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Guizot, Histoire de la civilisation en France, H, p

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d'Angleterre, où les études étaient restées plus prospères qu'en Gaule, et s'était formé à la grande école d'York. Il en apporta renseignement à la cour carolingienne. Cet enseignement comprenait les sept arts libéraux, groupés en deux cycles, trivhim (grammaire, rhétorique, dialectique), quadrivhim (arithmétique, géométrie, musique, astronomie), plus la théologie, but suprême de toute instruction. C'est en 782 qu'Alcuin, sollicité par Charlemagne, vint le trouver avec quatre compagnons. De 782 à 796, il fut à la tête de cette école du palais qui suivait partout Charlemagne et à laquelle assistaient, outre le roi, ses fils, ses plus illustres conseillers, quelques femmes (Gisèle, sœur du roi, Gundrade, sœur d'Adalard, etc.). On avait formé une sorte d'académie, où chacun des beaux esprits du temps se décorait d'un surnom emprunté à l'histoire sacrée ou profane : Charlemagne s'appelait David, Alcuin Flaccus, Angilbert Homère, Fredegise Nathaniel, Amalaire Symphrosius, Gisèle Lucie, Gundrade Eulalie.

On peut juger de leurs conversations par les œuvres d'Alcuin et par la correspondance qu'il entretint avec Charlemagne, de 796 à 804, lorsqu'il eut pris sa retraite. Elle embrasse tous les sujets, car sur tous Je royal élève consulte son maître : morale, théologie, histoire, chronologie, mais surtout grammaire et astronomie. Alcuin avait reçu l'abbaye de Saint-Marlin de Tours, avec d'immenses domaines cultivés par plus de 20 000 colons ou serfs. Il y acheva ses ouvrages : commentaires sur l'Ecriture sainte, traités de liturgie, de morale, de grammaire, vies do saints, poésies, etc. Il y continua son enseignement. Plusieurs des hommes les plus distingués d'alors furenl ses élèves : entre autres, Eginhard, Angilbert, Raban Maure et Amalaire.

Eginhard (770-844) était un Austrasien très épris de culture classique, conseiller apprécié de Charlemagne et de Louis le Débonnaire. Après la mort du grand empereur, qui l'avait employé aussi bien pour diriger ses travaux d'architecture que pour négocier les préparatifs de sa succession impériale (806 et 813), il embrassa l'état ecclésiastique et reçut plusieurs abbayes, Fonlenelle près de Rouen, Saint-Bavon de Gan<l, etc.

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Il a écrit la Vie de Charlemagne^ document inappréciable et livre passable imité de Suétone, et rédigé les Annales dites de Lorsch jusqu'en 826. Sa correspondance témoigne du découragement où tombèrent les compagnons de Gharlemagne, sous le règne de son successeur.

Angilbert * est, comme Éginhard, un grand devenu lettré. Très apprécié pour ses talents poétiques, amateur de représentations scéniques, il fut Tamant de Berthe, fille de Charlcmagne, dont il eut deux fils, Hartnid et Nithard. Chargé d'administrer rilalie au nom de Pépin (783), il entra ensuite dans rÉglise, devint chapelain de Charlemagne qui l'employa dans des négociations importantes et l'emmena à Rome en 800. Abbé de Saint-Riquier, il fit beaucoup pour son monastère, relevant les études, créant une bibliothèque. Il était en même temps préposé à la défense des côtes de Neustrie. Il fut l'historien de Louis le Débonnaire.

Amalaire, qui mourut en 837, fui, après Alcuin, le chef de Técole du palais; prêtre de Metz, il a écrit un grand traité des offices ecclésiastiques.

Raban Maur (776-856) , de Mayencc , est peut-être l'honiuK» qui fit le plus pour l'instruction de la Germanie. Vingt-trois ans abbé de Fulda, puis neuf ans archevêque de Mayence, il eut sur les ecclésiastiques la plus heureuse influence; il a laissé un grand nombre d'ouvrages de tout genre, notamment des hymnes religieux.

Son disciple Walafrid Strabo (807-849), abbé de Reichenau, s'adonnait aussi à la poésie, pendant les intervalles de ses travaux théologiques, il a perfectionné le chant liturgique. Par l'impulsion donnée aux études dans son monastère, il rendit à l'Alamanie le service rendu à l'Allemagne du Nord par Raban Maure.

Pour compléter la liste des lettrés dont s'entourait Charlemagne, il faudrait citer encore ses cousins Adalard (753-826) et Wala (f 836), abbés de Corbie; le Bourguignon Anségise (-j- 838), abbé de Fonlenelle, intendant des bâtiments de Char-

\. Mort en 814; d'origine neuslrienne.

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lemagne, envoyé en diverses missions, auteur du grand recueil des Capitulaires ; TEspagnol Agobard (779-840), archevêque de Lyon, un des théologiens les plus intelligents de Tépoque, conseiller politicfue écouté; le Bavarois Leidrade ("j- vers 826), Tun des mm e principaux de Gharlemagne, archevêque de Lyon; un autre missus, Théodulf, Goth né en Italie (-f- 821), évêque d'Orléans, personnage d'une haute valeur morale, dont les poèmes donnent une idée de la société du vm* siècle.

De cette énumération il résulte que Gharlemagne sut attirer à sa cour, de toutes les parties de son Empire, les hommes distingués, qu'il en forma d'autres auprès de lui, et que, non content de jouir de leur société, il utilisa leurs talents dans les plus importantes fonctions. A côté des simples lettrés qui s'élevèrent par leur savoir, figurent des grands seigneurs qui s'éprirent do science à l'égal du souverain. Comme la plupart de ces hommes étaient des ecclésiastiques ou le devinrent, ils organisèrent, dans leurs villes épiscopales ou dans leurs abbayes, des écoles qui répandirent l'instruction dans tout l'Empire.

Telle fut l'œuvre de Gharlemagne, accomplie, comme tout ce qu'il fit, avec le concours de l'Église. Mais on se tromperait si l'on croyait qu'il s'est borné a grouper et à favoriser les lettréft de son temps. Il a eu la volonté d'instruire son peuple. Loit-' qu'il envoyait Leidrade et Théodulf dans la Provence et la Sep* timanie, ce n'était pas seulement pour contrôler l'administration : il voulait aussi réformer les églises. Leidrade, dans son archevêché de Lyon, se vante d'avoir établi une psalmodie qui suit les rites du palais, des écoles de chantres, des écoles de lecteurs qui, « par la méditation des livres saints, s'assurent le fruit de l'intelligence des choses spirituelles ». Il a reconstruit ou réparé les principales églises de Lyon, un grand nombre de monastères du diocèse. Théodulf ordonne à ses prêtres de tenir des écoles, dans les bourgs et les campagnes, pour instruire les enfants des fidèles. Il leur rappelle le mot de Daniel : € Ceux qui auront été savants brilleront comme les feux du. firmament; et ceux qui en auront instruit plusieurs dans la voie de la justice, luiront comme des étoiles dans toute l'éternité. » Il leur défend d'exiger un salaire.

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Le roi a donné une attention particulière au chant et à la musique d'église; il s'est fait envoyer par le pape Adrien P' deux Italiens, pour enseigner leur méthode aux Francs; ils fondèrent deux écoles, à Metz et à Soissons. L'îisage de l'orgue, introduit en 757, se répandit si vite, qu'à dater de 826 on les fabriqua en France.

A l'instigation d'Alcuin, Charlemagne s'occupe de la revision et de la correction des manuscrits de l'Ecriture sainte : c'est ce qui explique l'importance attachée à la grammaire eft à l'orthographe. En 788, Charlemagne envoie aux évêqiies deux volumes de morceaux choisis tirés des Pères de l'Eglise : « ces lectures, pures de fautes, convenablement adaptées à chaque fêle, suffiront pour toute l'année ». Le langage du roi est caractéristique : « Ayant à cœur que l'état de nos églises s'améliore de plus en plus, et voulant relever par un soin assidu la culture des lettres, qui a presque entièrement péri par l'inertie de nos ancêtres, nous excitons, par l'exemple même, à l'étude des arts libéraux, tous ceux que nous pouvons y attirer. > En 801, Alcuin envoie à Charlemagne une édition soigneusement corrigée des livres saints. L'année d'avant sa mort, l'empereur revisait les quatre évangiles, avec l'aide de Grecs et de Syriens.

La revision des manuscrits s'opérait aussi pour les auteurs profanes, et des copistes en multipliaient les exemplaires pour les bibliothèques et les écoles, chaque jour plus nombreuses. A Lyon, à Metz, à Aniane, à Saint-Martin de Tours, à Orléans, à Fleury-sur-Loire, à Ferrièrcs, à Fontenelle, à Saint-Riquier, à Corbie, à Soissons, à Mayence, à Lorsch, à Fulda, à Reichenau, à Saint-Gall, il y eut des hommes occupés à copier ou à étudier la Bible, les Pères, les ^ands écrivains classiques. La conservation du précieux héritage intellectuel que nous a légué l'antiquité est assurée.

Charlemagne, malgré son respect pour la culture latine, n'oublia pas qu'il était un Germain. Il voulut donner aux douze mois, aux douze vents des noms allemands. Il fit rassembler et copier les chants germains qui célébraient la gloire des héros de sa race.

Enfin il fut, comme tous les grands conquérants et souverains

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lettrés, un constructeur. Au moment de Texpédition contre les Avars, il entreprit de relier le Main au Danube par un canal. Il construisit son grand pont de Mayence, qu'un incendie détruisit. Il bâtit un grand nombre d'églises et plusieurs palais, surtout ceux dlngelheim et d'Aix-la-Chapelle. Il les décorait des dépouilles de l'Italie, tableaux, mosaïques, marbres pré- -crieux. Les colonnes, qu'on ne savait plus tailler, étaient empruntées aux monuments anciens. Le palais impérial de Ravenne en* fournit une centaine à celui d'Ingelheim. Pour Aix-la-Chapelle, on en prit à Trêves, à Rome, à Ravenne; on alla chercher les grosses pierres de la chapelle à coupole, copiée de San-Vitale, dans les muraiUes.de Verdun. On apporta même une statue équestre de Théodoric. En revanche, quand il s'agit d'en fabriquer une pareille pour Charlemagne, on fît un petit bronze qui serait à sa place sur une pendule*. Tous les édifices érigés par Charlemagne ont disparu; ils sont médiocrement à regretter, car, si la renaissance intellectuelle date de lui, la décadence artistique ne fut pas arrêtée.

///. — Rétablissement de VEmpire.

Idées et faits qui ont préparé la restauration de l'Empire en Occident. — Parmi les causes historiques de l'événement de l'an 800, il faut placer le souvenir de l'Empire romain, dont le Saint-Empire instauré en 800 n'est que la résurrection imaginaire; de l'Empire tel qu'il se présente à la^ fin de son existence, alors qu'il apparaît comme une patrie commune de toutes les nations.

Dî^ns cet Empire universel, dans ses cadres, mais avec tous les moyens d'une existence indépendante, est entrée l'Eglise universelle, laquelle, confondant aussi dans son sein tous les peuples, ayant l'uniformité de doctrine et d'organisation, un 4*orps de fidèles unis par les sacrements, corrobore le sentiment

1. Cette statuette, autrerois conservée à la cathédrale de Metz, est aujourd'hui à Paris, au musée Carnavalet.

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do Tunité du peuple romain. Ni les chrétiens romains, ni les chrétiens barbares ne peuvent concevoir le monde sans TEm-, pire. Après viendra l'Antéchrist.

Peu à peu cependant, lorsque Tempereur a été relégué à CiOnstantinople, Tidée de FEmpire s'efface chez les peuples occidentaux, avec le fait ^e Tunité : en Bretagne, en Espagne, en Afrique, en Gaule, des Etats indifférents ou ennemis. Mais cette idée est gardée par l'Eglise; elle est universelle et parle une langue universelle. Pendant que les peuples dtcidentaux oublient l'empereur, trop éloigné, le pape qui est leur chef religieux ne peut l'oublier, car il habite la capitale et il est en relations continues avec l'empereur.

Il est impossible de concevoir la restauration de l'an 800, si l'on suppose le pape résidant à Constantinople. A cause de cela, le Saint-Empire sera, par une de ses origines, ecclésiastique.

Il a, d'autre part, une origine germanique. De bonne heure, et au moment même où l'empereur se retirait à Constantinople, l'entente s'établissait entre l'Eglise et une des nations germaniques. La nation des Francs a été à la fois la plus unie à l'Eglise et la plus puissante. Dès qu'elle a été catholique, au milieu des peuples ariens et des peuples païens, elle a été, avec une précision extraordinaire, marquée pour sa tâche universelle, c'est-à-dire catholique, par les évoques comme Avitus et par les papes comme Grégoire le Grand. Les Francs ont gardé cette prédilection de l'Eglise, même après que les Wisigoths sont devenus catholiques, parce que les Wisigoths étaient trop loin de Rome; môme après que les Lombards sont devenus catholiques, parce que les Lombards étaient trop près. A peine les Mérovingiens ont-ils tari les forces de la royauté, que l'Eglise se tourne vers les Carolingiens.

On peut très bien concevoir les Carolingiens agissant de leur côté, c'est-à-dire reconquérant la Gaule, la Germanie, luttant contre les Arabes, établissant leur suprématie en Occident; et l'Eglise, d'autre part, remettant la discipline dans les églises anciennes et fondant des églises nouvelles, sans qu'il y eût pour cela restauration de l'Empire; mais les papes, dont les relations avec les Francs sont intimes et fréquentes, depuis que

leurs missionnaires se rencontrent avec les soldats carolingiens, ne reçoivent de Gonstantinople que des offenses, sans la compensation de secours contre les Lombards. Ils appellent donc les Francs en Italie, à Rome, c est-à-dire sur le terrain impérial. Ce fut la cause prochaine et immédiate du rétablissement de TEmpire.

Telles sont les xaiiges. Voici les faits qui ont précédé et amené l'événement de Tan 800. En premier lieu, la réforme de l'Église, d'où sortira l'effective domination de Rome sur les églises de l'Occident, et qui remettra les choses en l'état où elles étaient au IV* siècle, lorsque l'Eglise, avec ses évèques, ses métropolitains, ses primats, son pape, reproduisait la hiérarchie impériale; en second lieu, l'institution des églises-filles de Bretagne et de Germanie, si bien que TOccident se trouve réuni en une sorte d'empire ecclésiastique et que saint Pierre tient la placr de César; en troisième lieu, l'appel du pape aux chefs des Francs contre les Lombards ; en quatrième lieu, la coopération du pape dans la substitution des Carolingiens aux Mérovingiens. Elle se serait accomplie sans lui, certainement, mais la coopération du pape a fait de cet événement de l'histoire franque un fait d'histoire ecclésiastique, un épisode de l'histoire universelle.

Bien qu'il ne soit pas sûr que le pape Etienne II ait donné en son propre nom à Pépin le titre de palrice, bien qu'il soit possible qu'il l'ait donné au nom de l'empereur qui l'aurait chargé de négocier une alliance contre les Lombards, bien que ce titre de palrice soit très vague et qu'on ne sache si celle sorte de protection et d'autorité dont les rois francs vont être investis vient de ce titre ou de leur qualité de rois sacî'és; bien que certaines relations avec l'Empire subsistent encore à Rome longtemps après le sacre, il est certain, qu'en fait, la papauté se détourne de Constantinople et se tourne vers le roi des Francs. L'Empire était en germe dans la révolution de 751.

Dans l'histoire de Pépin, puis dans celle de Charlemagne, il faut distinguer deux ordres de faits : les conquêtes des Francs, les relations avec les papes en Italie. Si les Francs n'avaient pas fait de conquêtes, il n'y aurait pas eu matière à

Empire; s'ils n'avaient pas été en relation avec les papes on Italie, le moyen même de la restauration de l'Empire aurait fait défaut. L'alliance fut intime et formelle entre le roi nouveau et ses successeurs, d'une part, le Saint-Siège de Taufre, les rois francs ayant promis que les amis du pape seraient leurs amis et ses ennemis leurs ennemis. La donation au Saînt- Sièjie des villes de l'Exarchat, enlevées ^u roi des Lombards, fil apparaître une « république de saint Pierre et de la sainte Eglise de Dieu » : ce qui désigne non plus l'Empire, mais un Etal romain, impossible à définir, dont le pape serait le chef. De là une situation confuse, où le pape agit contre Constantinoplo, sans s'en être encore séparé, et se garde bien de régler ses rapports avec Pépin.

Pépin mort, et le royaume partagé entre ses deux fils, cette dualité, si elle avait persisté, aurait peut-être rendu impossible le rétablissement de l'Empire. Il est vrai que le pape considère les deux frères comme intimement unis l'un et l'autre à sa personne, et comme ayant collectivement les mêmes relations et les mêmes obligations que Pépin envers saint Pierre. Il leur écrit à tous les deux à la fois. Mais le dé^ccord entre eux met en péril la grande combinaison qui se prépare. Leur réconciliation causa une vive joie au pape, comme on le voit par une lettre qui nous apprend que les deux frères lui ont annoncé la bonne nouvelle et lui ont promis, en même temps, d'observer le pacte d'amour contracté par leur père. Le pape leur rappelle tout de suite qu'ils sont obligés à rendre à « la sainte Eglise de la République romaine p ce qui lui appartient, les menaçant du jugement de Dieu dans l'autre monde. Ce n'est pas seulement la dualité des royaumes francs qui met en péril la combinaison; c'est aussi ce singulier mariage que Charles contracte avec Désirée, fille de Didier, et qui émeut le pape très violemment. Ce sont donc des circonstances historiques de haute importance, que Charles ait promptement répudié Désirée, que Carloman soit mort, et que, ses fils s'étanl réfugiés chez Didier, Charlemagne soit devenu l'irréconciliable ennemi de celui-ci.

Charlemagne a achevé l'unification de la Gaule, la conquête de la Germanie; il a détruit le duché de Bavière avec l'aide du

clergé bavarois et du pape. Détruire ce duché indépendant, à qui ne manque que le titre de royaume, c'était travailler à la constitution de TEmpire. On sait d ailleurs que la plus grande conquête, celle de la Saxe, fut une œuvre chrétienne et ecclésiastique autant qu*un acte de conquête franque. La légende ne tarde pas à dire que Charles avait donné la Saxe à saint Pierre, cela dès le temps de Louis le Germanique, et Grégoire VII l'affirmera plus tard. Achever Tunification de la Gaule, de l'Allemagne, c'était achever l'œuvre commencée par les prédécesseurs; mais la conquête sur les Danois d'une partie de leur territoire; le premier succès des armes et de la politique franques contre les Slaves de TEst; les victoires sur les Avars; l'annexion du royaume lombard; les relations de supériorité avec tous ceux qui, dans l'Occident, portent encore le titre do roi; avec ce roi des Goths, Alphonse, qui envoie à Charles les trophées de la victoire et dans ses lettres s'intitule l'homme de Charles; avec ces rois des Scots, qui le qualifiaient de maître {dominus); avec le roi anglo-saxon Egbert, qui vécut à sa cour : tout cela fait de Charlemagne un personnage comme on n'en avait pas vu dans le monde depuis la chute de l'Empire romain. Tout cela prépare l'événement de l'an 800 ; car pour faire l'Empire il fallait un empereur, et Charlemagne était l'homme. Ni ces conquêtes, ni le caractère ecclésiastique de cette royauté, ni l'idée de la mission chrétienne, que Charlemagne avait assurément et qu'on avait autour de lui, n'auraient suffi, si Charlemagne n'avait été, par suite de ses relations avec les Lombards, dans des rapports particuliers avec les papes. Ayant détruit le royaume des Lombards, il s'est substitué à leurs rois; il en prend formellement le titre (rex Larigobardorum), Alcuin l'appelle roi d'Italie. C'est la prise de possession du terrain impérial. Il fallait aussi prendre possession de la ville impériale. Pendant la guerre contre Didier, Charles, venu à Rome, a été reçu par le pape « selon la manière usitée envers un exarque ou un patrice ». Le pontife et le roi sont descendus auprès du corps de saint Pierre, avec les chefs des Romains et des Francs, et là ils se sont unis par serment. C'est alors que Charles a renouvelé l'alliance d'amour {fidei et carUatis inmolabile fœdus);

364 L^EMPIRE DE GHâRLEMâGNE

qu'il a renouvelé la promesse de restitutions au Saint-Siège; c'est alors aussi qu'il se nomme patrice des Romains (patricius Ronianorum); c'est alors que, sans lui donner des droits positifs sur Rome, le pape fait prier pour lui dans la ville et fait jurer fidélité à Charles comme à lui-même, dans les possessions qu'il a reçues. Il était impossible qu'un conflit ne naquit pas de colle situation très complexe, et que Charles, s'étant substitué aux Lombards, ne rencontrât pas tôt ou tard quelques-unes des difficultés qu'ils avaient eues avec le pontife. Il y eut en effet conflit véritable, bien qu'adouci et dissimulé dans la forme. Le conflit pour Spolète, que le pape s'est approprié avant même la défaite de Didier, et qu'après des négociations prolongées il a été obligé de restituer, amène une sorte de brouille qui dure près de deux années. Toute cette histoire met aux prises l'ambition du pontife, qui considère tout accroissement de. territoire comme une « exaltation de la sainte Eglise », et la volonté du roi, qui est de ne céder que ce qui appartient légitimement, en y ajoutant quelques générosités. Le litige ne pouvait aller à l'extrême : le roi était trop puissant; le pape avait trop besoin de lui.

Léon m : le couronnement impérial. — Il y eut, sous le pontificat de Léon III, une combinaison de circonstances qui amenèrent l'éclosion de l'événement longtemps préparé.

Les relations de Léon III avec le roi des Francs sont, dès le début, caractéristiques. Le pape est très respectueux. Eginhard exagère peut-être en disant qu'il envoya à Charlemagne les clés du tombeau de saint Pierre, l'étendard de la ville de Rome, et demanda que le roi voulût bien envoyer à Rome quelqu'un qui reçût le serment de fidélité et de soumission du peuple. Mais la lettre de Charlemagne, par laquelle il annonce la mission d'Angilbcrt, ne laisse aucun doute sur le fait que le pape a fait profession d'obéissance. Charlemagne dit encore qu'il a chargé Angilbert de consolider à la fois le pouvoir du pape et son propre patriciat. Il pense évidemment que ce patricial lui confère des droits sur Rome. Il est à remarquer que Léon III est le premier pape qui ait daté ses actes des années du règne de Charlemagne.

Le roi avait fait acte d'autorité à Rome, en y envoyant Angilbert, dans de telles conditions, après l'élection de Léon IIL Ce dernier ne tarde pas à faire appel soit à lautorité,* soit à la puissance de Charlemagne. Menacé, maltraité par une révolution, \flbgié chez le duc franc de Spolète, il va trouver Charlemagne en Saxe et le voit à Paderborn. De leur côté, les ennemis de Léon députent vers le roi des Francs. Charlemagne donne au pape, pour l'accompagner, des missi, deux archevêques, cinq évoques, trois comtes, qui viennent tenir un tribunal à Rome. A l'automne de 800, Charlemagne arrive dans la ville éternelle. Un concile y était réuni; il refuse déjuger le vicaire du Christ, et celui-ci se justifie alors par serment devant le roi.

C'est peu de temps après, pendant la nuit de Noël, qui, d'après la chronologie du temps, commençait une nouvelle année et un nouveau siècle, qu'eut lieu la cérémonie du couronnement. La scène est décrite dans les principales Annales contemporaines. Charlemagne assistait à la messe dans la basilique de Saint- Pierre. Il priait agenouillé. Le pape lui mit la couronne sur la tète; le peuple l'acclama : « A Charles Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire I 9 Le pape V adora (selon l'ancien usage) par un baiser sur la bouche.

Il n'y a, sur le fait et sur la façon dont il s'est passé, aucun doute. Que ce fait fût l'achèvement naturel de toute la série des faits qui précèdent, cela est certain. Mais un passage de la Vie de Charles, d'Eginhard, a posé devant les historiens un problème à peu près insoluble. Il dit que Charlemagne fut très surpris et qu'il répétait souvent que, s'il avait su ce qui devait se passer, il ne serait pas allé à l'église ce jour-là. Nous sommes ainsi amenés à examiner comment le couronnement de Charlemagne fut préparé et quelles en devaient être les conséquences.

Comment a-t-il été préparé? Que le pape ait, comme l'affirme le diacre Jean, promis l'Empire à Charlemagne, quand il vint le trouver à Paderborn, cela est douteux; mais le témoignage des Annales ne permet pas de croire que la restauration de l'Empire ait été improvisée. Elles décrivent la marche suivie. Le pape

366 l'empire de CHARLEMâGNE

6*est entretenu avec les Pères du concile et le peuple chrétien ; il s'est entendu avec les principaux Francs et a donné la couronne avec le consentement de ce » sénat », et probablement aussi celui du sénat des Romains. Gharlemagne a certainement été consulté et consentant. On ne peut guère soutenir qu'il ait joué une comédie en feignant d'être surpris. Le texte d'Éginhard prouve seulement que Charlemagne fut mécontent d*êlre ainsi couronné; qu'il y eut improvisation, non de la restauration de l'Empire, mais du couronnement. Et le récit de la cérémonie le montre bien. Il n'y a pas eu de préparatifs visibles; pas de grande cérémonie, comme celles qui s'étaient faites pour le sacre royal de Pépin et de Charlemagne, comme celles qui se faisaient à Constantinople pour le couronnement de l'empereur. On n'a pas conduit processionnellement le pape à l'église, et dans l'église à l'autel. Tout porte à croire que le pape a surpris Charlemagne ce jour-là, précisément peut-être pour le couronner sans cérémonie, pour s'éviter à lui-même celles qui auraient témoigné de la trop grande subordination du ponlifc à l'empereur. Charlemagne put être mécontent aussi de ce que le pape lui ait mis la couronne sur la tête, alors qu'il aurait dû seulement le sacrer ; plus tard il donnera la couronne à son fils, sans participation aucune du pape. Une autre opinion veut que Charlemagne ait craint le mécontentement des Grecs. Assurément, il devait se préoccuper de ses rapports avec Constantinople. Il était avec les Grecs en relations fréquentes et suivies. Il est permis de croire que Charlemagne ne désespérait pas d'être vraiment l'empereur unique, en Orient comme en Occident. Ce ne sont là que des hypothèses. En somme, la restauration de l'Empire en faveur de Charlemagne fut le résultat d'un accord entre le pape, les grands, ecclésiastiques et laïques, et le roi. L'accord fait sur le principe, le pape a pris l'initiative et la direction de la cérémonie, et c'est ainsi qu'il a mécontenté Charlemagne.

Les théories du temps sur le pouvoir de Charlemagne. — Quant aux raisons déterminantes de ce grave événement, nous les avons exposées : la principale est que Charlemagne était, de fait, empereur. Certainement, les consi-

dérations indiquées par les différentes annales étaient dans tous les esprits : il était juste que Ton reconnût empereur celui qui possédait Tempirc, comme en loi on avait reconnu roi celui qui possédait le royaume. De plus, il était maître de Rome, la capitale {malro7ia imperii), le lieu éternel de commandement. Enfin Charlemagne était le défenseur de la sainte Église.

Ces raisons, les contemporains les ont vues telles que nous les voyons; ils en ajoutent une autre qui paraît avoir été d'un grand poids pour eux, c'est que l'Empire était vacant. « Comme du côté des Grecs, disent les Annales de Lorschy disparaissait le nom d'empereur et qu'ils avaient un empire féminin, il parut au pape Léon, à tous les saints Pères, que Charles devait être nommé empereur, attendu qu'il occupait Rome où toujours les Césars avaient coutume de demeurer... » La Chronique de Moissac parle longuement du crime commis par Irène, qui s'est emparée de son fils, qui lui a fait crever les yeux (797) et a pris possession du pouvoir S comme il est dit d'Athalie au Livre des Rois. Alcuin aussi parle de celte circonstance, dans une lettre de mai 799, où il développe une théorie très intéressante. Il y eut, dit-il, jusqu'ici dans le monde trois personnes supérieures : le pape {apostolica sublimitas), vicaire de saint Pierre; l'empereur {imperialis dignitas), pouvoir séculaire de la seconde Rome; le roi {regalis dignitas), qui est maintenant te plus puissant de ces trois personnages et celui dont toute la communauté chrétienne attend son salut. Cette lettre prouve * qu'Alcuin concevait très bien Charlemagne non empereur, puisqu'il invente pour lui une troisième dignité, Charlemagne étant roi par excellence et unique, de même qu'unique et par excellence étaient ailleurs l'empereur et le pape. Cependant déjà on se préoccupait en Occident de la vacance de l'Empire: l'attentat d'Irène n'a pas produit à lui seul l'événement de l'an 800, mais il a permis qu'il se produisît, en enlevant tout scrupule au pape.

Qui a donné l'Empire et en vertu de quel droit?- Admettons que l'Empire fût réellement considéré comme vacant; à qui apparle-

i. Voir ci-dessous, chapitre xiii.

368 L'EMPIRE DE GHARLEMA6NB

nait-il de le donner? La Chromqtie de Moissac parle du sénat des Francs, des anciens parmi les Romains et du reste du {leuplc romain, qui ont été consultés. Les Annales de Lorsch parlent des Pères du concile et du reste du peuple chrétien, consultés par le pape. La Vie de Léon III met au premier plan le fidèle peuple de Rome. D'une part, il semble qu'il n'y ait eu qu'une simple consultation ; d'autre part, le pape agit par lui-même et il est le premier et principal acteur dans la cérémonie. Et pourtant, l'empereur no considère pas du tout qu'il doive sa couronne au pape. Cela ressort de toute cette histoire et du fait que Charlemagne a disposé seul et souverainement de la couronne, en faveur de son fils. Charlemagne n'a pas pris la couronne : il l'a reçue, mais comme lui revenant naturellement. Le pape agit là, pour ainsi dire, comme instrument de la Providence. Le peuple (quel qu'il soit) n'élit pas; il acclame après. Cette indétermination permettra plus tard la coexistence de trois théories : les empereurs considérant la couronne comme conquise par leurs prédécesseurs; la municipalité romaine considérant l'Empire comme une délégation du sénat et du peuple romains {S,jP. Q, R.); les papes soutenant que Léon a fait l'Empire, en vertu de son pouvoir de vicaire de Dieu. En réalité, il n'y eut ni conquête, ni élection, ni droit du pape. On n'a pas créé une légalité, on n'a agi en vertu d'aucun droit. Le résultat naturel et la conséquence forcée de toute une série d'actes ont été acceptés par tous, sans que personne se jiréoccupât des droits respectifs.

Cet acte sans précédent, sans fondement de droit, a-t-il établi un droit nouveau? Il y a ici plusieurs questions à examiner. L'Empire restauré esKîl universel? Quel est le droit envers Constantinople? Sans nul doute, Charlemagne conçoit très nettement et admet deux Empires coexistants et égaux. Il songe à tout arranger par un mariage avec Irène; les grands de Constantinople auraient fait échouer ce projet. En tout cas, il négocie avec les Grecs pour obtenir la parité. Il leur écrit à maintes reprises, les qualifiant de frères; il obtient que leurs ambassadeurs viennent à Aix-la-Chapelle le saluer du nom de Basileus, le titre impérial grec. Dans une lettre à l'empereur Michel I", il parle de la paix entre l'Empire d'Orient et

celui d'Occident. Mais la situation n'était pas si nette que le prouveraient les actes et les paroles de Charlemagne. En Occident, lui et ses successeurs sont souvent regardés comme chefs suprêmes du monde (caput totius urbis). Et d'autre part, les Byzantins les regardent comme des usurpateurs. Ils écriront à Louis II en le qualifiant de c roi des Francs et des Lombards appelé par eux empereur ». Louis II s'en plaindra, expliquant son litre d'empereur des Romains. Ici donc encore, aucun droit précis ; d'où conflit pour l'avenir.

Dans l'Empire même apparaissent une série de difficultés. Quelles relations ont été établies alors entre l'Empire et l'Eglise? On voit bien l'intimité, en théorie : l'identification entre les fidèles du Saint-Siège et ceux de Charlemagne est affirmée par les lettres du pape. L'obligation principale de Tempereur est de protéger l'Eglise. Mais cette obligation existait auparavant. Le pape a couronné l'empereur, mais il l'a ensuite adoré. Du chef ecclésiastique et du chef laïque, quel est le plus grand? L'avenir seul^ dira. Ce sont les circonstances qui décideront, et la force. Il n'y a pas de doute qu'à ce moment l'Eglise est dans l'Empire, soit parce que Charlemagne est lui-même un personnage ecclésiastique, soit parce qu'il est lo supérieur temporel du pape, en tant que prince. Il décide les affaires romaines comme celles du reste de l'Italie; dans son testament, il nomme Rome en tète de la liste des métropoles; les monnaies pontificales portent le nom de l'empereur. Mais ce no sont là que des faits du règne de Charlemagne, et de graves conflits se préparent pour l'avenir. Une seule chose est claire, très grave d'ailleurs : Rome est à jamais séparée de l'Orient; or ceci est un des éléments (hi grand conflit religieux, le schisme des deujt églises.

Une dernière question se pose, à propos de l'événement de Tan 800. A-t-il produit un droit nouveau de Charlemagne au gouvernement do ses sujets? Devenu empereur, s'est-il senti autre qu'il n'était auparavant? Quelques indices vagues le feraient supposer. La restauration de l'Empire en Occident n'est pas seulement la résurrection d'un nom, mais d'un office; les anciens Césars sont traités de prédécesseurs. Il y a des

Histoire qénkrai e. I. 24

370 L'EMPIRE DE GHARLEMA6NB

faits plus précis : Charlemagne exige de ceux qui lui ont prêté serment comme roi de lui prêter un nouveau serment contime empereur, et il les avertit que bien des choses sont comprises dans ce serment. D'autre part, il témoigne, en Tan 802, d'une activité législative singulière. Au mois d'octobre, il convoqua une grande assemblée; les évêques, les prêti:es et les diacres relurent tous les canons et décrétales et en firent une collection ; les abbés et moines se réunirent de leur côté et firent le même travail avec la règle de saint Benoit; enfin les ducs, les comtes et le reste du peuple se réunirent avec des législateurs, on relut toutes les lois, on les revisa et à chacun on remit la sienne. Cette tentative pour établir, dans l'ordre laïque, l'unité et la régularité déjà remises dans les choses ecclésiastiques, est curieuse. Charlemagne, remarquant que beaucoup de choses manquent aux lois de son peuple (aux deux lois des Francs), a voulu les compléter et concilier les contradictions; il n'a fait que peu d'additions. Il fit aussi rédiger les lois de tous les peuples qui étaient sous sa domination. ^

Mais on peut objecter que ce que Charlemagne fît après 80O, il l'eût fait sans être empereur, uniquement parce que l'œuvre militaire était finie. L'œuvre législative se réduit à peu de chose; Eginhard lui-même le regrette. D'ailleurs, elle n'a rien de romain. Apres le fameux préambule du capitulaire de 802, sur l'importance du serment, vient cette recommandation qui n'a rien de romain : « Que chacun s'efforce de se maintenir dans le service d'un saint, selon le précepte divin, car l'empereur ne peut consacrer à tous en particulier le soin qu'il faudrait. » Après quoi il prescrit pêle-mêle : de ne pas prendre la terre et les gens de César; de ne pas procurer la liberté aux hommes du fisc; de ne pas faire tort aux veuves, orphelins, étrangers, etc. Le couronnement comme empereur a donné à Charlemagne une plus haute idée de sa dignité, lui a fait éprouver peut-être un plus grand besoin d'unification; mais il n*a changé en rien son droit au gouvernement de ses sujets.

En résumé, les causes de l'événement de l'an 800 sont faciles à voir; les contemporains les ont vues comme nous les voyons; mais c'est la seule chose qui soit claire, avec le récit

même du fait du couronnement. Sur les sentiments provoqués dans Tesprit de Charlemagnc par le couronnement, des conjectures. Sur la question de droit, très importante, puisque la réponse devait déterminer pour Tavenir celui de prendre ou de donner TEmpire, nous ne savons rien. Sur ces questions : Quel droit a été créé à Tégard de l'Empire de Constantinople? Quel droit à l'égard de l'Eglise? obscurité absolue. Quel droit nouveau à l'égard des sujets? quelque chose de vague. La restauration de l'Empire d'Occident en l'an 800 fut donc un fait bien préparé, mais entouré de toutes sortes d'équivoques qui préparent les conflits de l'avenir.

Questions relatives à la succession de Ciharlemagne. — Les difficultés nouvelles qui résultaient de la restauration de l'Empire apparurent nettement quand se posa la question de la succession de Charlemagne, d'autant que nul ne pouvait prévoir ce qui arriverait après la disparition de cette personnalité exceptionnelle. De ses concubines et de ses femmes, «ntre lesquelles il distinguait peu, il avait quinze enfants, énumérés par Eginhard. D'une concubine franque, Himiltrude, <?xpulsée pour épouser Désirée, il avait eu Pépin le Bossu, tonsuré après le complot de 792. De sa femme Hildegarde, de la famille des anciens ducs d'Alamanie (morte en 783), étaient nés cinq fils, dont trois vécurent, Charles, Pépin, Louis, et trois filles, Rothrudc, Berlhe, Gisèle. De Fastrade, fille d'un comte franc (morte en 794), deux filles, Theodora et Hillrude. De la Souabe Luitgarde (morte en 800) il n'eut pas d'enfants. En outre, quatre concubines lui donnèrent trois filles, Rothaïde, Rothilde, Adaltrude, et trois fils, Drogo, Ilugue, Théodoric. Il y avait peu de différence entre les enfants légitimes et les illégitimes; tous vivaient ensemble à la cour. L'empereur adorait ses filles, il ne voulut pas les laisser marier, soit par égoïsme paternel, soit pour éviter de créer des rivaux à ses fils. Il ne considérait comme ses héritiers que les trois fils d'IIildegarde; c'est entre eux qu'il voulait partager ses vastes possessions. En 780, il avait préposé les deux cadets. Pépin et Louis, aux royaumes dltalie et d'Aquitaine.

Le partage de sa succession entre ses trois fils, tel que

Charlemagne, âgé de soixanl<Mjuatre ans, lo rojrla on 806, est un des actes importants de son règne. Il voulut évidemment les préserver des querelles et des guerres, si fréquentes au temps mérovingien et qui avaient failli se renouveler après la mort de Charles Martel et de Pépin. Il ne. semble pas qu'il ait hésité, non plus que ses conseillers, à déjiiembrer la grande monarchie qu*il avait régie ; seul Théodulf d'Orléans manifeste ses préférences pour un successeur unique. Il ne semble pas, (ju'à l'assemblée générale de Thionville, aucun des grands ait proposé de déroger à l'usage constant des rois francs, le partage de leur royaume, comme du reste de leur héritage, entre leurs fils. D'autre part, dans le testament du 9 février 806, il n'est pas question de l'Empire. Peut-être Charlemagne considérait-il la dignité impériale comme dévolue à lui personnellement, sans examiner s'il la transmettrait à ses fils; plus vraisemblablement, il ne jugeait pas qu'elle fût unie à la monarchie franque et qu'il pût être statué à ce sujet par une loi du peuple, franc; il est possible qu'il se réservât de le faire ultérieurement, d'accord avec l'Eglise. Les deux préoccupations principales manifestées dans le testament de 806 sont d'assurer la protection de l'Eglise de saint Pierre et la défense du royaume contre les ennemis extérieurs, par l'entente cordiale .entre les trois frères. Il est d'autant plus nécessaire d'assurer une action commune dans ces deux cas essentiels, que, pour tout le reste, chacun des trois rois est autonome, seul maître chez lui. Il y aura trois royaumes distincts, dans chacun desquels le fils succédera à son père, avec le consentement de son peuple. Il faut enfin remarqîier que, dans la division, presque nul compte n'est tenu des groupements nationaux, passés ou futurs. Le fils aîné, Charles, devait avoir la France (Francia). Auslrasie et Neustrie, avec ses dépendances septentrionales, la Frise, la Saxe, la Thuringe, le Nordgau (c'est-à-dire Bavière«au nord du Danube), la moitié septentrionale et occidentale de l'Alamanie, le nord de la Bourgogne (Langres, Besançon, Genève). Le second fils. Pépin, recevait l'Italie avec ses dépendances, Istrie et Slaves voisins, la Bavière et l'Alamanie au sud du Danube. Ce fleuve, puis une ligne tracée de sa source jusipi'au Rhin, vers

RÉTABLISSEMENT DE L'EMPIKE 373

Schaffhouse, puis la vallée du Rhin (en lui laissant la Thurgovie et le pays de Coire) séparaient ce royaume de celui de Charles. Louis avait l'Aquitaine (moins Tours) avec ses dépendances de la Marche d'Espagne, la Boui^ogne occidentale et méridionale (Nevers, Avallon, TAuxois, Chalon, Màcon, Lyon, la Savoie, la Maurienhe, la Tarentaise, le val de Suse), enfin la Provence et la Septimanie. Louis par le val de Suse, Charles par le val d*Aoste communiquaient avec Pépin. Au cas où Tun des frères mourrait avant Charleniagne, le partage de son lot était prévu entre ses frères survivants. En cas de mort de Charles, on reviendrait au partage de 768. En cas de mort de .Pépin, on diviserait lltalie, Charles prenant Aoste, Verceil, Modène et les territoires à Test de la route de Rome avec Spolète; Louis, les territoires de TOrient avec la Toscane et la région au sud du Pô. En cas de mort de Louis, Pépin recevrait sa part de Bourgogne, la Provence, la Septimanie et son annexe d'Espagne; Charles, l'Aquitaine. La première hypothèse démembre totalement les pays de langue allemande, la seconde l'Italie, la troisième la France méridionale. Il est interdit à chacun des rois de l'ecevoir les vassaux rebelles de l'autre; bien plus, un sujet d'un royaume ne pourra posséder dans un autre que des alleux ou des bénéfices concédés par un particulier, mais non des bénéfices royaux.

De toutes ces prescriptions, il ressort clairement que Charleniagne n'avait nul désir de perpétuer l'unité de sa monarchie. Il voulut seulement assurer l'action commune de ses fils en faveur de l'Eglise et contre les ennemis du dehors, éviter les guerres civiles qui avaient aiîaibli les Mérovingiens. Il s'inspirait des nécessités immédiates de la pratique bien plus que de théories générales.

Les circonstances lui imposèrent comme héritier unique un iiomme imbu d'idées générales, mais le moins capable de ses trois fils. Les deux aînés moururent avant leur père : Pépin, le 8 juillet 810; Charles, le 4 décembre 811. Le fils naturel <le Pépin, Bernard, conserva l'Italie, avec le titre de roi, mais fui subordonné à son oncle Louis, à qui Charlemagne laissa (oui le reste, avec le titre impérial. Il ne régla ainsi sa succession qu'après avoir hésité, semble-t-il.

374 L'fiMPlUE DB GHARLEMAGNE

En 813, cinq synodes provinciaux furent convoqués à Mayence (Austrasie), Reims (Xeuslrie), Tours (Aquitaine), Chalon-sur- Saône (Bourgogne), Arles (Gaule Narbonnaise, c'est-à-dire Provence et Septinianie). On y prit, sur l'organisation de TEmpire, des dispositions générales que ratifia l'assemblée générale réunie à Aix-la-Chapelle. Charlemagne mit alors sur la tête de son fils la couronne impériale (septembre 813). Quatre mois après, il mourait (28 janvier 814),

BIBLIOGRAPHIE

Dociimeiit»* — La bibliographie est donnée par Waitz et Monod.

Voir aussi Fustel de Goulanges, Histoire des institutions, dernier volume.

Les documents sont réunis dans les mêmes recueils que pour les chapitres iv et vï. — Voir aussi la bibliographie du chapitre v.

Les historiens les plus importants sont Eginhard, les Annales Laurissenses, Chronioon Moissiacenoe. Le Moine de Saint-Gall ne donne guère que des anecdotes légendaires.

Sur Torganisation de l'Empire, tous les documents officiels sont réunis dans les Capitularia regum francorum; la meilleure édition est celle de Borelius, 2® édit. des Monumenta Germanise, LegeSy t. I, 1881-83, in-4<>. ^ Hincmar, De ordine palatii, publié par Prou, École des hautes études, 1885 (on le trouve aussi dans les œuvres d'Hincmar, Patrologie)^ petit traité rédigé un demi-siècle après la mort de Charlemagne, exposant les usages suivis à sa cour. — Bœhmer, Regesta Karolorum, rééd. par Mtthlbaoher,. 1880-89, donne le catalogue des actes des Carolingiens de 752 à 918. — Jaffé, Bibliotfieca rerum germanicarum. De ce recueil font partie les Monumenta Carolina, qui contiennent les Lettres d*Ëginhard et le Codex CarolinuSt correspondance des papes et des rois francs, les Monumenta Alcuiniana, écrits et lettres d'Alcuin, documents sur la renaissance des lettres. — DOmmler, Poetœ latini œvi Carolini, 2 vol., 1880-84 (dans les Motmm, German.), recueil des poètes latins qui constituent la renaissance littéraire de Charlemagne.

Uvi*e9. — On trouvera la bibliographie dans Waitz et Monod, et plus récemment dans VioUet, Histoire des institutions politiques, t. I, 1890.

Pour le règne de Charlemagne, tous les faits connus sont réunis dans les Jahrbûoher des deutsohen Reiohes, le Charlemwjne de .\bel et Simson, 2 vol., rééd. 1878. Il n'existe en (rançais aucune histoire satisfaisante de Charlemagne. On trouvera un récit de son règne dans Bordier et caiarton^ Histoire de France, et dans H. Martin, Histoire de Frafice, t. IL

Sur les institutions, les ouvrages les plus considérables sont Waitz, Deutsche Verfassungsgeschichte.d*' éd., 1882, et Pastel de Goulanges, dans la série Histoire des institutions politiques de la France, le volume intitulé les Transformations de la royauté carolingic7inc, ouvrage posthume publié par Jullian, 1892. La théorie générale de Fustel est opposée à celle de Wailz et des érudils allemands. — P. VioUet, Histoire des institutions poli-

L'EMPIRE DE GHâRLEMâGNE 375

tiques et administratives de la France, t. I, 1890, donne un résumé clair et intéressant à lire des plus récents travaux. — Ou trouvera un résumé plus court dans Rambaud, Histoire de la civilisation française. — Guizot» Histoire de la civilisation en France, contient de bons chapitres sur le ' caractère du gouvernement de Charlemagne. — Lehufirou, Histoire des institutions carolingiennes^ 1843; Vétault, Histoire de Charlemagne, 1874, sont aujourd'hui complètement arriérés.

Sur la vie à la cour carolingienne, Hauréau, Charlemagne et sa cour, 1868.

Sur les lettres et les écoles : A. Ebert, Histoire de la littérature du moyen âge en Occident^ trad. de Tallemand, 3<» éd., 1883-89, exposé très sûr des œuvres latines de cette période. — J. B. MûUiager, The schools of Charles the Great, and the restoraiion of éducation in 4he /J» century, 1877.

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