‹ Histoires à l'enversChapitre 3 sur 28 · HUITIÈME ALLUMETTE · texte numérisé non relu

HUITIÈME ALLUMETTE

« Ma chère, j'ignore toujours son nom. 11 me semble que si je questionne sur son compte, mon front va rougir, ma langue s'embarrasser. Rien que d'y penser, je tremble comme une écolière en faute.

c<Tu me demandes son portrait? Oh ! son visage est si doux, que je ne l'oublierai pas. Il est... »

«GUVIÈNE ALLUMETTE.

« Grand, bienfait...»

« La suite du portrait, s'exclama Maurice. Enfin je vais savoir le mot de cette émotion inconnue, la première depuis bien longtemps qui ait ressuscité mon cœur? »

Cette allumette était celle qui lui avait arraché un cri de surprise. Donc le portrait continuait esquissé, proba-

HUIT JOURS A VIVRK. S5

blemeut à la hâte, par la main d^une jeune fille écrivant à quelque amie de pension.

« Grand, bien fait; il porte les cheveux courts et relevés. Son œil est profond, mais si timide et si expressif! n a une passion pour les roses. A-t-il deviné que c'était moi qui laissais tomber les miennes de ma fenêtre?

a Adieu ; madame de la Chesnaye est trcs-maussade depuis qu'elle n'écrit plus à un M. Maurice.

« Ton amie, Blanche. »

Maurice ne s'était pas trompé : son jeune ami avait couru sous les fenêtres de son adorée Blanche.

D'abord une fiévreuse impatience accéléra sa marche ; le chemin lui semblait plus long que d'habitude ; il s'en prenait à lui-même d'en être réduit à ses deux jambes, quand il lui aurait fallu des ailes. 11 passa d'un air si effaré dans les rues de la petite ville, que d'un bout à l'autre on sut çn cinq minutes où allait M. Anatole, ce qu'allait faire M. Anatole, ce qu'il en serait des projets de M. Anatole.

La vie d'une petite ville se passe tout entière à écouter aux portes, à lorgner aux fenêtres, à guetter chez le voisin. La petite ville réalise à merveille l'idéal de Gaton : a Que les bons citoyens doivent habiter une maison de verre. »

2« HUIT JOUttS A ViVttte.

En province bu n'est jamais chez soi, on est toujours chez les autres.

Anatole franchissait, — comme un daim blessé, — les rues, les sentiers, les avenues. Au bout d^un chemin planté de haies d'aubépine, il aperçut la villa dô madame de la Chesnaye.

A celte vue il sentit son cœur se serrer, âes joues pâlir, ses jambes chanceler. Toute cette belle ardeur qui Remportait en avant tomba.

Il eut un calme plat.

On voit des hommes affronter vingt canons de fusil, pour avoir Torgueil de planter un drapeau sur un tas de pavés ;

On en Voit d'autres qui Marchent suf les toits les tnatns dans leurs poches ;

l)*autres qui combattent la tliort au milieu des ca* daVres et des mlâsmés pestilentiels ;

D*autre$ qui font le saut de carpe avec dêUï baïonnettes sur les yeux ;

D'autres qUi vivent dans les flammés ou les tempe* tés avec le même sang^roid qu^un épicier parmi ses denrées coloniales \

D'autres enfin à qui l^on arrache une dent sans les faire crier*

Mais, je le detnande, oà vit-on jamais un holnme qui n'ait pas eu peur devant la femme de son premier amour?

Ce pauvre Anatole I il en suait à grosses gouttes.

Quand il toucha au but si vivement désiré — ce but qui n'arrivait pas, ce but qui semblait le fuir comme le mirage fuit le voyageur, -^ alors il se mit à faire une foule daraisonnementSi qui tendaiwt tous à Ten écar^ ter.

H se demandait pourquoi il était venu.

HademoissUe Blanche -^ il }e savait -^ ou n'y était pour persoimep ou n'y élait pas pour lui. L'heure des îisites était passée. 11 n'osait prendre sur lui de s m- Iroduire sans être appelé.

Anatole avança lentement.

Peu à peu il 9'enhardit, qiiand il eut acquis la conviction que la piaiaoo était déserte ; comme il vou<« lait être venu pour quelque chose, il eut Vidée de faire des vers. Il s'assit fiveo précaution sur le revers d'tto fossé, ôta son chapeau, ébouriffa ses cheveux, poussa quelques soupirs, lança quelques regards mé« laiicôUques d la belle nature, au beau ciel; arrangea dramatiquement sa pose pour la visite de l'inspira'* titm, et, ces préléminaires terminés, il creusa aon cer?eaq.

Au bout de dix minutes, Anatole écrivit ce vers qu'il déclama à tous les échos du paysage ;

Caché vm le 019! pur» dans ua^ herhe fleurie...

Tout à coup, un crapeau chanta dans 1* herbe fleurie.

Le poëte changea de fossé.

« Ainsi, se dit Maurice, quand il eut terminé sa lecture, ou plutôt la traduction de ses neuf allumettes; ainsi j'ai gaspillé le plus beau temps de ma vie à la poursuite d'une coquette qui m'a joué. Ainsi j'ai fait avec la bonne foi de la jeunesse toutes les folies de la jeunesse : j'ai écrit, j'ai chanté, j'ai cueilli des roses — et mes lettres s'en allaient d'un côté, mes chansons s'en allaient d'un autre I Quant aux roses, elles me tombaient du ciel et je n'en ai pas deviné l'originel

c< Ainsi tous mes serments, je les ai prodigués à la femme qui ne m'aimait pas ; celle qui m'aimait, je ne l'ai jamais vue, j'ai pu passer à côté d'elle sans me douter de sa présence. Rien ne me Ta révélée.

«Un mur nous séparait; un regard, un mot eût tout

sauvé Elle n'a pas osé regarder, elle n'a pas osé

écrire; elle avoue en rougissant qu'elle n'a pas osé questionner sur ma personne, qu'elle ne sait même pas mon nom... et ce nom, elle le dit indifféremment sur les lettres qu'adressait sa tante à « un monsieur Maurice. »

«Les poètes ont pourtant écrit que l'amour attirait l'amour; qu'il y avait dans l'air des frissonnements sympathiques qui unissaient les âmes aimantes. Voilà

Hurr JOURS a vivre. »

pourquoi je m'entêtais à me passionner pour la tante, quand c était la nièce qui m'adorait I »

Ce monologue Fut interrompu par Tarrivée de madame de la Chesnaye sous forme d'une odorante et coquette missive. Elle contenait quatre mots sans signature :

« Venez, je vous aime ! »

«Il est trop tard, pensa Maurice. Le feu que vos beaux yeux avait allumé dans mon cœur s'est éteint, madame. C'était un feu de paille; je l'avais pris pour un volcan. »

On se rappelle que madame de la Chesnaye s'était décidée à ce coup d'État. Elle avait aux lèvres le sourire du triomphe; comme toutes les coquettes, elle était enchantée d'avoir un cœur à tourmenter, de se faire une agitation; comme toutes les femmes, elle était blessée de l'indifférence de Maurice qui se retirait d'elle, et elle courait à lui.

Maurice présenta le billet d*aveu à la flamme d'une bougie; mais il pensa au jeune Anatole — qui cherchait une rime à son fameux vers :

Caché sous le ciel pur...

II avait déjà changé trois fois d'herbe : ici, à cause d'un crapaud ; là, à cause d'un bouquet d'orties ; plus loin, à cause d'une émigratioa de fourmis,

II trouvait son deuxième vers dans Vherbe fiei^rie d un fossé sans herbe, lorsque le ciel pur qui roulait des nuages gris de fer, laissa filtrer sur l'inspiration du poëte une douche pénétrante et glacée » A défaut de parapluie, le poëte couvrit son chapeau d'un mouchoir, en noua les coins sous son menton et battit en retraite.

xxvia

Au lieu de brûler ces quatre mots provoeateurs de madame de la Ghesnaye, Maurice se ravisa.

a Combien ai^^je de jours à vivre? se demanda'^t'-il froidement en consultant son portefeuille. J'avaia encore huit jours quand j'bi reçu l'invitation pressunte d'Anatole. En voici quatre que je suis ici ; le compte n'est pas long : j'ai juste devant moi deux fois quarante^ huit heures. Allons, il faut que cela suffise pour ma vengeance 1 »

Anatole arriva chez son ami, mouillé jusqu'aux os, crotté jusqu'à l'échiné. Il était de mauvaise humeur, parce qu'il sentait les atteintes du mal le plus stupide.

HUIT lOURS A yiVRfi. 3t

le plus ridicule pour un amoureux -^ un rhume de cerveau.

Il raconta piteusement son expédition,

Maurice lui conseilla de faire bassiner son lit et de consommer force jus de réglisse. Sur ce, il lui souhaita le bonsoir. Puis il recacheta habilement la lettre de madame de Ipt Chesnaye, écrivit sur Teoyeloppe le nom in poète enrhumé et la fit en toute hâte porter à son logis,

a Anatole me vengerat se dit-il. Dire qu'il y a une jeune fillp qui m'aime et que je n'ai plus que quatre nuits à dormir ! 3i ces messieurs de la Faculté ont bien prédit, je mourrai vendredi prochain « J'aurais préféré un autre jour. Oui, mais s'ils se sont trompés dans leurs calculs, samedi je u'fliuraiplus le sou. Bah! je tousse comme un poitrinaire...

Et puis, quand il s'agit de flairer un mort, la Faculté est infaillible, a

Pourquoi Maurice avait*il pensé à Anatole, et que voulait^il faire de lui?

Placé entre deux amours, Maurice était forcé de congédier l'un qui n'excitait plus de regret, l'autre qui n'excitait pas d'espoir dans son cœur. Il était également mort au passé et à l'avenir.

Et cependant il avait frémi de bonheur de rencontrer, au moment de donner sa démission à la vie.

un amour chaste et ignoré, un ange au bord de la tombe. .

Mais, réflexion faite, il s'était interrogé : «A quoi bon? y» Au fond de son apparent scepticisme, il y avait de la générosité.

En effet, lui, Maurice, estomac ruiné, n'appartenant plus aux jouissances ni aux afflictions de la terre, il ne s'appartenait pas lui-même. Qu'irait-il donc apporter à cette jeune fille, à ce lys sans tache? En échange de tant d'innocence, de grâce, de foi naïve, qu'avait-il à donner? Beaucoup de laideurs, sinon de yices; une incroyance absolue, une mortelle indifférence, des mines dans le cœur, un tempérament condamné — tel était son lot.

Non, non, il se garderait de cette union monstrueuse. N'était-ce pas assez pour lui des lettres de Blanche qui jetaient un peu de baume sur ses douleurs d'autrefois?

Maurice raisonna en homme qui n'a que quatre jours à vivre.

Quant à Anatole, il voulut en faire le vengeur de son passé perdu, de ses serments fourvoyés, Tamoureux ridicule de Camille de la Ghesnaye.

Il avait pensé à lui pour jouer ce rôle de dupe, parce qu'il n'ignorait pas qu'au début de la vie on ne tient pas précisément à une femme, mais aux femmes ; à la bicn-aimée, mais à l'amour.

Sur ce point, il avait compté avec son jeune ami sans la fatalité et le rhume de cerveau.

Toate la nuit, Anatole ne dormit pas. Il s'appliquait vainement à chercher le rébus apporté la veille :

a Venez, je vous aimel »

Pas de signature,

Maurice, qui avait pratiqué la correspondance de madame de la Chesnaye, reconnut au premier coup d œil la fine main qui avait tracé cet aveu anonyme. Il ne songea pas qu'Anatole pouvait l'ignorer.

Shakspeare a donné pour titre à l'une de ses comédies : On ne s'avise jamais de tout. Ce proverbe est le casse-cou de l'infaillibilité humaine.

Donc Maurice avait compté sans la fatalité.

L'aurore aux doigts de rose surprit notre poète dans une consternation diflicile à décrire. D'abord, il n'avait pas deviné le nom de la belle, ce qui le mettait dans l'impossibilité d'aller à son rendez-vous. Ensuite, il se retrouvait, en dépit de trois couvertures, de fumigations et d'un lait de poule, beaucoup plus enrhumé que la veille.

Alors il maugréa, jura, se plaignit. Ce rhume lui pesait plus qu'une balle dans la poitrine.

Encore un peu, et notre amoureux eût pleuré et se fût arraché les cheveux.

Toute la journée il demeura enfoui sous ses trois couvertures. De quart d'heure en quart d'heure il se disait en aparté :

« Venez, je vous aimel »

Il ne pensa pas une seule fois à Blanche.

Ce jour fut perdu pour la vengeance de Maurice.

Donc, Maurice avait aussi compté sans le rhunte de cerveau.

- XXXH

Lelendemain, qui était un jeudi, un^invitation à diner ^hez la belle Camille fut envoyée au jeune malade. Il consulta le miroir, qui lui spurit, et accepta.

Ce jour-là même, Maurice eut un violent caprice. Il se mit en tête qu'une course en bateau serait une adorable chose, la nuit, aux pâles reflets de la lune, sur la rivière sombre. Il se rappela bien que la Faculté lui avait défendu ces promenades dont il raffolait.

Mais ajouta-t-il en manière d'excuse:

« On peut se passer cette envie à la veille de sa mort. »

XXXUI

ce Examinons bien, se disait Anatole en ^*a&seyant à la table de madame de la Chesnaye. Me voici fevA de mon sei^e aveq quatre femme» charmantes •*-* à divers titres. Justement, ce sont celles quim'aceueiHent dans

HUIT JOURS A YIVBE. 55

leur intimité. L'une des quatre m'a doue écrit; 1 une des quatre m^aime et veut que j'aille la Toiir. Bien sûr, elle Va se trahir par une parole, un Iregard, un geste. — Attention I »

Madame de la Ghesnaye entendait à menreille Tordoniiauce des ambigus délicats. Son diner n'était pas autre chode. C'était une abondance de crèmes, compotes, gelées, entremets, sucreries et gâteauï de toutes sortes. Un feâtin de jolies femmes désœuvrées. Le Champagne rosé et l'esprit de saillie pétillaient, moussaient, faisaient rage. Ces dames s'escrimaient du bout de leurs doigts mignons comme des oiseaux en volière,

11 y avait là, outre la coquette châtelaine, madame Priosau, la luxuriante sultane dont le regard était toute une déclaration ; Indiana, qui faisait feu de son esprit; Blanche, qui mangeait comme une pensionnaire, et riait sans se douter qu'elle avait des dents adinlrabled.

Quatre houris pour un esclave I

Anatole ne connaissait pas son bonheur.

^ Notre poète ne mange pas, dit madame de la Chesflaye; âurait-il des distractions depuis qu*il ne vient plus nous voir?

— C'est elle l s'écria Anatole dans son for intérieur» Que j'aille la voir, c'est cela : elle me fait un reproche» elle me rappelle adroitement mon défaut de mémoire» Ohl lesfemraesli..

—Madame, âjouta4*ii toUt haut, je ne sais riert ^ous refuser. »

Et il arrondit le coude, sans s'apercevoir, dans son empressement gastronomique, qu'il tendait une assiette déjà pleine. Le malheureux I il ne pensait qu'à découvrir la signature du billet enflammé.

« Où courait donc M. Anatole avant-hier, à pareille heure? demanda Indiana. Je l'ai vu passer, — mais il allait comme une locomotive. Un instant, j'ai cru que j'aurais le privilège de sa visite. Je lui ai dit tant de fois : Venez, vous êtes de ceux que j'aime! »

Ces derniers mots firent tomber la cuiller des mains. d'Anatole.

L'exclamation suivante mettait son cœur sens dessus dessous :

« C'est-elle ! . . . Voici qui est clair : » « Venez, vous êtes de ceux que j'aime. » Les propres termes de la lettre habilement glissés à la fin d'une phrase insignifiante ! Oh ! les femmes I

Madame Priosan n'avait pas dit un mot ; mais en ce moment il sembla à Anatole qu'elle le regardait d'une façon assez significative.

Ce regard mordit le cœur sensible du jeune imité.

« C'est elle ! continua«t-il en changeant de conviction amoureuse avec la mobilité d'une âme de vingt ans. Comme elle m'a regardé I elle serait ravie de m'enlever à madame de la Chesnaye. Oh I les femmes! »

Dès lors, il fut fixé dans ses perplexités ; il signa l'appel au rendez-vous du nom de sa voisine, madame Priosan.

Un regard, — dira-t-on, — quoi? un simple regard opérait le prodige I Un regard décidait l'irrésolu,

ce que n'avaient pas fait des paroles beaucoup plus compromettantes !

Jetons un coup d'œil autour de la table.

La maîtresse du logis, Camille, resplendissait dans sa beauté comme un soleil sans nuages ; mais elle avait un mari.

Entre ses désirs et madame de la Chesnaye, le mari lui apparaissait sous une forme auguste, inviolable, comme le représentant de la morale.

Indiana le charmait par son esprit ; mais Indiana était maigre.

La douce Blanche, timide dans son maintien, ti* mide dans ses paroles, l'attirait, le faisait rêver; il se jurait à lui-même qu'il Tadorait — jusqu'à la bêtise; il la nommait son ange. Mais Blanche était une trèsjeune fille, et, sans qu Anatole s'en doutât, il n'avait jamais songé à elle — qu'en vers.

Madame Priosan

Ah! quelle femme! Toutes les fibres d'Anatole tressaillaient au seul contact de sa robe ! Madame Priosan avait trente ans, elle était veuve, elle était grasse; que de perfections I

Ivre de Champagne ou ivre de désirs, — je ne sais trop lequel, — Anatole résolut de mettre sur-le-champ

sa découverte à proCt, c'est-à-dire de faire un grand pas sur le terrain de l'amour.

En conséquence, il marcha sur le pied de sa voisine.

C'était hardi... mais Virgile a écrit pour les collégiens précoces : « La fortune est aux audacieux. »

Pendant une minute, notre Anatole ne sut pas s'il existait ; il n'eut pas conscience de lui-même, de son pied surlout qui faisait sous la table une si étrange expédition. Les oreilles lui tintèrent, il lui sembla que la table avait disparu, et que tous les yeux surprenaient ce flagrant délit de conversation souterraine.

Madame Priosan ne bougea pas.

Anatole n'eut plus de doutes, et, fort désormais de cette espèce d'encouragement tacite, il continua sa stratégie invisible. Toutes les fois que sa voisine lui adressait la parole, il pressait légèrement son- pied; quand elle lui souriait, il pressait amoureusement ; quand elle etlleurait sa main, oh ! il pressait avec force.

Et le pied laissait faire.

Le sombre et magique spectacle qu'une rivière vue de nuit I

Sous les saules gémissants passe le vent qui se plaint et l'eau qui murmure. Au milieu de ces masses noires que les ombres du rivage projettent sur l'abime, se glisse un pâle rayon. C'est la lune qui regarde et prévient qu'il y a là un péril de mort .

Maurice s'enivrait de celte poésie sauvage. Sa barque efQeurait la rivière. Plus il s'éloignait des hommes, plus il perdait sa misanthropie ; plus il plongeait dans la solitude, plus il se retrouvait lui-même, bon, confiant comme autrefois.

Cependant on se levait de table chez madame de la Chesnaye. Anatole, — déjà despote comme un amant du lendemam, — resta le dernier assis, tout fier de re* tenir esclave à ses côtés madame Priosan . . . par le pied, qu'il foulait impitoyablement.

La belle voisine se leva.

Alors Anatole s'aperçut qu'il avait eu affaire — non pas à un pied mignon, à un pied vaincu, à un pied dont il se représentait l'aristocratique profil, — mais tout simplement à une pantoufle égarée.

Et Blanche?

Blanche ignorait encore qu'elle fut aimée du changeant Anatole. Sa tante, qui avait consenti à ce mariage, et bien à contre-cœur, retardait autant que possible l'annonce de cette grande nouvelle. Elle ne trouvait ni qualités ni défauts à son fiitur époux : elle ne l'avait jamais pris au sérieux.

Depuis son retour de Zurich, Blanche ne vivait plus que par le souvenir de l'inconnu qui chantait sous ses

fenêtres, et qui ne chantait pas pour elle. Elle n'en disait rien, mais elle avait souvent les yeux rouges; elle souffrait sans le dire ; elle se sentait troublée, émue d'une parole indifférente ; peut-être portait-elle au cœur la blessure du véritable amour.

Après le dîner, elle s'échappa furtivement, laissant Indiana à ses épigrammes, Anatole à la romance qu'il chantait en si bémol.

Ce fut une subite tristesse qui dirigea ses pas vers la solitude du jardin.

Le jardin touchait au bord de l'eau.

La nuit était noire. A peine si de loin en loin quelques reflets du ciel filtraient à travers les saules penchés.

Cette nuit, avec ses sombres magnificences, transporta Maurice dans son beau passé. La rêverie l'avait conduit au souvenir ; il se rappela qu'il allait mourir, et que, quelque part, il y avait une âme où était gravée son image.

Comme à Zurich, sous les croisées de madame de la Chesnaye, il chanta un lied allemand.

Mais cette fois, ce fut à Blanche qu'il adressa mentalement sa chanson. 11 ne se doutait pas qu'elle était si près de lui, et qu'elle pouvait entendre sa voix, la reconnaître même.

Maurice chanta avec une expression de tendre mélancolie, comme Schubert en donna à ses dernières

inspirations. Il s'arrêta un moment, puis reprit son élégie avec plus de foi, d'amour, d'ardentes espérances dans les accents de sa voix émue.

Il avait quitté les rames. Le bateau suivait lentement le courant.

Un grand cri interrompit le chanteur, — cri de joie, de bonheur, de remerciment au ciel.

Quelques pas précipités se firent entendre... puis le bruit sourd d'une chute dans l'eau.

Ce fut tout.

Le silence reprit son funèbre empire.

Hais de la maison, et de la rivière on accourut en toute hâte. Ce cri et ce soudain silence avaient agité tous les cœurs.

Maurice, qui faisait force de rames, arriva le premier. Du regard il sonda le rivage...

Bien.

11 se sentit torturé par une angoisse terrible.

Quand le secours vint de la maison, Maurice s'était jeté à l'eau, persuadé qu'il y avait à cet endroit quelqu'un qui se débattait dans les étreintes de la mort, bien qu'il n'eût aperçu aucun indice.

Les femmes et Anatole assistaient de la rive à ce drame qu'ils ne connaissaient pas, mais dont ils n'o-

saient se demander l*un à Fantre quelle était la victime. Ils avaient entendu un cri, vu un homme s'élancer : voilà tout. Mais ils s'attendaient vaguement à r horrible spectacle qu'nli^it donner ce hardi nageur quand il reviendrait à la surface.

Celui qui avait risqué si témérairement ses jours dans ce gouffre , où tournoyait la rivière et où la mort faisait peut-être une victime, ne reparaissait pas encore.

Ce que dura ce moment d'attenle suprême, ce que ces quatre cœurs recelèrent de pensées tumultueuses et de sombres pressentiments, est impossible à dire.

Blanche fut alors dans la pensée de tous.

Tout à coup Veau s'agita, une tête ruisselante apparut...

C'était le plongeur, râlant, anéanti, mais pressant convulsivement dans ses bras une jeune fille déjà livide...

Deux cris retentirent :

« Blanche I

« Maurice. »

Une étreinte puissante les nouait l'un à l'autre. Pâles, inanimés, ils roulèrent ensemble au rivage..;.

La mort fiança leurs cadavres I

Comment sir Jack fut ravi d'acheter une rose cent mille livres.

En ce temps-là, il y avait encore au delà du Rhin un petit Etal dont personne ne ^'occupait, et qui n en allait pas moins bien : on le nommait Rosemberg.

Je crois qu'il en est yaguement question dans un libretto de M. Scribe, et tout le monde sait que M. Scribe a été chargé par l'Opéra-Comique de refaire la géographie de TAlIemagne sur un plan tout à fait littéraire.

Resemberg était une principauté souveraine, trois fois grande comme notre Champ de Mars,

Deux Anglais» tourmentés par cent mille livres de rente et les diables bleus, avaient obtenu des autorités, — c est-à-dire du bourgmestre, qu'ils avaient laissé ivre-mort dans son hanap de bière, — la permission d'établir une chaussée et un canal autour de Rosemberg. Le ruisseau de Tendroit fut détourné, le canal creusé, le lit inondé en une semaine ; quant à la chaussée qui le bordait en dedans de sa circonférence, elle reçut en aussi peu de temps fossés, cailloux et gazon.

Toute la population rosembergeoise s'extasiait. II n'était question que de l'opulence, de la générosité britanniques. Le prince avait laissé entrevoir pour ces étrangers la faveur d'un baise-main au petit lever ; il y avait des fanatiques qui tramaient déjà une révolution en leur honneur.

Un matin, nos deux richards, qu'on prenait pour des philanthropes en belle humeur, se dirigèrent bras dessus bras dessous vers les frontières de Rosemberg. Comme des matelots en partance , ils vidèrent fraternellement une bouteille de wisky, échangèrent une poignée de mains, poussèrent un hourra en souvenir de la vieille Angleterre, puis ils s'élancèrent, l'un sur le canal, l'autre sur Miss Nelly.

Il s'agissait d'une gageure.

Sir John prétendait devancer sur ses patins sir Jack monté sur un cheval de course.

Ai-je dit que ce mémorable duel eut lieu en janvier? Je ne crois pas l'avoir dit.

La terre était dure, la jglace épaisse. Les concurrents allaient bien.

Au bout d'un mille, sir Jack,^ le cavalier, aperçut dans le lointain une voiture qui se carrait magistralement à travers la chaussée. 11 prit un pistolet tout armé, disposé à faire feu sur le cocher, si, d'aventure, celui-ci lui barrait le chemin par obstination. L'obstacle neTinquiéta pas autrement.

Sir John, le patineur, filait sur le canal en laissant {

sur son passage les méandres et les zigzags les plus capricieux.

De seconde en seconde. Tobstaclc de la chaussée grossissait et continuait à tenir le haut du pavé ; sir Jack ralentit sa course.

« Place, coquin, ou je te casse la tête, » cria-t-il.

Le coquin se retourna en éclatant de rire au nez du pauvre baronnet. Mais, au lieu d'une face de valetaille, quelle fut la stupéfaction de sir Jack de voir la piquante, gracieuse et mutine figure, les traits si fins, la chevelure bouclée, le regard noir et la rose rouge de

(Certes, il y avait de quoi arrêter court le galop de Miss Nelly ; il y avait de quoi faire pâlir et rougir à la fois un baronnet ; il y avait de quoi tomber dans un ébahissement stupide, les yeux écarquillés et la bouche en entonnoir!)

... Et la rose rouge de la diva innamorata^ de Tenchanteresse Italienne, de la favorite du prince Hermann, de la fée de Rosemberg.

De la signera Fiorella, puisqu'il faut appeler par son nom ce miracle de beauté.

A quelles heures d'amour sont-elles nées, ces vier-

ges folles, ces courtisanes, laissant dans les pages de rhistoire une empreinte ineffaçable de leur adorable perfection? Quelle race privilégiée a eu l'honneur de leur transmettre co type de beauté que les âges et les nations métamorphosent sans cesse? favorites de la nature, d'où venez-vous, et quel est votre nom ? Venez-vous de Tenfer, et faut-il vous appeler des démons, parce que votre beauté est fatale et que votre cœur est plein de caprices? Parce que vous passez parmi les hommes comme les triomphateurs de Rome, n'ayant nulle pitié des milliers d'esclaves qui suivent vstre char? Parce que vous vous présentez comme Hélène, devant les vieillards de Troie, avec vos charmes perfides qui courbent les superbes, qui brisent les forts, qui passionnent les indifférents, qui commandent la prière et l'adoration réservées à Dieu.

« Sir Jack, dit Fiorella, dont la voix vibrait dans les coeurs comme l'écho d'une sérénade, 3epuis quand vous promenez-vous sur nos terres le pistolet au poing et la menace à la bouche? Si c'est une galanterie et pour me rappeler les bandits de la Câlabre, il vous manque alors le costume traditionnel, et la mascarade n'est pas complète. »

Le baronnet ne souffla mot, bien qu'on enfonçât Fépigramme dans sa dignité britannique, avec aussi peu de ménagement qu'il enfonçait l'éperon dans les flancs de Miss Nelly 11 n'était pas de force à lutter.

« Faites-moi l'honneur de votre compagnie, » reprit l'Italienne.

Et, d'un geste royal, elle indiqua à sir Jack la place

qu'il devait occuper derrière la voiture. Puis, sans plus s'inquiéter de son silencieux cavalier, la (lère amazone rassembla dans sa nûgoonne main les rênes de r attelage, et poursuivit tranquillement sa route sur la chaussée, traînant à sa suite sir Jack, qui donnait intérieurement la favorite à tous les diables.

Sir John, triomphalement campé sur ses patins, était arrive au but depuis cinq minutes. Quand il vit venir son honorable ami, mené à la remorque par une voiture allemande, quand il vit Miss Nelly au petit trot, — une bête qui n'allait que le galop de course, — il devint stupide d'étonnement, et, comme avait fait sir Jack à la vue de Fiorella, il écarquilla les yeux, gonfla ses joues rougeaudes, ouvrit une bouche énorme...

« Oh ! fit-il en manière de grognement.

— Ah! mon Dieu, qu'est cela? demanda la jeune femme.

— Rien, signora. C'est sir John, mon ami, qui vient de me gagner cent mille livres. »

Elle le regarda comme si elle espérait voir le dépit percer sous ce masque flegmatique ; mais sir Jack fut impassible.

c< Baronnet, vous êtes plus romain que César, s'écria-t-elle. Cent mille livres valent bien une rose. Prenez. »

La fleur fut adroitement cueillie au vol. La fée de Rosemberg s'éloigna, et l'Anglais demeura seul avec une rose rouge de plus, cent mille livres de moins et un amour effréné dans le cœur.

Voilà pourtant à quelle fantaisie de femme se rattache la lamentable histoire de sir Jack, qui, sans cela, eût suivi l'exemple de son noble ami sir John, et s'en fût retourné chasser le renard dans les plaines du comté de Sussex.

("e qu'il arrive quand une femme s'ennuie et qu'un étudiant regarde en l'air.

Quinze jours après cette scène, Fiorella s'ennuyait de la solitude, dans sa petite maison des acacias.

Elle efTeuillait à belles dents la huitième rose rouge ; elle avait mis à la porte, Tun après l'autre, tous les chambellans de son royal seigneur, et sir Jack luimême, qui ne manquait pas tous les Jours de se trouver à la toilette de sa bien-aimée. Il fallait qu'elle s'ennuyât fort, cette pauvre Fiorella, pour congédier jusqu'au baronnet. Celui-ci avait, plus que pas un courtisan, le pouvoir d'exciter son sourire et ses bravos ; elle ne savait plus s'en passer; pour lui elle délaissait ses roses, son grilTon, sa perruche, ses porcelaines. Aussi le cœur de sir Jack se gonflait d'une joie orgueilleuse; il se laissait enlever par son imagination complaisante jusqu'à la hauteur du septième ciel, il se disait du matin au soir : « J'aime, je suis aimé I »

Il est vrai que sir Jack avait une manière de faire

sa cour qui ne permettait guèi-e à un rival de suivre ses traces. Chacune de ses visites valait des monceaux d'or. Il couvrait Fiorella de bijoux et de diamants ; il ne trouvait jamais rien de trop beau, de trop cher, de trop difGcile pour elle. Des obstacles, il n*en connaissait pas quand il fallait satisfaire un caprice de l'Italienne ; sa fortune les aplanissait tous.

Sir Jack aimait avec son cœur et son coffre-fort ; nous allons voir comme il était aimé.

Soudain Fiorella, qui regardait dans la rue, rougit comme une pensionnaire et appela sa femme de chambre ; car elle habitait souvent seule avec Marion cette petite maison, située à l'extrémité de la ville.

a Marion 1 Marion I

— Madame.

— L'as-tu vu?

— Il vient de passer.

— L'as-tu bien regardé ?

— Dam! je l'ai regardé comme vous m'avez appris, d'un coup d'œil en dessous.

— Friponne!

— J'ai fait de mon mieux.

— Et tu le trouves?...

— Vous me demandez cela tous les matins.

— C'est qu'apparemment ta réponse me plaît.

— Ah I et le cavalier aussi.

— Je crois, Dieu me pardonne, que tu raisonnes, ma fille I

— Vous croyez?... Je fais tout ce que je peux pour vous suivre.

5() PKNDU.

— Tu m'as si bien suivie, que je n&sais plus où j'en étais.

— Vous pensiez au beau cavalier.

— Es-tu bien sûre que j'y pensais? ;

— Quand on parle des gens

— Vous vous trompez, petite sotte! Je parle bien souvent de sir Jack, et la Madone m ûsL témoin si j'ai jamais la tcte à lui. .m...

— Mais.. . l'étranger passe tous les.nELatin8; !-

— Eh bien?

— Madame en parle bien avant qu'il se montré, et quand il a tourné l'auberge des Trois^Mugéè...

— On ne le Toitplus, et'tout est'fini. -

— On ne le voit plus, et raadame-en parle encore.

— Marion, tu es curieuse. . un grand péché I .. •

— Ne faut-il pas mettre ses yeux dans sa poche? Par exemple, tout à l'heure j'ai vu...

— Parle donc.

— Qu'il avait des cheveux blonds d'une finesse î . , .

— Et coquettement bouclés...

— Comme les vôtres. J'ai vu qu'il «vait la taille élégante, la main fine, la peau blanche...

— Et le regard expressif!

— Comme le vôtre.

— A la bonne heure! Voilà de la curiosité bien placée.

— Et des yeux bleus, madame.

— Chut ! le prince déteste les yeux bleus.

— Quel dommage ! le prince lui aurait donné un

PKKDU. 5:

brevet d ofiScier dans sa garde» Mais comment veut-elle donc quoa ait le&yeux, Son Altesse?

— Elle a celte couleur en haine. Continue, Marion : tu m'intéresses comme un roman. Est-ce que tu n'as plus rien vu?

— Je ne sais comment vous dire le reste.

— Dis toujours. C'est le reste qui est le plus joli^ je gage.

— Eh bien, ce beau jeune hoinme m'a saluée. . .

— Ah!

— Puis il s est approché de la fenêtre, près de laquelle je faisais de toutes mes forces semblant de travailler; mais je le voyais venir, et sans savoir pourquoi j'ai rougi... lui aussi... nous nous sommes regardes, et...

— Il t'a parlé?

— Non. . . il a poussé un gros soupir.

— Pauvre garçon I Marion?

— Madame.

— Il est malheureux, il a du chagrin, bien sûr... S'il allait se tuer?

— Ah! mon Dieu I vous me faites frémir! Peut-être bien qu'il vous en dit quelque chose...

— Ck)mment?

— Dans ce billet qu'il a laissé glisser sur mes genoux... Oh! sans le vouloir.

— Un billet ! ... Et voilà une heure que tu es là sans m'en parler!

— C'est que la curiosité est un si grand péché, que je ne voulais pas vous le faire commettre.

— Tu me feras mourir avec tes raisonnements. Ce billet... où est-il? donne vite... Allons, vous verrez qu'elle l'aura perdu.

— Le voilà.

— Quel bonheur I

a Achat d'un laurier rose, trois thalers. »

— Suis -je folle I Tenez, madame, cette fois... je ne me trompe pas... il est parfumé au lilas.

— Lilas, — première émotion d'amour. S'il a voulu faire parler les fleurs, c'est délicat. »

Fiorella s'empressa curieusement de lire la timide déclaration de l'inconnu qui saluait tous les matins sa fenêtre et en même temps sa femme de chambre.

« Si votre regard, plus doux qu'un soleil de mai, ne fût tombé sur moi, jamais je n'aurais osé troubler votre solitude. Mais l'indulgence est aussi dans votre âme. . . Vous êtes si belle !

« J'allais étudier à Heidelberg, je passais, j'étais heureux, insouciant... Depuis que je vous ai vue, tous les jours j'ai voulu vous revoir. Je sens que désormais ma vie s'est arrêtée ici.

a Hermanm. »

« Il ne se doute pas qu'il m'aime, dit Fiordla en laissant échapper la lettre. Quelle bonne fortune que cette naïveté d'un premier amour I »

Ces lignes sympathiques imprimèrent la mélancolie au front de la favorite. Elle congédia Marion et fit défendre sa porte à ses flatteurs, beaux diseurs de galan-

teries qui n'allaient pas dans son esprit à. la hauteur de l'obscur étudiant.

Mais l'isolement dans lequel elle voulait renfermer ses pensées d'amour fut bientôt troublé par l'arrivée d'un haut personnage, le maître de céans. Devant lui s'abaissaient naturellement toutes les consignes. Fiorella, quoique avec dépit, subit la visite du royal fâcheux.

Un prince d'opéra-comique.

Le prince Bien-Aimé de Rosemberg était un garçon maigre et fluet, plutôt laid que beau, plutôt niais que spirituel. 11 avait reçu de la naissance le privilège du commandement; mais, grâce à un entourage d'influences décidées, c'était bien le prince le plus mal obéi, le plus esclave, le plus girouette, qui fut sous le soleil nuageux de l'Allemagne. Ce qu'il faisait par les con* seils de l'un, il le défaisait par les insinuations de l'autre. Heureusement qu'il n'avait qu'un ministre et point de parlement; de sorte qu'il avait encore la faculté d'entretenir à ses frais, ou plutôt aux frais de ses vassaux, les caprices coûteux d'une favorite.

Se poser comme le rival de Louis XV, — telle était la seule ambition du prince Bien-Aimé.

Ambition mesquine, traversée de bien des obstacles.

hélas I D'abord il s'éiait décerné le nom de Bien;Aimé, à rinstar du monarque français; il avait chargé son premier et unique ministre de lui découvrir, soit dans le pays, soit par relations diplomialtques, une maîtresse capable de manger sa liste civile ,««t ea mêmetempade transmettre au monde les fastes de la vie galante que Ton menait à Ros^mberg^Non pas qti'il eûUa aiuindre velléité de trancher du héros d*amour, mais par^pure manie d'imitation. 11 appelait sa bicoque Versailles, et ses vingt-cinq gardes champêtres la maison du roi. Il ne suivait pas d'autres modes que celles inventées par madame Dubarry; de temps à autre, il s'imposait l'obligation de traiter splendidement quelques écrivailleurs qu'on décorait de la qualification de philosophes.

Enfin Rosemberg vivait de Paris.

Une seule chose coatrariait viv^nimt^'altess^ iJlemande : c'était l'absence; totâltf d'une BiB»ïtitle^;et Lim^ possibilité de s'en procurer une pour y loger les mécontents, — à moins qu'une moitié: d^B iiaiûtfmts ne consentît à garder l'autre ^oijs les veriîôus, . n- ^ >

Le prince Bien-Âimé entra chez Fiorella, auivi de son favori, sir Jack. Il b traînait derrière lui ea toute occasion; il appelait cela un acte de haute politique visà-vis de l'Angleterre. - . ,

« Madame, dit-il d'une» v^ix flûtée'à Eioreila, voilà sir Jack, notre allié fidèle, qui vous apporte. d» nouveau.

— Votre Altesse sait, dit sir Jack, que ma modestie me réduit au silence.

— Toujours le même. . . palsambleu ! »

PËMDU. 55

Le prince décodiait çà et là ce jufon, qu'il croyait admirablement porté à la cour de France. II continua :

« Imaginez-vous, ma toute belle, que sir Jack est un ¥rai sorcier I Mon ancêtre HercCile XYll l'aurait fait rôtir en place de Grève... pardôJi, en place publiquo. Il me proposait tout à l'heure la gageure la plus extravagante. Mais c'est une folie dont jene sais si je dois amuâër vos oreilles, quoique j'aie abandonné le conseil pourrons en faire part.

— J'attends, se contenta de répondre Fiorella.

— Et moi, ajouta sir Jack, je persiste dans la résolution immédiate de ma gageure.

— Eh bien, fou que vous êtes, je vais vous dénoncer à la plus- jolie des femmes^ palsanibleu 1 Sir Jack prétend vous donner une fête. . .

— Où est la folie?

— Jusque- là, rien de plus sensé, et à tout ce qui peut vous plaire je battrai le premier des mains. Mais cette fête, il veut vous la donner ce soir.

— Elle ne peut venir plus à propos.

— Ce soir dans les jardins du palais, qu'il traosfor-

roera en jardins d'Armide Une fête vénitienne.....

avec des illuminations merveilleuses, des quadrilles de masques, des danses italiennes et des costumes italiens! • /

— Quelle ravissante idée 1

— Certes, je me range à votre avis, comme toujours, mais... '

— Oh I le vilain homme I toujours un mais I » Siv Jack s'avança pour donner des explications.

51 PEKDU.

« L'extravagance de mon projet, prétend Son Altesse, vient de ce que je n'exige pour tant de surprises et de préparatifs que deux heures.

— Quoi! sir Jack, en deux heures vous me transporterez en Italie? dit la favorite en battant des mains.

— Vous y serez ce soir.

— Sans plus de dérangements que pour aller de ma villa aux jardins du palais?

— Vous y serez en dix minutes.

— Et je reverrai Venise?

— Du moins vous reconnaîtrez votre patrie aux costumes, aux chansons, aux danses, aux gondoles.

— 11 y aura des gondoles?

— Et un feu d'artifice.

— Mais où prendrez-vous tant d'acteurs pour jouer votre représentation italienne? Songez que je ne veux pas une Italie allemande.

— Voilà que vous dites mais comme Son Altesse.

— Moi, j'accepte votre pari, et si vous ne le tenez pas dans toutes les conditions du programme...

— Je consens à être pendu.

— Palsambleu ! cria Bien-Aimé en riant aux éclats, l'entendez-vous?

— Vous jouez-vous de moi, sir Jack?

— C'est précisément ce que je lui ai demandé.

— Je suis le plus sérieux du monde.

— C'est précisément ce qu'il m'a répondu.

— Ma foi, le sang-froid de sir Jack me persuade. Prince, tenez la gageure. Quel est votre enjeu?

PENDO. 57

— Oh! presque rien» — ma nignature au bas d'un chiffon de papier.

— Ce n'est pas grand'chose, en efTel, appuya malicieusement Fiorella. Allez donc, vaillant enchanteur. A ce soir mon voyage à Venise. Faites que l'illusion soit complète.

— Sinon, monsieur l'Anglais, vous serez pendu. Je vais de ce pas donner Tordre qu'on tienne à ma dispo* sition un blanc-seing et une potence. »

Quand les visiteurs furent sortis, Fiorella appela sa gentille camériste.

4c Je n'ai pas besoin de t' apprendre, Marion, ce que tu as écouté, sans doute.

— Madame veut dire entendu.

— Tu sais où nous allons ce soir. Il faut qu'il y soit...

— L'inconnu aux yeux bleus?

— Il faut qu'il y soit sous le costume d'un gondolier duLido.

— Justement vous en avez un. Comme cela se trouye I

— Sa devise sera : Discrétion.

— Voilà tout? »

Fiorella congédia Marion, et ajouta intérieurement :

m Je me charge du reste. »

Toute la journée, elle fut heureuse de l'espoir de cette fête, et ne pensa pas le moins du monde à sir Jack, celui qui engageait sa vie pour lui donner cette distraction d'un instant.

58 PENIU.

Où tes Troi8>Ma;^es conspirent pendant qu'Otberi racoate une vieille histoire d'amour. ,

Rosetnberg n'était pas grand : il me&urait à peine quelques lieues de circonférence; mais, en revanche, Rosecdhcrg était im franc buveur ; s'il n'envoyait que trois soldats au contingent de la confédération, il aurait envoyé des légions d'ivrognes au cortège de Bacchus.

Aux TroiS'Mages surtout, Tauberge la mieux ou la plus mal famée, suivant le degré de tempérance qui la fera juger, -^ aux Trois-Mages, on menait une vie de démons. 11 n*y avait bon tour, extravagance, foUe équipée, malice de page^ qui n'eût été méditée, préparée, organisée, dans cette succursale de l'enfer, dans ce tripot maudit, ainsi que l'appelaient les bonnes gens. La vérité est que la société, — toujours la même, — de rhôtellerie était composée des plus fortes têtes, des premières capacités bachiques du pays. On y discutait les problèmes d'amour et de politique avec hardiesse, on médisait du prochain, on chansonnait le prince, on faisait des mots sur la favorite, on étalait tous les vices en faveur à la cour de France. On était athée, querelleur, joueur, bretteur, raisonneur et buveur.

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