LA PROPAGANDE CHEZ LES BARBARES
/. — Jusqu'à rétablissement des Lombards.
Rôle de la papauté dans rhistoire du monde. — La
papauté a dominé le moyen âge, cl Ta dirigé. Comme le christianisme était la civilisation même des peuples ourcrpéens, le pape se croyait le droit et il eut souvent la force de gouverner le monde. La puissance effective des papes date de leur alliance avec les Carolingiens, au milieu du vni* siècle. Mais il faut remonter plus haut pour trouver les causes premières de la fortune de la papauté, celles qui lui assuraient la primauté dans le monde chrétien, dès le iv* siècle, avant l'invasion des Barbares.
Double origine de la papauté : la Rome des empereurs et la Rome de saint Pierre. — Le pape est le successeur de saint Pierre, le prince des apôtres; il réside à Home, capitale du monde.
C'est un fait remarquable dans Thistoire du christianisme que celte religion n'ait pas eu pour centre et pour capitale la
ville sainte, Jérusalem, où avait prêché et où était mort le Messie. Rome, qui avait conquis et gouverné le monde méditerranéen, était par excellence, pour les peuples de l'Empire, le lieu du commandement. .C'est de là qu'ils avaient coutume de recevoir des ordres. Lorsqu'il y eut côte à côte une hiérarchie laïque et une hiérarchie ecclésiastique, il parut naturel que celle-ci comme l'autre aboutît à Rome. Cette conception fut favorisée par les empereurs, à qui elle simplifiait le gouvernement de l'Eglise. L'Église l'accepta d'autant plus volontiers que l'Empire était considéré non seulement comme un organisme politique^ mais comme une manière d'être du monde, nécessaire et supérieure aux accidents de l'histoire et à des revers passagers. Elle faisait la distinction entre la citç humaine, c'est-à-dire l'Empire, et la cité divine, c'est-à-dire elle-même; mais la Rome ancienne, persécutrice des martyrs, transmit son illustration à la Rome nouvelle, qui allait exercer sa primauté au nom de la religion. Lorsque la place de l'empereur resta vide, les monuments, le souvenir des vieilles institutions dont les noms subsistaient encore, les textes des poètes et des historiens, et enfin la fidèle mémoire des peuples sauvegardèrent le sentiment de la majesté de Rome, dont le pape parut le représentant.
Ce n'est pourtant pas dans ces souvenirs historiques un peu vagues qu'il puisa sa principale force. Il lui fallait un titre précis et il l'avait. Il était le successeur de saint Pierre, prince des apôtres. L'opinion d'après laquelle saint Pierre serait venu à Rome et y aurait subi le martyre n'a point un fondement historique assuré. Ce fut peut-être un hommage inconscient rendu à l'Empire par le christianisme naissant, qui voulut que le vicaire du Christ eût confessé sa foi dans la capitale. Mais, comme il arrive souvent en histoire, ce qui n'avait été qu'un effet devint cause, et cette légende, inspirée par la gloire de la cité impériale a plus fait pour la perpétuer, que le génie de ses hommes d'Etat, la puissance de ses institutions et la splendeur de ses monuments. C'est à elle que Rome doit d'être restée la « Ville éternelle ».
Toutes les paroles où le Christ donne à saint Pierre, la pré-
rogative sur les autres apôtres, Tévêquo de Rome, successeur de Jésus, se les appliqua. On connaît le célèbre passage si souvent invoqué. Voici comment le rapportait Léon le Grand : « Quand le Seigneur demanda : Que disent les fils de Thomme? les disciples rapportèrent les opinions diverses, mais, comme ils cherchaient ce qu'eux-mêmes devaient croire, Pierre exprima par quelques mots la plénitude de la foi en disant : Tu es le Christ, fils du Dieu vivant. — Tu es bienheureux, répondit le Seigneur, car ce que tu viens de dire, ce n'est pas le sang ni la chair qui te Ta révélé, c'est moii père qui est au ciel. Et moi je te dis : Tu es Pierre et sur celtc'pierre je bâtirai mon église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »
De ces paroles, commentées à la manière d'un axiome par les théologiens, on peut tout tirer : la primauté du successeur de saint Pierre, et même son" infaillibilité en matière de dogme. Léon le Grand n'hésite pas à conclure que « celui qui ne prend pas la confession de Pierre, se sépare du fondement de l'Eglise ». Saint Pierre était réputé résider à Rome, où Ton vénérait son tombeau. Il était comme l'évêque perpétuel de la ville éternelle.
Causes de la supériorité morale et spirituelle de la papauté. — L'autorité du pape sur l'Eglise s'établit surtout au temps des hérésies et des discussions sur le dogme. Quand, au ni« siècle, l'organisation épiscopale fut achevée, on était disposé à regarder tous les évêqucs comme égaux entre eux. Saint Cyprien, évêque de Carthage (mort en 258), affirme énergiquement celte égalité et ne reconnaît à saint Pierre, parmi les apôtres, qu'une préséance honorifique. Il semble même d'abord que les églises d'Orient dussent l'emporter sur celles de l'Occident. Il y avait une vie religieuse très active à Antiocbe et à Alexandrie, métropoles des grandes églises de Syrie et d'Egypte qui se disaient fondées par saint Pierre et saint Marc.
Les grands conciles œcuméniques, où l'on entreprend de fixer le dogme, sont tous convoqués en Orient, par les empereurs d'Orient. A Xicée (325), sur 318 assistants il y a 3 Occiden-
taux; à Constantinople (381), 1 sur 180; à Ephèsc (431), 1 sur 68; à Chalcédoine (451), 3 sur 3S3; à Constantinople (553), 6 sur 168; à Constantinople (680)., 5 sur 56. Et pourtant, ces discussions théologiques, auxquelles les Occidentaux prirent une part si petite, ont été très favorables à la papauté. Rome ne s'engagea pas à fond dans les subtilités qui multipliaient les hérésies. Là se manifeste la supériorité du génie romain, étroit, mais précis et pratique.
Le contraste est saisissant, entre Tesprit hellénique de TOrient et lesprit latin de l'Occident. C'est la différence de l'esprit philosophique, jamais satisfait, se dérobant aux solutions par des propositions nouvelles, et de l'esprit juridique qui accepte des principes une fois posés et en déduit les conséquences. Le pape est un théologien législateur, au lieu qu'un philosophe survit en tout théologien oriental. Le contraste se marque d'autant mieux, à partir du v® siècle, que l'Orient s'hellénise de plus en plus, car il ne reste de romain à Constantinople que le nom de 'PwjjLâto»., transporté là comme une épave de l'histoire, et quelques litres qui font singulière figure sous leur vêtement grec. L'Occident, au contraire, oublie le grec. Léon le Grand n'est pas capable de comprendre le texte des actes du concile de Chalcédoine. Il demande à un de ses correspondants habituels, l'évèque de Cos, d'en faire « une traduction latine, sans termes ambigus, pleinement intelligible x>. Il le prie une autre fois de traduire en grec une lettre où il a exposé la doctrine catholique. Grégoire le Grand avoue sans ambages qu'il ne sait pas le grec. C'est le cas de presque tous les papes, excepté, bien entendu, de ceux qui sont nos dans les pays helléniques. Or cette langue, que les Romains n'entendent plus, était seule capable d'exprimer et par conséquent de produire les nuances .des discussions dogmatiques, les raffinements de la controverse. Seule elle pouvait, par divers procédés, rendre immédiatement saisissable la différence des opinions. Lorsque le patriarche Nestorius enseigne que les deux personnes sont demeurées distinctes dans le Christ et que le Verbe, tout en habitant dans un homme, ne s'est pas fait homme, il dit que Marie doit être appelée non pas Heotôxo;,
c'est-à-dire mère de Dieu, mais seulement XpvxroToxoç, c'est-àdire mère du Christ, et que Tenfanl de Marie n'est point 6éos, Dieu, mais Oeoyopoç ou 6eo56xoç, qui porte Dieu, qui a reçu Dieu. Voilà toute une doctrine expliquée par le jeu des mots composés. La querelle de l'arianisme a porté sur quelques lettres : les orthodoxes veulent que le Fils soit de même substance que le Père, ojjlooiItioç; les ariens, qu'il soit de substance différente, éTspoiicrioç; les semi-ariens, qu'il soit de substance semblable, 6{xoiou<jto< ; d'autres enfin, pour éviter tout conflit, se contentent de dire que le Christ est semblable à Dieu, ô|jioio^. Selon qu'on emploie le mot simple ou le mot double, que l'on ajoute ou supprime une lettre, on s'engage dans tel ou tel parti. Le latin était inhabile à ces subtilités. La différence entre les deux langues qui expriment deux génies opposés est telle, que les traductions sont périHerjises. Léon le Grand se plaint qu'une lettre de lui, traduite en grec, le fasse passer pour un partisan de Nestorius dont il est l'adversaire décidé. Ne point savoir le grec, c'est donc être prémuni contre l'hérésie. La supériorité intellectuelle est évidemment du côté de Constantinople. Léon le Grand a vécu au temps où commençait la décadence de l'esprit en Italie; après lui, elle s'est précipitée. Grégoire le Grand a encore des lumières, mais son horizon est circonscrit par les ténèbres toutes voisines, et la plupart des autres papes vivent dans la misère spirituelle. Il semble qu'ils aient été tous de braves gens, occupés de soins très simples. Dans cette Rome où ils vivent sous les yeux du peuple et du clergé qui les a élus, et sous la surveillance des magistrats impériaux, ils ne sont pas assez grands seigneurs pour avoir des vices. Ils font tous à peu près la même chose : ils sont bâtisseurs; même Sisinnius, pauvre prêtre goutteux quia passé quelques semaines sur le siège de saint Pierre, a eu le temps de « faire fondre de la chaux ». Ils construisent ou réparent des églises, remplacent des poutres vieillies, dont leur biographe donne le nombre, font faire des pièces d'orfèvrerie, des images peintes, des mosaïques. Ils recherchent les reliques des martyrs et les transportent en grande pompe dans le sanctuaire qui leur est destiné; ils veillent sur les cimetières où dort la foule des
saints, y envoient le pain consacré, la burette et les cierges pour la célébration de la messe. S*il pleut trop longtemps ou que le Tibre déborde, ils conjurent les eaux par des processions. Ils contemplent avec terreur les éclipses pendant lesquelles la lune laisse voir c sa souflTrance sur son visage sanglant » . Ils aiment les pauvres et font Taumône. Ils distribuent les blés du grenier de saint Pierre, à bas prix ou gratuitement, et se font bien venir de leur clergé à qui ils laissent toujours quelque générosité par testament. Bien qu'il ne faille point, pour les juger, s'en rapporter toujours à leurs biographes, ceux-ci nous en donnent une impression générale. Justement parce que le Liber poniificalis signale avec force éloges les pontifes qui savent le grec, il nous montre que c'est là une exception. Exception encore si le pape est « éloquent » et capable d'instruire son clergé. D'ordinaire son mérite est de connaître les psaumes par cœur, avec leur interprétation mystique, et de les savoir chanter. Être un maître en l'art du chant, c'était un titre pour succéder à saint Pierre : les électeurs goûtaient et ils étaient capables de juger ce talent-là. On vivait dans la sainte simplicité, dans l'indigence d'esprit. Un pape, faute de se trouver un serviteur à son gré, est obligé de se faire son propre caissier. Un autre, envoyant à l'empereur une légation de quelques personnes, s'excuse de n'avoir pu trouver dans la ville des gens instruits. Si l'on voulait comparer l'aclivilé intellectuelle de Constantinople à celle de Rome, le contraste serait aussi grand qu'entre le jour et la nuit. Mais Rome, réduile à cette pénurie, sait du moins ce qu'elle veut. Deux idées emplissaient les esprits de ses papes : ils croient à la primauté de l'apôtre Pierre et à la fixité de la foi. Nulle part la tradition n'a été aussi forte que dans la Rome pontificale, qui en remontrerait en ce point même à la Rome païenne des premiers siècTe's^ Or la simplicité d'un esprit borné, mais constant et robuste, est une arme redoutable. C'est par elle que la papauté a vaincu.
Dès le IV* siècle, ces qualités et ces vertus lui assuraient l'avantage. Dans les querelles acharnées et troubles qui furent suscitées par l'arianisme, elle se tint an Symbole de Nicée. Cette attitude, au milieu des variations des autres, fit ^
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révêque de Rome le chef des orthodoxes. Les patriarches, les empereurs, dans leurs conflits, Tinvoquaient. Il acquit ainsi une situation excellente ; on s*adressait à lui, non pas qu'on lui reconnût un pouvoir supérieur, mais parce qu*on lui savait une haute autorité morale qu'on voulait avoir de son côté. Le résultat était le même : le pape devenait le gardien privilégié de la paix.
Le concile de Nicée avait établi l'autorité des métropolitains, c'est-à-dire des évêques résidant au chef-lieu de la province, sur les évêques de cette province. En Italie, les papes étaient reconnus pour les supérieurs des évêques. Parmi les métropolitains s'élevaient à un plus haut rang les patriarches; en Orient il y -en a plusieurs, tandis qu'en Occident Tévêque de Rome est le^ seul qui puisse prétendre à ce titre que, d'ailleurs, il n'a pas daigné porter : nouvelle supériorité.
En 343-344, le concile de Sardique a décidé que de toute l'Eglise des appels peuvent être portés au pape, non pas, il est vrai, pour qu'il puisse en décider de son autorité personnelle, mais pour qu'il les soumellc à une nouvelle procédure synodale.
Les décisions de ce concile ne furent pas universellement acceptées, ni revêtues de l'approbation impériale; mais depuis longtemps déjà des consultations et des demandes d'arbitrage étaient adressées à la cour de Rome. La tradition de la fondation de l'évêché par Pierre faisait plus que toutes les lois' et tous les canons.
Au commencement du v® siècle. Innocent P*" (402-417) nomme l'archevêque de Thessalonique vicaire de Rome pour tout Vlllyricuniy bien que cette région qui comprenait la Grèce, la Macédoine et la Mésie, n'appartînt plus à l'empire d'Occident. Et il maintient sa prétention. Il revendique son droit d'être consulté sur toutes les affaires ecclésiastiques et celui de trancher les questions de dogme. Ces prétentions, Léon le Grand les fit admettre.
Léon le Grand. — Ce pontife, qui occupa 21 ans le saintsiège, est le premier des grands papes, et, sans contredit, le personnage le plus remarquable de l'Empire au milieu du
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V* siècle.. L'invasion avait déjà couvert une partie de l'Occident, et si, dans les villes de Gaule et d'Espagne, assiégées, abandonnées par les officiers de l'empire, les évoques sont apparus comme des chefs et des défenseurs, quel éclat n'eut point la conduite du pape Léon P% qui négocia en 451 la retraite d'Attila, et peu d'annéçs après obtint de Genséric la promesse que Ronie ne serait pas détruite I II avait regardé en face les deux plus redoutables chefs des Barbares.
Dans toute l'Eglise, Léon I" fait prévaloir son autorité. En 444, Tévêqûe de Besançon Celidonius, accusé d'avoir épousé une veuve, fut déposé par un synode tenu sous la présidence de l'archevêque Hilaire. Il en appela au pape. Léon évoqua ratfaire'à Rome, réunit un concile, rétablit Gelidonius et condamna Hilaic^ qui perdit son titre de métropolitain (445).
Valentinien III, empereur en Occident, donne aux théories du pape l'appui de la loi. Il ordonne aux évoques « de tenir pour loi tout ce qu'a sanctionné, tout ce que sanctionnera le siège apostolique,'... afin qu'il ne naisse aucun trouble, môme léger, dans TE^glise ». Le pape aura juridiction sur tous les évèques. Au cas où l'un d'eux refuserait de comparaître devant lui, le** gouverneur ïy forcera. Il faut noter qu'en servant ainsi le pouvoir de l'évêque de Rome, l'empereur travaille pour lui-même : au milieu de ces provinces où campent les envahisseurs, il conserve ainsi de l'autorité sur' les évoques et les fidèles.
Léon P^ obtint un succès encore plus éclatant dans la grande affaire religieuse du temps. On s'était heurté à Tun des problèmes les plus ardus de la théologie : concilier la dimnité et Vhumanité du Christ. Les Nestoriens, séparant le Dieu de rhomme, diminuaient la nature divine de Jésus; les Eutychéens, par réaction, confondaient les deux natures,' détruisant la nature humaine de Jésus ^ Léon, dans un langage magnifique, accepte, proclame et, pour ainsi di^e, définit le mystère qui fait le fond même de la religion chrétienne : « Les caractèreô de l'une' et de l'autre nature, de l'une