‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 11 sur 29 · SCÈNE DE LA. FORÊT-NO[F. E PAR D. AUERB/VCH · texte numérisé non relu

SCÈNE DE LA. FORÊT-NO[F. E PAR D. AUERB/VCH

Adieu, chère terre natale, Je vais dans un monde lointain.

Quand viendra mon heure fatale, Je regretterai, mais en vain, De ne pas dormir dans ton sein.

Un matin, le menuisier Wolfgang, de la Fôrel- Noire, s'éveilla avec le souvenir de cette strophe mélancolique. Dans la situation où il se trouvait, elle

semblait faite exprès pour lui. Car il allait quitter sa patrie, il allait s'adjoindre aux pauvres légions de familles allemandes qui émigrent en Amérique, non point parce qu'il était déjà pauvre, mais parce qu'il craignait de le devenir.

C'était un homme de cœur ,Wolfgang, et un homme inteUigent qui avait plus de pensées qu'il n'en disait.

]1 se frotta les yeux en répétant :

Je vais dans un nrionde lointain.

Puis il se leva et regarda les lourdes caisses entassées dans sa chambre. Cette chambre, en ce moment, l'étonnait par ses dimensions , car il n'y restait plus que quelques-uns de ses anciens meubles. Le reste avait été vendu à l'encan, et le jeune menuisier croyait entendre encore les cris des acheteurs qui naguère faisaient là leurs enchères.

Près de lui, sur une couche de paille, reposaient sa femme et ses huit enfants. Le plus jeune, qui avait à peine deux ans, étendait sa petite main sur la bouche de sa mère comme pour y comprimer une plainte, un soupir, et sa figure avait une expression radieuse.

Tous dormaient. Wolfgang se rappela qu'il n'avait eu qu'un sommeil agité et à tout instant interrompu.

Car lorsqu'on emballe son lit, il semble qu'on y enveloppe aussi son corps; l'âme voyage déjà avec ces coffres sur les routes inconnues. Si l'on éprouve celte impression à la veille d'un court trajet, dont on reviendra prochainement, quelle doit être celle que l'on ressent quand on entreprend de traverser les océans, quand on dit à jamais adieu à tout ce que l'on quitte.

Avec son caractère ordinairement ferme et résolu, avec la clairvoyance qu'il appliquait aux affaires de la vie comme à l'exercice de son métier, Wolfgang était ce jour-là subjugué par une émotion qu'il ne pouvait et qu'il ne voulait, à vrai dire, pas réprimer. Déjà il avait perdu ses parents, et son âme s'abandonnait mélancoliquement à la mén^oire de ces chers morts.

Cependant il ne voulait pas rester oisif, et il allait sortir, lorsque sa femme ouvrit les yeux et lui dit doucement : «Wolfgang, voilà donc la dernière nuit que nous avons à passer ici.

— Oui, répondit le menuisier, mais repose encore, tu as aujourd'hui doublement besoin de repos ; n'éveille pas nos enfants, et sois calme. Avec la grâce de Dieu, nous resterons du moins bien réunis. »

A ces mots, il s'avança sur le seuil de sa demeure, puis s'arrêta. Le criaillement de la porte

quand elle roulait sur ses gonds l'avait frappé dès son enfance. Que de fois il l'avait entendu chaque jour, quand ses parents sortaient ou quand il arrivait une visite. Tout à coup, il se rappela le temps où il essayait aussi pour la première fois d'ouvrir celte porte, oià ses doigts d'enfant ne pouvaient faire mouvoir le loquet. Oui, le son des portes de la maison paternelle a un charme particulier. On dirait une clochette mystérieuse dont nul autre que nous n'entend l'harmonie, et qui éveille en notre âme une foule de souvenirs. Et le seuil de cette même demeure ! Que de fois AVolfgang, lorsqu'il s'essayait à marcher, avait tréhuché sur le nœud d'une poutrelle qui n'était pas encore complètement aplanie.

S'il s'était arrêté partout aussi longtemps que sur ce seuil magique, jamais il n'aurait pu achever ses préparatifs de départ. Mais il se hâta de descendre l'escalier, et s'avança dans le village. Tout dormait encore ; seulement les hirondelles voltigeaient sur les toits, les coqs criaient dans les hasses-cours, les oiseaux gazouillaient sur les arbres, et les bestiaux beuglaient dans les étables.

Wolfgang parcourut le village comme un revenant qui revient, sans qu'on le voie, visiter les lieux où

il a vécu. Çà et là, ses regards s'arrêtaient sur une maison qui lui rappelait divers incidents de son existence, des jours de travail et de fatigue, et aussi des heures de joie.

11 poursuivit sa marche et se trouva en pleine campagne au moment où le soleil se levait splendide à l'horizon ; les alouettes s'élevaient en chantant dans les airs et semblaient saluer l'éclat du matin. Sans y songer, Wolfgangse découvrit la tête et s'arrêta émerveillé : ft Que le monde est beau, dit-il, et que de fois l'on oublie son admirable beauté 1 »

Il ne se rendait point compte à lui-même de son émotion, mais son âme était dans le monde et le monde était en lui.

Une alouette sautillait sans peur sous ses yeux, car il est des instants où la nature paraît s'associer au cœur qui la contemple avec piété. L'homrtie alors n'est plus l'ennemi des animaux ; il est leur compagnon ; il jouit avec eux des magnificences de la création.

Cependant le jeune artisan était arrivé à son champ. Que de fois il l'avait labouré, ensemencé et récolté ! Maintenant la moisson de son patrimoine était là devant lui dans toute sa richesse. « Merci, dit-il, merci,

champ de mon père qui m'as donné la nourriture de mon corps! Sois béni, et donne désormais à ceux à qui tu appartiens tes gerbes fécondes! Soyez bénies, soyez à jamais bénies, plaines et collines de mon pays! »

Il prit une parcelle do cette terre et l'enveloppa dans son mouchoir. Il voulait l'emporter comme un souvenir dans une autre région, la semer sur le sol où il allait chercher une autre patrie.

Ensuite il alla s'asseoir près de l'embarcadère du chemin de fer oui il avait longtemps travaillé. Les rumeurs du jour commençaient à se faire entendre autour de lui ; les cloches tintaient VAngeluSj et Wolfgang restait là, aspirant à la fois la couleur, la lumière, les harmonies de cette dernière matinée, sans pouvoir en rassasier son cœur et ses organes. Il se leva enfin , cueillit une branche de tilleul en fleur, l'attacha à son chapeau, puis rentra dans le village. Sans qu'il s'en aperçût, il était resté longtemps dehors, car tous les habitants du village étaient déjà en mouvement. Wolfgang s'arrêtait près de chacun de ceux qu'il rencontrait. Au moment où il allait les quitter, tous ces fils de sa terre natale lui apparaissaient également comme des amis. Mais il s'arrêta

plus longtemps près du tonnelier Matthias qui avait acheté sa vache. 11 passa la main sur le col de la bonne bêle, et lui donna à manger une poignée de trèfle.

En rentrant chez lui , il trouva sa femme et ses en fants revêtus des habits qu'il leur avait fait faire pour le voyage d'Amérique. Les garçons étaient tout fiers de leurs chapeaux gris bordés de rubans verts, et demandaient en grâce qu'on les leur laissât porter tout le jour, car leur mère disait qu'après la messe ils reprendraient leurs vêtements de chaque jour. La fille avait, au contraire, les yeux rougis par les larmes. Wolfgang leur adressa une nouvelle admonestation. Il leur dit que, pendant tout le voyage, ils devraient se montrer dociles, obéissants, et ne pas quitter leur mère. « Celui qui ne se conduira pas bien, ajouta-t-il, on l'attachera au haut d'un mât, et on ne lui donnera rien à manger qu'un morceau de baleine. »

Le père et la mère écoutaient en souriant les contes que les enfants se faisaient à eux-mêmes sur leur séjour en Amérique. L'aîné des garçons disait qu'il voulait apprivoiser un ours et l'atteler à un chariot. Une des filles prétendait avoir une grande volière et che • vaucher sur une autruche. Un autre s'écriait, la larme

à l'œil, que son frère et sa sœur lui enlevaient ainsi tout ce qu'il désirait lui-même.

Le père mit fin à ces naïfs débats. La messe était sonnée. 11 se dirigea vers l'église avec sa famille.

Chemin faisant, les enfants furent appelés par plusieurs de leurs camarades. Mais ils se souvenaient des instructions qu'ils venaient de recevoir, ils ne voulurent pas quitter leur mère, et ils marchèrent deux à deux gravement et un peu fièrement, car ils remarquaient bien que tout le monde les observait. Plus d'un voisin les regardait avec un sentiment de commisération, en songeant au long voyage qu'ils allaient aire. Les enfants ne songeaient qu'à leurs beaux habits.

Lorsque les sons de l'orgue éclatèrent dans l'église, Wolfgang se couvrit le visage avec son chapeau. Jusque-là, personne ne Tavait encore vu pleurer, et les larmes, en ce moment, ruisselèrent sur ses joues. Il avait l'àme remplie de tant de souvenirs si vivaces, qu'il n'eût point été surpris, s'il eût vu apparaître devant lui son père, sa mère et ses autres parents morts depuis longtemps. Bien plus, il lui semblait qu'ils devaient tous être là, et il leva la tcte pour les chercher du regard.

Le curé prit pour texte de son sermon l'omniprésence de Dieu.

« C'est, dit-il en termes touchants, une consolalion de penser qu'il y a ainsi de par delà les mers, des hommes qui ont les mêmes sentiments que nous, qui pensent à nous, comme nous pensons à eux. C'est une image de l'unité de la grande famille humaine. Prions pour ceux qui bientôt disparaîtront à nos regards, mais qui resteront unis à nous dans un même sentiment de foi, sous le regard de Dieu... Rappelonsnous les saintes paroles que l'Eglise adresse à celui qui naît et à celui qui meurt: «Que le Seigneur te bénisse! Que le Seigneur te soit clément ! Que le Seigneur élève sur toi sa face et te donne la paix ! Amen. »

nAmen! )) ajoutèrentlesassistants,etphis d'une voix tremblait, surtout celle de Wolfgang et de sa femme.

Le curé n'avait point prononcé leur nom, il ne les avait point désignés à l'attention de l'auditoire, mais toute la communauté l'avait compris. Elle avait prié pour eux, et leur cœur était profondément ému de cette pieuse sympathie.

En sortant de l'église, le menuisier renvoya ses enfants au logis et se dirigea avec sa femme vers le presbytère.

« Ah ! dit la jeune femme, il me semble que nous voilà comme an jour où nous nous rendions ainsi ensemble chez le curé pour le prier de nous marier. »

Wolfgang lui fit un signe de tête silencieux.

Quand il fut près du prêtre, il lui dit qu'il n'avait pas voulu partir sans entrer encore dans la vénérable maison où il avait reçu ses premiers enseignements.

11 ajouta qu'il n'oublierait jamais Témotion qu'il venait d'éprouver à l'église, et le pria de l'excuser s'il n'assistait pas aux vêpres, car il avait encore plusieurs choses à mettre en ordre.

Le prêtre lui donna un extrait du registre de la paroisse, l'acte de naissance de ses enfants, et comme Wolfgang tirait sa bourse : « Non, non, mon ami, dit le digne pasteur, gardez ce que vous voulez m'oflrir, pour le premier de nos compatriotes que vous trouverez loin d'ici dans la gêne.

— Permettez-moi donc de vous serrer la main, dit Wolfgang, et que Dieu vous récompense de tout le bien que vous m'avez fait ! Quand la croix qui est sur la tombe de mes parents ne vous paraîtra plus assez solide, soyez assez bon pour me le faire savoir, je payerai ce qu'il faudra pour la réparer, et dès que je

serai bien établi, comme je l'espère, je décorerai celte tombe d'une croix en fer. »

La jeune femme tendit aussi la main au pasteur, mais elle pleurait et ne pouvait prononcer un mot. Le brave curé les reconduisit jusque sur sa porte.

« C'est quand on quitte ses amis, dit la femme on s' éloignant, que l'on voit comme ils sont bons.

— Assez, assez, mon enfant, lui répondit son mari. Essuie tes larmes. Tout est fini. Nous sommes prêts à partir. Allons à la maison. J'ai faim, et nos petits nous attendent.

— La maison, murmura la pauvre mère en sanglotant. Hélas ! nous n^avons plus de maison ! »

Ce jour-là, Wolfgang mit sur la table une bouteille de vin, ce qui était pour lui un luxe extraordinaire, et il présenta son verre tour à tour à chacun de ses enfants.

Leur gaieté lui faisait du bien. Dans l'après-midi, il reçut la visite de ses voisins, de ses amis, et aussi des gens qui avaient acheté ses différents meubles et qui venaient les chercher.

Sa brave femme ne voulut pas leur remettre la vaisselle avant de l'avoir soigneusement netlovée, et

elle pleurait de nouveau en prenant l'un après l'autre tous les ustensiles de son cher foyer.

« Allons, allons, dit Wolfgang, je te procurerai toute une nouvelle batterie de cuisine, j'aurai tant de vaches, que tu ne sauras comment les traire, et tu auras une beurrière plus large que la femme du percepteur, quand elle porte ses six jupons et sa robe empesée. »

La jeune femme sourit, et elle aurait voulu partir tout de suite, car les dernières heures d'attente étaient des heures si tristes !

Les enfants furent conduits aux wagons. Wolfgang sortit avec quelques-uns de ses camarades, et s'en alla près de la fontaine où les hommes du village étaient assis, fumant leur pipe en silence. Pour la première fois, il fut frappé de ce silence habituel, et il se dit : « Quand tu seras seul, bien loin, rappelletoi qu'ici tu n'avais pas de grands entretiens! »

« Allons boire un verre de bière, » s'écria soudain un des paysans. A ces mots tous se levèrent et s'en allèrent au cabaret, conduisant avec eux le menuisier.

Ils étaient là depuis quelques instants, lorsqu'ils apprirent que la vieille Marguerite venait de recevoir

une lettre de son fils, parti depuis un an pour l'Amérique. A cette nouvelle ils sortirent pour se rendre près de la pauvre veuve.

Elle était arrivée devant sa porte, tenant à la main une grosse enveloppe scellée de cinq cachets : « Ah ' voilà Wolfgang, s'écria-t-elle, c'est lui qui Ht couramment l'écriture. Tenez , AVolgang, lisez cette lettre. »

C'était la lettre d'un honnête et naïf garçon qui racontait minutieusement à sa mère tous les détails de son voyage à Brème, de son embarquement, de sa traversée et enfin de son installation dans le Wisconsin. « Je suis bien, dit-il en finissant, je travaille, je gagne un bon salaire; je vous envoie une pièce d'or, et je vous en enverrai d'autres pour que vous veniez me rejoindre. Voyez-vous; on me l'a dit, et c'est vrai : l'Allemagne est le pays de nos pères, et l'Amérique est le pays de nos enfants. Il faut que vous veniez dans le pays de vos enfants. » Puis il ajoutait : « Si le menuisier Wolfgang se décide, comme il en avait le projet, à partir pour l'Amérique, dites-lui de venir me rejoindre, et, si je sais par quel bâtiment il arrive, j'irai le chercher à bord de son navire. Il y a de la besogne ici pour les bons ouvriers, et il en aura tant qu'il voudra. »

La veuve écoula cette longue lecture en pleurant. Quanta Wolfgang, il en était doucement ému ; il lui semblait que cette lettre du fils de la veuve était comme le signe d'une main amicale qui de loin s'étendait vers lui. Elle lui donnait le jour même de son départ un heureux augure ; elle affermissait sa résolution, et il avait besoin d'être résolu, car, lorsqu'il entra dans sa demeure, il vit sa femme qui de nouveau se lamentait, puis ses enfants en révolte, parce que leur mère voulait les faire coucher immédiatement pour qu'ils se levassent de bonne heure.

Wolfgang, ayant apaisé celte petite rébellion, consola de son mieux sa femme, ôta ses habits des dimanches, les plongea dans un coffre, et sortit avec ses habits de chaque jour. Il avait encore une visite à faire. 11 allait au cimetière.

Les gens du peuple disent que l'on perd la mémoire si l'on lit un trop grand nombre d'inscriptions tumulaires. 11 y a dans celle idée superstitieuse un sens réel. On perd en effet la pensée du présent, la mémoire des choses habituelles de la vie, quand on s'abandonne à l'image du passé, en souvenir de ceux qui sont morts.

Wolfgang errait mélancoliquement à travers le ci-

LE DÉPART DE L'EMIGllA^•T. 15

metière, regardant l'une après l'autre la tombe, la croix de ceux qu'il avait perdus. La cloche tinta Y Angélus du soir. Il se découvrit la tôte, joignit les mains, pria.

En retournant vers sa maison, il se rappelait ces paroles du tils de Marguerite : « L'Allemagne est le pays de nos pères ; l'Amérique est le pays de nos enfants. » « Oui, se dit-il, ceux qui ont grandi en Allemagne trouveront difficilement le bonheur en Amérique, car ils ne peuvent s'arracher à leur sol natal sans un déchirement de cœur dont ils souffriront toujours. Mais les enfants se font là-bas sans peine une patrie. Adieu donc, terre de nos pères-, sois-nous propice, terre de nos enfants !

Dans la nuit arriva le chariot des gens d'un village voisin qui devaient partir avec AYolfgang et qui venaient le chercher. Ses amis l'aidèrent à charger son bagage. Ses enfants furent réveillés et se rendormirent quand on les eut placés dans la voiture. Sa femme allait et venait, cherchant à esquiver les «adieux. Lorsque tout fut fini, le menuisier s'élança encore vers l'escalier de sa maison, ouvrit la porte de sa chambre et s'arrêta pour entendre encore le son de cette porte. « C'est la dernière fois, » dit-il. Et il

redescendit à pas lents, la tête baissée, avec une religieuse émotion. Il rejoignit sa femme et ses amis, qui marchaient à pied derrière la voiture. En ce moment, le crieur de nuit chantait son chant traditionnel :

L'horloge vient de sonner deux heures.

Que Dieu protège nos demeures !

Aux rayons de l'aube, quand il était déjà loin de son village, Wolfgang vit une couronne de fleurs placée sur un de ses coffres. Ses anciens camarades l'avaient mise là sans qu'il s'en aperçût. Il la montra à ses enfants et leur dit qu'il voulait qu'elle fût déposée sur sa tombe quand il mourrait sur la terre étrangère.

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