Voir cUdessus, chapitre vi
314 L'EMPIRB DE GHÂRLEMA6NE
Quand il se fut éloigné, rappelé en Saxe par la guerre, les principaux ducs lombards se révoltèrent, après entente avec les Grecs. Rodgaud, duc de Frioul, Arégise, duc de Bénévent, Réginald, duc de Glusium, Hildebrand, duc de Spolète, étaient d'accord. Le duc de Frioul prit les armes le premier; mais le roi des Francs accourut : Trévise et Forum Julii furent pris, Rodgaud mis à mort, le duché de Frioul donné à un Franc (776). Le duc de Spolète se soumit. Arégise de Bénévent, protégé par la distance, resta peu à peu autonome. Des garnisons franques assuraient l'obéissance de l'Italie; les insurgés avaient été bannis, leurs biens confisqués et donnés à des fidèles et aux comtes ou juges francs installés à leur place.
L'annexion du royaume des Lombards, faisant de Charlemagneie maître de l'Italie, fut un des actes les plus importants de son règne. Non seulement elle changea la nature de ses rapports avec la papauté et prépara la restauration de l'Empire, mais elle mit le roi franc en contact avec de nouveaux adversaires. Sarrasins, Grecs, Lombards de Bénévent, oi lui créa des embarras et des préoccupations dont il fut iûentôt amené à se décharger en instituant une vice-royauté on Italie, comme il en instituait une en Aquitaine.
En 780, Charlemagne revint et acheva d'organiser la dominalion franque. Il amenait ses fils Pépin et Louis, qu'il fit sacrer par le pape rois des Lombards et des Aquitains. Pépin eut pour conseillers Angilbert et Adalard, cousin de Charlemagne, fils de Bernard, petit-fils de Charles Martel. Vingt comtes francs se partagèrent l'administratipn du pays; mais les Lombards continuèrent de figurer à côté des Francs dans les assemblées générales réunies chaque année à Pavie.
En 786, Charlemagne voulut achever la conquête en réduisant Arégise, gendre de Didier, duc de Bénévent. Il vint jusqu'à Capoue et l'obligea à payer tribut et à livrer son fils en otage. Arégise étant mort, ce fils, Grimoald, fut investi du duché de Bénévent, à la condition de mettre le nom du roi en tèle de ses édits et sur ses monnaies, de démanteler Salerne et Acerenza, de faire raser le menton de ses Lombards. Il resta fidèle et
refusa d'aider son oncle Adalgise, fils de Didier, qui mourut alors, peut-être en le combattant. La légende a gardé le souvenir de la valeur de ce champion de Tindépendance lombarde.
Bientôt Grimoald cessa d'obéir; en 801, les Francs opèrent contre lui; Charlemagne médita même une grande expédition pour conquérir non seulement l'Italie méridionale, mais la Sicile. C'est le moment où l'élévation de Charlemagne à l'empire rendait plus difficiles les relations avec les Grecs. Nicéphore, qui avait détrôné Irène (802), désirait la paix. En 803, il semble avoir abandonné à Charlemagne, outre l'Italie centrale, l'Istrie et une partie de la Dalmatie, anciennes dépendances de l'Empire romain d'Occident. En 806, les ducs de Venise et de Zara font hommage à Charlemagne. Mais la Dalmatie est bientôt l'objet d'un conflit. Maîtres de la mer, les Grecs la conquièrent facilement. Les Vénitiens refusent de reconnaître Pépin, se déclarant sujets de l'empereur des Romains (d'Orient). Le roi Pépin vint les attaquer dans leurs lagunes. Les principales îles, Grado, Malamocco, Chioggia furent prises; mais les Vénitiens se retirèrent de Malamocco à Rialto, où les lourds vaisseaux lombards ne purent les atteindre (809). Venise resta donc indépendante sous la suzeraineté nominale de Byzance, et la Dalmatie ne put être réoccupée malgré une nouvelle tentative (810). Une entente eut lieu entre Charlemagne et Michel P', consacrant cette situation : Venise restait à l'empereur d'Orient, mais celui-ci reconnaissait à Charlemagne le titre d'empereur. Il acceptait si bien le fait accompli qu'il reprit les relations avec le pape (812).
Guerres contre les Saxons. — Les Saxons avaient gardé la vieille constitution germanique : la hiérarchie sociale comprenant les nobles, les libres, les lites (demi-libres), les non libres; les libres communautés sans roi ni clergé. Ils adoraient leurs dieux dans les bois, près de sources ou d'arbres sacrés. Ils brûlaient les morts. Pour la guerre, ils se réunissaient sous des ducs choisis dans les familles nobles. Ils formaient quatre tribus qui, en général, étaient divisées : Westphaliens, Ostphaliens, Angriens, Nordalbingiens. Il est aussi question d'une îmblée générale qui avait lieu à Marklo, sur le Weser.
Les Saxons étaient en état de guerre presque permanent avec les Francs, depuis Tépoque mérovingienne. Le prosélytisme chrétien des Carolingiens avait encore a^ravé la situation. La guerre fut autant religieuse que politique : de là la passion désespérée avec laquelle combattirent les Saxons. Leur défaite n*était pas douteuse, mais la lutte fut acharnée et longue. Comme on Ta fait remarquer, l'histoire des Saxons prouve, qu'abandonnés à eux-mêmes les Germains étaient peu capables de progrès. Il fallut, pour qu'une Allemagne fût possible, achever d'implanter par le fer et le feu la discipline ot la civilisation que les Francs avaient reçues de la Romo ancienne et du christianisme. Cette œuvre, Charlemagne Tentreprit dès le début de son règne et la poursuivit pendant plus tle trente années avec une incomparable énergie.
En 772, il partit d'Héristal et se dirigea vers les sources de la Lippe, dans ces forêts marécageuses où Arminius avait égoi^é les légions de Yarus. La forteresse d'Ehresbui^ fut enlevée d'assaut. Non loin s'élevait le sanctuaire national des Saxons, Irminsul. On passa trois jours à le raser. Les Saxons plièrent : leurs chefs prêtèrent serment de fidélité, promirent de ne pas entraver la propagande chrétienne. Charlemagne emmena des otages et laissa des garnisons.
Pendant qu'il combattait les Lombards, le vaillant duc weslphalien Widukind, qui fut l'ûme de la résistance, reprit les armes. Les garnisons franques furent chassées, Ehresbui^ repris, le pays ravagé jusqu'au Rhin ; le sac du monastère hessois de Frilzlar vengea la destruction d'Irminsul (774). En 775, Charlemagne reparut chez les Westphaliens, les défit plusieurs fois et obtint les serments de fidélité des ducs des Angriens et des Ostphaliens; les garnisons franques furent réinstallées, notamment à Ehresburg et Sigiburg (sur la Ruhr). L'année suivante, le roi ayant été rappelé en Italie, Widukind reprend la lutte, chasse ou assiège les Francs (776). Charlemagne redouble ses efforts, fonde une nouvelle forteresse sur la Lippe. Pour convaincre les Saxons de sa supériorité, c'est chez eux, à Paderborn, au cœur du pays, qu'il convoque l'assemblée générale de son peuple, déployant tonte sa puissance. De
j)lus, il concentrait ses forces à portée de tous les rebelles; en effet, de là il put achever la conquête du pays. Il recommencera sept fois la réunion de rassemblée générale' en terre saxonne, et si, les deux dernières fois, ce put être seulement pour attester le succès obtenu et Taccord des deux peuples franc et saxon, dans les autres cas il avait un intérêt direct à grouper toutes ses forces en terre saxonne. Dès 777, le résultat parut acquis : beaucoup de nobles et d*hommes libres se firent baptiser; la soumission parut complète. Mais, tandis qu'en 778 le gros des armées franques était occupé en Espagne avec le roi, Widukind, qui avait fui au nord de TElbe, revient. Il assemble tous les Saxons, jusque-là divisés, demande du secours aux Danois, expulse ou massacre les prêtres, pénètre jusqu a Coblentz. Il dévaste la Hesse et la Thuringe, chasse les moines de Fulda (779). Charlemagne fait alors un effort décisif. Après avoir refoulé Tinvasion saxonne par la vi(îtoire de Bocholt (779), il consacre tous ses efforts à la conquête de la Saxe.
Les Saxon» ne pouvaient guère livrer de bataille rangée à la grande armée franque. Les contrées jusqu'au Weser furent bientôt domptées. Alors Charlemagne s'occupa de donner à sa conquête une organisation régulière. Le -pays fut divisé en comtés, auxquels on préposa des Saxons fidèles ou des Francs. Six évêchés furent institués : Munster et Osnabrûck pour les Westphaliens ; Paderborn et Minden pour les Angriens ; Verilen et Brème pour les Ostphaliens. Les païens étaient baptisés de gré ou de force. En 782, fut tenue aux sources de la Lippe une grande assemblée, pour constater la conquête. A peine Charlemagne et ses hommes étaient-ils rentrés en Austrasic que Widukind souleva la Saxe, profitant d'une guerre contre les Sorbes (Slaves entre la Saale et l'Elbe). L'armée envoyée contre lui fut trahie par ses auxiliaires saxons et taillée en pièces au mont Suntal, sur la rive droite du Weser. Cette fois Charlemagne ne se contenta pas de la fuite de Widukind et do l'humble soumission des Saxons. Il vint camper à Verden, sur l'Aller, se fit livrer les guerriers qui avaient fait défection, les jugea, en fit exécuter 4500. Il promulgua un édit interdisant sous peine de mort les pratiques religieuses du paganisme.
imposant le baptême, la stricte observance des lois de FÉg-lise, le paiement de là dime (782). A ces mesures sanguinaires répondit une insurrection générale dirigée par TinfatigaMe Widukind. La lutte fut terrible; après une première bataille indécise, près de Detmold, les Saxons essuyèrent sur la Haase un désastre sans remède (783). Deux années de dévastations méthodiques achevèrent de briser la résistance. Charles parcourut lui-même les rives de la Saale et de TElbe, emmenant par foules les hommes en âge de porter les armes. Son fils fit de même dans les cantons occidentaux (784). Kannée suivante on opéra de même au nord de TElbe. Les prisonniers étaient déportés loin de leur patrie. Widukind lui-même comprit l'inutilité de la résistance. Il vint à Attigny, en Champagne, recevoir le baptême, en grande pompe, avec nombre de ses compagnons (785).
La grande guerre de Saxe était finie, mais la soumission n'était pas complète. L'obligation du service militaire, très lourde pour les lointaines expéditions contre les Arabes ou les Avars, provoqua des mécontentements. En 792, Saxons et Frisons refusèrent de partir. Tout le nord de la Saxe s'insui^ea; les églises et les couvents furent livrés aux flammes, les évoques et les prêtres chassés. C'était à un moment très critique pour l'Empire *. Le conquérant transigea : entré en Saxe avec deux puissantes armées, il se hâta de traiter, faisant d'assez laides concessions.
Après son triomphe, manifesté à la grande assemblée de Francfort (794), il reprit la lutte, résolu à parachever son œuvre en Saxe. Les Saxons étaient d'ailleurs pris à revers par les Obotrites, Slaves protégés des Francs. Pendant trois années (795-798), les armées franques parcoururent le pays en tous sens; on transplanta jusqu'au tiers des habitants de certains cantons dans d'autres parties de la monarchie; les terres des rebelles étaient confisquées, distribuées aux fidèles, aux comtes, aux évêques, aux abbés. Puis Charlemagne passa l'Elbe et fît subir le même traitement aux Nordalbingiens. Apres la vie-