BMPIRE BYZANTIN
quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, «t ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne le peut croire s*il ne le voit à Tœil, et la longueur et la largeur de la ville qui de toutes les autres était souveraine. »
Après Gonstantinople venait Salonique, où affluaient aussi les marchands de toutes les nations, surtout à l'époque de la fête de saint Démétrius, le patron de la ville. L'industrie y était développée; les lettres, les arts y étaient en honneur. Cité guerrière en même temps que commerçante, elle formait dans ces régions le centre de résistance aux Barbares. Plus au sud, les villes riches et industrieuses se multipliaient : Thèbcs, Corinthe, Fatras avaient des manufactures de soie et autres tissus. Athènes n'était pas alors obscure et à demi déserte, ainsi qu'on l'a quelquefois avancé. Ses écoles étaient célèbres. Sous le règne de Basile II, un roi de Géoi^ie y envoyait chaque année vingt jeunes gens de son royaume faire leurs études ; quelques textes parlent même d'étudiants d'Angleterre, de Paris, qui viennent y compléter leur instruction.
Avec tous les peuples qui l'entourent l'Empire byzantin est* en relations commerciales. De Damas, d'Alep, il reçoit les marchandises de l'Extrême-Orient. Lorsque les Grecs reprirent Antioche, un traité fut conclu avec le prince d'Alep (969 ou 970). La liberté de trafic pour les caravanes et les marchands grecs y est stipulée, et on y voit que, si Antioche recevait des articles d'Orient, qui de là -passaient en Occident, en revanche des articles de l'industrie byzantine, notamment des étoffes, étaient exportés sur le territoire arabe. Au nord, Trébizonde avait beaucoup d'importance comme entrepôt du commerce du Levant : « Trébizonde, écrit au x* siècle le géographe arabe Istakhri, est la ville frontière des Grecs; nos marchands y vont tous : toutes les étoffes de fabrication grecque, tous les brocarts qui sont importés chez nous passent par Trébizonde. » Arze, qui fut détruite en 1049 par les Turcs Seldjoukides, était aussi un centre d'échanges important. Après sa ruine, les marchands émigrèrent à l'ancienne Théodosiopolis, qui devint îrzeroum (Arzen-Roum, Arx Romanorum). D'un autre côté,
les marchands grecs étaient en relations suivies avec Alexandrie. Au commencement du ix" siècle, Léon V avait interdit aux Grecs de se rendre en Egypte et en Syrie.; mais une prohibition de ce genre ne pouvait être observée. Les marchandises orientales, épices de Tlnde, aromates, pierres précieuses, tis&us de soie arabes, affluaient donc à Gonstantinople, à Salonique, à Cherson, pour se répandre de là dans TEmpire et chez les peuples voisins.
Vers le nord, les plus anciens chroniqueurs russes parlent d'une route de Gonstantinople à la Baltique, qui avait son point de départ sur la mer Noire, à l'embouchure du Dnieper, pour se terminer à l'embouchure de la Neva, après avoir passé par les grandes villes do Kiev et Novgorod. Elle était fréquentée moins par les marchands grecs que par les Scandinaves et les Russes. Les marchands russes arrivaient nombreux à Gonstantinople, mais ils y étaient fort surveillés; ib devaient habiter un quartier en dehors de la ville et on ne les y laissait point séjourner pendant l'hiver. Us amenaient des fourrures, du miel, de la cire, des esclaves, et remportaient des étoffes de soie, des brocarts d'or et d'argent, du vin. En Allemagne, les produits byzantins ne parvenaient, semble-t-iU que par des intermédiaires : Venise, les Slaves, les Bulgares. Des marchands bulgares étaient établis à Gonstantinople. Pour satisfaire la jalousie des marchands grecs, on voulut les obliger à transporter leurs comptoirs à Salonique. Ge fut la cause de la guerre entre Léon VI et le tsar Siméon. En France, les articles byzantins, fort recherchés, arrivaient par l'intermédiaire des Italiens. Plusieurs villes italiennes faisaient un commerce actif avec l'Orient : Bari, Amalfî, Venise. Les Génois et les Pisans n'avaient pas encore, avant les croisades, de relations commerciales avec la Grèce.
On a reproché aux empereurs de n'avoir pas compris « l'avantage d'une large politique commerciale ». Ils ont adopté, en effet, certaines mesures restrictives. Les commerciaires ou douaniers byzantins ne laissaient pénétrer dans l'Empire les marchandises étrangères qu'après les avoir visitées, sondées minutieusement; la bulle de plomb qu'ils attachaient aux
ballots indiquait que les droits d'entrée avaient été payés. La sortie des produits grecs était également surveillée. Les tissus de luxe étaient le principal objet d'exportation en Occident ; or les empereurs refusaient de laisser sortir les plus belles étoffes exécutées dans les manufactures impériales : ils les réservaient pour le palais, pour Sainte-Sophie ou pour les dons magnifiques qu'ils faisaient aux rois étrangers. On les a blâmés encore d'avoir trop abandonné le commerce à des étrangers, surtout à des Italiens, et d'avoir frappé les marchandises exportées de droits excessifs, qu'on évalue à 10 pour 100. Il ne faut pas oublier que ces droits, qui n'ont pas étouffé le commerce, fournissaient à l'Empire une grande partie des ressources qui lui étaient nécessaires. On n'a pas de renseignements précis sur l'ensemble des revenus de l'Etat byzantin; mais, d'après des données partielles, on a supposé que, vers l'époque de la quatrième croisade, ils devaient atteindre une somme qui équivaudrait à environ trois milliards aujourd'hui. Ce chiffre est élevé, mais, d'après Benjamin de Tudèle, Constantinople seule rapportait au Trésor une somme qui en représenterait près du sixième. On sait en outre que certains empereurs, grâce à une sage administration, laissèrent dans le trésor des sommes considérables. Ainsi, après Basile II, la réserve était de 220 millions, qui vaudraient environ un milliard aujourd'hui. Si ces empereurs, tout en satisfaisant aux dépenses ordinaires, réalisaient de pareilles économies, il faut bien admettre que les revenus de l'Empire étaient immenses.
Lés lettres et les arts. — A la force militaire, à la richesse, l'Empire joint, dans une certaine mesure, la gloire des lettres. Il y eut à Byzance, du ix* au xu** siècle, un mouvement de renaissance, qui ne produisit ni génies ni talents d'une grande originalité, mais qui du moins atteste le goût des choses de l'esprit et des recherches érudites. De cette époque datent la plupart des manuscrits qui nous ont conservé les œuvres de la littérature grecque.
Les études avaient langui en Orient, depuis que Justinien avait fermé les écoles d'Athènes et supprimé l'enseignement du droit, sauf à Constantinople et à Beyrouth. La grande université
de Constantinople, fondée en 425 par Théodose II, était devenue le seul centre important d'études; encore renseignement y avait-il été souvent négligé. La littérature avait pris, depuis Justinien, un caractère presque exclusivement monastique. Aussitôt après la querelle des iconoclastes s'accomplit une importante réforme. Le césar Bardas, frère de l'impératrice Théodora, réorganise avec beaucoup de soin l'école du palais de Magnaure. Bien qu'adversaire des iconoclastes, il n'hésite pas émettre à la tète de l'école Léon, qui avait été archevêque de Salonique sous le règne précédent, et qui avait donné sa démission lors du rétablissement des images. On y enseignait la philosophie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie. Les professeurs furent choisis parmi les hommes les plus savants du temps; les étudiants étaient admis gratuitement aux cours. Ceux qui travaillaient étaient sûrs de la faveur impériale, et ce ne fut point là une protection passagère. Sous Constantin VII, les écoles de Constantinople sont en pleine prospérité; les maîtres figurent parmi les grands personnages de l'Empire; les documents officiels mentionnent le Prince des rhéteurs et le Consul des philosophes. Les étudiants peuvent espérer que leur savoir les fera arriver aux plus hautes fonctions. Un historien de Constantin YII nous le montre admettant des étudiants à sa table, causant avec eux, les encourageant; dans leurs rangs il choisit des fonctionnaires, des évèques. Si l'Université de Constantinople perd dans la suite de son éclat, elle se relève, au xi® siècle, sous Constantin Monomaque, grâce à un des savants les plus célèbres du moyen âge byzantin, Michel Psellos. Arrivé aux plus hautes charges par sa réputation de lettré, Psellos réorganise l'Université et y enseigne la philosophie, tandis que son ami Xiphilin y enseigne le droit. Il commente les philosophes et les poètes anciens. Des Arabes même viennent l'écouter. Son succès alarme l'Église et l'empereur; l'Université est fermée; Psellos se retire dans un couvent ; mais son crédit reprend sous les règnes suivants.
Les empereurs eux-mêmes donnent l'exemple, et plusieurs comptent parmi les écrivains. Basile I", pourtant soldat de fortune, entreprend de remettre en honneur le droit de Jus-
tinien par deux manuels, le Prochiron^ publié entre 870 et 879, VÉpanagogé, entre 879 et 886, qui ne fut pas officiellement promulguée. Son fils aîné, Constantin, écrit un traité de tactique. Son second fils, Léon VI, est poète, théologien, écrivain militaire; il continue l'œuvre juridique de son père et publie le vaste recueil des Basiliques, en 60 livres. Constantin VII Porphyrogénète dirige le mouvement littéraire de son temps; il écrit la Vie de Basile, le fondateur de la dynastie. Dans le livre des Thèmes, il trace, d'une façon fort défectueuse, il est vrai, la géographie politique de l'Empire. Son traité sur r Administration de VEmpire est un manuel de diplomatie, composé pour son fils; il y passe en revue les peuples avec lesquels Byzance est en rapports; il y décrit leurs institutions, indique la politique qu'on doit suivre envers eux. Les derniers chapitres donnent quelques détails sur l'organisation intérieure. Dans son ouvrage sur les Cérémonies de la cour de Byzance, à côté du manuel de l'étiquette impériale, on trouve des documents de tout genre, des états de dépenses pour certaines expéditions. Ces traditions ne se perdent pas au xi^ siècle; tandis que le césar Nicéphore Bryenne écrit une histoire de son temps, sa femme, la savante et ambitieuse Anne Comnène, célèbre dans son Alexiade le règne de son père Alexis I".
Cette littérature se distingue surtout par l'érudition. En présence du trésor de connaissances et d'ouvrages que leur a légué l'antiquité, les Grecs de Byzance éblouis perdent souvent le sentiment de leur personnalité. Ils ne songent plus guère qu'à se reconnaître au milieu de toutes ces richesses et à en dresser l'inventaire; ils forment d'immenses collections d'extraits, de notes, de résumés. Le plus illustre des savants byzantins, Photius, est un compilateur. Il semble avoir lu tout ce qu'a produit la littérature hellénique, païenne ou chrétienne, pour en composer sa Bibliothèque ou Myriobiblos, vaste recueil d'analyses et de morceaux choisis. Constantin Porphyrogénète et le groupe d'écrivains qui travaillent sous ses ordres sont des compilateurs acharnés. Constantin trouve que les ouvrages historiques sont si nombreux qu'on n'ose s'aventurer dans ce fatras < dont on s'épouvante rien qu'à en entendre parler ». Pour
« venir en aide à la science qui se noie », il rassemble tous ces ouvrages, en fait faire des extraits et des résumés en 53 livres : deux seront consacrés aux Ambassades^ un aux Conspirations, un autre aux Prises de villes, un autre aux Sentences, etc. De cette immense collection il ne nous est parvenu qu'une faible partie. Un autre recueil, les Géoponiques, contient, en vingt livres, des extraits sur Fagriculture. D'autres sont relatifs à la morale, à l'art militaire, à la médecine, a l'art vétérinaire. Un des hauts fonctionnaires de Constantin VII, Syméon Métaphraste, compile une collection célèbre de Vies de saints. Il devance les BoUandistes, mais c'est un Bollandiste sans critique. Dans la seconde moitié du x° siècle et au commencement du xi^. Suidas, l'auteur du Lexique si connu sous ce nom, est encore un compilateur. Bien des ouvrages anciens se sont perdus par la faute de ces étranges encyclopédies : quand on les eut sous la main, on cessa trop souvent de lire et de transcrire les originaux.
Si tel est l'esprit qui domine dans cette littérature, on aurait tort pourtant de n'en voir que ce côté. Les intelligences ne sont pas toujours servilement attachées à la tradition. Photius applique quelquefois dans ses sermons les doctrines de Platon au christianisme; il reconnaît même que l'esprit d'examen a le droit de s'exercer sur le texte de l'Ecriture Sainte. Il se refuse à voir dans les tremblements de terre ou les ouragans des signes de la colère divine châtiant les hommes ou désapprouvant les événements contemporains. Dans un dialogue, Philopatris ou F Ami de la patrie, qu'on a longtemps attribué à Lucien et qui est de la seconde moitié du x° siècle, les interlocuteurs, dont l'un défend des opinions païennes, discutent librement religion et politique. Cet écrit semble destiné à défendre les mesures de Nicéphore Phocas contre les moines. Les historiens et les chroniqueurs sont nombreux, pour cette période, et généralement plus exacts et plus intelligents que ceux de l'époque précédente. Les principaux sont : Théophane, dont la Chronique va jusqu'en 813 et a été prolongée par divers continuateurs jusqu'en 961 ; Georges Hamartolos, qui s'arrête en 842 ; Génésios, dont l'histoire va du règne de Léon V à celui de
Basile I" inclusivement; Léon Diacre, qui raconte les événements de 959 à 975. Au xi** siècle, Jean Scylitzès, Michel Âttaliote, Cédrénus. Certaines œuvres de Psellos donnent une idée vivante de la société du xi** siècle et sont écrites parfois avec verve. Enfîn la poésie produit des épopées, inspirées des événements contemporains et qui sont comme les chansons de gestes de TOrient. En Asie, les luttes contre les Arabes donnaient naissance à des récits héroïques et merveilleux, des tragoudia ou cantilènes, que parfois un auteur plus savant réunissait en un poème. Telle est Tépopée récemment découverte de Digénis Akritas, défenseur de TEmpire au x° siècle, terreur des Sarrasins, mais faible à Tamour. Le héros de ce poème, où se mêlent les imaginations guerrières et gracieuses, a du reste existé, sous le nom de Panthérios. Bien dés chansons populaires du moyen âge grec se sont transmises jusqu*à nous de génération en génération.
C'est encore une belle époque pour Tart byzantin. Les empereurs multiplient les édifices. Constantin YII n'est pas seulement un lettré, mais un artiste. Il peint, il dirige des sculpteurs, des orfèvres. A Constantinople, le grand palais impérial s'agrandit, s'étend sur tout un immense quartier. Les textes, d'après lesquels des savants modernes ont pu essayer d'en restituer le plan et l'aspect, confondent l'imagination par le luxe inouï dont ils donnent l'idée. L'architecture religieuse, toujours fidèle au système de la coupole, essaie de se renouveler en donnant aux églises des proportions plus élégantes, dont on peut encore juger par l'église de la Théotokos *, à Constantinople, par celles des Saints-Apôtres, de Saint-Elie, de la Vierge, à Salonique. En peinture, si la plupart des belles mosaïques, des décorations murales de ce temps ont disparu, quelques manuscrits à miniatures, comme le Psautier du IX* ou du X* siècle qui est conservé à notre Bibliothèque Nationale, attestent un effort curieux pour se dégager de l'influence monastique, et* pour s'inspirer, même dans des sujets chrétiens, des compositions et du style de l'art antique. Si celte