Moïse
au début que celle des hanyf, consiste dans ï Islam : c*est YabandoUy la soumission i la volonté du Dieu tout-puissant qui a suscité des prophètes et Mohammed après eux, qui doit disirihuer, au sortir de la vie, les peines et les récompenses.
Premiers disciples et premières persécutions. — Ce fut dans son entourage qu^il trouva ses premiers disciples : Khadidja, qui avant lui-même avait cru en sa mission ; le jeune Ali, fils de son oncle Abou-Taleb, qxi*il avait recueilli pendant une famine; son affranchi Zaïd, fils de Haritha; quelques personnages de marque, comme son ami Abou-Bekr; Omar, Othman, mais surtout des jeunes gens, des étrangers, des femmes, des esclaves. La propagande se fit d*abord d*une façon timide, dans le secret de Tintimité. Mohammed ne s'attaquait pas ouvertement au culte des idoles; il continuait de faire ses dévotions à la Kaaba; il ne s'ouvrait qu*à des personnes sûres et déjà préparées par les entretiens de ses amis. Quand le moment lui sembla venu de parler plus haut, il essaya d'entraîner sa famille. Il réunit dans un grand repas tous ses proches, au nombre d'environ quarante, leur annonça qu'il leur apportait les biens de ce monde et de l'autre, et demanda qui d'entre eux voulait l'aider dans son œuvre et devenir son frère, son délégué, son vicaire. Seul le jeune Ali répondit à cet appel. Les autres restaient muets, et quand Mohammed en embrassant son cousin l'eut proclamé son lieutenant, à qui tous devraient obéissance, les convives éclatèrent de rire et dirent à Abou- Taleb : « Maintenant ce sera à toi d'obéir à ton fils ». Malgré ces railleries, l'esprit de famille était si puissant parmi les Arabes, que les Hachem, Abou-Taleb en tète, sans adhérer, pour la plupart, aux doctrines de Mahomet, le couvrirent de leur protection, quand sa prédication devenue publique et ses attaques contre le culte établi eurent ameuté la foule des Koraïchites. Vainement les chefs de l'aristocratie mecquoise allèrent demander à Abou-1'aleb ou de fermer la bouche à son neveu, ou de l'abandonner à leur vengeance. Abou-Taleb se borna à informer Mohammed de leurs menaces, l'engageant doucement à ne pas attirer de grands malheurs sur lui et sur les siens, c Par Allah! s'écria l'ardent novateur, si l'on mettait
le soleil dans ma droite et la lune dans ma gauche, je ne renoncerais pas à mon œuvre. » Il s'en allait, les larmes aux yeux. Abou-Taleb le rappela : « Fils de mon frère, reviens et liens tous les discours que tu voudras; par Dieu tout-puissant, rien ne me décidera jamais à te livrer. » N'osant user de violence et provoquer ainsi une lutte qui aurait pu être sanglante, les Koraïchites entamèrent contre Mohammed une guerre de railleries, de sarcasmes et d'insultes : ils le traitaient de fou, de charlatan, d'imposteur, le mettaient au défi de prouver sa mission par des miracles, l'accusaient de reproduire des fables anciennes, de se faire souffler par des étrangers pour dénigrer la religion nationale. Les plus animés lui jetaient de la boue et des pierres, lui crachaient au visage; une fois on faillit l'étrangler. L'énergique attitude de ses parents préservait seule sa vie. On n'osait pas davantage toucher à Abou-Bekr, à Omar, à Othman, à Ali; mais les pauvres gens, les esclaves qui n'avaient point de parenté puissante étaient moins épargnés : on les maltraitait, on les torturait; plusieurs furent mis à mort. Mohammed conseilla à ceux dont la situation devenait intolérable de se retirer en Abyssinie. Ils y furent bien accueillis et le roi refusa de les livrer aux Koraïchites. Il ne voyait en eux que les adeptes d'une secte chrétienne, et la sourate que Mohammed lui envoya, dans laquelle il est question de l'apparition du Saint-Esprit à la Vierge, sous la figure d'un beau jeune homme, n'était pas pour le détromper. Vers le môme temps, à la Mecque, Mohammed acceptait une sorte do compromis. Il consentait à reconnaître, comme des puissances intermédiaires entre Dieu et l'homme, les divinités Lat, Ozza et Monat; les Koraïchites, de leur côté, se prosterneraient avec lui au nom d'Allah. Mais il rougit bientôt de sa faiblesse et rétracta ces concessions. Les hostilités recommencèrent. Le Prophète, ses adhérents, sa famille furent mis en interdit; les autres Koraïchites s'engageaient par un acte en règle à ne pas s'allier à eux par des mariage?, à ne rien leur acheter ni leur vendre, à ne pas même leur parler. Cet acharnement, la mort de Khadidja, celle d'Abou-Taleb, qui malgré tout l'avait toujours soutenu et dont un redoublement de persécution lui fit sentir
plus cruellement la perte, décidèrent Mohammed à chercher au dehors le point d'appui que la Mecque se refusait à lui fournir. Depuis quelque temps, il profitait des pèlerinages pour prêcher les Arabes du dehors; sa réputation se répandait ainsi de tous côtés; mais aucune tribu ne se prononçait en sa faveur. Il essaya d'entraîner à son parti la ville de Taïf, située à trois journées de la Mecque, et y fit un voyage, accompagné de son affranchi Zaïd. Les chefs le reçurent avec des paroles de mépris, la populace le chassa à coups de pierres. .
L'hégire. — Il réussit mieux auprès des habitants d'Yatreb. Les tribus arabes des Aus et des Khazradj, qui habitaient cette ville et ses environs, vivaient mêlées aux tribus juives; elles avaient adopté en partie leur religion, ou s'étaient tout au moins laissé pénétrer par leurs croyances et leurs espoirs messianiques. Elles étaient toutes disposées à voir dans Mohammed le Messie annoncé par les Juifs, mais un Messie arabe, une sorte de prophète des gentils, qui ne viendrait pas pour les Juifs seuls. Arabes ou Juifs, tous les gens d'Yatreb étaient mal vus de ceux de la Mecque et le leur rendaient. L'hostilité des Koraïchites était un titre à leur sympathie. Au pèlerinage de 621, six hommes de la tribu des Khazradj curent une entrevue avec Mohammed dans la vallée de Mina : il exposa sa doctrine, récita les sourates déjà composées du Koran et emporta l'adhésion de ses auditeurs. Comme il parlait de se rendre avec eux dans leur ville, ils demandèrent qu'on leur laissât le temps de préparer le terrain, de propager les croyances qu'ils venaient d'accepter, de concilier les partis en lutte. Rendez-vous fut pris pour l'année suivante. Cette fois, soixante-dix hommes et deux femmes d'Yatreb se rencontrèrent avec Mohammed sur la colline d'Akaba. Le Prophète était accompagné de son oncle Abbas, qui leur demanda s'ils sauraient défendre celui qui allait se confier à eux. Ils répondirent affirmativement et, se tournant vers Mohammed, l'invitèrent à faire connaître ses conditions. Ils lui jurèrent de n'adorer que son Dieu, d'observer les préceptes de sa religion, de lui obéir, de le défendre, lui et ses compagnons, comme ils défendraient leurs femmes et leurs enfants. Lui, de son côté, promit d'être l'ami de leurs amis, de ne jamais les
abandonner, de vivre et de mourir avec eux. Chacun des assistants vint lui toucher la main et engager ainsi sa foi.
Alors commença Témigration. Ils s*en allaient isolément ou par petits groupes, pour que leur départ ne fût pas empêché. Mohammed, Abou-Bekr et Ali restèrent les derniers. Les Koraîchites, qui avaient l'éveil, les surveillaient de près; ils ne doutaient pas qu'une fois à Yatreb Mohammed n'armât contre eux les Aus et les.Khazradj. Un conseil fut tenu dans le Dar-eii- Nadoua : on décida de le mettre à mort. Pour éviter d'attirer sur une seule maison la vengeance de ses parents, il fut convenu que onze hommes des principales familles prendraient part au meurtre. Informé de ce complot, Mohammed n'hésita plus à partir; depuis longtemps Abou-Bekr avait tout préparé : de l'argent, des chameaux, un guide. Le dévoué Ali, enveloppé du manteau vert du Prophète, s'étendit sur son lit, déjouant ainsi la vigilance de ses ennemis. Mohammed et Abou-Bekr sortirent de la ville, et pendant qu'on les cherchait sur la route d'Yalreb, s'abritèrent dans une caverne du mont Thour, situé au sud de la Mecque, dans la direction opposée. Au bout de trois jours, quand la poursuite se fut ralentie, ils en sortirent et gagnèrent sans encombre Yatreb, où Ali vint bientôt les rejoindre. La fuite ou hégire était accomplie : l'ère musulmane commençait (24 septembre 622).
A Yatreb, devenue Médine, la Ville par excellence, Mohammed s'occupa d'organiser le culte et du môme coup le gouvernement. On construisit, avec des murs de pierres et de briques et des troncs de palmiers disposés en colonnes pour supporter le toit, une mosquée où les fidèles se réunissaient pour la prière. L'affranchi mulâtre Bilal, choisi à cause de sa voix retentissante, fut chargé de les appeler quand il était temps : il fut le premier muezzin. Tous les croyants * étaient astreints à prélever sur leurs biens une dîme, le zekkat ou part de Dieu, que le Prophète et ses représentants appliquaient au soulagement des pauvres ou aux besoins de l'Etat. Mohammed était Ëibsolument sûr des Mohadjir, ou émigrés mecquois qui s'étaient exilés pour
i. Moslemine, musulmans.
lui. Le plus grand nombre des Médinois l'avaient accueilli avec enthousiasme : il les appela les Ansâr ou défenseurs. Pour prévenir les conflits, il établit entre les deux catégories de Musulmans une fraternité religieuse : tout Mohadjir devint le frère d'un Ansâr, et cette parenté d'adoption était si étroite qu'elle primait les liens du sang. Tout cela ne s'exécuta point sans faire murmurer quelques Aus et quelques Khazradj. Mais Topposition la plus gênante était celle des Juifs. Mohammed les avait d'abord ménagés, comptant trouver en eux ses alliés naturels : n'élait-il pas le continuateur de leurs prophètes, le Messie qu'ils attendaient? Mais les Juifs, à quelques exceptions près, refusaient de le reconnaître pour tel, discutaient, argumentaient contre lui, avec une insistance que rendait parfois embarrassante leur érudition théologique. L'irritation du Prophète devait avoir pour eux de terribles efiets. Pour le moment, elle se traduisit par des changements qui annonçaient une complète rupture avec le judaïsme. Jusque-là les Musulmans avaient suivi les jeûnes des Juifs et prié comme eux la face tournée vers Jérusalem. Désormais ils eurent un jeûne à part, celui de Ramadhan, et la Kibla, le point vers lequel ils s'orientaient en priant, ne fut plus le temple de Jérusalem, mais la Kaaba de la Mecque. ^
Combat de Bedr. — Le caractère de Mohammed avait changé. Les persécutions, les humiliations, l'exil avaient altéré sa douceur native. Lui qui naguère prêchait la patience et la résignation, il n'a plus maintenant à la bouche que des paroles de colère et de vengeance : « Tuez les infidèles où vous les trouverez, faites-les prisonniers, assiégez-les, mettez-vous en embuscade contre eux! » Les infidèles, ce sont surtout les Mecquois qui n'ont pas voulu croire en lui. Dès la première année de l'hégire, il organise contre eux une guerre de course qui n'a pas d'abord grand succès. En janvier 62i, il est informé du retour d'une caravane qu'il a vainement poursuivie quelques mois auparavant, lorsqu'elle se rendait en Syrie. Il décide de l'enlever et sort de Médine avec 314 hommes. Le chef de la caravane, Abou-Soféïan, averti, fait demander secours à là Mecque. Toute la population valide, un millier d'hommes, sort en toute hâte.
Cependant Abou-Soféïan, ayant réussi à éviter la rencontre de Mohammed, en prévint la petite armée koraïchite, qui s'était croisée avec lui. 300 hommes, jugeant la campagne terminée, rentrèrent à la Mecque ; lé's autres s*avancërent jusqu'au puits de Bedr, où ils trouvèrent les Musulmans. Après une courte hésitation, ils attaquèrent. Le Prophète promit à ses fidèles que tous ceux qui mourraient ce jour-là d'une blessure reçue en face iraient droit en paradis. < Quoi, s'écria un jeune homme qui se tenait près de lui en mangeant quelques dattes, il ne faut, pour entrer en paradis, que se faire tuer par ces gens4à? » Il jette ses dattes, tire son sabre, se lance dans la mêlée et succombe, mais non sans avoir renversé plusieurs ennemis. Cet élan fanatique était irrésistible; les Koraïchites furent culbutés. Le combat fut beaucoup plus sanglant que ne Tétaient d'ordinaire les rencontres entre Arabes; les Musulmans perdirent 14 hommes; 70 Koraïchites restèrent sur le terrain et parmi eux, entre autres personnages, Abou-Djahl, l'ennemi particulier du Prophète. Les prisonniers étaient également au nombre de 70; deux seulement furent mis à mort; les autres furent traités avec humanité, mis à rançon ou relâchés gratuitement.
Cette victoire fortifiait la position de Mohammed à Médine. Il en profita pour assouvir ses rancunes contre les Juifs. Plusieurs» qui s'étaient signalés par leur hostilité contre le Prophète, furent assassinés; ces meurtres restèrent impunis. Sous le premier prétexte, les Kaînoka, qui habitaient un faubourg de Médine où ils faisaient le métier d'orfèvres et de forgerons, furent assaillis par les forces musulmanes. Ils résistèrent quinze jours, au bout desquels ils durent se rendre à discrétion. Grâce à Tintercession^d'un chef khazradj, on leur fit grâce de la vie; mais on les expulsa de Médine et on prit leurs biens, que Mohammed distribua à ses hommes, après en avoir prélevé pour lui le cinquième. Un peu après, ce fut le tour d'une autre tribu juive, les Nadhir\ à la suite d'une courte guerre, ils sortirent du territoire de Médine; leurs propriétés furent réparties entre les Mohadjir.
Combat d'Ohod; guerre du Fossé. — La guerre contre les Koraïchites continuait. Après quelques escarmouches, les
Mecquois, entraînant avec eux leurs confédérés les Ahabich et les Kinana, nomades des bords de la mer Rouge, formèrent une armée de 3000 hommes. Abou-Soféïan, qui la commandait, marcha sur Médine. Sa femme Hind et d'autres femmes koraïchites suivaient, en frappant sur des tambourins et en chantant des chants de guerre entrecoupés de cris de vengeance. Mohammed aurait voulu garder la défensive ; mais le souvenir de Bedr exaltait ses hommes : il fallut les niener à Tennemi. La rencontre eut lieu au pied du mont Ohod. Cette fois le Prophète ne se tint pas à l'écart, à'^^ier et à trembler, comme dans la journée de Bedr : il prit part à l'action, que sa présence n*empêcha pas de tourner en défaite. Hamza, son oncle, « le lion de Dieu », fut tué; lui-même, blessé au visage, ne dut la vie qu'au dévouement de quelques intrépides qui le couvrirent de leurs corps. Les Koraïchites, maîtres du champ de bataille, mutilèrent les cadavres des Musulmans; mais ce fut tout le parti qu'ils tirèrent de leur victoire. Mohammed eut le temps de reprendre haleine, de raffermir la confîance ébranlée de ses fidèles et d'organiser chez les nomades une active propagande, qui coûta la vie à plusieurs de ses missionnaires.
Cependant les chefs des Nadhir, qu'il avait chassés du territoire de Médine, se chargèrent de réveiller l'ardeur des Koraïchites. Us attirèrent à eux les Ahabich, les Kinana, plusieurs tribus du Nedjd, comme les Solaxm et les Ghatafan. Au commencement de l'année 627, 10 000 hommes marchèrent contre Médine. Pour l'Arabie, c'était une armée formidable, à laquelle se joignirent bientôt les Koraîza, la seule tribu juive qui jusque-là fût demeurée en paix avec les Musulmans. Mohammed, sur le conseil du Persan Selman, couvrit d'un mur et d'un retranchement la partie de la ville qui n'était pas close de murs. Cet obstacle imprévu arrêta net les assaillants. Ils essayèrent d'attirer les Musulmans à une action en rase campagne ; mais le Prophète était parvenu à imposer à ses hommes une stricte discipline : ils ne bougèrent pas. Tout se borna à quelques combats singuliers, dans lesquels Ali déploya sa brillante valeur. Cependant les confédérés souffraient des intempéries : leurs montures et leurs bestiaux périssaient; la pluie
Histoire gchéralb. 1. 29
450 H0HAM1IED ET L'iSLAMISVE
éteignait leurs feux; le vent déchirait leurs tentes et renversait leurs chaudières. Des émissaires de Mohammed, répandus dans leurs rangs, semaient le soupçon et la discorde. Les Koraïchites, Abou-Soféïan en tête, décampèrent les premiers; puis ce fut le tour des contingents du Nedjd. A peine dégagé, Mohammed tomba sur les Koraïza, les assiégea dans leurs outoum et, quand ils se furent rendus, massacra impitoyablement jusqu'au dernier homme. Les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves, les biens des victimes partagés entre les vainqueurs.
Soumission dç la Mecque. — La terreur, la persuasion, Tappât du butin, tout-puissant sur Tâme avide des bédouins, amenaient chaque jour de nouvelles Vecrues. Llslamisme, de secte persécutée, passait au rang de religion militante et victo* rieuse. Pour faciliter les conversions, Mohammed affectait de se rattacher, sinon aux croyances, du moins 'aux rites de Fancien culte. La sixième année de l'hégire, il annonça Tintention d'accomplir le pèlerinage de la Kaaba. Les Mecquois inquiets lui barrèrent d'abord la route; puis, comme il protestait de ses intentions pacifiques, ils conclurent avec lui une trêve, à la faveur de aqucUe il put faire, l'année suivante, aux lieux saints la visite de V accomplissement. Il arriva escorté de deux mille hommes, exécuta autour du temple les sept tournées processionnelles, immola des chameaux dan^ la vallée de Mina et repartit, après en avoir imposé à ses anciens compatriotes par le déploiement de sa puissance. Il venait d'enlever les châteaux forts des Juifs de Khaïbar; il envoyait des messages portant sommation de se convertir, non seulement aux chefs arabes, comme le roi chrétien du Ycmama et le roi des Ghassanides, ftiais au vice-roi persan de l'Yémen, au gouverneur byzantin de l'Egypte, au roi d'Abyssinie, même* aux souverains des deux grandes monarchies d'Orient, l'empereur grec et le roi de Perse. Khosroès Parouiz déchira sa lettre avec mépris; celle qui était envoyée à Héraclius ne lui parvint pas, ou il n'y prit pas garde. Mais le vice-roi d'Yémcn, Badhan, se déclara musulman; le copte Djarih, qui s'était rendu à peu près indépendant en Egypte, demanda du temps pour se prononcer, mais envoya
MOHAMMBD : FONDATION DE L'l8LAMI8ME 451
une réponse flatteuse, accompagnée de présents. Un petit corps musulman, qui était venu tâter les frontières de la Syrie, fut écrasé; mais ce lointain échec eut peu de retentissement et ne porta aucune atteinte au prestige du Prophète. D'importantes tribus nomades, les Solatm, les Abs, les Dhobyan^ se joignaient à lui. Même les Koraïchites étaient ébranlés : quelques-uns des plus considérables, Othman, fils de Zalha, qui avait la hidjaba ou garde des clefs du temple, Amr, le plus subtil des politiques mecquois, Khalid, Texcellent capitaine qui avait gagné la bataille d'Ohod, venaient à Médine apporter leur soumission. Mohammed jugea le moment arrivé de mettre la main sur la Mecque. Outre que son orgueil se délectait à l'idée de rentrer en mattre dans la ville qu'il avait quittée en fugitif, il importait fort au succès de l'Islamisme de s'annexer la cité des pèlerinages, la métropole religieuse de l'Arabie. La trêve de dix ans, récemmeut conclue avec les Koraïchites, n'était pas pour le gêner beaucoup : précisément les Benou-Bakr, leurs clients, venaient d'attaquer les Khozaa^ qu'il protégeait. Le prétexte était tout trouvé. Sans tenir compte des excuses et des satisfactions qu'offraient les Koraïchites, il fît ses préparatifs rapidement et dans le plus grand secret. Les Mecquois se demandaient encore quelles étaient ses intentions, qu'il était "devant leur ville avec les Mohadjir, les Ansâr et les auxiliaires bédouins accourus au premier appel. Il avait 10 000 hommes ivres d'enthousiasme, de vengeance ou de convoitise. La résistance était impossible; les Koraïchites le comprirent, et leur chef le plus énergique, Abou-Soféïan lui-même, alla au camp de Mohammed négocier une capitulation. Il fut convenu que tous ceux qui se tiendraient enfermés dans leurs maisons ou dans la Kaaba seraient épargnés; quelques intraitables essayèrent seuls d'arrêter l'armée musulmane, qui en eut facilement raison. Monté sur sa chamelle, la tète couverte d'un turban noir, le Prophète se rendit à la Kaaba. Il en fît sept fois le tour, toucha respectueusement la Pierre noire du bâton recourbé qu'il tenait à la main et ordonna d'abattre les images et les idoles. Tous les Mecquois vinrent lui prêter le serment d'obéissance. Par un calcul de profonde politique ou par un réveil d'affection pour
la tribu dont il était sorti, il accorda une amnistie générale, dont dix personnes seulement étaient exceptées; encore finit-il par gracier six d'entre elles. On était au mois de Ramadhan de la huitième année de l'hégire (janvier 630).
Conversion de TArabie. — Les événements qui suivirent justifient l'importance que Mohammed attachait à la conquête de la Mecque. L'effet produit fut considérable. La neuvième année de l'hégire s'appelle dans l'histoire musulmane Vannée des ambassades. Il en arrivait de partout, du Hedjaz, de l'Yémen, du Mahra, de l'Oman, du Nedjd; les idolâtres laissaient détruire leurs idoles; môme des populations jusqu'alors chrétiennes acceptaient l'Islamisme. Cependant il y eut encore quelques résistances. Aux portes mêmes de la Mecque, la grande tribu des Haouazin ne céda qu'après avoir livré, à Ilonaïn, une furieuse bataille ; les gens de Taïf, enfermés dans leur ville, se défendirent avec succès contre le Prophète en personne. Cependant, harcelés par les nomades, ils se décidèrent à offrir leur soumission, mais ils demandaient qu'oq les dispensât de la prière et qu'on leur laissât pendant trois ans leur dieu Lat. Mohammed n'était pas éloigné de souscrire à ce singulier compromis; ce fuj Omar qui l'en empêcha. Comme tant d'autres, les Taïfites cédaient à la force, comptant bien qu'ils pourraient un jour se délivrer du joug qu'il leur fallait subir. Le Prophète n'ignorait pas ces dispositions, qu'on ne prenait guère la peine de dissimuler. S'il avait pu se faire quelque illusion, les révoltes, les apostasies, succédant, presque aussitôt aux conversions, vinrent lui rappeler la versatilité de ses compatriotes. Sans se laisser distraire par des incidents qu'il appréciait à leur valeur, Mohammed préparait une expédition contre la Syrie. Au moment où il mourut, l'armée était rassemblée, le chef désigné. On peut voir J^ns ces projets de conquête l'essor d'une ambition grandissante; ils révèlent aussi l'homme. d'Etat perspicace qu'était devenu le Contemplatif rêveur d'autrefois. Le nombre de ses partisans, infime tant qu'il ne s'annonçait que comme un apôtre pacifique, avait grandi du jour où il offrait, à qui voulait le suivre, la guerre, le pillage et la dépouille des infidèles. La masse dos Arabes était bien éloignée de l'enthou-
siasme sincère des premiers croyants ; il fallait, pour les attacher à la foi nouvelle, séduire leurs imaginations, flatter leurs instincts batailleurs et cupides. Llslamisme ne pouvait vivre et se répandre qu'en sortant de TArabie les armes à la main ; sll s*y cantonnait, il était condamné à périr dans les guerres civiles et l'anarchie.
Mort de Mohammed. — Au mois de mars 632, Mohammed accomplit, au milieu d'un grand concours de peuple, le pèlerinage de la Mecque, son pèlerinage d'adieu. Puis il rentra à Médine, d'où il ne devait plus sortir. Ses forces déclinaient visiblement. Au mois de mai, il tomba malade et, sentant la mort prochaine, il s'y prépara avec sérénité. Ses derniers moments sont empreints d'une véritable grandeur : il parle et agit en chef d'État et en chef de religion, donnant ses instruction» suprême3 à son général Ouçama, ofl^rant réparation à tous ceux qui auraient souffert de sa part quelque injustice, recommandant à la sollicitude des Musulmans ses fidèles Ansâr et à Dieu tous les Musulmans. Le lundi 12 du mois de Rabi l" (8 juin), il parut encore à la mosquée, le front enveloppé d'un bandeau, appuyé sur ses deux cousins, Ali et Fadhl. Il parla au peuple et prit part à la prière du matin. Il rentra ensuite dans la maison d'Aïcha, sa femme préférée, et s'étendit sur son lit. L'agonie commença : il avait auprès de lui un vase plein d'eau où il trempait sa main pour la porter à son front brûlant de fièvre. Ses dernières paroles furent des invocations et des prières : « Oh! mon Dieu, aide-moi à supporter J'angoisse de la mort... Mon Dieu, avec le compagnon d'en haut! » Puis sa tète s'appesantit et retomba sur le sein d'Aïcha. Elle le regarda : ses yeux étaient fixes, ses traits immobiles. Elle reposa doucement la tèle sur un coussin, se mit à gémir et à se frapper le visage. Le Prophète était mort.
L'œuvre de Mohammed : le Koran. — Il ne mourait pas tout entier. La tâche à laquelle il avait voué sa vie était accomplie. L'Arabie, qu'il avait trouvée morcelée en tribus ennemies, dans l'anarchie sociale et morale et la confusion des croyances, formait maintenant un Etat théocratique, ayant sa loi et sa foi communes. L'œuvre politique faillit ne pas lui survivre
4o4 MOHAMMED ET L'ISLAMISME
et ne dura qu'en se transformant; l'œuvre religieuse était plus solide : après de longs siècles écoulés, l'Islamisme vit toujours et rien ne fait supposer qu'il doive prochainement disparaître. Bien qu'il ait, lui aussi, subi des altérations, il cherche toujours dans le Koran, aujourd'hui comme alors, l'exposé de son dogme, les rites de son culte, les règles de sa morale, les principes de sa législation, et cette parole, l'une des dernières qu'ait dites le Prophète, est encore obéie : « Que le Koran vous serve toujours de guide. Faites ce qu'il vous prescrit ou vous permet. Evitez ce qu'il vous défend. »
Le mot Koran signifie lecture^ récitation. Le livre qu'on appelle ainsi est l'ensemble des récitations sacrées de Mohammed, des paroles qu'il prononçait comme prophète inspiré et que lui dictait la révélation divine. Ses auditeurs les écrivaient sur des bandelettes de papier ou de pa];chcmin, sur des feuilles de palmier, des pierres, des os, ou les recueillaient simplement dans leur mémoire, qui était exercée et sûre. Ce ne fut qu'après sa mort que ses compagnons Abou-Bekr et Omar chargèrent son ancien secrétaire, Zeïd-ibn-Tsabit, de rassembler pour leur usage les fragments dispersés du livre saint. D'autres manuscrits furent ensuite établis; mais ils donnaient souvent des versions différentes; le khalife Olhman, après qu'on eut procédé à une rédaction définitive, ordonna de détruire toutes les variantes. Il n'y eut plus ainsi qu'un texte officiel, dont les copies furent répandues dans le monde musulman, et qui n'a plus été modifié depuis. Il se partage en 116 sowrafes, ou chapitres, subdivisées en versets, fort inégales en étendue et en importance : la plus longue contient 287 versets, la plus courte n'en a que 3. Elles ne sont rangées ni suivant les matières, ni d'après l'ordre chronologique : il semble que dans le classement on n'ait tenu compte que des dimensions, mettant la plus longue en tète pour finir par la plus courte. Chacune des sourates ne forme môme pas un ensemble. Beaucoup contiennent des morceaux disparates, sans lien logique, sans rapport entre eux. Cette confusion rend assez pénible la lecture du Koran. C'est un défaut dont les musulmans sont peu frappes : pour eux le Koran, étant la parole même de Dieu, le Livre par excellence, est parfait de
tous points. Les orientalistes européens ne partagent pas tous cette admiration sans réserve; quelques-uns voient dans le Koran les traces d'une composition difficile, une prolixité fastidieuse, du mauvais goût, une langue pénible, incorrecte, chargée d'expressions étrangères; d'autres, par contre, vantent la majesté soutenue du ton» Téclat des images, la richesse variée des descriptions, la pureté du style, et admettent volontiers les conversions instantanées produites par la seule lecture d'une êourate. Mohammed, qui ne savait ni lire ni écrire, n'était sans doute pas un littérateur aussi raffiné que les poètes de son temps; mais, à défaut de l'art consommé qui charme les délicats, il eut l'éloquence puissante, faite de grandes idées et de fortes passions, qui va au cœur des simples et qui entraîne les foules. Ceux qui acceptèrent volontairement l'Islam, et qui en furent les martyrs enthousiastes ou les fanatiques apôtres, n*étaient point séduits par des beautés littéraires. Le Koran fut pour eux le livre divin, parce qu'il répondait à leurs aspirations religieuses, parce qu'il fournissait à leurs âmes inquiètes des affirmations précises, qu'ils embrassaient comme des certitudes, parce qu'il leur donnait, pour gouverner leur vie, des règles positives, qu'ils n'avaient qu'à suivre pour assurer leur bonheur ici-bas et leur salut dans l'éternité.
Le dogme musulman, tel qu'il est exposé dans le Koran et dans la Sounna ou tradition qui le complète, est d'une extrême simplicité. L'unité et la toute-puissance de Dieu, la vie future avec les peines et les récompenses, la mission divine de Mohammed sont les articles de foi. Dieu, le créateur de tout être et de toute chose, < qui a élevé les cieux sans colonnes visibles,... qui a soumis le soleil et la lune,... qui a étendu la terre, qui y a mis les montagnes et les fleuves, qui y a mis des couples dans toutes les productions, qui ordonne à la nuit d'envelopper le jour,... est unique dans les cieux et sur la terre; il n'a pas été engendré et il n'a pas engendré; il n'a point de fils ni de compagnon. » Il existe bien des anges, dont le corps pur et subtil a été formé de feu; mais ils ne sont que les serviteurs dociles du Tout-Puissant. Satan ou Iblis, « le lapidé », fut d'abord un ange; depuis sa rébellion il est devenu le plus redou-
table des démons. Les dénions, déva, div^ afrid, les fées, péri j se confondent avec les génies, djinn, « créés, avant Thomme, de feu pur sans fumée », et qui sont partagés, comme les hommes, en croyants et infidèles.
Dieu communique avec les hommes par des révélations qu'apportent les prophètes et qui sont recueillies dans les livres sacrés : < Chaque nation a eu son prophète, à chaque époque son livre sacré. » Les plus grands des prophètes antérieurs à rislam sont Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus. Le c fils de Marie », Jésus, est né d'une manière surnaturelle; il a fait des miracles, mais il n'était pas fils de Dieu; ce n'était qu'un homme inspiré. Quelques-uns des anciens livres subsistent : le Pentateuque, les Psaumes, les Evangiles, mais ils ont été altérés par la malignité et la mauvaise foi. D'ailleurs le Koran les annule tous : il est comme le dernier mot de Dieu. Mohammed, venu après tous les autres prophètes, est le Prophète par excellence; il n'y en aura plus d'autres après lui; la révélation qu'il apporte est la révélation définitive.
Tout n'est pas fini, pour l'homme, après la mort. Le jour du jugement viendra, où chacun devra rendre compte : « Dieu vous ressuscitera un jour, afin que le terme fixé d'avance soit accompli; vous retournerez ensuite à lui, et alors il vous redira «e que vous avez fait, » Les méchants, les impies et les infidèles seront précipités dans la Géhenne, où le feu ardent sera leur séjour. Aussitôt que le feu aura consumé leur peau, une peau nouvelle les recouvrira, afin de leur faire endurer de nouveaux supplices; ils seront abreuvés d'une eau bouillante qui déchirera leurs entrailles. Aux vrais croyants, aux justes s'ouvriront les portes du paradis, du jardin de délices arrosé par des eaux courantes, où ils n'éprouveront ni chaleur du soleil ni froid glacial, où, sous lombre des arbres, vêtus de soie et de brocart, n'entendant ni discours frivoles ni paroles de péché, assis près des vierges aux yeux noirs, ils se nourriront de fruits exquis et boiront dans des coupes d'argent des boissons savoureuses. Et les délices de ceux-ci seront éternelles, comme les peines de ceux-là.
Pour mériter les joies du paradis, l'homme a cinq devoirs à
remplir : croire aux dogmes essentiels de Flslam, unité de Dieu, mission de Mohammed, peines et récompenses de la vie future; accomplir les pratiques essentielles du culte, prière, jeûne, pèlerinage; faire Taumône '. La prière doit être dite cinq fois par jour, au lever de Taurore après les ablutions, à midi, dans Taprès-midi, au coucher du soleil et après la venue de la nuit. Le jeûne est prescrit pendant toute la durée du mois de Ramadhan, depuis le point du jour jusqu a la nuit. Le pèlerinage de la Mecque comporte à peu près tout le cérémonial ancien : purifications, visites et jets de pierres dans la vallée de Mina, tournées processionnelles autour de la Kaaba. L'aumône, que le Prophète avait prèchée d'exemple, est recommandée avec une véritable effusion : « 0 croyants, faites laumône des meilleures choses que vous avez acquises, des fruits que vous avez fait sortir pour vous de la terre. Ne distribuez pas en largesses la partie la plus vile de vos biens... Vous n'atteindrez à la piété parfaite que lorsque vous aurez fait Taumône de ce que vous chérissez le plus. Tout ce que vous aurez donne, Dieu le saura. »
La morale se rattache étroitement à la religion. Le Koran condamne lavarice, le mensonge, Torgueil, la méchanceté, le libertinage. Pour réprimer les vices favoris des Arabes, il interdit formellement le vin et les jeux de hasard. « ces abominations inventées par Satan ». Il recommande la modestie, la chasteté, la droiture, la patience, la résignation, l'humilité, le pardon des offenses, surtout la charité. Le vrai Musulman doit racheter les captifs, nourrir, dans les jours de disette, l'orphelin et le pauvre plongé dans le dénuement. Les croyants sont tous frères. Quant aux non-croyants, parmi lesquels Mohammed établit une distinction entre les gens des Ecritures* juifs fet chrétiens, et les païens idolâtres, le langage du Koran varie à leur égard suivant les circonstances. Tantôt il déclare que ceux qui suivent la religion juive et les chrétiens qui croient et qui auront fait le bien recevront une récompense, tantôt il interdit
1. La circoncision est obligatoire; mais elle exislait chez les Arabes avant Mohammed; elle existait, elle existe encore chez des races qui ne sont pas musulmanes.
458 MOHAMMED ET LiSLAMISME
aux croyants de les prendre pour amis. Il prescrit quelquefois la tolérance : « Dis aux infidèles : Je n*adore point ce que vous adorez, vous n*adorez pas ce que j'adore. Vous avez votre religion et moi j'ai la mienne... N'écoute ni les infidèles, ni les hypocrites. Ne leur fais cependant pas de mal. » Ailleurs il recommande la lutte à outrance et même l'extermination : < Faites k guerre à ceux qui ne croient pas en Dieu ni au Jour dernier, qui ne regardent point comme défendu ce que Dieu ci son apôtre ont défendu, et à ceux d'entre les hommes des Ecritures qui ne professent pas la croyance de la vérité. Faites-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils paient le tribut, tous sans exception, et qu'ils soient humiliés. » — < Lorsque vous rencontrez des infidèles, eh bien! tuez-les au point d'en faire un grand carnage et serrez fort les entraves. » Le djihad^ la guerre sainte, s'impose comme un devoir à tout bon musulman. Ceux qui combattent < dans le sentier de Dieu », qu'ils triomphent ou qu'ils succombent, obtiendront les plus belles récompenses. < ^^ dites pas que ceux qui sont tués dans la voie de Dieu sont des mgrts. Non, ils sont vivants; mais vous ne le comprenez pas. > Lorsque Mohammed recommande envers les infidèles une attitude réservée mais Conciliante, il en est à la période de prédication pacifique qui a précédé l'hégire; quand il parle des Juifs avec modération, c'est dans les premiers temps de son séjour à Yatreb, alors qu'il espérait enrôler les tribus juives parmi ses adhérents. Il prêche la guerre sainte après que la lutte s'est ouverte, au moment où il a besoin, pour ne pas succomber, d'avoir des soldats dévoués, et, plus tard encore, lorsque la conquête lui apparaît comme la plus sûre des propagandes. U ne faut pas oublier que le Koran a été composé au jour le jour et comime sous la dictée des événements. Toutes les fois que Mohammed doit faire face à un péril nouveau, se tirer d'une situation difficile, dissiper des doutes, apaiser des scrupules, une révélation arrive qui le sort d'embarras. C'est ainsi qu'il absout les violences d'une politique souvent perfide et sanguinaire, qu'il couvre ses propres faiblesses et les incartades des siens. Sa femme bien-aimée Aïcha est accusée d'adultère, non sans de sérieuses présomptions : une révélation divine la justifie, ^^
introduit en même temps dans la législation une peine do quatre-vingts coups de fouet contre quiconque accusera une femme honnête sans pouvoir produire à lappui quatre témoins. La loi nouvelle est aussitôt appliquée aux diffamateurs d*Âïcha, qui est ainsi absoute et vengée.
La législation koranique se ressent donc fortement des préoccupations personnelles de son auteur; en bien des parties elle est toute de circonstance. On ne peut nier cependant que, dans Tordre civil comme dans Tordre pénal, elle ait constitué pour les Arabes un réel progrès. Elle autorise la polygamie, mais en. limitant à quatre, sauf pour le Prophète, le nombre des épouses légitimes; elle interdit les unions incestueuses, fréquentes aloi*s en Arabie; elle relève la condition de la femme, qu*elle protège, enfant, contre Tinfanticide, qu'elle autorise en cas de griefs légitimes à demander la rupture du mariage, à qui elle assure une dot et une part dans les successions. Elle est compatissante aux faibles, aux orphelins, aux esclaves. Bien qu'elle admette le principe du talion, les pénalités qu*elle édicté sont relativement modérées. Même pour le meurtre volontaire, elle autorise la composition si le plus proche parent de la victime, son vengeur naturel, veut bien s*en contenter. Elle professe le respect de la vie humaine :' < Celui qui aura tué un homme, sans que celui-ci ait tué un homme ou semé le désordre dans le pays, sera regardé comme le meurtrier du genre humain; et celui qui aura rendu la vie à un homme sera regardé comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain. 9
L'œuvre de Mohammed est dépourvue d'originalité. Aussi bien son auteur n'y prétendait-il pas, puisqu'il présentait sa religion comme un retour aux anciennes croyances de TArâbie. L'Islamisme n'a rien inventé. Au judaïsme et au christianisme il a pris la notion d'un Dieu tout-puissant, le jugement dernier et, avec quelques adaptations appropriées au génie arabe, la description de l'enfer et du paradis. Allah et Iblis rappellent Ormuzd et Arhiman. Les anges et les déinons, le ciel et Tenfer, reliés par un pont étroit que les justes seuls peuvent franchir, appartiennent aussi en propre au parsisme. Seulement, de ce côté, les emprunts n'ont pas été directs : les Juifs ont servi d'in-
termédiaires. Il n^éiait pas jusqu'au paganisme arabe qui ne &e retrouvât en partie dans la religion qui se flattait de l'anéantir. Les idoles en vue avaient été impitoyablement détruites; mais les djinn, les div, les péri continuaient de flotter avec les anges entre l'homme^ et la divinité. Le sanctuaire de Tancien culte était conservé; conservé aussi tout ce cérémonial symbolique des pèlerinages, dénaturé, il est vrai, par une interprétation qui le rattachait tant bien que mal aux traditions bibliques. On Ta observé avec raison, ce manque d'originalité fut une des grandes forces de Tlslamisme, une des causes de sa rapide expansion. Tout en apportant un trouble profond dans la vie des tribus arabes, il leur laissait la plus générale et la plus invétérée de leurs habitudes religieuses. Il apparut aux populations chrétiennes de l'Asie et de l'Afrique, dont l'orthodoxie avait connu déjà plus d'une défaillance, comme une de ces innombrables sectes qui naissaient à chaque instant dans la fermentation religieuse du monde oriental. Les Persans y reconnurent les parties essentielles de leur doctrine, de leur mythologie et de leur cosmogonie. Partout enfin, la religion de Mohammed devait séduire les masses illettrées, par l'extrême clarté de son dogme, par la simplicité de ses formes cultuelles, par le caractère pratique de sa morale, qui tenait compte dans une large mesure des passions et des faiblesses de l'humanité.
La succession de Mohammed. — La mort du Prophète ouvrait une crise qui faillit tout emporter. D n'était pas encore enseveli que déjà les Médinois délibéraient sur le choix d'un successeur, qu'ils prétendaient prendre dans leurs rangs. Ce ne fut pas sans peine qu'on les décida à accepter un Koraïcbile- Abou-Bekr fut proclamé et, le lendemain, dans la mosquée, il reçut le serment des Mohadjir et des Ansàr. Il prit le titre de klialife (khalifa raçoul Allah : lieutenant de l'envoyé de Dieu). C'était le plus ancien et le plus dévoué des amis du Prophète,
Tanique compagnon de Thégire, le prudent conseiller des jours d'épreuves.
Ce n'était pas trop de l'expérience d'un tel homme, au milieu de la tempête qui se déchaînait de toutes parts. L'immense majorité des Arabes, qui subissait l'Islam et ses lois comme une insupportable contrainte, avait accueilli avec une sensation de délivrance la mort de Mohammed : « S'il avait été réellement un prophète, il ne serait pas mort », disaient-ils. Chaque jour arrivaient à Médine, apportant l'annonce de nouvelles défections, les collecteurs musulmans chargés de percevoir le zekiiaty qui s'étaient vus insultés, menacés, réduits à fuir. Des'imitateurs ou des parodistes de Mohammed, Moseïlema, Toulaïa, entraînaient des partisans en foule ; une prophétesse, Sedjah, arrivait de Mésopotamie pour faire à main armée une propagande mêlée de brigandage. Tout le Nedjd, le Mahra, l'Hadramaut, l'Oman étaient en pleine révolte; l'Yémen chancelait; dans le Hedjaz, les Bédouins, comme étonnés de leur longue obéissance, se mettaient en devoir de tomber sur Médine. Les Mohadjir et les Ansar étaient dans la consternation.
Dans cette crise, Abou-Bekr montra un sang-froid, une décision, une fermeté remarquables. On l'engageait à conserver, pour la défense de Médine, l'armée que Mohammed avait destinée à l'expédition de Syrie. Il refusa de révoquer les ordres du Prophète. La fierté des Koraïchites se révoltait à l'idée de servir sous les ordres d'Ouçama, un tout jeune homme et, de plus, fils d'afTranchi. Omar demanda en leur nom un autre chef : « Que dis-tu, fils de Khettab? s'écria le khalife en le saisissant par la barbe. Tu veux que je destitue un général nommé par le Prophète! » L'armée partit avec Ouçama à sa tôle. Les tribus du Nedjd ofTraient leur soumission, pourvu qu'on les dispensât du zekhat. Abou-Bekr ne voulut entendre à aucun compromis : la loi de l'Islam était une; il fallait accepter tout ou rien. Il était» lui; décidé à faire la guerre à qui lui donnerait seulement une genouillère de chameau de moins qu'au Prophète. En même temps, il armait tout ce qu'il y avait de valide à Médine, battait les Bédouins qui le serraient de trop près. Il eut ainsi un répit qui lui permit de ramener les troupes d'Ouçama. Elles
ét% MOHAMMED ET L'ISLAMISME
revinrent chargées de butin, après une campagne de quarante jours sur les frontières de Syrie. Quand il les eut sous la main, avec les contingents des tribus jfidèles, il prit Toffensive. Onze petits corps, formant un total de 8060 hommes bien équipes, auxquels devaient s*adjoindre les hésitants qu*on était sûr de rallier, furent lancés dans toutes les directions contre les rebelles. Les coups décisifs furent frappés par Khalid, auquel ses talents militaires avaient déjà valu, de la part de Mohammed, le surnom d*Epéc de Dieu. Il défit d*abord Toulaïa; le prophète du Yemama, Moseïlema, opposa une vigoureuse résistance : un moment ses troupes eurent l'avantage et pénétrèrent dans le camp de Khalid; refoulées ensuite, elles furent forcées et massacrées avec leur chef, dans un verger où elles s'étaient retranchées et qui s'appela depuis HadikatrcUMout, le Clos de la Mort. La répression fut terrible. Abou-Bekr avait donné pour mot d'ordre à ses lieutenants d'exterminer les apostats, par le glaive et par le feu, sans pitié. Tout ce qui fut épargné trembla et se soumit. Quand finit la onzième année de l'hégire, l'Arabie entière faisait profession d'Islamisme et reconnaissait l'autorilé du khalife.
État des empires perse et byzantin. — L'Arabie à peine domptée, Abou-Bekr attaqua à la fois ses deux voisins de Test et de l'ouest : l'empire perse et l'empire byzantin. La disproportion des forces paraissait écrasante, entre la petite théocratie arabe et les deux puissants États qui, depuis trois siècles, ébranlaient de leurs chocs tout le monde oriental. Mais le Prophète n'avait-il pas dit : « Après moi, vous ferez la conquête de la Syrie et de la Perse »? Pour parler ainsi, Mohammed avait ses raisons, que connaissait Abou-Bekr. Dans l'audace de celte entreprise, le calcul politique avait sa part aussi bien que Tenthousiasmc religieux. Le khalife était renseigné sur l'état intérieur des deux empires, surtout sur les dispositions des provinces attenantes à l'Arabie. Il avait vu à l'œuvre l'armée musulmane et savait ce qu'il en pouvait attendre.
Les Byzantins et les Sassanides s'étaient fait réciproquement beaucoup de mal. Victorieux sous Khosroès P% battus après lui» les Perses avaient repris le dessus avec Khosroès II et campé en
face de Constantinople. Mais Héradîus venait de pénétrer dans leur pays, de brûler leur capitale, de renverser partout les autels des mages *. La Perse était bouleversée par les troubles religieux et les révolutions de palais. Le manichéisme * y avait laissé des traces profondes; pendant le règne de Kobad avait paru Mazdak, qui prêchait Tindifférence du bien et du mal, Tégalité sociale, la communauté des femmes et des biens. Le règne de Khosroès I*"^ Anoushirouan s'était ouvert par une réaction qui avait coûté la vie à Mazdak et à 100 000 de ses partisans. A partir de Khosroès P% pas un souverain n*était mort paisiblement; les fils tuaient leur père pour se mettre à sa place. Après les défaites infligées par Héraclius, la confusion était devenue épouvantable. En quatre ans, neuf rois passaient sur le trône laissé vacant par le meurtre de Khosroès IL Il n'y avait plus de gouvernement, plus d armée : les satrapes^ les merzahbans et les ispehbeds dans les provinces, les seigneurs ou dihgàm dans leurs châteaux forts, s'érigeaient en potentats indépendants. L'empire tombait en morceaux.
Il y a. plus d'ordre apparent dans l'Empire byzantin, depuis l'avènement d'Héraclius, mais l'épuisement est aussi complet. L'excessif développement de la vie monacale et des biens d'église soustrait les terres à l'impôt, les hommes à l'activité sociale et au service militaire. Pour repousser les Avars et les Perses, l'Eglise, dans un moment de péril suprême, a fourni le» ressources; mais, le danger passé, elle prétend rentrer dans ses avances. Des impôts nouveaux sont inventés, les exigences de la fiscalité impériale redoublent d'âpre té. L'armée, qui a perdu 200 000 hommes dans la guerre de Perse, n'est pas renouvelée; les commandants des places frontières, les chefs auxiliaires ne touchent plus de solde. Le