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LE MONDE BARBARE. — L'INVASION LE ROYAUME OSTROGOTH D'ITALIE

/. — Le monde barbare. — Les Germains.

Tableau général au monde barbare au IV siècle.

— Rome affectait de croire que son maître était « le maître du monde », que son Empire comprenait toute « la terre habitée », œkouméné. Il lui fallait bien se rendre compte cependant qu'à Test du Rhin, au nord du Danube, à Test de TEuphrate et du Tigre, dans les déserts de TArabie et de l'Afrique, au delà des murs d'Hadrien et de Septime-Sévère et de la mer dllibernie, il y avait des peuples qui ne reconnaissaient pas ses lois. Alors, comme autrefois les Grecs, elle donnait à ces hommes qui ne parlaient pas sa langue le nom commun de Barbares.

Immense était ce monde des Barbares : O'abord les Celtes de Calédonie et d'Hibernie; en Afrique, ces peuplades maures, numides, libyennes, qui, errant hors des frontières de l'Empire ou cantonnées sur les hauteurs du Rif et du Djurdjura, n'étaient romaines que de nom; puis les tribus éthiopiennes qui commençaient aux cataractes du Nil; puis les Sarrasins de l'Arabie et de la Mésopotamie; puis, sur Tautro rive du Tigre,

les Perses, adorateurs du feu. Mais de tous ces peuples ne venaient pour le moment que des résistances ou des dangers locaux, car l'heure de la race arabe n'était pas encore venue -

Plus redoutable était ce monde barbare qui venait battre les frontières romaines du Rhin et du Danube. L'ethnographie moderne y. distingue cinq grandes races :

La race germanique peut se diviser en deux branches : la teutonique et la gothique.

1"* La race teutonique^ qui était la mieux connue des Romains, que Tacite, au u" siècle, avait décrite, que le commerce ou la guerre mettaient en relations continues avec l'Empire, avait été depuis le n* siècle profondément modifiée dans ses organisations sociales et dans la distribution géographique de ses peuplades. Contenue à l'ouest et au sud par la ligne de fer des retranchements romains, elle subissait du côté de l'est la poussée d'autres races. Si jamais elle avait été vraiment attachée au sol, il semblait qu'alors elle s'en arrachât et que, sous l'action de courants et contre-courants mal connus des Romains, ses. nations ne cessassent de se déplacer, de se dissoudre et se réorganiser sous d'autres formes, avec d'autres éléments et sous d*autres noms.

Sur la rive droite du Rhin, de ses bouches jusqu'au Mainj dans le pays où Tacite n'avait vu que des Sicambres, des Bructères, des Chamaves, des Tenctères, des Cattes *, il y a un amalgame ou une confédération de peuples qu'on appelait d'un nom nouveau : les Franks.

Entre la mer du Nord, le Rhin et l'Elbe, principalement dans le bassin du Weser, les anciens Angrivares, Chauques, Frisons, Chérusques, se sont confédérés sous le nom nouveau de Saxons.

A ceux-ci paraissent se rattacher, au nord, les Angles • et, au sud, les Thuringiens.

Dans l'angle formé par le Rhin et le Danube, les anciens peuples, mêlés d'émigrants de toutes langues (dissoni) et de toutes nations {ail mann), s'est formée la confédération ou nation des

1. Le Dom des Catles s'est conservé, aux mêmes lieux, dans celui des Hessois.

2. Dans le Slesvig-Holstcin d'aujourd'hui. Voir, ci-dessous, le chapitre m.

AUzmans, auxquels se sont mêlés encore, pour leur donner un nouveau nom, les Suèves ou Souabes (en allemand Sckwaben *).

On- s'est demandé si ces noms nouveaux ne correspondaient pas aux anciens noms de Tacite, qui divisait les Germains ou IsiœvonSy IngœvonSy Hermions : ceux-ci, respectivement, seraient devenus les Francs, les Saxons, les Alamans-Souabes. Ce sont de pures conjectures. ,

Sur la trace des Suèves, on voit déjà cheminer les BurgondeSf qui tendent à se rapprocher du Rhin, et sur la trace de ceux-ci les Langobar^ (€ gens à longue barbe ») ou LombardSy qui apparaissent sur le moyen Danube. Plus près de la Baltique, les TurcilingeSy les Rugiens, les Scires ', les Hùts ou Hérules, tatoués de bleu.

En revanche, le nom des deux peuples apparentés aux Suèves, celui des Qitades (Moravie) et des Marcomans (Bohême), si célèbres dans les guerres de Trajan, successeurs en ces régions des Boïes gaulois et remplacés par d'autres immigrants, tend à disparaître. Peut-être, confondus avec les Suèves, avaient-ils accentué leur marche vers Touest.

2^ La race gothique ou Scandinave était agitée de mouvements semblables à ceux de la race teutonique. Il semble qu'elle dispute aux races finnoises les deux péninsules danoise et suédoise-norvégienne, avec les îles de la Baltique, pays où tant de noms géographiques conservent le souvenir des Goths : Gothie^ Ostrogothie^ Westrogothie, île de Goihland, En même temps elle se répand dans les plaines de l'Europe orientale : nous voyons les Wisigoihs ou Goths de TOuest, sous la famille des Baltes (dont le nom est r,esté à la mer Baltique), et les Ostrogoths ou Goths de TËst, sous la dynastie des Amales, occuper les steppes de la Russie actuelle. En arrière^arde, ils ont les Oépides ou < traînards » . Aux Wisigoths semblent se rattacher plus particulièrement les Taïfales ; à la race gothique tout entière, les JuteSy du Jutland, et les Vandales, peut-être mêlés de Vendes, et qui, au u* siècle, occupent les rivages de la mer Baltique.

1. Rapprocher de ce nom le mol Schwebende, les errants, les nomades.

2. LesScircs et les Rugiens sont rangés quelquerois parmi les tribus gothiques. Au reste, la distinction entre Teutons et Goths n'est pas toujours facile.

HlSTOIRB OCMÉBAIJB. I. 4

3* La grande race qui porta ensuite le nom de slave n*apparaît alors que sous le nom de vende parce que les Romains ne paraissent avoir connu que les Vendes ou Slaves de la Baltique \ Sur cette race slave toutes les invasions germaniques gothiques et celles des nomades de race ouralo-altaïque ont dû passer, Topprimant ou la dispersant, ne réussissant pas à Tarracher du sol. Elle s*étendait de la Yistule au Don, lançant peut-être des avant-coureurs dans la direction de TElbe et du Danube, auxiliaire d'autres invasions et ne révélant pas encore son nom, qui ne retentira dans Thutoire que du vn« siècle au X* siècle.

On rattache quelquefois aux Slaves des peuples essentiellement nomades qu'on appelait alors sarniatiqueSy comme les lazijges, qui, au n* siècle, sont cantonnés entre le moyen Danube et la Theiss, les Alains, les Roxolans, campés près des rivages de la mer Noire, et peut-être mêlés d'éléments finnois.

4** Tout aussi obscure et inconnue était encore la race lithuanienne^ également de souche indo-européenne. Elle devait èlre déjà cantonnée dans les régions qui s'étendent de la Vistule jusqu'au delà du Niémen, occupant des pays trop pauvres pour ne pas être dédaignés par les nouveaux envahisseurs, cachée dans ses marais et ses forêts, n'ayant pas encore d'histoire et n'ayant pas encore révélé son nom.

8® La race ouralo-altaïque, branches finnoise ci turque , répandue dans le nord de la Scandinavie, dans la Finlande et presque toute la Russie actuelle, dépassait à Test l'Oural et, dans les profondeurs de l'Asie septentrionale, s'étendait jusqu'à l'Altaï : de là son nom d'ouralo-altaïque. Elle est étrangère à la race aryenne ou indo-européenne; ses nombretix dialectes n'ont rien de comîniïn 'avec ceux que parlaient Romains et Grecs, Germains et Goths, Lithuaniens et §laves, qui tous sont des Aryens. Parmi ses peuplades, beaucoup étaient depuis longtemps établies sur le sol européen ; elles y étaient fixées peut-être dès le temps de cette Scythie que décrivait Hérodote au v* siècle avant J.-G.

Il est probable qu'aux jours de la décadence de l'Empire, il y

1. Tacite plaçait déjà les Venedi sur la Baltique et le nom de rtnr/o6ona (Vienne) semble indiquer aussi la présence des Vendes sur le Danube moyen.

avait déjà des Lapons au nord de la Scandinavie et de la Finlande; des Samoyèdes sur les rivages de Tocéan Glacial; des Tchoudes dans la Finlande, aux embouchures du Niémen, de la Dûna, de la Neva; des MérienSy des Mouromiens, des Votiaks^ des Permiens, des Mordves^ des TchérémisseSy des Tchouvaches^ des Bulgares, des MéchichérdlcSy des BachkyrSy dans les régions relativement fertiles du bassin du Volga; des Erzes ou Zyrianes, dans celui de la Petchora; des Ougriens, des Osliaks, des VogoulSy sur le versant est de l'Oural. Fixés au sol, agriculteurs en même temps que pasteurs, ils n'avaient pas alors plus d'his* toire qu'aujourd'hui. Les écrivains romains ne nous citent guère, parmi eux, que les ^styens (les Tchoudes ou Finnois de l'Esthonie). Tous ces peuples laissèrent passer sur eux les invasions sans y prendre jamais qu'une faible part.

Il n'en était pas de même d'autres peuples ouralo-altaïques. qui, mêlés parfois de sang jaune, pasteurs et non agriculteurs» avant tout nomades et cavaliers, sans cesse agités par la fièvre de l'émigration et de l'aventure, commencèrent dès le iv° siècle de notre ère à processionner d'Asie en Europe, apportant dans le monde gréco-romain un type d'hommes inconnu et la terreur de quelque nouveau fléau de Dieu, En tèlc apparaîtront les Huns\ plus tard, à leur heure, viendront les Avars, lesKhazars^ les Magyars ou HongroiSy frères des Ougriens, les Petchénègues, les OuzeSy les Polovtsiy les Talars, les MongolSy les Turks Seljoukides ou Ottomans.

De toutes ces races, une seulement prendra sur les destinées

du monde, dès le iv** siècle, une influence générale et durable:

' elle sera la première à briser les barrières de l'Empire romain ;

elle créera le mélange de sang, d'idées et d'institutions dont

naîtront l'Europe nouvelle et les nations de l'Europe nouvelle.

Ce sont les Germains dans les deux divisions de leur race, l'occidentale et l'orientale, la teuionique et la gothique.

Les Germains . — Les Germains apparaissaient aux Romains comme des hommes d'une autre race avec leur grand corps, leur peau blanche, leurs joues roses, leur blonde chevelure, leurs yeux bleus. Les dames romaines les ont admirés, ont porté des perruques blondes ; les anges furent en général

figurés blonds. Ces barbares étaient des gens virils, ayant un vif sentiment de la liberté. Orgueilleux, intelligents, sachant parler, généreux, ils furent en somme jugés favorablement par l'antiquité classique. Il y a des ombres au tableau : ils étaient ivrognes, sujets à de subits accès de colère; leur courage indéniable avait de grands élans, des alternatives de bravade et de faiblesse.

Cultivateurs ou pâtres, ils traînent avec eux leur bétail; ils ont le mariage monogame *, la famille avec ses serviteurs, un commencement de société. Ils bâtissent des maisons, ont réglé le partage de la terre et des prairies. Ils ressemblent fort aux Grecs d'Homère.

Toutefois le contraste est grand avec les peuples classiques. La Grèce était bien placée pour recevoir l'éducation des civilisations plus vieilles qu'elle, asiatique ou égyptienne ; l'Italie pour recevoir celle de la Grèce; il faudra que les Germains sortent en masse de chez eux pour se précipiter dans la civilisation antique.

La civilisation antique est sortie des relations des peuples méditerranéens entre eux. La Grèce fut instruite par l'Orient, Rome par la Grèce, la Gaule et l'Espagne par Rome. La Germanie a vécu isolée dans un pays tout différent, incliné vers des mers inconnues, sans villes. Pas de villes! ce fut la grandeur et la faiblesse de la Germanie jusqu'au x* siècle..

Au nord, les Germains vivent dans des fermes séparées ; presque partout ailleurs, dans des villages ; leur grande ressource est le bétail. Le libre propriétaire du sol compte seul dans le peuple, mais sa propriété est étroitement rattachée à la communauté. Celle-ci possède le terroir; maison, jardin, troupeau, forment la propriété personnelle; du reste on fait deux parties, dont l'une est divisée en lots, l'autre reste commune. Il y a pour cela des lois, non écrites ; d'autres règlent l'assolement. Il est impossible de savoir si ces lots, qui primitivement durent être égaux, étaient attribués en pleine propriété ou bien si, au bout d'un certain temps, il y avait une mutation entre les divers proprié-

4. Cependant les chefs se donnent le luxe de plusieurs femmes : Ariovistei au dire de César, en avait deux; Dagobert, Charlemagne, seront polygames.

taires du même village; si le régime était pleinement celui du communisme agraire. Le régime a pu varier selon les peuples.

Le lien est étroit entre l'individu et la communauté. Le Germain fait paître son troupeau avec ceux de ses pareils; il cultive selon les règles; il a sa place au tribunal, à l'assemblée, à l'armée, en tant que propriétaire; il élit son chef. C'est une démocratie primitive.

Le progrès sur place est impossible ; il ne faut pas que le trou peau grossisse trop, que le nombre des propriétaires copartageants s'accroisse. Il faut donc, si la population augmente, reculer la frontière : guerroyer contre ses voisins ou émigrer. Une guerre malheureuse, une famine amènent aussi l'émigration.

L'organisation politique n'est pas très développée. L'élément primordial , c'est la communauté du village (gemeinde) ; audessus est le canton (gau); au-dessus, le peuple (volk). Quand vient le danger, on*Whd à la royauté.

Supérieure à la foule des hommes libres nous trouvons une noblesse, qui est considérée comme étant d'origine sacrée. Pour les courses de guerre, on forme des associations personnelles guidées par un chef. Le devoir envers ce chef est très supérieur au devoir national. Ce phénomène rend compte des troubles, des révoltes perpétuelles, bref, de la vie du moyen âge. Le dévouement au seigneur choisi est absolu. Le Germain est orgueilleux, mais en même temps servile. En temps de guerre, même en temps de paix, le service du chef (princeps) est organisé.

Chez ces Germains il y a beaucoup de sève ; leur hardiesse à la guerre est inouïe; ils admirent par-dessus tout la force physique, qui permet de franchir d'un saut une rangée de six chevaux, de tuer un homme, d'un coup de poing.

Résumons les traits principaux : esprit démocratique, étroite liaison à la communauté, respect de la noblesse, peu d'attache à l'État, étroite attache au chef choisi. Ce peuple organisé pour la vie locale est incapable de supporter les plus simples formes de l'État.

L'ancienne religion germanique est une poésie de la nature personnifiée : on cherche à savoir ce que disent le cri du coucou,

le lièvre qui coupe les chemins. Dans le ciel plane un aigle géant dont les ailes secouent la tempête; la montagne est habitée par les dieux et les géants. Les dieux ont taillé le monde dans tm géant. Ils sont les ancêtres du peuple. D'ordinaire ces images gigantesques des forces de la nature mènent à lanthropomorphisme; la fantaisie fait les dieux de plus en plus hommes, avec une destinée, une histoire et des vices. César constatait chez eux le culte du Soleil et de la Lune : ce sont la déesse Sunna et son frère le dieu Mani \ Il cite un autre dieu, qu'il appelle Vulcain, et qui doit être Wodan, dieu du ciel. Il dit qu'ils n'en connaissaient pas d'autres : mais nous savons qu'ils adoraient Zioy représenté sous la forme d'une épée, dieu de la guerre; DonaVy armé d'un marteau, dieu du tonnerre; Ertha, déesse de la terre ; Freya, déesse de la fécondité et de l'amour *. Chez les Goths et les Scandinaves, Wodan devient Odin; Zio, Tyr; Donar, Thor; Frcya, Frigga. Le sacerdoce est plus développé chez les tribus gothiques que chez les teutoniques : celles-ci n'avaient pas de prêtres, ::iais quelquefois des prêtresses ou prophétesses, comme la Velléda. Au contraire, en Scandinavie, il y avait à Upsal, un collège de douze prêtres; les Burgondes obéissaient à la fois à un roi et à un grand prêtre. Les Teutons ne semblent pas avoir connu l'écriture : les Goths et les Scandinaves avaient une écriture sacrée, les runes. Les uns et les autres avaient des chants, où ils célébraient les exploits des héros.

Le peuple émigré avec ses dieux; il en rencontre d'autres. Vainqueur, il croit les siens plus forts; vaincu, il doute d'eux. La victoire même a pour conséquence la corruption, des changements d'habitude ; la religion s'altère. Ce ne sont plus les mômes sources, les mêmes bois, les mêmes oiseaux, les mêmes herbes. L'époque des semailles, de la récolte, a changé. Tout ce que le Germain émigré perd, tout ce qu'il gagne l'éloigné de ses dieux.

1. En allemand le nom du Soleil, die Sonne, est resté féminin, tandis que celui de la Lune, der Mond, est masculin.

2. Les noms de quelques-uns de ces dieux sont conservés dans les jours de la semaine allemande : Stinntag, dimanche, jour du Soleil; Montag, lundi, jour de la Lune; Donnerstag, JQud'iy jour de Donar; Freytag, vendredi, jour de Freya. En anglais, mardi, Tuesday, est le jour de Tyr ou Zio; mercredi, Wesdnesday, est le jour de Wodan.

L*émigré accepta aisément le christianisme qui, au contraire, ne se répandit que très lentement dans la vieille terre de Germanie. ^

Relations de Rome avec la Grermaaie. — Rome entra en relation avec les Germains de Touest, dès la fin de la période républicaine. Le premier contact eut lieu en 113 avant J.-C, lors de Tinvasiori des Teutons et des Cimbrcs. Les causes des grandes migrations qui mirent aux prises les Barbares avec les Romains furent le développement excessif de leur population sur certains points, le régime agraire qui limitait Textension de chaque communauté, Thabitude du compagnonnage et des excursions sous un chef, enfin lattraction de la civilisation et de la terre romaines.

'Les Barbares de 113 s'étaient mis en mouvement avec leurs femmes, leurs enfants, dans des chariots couverts, avec leurs bêtes de somme et leurs chiens, errant pendant des années parmi les peuples étrangers, s'arrêtant pour camper Thiver, poursuivant leur marche en été. Ils demandaient des terres pour s'y établir. Par trois fois, simplement, naïvement, ils adressèrent leur requête aux Romains. Ce n'étaient pas des pillards, mais un peuple en quête d'une patrie nouvelle. Il fallut un Marius pour les exterminer. A cette époque, les Germains se déplaçaient certainement vers l'ouest; ils envahissaient la Gaule; au nord, les Belges étaient en partie germanisés; quand César entra en Gaule, il y trouva les Suèvçs d'Arioviste établis au nord-ouest du Jura chez les Séquanes, à qui ils avaient pris des terres et imposé tribut. Il les refoula au delà du Rhin. Il traversa même ce fleuve pour assurer sa frontière et consacrer son succès. Depuis ce moment la lutte fut perpétuelle entre les Romains et les Germains. Elle se poursuivit pendant cinq cents ans. Rome* ne réussit pas à soumettre la Germanie : Auguste abandonna l'entreprise après la destruction des légions de Varus. Rome fortifia sa frontière portée au Rhin et au Danube, et même, dans l'angle formé par le Rhin moyen et le Danube, occupa une vaste région, les Champs décumateSy protégée par une ligne de fortifications (limes romanus).

Par l'action de l'épée et de l'or, elle prévalut durant des

siècles, divisant et matant les barbares, détruisant ce superflu de force germanique qui eût émigré. Toutefois si le passage du Rhin fut bien défendu, à partir de Marc-Aur^le les Germains firent des progrès da(fis les pays du Danube. Au m* siècle, Rome a cessé d'être redoutée. Au iv^, les Germains la considèrent comme leur proie. L'invasion fut préparée par une lente infiltration. Pas un canton, pas une famille presque, qui n'ait envoyé en terre romaine un aventurier ou un soldat. A la fin, des comtes, des ducs, des patrices même sont pris parmi les Barbares. Ceux-ci pénètrent à la cour et s'y romanisent.

L'invasion des Barbares fut donc un des faits les mieux préparés de l'histoire. Peu à peu l'Empire avait été entamé, avait ramené en arrière ses limites. Au iv" siècle, ces limites furent franchies, mais lentement d'abord et comme à l'amiable.

Les Germains se sont graduellement rapprochés de la civilisation. Ils commerçaient avec les Romains dans les camps retranchés {castra stativa). Ils sont d'abord entrés dans l'Empire individuellement ou par petits groupes, soit volontairement, soit amenés comme prisonniers, presque tous dans la condition de tributaires, de colons, de laboureurs; d'autres étaient domestiques. En Orient, les maçons, les portefaix, les porteurs d'eau sont des Goths . Beaucoup enfin étaient soldats dans l'armée romaine, dès le temps de César. Ces soldats germains forment au iv" siècle des corps spéciaux; ce sont ou bien des fédérés {fœderati)^ qui servent en vertu d'un contrat et qu'on ne peut conduire en dehors d'une région déterminée ; ou bien des lèles (te/e), qui servent sans conditions, groupés en colonies agricoles, qui forment de véritables garnisons, sous la surveillance de l'autorité romaine. Ainsi s'établirent : près de Poitiers, des Taïfales, dont Tiff'auges a conservé le nom; près de Bayeux, des Saxons, qui gardèrent leur langue jusqu'au xi® siècle *. A la fin du iv® siècle, lorsque des circonstances extérieures ont amené une poussée de peuples plus forte que jamais sur les frontières, le caractère de l'invasion n'a pas été pour cela

\, Le nom des Sarmates s'est conservé dans des localités de France, comme Sermoize ou Sermaize; peut-être celui des Vandales, dans plusieurs Vandœuvre; celui des Alamans dans nos Allemanches, Allemagne, Auniénancourt, etc.

modifié. Il y eut des bandes destructrices, mais les armées de peuples commandées par des rois se sont présentées pour servir, et ces rois ont servi TEmpire, même après que l'empereur a disparu de l'Occident.

Les Germains n'ont donc pas été de propos délibéré les destructeurs de l'Empire; ils n'ont pas eu de haine de race, ne se sont jamais attribué de mission. C'est là une idée venue des auteurs ecclésiastiques et reprise par l'orgueil allemand. On pourrait mettre en épigraphe d'une histoire des invasions les paroles que Florus prête aux Cimbres : ils demandaient que « le peuple de Mars » leur donnât une certaine quantité de terres, comme salaire, et s'engageaient à mettre à son service leurs bras et leurs armes *.

Avoir des terres; s'il. en a, en obtenir de meilleures; avoir du soleil, de l'or, du vin, des olives, des épices : le pauvre Germain convoiteux veut avoir tout cela;, avant de prendre, il demande. Son vœu est d'être reçu dans l'Empire. Ils le dirent à Marc-Aurèle ' ; la guerre contre Rome n'est pour eux qu'un pis aller.

Dans bien des cas l'empereur accepte le concours des Barbares. On les établit sur les frontières pour les défendre : les Francs sur le Rhin sont bénéficiaires de l'Empire; le bénéfice^ existait en effet déjà. Lampride dit qu' « Alexandre-Sévère distribua le terrain conquis sur l'ennemi aux ducs et aux soldats des frontières, à condition que leurs héritiers seraient soldats comme eux ». De même des terres furent distribuées aux Ripuaires, qui s'engagèrent à les défendre. Après les grandes guerres soutenues par Marc-Aurèle, les Quades fournirent à Tarmée romaine 8000 cavaliers. Des colonies barbares furent disséminées en Dacie, en Mésic, en Pannonie, en Italie. On les gratifiait de faveurs diverses : exemptions de tribut, temporaires ou perpétuelles; subsides; même droit de cité. C'était la continuation de la vieille politique romaine : absorption

i. Florus, £p., III, 3 : ut Martiwt populus aliquid sibi lerrx daret, quasi slipendium; cœlerum^ ut vellely manibua atque armis suis uleretur.

2. Nisi reciperentur^ bellum indicenlibus (Julius Capitol in us).

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