‹ Histoiree générale du IVe siècle à nos joursChapitre 22 sur 180 · Voir ci-dessous, chapitres m, vu et viii · texte numérisé non relu

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graduelle des peuples vaincus. La souveraineté de Rome n'est pas contestée par les Barbares. Elle se les incorpore comme elle s'est incorporé successivement le Latium , Tltalie, la Gaule. Les Barbares sont auxiliaires, puis légionnaires, enfin dignitaires de l'Empire (comme Slilicon). Seulement Rome n'a plus la même force qu'autrefois; elle s'est assimilé les Gaulois, elle ne put s'assimiler les Germains. Un choc inattendu, venu d'Asie, bouleversa tout. Les Barbares entrèrent par grandes masses; on put encore, avec l'aide de ceux qui avaient fait un pacte avec l'empereur, écraser les autres, les vrais destructeurs, mais ce fut tout. Plus l'Empire faiblissait, plus nombreux entraient les Germains : si bien que, tout en subissant Tinfluence de Rome, ils ont gardé leur individualité que les Gaulois avaient perdue. Dans les dernières années du v° siècle, les Barbares morcellent le territoire; leurs petits cercles, distincts et séparés, finissent par se rejoindre. La force centrale diminuant toujours, l'Empire se trouva démembré, non détruit. Isolée, l'invasion des barbares paraît une catastrophe ; replacée dans l'ensemble des faits, elle n'est qu'une conclusion.

//. — L'invasion.

Les Huns et les Goths. — L'invasion des Barbares, commencée à la fin du iv° siècle-, finit par l'établissement d'un certain nombre de royaumes barbares sur le sol de l'Empire romain et par la chute de l'empire d'Occident. On peut lui assigner comme dates extrêmes 376, date de l'entrée pacifique des Goths dans Tempire, et 526, date de la mort de Théodoric, le plus illustre des fondateurs de royautés barbares.

Epuisés par leur lutte séculaire contre l'Empire, divisés par la politique romaine, les Germains eussent difficilement porté un coup décisif à ceux qu'ils considéraient à peine comme des adversaires. Us furent poussés contre les Romains par un mouvement venu du fond de l'Asie. Ils entrèrent dans l'Çmpire, presque autant comme fugitifs que comme envahisseurs, parce qu'ils reculaient devant les Huns.

L'INVASION o9

Les Huns étaient un peuple appartenant à la race ouraloal talque *. Ils avaient fait partie d'un empire dont le grand Khan avait quasi asservi les Chinois. Cet empire tomba en dissolution, et sous la dynastie chinoise des Han, au i" et au u* siècle, passa presque tout entier sous la domination chinoise. Les Huns se tournèrent vers l'Occident. Les uns s'arrêtèrent dans les vallées de l'Yaxarte et de TOxus : ce sont les Huns blancs, qui renoncèrent à la vie nomade. Les autres allèrent jusqu'au Volga et pendant longtemps vécurent en pêcheurs, pasteurs et brigands dans les steppes, le long de ce fleuve énorme, descendant en hiver vers l'embouchure, remontant en été jusqu'à la Kama. Au iv* siècle, ils paraissent avoir reçu du nord et de l'est de l'Asie une poussée. Ils tombent alors sur les Alains, qui vivaient de la vie nomade, entre le Don et le Volga, adorant l'épée nue plantée en terre, scalpant le vaincu. Les Alains furent battus; une partie s'enfuit, dans le Caucase, où sont encore leurs descendants; d'autres au bord de la Baltique, où ils se joindront plus tard aux. migrations germaniques; le reste fut incorporé aux Huns, qui atteignirent ainsi le Don. - Ils se trouvèrent en face des Goths. Ceux-ci avaient fondé un vaste empire, à liens très lâches bien entendu, comme les monarchies barbares. Hcrmanaric (de la famille des Amales), roi des Ostrogoths, s'était subordonné les rois des Wisigoths (de la famille des BîiUes). Il exerçait une sorte de suzeraineté sur les lazyges, les Vandales, les Gépides,- établis en partie dans l'ancienne Dacie; sur les Ilérules, sur les Scires, les Vendes et les iEstyens des bords de la Baltique; sur les Alains et les Iloxolans des steppes du midi.

Le christianisme chez les Goths : l'arianisme. — Les Goths, ainsi superposés à un chaos de peuples germains, sarmates, slaves, finnois, avaient déjà subi, à distance, les influences civilisatrices de l'Empire . L'un d'eux , Ulphilas (Wulfilas ou Wœlfen, « le petit loup »), né vers 3H, avait

1. Ils ëlaient pcul-être môles d'éléments mongols, ou de race jaune; comme fond ethnographique, ils dilTéraient peu des' Hongrois-Magyars, qui plus tard les revendiquèrent pour leurs parents. Klaproth et beaucoup d'autres en font de purs Finnois.

traduit pour eux la Bible, et comme leur langue était trop pauvre, il avait emprunté des mots à la langue grecque, de même qu'avec Talphabet grec il compléta Falphabet gothique. Le seul livre de la Bible qu'il ne traduisit pas, ce fut les Rois, craignant, dit-on, d exciter encore leur ardeur belliqueuse. Il leur prêcha le christianisme et, en 341, se fît sacrer à Constantinoplc leur évêque. Mais, en même temps que le christianisme, il leur apportait Thérésie arienne, alors en faveur à la cour impériale. Il leur inocula ainsi le virus dont devaient périr tous les États qu'ils fondèrent plus tard en Occident.

C'est un fait très remarquable que les peuples barbares aient été presque tous à l'arianisme et qu'ils y aient persévéré si longtemps. Or l'arianisme n'allait à rien moins qu'à nier la divinité de la religion en niant la divinité du Christ. Le fond de la doctrine d'Arius, c'est que le Père seul est incréé (à^éwri- TOî), que c'est là le caractère de l'être divin, la condition de l'unité divine ; le Fils ne peut être incréé comme le Père (<ruvx- YÊvvTiTo;); son essence est hors de lui; elle procède de celle du Père; elle n'est pas cette essence; il est une créature (7îO'lTi|xa), mais la première, manifestée avant toute autre. Il y a eu un temps où il n'existait pas. Il aurait pu, absolument parlant, prendre part au mal; mais il a fait un tel usage de la liberté et de la grâce qu'il s'est de plus en plus divinisé et que Dieu l'a honoré des noms de Fils de Dieu et de Xoyo^, mais sans qu'il devienne pour cela l'égal de son Père, sans être éternel, comme lui, puisque Dieu n'a pas été éternellement Père et ne l'est devenu que dans le temps. Cette doctrine plus simple, plus rationnelle, plus intelligible que la théologie catholique avec ses mystères, fut aussi plus accessible aux Barbares, qui l'adoptèrent. Du coup ils vécurent en dehors de la hiérarchie ecclésiastique du catholicisme. Chez eux le clergé chrétien, à peine distinct du reste de la nation, n'avait ni grands biens, ni grandes dignités : de telle sorte que la vie laïque, comme on dirait aujourd'hui, était chez eux le principal, au lieu que chez les Romains c'était la vie ecclésiastique. De là un désaccord très profond.

Première invasion des Goths dans l'Empire d'Orient. — Le roi Ilermanaric venait d'échapper blessé à une révolte

des Roxolans, quand survint l'attaque des Huns. Désespérant de la victoire, il s'acheva lui-même d'un coup d'épée. Withimer, son successeur, livra bataille ; il fut tué, les Ostrogoths complètement défaits. Quelques fidèles emportèrent son fils encore enfant jusqu'aux bords du Dniester, où les Wisigoths avaient leur camp, entouré de chariots. Athanaric et ses deux frères Fridigern et ^blavius y commandaient. Athanaric voulait combattre; mais les Huns ayant passé le Dniester la nuit, il dut se réfugier entre le Pruth et le Danube, où il se fortifia. Fridigern et Ablavius demandèrent asile à l'Empire.

Valens régnait alors en Orient, son neveu Gratien en Occident. Valens reçut à Antioche l'ambassade des Goths suppliants, implorant secours contre la faim et contre les Huns, demandant une place dans l'Empire, promettant la soumission et le service aux frontières. Valens consentit, les Goths étant ariens comme lui. Il leur imposa de sévères conditions : entre autres, celle de déposer leurs armes. Ils éludèrent cet article en payant les officiers romains chargés de surveiller le passage, et, au nombre de deux cent mille hommes armés, avec leurs femmes et leurs enfants, passèrent en Mésie (376) . Opprimés et exploités par les fonctionnaires romains, ils ne tardèrent pas à se révolter. A Marcianopolis , en 317, ils battirent Lupicinus; à Andrinople^ en 378, Valens périt en les combattant. Les Goths exterminèrent les deux tiers de l'armée romaine, arrivèrent jusqu'aux portes de Constantinople. Du bas Danube aux Alpes Juliennes, ils ravagèrent si bien le pays qu'ils n'y laissèrent subsister, dit un Père de l'Eglise, que le ciel et la terre.

Gratien appela au trône d'Orient Théodose, le dernier des vrais empereurs romains. Les Goths se débandaient d'euxmêmes; morcelés en petits groupes, ce n'étaient plus que des bandes de brigands, s'affaiblissant par leurs propres ravages. Théodose négocia avec les chefs. Il gagna Athanaric, qui avait fini par passer aussi le Danube, l'attira à Constantinople, dont le luxe éblouit les Barbares, et lui fit après sa mort de splendides funérailles (381). Les Ostrogoths qui avaient rejoint Fridigern continuant leurs ravages sur le bas Danube, il les extermina. Ainsi finit la guerre des Goths. Théodose établit ce

qui restait sur les deux rives du Bosphore et de rHellespont, en Phrygie, en Lydie, en Tiirace. Ils vécurent sous leurs princes, gardant leurs coutumes, dans la condition de fédérés (fœdei^ati). Ils avaient ce qu'ils demandaient : des terres.

Séparation des deux Empires. — Après une double intervention en Occident, Théodose, vengeur de Gratien et de Valentinien II, vainqueur des usurpateurs Ma^j^me (388) et Eugène soutenu par le Franc Arbogast (394), règne quatre mois sur tout l'Empire, Occident et Orient réunis. Il meurt après ravoir partagé de nouveau entre ses fils Arcadius, qui a dix-neuf ans^ Honorius, qui en a onze (395). C'est à cette date qu'on est convenu d'arrêter l'histoire romaine et de commencer l'histoire du moyen âge.

Arcadius avait une sorte de premier ministre dans la personne de Rufin, un Aquitain qui avait gagné par sa piété la faveur de Théodose. Auprès d'Honorius, était Stilicon, un* Vandale, soldat et homme d'Etat. Ces deux hommes devinrent rivaux. Rufin provoqua une révolte des Wisigoths, afin d'avoir une occasion de rappeler les troupes d'Orient, qui, depuis la guerre contre Eugène et Arbogast, séjournaient en Occident.

Stilicon renvoya les troupes, après s'être entendu avec Gainas, le chef des Goths auxiliaires. Celui-ci, arrivé sous Constantinople, tua Rufin sous les yeux d'Arcadius (novembre 395). Mais les Wisigoths étaient en mouvement.

La seconde invasion : les Wisigottis; Alaric. . — Alaric, leur chef, traverse la Macédoine, la Thcssalie, passe les Thermopyles, entrq en Béotic, en Atlique, tuant les hommes, emmenant les femmes et le bétail, brûlant les villages, épargnant les villes quand elles se rachètent, comme Athènes. Il pénètre dans le Péloponèse, y exerce les mêmes ravages, pille Corinthe, Argos, Sparte. Nulle résistance. Alors, d'Occident, Stilicon vient débarquer avec une armée sur les bords du golfe de Corinthe. En Elide, il bloque Alaric au mont Pholoc, fait couler le Pénée dans les fossés dont il a enveloppé l'armée des Wisigoths et attend la capitulation. Alaric s'échappe pendant que son ennemi est à Olympie. Il regagne TEpire; et, conclusion très inattendue, Arcadius, furieux de se

voir ainsi défendu par Slilicon, nomme Alaric maître de la milice de Flllyrie occidentale : c'est-à-dire qu'il Tinstalle, avec délégation de Tautorité impériale, dans une province d'où il peut également menacer les deux Empires, où il peut appeler les Goths disséminés et puiser légalement dans les arsenaux de l'Empire (397). Quant à Stilicon, qui avait espéré devenir régent des deux Empires, il est déclaré ennemi public, ses biens sont confisqués. L'eunuque Eutrope règne, par Eudoxie.

De retour en Occident, Stilicon, après avoir réprimé en Afrique un usurpateur, croit assurer à jamais son crédit en faisant épouser à Honorius sa fille Marie (398). Il y eut alors, ce qui était bien rare, quatre années de tranquillité. C'est le temps qu'il fallait à Alaric pour préparer la conquête de l'Italie. Tous les Goths l'y poussaient. En 402, il passe les Alpes Juliennes, envahit l'Istric, la Vénétie, menace Milan, d'où s'enfuit l'empereur, qu'il poursuit et investit dans Asti. Stilicon est allé en Gaule ; il en a ramené les légions, qu'il remplace par des troupes rappelées de Bretagnp. Il débloque Asti, attaque Alaric le jour de Pâques, à Pollentia, le coupe du chemin de Rome, le refoule vers le nord, traite avec lui, le fait espionner, Tempèche de prendre Vérone, le rejette en Illyrie et vient triompher à Rome. On y vit alors le combat de gladiateurs où fut massacré le moine Télémaque, qui était descendu dans l'arène pour s'opposer à ce jeu sanglant. Le martyr eut gain de cause, car ce fut le dernier combat de gladiateurs (403). Uonorius s'organise dans Ravenne un asile {3ùr, d'où il ne sortira plus (404).

Invasion de Radagaise en Italie. — En l'année 405 on apprit qu'une terrible invasion s'approchait. Autour d'un chef de guerre du nom de Radagast ou Radagaise s'étaient groupés des Vandales, des Burgondes, des Suèves, des Germains de toute nation, poussés soit par quelque mouvement des Iluns, soit tout simplement par l'amour du pillage. Jusqu'alors on n'avait subi que le contre-coup de l'invasion, jetant dans l'Empire un peuple vassal qui s'est révolté. Les vrais destructeurs arrivent avec le féroce Radagaise. Les Romains sont terrifiés. Les hordes barbares passent entre Ravenne, où est l'empereur.

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et Asti, où est Stilicon. Elles assiègent Florence. Stilicon, avec une armée d'esclaves et de Barbares, cerne les pillards sur les rochers de Fiésole. Radagaise, obligé de se rendre, est décapité. Stilicon prend une partie des Barbares a sa solde, en vend une foule d'autres comme esclaves.

La grande invasion : Alaric en Occident; sac de Rome. — Lltalie étatt délivrée, mais le 31 décembre 406 une nouvelle cohue de Barbares passe le Rhin. Elle culbute les Francs qui gardent le fleuve et se répand dans la Gaule. Cette malheureuse contrée est dévastée deux années durant. Mayencc, Worms, Spire, Strasbourg sont détruits; Arras, Thérouanne, Amiens, Tournai, Reims, voient successivement les Barbares; puis toutes les cités jusqu'aux Pyrénées. Aucune résistance; aucun secours ne vient dltalie. Un usurpateur arrivé de Tîle de Bretagne, Constantin, essaie de profiter de Tanarchie (407). Honorius le reconnaît comme empereur. Un autre, Maxime, est proclamé en Espagne; il y appelle les Barbares. Il n'y avait plus de Gaule romaine. L'Italie était devenue frontière.

En Italie, Stilicon venait de disparaître. Il paraît avoir eu de grands projets : sauver l'Empire par les Barbares? rétablir l'unité? Arcadius était mort laissant pour successeur un enfant de huit ans. Théodose II (408). Stilicon négociait avec Alaric, auquel il payait depuis longtemps une sorte de tribut; il lui avait donné le commandement militaire de toute l'IUyrie, dont la moitié était à conquérir sur l'Empire d'Orient. Stilicon voulait-il porter au trône son fils Eucher, comme on l'en accusa? obtenir la régence des deux Empires? Il ayait traité avec Alaric; les hommes d'Etat d'Honorius trouvèrent la chose honteuse. Lampridius déclara qu'on entrait en servitude; Olympius parla de l'honneur de Rome; tous représentèrent à Honorius qu'il avait vingt-cinq ans, qu'il était le maître, ou du moins qu'il fallait le devenir. On fait un complot; on assassine les principaux chefs golhs et Stilicon lui-même (408); on exclut les ariens des fonctions publiques; on déclare à Alaric que le traité conclu ne serait pas exécuté.

C'était une folie : le roi des Wisigoths reparut en Italie. Dédaignant Ravenne, il marcha sur Rome. La cité impériale

était encore prospère ; une nombreuse population s'y pressait autour de centaines de palais; d'immenses richesses y étaient entassées. Ses murs, même défendus par des esclaves et des afTranchis, suffirent pour arrêter les Barbares. Alaric se contenta d'investir la ville. On pria, on fît des sortilèges. Vint la famine, on mangea des cadavres. On attendait une armée de secours, mais il n'y en avait plus. On députa vers Alaric, voulant l'effrayer de la masse des Romains ; il répondit : « Plus l'herbe est serrée, mieux la faux y mord. » Il demanda du poivre, de l'argent, de l'or. Pour payer cette rançon on fondit des statues, entre autres celle du Courage. Alaric se retira, pour un temps. Il alla en Toscane et engagea des négociations avec Honorius. Il voulait être maître de la milice : refus. Il demanda la Dalmatie, le Norique et la Vénélie : refus. Le Norique seul : refus. La cour de Ravenne ne veut pas s'abaisser à traiter avec des Barbares. Alaric retourne sur Rome (409). Il vient y créer un empereur et force le sénat à décorer de ce titre le préfet de la ville, Attale, auquel il demande le titre de maître de la milice. Attale le lui confère et nomme chef des gardes du palais Ataulf, beau-frère d'Alaric. Après quoi le roi goth et son empereur se rendent devant Ravenne. Le chef goth Sarus, ennemi personnel d'Alaric et d' Ataulf, défend la ville et y retient l'empereur qui voulait partir pour Gonstantinople. Alaric demande alors à Attale la permission d'aller exercer ses fonctions de maître de la milice en Afrique. Attale refuse. Alaric mécontent le dégrade et envoie les insignes impériaux à Honorius en signe de réconciliation. Honorius ne voulant pas se réconcilier, Alaric marche une troisième fois sur Rome. Des esclaves lui ouvrent une porte, le 24 août 410. Le pillage dura six jours, pendant lesquels on n'épargna que les églises et le trésor ^des apôtres, qui, au 'milieu de scènes horribles, fut porté, au chant des psaumes, au Vatican. Alaric passa ensuite en Campanie, pilla Capoue et Nola. Ce fut une vraie orgie ; les barbares s'étendaient sous les platanes et pendant de longues heures se faisaient verser du faleme dans des coupes d'or par les fils et les filles des sénateurs romains.

. On suppose qu' Alaric voulait passer en Afrique après avoir

Histoire oÉNiiuLc. I. 5

ee LE MONDE BARBARE

visité la Sicile. Il mourut avant d'avoir passé le détroit de Messine. Il avait trente-quatre ans. Pour Tenterrer on détourna le cours du Busento; on descendit le cercueil et le trésor du roi dans le lit desséché ; on y ramena Feau ; puis on égorgea les prisonniers qui avaient fait le travail.

Ataulf et Wallia rois des Wisigoths. — Ce terrible Barbare avait été malgré lui un ennemi de TEmpire. Ce fut de propos délibéré qu'Ataulf, son successeur, en fut le serviteur.

Paul Orose a raconté une conversation que ce roi aurait tenue à Narbonne., Ataulf avait d'abord voulu changer la face du monde, effacer le nom de Rome, et, comme César, fonder un empire qui aurait été celui des Goths ; mais Texpérience lui ayant montré que les Goths étaient incapables de supporter le joug des lois et d'une discipline, il a mis sa gloire à faire servir leur épée à la restauration de TEmpire. En effet Honorius se décida à traiter avec le successeur d'Alaric. Ataulf reçut le titre de maître dé la milice et fut envoyé au delà des Alpes pour combattre les Barbares de Gaule et d'Espagne (412).

Après deux années de pillage l'invasion s'était écoulée (409). Seuls les Burgondes étaient restés en Gaule. Le reste des Barbares avait passé en Espagne : Suèves en Galice, Alains en Lusitanie, Vandales en Andalousie.

Ataulf s'empara de tout le pays entre le Rhône, la Garonne et les Pyrénées. Il avait emmené avec lui Placidie, la fîUe de Théodose, prisonnière depuis le siège de Rome, traitée avec de grands égards par les Goths. Il était amoureux d'elle, et Placidie consentit, en 414, à l'épouser. Le mariage futcélébré à Narbonne. Ataulf se revêtit de l'habit romain ; le premier rang appartenait à Placidie assise sur un lit impérial; cinquante beaux jeunes hommes esclaves lui apportèrent cinquante bassins remplis d'or et de pierreries; Attale entonna l'épilhalame. Ainsi un roi goth, venu de la Scythie, épousait à Narbonne Placidie, son esclave, fille de Théodose et sœur d'IIonorius, et lui donnait en présent de noces les dépouilles de Roiiie. A ces fêtes dansait et chantait un Romain que les Barbares faisaient histrion comme ils Tavaient fait empereur. A cette époque, quelques usurpateurs 8'élevèrent et disparurent vite. Ataulf en abattit deux autres,

Jovien et son frère Sébastien. Son mariage brouilla de nouveau les choses. Constance, vaillant général, devenu le premier personnage de la cour de Ravenne, aurait voulu épouser la fille de Théodose. Après le mariage, il provoqua une rupture entre flonorius et Ataulf, qui refit Attale empereur. Constance vint assiéger celui-ci dans Narbonne. Le pauvre Attale fut saisi au moment où il fuyait vers TEspagne ; on le conduisit à Ravenne, où on le promena en triomphe pour se moquer de lui. Puis on l'envoya aux îles Lipari, où on le laissa achever sa vie avec une petite pension.

Ataulf meurt assassiné en Espagne. Wallia, qui lui succède, veut aller piller l'Afrique; mais Constance le force à rentrer au service de FEmpire.Les textes parlent d'ailleurs du roi wisi^, goth comme d'un humble serviteur de Rome. Wallia rendi^t Placidie, qui épousa Constance. Il se donna carrière en Espagne. Pendant trois ans, il fit une guerre acharnée aux Vandales, aux Alains, qu'il extermina, aux Suèves, qu'il rejeta dans les montagnes du nord-ouest. En récompense il reçut l'Aquitaine avec Toulouse pour capitale (419). Déjà les Burgondes s'organisaient sur le sol romain; occupant les deux revers du Jura, ils s'étendaient peu à peu sur toute la vallée du Rhône jusqu'à la Durance; les Francs ont dépassé l'Escaut; les Alamans atteignent les Vosges. Burgondes et Wisigoths avaient été régulièrement casés. Constance procédait avec ordre auX démembrement de l'Empire et sauvait les apparences. Il paraissait continuer la grande politique romaine. En même temps il occupait les points stratégiques des Alpes et du Rhône pour empêcher les communications entre les Barbares. Il essayait même des institutions nouvelles, réunissait à Arles les députés de la Gaule romaine pour discuter les impôts. Il était trop tard. Constance mourut en 421, Honorius eh 423. Le fils de Théodose avait vu sous son long principat, de 395 à 423, une de ces tempêtes comme il y en a peu dans les annales du monde. Il la vit sans y rien comprendre, conservant le langage et les illusions d'un maître du monde. Il avait auprès de lui un homme capable de retarder la chute de l'Empire : il le fait assassiner. Il négocie avec Alaric en maître dédaigneux. Si

quelques reflets d'une pâle gloire éclairent ce règne, c'est a Stilicon et à Constance qu'il le doit.

Le successeur d'Honorius était son neveu Théodose II, qui régnait déjà à Constantinople. Gouverné par sa sœur Pulchérie, ce jeune prince était très doux, ne voulant pas de condamnation à mort, calligraphiant, chantant matines, disputant contre les hérétiques, pendant qu'Eudoxie mettait la Bible en vers. Cet Empire vécut ainsi de longues années. Les catastrophes se limitaient à rOccident. Quand mourut Honorius, Placidie et son fils Valentinien étaient à Constantinople. Théodose II envoya celuici à Ravenne pour régner en Occident sous le nom de Valentinien III. Placidie eut sa tutelle. Les deux principaux personnages furent Aétius et Boniface. Aélius, fils d'un comte d'Afrique, ayant été otage chez les Huns et les Wisigoths, connaissait bien le monde barbare. Boniface était comte et administrait l'Afrique.

Les Vandales en Afrique. — Jaloux de Boniface, Aétius pour le perdre mène une double intrigue : il le fait calomnier auprès de Placidie et avertir d'autre part qu'il est perdu. Désespéré, Boniface appelle les Vandales et leur roi Genséric. Aussitôt ces auxiliaires se font conquérants : les indigènes, les hérétiques sont avec eux. Malgré la défense d'Hippone, où est saint Augustin, l'Afrique est perdue (431). Boniface passe en Europe, bat Aétius, mais est tué (432). Genséric poursuit la conquête. En 439, il prend Carthage. Dès lors, tirant parti de la situation, il se fait une flotte et attaque les îles. C'est un curieux personnage que ce Genséric. Il semble faire exception au milieu des Barbares, qui, presque toujours, cherchaient a s'accommoder avec l'Empire et se faisaient serviteurs avant d'être usurpateurs. C'est un révolté; il s'est établi par la force. Mais, une fois vainqueur, il veut à plusieurs reprises entrer dans la communauté de l'Empire. Un traité de 435 lui cède les deux Mauritanies; en 442, en 453, en 476, nouveaux traités qui consacrent les acquisitions faites. Réfléchissant sur les vicissitudes des choses humaines et pensant que ses forces n'étaient pas comparables à celles des Romains, Genséric s'oblige à payer un tribut à Valentinien III et lui donne en otage son fils Huneric. En

même temps il prenait ses précautions, et, pour se mettre en garde contre les deux Empires, il entrait en relation avec les Huns.

Aétius et Attila. — Aétius, qui avait été banni en 431, revint en 432 avec une armée; il fut le bienvenu. Il reprit le rôle de Stilicon et de Constance. Il déploya une grande activité. Il rappela aux Burgondes leur condition de fédérés, les châtia quand ils se soulevèrent. Les Francs ayant passé la Somme, il les refoula au nord. Sa politique était de maintenir ces peuples séparément dans la vassalité romaine et de les coaliser sous les ordres de Rome contre de nouveaux ennemis.

Les Huns ne s'étaient pas arrêtés au Dniester; ils avaient avancé jusqu'au Danube ; mais on ne les avait pas vus comme ennemis dans l'Empire parce qu'ils étaient divisés et que, par fractions, ils entraient au service des Romains ou des rois barbares. L'union vint avec Rona ou Rugilas, qui mit sa capitale en Pannonie et, de là, négociant avec Ravenne et Constahlinople, menaça les deux Empires. Théodose II lui conféra les dignités romaines et lui paya un tribut de 350 livres. Rona mourut en 435. Ses deux neveux Bléda et Attila, fils de Moundzouk, lui succédèrent. Attila se débarrassa de Bléda par un assassinat (445).

La plus curieuse partie de l'histoire d'Attila n'est pas celle que l'on raconte. C'est dans la formation de son empire qu'il a déployé le plus de force et d'habileté ; car, après avoir groupé autour de lui toutes les tribus hunniques, il s'est attaché par les liens d'un service personnel tous les peuples germains ou autres, du Volga au Rhin. Outre les Ostrogoths et les Gépides, il a des Thuringiens^ des Hérules, des Rugiens à son service. C'est avec les Huns et ses vassaux d'Occident que, franchissant le Caucase par les défilés de Bakou, il va ravager les provinces asiatiques de l'Empire d'Orient; faire la guerre en Arménie, en Syrie, sur l'Euphrate et le Tigre, où il menace les Perses. A partir de 441, il se tourne contre l'Europe et l'Empire d'Orient. Les lignes du Danube sont forcées; l'évêque de Mai^us livre sa ville. L'invasion hunnique, détruisant tout sur son passage, se déchaîne sur la Thrace et la Macédoine et

arrive jusqu'à quelques milles de Constantinople. Il fallut traiter, payer une forte contribution de guerre, 6000 pièces d'or, s'engager à un tribut de 2100 pièces d'or, rendre les Iluns captifs, payer la rançon des prisonniers romains (443). Chaque année Attila énonce de nouvelles prétentions. Théodose II n'a pas un moment de repos : à chaque instant des attaques et des ambassades. En 447, Attila ravage de nouveau laThrace : il faut lui céder la rive droite du Danube, de Singidunum à Naissus. A propos de l'exécution de ce traité, il faut de nouvelles ambassades. On envoyait à Attila les hommes les plus éloquents, par exemple le rhéteur Priscus : nous avons le récit de son ambassade et c'est surtout par Priscus que nous connaissons Attila.

Il ne faut pas s'imaginer que ce fût une bëte sauvage : il a fait une impression de terreur, qui a trompé. Les contemporains nous ont laissé un portrait de lui : ils parlent de sa poitrine large, de sa tête énorme, presque imberbe, de ses petits yeux ardents, de son nez écrasé, de son teint basané, de sa couronne de fer rouillée. Ils lui prêtent des mots : « Je suis le fléau de Dieu, le marteau de l'univers > ; « où mon cheval a passé, l'herbe ne repousse pas ». Priscus fait bien voir ce qu'est cette barbarie. Il a vu en Pannonie (près de la ville moderne de Tokai) le village royal. Au milieu, le palais en bois, entouré de petits bâtiments en bois pour les femmes et les serviteurs : toutes les maisons sont en bois et chaume ; c'est encore le camp barbare; les bains seuls sont en pierre, bâtis par un architecte romain. Dans cette capitale on déploie un grand luxe, tout comme à Constantinople et à Ravenne, luxe qui provient du pillage. Dans les maisons des grands et des femmes d'Attila on voit les plus beaux tapis, de la vaisselle d'or et d'argent, des perles jusque sur les harnais et les souliers. En revanche, le roi mange dans de la vaisselle de bois et il est habillé comme un pâtre royal. Les siens le vénèrent plus encore qu'ils ne le craignent. Les femmes et les jeunes filles le saluent par des cantiques. Quand il est là, point d'orgie; il permet pourtant qu'on rie, mais veut qu'on chante la gloire des ancêtres. Ses femmes Tentourent, puis ses enfants, les plus grands placés suivant l'âge,

les petits sur ses genoux. En temps de paix, il rend la justicQ et reçoit des ambassadeurs. C'est un justicier sévère, mais point inexorable aux suppliants. Avec les ambassadeurs il est très prudent, très méfiant, mais très scrupuleux observateur du droit des gens. Il n'a commis aucune violence contre les personnes, même quand l'eunuque Chrysaphius de Constantinople tenta de le faire assasiner; il s'est contenté d'envoyer à Constantinople deux ambassadeurs qui, parlant i Théodose II, l'appelèrent < vil esclave ».

Avec Attila est donc porté i la perfection cet empire asiatique, rappelant un peu l'empire mongol du xui** siècle, si différent d'un empire européen, composé de tribus hunniques comme centre, flanqué de peuples vaincus, tenus par leurs otages, par la terreur, par la part au butin ; un empire qui ressemble à une grande association de brigands. Le gouvernement est très simple; les groupes vivent selon la coutume; en cas de conflit, le chef suprême juge; ce chef donne les ordres pour les expéditions. Cet empire est fondé sur la force brutale : point d'autre Dieu qu'une épée qu'un prêtre a trouvée dans le gazon; point d'autre politique que la ruse. Tout cela très primitif et par conséquent peu solide.

Après avoir hésité entre l'Orient et l'Occident, c'est contre l'Occident qu'Attila se dirige : soit parce que Marcien, choisi par Pulchérie en 450 pour succéder à Théodose II, sait se rendre redoutable au roi des HunSj^ auquel il refuse de l'or et promet du fer; soit parce qu'il veut aller châtier les Wisigoths qu'ils considérait comme des rebelles ; soit parce que Genséric, qui craignait avec raison Aétius, l'a décidé à se tourner vers la Gaule. Il trouva un curieux prétexte. Valenlinien III avait une sœur du nom d'Honoria. On avait résolu, afin d'éviter une compétition possible à l'Empire, qu'elle ne se marierait pas; en dédommagement, on lui avait donné le titre A'Augusta. Or Honoria voulait absolument se marier : elle épouse son chambellan Eugène, et l'empereur la relègue (lans un monastère à Constantinople. De là elle envoie par un fidèle eunuque son anneau à Attila, lui disant qu'elle est sa fiancée et sera son épouse. Sur cette nouvelle on la rappelle à Ravenne; on lui fait

épouser un officier sans importance, puis on lenferme. Attila la réclame et avec elle sa dot.

Attila franchit le Rhin i la tète d'une armée formidable ; on a parlé de six cent mille guerriers. La Belgique fut ravagée ; mais Orléans arrêta les Barbares, et Aétius accourut à la tète d'une armée formée de Wisigoths, de Francs et de Burgondes. Les Huns se retirèrent et subirent une grande défaite dans les Champs Catalauniques (451). Dans la joie du succès on évalua leurs pertes à des chiffres fantastiques. En 452, Attila descendit en Italie; Aquilée fut ruinée; presque toutes les villes de la vallée du Pô furent détruites. Aétius ne crut pas pouvoir risquer une bataille. Une ambassade, où se trouvaient le pape Léon et le sénateur Àviénus, vint trouver Attila. Elle le décida à la retraite, par ses prières et ses présents. D'ailleurs il voyait la peste dans son armée et savait les armements de Marcien. Il menaçait de revenir chercher Honoria. A son retour il mourut en Pannonie (453).

Aussitôt son empire se démembra. A la bataille livrée en 454 auprès de la Netad en Pannonie, et où périt Ella, fils d'Attila, les peuples germaniques et slaves, parmi eux les Ostrogolhs et les Gépides, regagnèrent leur indépendance. Il y eut alors comme une nouvelle répartition de peuples : en Dacie, les Gépides; en Pannonie, les Ostrogoths; à l'est de ceux-ci, au nord de la région alpestre, les Hérules, les Rugiens, les Scires, les Turcilinges, au nord-ouest, les Lombards en Moravie et Silésie. Quant aux Huns, chassés du Danube, ils échouèrent dans une expédition contre l'Empire d'Orient. Ce qui restait d'eux alla se perdre dans la vallée du Volga, parmi les Bulgares, les Avars, les Khazars.

Anarchie dans l'Empire. — L'Empire n'était pas sauvé; c'était pour eux qu'avaient vaincu les Francs, les Burgondes, les Wisigoths. Il faut ajouter que, depuis les premières années du v* siècle, l'île de Bretagne est abandonnée à elle-même : en 449, les premiers Saxons ont débarqué à Thanet. D'ailleurs TEmpire semble se livrer. Aétius est assassiné par Yalentinien III (454). L'anarchie est complète ; les Barbares de Dalmatie se déclarent indépendants; Égidius en Gaule prend

des Francs à sa solde. A Rome ce n'est qu*intrigues et désordres. Yalentinien III déshonore la femme du sénateur Maxime, qui le fait massacrer. Le meurtrier, non content d'occuper le trône, force Eudoxie, la veuve de Yalentinien, à l'épouser. Eudoxie appelle Genséric en Italie. La Qotte vandale arrive devant Ostie. La populace romaine égorge Maxime ; le pape Léon est député auprès de Genséric. Le roi lui promet de ne pas mettre le feu à la ville et de ne pas tuer; mais pendant quatorze jours il pille en Vandale. Les dépouilles de Rome sont rapportées a Carthage (455). Pendant vingt ans encore, Genséric sera le maître de la Méditerranée, fera trembler les Romains, brûlant ou dispersant les Qottes envoyées contre lui et survivant a l'Empire d'Occident, car il ne mourra qu'en 477.

En Italie, l'Empire d'Occident s'affaissa par sa propre impuissance. Le Suëve Ricimer, maître de la milice, accepta comme empereur le rhéteur Avitus, que son disciple Théodoric II, roi des Wisigoths, avait fait proclamer à Arles. Avitus ne régna pas longtemps : il abdiqua et demanda un évëché. Son successeur, Majorien (457), fit de vains efforts pour rétablir la discipline, pour combattre les Alamans et les Vandales. Ricimer avertit Genséric, et fit assassiner Majorien (461). Il proclama Sévère III. La cour orientale lui ayant envoyé à la place Anthémius, il l'accepta et lui fit épouser sa fille : alliance peu heureuse, car Anthémius tomba sous les coups de son beau-père, et leur querelle amena un nouveau pillage de Rome. Genséric fit alors un empereur, Olybrius. Ricimer étant mort, Olybrius disparaît. Puis on proclame successivement Glycérius, Julius Nepos, envoyé d'Orient; Oreste, l'ancien secrétaire d'Attila, Oreste fait empereur son propre fils Romulus Augustule, enfant de six ans. Les mercenaires veulent partager l'Italie comme d'autres Barbares ont fait en Gaule. Ils demandent un tiers des terres. Oreste, qui refuse, est battu et tué, Romulus est confiné dans une villa. Il n'y a plus d'empereur à Rome.

Odoacre. — Odoacre, chef des mercenaires, renvoie les insignes impériaux à Constantinople (476) et demande à l'empereur d'Orient Zenon le droit d'administrer l'Italie et le titre de patrice. L'Empire subsistait donc : Constantinople était capitale

et Zenon se croyait si bien le maître de Tltalie que bientôt il y enverra Théodoric.

L'opinion que TEmpire dure encore, n'est point particulière aux empereurs; c'est aussi celle des Barbares. Clovis sera très honoré quand il recevra les insignes de patrice, et parmi ses successeurs il en est qui traiteront encore les empereurs en souverains. Au milieu du vi* siècle, Jornandès constate que Rome, qui avait conquis le monde, le possède encore idéalement ^ La loi romaine subsiste; le souvenir des institutions politiques reste vivant; le personnel romain lui-même est toujours là. A Toulouse, Ravenne, Lyon, Vienne, Genève, à Paris, les rois barbares deviendront forcément à demi romains. Il nous reste maintenant à voir quelles furent les destinées des principaux royaumes fondés par les Barbares dans l'Empire^

Celui d'Odoacre dura peu malgré les talents de son fondateur. Odoacre, Rugien d'origine ', était venu en Italie avec une de ces troupes qui s'y rendaient pour prendre du service. C'était un beau géant à grandes moustaches. Il entra en 474 dans la garde palatine et prit bientôt sur ses camarades, les mercenaires germains, l'influence qui, lors de leur révolte, assura sa fortune. Devenu roi, il donna aux mercenaires un tiers des terres; mais il respecta les lois impériales, le sénat, et confia, sans y rien changer, l'administration aux fonctionnaires romains. Arien, il ne persécuta pas les catholiques. C'est par le sénat qu'Odoacre fît demander à Zenon de lui confier le gouvernement de l'Italie avec le titre de patrice. Zenon, qui recevait en môme temps les ambassadeurs de Népos, le dernier empereur régulier, répondit au sénat en lui rappelant que, tant que Népos vivra, il sera souverain légitime; c'est à lui qu'il faut demander pour Odoacre le titre de patrice. Dans la lettre que Zenon écrit à celui-ci pour lui signifier ses volontés, il loue la façon dont Odoacre a gouverné, en respectant les lois romaines et dans cette môme lettre il le traite de patrice. Toute la politique byzantine est dans cette

\ . Vis enim cognoscere quomodo respublica cœpU et tenait, totumque pêne mundum siibegilj ut hactenus uil imaginarie tenet.

2. On fait de lui aussi un Hérule ou un Scire. Son père aurait été Edécon» roi d'une tribu scire, garde du corps ou même secrétaire d'Attila.

correspondance : pour personne un refus, avec personne un engagemeitt. Odoacre n'est point reconnu ; Théodoric ne le sera pas non plus. Beaucoup plus tard, les empereurs allemands, qui solliciteront à leur tour^ ne le seront pas davantage. Mais toujours cette reconnaissance sera sollicitée comme elle Test par Odoacre. Le titre -de patrice, que souhaitait celui-ci, ne confère pas d'autorité définie. Ce qui fait cette dignité supérieure aux autres, c'est qu'elle est viagère; aucune attribution spéciale, mais des insignes superbes. Singulière dignité qu'Odoacre avait sans l'avoir! si bien que lui-même ne sait pas à quoi s'en tenir sur son autorité. Il n'est pas roi d'Italie, mais roi tout court; roi des Barbares^ mais non pas d'un peuple barbare; roi d'une armée composée d'éléments différents et qui est devenue par son établissement sur les terres italiennes une sorte de peuple nouveau. Il fut, sous la suzeraineté de Constantinople, une sorte de protecteur militaire de l'Italie. Pour la défendre, il soumit la Dalmalie et attaqua les Rugiens, qui s'étaient étendus sur la Drave et la Save, menaçant la frontière. Il détruisit leur empire avec l'aide des peuples voisins, Hérules, Scires, Turcilinges (487). Ce fut précisément cette victoire qui fut une dés occasions de sa perte. Frédéric, fils du roi des Rugiens Feletheus, emmené en captivité par Odoacre, se sauva chez les Ostrogoths et demanda i Théodoric, son parent, de le venger.

///. — Le royaume ostrogoth d'Italie.

Théodoric roi des Ostrogoths. — La conquête hunnique avait eu pçur résultat de diviser les Ostrogoths en deux groupes : l'un vassal des Huns, l'autre réfugié au sud du Danube et incorporé à l'Empire. Ces derniers, les Ostrogoths transdanubiens, étaient commandés par trois frères de la race des Amales, Walamir, Théodemir et Widemir, quand ils se révoltèrent contre les Huns et les rejetèrent dans les plaines de l'Est. Ils s'établirent alors dans la Pannonie. Théodemir eut de sa concubine Eliena un fils, Théodoric. Les Ostrogoths avaient

repris les hostilités contre l'Empire. Ces Germains, toujours en mouvement depuis si longtemps, ne savaient plus demeurer en repos, ni s'arranger pour vivre dans un établissement fixe. Laborieux, ils ne l'avaient jamais été. Ils ravageaient llllyrie pour se faire payer un tribut. On traita, et Théodoric, fils de Théodemir, fut envoyé comme otage à la cour de Constantin nople ; il n'avait alors que sept ans. Il retourna auprès de son père à l'âge de dix-huit ans, et lui succéda vers 475. Il se mêla aux intrigues romaines et fit prévaloir Zenon sur un autre prétendant à l'Empire. Après des querelles intestines, il finit par rester seul roi et commander à tous les Ostrogoths (481). Il fut d'autant plus exigeant vis-à-vis de Zenon, qui tantôt le combla d'honneurs et tantôt le combattit. Finalement Théodoric, cédant à la prière des réfugiés rugiens, demande à Zenon l'autorisation de conquérir l'Italie. Elle lui fut accordée avec empressement.

Le peuple des Ostrogoths se réunit à Nova sur le Danube (au nord de Nicopolis), capitale du royaume de Théodoric. On reprit le chariot des migrations anciennes et, à l'automne de 488, on se mit en route. Des Rugiens et de nombreux aventuriers grossirent l'armée des envahisseurs. Elle passa sur le corps des Gépides, qui refusaient le passage du côté de Sirmium, et campa l'hiver dans cette région. En 489, on repartit parla grande route romaine de la vallée de la Save qui d' Jîmona mène en Italie, et l'on y arriva à l'automne. Odoacre fut vaincu sur l'Isonzo et perdit une grande bataille à Vérone. Celle rencontre décisive a laissé un grand souvenir dans les légendes et valut probablement à Théodoric son surnom (Dietrich de Bern, c'est-à-dire de Vérone). Il ne poursuivit pas Odoacre, mais s'établit dans la haute Italie, avec le concours des évoques. Très hostiles à l'arien Odoacre, qui malgré sa tolérance s'était aliéné l'Eglise, ceux-ci favorisaient son adversaire, bien qu'il fût arien et Barbare comme lui. Odoacre reprit Milan, mais fut battu sur l'Adda et dut se réfugier derrière les murailles de Ravenne (490). Ses mercenaires furent massacrés dans toute l'Italie. Le blocus de Ravenne dura longtemps. De plus en plus resserré, Odoacre entra en négociations (février 493).

Une paix fut conclue qui laissait les deux rivaux chacun à la tète de ses hommes en Italie. Ce partage, ou plutôt cette coexistence de deux princes dans le même pays, ne pouvait durer. Théodoric poignarda Odoacre dans un festin, et se trouva seul maître de lltalie.

Caractères de la royauté italienne de Théodoric. — Il fut immédiatement aux prises avec les mêmes difficultés; il ne put ni T>btenir de Constantinople les titres pour fonder un gouvernement régulier et jugé définitif par ses sujets romains,* ni s'entendre avec TEglise, seule puissance restée debout. Cette situation ne lui est pas particulière; dans toute TEurope occidentale, les choses se sont passées de même. Des rois germains essaient de gouverner sur un territoire déterminé, subdivision de Tancien Empire. Le pays où cette tentative a réussi prit une grande place : c'est la Gaule fran^ue. Lltalie, où cette tentative échoua à trois reprises, est demeurée pendant longtemps une simple < expression géographique ». Telles sont les Causes lointaines qui dominent l'histoire ultérieure.

Bien que Théodoric ait échoué, il n'en est pas moins très intéressant d'étudier cette tentative faite par un roi germanique pour régner sur une partie de Tapcien Empire romain. Il importe d'abord de déterminer le caractère même de l'autorité de Théodoric : qu'est-il comme roi des Ostrogoths? en vertu de quel droit gouverne-t-il Tllalie? comment a-t-il gouverné les Goths et les Romains?

Comme roi des Goths, Théodoric a tous les caractères d'un roi germanique. Il est remarquable que, dès le temps de Tacite, les Goths apparaissent comme un peuple monarchique. Il ne s'agit point ici de royautés imposées par les nécessités de la lutte contre Rome ou par des vainqueurs : il s'agit de la vieille royauté nationale germanique. Cette royauté est héréditaire, mais l'hérédité est limitée par l'élection, même en dehors de la famille royale. Les rois tendant naturellement à faire prévaloir l'hérédité, une sorte de transaction se fait : le roi mourant désigne son successeur. Quand Théodemir sentit approcher sa fin, il appela les Goths et, avec leur assentiment, désigna Théodoric pour lui succéder. Théodoric mourant fera autrement : il

convoquera les grands et leur ordonnera d obéir à un enfant de dix ans, son petit-fils Athalaric; mais Théodoric mourant n'est plus le même qu'en Pannonie. D'ailleurs on verra les conséquences fâcheuses pour sa famille de cette dérogation aux coutumes germaniques.

Au roi élu le peuple jure fidélité ; le roi à son tour jure d'observer la justice (Justitiam et œquahilem clemenliam custodire). La formule est vague, mais il n'y avait pas de constitution écrite; c'était la coutume qui déterminait les limites de l'autorité royale. Le peuple goth est bien le peuple germanique décrit par Tacite; il est armée, et c'est comme armée (exercitus) qu'il vit militairement et politiquement. On a bien vu que le peuple goth est une armée toujours en marche, de la Baltique au Danube ou en Italie. Quiconque est libre porte les armes; quiconque porte les armes est exempt de toutes chaînes serviles. Il y a une sorte de hiérarchie sociale. Au-dessus des hommes libres -est une noblesse qui entoure le roi, donne la première son avis sur toutes choses; on ne requiert qu'ensuite le consentement des autres, dissiminés dans toute l'Italie.

A côté des Goths, qu'il gouverne en vertu de son droit royal germanique, Théodoric a depuis 493 des sujets italiens, bien plus nombreux que les Goths. En quelle qualité les a-t-il gouvernés? On a vu qu'il est parti pour l'Italie avec l'agrément de Zenon, mais sans qu'aucune convention précise ait été arrêtée entre eux. Que Zenon ou Théodoric ait eu l'initiative de la proposition, il reste évident, après la lecture de Jornandès, de Malchus, de l'Anonyme de Valois, de Procope, qu'on ne s'est point entendu sur ce point : Théodoric vainqueur régnera-t-il comme lieutenant, comme vassal ou comme allié de l'empereur? Cela permettra plus tard à Bélisairc de dire aux envoyés des Goths que Zenon n'a point envoyé Théodoric pour remplacer simplement Odoacre ; en attendant, cela permet à Théodoric de se regarder comme maître de lltalie après la victoire; mais il y mettra une grande prudence. Dès l'année 490, quand Odoacre est enfermé dans Ravenne, Théodoric obtient du sénat l'envoi d'une ambassade, conduite par le consul Faustus, afin de demander pour lui l'habit royal (vestem regiam) à Tempe-

reur. Il voulait évidemment, quand le combat était encore indécis, gagner Topinion des provinciaux par cette sorte d'investiture que l'empereur lui aurait donnée : l'empereur ne la donna pas. Zenon étant mort en 491, Anastase He se hâta pas plus que son prédécesseur. Alors, dit l'Anonyme de Valois, les Gotbs confirmèrent à Théodoric le titre royal sans attendre le décret du nouvel empereur- Le sens de cet acte n'est pas une confirmation de Théodoric comme roi des Ostrogoths : il l'est déjà, et l'avènement d'un nouvel empereur n'y change rien; il faut comprendre que les Goths reconnaissent Théodoric comme roi d'Italie et l'autorisent à prendre le costume royal.

Il continue à négocier la reconnaissance du nouvel Etat par l'Empire. Il n'obtint jamais rien de précis. En 498, le patricien Festus, envoyé à Constantinople, parvint à faire remettre à Théodoric les insignes impériaux jadis renvoyés par Odoacre. Théodoric ne devint pas empereur pour cela; ses rapports avec l'empereur, par conséquent avec la population romaine, n'en sont pas mieux établis. Théodoric dépense toute son habileté à éviter de gros embarras. Il lui fallait vivre en paix avec Constantinople, et en même temps il tenait, pour les Goths et pour lui-même, à rester le chef indépendant d'un nouvel Etat. Il prodigue à l'empereur les titres les plus éclatants; il lui demande la confirmation des conseils nommés par lui. Sur les monnaies figure seul le nom de l'empereur; sur les monuments il est placé avant celui de Théodoric. Celui-ci ne refuse pas à la cour impériale ces petites satisfactions, les marques d'honneurs, la préséance même sur le sol italien. Ce sont là des concessions de forme. Il ne cède rien sur l'essentiel. Il lutte de finesse avec les Byzantins. La première lettre du livre I des Variarum est un chef-d'œuvre de Cassiodore parlant au nom de Théodoric. Le ton y est aussi respectueux que possible, mais pas un mot ne laisse soupçonner une dépendance effective du roi d'Italie.

Gouvernement de Théodoric. — Nous avons dit que les mercenaires d'Odoacre avaient pris le tiers des terres; les Goths firent de même. Il y a ici une question très controversée <jue nous retrouverons à propos des Burgondes, des Wisigoths et

des Francs : s'agit-il réellement du tiers de toutes les terres ou seulement des terres domaniales? La première hypothèse paraît avoir les textes pour elle. En Italie, où il y avait tant de terres vacantes, la mesure a pu passer presque inaperçue. On sait d'ailleurs qu'elle a été exécutée avec beaucoup de prudence et de modération. Des magistrats d'origine romaine furent chaînés de l'opération ; il ressort d'une lettre de Théodoric qu'il y eut positivement un partage et que ce partage ne fut pas une occasion de troubles.

Dans son gouvernement, Théodoric, comme Odoacre, a respecté complètement les lois et les institutions romaines. Toutes les fonctions établies par Constantin dans l'Empire romain sont maintenues. Les chaînes de la cour conserv^ent les mêmes noms et les mêmes attributions; le sénat, ses honneurs et son impuissance. Les administrateurs de province ont les mêmes titres et les mêmes fonctions. De même les lois ont été conservées. Nous avons ici un monument législatif, VÉdit de Théodoric : rien de nouveau; ce document est purement romain. La conclusion des travaux critiques les plus autorisés, c'est qu'il n'y avait nullement un droit pour les Goths et un droit pour les Romains : il y avait un seul droit pour les uns et les autres, qui était le romain. Sans doute il y avait des atténuations, toutefois moins importantes qu'on ne l'a cru. Théodoric a institué pour chaque province un « comte des Goths », et Cassiodore nous a laissé la formule de cet emploi, le seul qui soit nouveau. Encore ce comte des Goths peut-il être un Romain.

Pour les finances on n'a pas non plus innové. Théodoric a son domaine, comme l'empereur. Les sources du revenu public sont les mêmes que sous l'Empire. Le prince fixe le chiffre de l'impôt; le préfet du prétoire le publie; les curiales le répartissent et le perçoivent. Les Goths payent comme les Romains, qui, n'ayant pas été vaincus, ne peuvent être traités en vaincus. C'est donc le système romain, mais moins oppressif parce que le gouvernement de Théodoric écoule et même recherche toutes les plaintes et parce que la prospérité de l'Italie, enfin tranquille, rend l'impôt moins lourd. Des remises sont accordées en cas de calamités locales. Surtout les curiales

sont activement protégés. Un édit du roi Athalaric est très curieux à ce point de vue. Sous la phraséologie on y trouve un programme de gouvernement qui a été celui de Cassiodore et de Théodoric. Ce qui est dit des curiales du vi® siècle concorde à merveille avec ce que Ton sait des curiales des derniers temps de TEmpire. Le mal y est très bien défini; vient ensuite le dispositif édictant certaines peines contre ceux qui oppriment les curiales, leur demandent plus qu'ils ne doivent ou exigent quoi que ce soit sans avoir qualité pour cela. En revanche, les curiales sont invités à bien faire leur devoir. Il n'y a pas de texte où Ton puisse mieux voir le caractère singulier de ce gouvernement qui est tout romain. On n'a pas songé à trouver un remède au mal en modifiant le système de l'impôt; les curiales sont toujours attachés à la curie; et, malgré les efforts de Cassiodore, il y a toujours des curiales persécutés.

Pour l'armée on pourrait croire au premier abord que le système n'est plus celui des dernières années de l'Empire; qu'ici du moins il y a quelque chose de nouveau, de germanique. Il n'en est rien. Si Théodoric a commandé ses armées en personne avant la conquête de l'Italie, il les a fait commander ensuite par des généraux, absolument comme Honorius. Parmi ces généraux il y en a de purement Romains, comme Liberius et Cyprianus. Ibbas, qui alla en Gaule combattre les Francs, n'est pas un Go th. Théodoric a une garde personnelle de tous points semblable à celle des successeurs de Constantin, composée de cavaliers et de fantassins qui sont qualifiés de domestiques (domestici). Il y a sous Théodoric comme sous Constantin des officiers préposés spécialement aux provinces frontières et portant le titre déjà usité sous Constantin; tel était le duc des deux Rhéties. Les troupes de Théodoric en campagne sont entretenues et soldées selon le système romain. On pourrait poursuivre en détail la preuve de ce fait que l'armée de Théodoric est entrée exactement dans les conditions où ont vécu les précédentes armées barbares des empereurs.

S'il ne se trouve guère de Romains dans ses rangs, si les Goths paraissent seuls chargés des devoirs militaires, ce n'est

ITlSTOIHC OÉMÉRALC. I. B

pas du tout par le fait d*une volonté arrêtée» d'une loi : depuis fort longtemps, on le sait, les Romains, les Italiens, fuyaient le service militaire ; Théodoric, qui n'a rien innové, ne les y a pas contraints. Devenu par le fait successeur des empereurs, il se sert d'une armée barbare, comme ils faisaient. Seulement cette armée, c'est la sienne, celle du peuple dont il était roi avant d'entrer en Italie.

Pour la marine on continue les traditions de la marine impériale, ou plutôt on les reprend : Ravenne redevient une des plus importantes stations de la flotte reconstituée.

La seule nouveauté c'est l'ordre qui règne maintenant ea Italie plusieurs années de suite. De là des indices de prospérité renaissante. Des travaux sont entrepris pour le dessèchement des marais de Spolète et des Marais Pontins. La faveur revenait donc aux travaux agricoles, sans que pourtant l'Italie suffit encore à se nourrir; il faut toujours demander du blé à la Sicile, en faire venir d'Espagne, interdire toute exportation, et même, sous un des successeurs de Théodoric, fixer un maximum du prix des grains. Il y a aussi comme une sorte de renaissance commerciale : ce n'est pas le grand commerce, bien entendu, du temps de la prospérité romaine; mais sur les route» bien entretenues circulent librement les services de CatabulenseSy sortes.de postes pour les transports, qui dataient du temps de l'Empire. La reprise du cabotage favorisait aussi le commerce intérieur. La foire qui se tenait à Consilinum en Bruttium (elle s'ouvrait le jour de la naissance de saint Cyprien) paraît avoir été très fréquentée. En certains points se réveillait ainsi la vie ancienne.

Voici où l'on reconnaîtra une administration vraiment romaine. Il y avait à Rome une sorte d'Université légalement établie depuis Valentinien III. Les Goths la conservent; Théodoric et ses successeurs la protègent. Quand le roi Athalaric a été informé qu'on voudrait réduire les traitements des professeurs de cette école, il trouve qu'il faudrait plutôt les augmenter. Le gouvernement s'occupe môme de la fréquentation régulière des écoles, comme on le voit par une lettre d'Athalaric adressée au gouverneur du Bruttium pour forcer les Bruttiens notables

à la résidence dans les villes; autrement les enfants ne pour-^ ront s'instruire.

On pense bien que ce gouvernement n'a pu faire que la langue cessât de se corrompre, le goût de se gâter, que les sciences devinssent moins superficielles. Les littératures et les langues ont leurs destinées comme les peuples; la littérature et la langue romaines avaient accompli la leur. Pourtant les Goths désapprennent la langue gothique. Théodoric parle latin, ou du moins le comprend. Sa famille reçoit une éducation toute romaine, tandis que c'est merveille qu'un Romain apprenne le goth comme font les fils du patricien Cyprianus : ce dont Athalaric loue fort leur père.

Théodoric protège les arts autant que les lettres. Il y a quelques magistrats préposés au soin des bâtiments. Ses épi très prouvent que le roi a contribué de ses deniers à l'entretien ou à la construction de monuments publics. Citons celle â Symmaque : le roi le loue pour les bâtiments qu'il a déjà fait élever; il le charge de la restauration du théâtre de Pompée. Les aqueducs, les égouts, notamment ceux de Rome, sont soigneusement y entretenus. Ravenne est l'objet d'une sollicitude particulière ; pardessus tout, le palais de Théodoric. Le goût n'est pas plus sûr qu'en littérature : il suffit de voir ce qu'admire Cassiodore pour en être convaincu ; en sculpture, en architecture comme en littérature, c'est la recherche, le précieux, le bizarre.

Mais n'est-ce pas aA'oir obtenu beaucoup d'un Barbare qu'il s'intéressât à ces choses? Théodoric fait mieux : quand il vient à Rome en l'an 500 pour la première fois, reçu par Symmaque, le pape, et, dans la curie, par Boëce, il ne se contente pas d'accorder des remises d'impôt, de faire au peuple des distributions de blé : il promet de suivre l'exemple des anciens princes et donne des jeux dans le cirque. Il n'autorise pas les combats de gladiateurs, à jamais condamnés; il réprouve môme les combats contre les bêles, quoiqu'il cède au goût populaire. Il paye les pantomimes publics, choisis après concours par le peuple. Ces comédiens sont soumis à la surveillance d'une sorte d'inspecteur royal. Théodoric payait les jeux du cirque, appointait les meilleurs cochers. S'il favorisait la gaieté, il

réprimait sévèrement les désordres qui se produisaient fréquemment quand on se divisait en partis hostiles désignés par les couleurs de tel ou tel cocher, ou qu*on se battait à propos d un mime.

Rien ne manque à la démonstration de cette opinion que Théodoric a régné en Romain, non en Germain. Administration romaine, finances romaines, lettres ron:aines, arts romains, mœurs romaines, vices romains, rien n'y manque. Si bien qu'on ne peut s'empêcher de remarquer qu'il est impossible qu'un Goth ait connu et compris tout ce qui a été écrit en son nom. Il a été élevé à Constantinople, mais il n'en est pas moins resté Harhare; il ne sait pas lire. C'est un chef de guerre. Il Ta montré dans sa jeunesse et surtout dans sa lutte contre Odoacre. Puis il a disparu dans son palais de Ravenne. Il est probable qu'il était intelligent et qu'il a laissé faire : c'est tout ce qu'on peut dire. Mais cet homme qui avait la force eut des ministres qui pensaient et qui parlaient pour lui : Cassiodore surtout. Par l'effet d'un accident, le pouvoir fut exercé par un lettré, un érudit, un philosophe chrétien, qui eut toute une politique, laquelle consistait à garder le passé, à le restaurer, en mettant à son service des Barbares qui par eux-mêmes n'avaient nulle idée d'avenir.

Politique de Théodoric à l'extérieur. — Théodoric eut une politique extérieure dont nous allons passer en revue les principales manifestations.

Son royaume, où il portait le titre vague de maître {dominuB rerum) qui convenait très bien à sa situation équivoque, comprenait toute l'ancienne préfecture d'Italie (à l'exception de la Pannonie orientale, des îles de Sardaigne et de Corse occupées par les Vandales) et une partie de l'ancienne préfecture d'IUyrie : le diocèse de Dacie.

Les principaux peuples du monde barbare étaient alors, en allant de l'est à l'ouest : au nord du Danube, les Gépides établis à peu près entre le Gran, le Danube et le Séreth ; dans la région de la Moravie et de la haute Silésio, les Hérules, mélangés de Rugiens, de Scires et de Turcilinges; ensuite les Lombards qui, dans les premières années du règne de Théo-

doric, s'affranchissent du tribut qu'ils payaient aux Hérules et exterminent ce peuple. Au nord des provinces de Norique et de Rhétie, les Thuringiens s'étendaient de l'Allemagne centrale au Danube et se heurtaient aux frontières de Théodoric vers Passau et Ratisbonne. Dans la Suisse septentrionale et sur les deux rives du Rhin jusqu'à l'embouchure de la Lahn, les Alamans. En Savoie et dans le bassin du Rhône (sauf la bande méridionale), les Burgondes. Entre le Rhin, la Moselle et la Loire, les Francs. Au sud de la Loire, les Wisigoths, maîtres de presque toute l'Espagne. En Afrique, les Vandales, maîtres de la Méditerranée.

Avec tous les rois barbares Théodoric a des relations. En 491, il rappelle aux Vandales l'antique parenté qui les unit aux Goths et traite avec le roi Gundamund. Les Vandales renon*^ cèrent à leurs incursions en Sicile. ; ;

Avec le roi des Hérules, les rapports sont curieux. Théodoric l'adopte pour son (ils. En sa qualité de père, il lui envoie dcs'^ armes, à la façon germanique.

Avec le roi des Burgondes, il est une première fois en relations ea 494, à propos d'une invasion que Gondebaud a faite en Ligurie pendant que Théodoric combattait Odoacre. Il avait quasi dépeuplé le pays. Théodoric lui envoie une ambassade qui est très bien reçue.

C'est avec les Francs que les rapports sont les plus intéressants. Les Francs étaient en plein progrès, et Théodoric inquiet usa de grandes précautions avec Clovis. Quand celui-ci, uni aux Francs Ripuaires qui avaient encore leur roi, bat les Alamans (496) qui perdent leur indépendance, quand les Francs commencent, à la suite de celte victoire, la conquête de la Germanie transrhénane, Théodoric donne asile aux Alamans en Rhétie (dans les Grisons) et les emploie ainsi à la défense de ses frontières. Les Francs poursuivant les vaincus jusque dans son royaume, c'est avec beaucoup de précautions que Théodoric leur conseille de s'arrêter. Clovis porte ses efforts sur un autre point : il commence la guerre contre les Wisigoths. Ici se voient mieux que partout ailleurs les efforts de la diplomatie de Théodoric. Il cherche à empêcher la guerre entre Clovis, son

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beau-frère, et Alarîc, son gendre. Il intéresse à la paix les rois des Burgondes, des Hérules, des Thuringiens. La guerre éclata pourtant; Alaric fut vaincu et tué, et les Wisigoths auraient été rejetés au delà des Pyrénées et peut-être poursuivis en Espagne, si Théodoric n'eût appelé ses Goths aux armes. Tuteur de son petit-fils Amalaric, il sauva pour les Wisigoths la Narhonaise (Languedoc), prit pour lui la Provence, assurant la communication entre les deux royaumes dont il a désormais le gouvernement.

Enfin on verra dans Thistoire des Burgondes que lorsque ceux-ci, déjà vaincus par Clovis, sont attaqués par ses fils, Théodoric se mêle à la guerre et prend sa part du royaume burgonde démembré.

Telle est l'histoire de la politique de Théodoric. Ici encore il suit autant qu'il peut le faire la politique de Tancien Empire : c'est, avec la différence des temps, celle de Stilicon et d'Aétius. Il ne peut point parler en maître, commander aux Wisigoths, aux Francs. Il n'est pas l'empereur; mais, roi germain établi en Italie à la place de l'empereur, il se considère comme l'alné, le protecteur, le juge des rois barbares. Il pratique la politique germanique, qui est celle de tous les peuples primitifs, des alliances personnelles, des mariages. En Mésic il avait eu d'une concubine deux filles : l'une, Thendicodo ou Thendichusa, épouse Alaric, roi des Wisigoths; l'autre, Ostrogotha, Sigismond, roi des Bui^ondes. Théodoric épouse Audifléda, fille de Childéric et sœur de Clovis. Il marie sa sœur Amalafréda au roi des Vandales Thrasimund. Sa nièce Amalabei^a épouse le roi thuringien Hermanfried. Il est évident qu'il y a là tout un système, à la fois germanique et romain. Par ces alliances, par sa puissance, par sa richesse, et parce qu'il régnait sur Rome, Théodoric est respecté du monde barbare. Il reçoit des ambassades et des présents non seulement de ses voisins et alliés, Burgondes, Vandales, mais des peuples lointains comme les iî^^styens, venus de l'embouchure de la Diina. Il profite de l'occasion pour enseigner aux ambassadeurs quelle est l'origine de l'ambre qu'ils lui ont apporté en présent.

Il ne faut pourtant pas être dupe de ces brillantes appa-

rences. Théodoric, là où il s'est trouvé en présence d'une force réelle, n'a rien su empêcher. Les Francs ont grandi malgré lui, et, de son vivant, commencé à devenir les premiers parmi les Barbares. Il y a beaucoup de décor (apparatus) dans ces relations extérieures, comme il y a beaucoup de déclamation dans les œuvres de Cassiodore.

Lu suprématie des Goths n'était pas solide ; le gouvernement de Théodoric, même en Italie, ne Tétait pas non plus. Il avait beau se romaniser, ne rien innover, essayer de se faire pardonner son intrusion, il n'en était pas moins arien et Barbare, exposé par là aux plus grandes difficultés.

Politique religieuse de Théodoric. — Arien, il était tolérant comme un. philosophe. Tolérant envers les juifs : ce qu'attestent ses nombreuses interventions en leur faveur pour protéger leurs synagogues. Il les plaint, il est vrai, de se fermer les portes du ciel. Du moins il leur assure le repos temporel. Il déclare qu'il ne peut commander en matière religieuse, car il est impossible de faire croire par force \

Il est respectueux envers l'Eglise catholique, et les témoignages de Cassiodore montrent combien fut équitable son gouvernement en ces matières. Il protège les biens des diverses églises et leur donne des privilèges et immunités, sans pourtant reconnaître comme un droit absolu l'exemption d'impôt. D'autre part, il n'hésite pas à protéger contre l'Église ceux de ses sujets qui ont besoin de cette protection : elle se manifeste à propos de curiales que l'évêque de Sar&ina a maltraités; à propos d'une maison usurpée par un clerc de Pola (Istrie); d'un héritage usurpé par un évêque; d'une maison dont une église avait dépouillé une synagogue. Dans tous ces cas, Théodoric se réserve le jugement; il n'est pas question d'une juridiction des tribunaux ecclésiastiques ou de l'évêque de Rome.

Par contre, Théodoric se tient soigneusement à l'écart de toute immixtion dans les affaires intérieures de l'Eglise et dans les querelles de dogme. Ces querelles étaient noml.reuses et l'Eglise fort occupée avec les hérésies arienne, pélagienne, nés-

!. Religionem imperare non possumus, quia nemo cogititr ut ci^edat invitas {Vûr., II, 27).

torienne, eutychéenne. Constantinopie était un foyer théologique toujours en activité. La querelle des patriarches de Constantinopie et de Rome se mêlait à ces débats. L'édit d'union (Hénoticon) de Zenon était soutenu par le premier, qui eût voulu qu'on l'imposât au second. Théodoric ne soufflait mot; mais il fut bientôt entraîné à intervenir. Il avait vécu en paix, depuis son arrivée en Italie, avec les évoques de Rome, Gélase (492-496) et Anastase II (496498). A la mort de celui-ci, il y eut un schisme. Le sénateur Festus, pendant son ambassade à Constantinopie, avait fait espérer à l'empereur Anastase que le pape Anastase souscrirait à l'Hénoticon. Ce pape étant mort quand il revint à Rome, Festus voulut faire arriver au siège pontifical Laurentius, qu'il savait favorable à la conciliation. Symmaque, un strict orthodoxe, ayant été élu, Festus fît procéder à une nouvelle élection en faveur de Laurentius. Les deux papes furent sacrés le même jour dans deux basiliques différentes, et la guerre civile se déchaîna dans Rome. Il fallut bien en référer à Théodoric, auprès duquel se rendirent les deux évèques. Il se prononça pour Symmaque, qui avait obtenu le plus grand nombre de suffrages. La querelle recommença : des accusations furent portées contre le pape. Théodoric commit d'abord un délégué {visiiaior) ; puis, à la demande du pape et du clergé, et en spécifiant bien qu'ils l'en avaient prié, il convoqua un concile (502). Il y eut une série de conciles avec des interruptions causées par des désordres, des recours à Théodoric. Le roi rétablit l'ordre et, bien que sollicité par le pape et les évoques, refusa de se prononcer. Enfin Symmaque fut absous.

Cette histoire montre combien fut prudente et correcte la conduite de Théodoric. Il aurait pu prononcer le jugement qu'on lui demandait; il ne l'a pas voulu. Il n'a même pas protesté contre une décision du concile qui déclare nulle et de nulle valeur la prétention d'Odoacre « qu'aucun évêque de Rome ne pourra être élu sans l'assentiment du roi ». La conduite de Théodoric envers l'Eglise n'est pas seulement prudente; elle est vraiment généreuse.

Les catholiques, sujets du roi goth, ne lui en surent qu'un

gré fort médiocre. A Constantinople, l'empereur Anaslase avait eu pour successeur un officier de fortune, Justin. Celui-ci ot son neveu Justinien» qui devait lui succéder, entreprirent de s'4ippuyer sur les catholiques orthodoxes et négocièrent avec Rome une formelle réconciliation. Le pape Hormizdas (514- 523) avait succédé à Symmaque. D'accord avec lui, Justin et Justinien s'en prennent aux hérétiques; on commence par les Eutychéens et les Nestoriens, on finit par les Ariens. A partir de 523, on se mit à leur enlever leurs églises, à les convertir de force. Théodoric se sentit atteint directement; il était parmi les princes le principal représentant de l'arianisme; il avait à craindre que cette agitation religieuse n'atteignît l'Italie et n'y troublât cet accord entre les deux peuples que tous ses efforts s'appliquaient à maintenir. Il est probable qu'il y eut en Italie des symptômes d'émotion religieuse, que Théodoric s'irrita et eut de violents pourparlers avec les Romains. Il manda le pape Jean (élu en 523) et l'envoya avec trois sénateurs et le patrice Agapet à Constantinople , pour obtenir de l'empereur qu'il cessât de persécuter. Le pape avait refusé cette mission jusqu'à ce qu'il fût menacé de mort.

Pendant cette légation se passa un grave événement. On a déjà prononcé le nom de Boëce. Anicius Manlius Torquatus Severinus Boethius est un des grands personnages de l'Italie au temps de Théodoric. Sa noblesse, un premier mariage avec la fille du patricien Festus, son érudition, son éloquence, la grande dignité de sa vie, lui font une place éminente. Sénateur, il porte la parole au nom du sénat, lors de la visite de Théodoric. En 510, il est consul. Il avait épousé en secondes noces Rusticiana, fille du patricien Symmaque. Cette famille des Symmaque est aussi très considérable. Dans les derniers temps de l'Empire romain, elle avait tenu pour l'Empire et pour le paganisme. Un Symmaque (350-420), consul en 391, écrivain fécond, avait essayé de défendre l'autel de la Victoire, condamné par Yalentinien II et saint Ambroise. C'est un païen de la transition, un sceptique, qui nomme encore Jupiter par habitude, mais se contente le plus souvent de mots vagues, dieux, puissances célestes, etc., qui demande seulement la tolérance. C'est

un aristocrate romain des derniers jours, dédaignant ie dieu de ia Judée. Son descendant, Symmaque, le beau-père de Boece, qui était chrétien, n'était certes pas fanatique. Esprit cultivé, fort épris des grands souvenirs de Rome, il aimait à bâtir et nous l'avons vu employé par Théodoric. Dans ce milieu vivait Boëce, avec des hommes occupés des lettres, des arts, et, par accident, de la politique. Boëce est le premier parmi eux; il sait tout ce qu'on peut savoir de son temps : toute la science, toute la sagesse antiques. C'est un penseur, bien supérieur à Cassiodorc par ses écrits, mais non pas un politique comme lui. C'est un Romain plus fier : il a loué Théodoric quand le roi vint à Rome, mais il se vante d'avoir protégé les Romains contre des abus d'officiers golhs. Demeuré indépendant, il fut aisément impliqué dans une accusation de trahison.

Vers le moment du départ du pape Jean, le référendaire Cyprien dénonça au roi une correspondance criminelle entre le consulaire Albinus et l'empereur Justin. Boëce, informé du danger de son ami, se rendit à Vérone auprès de Théodoric pour défendre Albinus. Cela le perdit. Cyprien produisit des témoins qui montrèrent des lettres de Boëce, fausses au dire de celui-ci. Le roi refuse d'entendre Boëce, le fit condamner à mort et le retint en prison. C'est là que le philosophe écrivit son livre de Comolatione, En o2i ou en 525, on le fit périr d'un

Y horrible supplice. Symmaque fut aussi mis à mort. Le pape Jean, jeté en prison à son retour de Constantinople, y mourut (526).

Il est clair que ces trois hommes ont été soupçonnés par Théodoric d'entretenir des relations avec l'Empire d'Orient. Le

>( réveil de la question religieuse avait été une occasion naturelle pour les Romains de conspirer contre le Barbare arien. Il avait été aussi une occasion pour les Byzantins de renouer leurs intrigues. Peut-être y eut-il de l'affectation dans l'enthousiasme et le respect qu'on^montra au pape Jean quand il vint à Constantinople. La ville, empereur et patriarche en tête, était allée au-devant de lui à douze milles. Tout le monde, empereur compris, s'agenouilla devant lui. Le pape, à cheval, reprit sa marche, entra par la Porte Dorée, guérit quelques malheureux,

un aveugle. Pendant son séjour, il fut traité en souverain, et pQur mieux marquer qu'on le regardait comme le chef de rÉglise universelle, Justin se fît couronner une seconde fois par lui. Si Théodoric avait l'esprit tourné au soupçon, les nouvelles qu'il recevait de Constantinople durent l'exaspérer.

Néanmoins la cruauté de Théodoric à Tégard de Boëce et de Symmaque contraste si vivement avec la conduite de tout son règne qu'on a de la peine à se l'expliquer. Nous sommes disposés à admettre que Théodoric a laissé gouverner sous son nom. Cassiodore n'a pas seulement tenu la plume : il a inspiré les lettres qu'il écrivait, inspiré tout le gouvernement; de là cette administration si honnête, si philosophique, mais si romaine. Voilà comment Théodoric, oubliant qu'il était Goth, creusa un abîme entre sa famille et son peuple. Il n a pas voulu, il a seulement compris ce qu'on lui faisait faire. Il s'est abandonné; il a suivi le chemin tout frayé qu'on lui montrait, et quand les obstacles se sont présentés, le Barbare qui avait poignardé Odoacre s'est retrouvé pour frapper Symmaque et

Boëce.

Peu importe, en apparence, à l'histoire générale la valeur propre de Théodoric. Cela importe pourtant. Nous étudions des essais de fondations de royaumes barbares : or il n'y a pas eu d'essai proprement dit si, sous les apparences d'un secrétaire, Cassiodore a été le roi.

Rien ne prouve que les Romains fussent prêts à se révolter, mais il est évident qu'ils n'avaient pas d'attachement pour ce roi goth et arien. Sans doute ils n'auraient jamais par la force chassé les Ostrogoths, pas plus qu'ils n'ont chassé Odoacre, ^mais ils saisirent l'occasion de changer de maîtres. Ce sont les Ostrogoths eux-mêmes qui leur fournirent l'occasion cherchée. L'œuvre de Théodoric, mort en 526, périt par les siens qui ne l'avaient pas comprise. Ils ont supporté sous lui le régime romain, non sous ses successeurs. Leur rébellion a permis à Constantinople d'intervenir. On trouvera ailleurs le récit de la destruction du royaume des Ostrogoths.

BIBLIOGRAPHIE

OMuiKieiits. — La bibliographie détaillée est donnée dans "Waltz, QucUenkunde der deutschen GeschichtCf 1882; — G. Monod, Bibliographie du r histoire de France, 1888.

Les Germains ne nous sont connus que par les descriptions et les récits des écrivains latins. Le plus ancien document en langue germanique, la Bible gothique d'Ulfila», est de la fin du iv« siècle; les peuples germaniques n'ont eu aucune littérature originale jusqu'au moyen dge.

Sur les Germains jusqu'au \^ siècle tous nos renseignements sont dans César, de Bello Gallico; — Tacite, Germanie et Annales; — Ammien Mareellin, Rerum gestarum libri IlL

Sur les Barbares qui ont envahi Tempire d'Orient le principal auteur est rhistoricn byzantin Procope.

L'invasion est racontée par les écrivains ecclésiastiques : saint Jérôme ; les Chroniques de Marcellin (379 à 53'*), d'Jdace (379 à 468), de Prosper (379 à 45oj; Paul Orose, Historiarum libri îll. Tous sont réunis dans la Patrologie de Ifigne.

Les Monumenta Germaniœ historica (collection commencée en 1823, en cours de publication) contiennent tous les écrivains latins relatifs à l'histoire des peuples germaniques; le Goth Jordanig S de Getarum origine et rébus gestiSf raconte l'histoire des l^sigoths. Sur les royaumes des Ostrogoths le principal document est Cassiodore, Operay 1879.

On trouve quelques renseignements sur l'invasion dans les œuvres des écrivains ecclésiastiques, Sidoine Apollinaire, Ennodius, et surtouTt EugippiuB, Vie de saint Séverin.

IJvre«. — Bibliographie dans Waitz et Monod.

Sur les Germains avant Tinvasion, G. "Waitz, Deutsche Verfàssungsgeschichte, t. I, 3° édit., 1880, exposé complet des institutions germaniques; — Ozanam, Études gei^maniques, t. I, 1845 (un peu déclamatoire); — ZeUer, Histoire d'Allemagne, 1873, t. L II n'existe pas en français d'étude d'ensemble sur la Germanie avant rinvasion. On peut consulter cependant : A. GeAroy, Rome et les Barbares^ 1874 (étude sur l'impression produite sur les Romains par le monde germanique) ; — littré. Études sur les Barbares et le moyen âgCf 1867-1874 (considérations générales sur la différence entre les deux états de civilisation).

Il n'existe pas en français d'histoire d'ensemble satisfaisante de l'invasion. — FuBtel de Ck)ulange8y Vlnvasion germanique, 2° éd., 1886 (dans la série 'miiiulée Histoire des Institutions politiques de V ancienne France), expose et discute les caractères et les conséquences de l'invasion, mais en Gaule seulement. — Am. Thierry, Récits de l'Histoire romaine au v® siècle, 1860,g raconte quelques-uns des épisodes les plus célèbres de l'invasion. — Unc^ histoire à peu près complète de l'invasion est donnée par Wietersheim, Gcschichte der Vôlkerwanderung, 4 vol., 1859-64, 2® éd., 1880. — L'état de nos connaissances est exposé par Dahn, Die Kœnige der Germanen, 6 vol., 1861-71, et Urgeschichtedergermanischenundromanichen Vôlker, 3 vol., 1881-89 (dans la collection Oncken), ouvrage écrit pour le public cultivé. On y trouve aussi l'histoire du royaume oslrogoth d'Italie.

Sur les rapports des Barbares avec TEmpire d'Orient, Bury, History of thefallofthe roman Empire, 2 v., 1889. — Sur Attila, Am. Thierry, Histoire d'Attila et de ses successeurs, 2 vol., 1864 (ouvrage d'une critique insufflsante).

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