‹ Histoires à l'enversChapitre 4 sur 28 · PE«DU · texte numérisé non relu

PE«DU

! Le prince Bien-Aimé appelait ce rendez-vous de compagnie mêlée :Son café Procope .

C'était là, — on s'en souvient, — qu'était descendu notre timide étudiant Hermann, celui-là même qui, en regardant en Tair, avait croisé le regard enflammé de la favorite.

Une grosse horloge en bois marquait sept heures. La nuit s^ avançait. Tous les fidèles étaient réunis dans la grande "salie basse, gravement occupés à fumer la pipe d'Uim ci à vider des hafnaps de bière. La légion intirnaJo était au complet. Une seule place était vide, un seul verre était plein, la place et le verre d'Otbert, le r^î de rassemblée.

La porte s ouvrit, l'hôte salua jusqu'à terre, les propos furent întei*rompus.. .

« C'est Otbert! Longue vie à Otbert! »

Tel fut le cri unanime qui salua le nouveau venu.

C'était un jeune hcimme dé trente ans, qui portait un justaucorps vert, des culottes de peau de daim, des bottes à revers écartâtes, un feutre sans plume, et, quelque temps qu'il fît, un manteau rouge. Sa figure avait quelque chosede sinistre; il portait, conlraireïnent à la raode'de France, la barbe épaisse et les moustaches retroussées. Ses yeux lançaient un feu étrange; iUcmblait toujours fouiller au cœur et chercher la pensée secrète. Quoiqu'il fût jeune encore et d'une rare vigueur, il avait le front ridé et marchait la lôte basse, comme s'il eut eu sur sa vie le poids accablant d'un remords. A l'auberge, on ne l'aimait pas, on le craignait; il repoussait les sympathies; mais, grâce à son

excessive indulgence, à sa verve intarissable, à sa bourse complaisante et à ses bonnes histoires, on lui passait ce qu'il avait de singulier; et, comme il avait autant et plus d'esprit que tous ses compagnons ensemble, il s'était naturellement adjugé parmi eux la première place.

« Vous ignorez donc ce qui se passe, mes maîtres ! s'écria Otbert d'une voix railleuse. Vous voici jasant et médisant comme un cercle de dévotes, quand il s'agit de conspirer et de frapper un grand coup.

— Parlez, dit l'assemblée, curieuse comme une seule femme.

— Comme il est tard et qu'il n'y a pas de temps à perdre pour nous mêler de la partie, je vais vous dire tout de suite la nouvelle; sir Jack, cet Anglais qui paverait Rosemberg d'écuâ, s'il lui en prenait la fantaisie, sir Jack donne ce soir une fête à la favorite.

— Ta nouvelle ne vaut pas une chope de bière, interrompit quelqu'un.

— Les fous se divertissent, les sages boivent, dit un autre.

— Silence ! reprit Otbert en ébranlant la table massive d'un coup de poing. La fête de ce soir sera donnée dans les jardins du palais ; en quelques heures, l'orgueilleux Anglais a parié de tout organiser. Le programme comporte tout ce que vos étroits cerveaux ne peuvent imaginer. En un mot, il veut transporter à Rosemberg Venise la belle, avec ses danses, ses costumes, ses gondoliers et ses mascarades.

— La Fiorella est Vénitienne.

— C'est une flatterie colossale.

— Irez-Tous à la fête maintenant? Parmi tant de surprises qui accueilleront l'arrivée de la favorite, ne lui réservez-Yous pas la vôtre I réveillez donc votre verve endormie, et comme je vous le disais en commençant, inventez quelque bonne manière de vous venger de la maîtresse du prince et de l'aristocrate insulaire.

— Cette apostrophe à la malignité fut suivie d'un grand tumulte. »

Heraoann, qui avait tout entendu, se rapprocha d'Otbert pour en comprendre davantage.

« Monsieur, lui demanda-t-il poliment, quelle est cette femme dont chacun parle avec mépris et que personne ne défend? »

Otbert jeta sur son interlocuteur un de ces regards inquisiteurs qui communiquaient le malaise et faisaient baisser le front.

« Mon jeune ami, répondit-il avec une douceur qu'on n'aurait pas soupçonnée chez ce misanthrope frondeur, cette femme est la maîtresse du prince ; pour tous ceux qui sont ici, ce n'est pas autre chose.

— C'est-à-dire un sujet perpétuel de chansons et d'cpigrammes ; pourtant insulter une femme me semble une lâcheté, quelle que soit cette femme.

— Oui, je raisonnais comme vous quand je ne la connaissais pas, et je ne blâme pas votre généreuse indignation. Mais j'ai appris à mes dépens, mon expérience m'a coûté cher. Ecoutez-moi. On évite quelquefois un péril signalé. »

Les braves habitués des Troi^-Ma^e^ ourdissaient bruyamment leur conspiration contre les plaisirs de la favorite. Nul ne feisait attention à Otbert, qui reprît à demi-voix en s'adressatit à son compagnon :

« Elle se nomme Fiorella. 11 y a dix ans, je l'ai connue à Venise, sa patrie. L'enfer Ta créée si belle, que la voir une seule fois, c'est se condamner à en rêver toute sa vie. Elle avait alors quinze ans. C'était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridionaux développe avec impatience. Dans ses yeox rieurs et d'une grandeur démesurée, Tenfance et la puberté se disputaient ctïcore. Sa taille haute et les .lignes régulières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. Oh eut dit qu'elle devinait les mœurs des femmes musulmanes, car elle aimait, comme elles, à cacher son visage sous les plis de sa mantille iwwre; et, à lavoir se glisser àous les arceaux de Saint-Marc, on l'eût prise pour quelque héroïne de . roman courant à la recherche d'une aventure mystérieuse.

« Fiorella est une pauvre fille du peuple qui a compris de bonne heure tout le parti qu'elle pourrait tirer de sa beauté.

« Jecropis à la naïveté de son cœiir, à Tinnocence de son amour. Mensongtjl l'illusion n*a pas duré longtemps. En quelques mots, vous allez savoir si elle vaut même le mépris dont on l'honore et l'indignation qu'elle soulève autour d'elle.

« A quinze ans, Fiorella fut à moi ; j'en avais vingt. Nous étions deux fous ensemble aussi; notre amour,

notre vie M^Ie la chose du monde la plus extravagante. Nous courûmes toutes les villes de Tltalie où le plaisir était Ajn attrait, et Tltalie, si vous ne Tavez pas vue, vous ne pouvez comprendre avec quelle furie elle se livre à la vie des sena. Elle tue ses enfants par la volupté, elle épuise leur énergie, elle en fait des esclaves. Je vécus dans cette atmosphère énervante je ne sais combien de jours et de nuits; la fièvre des sens' est la mort de Tàme. Qu%nd .je me réveillai, j'avais des rides et j'étais ruiné. . , ,

c< La fortune perdue ne m'inquiétait guère, n'avaisje pas lamour de FioreUa? Quant aux rides de mon front, ses baisers en effaceraient la trace. Ainsi l'fcn raisonne quand on est soi-imâsae* bon, dévoué, généreux. Trop de qualités nous perdeat à vingt ans. J'en fis l'épreuve m^; ma maîtresse. -«^Nous étions à Chiaja, près de Naples; elle me jurait dé toujours m'aimer, elle prenait à témoin et la mer, et. le ciel, et l'admirable solitudc^j de Téternité ^ ses serments. Ivre de joie, je lui dévouvris ma^ pauvareté.

« — povero ! me dit^elle en m'entourant de ses bras, l'amour n'a pas-besoin d'être riclie.

«Trois jours après, ette disparut en me laissant ces mots : <c Mais la richesse n'a pas besoin d'amour. »

« Pendant six ans je l'ai suivie pas à pas, eomme le remords suit le coupable. Je m'attachai à sa vie; partout elle me vit derrière elle iinpiloyable témoin de ses changeantes infidélités. Je n'éclatai pas en repi'oches, je l'accablai par le silence du mépris.

« Un jour, à Gènes, je la rencontre au «oin d'une

rue, un voile sur la tête, sous la livrée de, la misère. Quand je passai, elle ne me reconnut sans doute pas; car elle me dit d'une voix sourde : « J'ai faim ! »

« Vous dire ce que ces seuls mots remuèrent en moi d'émotions et de souvenirs, c'est impossible. J'oubliai tout devant cette dégradation. Je lui fis signe : elle me suivit, bien que ma présence fût pour elle un sujet d'irritation secrète, elle n'en fit rien paraître; au contraire, me voyant revenu à des jours meilleurs, elle poussa la dissimulation et la fourberie jusqu'à me proposer une alliance nouvelle. Heureusement je lus dans cette âme sordide : je ne l'aimais plus, je refusai.

« Depuis, je ne la revis pas.

« Voulez-vous savoir pourquoi?

a C'est que j'ai passé quatre années dans le Carcere de Génes« c'est que l'on m'a jeté dans un cachot sans m'en dire la raison, c'est que je n'ai pu obtenir mon jugement qu'après ce long temps de douleur, d'isolement, d'atroces privations. J'ai su depuis à qui je devais une si injuste détention. C'était au gouverneur autrichien, ou plutôt, c'était à sa maîtresse, à la mienne, à la femme que j'avais arrachée à la misère, à Fiorella. »

Hermann, profondément remué par ce douloureux récit, courba la tête et s'enfonça dans ses réflexions.

— Messieurs, s'écria brusquement Otbert en se tournant vers l'assemblée, votre complot est-il fini?

— Il n'y manque plus qu'un chef.

— Me voilà !

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— Partons alors, aux jardins du palais !

— Un instant ! tous oubliez que je bois chaque soir à la prospérité de la favorite. »

Otbert vida lentement son verre.

Toute la troupe s'éparpilla, et bientôt Taubergedes Trois-Mages fut abandonnée à son chat et à sa servante. «

Quant à Hermann, cette lugubre histoire d'amour vendu Tavait singulièrement attristé. Sans deviner pourquoi, il se sentait troublé ; il lui semblait qu'elle le concernait. Il monta à sa chambre, et trouva le costume de gondolier que Marion avait déposé là à son insu. Sur un billet, cette devise était tracée : Dtscré" lion.

Hermann baisa mille et mille fois ce gracieux message; il comprit que lui aussi on voulait qu'il fût de la fête, mais il ne put parvenir à secouer ses pressentiments : le malheur pesait sur son amour naissant.

Gomment l'amour s'appelle rêve, passion ou caprice, sans être pour cela Famour.

Dans les jardins de Rosemberg, ce n'était qu'un cri d'admiration, un concert d'éloges. L'heureux sir Jack faisait bien des envieux. 11 avait, disait-on, tout à souhait, jusqu'à une nuit chaude, étoilée, magni-

fique, une nuit comme lee climats dû Midi en seraient jaloux. 11 avait réussi au delà de ce que rimagination la plus romanesque pouvait inventer. Chaque arbre était un jet de lumière, les avenues s*étageaient en girandoles et en baluslres de feu ; il avait semé le jour à pleines mains à faire pâlir les étoiles, l'obscurité s'était réfugiée aux cieux et dans les bosquets.

Fiorella et le prince Bien-Aimé ne tarissaient pas de louanges.

(( Allons ! (Ësait Son Altesse, nous ne vous pendrons pas, baronnet.

— J'ai fait mon possible pour cela.

— Sir Jack, is'écriait la favorite, vous êtes un magicien 1 si vous n'êtes pas pendu, vous méritez de brûler.

— D'amour pour une indifférente, murriaura l'Anglais.

- — Comment! vous êtes amoureux?

— A la folie.

— Et ce paradis que vous nous improvisez, l'honneur en revient à une femme?

— Tout entier.

— Est-elle ici, cette reine de votre cœur?

— Hélas I pas pour moi seul.

— Palsambleu! interrompit le candide prince, vous êtes trop bon, mon cher; si votre belle a un mari...

— Un amant, monseigneur.

— Un amant ! et vous hésitez à vous déclarer pour si peu de chose? Tenez, je vous aime ce soir; vous avez mis la majesté de ma naissance à l'aise dans ces splendeurs; vous me rappelez Versailles, — je veux

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dire que vous me le faites deTinei*! Eh bieni je lui donaerai u» rendez-vous de votre part, à cette belle farouche. AccepleaHfous? Ke craignez rien, je suis discret. D'ailleurs, pour vous témoigner le bien que je TOUS veux, je ne vous demande pas son nom.

^ Acceptez, sir Jack^^ dit Fi<)rella en riant. La proposition est au moins originale.

— Puisque vous le voulez, dites-lui qu'à deux heures je l'attendrai dans le berceau d'acacias.

—■ Mais, au milieu de tous ces masques, dites-moi à quel signe je la reconnaîtrai .

— C*est la plus belle»!

— Quelle besogne I

— Son Altesse ira à la recherche, dit Fiorella.

— Et vous aussi, madapoe?

— Peat-^tre. »

Sir Jack était dans le ravissement; il nageait dans les plus charmante espérances, il caressait les plus belles visions. ï/ enchanteresse dont l'image troublait ses rêves, dont la résistance avait irrité son opiniâtreté, ielle se laissait enfin toucher par tant de preuves d'amour, elle avait accepté le rendez-vous en présence du prince trompé. Du moins elle avait dit : Peut-être I Or tout le monde sait que penser de la vertu d'une cruelle qui, au lieu d'un « non, » murmure un « peut-être. »,

I/amour-propre ne s'abaisserait pas jusqu'à un assentiment formel, il répond à peu près et se croit sauvé.

Notre intention n'est pas de décrire les merveilles

m PENDU,

de cette soirée ; nous nous contenterons de citer en passant Taffluence des curieux ; toute la cour admirait l'exacte originalité des costumes, des danses, et même des personnages de la comédie, que, par un caprice de millionnaire, sir Jack avait fait secrètement venir d'Italie. Tout se passa dans le cérémonial le plus pittoresque. Aux concerts, aux virtuoses, aux flots d'harmonie qui inondaient tous les massifs, se joignaient sur les pelouses les quadrilles, les pas de caractères et les farandoles. Sur le canal, la première œuvre de l'Anglais, la scène représentant le Larghetto, le Lido, puis le Rialto de Venise, sur le bord ou dans le lointain des deux rives, la place Saint -Marc^ le Dôme, le palais des Doges, étaient peints en décors. La musique courait sur l'eau, emportée par les gondoles rapides.

« Voir Venise et puis mourir I » s'écriait mélancoliquement un enthousiaste.

Une voix railleuse lui répondit aussitôt :

« Dis plutôt : Voir Venise toute sa vie pour la connaître un jour. La mort n'est bonne qu'à nous débarrasser d'un fardeau, d'une souffrance. Si tu es heureux, souhaite une vie éternelle de bonheur. »

Hermann reconnut le ton incisif d Otbert, son nouvel ami de l'auberge des Trois-Mages, Il l'invita à s'asseoir auprès de lui dans une gondole au pavillon de soie bleue, où une femme masquée Tavait prié de descendre. Cette gondole portait à la proue un fanal rouge et blanc qui devait être un signal de ralliement pour quelqu'un. Confiant et aventureux comme la jeunesse, Hermann avait accepté le roman qui se préparait et où

PENDU. ey

il s'attendait bien à rencontrer un acteur de connaissance pour lui donner la réplique. 11 pensait à l'inconnue de la petite maison, et son cœur battait tout à coup de joie et de crainte. Hermann n'en était pas encore, en fait de maîtresses, au même degré que le présomptueux sir Jack, il ne se croyait pas aimé, précisément parce qu'il s'était mis en tête d'être amoureux.

Otbert s'assit dans la gondole obscure à côté du jeune homme.

a Nous avons changé tous deux de costume, fit-il, — vous avez pris celui de gondolier.

— C'est-à-dire, j'ai trouvé : il m'est tombé du ciel.

— Ah I ah I vous êtes le favori d'un coquette; elle a bien choisi, sauf la barbe blonde et votre allure de poète, vous ressemblez à un enfant de l'Adriatique.

— Pourvu que le déguisement n'aille pas jusqu'à l'âme !

— Vous l'aimez, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien.

— En ce cas, souvenez-vous de mon histoire.

— Mais vous ne m'expliquez pas votre mascarade, Otbert?

— Oh I pure fantaisie de mémoire. Je ne vis plus dans le présent. Chacun de mes actes est un reflet du passé.

— Je devine. Elle vous a aimé sous ce costume...

— Quej'avais à Venise quand je l'ai vue. Puisqu'elle est la reine de cette fête toute vénitienne, j'ai voulu lui faire honneur.

— Otbert, je lis dans vos projets. C'est une ven-

geance que vous méditez; vous voulez lui faire hontcf.

— Oui, je veux lui apparaître comme un remords, je veux me lever devant elle comme autrefois, je veux lui dire : « Tu m'as poussé du pied daiïs la tombe, et « la tombe n'a pas voulu de moi. »

— Ami, vos paroles me font triste et votre passé m'épouvante. Depuis deux hejures | habite un monde nouveau, et ce monde est plein de ténèbres et de perfidies. Ma pensée, qui s'y est égarée un instant, en est revenue chargée d'une sombre amertume. Je crois qu'aimé d'une femme et lâchement trahi comme vous l'avez été, j'aurais agi comme vous. Mais ne craignezvous pas de lui montrer par votre persistance que vous > n'avez pas réussi à l'oublier, à la chasser de votre cœur? En la poursuivant de vos dédains," n^avez-vous pas l'air de lui dire : « Je t'aime encore? » Pourquoi alors lui donner le spectacle continuel de votre lutte et de votre faiblesse? Croyez-moi^ si vous. la méprisiez, vous ne chercheriez pas à la revoir, même pour l'accabler de votre retour inattendu.

— Vous avez posé le doigt sur la plaie et' vous-l'avez fait saigner. Vous m'avez mis face à face avec ma lâcheté, et je souffre horriblement de vos paroles. Tant mieux; je n'osais pas m'avouer la vérké. La conscience a ses terreurs! J'ai passionnément aimé Fiorella : je l'aime encore ou plutôt je la hais d'une haine implacable qui n'aura jamais l'héroïsme de lui pardonner, fût-elle suppliante à mes genoux. Je la hais pour ma jeunesse flétrie, gaspillée, épuisée, jetée au vent des débauches et de l'égoïsme; je la hais pour avoir fait de

sa beauté Thôtellerie de toutes les passions; je la hais, non pas pour m' avoir fait pauvre, mais pour m'avoir laissé vivant sans son amour; je la hais parce qu'elle m'a quitté j elle serait là, dans tout le prestige de sa beauté, se donnant à moi pour toujours... je la repousserais! Il n'est plus d'alliance possible, heureuse, entre dewx créatures comme nous, elle, souillée par l'amour vendu; moi, dévasté par le doute.

— Non I non î mensonge encore, Otbert, ne vient-il pas une heure dans la vie où Tâme se replie sur ellemême? et, quand le malheur Fa longuement visitée, cette âme ne pleure-t-elle pas les vertus qui sont sa patrie, comme les captifs de Cyrus pleuraient la Judée sur les rives de TEuphrate? Alors toutes les malédictions qui lui échappent ne sont-elles pas un regret des beaux jours évanouis? N'est-ce pas la jeunesse que Ton déplore quand on se jette tête baissée dans les colères et les vengeances sans fin? Que vous importerait votre maîtresse si vos vingt ans vous étaient rendus, si la nuit de votre âme se dissipait à ce glorieux soleil! Ce qui fait notre doute, ce qui nous vieillit et nous use, ce qui nous rend frondeurs, méchants, envieux, c'est que nous nous sentons coupables d'avoir dépensé sans profit le trésor divin de nos croyances et de nos forces premières. La véritable maîtresse de la vie, Otbert, c'est la jeunesse. Voilà la Fiorella que vous pleurez, voilà le fantôme après lequel vous courrez inutilement jusqu'à la tombe.

— Qui fait donc votre sagesse? en quoi réside votre force, jeune Salomon?

7S PKNDU.

— Ma sagesse est dans ma foi, ma force dans ma moralité.

— Vous avez la myopie de l'innocence, dit Otbert en riant; quand l'expérience tous aura prêté ses lunettes, nous continuerons l'entretien.

— Raillez; je tous plains. Pour avoir ce courage, il faut, comme les damnés du Dante, avoir laissé Fespérance à la porte de votre cœur. »

Cependant la nuit était charmante, la fête étincelait, les intrigues se nouaient, l'amour embrouillait plus d'un lendemain. Deux femmes élégamment vêtues, quoique l'une eût le costume d'une grande dame, et l'autre celui d'une paysanne de la Brenta, se glissèrent le long du canal. Elles échangèrent des paroles à voix

La dame questionnait vivement.

« Où l'as-tu caché, Marion? disait-elle.

— Sur l'eau.

— Dans ma gondole?

— Oui. Vous le reconnaîtrez au fanal qui est blanc et rouge.

— Bon, tu l'éteindras. I

— J'irai avec madame?

•— Sans doute.

— C'est que...

— Eh bien?..

— Vous dites queje suis curieuse, et, si par mégarde, j'entends...

— Pour te punir, je te rendrai muette. j

— Voici la gondole.

— Et le gondolier est-il seul ?

— Si madame T espère, cela doit être.

— Décidément, Marion, je ferai quelque chose de loi. Fais-lui signe, à ce beau ténébreux. »

La soubrette toussa légèrement.

Hermann s*élança, aperçut Fiorella et comprit au battement précipité de son cœur que c'était elle Tinconnue du balcon.

Un mot, un seul, lui échappa :

« Merci ! »

La favorite, délicieusement émue, lui tendit la main et se démasqua. Le jeune homme allait tomber à genoux devant ce miracle de beauté; mais elle, prudente et toujours avisée, le retint du geste et se dirigea vers la gondole. Au moment d'y mettre le pied, elle recula brusquement en disant à Hermann :

« Mais vous n'étiez pas seul I »

Fatalité ! au premier de ses rendez-vous, il manquait de discrétion, la devise recommandée. 11 avait oublié Olbert. Celui-ci s'était levé au son de cette voix de femme qui avait réveillé sa colère assoupie; c'était comme l'étincelle qui tombe dans le baril de poudre.

Aussitôt deux cris furent échangés par la terreur et par la haine :

«Otbert!

— Fiorella I »

11 y eut un silence frémissant.

Otbeiii recouvra le premier assez de sang-tVoid pour donner passage au torrent de sa colcie.

« Je le retrouve enfin, croalurc inràmo, ilii-jl d'une

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