‹ Histoires allemandes et scandinavesChapitre 12 sur 29 · PAR RAU · texte numérisé non relu

PAR RAU

En 1841, toute la population d'une petite principauté d'Allemagne célébrait l'avènement au trône d'un jeune souverain qui semblait promettre à ses sujets un heureux règne.

Nulle commotion révolutionnaire n'avait encore ébranlé le gouvernement patriarcal de ses Etats ; nul parti constitutionnel ne restreignait l'extension

de son pouvoir. Le duc Charles succédait de plein droit à son père. Il avait une physionomie agréable, l'espril droit , le cœur bon. Il voulait se montrer ferme et juste; mais, malgré ses excellenles intentions, il se laissait tromper par la flatterie, et n'avait pas encore acquis la force de résister à l'emportement d'une passion.

A son avènement au pouvoir on lui sut gré de conserver dans leur emploi les conseillers de son père, entre autres un homme qui était depuis trente ans dans le pays et y jouissait d'une grande considération, le comte Wernig, colonel de ses gardes.

Quelques jours après, le bruit se répandit dans la capitale du duché qu'il allait prendre pour secrétaire intime le fils de ce colonel, Henri Wernig, et, malgré les convoitises que ce poste de confiance devait nécessairement susciter, on s'accordait en général à reconnaître la justesse dun tel choix.

Henri était un jeune homme d'une intelligence élevée et d'un noble caractère. Les fonctionnaires d'un autre âge l'accusaient seulement de montrer trop tic penchant pour des idées libérales quils ne pouvaient comprendre, ou qu'ils ne voulaient pas admettre. Les femmes, qui remarquaient son élégant

maintien et sa belle figure , l'accusaient de froideur et d'indifférence. Mais il ne se montrait si indifférent dans les réunions aristocraliques de la cité ducale , que parce qu'il avait mis son cœur ailleurs.

Il aimait mystérieusement, il aimait d'un amour pur et loyal, une pauvre orpheline de la petite bourgeoisie. Il avait pris l'énergique résolution de l'épouser. Mais, pour réaliser ses vœux , il fallait qu'il les dissimulât à ses parents, dont un tel projet aurait révolté l'orgueil nobiliaire ; qu'il essayât de surmonter peu à peu leurs préjugés : et qu'enfin il obtînt un emploi qui, au besoin, assurerait son indépendance.

Si humble que fût sa situation, Othilie méritait cet amour généreux : non-seulement par sa pure et suave beauté , mais par une sorte de distinction innée , par les plus charmantes qualités de cœur et d'esprit.

Sa raison ne lui avait pas permis de s'abuser sur la distance qui la séparait du jeune comte, de l'héritier d'un grand nom et d'une grande fortune. Mais elle aimait comme elle était aimée. Elle avait foi dans les promesses de celui qui, dès le moment où elle l'avait connu, n'avait cessé de lui parler le lan-

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gage le plus pur. Elle avait foi en la bonté de Dieu qui protège les âmes fidèles, et chaque jour elle attendait avec une chaste dévotion, elle voyait arriver avec bonheur son cher Henri dans la petite maison obscure où elle demeurait seule avec une vieille tante, sotte et revêche, qu'on appelait madame Weiss.

De cette chétive demeure isolée , à l'une des extrémités de la ville, les deux amants se faisaient un paradis. Ils y épanchaient dans un doux abandon leurs âmes virginales ; ils y nouaient le tissu de leurs rêves ; ils y construisaient rédifice magique de leur avenir. Ils cajolaient comme des enfants l'humeur inquiète de la tante qui, d'abord, avait été flattée des assiduités du beau et riche gentilhomme près de sa nièce, mais qui, depuis quelque temps, le regardait d'un air sournois comme si elle lui cachait une hostile pensée.

Par malheur un autre personnage entra dans ce petit cercle mystérieux , un personnage dont la rude et méchante physionomie n'était qu'un trop véridique indice d'une existence fatale et d'un abominable caractère.

C'était un homme de quarante-huit ans, nommé Philippe Weiss , qui, après avoir vécu au loin d'une

y\e dont personne ne connaissait les aventures, était entré dans le régiment du colonel Wernig avec le grade de sous-officier.

Proche parent de la tante d'Othilie, il venait souvent la voir ; et la vieille fille, subjuguée par ses airs soldatesques, séduite par ses fanfaronnades, l'accueillait avec une faveur marquée ; tandis que la jeune et timide orpheline éprouvait à son aspect une sorte de terreur qu'elle essayait en vain de réprimer.

Un jour, Philippe entra au moment où Othilie était assise près de la fenêtre de sa chambre, voilée par les rameaux d'un cep de vigne. Elle travaillait à un ouvrage de broderie, à côté d'une cage d'osier dans laquelle sautillait gaiement un serin qu'elle avait élevé.

Philippe s'assit en faisant résonner son sabre sur le plancher, et en tordant ses moustaches. La tante se hâta de lui offrir une tasse de café. Othilie regardait son serin.

« Vous êtes bien fière, s'écria d'un ton impertinent le vieux soldat, après un instant de silence. Je suis pourtant votre parent. »

La jeune fille ne répondit rien.

c< 3Jille bombes ! reprit Pbilippe , il me semble que vous me dédaignez, parce que je ne suis qu'un simple sous-officier, parce que je n'appartiens pas à la noblesse ?

— Et moi, donc ! est-ce que j'appartiens à la noblesse ?

— Non, ma belle , pas encore ; mais cela viendra. »

Il se tut un moment ; puis reprit avec une diabolique expression':

« C'est pourtant une cbose singulière que le penchant de votre famille pour les gens qui portent le nom de Wernig. Votre mère se laissa toucher le cœur par un capitaine AYernig, et voilà qu'à votre tour vous aimez encore un Wernig. Mais prenez garde qu'il ne vous arrive ce qui est arrivé à votre mère. Le noble capitaine l'a parlaitement abandonnée. Elle quitta Dresde où elle courait risque de mourir de faim, et fut fort heureuse de trouver ici un brave artisan qui voulut bien l'épouser. »

A ces paroles qui outrageaient la mémoire de sa mère, les joues d'Othilie se couvrirent d'un rapide incarnat, et une laimc s'échappa de ses yeux.

« Monsieur Wciss, reprit-elle avec dignité, si vous

voulez savoir pourquoi il m'est pénible de vous voir, je vais vous le dire : c'est parce que vous êtes méchant ; si méchant, que non-seulement vous ne craignez pas, mais que vous vous réjouissez de profaner les sentiments qui me sont les plus chers. Un homme infidèle a fait pleurer, a fait souffrir et languir ma pauvre mère, que le ciel lui pardonne ! Si ma mère a eu dans sa jeunesse le malheur de se laisser tromper, elle a expié sa faute par de longues années de repentir, par toute une vie exemplaire. S'il y a eu quelque jour une tache sur son nom, elle a assez lavé cette tache dans ses larmes ; et le souvenir de ses vertus me sera à jamais sacré. Mais il ne vous suffit pas d'offenser la mémoire d'une femme qui, si elle n'a pu vous faire aucun bien, ne vous a du moins fait de sa vie aucun mal, il faut que votre fiel tombe encore à tout instant sur la famille du comte Wcrnig, qui est votre chef et votre bienfaiteur.

— Mon bienfaiteur ! s'écria Philippe avec un rire ironique ; pourriez-vous me dire quelles faveurs il m'a jusqu'à présent accordées ?

— Oui, c'est vrai, ajouta la tante d'un ton doucereux. Je respecte beaucoup M. le colonel. Toul le monde reconnaît que c'est un brave homme. Mais

= il néglige notre Philippe, qui, certainement, devrait être depuis longtemps capitaine.

— Il y a trente ans, s'écria le sous-officier en relevant la tête avec une arrogance de matamore, trente ans queje suis au service.

— C'est possible , répondit Othilic. Mais il n'y a qu'un an que vous êtes ici, et, en si peu de temps, il me semble qu'on ne pouvait faire mieux pour vous.

— Cela viendra, s'écria vivement la tante. Quelle joie ce sera pour moi d'avoir un cousin capitaine, et de me promener le dimanche à son bras avec un chapeau neuf. »

Philippe fronça le sourcil et garda un sombre silence. Une sinistre pensée se reflétait dans l'expression de sa physionomie. « Oui, se disait-il, j'ai assez ^ observé, étudié et scruté. Je suis sûr à présent que je ne me trompe pas. J'ai assez attendu, il faut maintenant agir. »

« Vous faites de bons vœux pour moi , ma chère cousine, s'écria-t-il tout à coup en se tournant vers madame Weiss. Eh bien, je puis vous affirmer qu'ils se réaliseront. Le comte Wernig n'a pas encore été mon bienfaiteur, quoi qu'en diseOthilie; mais, avant

que vingt-quatre heures se soient écoulées, il m'aura accordé ses bonnes grâces, je vous en réponds.

— S'il est en son pouvoir de vous rendre service, dit la jeune fille, je suis sûre qu'il le fera.

— N'est-il pas colonel? répliqua Philippe. N'est-il pas l'ami du prince ? N*a-t-il pas une très-grande influence? Qui pourrait l'empêcher d'aider à mon avancement ?

— Son devoir, peut-être, repartit Othilie. Son devoir qui ne lui permet pas de vous donner la préférence sur des officiers plus anciens que vous.

— En vérité! Eh bien, nous en essayerons.

— Nous ! que voulez-vous dire par là? demanda Othilie avec inquiétude.

— Eh ! c'est bien simple, répliqua Phihppe en riant et en allongeant du bout des doigts sa moustache. Ma jolie cousine n^est-elle pas la bien-aimée du jeune comte, et voudrait-elle se refuser à protéger un vieux soldat qui est son parent ? »

L'orpheline rougit de nouveau. Mais elle réprima rnpidement son émotion, et, d'une voix calme et ferme, dit à l'impudent sous-officier :

« Je vous prie instamment, et une fois pour toutes, d'être plus réservé dans votre langage. J'aimeM. Henri,

et il m'aime. Mais son affection est aussi pure que la mienne, et, malgré la distance qui nous sépare... Vous riez?

— Oui, répondit Philippe , je pense à ces jeux bizarres du sort qui, tour à tour, élève les uns et abaisse les autres.

— Ah I s'écria Othilie, tous m'êtes odieux , et je ne vous adresserais pas une parole déplus, si, pour mon honneur, je ne devais vous dire que demain ou après M. Henri Wernig me proclamera ouvertement sa fiancée.

— Vous croyez, ma belle cousine? Et bien, moi, je suis encore plus sûr de mon succès que vous du vôtre. Je n'ai qu'un mot à prononcer, et la route des honneurs m'est ouverte; et, dès demain, je serai lieutenant. »

Olhihe, qui n'avait plus la force de continuer cet entretien, allait se retirer quand sa tante, qui s'était approchée de la fenêtre, s'écria :

« Voici le jeune comte.

— Je ne veux pas vous déranger, dit Philippe en bouclant son ceinturon.

— Vous pouvez rester, répliqua froidement Othilie.

— Non, non, je m'en vais. Tandis que le fils sera

près de vous, moi, j'irai trouver le père. Nous verrons qui, de vous ou de moi, arrivera plutôt à son but.

— Dieu soit loué ! murmura la jeune fille en le voyant s'éloigner ; je respire.

— Que tu es singulière, dit madame Weiss. Pourquoi donc cette aversion envers noire parent ?

— Écoutez, ma tante, dit Othilie en serrant violemment la main de la vieille femme, ce n'est pas un brave homme. Mais ne pensons plus à lui. Voici mon noble Henri.

— Devinez, dit le jeune comte en s'avançant avec un affectueux sourire ; devinez, ma chère Othilie pourquoi je viens vous voir de si bonne heure.

— Cela ne me sera pas difficile, répondit gaiement la jeune fille. Est-ce que mon cœur ne vit pas constamment avec le vôtre? Est-ce qu'à mon réveil ma première pensée ne se dirige pas vers vous... Oui, je dois Tavouer, je pense d'abord à vous, ensuite à Dieu et à ma mère. Puis tout le jour, pendant que je travaille, mon âme est occupée de vous, et je suis sûre que la vôtre m'est également fidèle. Ce qui vous amène aujourd'hui plus tôt que de coutume, je vais vous le dire : c'est que vous avez formé quelque

grand projet, et qu'avant de le mettre à exécution vous avez voulu venir vous retremper dans un de nos bons entretiens.

— Ah ! la charmante sorcière! s'écria Henri. Oui, c'est vrai ; vous avez deviné. Je suis sur le point d'accomplir un grand acte. Le prince a à peu près promis à mon père de me prendre pour son secrétaire. Avant de m'inveslir de ces fonctions, il veut avoir un entretien particulier avec moi et sonder mes principes. Vous savez quel prix j'attache à cet emploi qui, bientôt sans doute, me permettrait de vous épouser. Mais vous savez aussi que j'ai des idées qui peuvent paraître hardies à un jeune prince sans cesse flatté par ses courtisans. Ces idées, pourtant, ce ne sont pas des chimères. Je les ai longtemps et sévèrement méditées. Elles se sont incarnées en moi. Elles tiennent à ma conscience comme le sentiment de l'honneur. Et, maintenant, voyez dans quelle alternative je me trouve placé : si je les dissimule, je trahis les intérêts de mon pays; si je les confesse, je m'expose à perdre la faveur du duc, et, par là, l'espoir de notre prochaine union. Qu'en pensez-vous?

— Je ne puis pas, répondit la jeune fille, désirer que nous achetions notre bonheur par un acte dont

L'EXPIÂTIOÎN'. «i(»

VOUS pourriez un jour vous repentir. Non, non, l'homme appartient avant tout à son pays, et, quand il a dignement rempli sa tâche, l'amour de la femme doit l'en récompenser.

— Merci! s'écria Henri avec enthousiasme. Je ne devais pas douter un instant de la générosité de vos sentiments ; mais ce n'est pas tout... Il y a une autre idée qui m'agite, un autre projet que je dois réaliser. Je veux aujourd'hui même déclarer à mes parents la promesse que je vous ai faite, et les prier de consentir à notre mariage.

— Ah! murmura Othilie. » Et elle pâlit; car elle savait à quel orgueil Henri allait s'adresser, et elle tremblait qu'il ne pût le fléchir.

« Rassurez-vous, mon amie, dit le jeune comte. Mon père est un homme de cœur. Dans le cours de sa carrière il s'est toujours distingué par sa droiture. Tous ceux qui le connaissent s'accordent à louer son esprit d'équité. Comment pourait-il se montrer tout à coup injuste? et envers qui? envers son fils unique! Non, c'est impossible !

— Votre raisonnement me paraît très-sensé, répliqua Othilie, et je voudrais espérer. Mais je n'ose m'abandonner à l'espoir, et, de plus, j'ai peur que

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VOS parents n'attribuent à un indigne sentiment d'intérêt et de vanité mon amour pour vous.

— Ne craignez rien ; et fiez-vous à ma résolution. Oh, Dieu ! Il y a si longtemps que nous nous aimons! C'est à peine si je me rappelle quand notre affection a commencé.

— Oublieux! dit Othilie en riant et en faisant du doigt un petit geste de menace; c'était le jour de la fête du prince.

— Oui, ajouta madame Weiss qui se tenait assise à l'écart, tricotant des mitaines en écoutant les amoureux. Oui, à cette époque, Olhilie n'était encore qu'une enfant; car il y a de cela cinq ans.

— Cinq ans ! s'écria Henri. Est-il possible! Comme ce temps a passé.

— C'est l'effet de ma magie, repartit la jeune CiWc. Vous ne savez pas, peut-être, que j'ai un pouvoir magique?

— Je le sais ; vous l'exercez chaque jour sur moi.

— Et sur d'autres.

— Comment donc?

— Demandez à ma tante. Chaque soir, dans les premières ombres de la nuit, un inconnu s'approche

de cette maison, s'arrête sous la fenêtre, et soupire... d'une façon lamentable.

— EtOthilie?...

— Votre Othilie est privée du plaisir qu'elle éprouvait autrefois à passer la soirée assise rêveuse à sa fenêtre.

— C'est dommage. Mais il faut espérer que votre mystérieux galant, lassé de ne pas vous voir, finira par ne plus revenir... Et moi, maintenant, il faut que je vous quitte. Voilà l'heure où je dois me rendre chez le prince. Puis ensuite je vais révéler à mes parents mon amour pour vous. Adieu, ayez bon espoir.

— Adieu, répéta la jeune fille d'une voix caressante en serrant dans ses petites mains la main de son ami. Dieu est bon. Il nous soutiendra. »

Henri s'éloigna, non sans tourner plusieurs fois la tête pour revoir encore sa bien aimée, qui restait penchée à sa fenêtre, et chaque fois qu'il se retournait lui envoyait un tendre salut.

Pendant ce temps, la vieille tante ouvrait son armoire, en tirait son châle neuf, son chapeau des dimanches, et, tout en trottinant de côté et d'autre, causait avec elle-même, selon son habitude.

« Tout cela est bel et bon, se disait-elle. Mais la jeunesse est imprévoyante. La jeunesse ne sait rien. Elle ferait toutes sortes de folies si, nous autres vieilles gens, nous ne lui venions en aide. Voici la lettre de notre inconnu. Il m'invite à me trouver ce matin dans le jardin du château, près du temple d'Apollon. J'y vais. Rien ne me prouve que le jeune comte obtienne le consentement de son père, et, si ce parti-là nous manque, grâce à moi, nous en aurons un autre. Bonjour, Otliilie, reprit-elle à haute voix. Je sors pour un instant. Ah! tu es heureuse d'avoir une tante telle que moi! »

La comtesse Lucy Wernig est assise dans sa chambre avec ses deux filles déjà grandes, et assez gracieuses et assez belles pour justifier les rêves ambitieux que leur mère a déjà faits pour elle.

Fille d'un noble de vieille date, qui occupa dans le conseil du prince le poste éminent de premier ministre, alliée aux principales maisons du pays, et mariée à un homme qui lui fut présenté comme le dernier descendant d'une des grandes familles d'un

autre duché, la comtesse avait conservé des principes aristocratiques d'une nature, il faut le dire, peu ordinaire. Elle ne niait pas que les bourgeois et les plébéiens ne fussent, comme les gentilshommes, des créatures de Dieu; mais il était évident pour elle que ces sortes de gens n'avaient été mis au monde que pour le service des nobles. En regardant ses deux filles, elle se réjouissait de voir leur taille élégante et leur frais visage, mais surtout elle s'enorgueillissait de penser qu'elles appartenaient, par leur naissance, à la caste privilégiée, et qu'elles ajouteraient, parleur mariage, un nouveau rameau au glorieux arbre généalogique de sa famille, qui déjà remontait si haut.

Tandis qu'elle se livrait en silence à ces heureuses réflexions, son mari entra en grand uniforme. Il venait d'assister à la parade, et il avait le front soucieux, car de nouveau son regard venait de rencontrer le regard scrutateur, le regard obstiné de Philippe et, quelque effort qu'il fît pour réprimer son émotion, la lueur froide et tenace de ce regard pénétrait jusqu'au fond de son âme comme un éclair sinistre.

« C'est singulier, se disait-il en retournant à pied, la tête baissée, vers sa riche maison. Comment cet

homme esl-il entré dans mon régiment ! Pourquoi l'ai-je admis? Pourquoi ne l'ai-jc pas encore fait arrêter ot conduire hors de frontière comme un vagabond. 11 m'épouvante et me subjugue. Il porte un nom qui m'est totalement étranger et il a une figure que je connais. Il soulève en moi un orage de sombres pensées et paralyse ma volonté. Je voudrais le voir disparaître, et je n'ose formuler un arrêt contre lui. Est-ce la justice inflexible de Dieu qui le ramène sur mon chemin? Est-ce le démon qui m'abuse par une fatale ressemblance?

Telles étaient les réflexions qui torturaient l'esprit du pui-snnt comte Wernig. Cependant, lorsqu'il se retrouva dans sa riante demeure, près de sa femme qui lui tendait une main affectueuse et de ses fdles qui venaient l'une après l'autre l'embrasser, son agitation s'apaisa, sa pensée se rasséréna, comme par l'effet d'une atmosphère bienfaisante qui succède à la pesanteur d'un temps orageux.

« Vous venez de la parade, lui dit Lucy. Le duc TOUS a-t-il parlé?

— Oui, et très-gracieusement. C'est en vérité un excellent piiiice, très-affable envers tout le monde, et d'une bienveillance particulière envers moi.

— N'avez-vous pas mérité cette bienveillance? Depuis que je vous connais, je vous ai toujours vu appliqué avec tant de zèle à vos devoirs.

— Ah ! répliqua le comte avec une expression de tristesse, quel homme peut se vanter d'avoir toujours été ce qu'il devrait être?

— Vous êtes trop sévère envers vous-même. Si nous nous repentons des fautes que nous avons commises, pourquoi ne nous applaudirions-nous pas des bonnes choses que nous avons faites ?

— Laissons cela, dit le comte. C'est Dieu qui tient la balance de la justice. Venez, mes enfants, vous asseoir près de moi. Quand je vous vois là à mes côtés, si riantes et si bonnes, je me sens heureux. Oui, la Providence nous a comblés de ses dons : un père premier ministre, deux filles qui feront le bonheur de deux hommes d'élite, un fils qui sera bientôt élevé à un poste important.

— Il n'y est pas encore, objecta Lucy, et, s*il faut l'avouer, je crains même...

— Quoi donc? Henri est un garçon d'une instruction solide, d'un esprit distingué. Peut-être pourraiton lui reprocher quelques idées hardies; mais c*est la sève de la jeunesse, c'est le mouvement impétueux

de l'oiseau dans son premier essor. Les années amortiront peu à peu cet élan irréfléchi, et l'expérience tempérera la vivacité de son imagination.

— Que Dieu vous écoute! murmura la comtesse en secouant la tète d'un air de doute. Mais le voici. »

Henri entra avec un air soucieux que son père remarqua au premier abord.

« Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il. Te serait-il arrivé quelque désagrément?

— Je suis contrarié, répondit Henri, de ne savoir encore à quoi m'en tenir sur les projets du prince à mon égard. Après la parade, je l'ai vu entrer dans le jardin du château et se diriger vers le temple d'Apollon. J'ai voulu le suivre. 3ïais son chambellan m'a arrêté en me disant que le duc voulait être seul.

— Tu le verras demain. Tu auras la place que tu désires, et ce sera une grande joie de plus pour moi. Fortune, pouvoir, dignités, tout nous appartient. Pour mettre le comble à mon bonheur, Henri, il ne me manque plus qu'une chose, c'est de te voir marié.

— En vérité ! s'écria Henri avec un transport de joie.

— Oui, reprit la comtesse, nous sommes cons-

tamment occupés de toi, et nous voulons te préparer un heureux avenir.

— Ah ! murmura le jeune homme avec un sinistre pressentiment.

— Tu ne sais pas encore ce que nous avons fait, poursuivit la comtesse, mais il est temps de te le dire. Nous t'avons trouvé une fiancée. »

Henri tressaillit.

Sa mère, sans remarquer cette émotion, contmua : « Une belle et aimable fiancée, riche et appartenant à l'une des premières familles du pays. »

A ces mots, elle s'arrêta pour jouir de l'éclatant effet qu'elle attendait de cette révélation et fut trèsdéconcertée de voir la tristesse avec laquelle son fils la regardait.

« Ma mère, lui dit-il, avant de faire votre choix, vous ne vous êtes pas demandé si les désirs de votre (ils étaient les mêmes que les vôtres, si celle qui vous a plu pouvait aussi lui plaire ?

— Qu'est-ce que cela signifie? s'écria le colonel.

— Comment ! dit la comtesse, est-ce que la jeune comtesse Hermione de Wellenrode pourrait ne pas être de ton goût ?

— Il ne s'agit pas d'une affaire de goût, répondit

58 HISTOIRES ALLEMANDES ET SGANDl>'AVES.

Henri, mais d'une tout autre question, d'un sentiment de cœur. Mademoiselle Hermione est, comme vous le dites, belle, aimable, riche... Mais...

— C'est bon , Lucy. En voilà assez, dit le colonel d'un ton impérieux. Nous nous rejoindrons à dîner. »

La comtesse comprit que son mari désirait être seul avec son fils, et elle sortit emmenant avec elle ses deux filles.

Le père et le fils restèrent l'un en face de l'autre dans une altitude calme mais résolue.

« Voyons, dit le colonel, tu ne me parais pas disposé à accepter le mariage que nous te proposons. Quelles sont tes objections ?

— Mon père, répondit Henri d'un ton respectueux mais ferme, j'aime une autre personne.

— Qui donc?

— Écoutez, reprit le jeune comte en saisissant la main de son père avec un élan d'affection. Vous êtes juste, vous êtes bon, et vous m'aimez, et vous désirez mon bonheur. Vous ne rejetterez donc pas le choix que j'ai fait, bien qu'il ne soit pas en harmonie avec notre position.

— Qui donc aimes-tu, enfin?

— Une jeune fille pauvre, mais parfaite.

— D'une famille noble ?

— Non. De la bourgeoisie.

— Il faut y renoncer. Je veux bien ne pas te contraindre à épouser mademoiselle de Wellenrode, si elle ne te plaît pas. Mais quant à consentir à ton mariage avec une fille de basse naissance, jamais !

— Mon père, dit le jeune comte avec une vive animation, vous êtes trop éclairé pour vous laisser dominer par des préjugés de caste que la raison ne peut admettre, et vous avez trop d'expérience pour ne pas savoir quel est, le plus souvent, le déplorable résultat des mariages de convenance ou d'ambition.

— Henri, répliqua le colonel, tu as, sur les diverses conditions de la vie sociale, des idées que je n'admets pas complètement et que pourtant je respecte. Mais, dans la grave question qui nous occupe en ce moment, je ne puis céder à tes vœux. Je te le dis avec une détermination inflexible, il faut que tu contractes un mariage dans une famille noble.

— Mon père, ce n'est pas en une minute que Ton peut sagement décider d'une destinée humaine. Permettez-moi de vous expliquer mes sentiments.

— Non, non. Demande-moi tout ce que lu voudras, tout ; mais il faut que tu te maries comme je le désire. »

Un domestique entra et dit au colonel que le sergent-major Weiss désirait avoir l'honneur de lui parler.

A ce nom, le vieux comte frissonna, et une pâleur subite se répandit sur son visage. Cependant, il maîtrisa promptement celte impression.

« Tout à l'heure je le recevrai, dit-il au domestique. Puis se tournant vers son fils : Nous reprendrons un autre jour, lui dit-il, un entretien qui m'a trop péniblement aiïecté pour que je puisse le continuer à présent. J'espère que lu réfléchiras et que tu reviendras à la raison. »

Le jeune comte sortit en s'inclinant respectueusement.

Le colonel tomba sur un fauteuil, l'œil hagard, le front pâle, le cœur saisi et torturé par une appréhension mortelle.

« Eh! quoi ! se dit-il, le moment fatal est-il donc venu? L'édifice que j'ai si patiemment construit csl-il sur le point de s'écrouler? Faut-il que je voie s'anéaii-

tir dans l'abîme, fortune, pouvoir, honneur, trente années d'une vaste ambition, trente années d'une vie sans tache? J'étais si calme et si heureux naguère! Pourquoi ce réveil subit d'un horrible souvenir? Pourquoi cette angoisse à l'approche d'un homme qui n'occupe qu'un rang subalterne et dont le nom m'est si indifférent?... Ne serait-ce pas son vrai nom? Oh! Dieu, quand je le regarde, mon sang se fige dans mes veines... Je me rappelle... 11 faut en finir. Car nulle force humaine ne pourrait résister à un tel martyre. »

A ces mots, le comte se levant brusquement, sonna et dit au domestique : « Faites entrer ce sergentmajor. »

Le colonel était debout devant la cheminée, la tête droite, le regard hautain, dans l'attitude d'un grand seigneur qui se condamne à recevoir la visite importune d'un solliciteur.

Phihppe s'avança respecteusement en portant la main à son schako. Mais, dès que le domestique qui l'avait introduit se fut retiré et eut fermé les portes , la physionomie des deux hommes qui se sentaient seuls dans le salon se transforma en un chn d'oeil. Le comte éprouvait une sorte de tremblement convulsif.

et la figure du sergent-major avait une expression effroyable.

Il se précipita vers le colonel et lui dit d'une voix stridente : « C'est moi !

— Vous... qui?... Que signifie?... balbutia Wernig.

— Moi, Auguste Lauer, répondit Philippe en riant d'un rire infernal, le même Auguste Lauer qui en ISl'i fut au service de la mort avec celui qui à présent porte le titre de comte Wernig. Ah ! ah ! tu me reconnais, et il n'y a plus ici différence de rang, ni différence de fortune. Il n'y a plus que deux vieux camarades qui ont eu les mêmes aventures et doivent avoir le même sort. »

C'en était fait. L'effroyable problème était résolu. Le colonel n'essaya pas même de résister à la révélation qui éclatait devant lui comme un coup de foudre. Il était terrassé.

<( Pas un mot de plus, dit-il, que veux-tu ?

— Eh ! eh ! reprit Philippe en ricanant, ce que je veux , c'est bien simple. Faire ma fortune comme toi.

— Comme moi ? répondit Wernig en essayant de prendre sa fermeté habituelle. Tu triomphes, parce

que tu me crois dans tes griffes. Mais tu te trompes. Le crime que tu connais n'est pas...

— Peu importent les raisonnements que tu essayeras de faire, répliqua brutalement Philippe. Ce que je sais, c'est que tu dépends de ma discrétion ; ce que je sais, c'est que tu es né dans les rangs du peuple, comme moi, c'est que nous avons tous deux été simples soldats sous les ordres du vrai comte Wernig. Je n'en dirai pas plus si tu te conduis comme il faut envers moi; sinon, malheur à toi! Voilà longtemps que je te cherche. Voilà un an que la destinée m'a mis enfin sur tes traces, un an que je t'épie, que je t'observe, et, maintenant que je t'ai découvert, il me faut mon salaire.

— Écoute, Lauer, balbutia le colonel d'une voix tremblante.

— Je ne veux rien écouter. Je puis me taire. 3Iais je veux que mon silence me soit payé.

— Et que demandes-tu ?

— Pour le moment, les épaulettes de lieutenant et tout de suite. Plus tard, nous verrons. Adieu. Félicite-toi d'être lié à un complice si modeste. »

A ces mots, il sortit. Wernig resta immobile, muet et comme pétrifié.

Le lendemain, le duc était dans son cabinet avec son chancelier Fahnenberg qui lui soumettait son travail de la journée.

« Est-ce tout ? lui demanda-t-il, après avoir signé diverses ordonnances.

— Non, monseigneur, voici encore un projet de décret rédigé dans les bureaux du ministère de la guerre pour élever au grade de lieutenant le sergentmajor Weiss.

— Est-ce qu'il y a une vacance nouvelle ?

— Je ne crois pas.

— En ce cas pourquoi cette promotion?

— C'est M. le colonel Wernig qui la demande.

— C'est différent. Le colonel ne peut faire cette demande sans de bonnes et légitimes raisons. J'ai pleine confiance en lui et je signe. Son fils doit se présenter ce matin au château pour me parler. Dès qu'il viendra, vous le ferez entrer. »

Le chancelier se retira. Le prince se leva d'un air riant et se promena de long en large dans sa cham-

bre. Un de ses devoirs de prince était accompli ; un doux rôve occupait sa pensée.

« Il me tarde de voir, se disait-il , quel effet produira mon billet et le présent que j'y ai joint. Si ma galante correspondance ne réussit pas, j'aviserai un autre moyen. La vieille me paraît fort bien disposée... La nièce est terriblement diflicile ; mais quelle figure angélique! Quel regard ravissant! Depuis qu'elle m'est apparue, il ne m'est pas possible d'en détourner ma pensée. Et il faut qu'elle m'aime. Oui^ pour obtenir un sourire affectueux, une parole sympathique de ses lèvres charmantes, il n'est pas un sacrifice que je ne puisse faire. »

Ce soliloque du jeune souverain fut interrompu par l'arrivée de Henri.

« Je vous attendais, lui dit le duc avec la plus parfaite affabihté. Je désire, comme vous le savez , vous attacher à mon service en qualité de secrétaire intime. Le nom de votre père est pour vous, à mes yeux, une très-grande recommandation, et tout ce qi e j'ai appris de vos succès à l'université, de voire esprit et de votre caractère, m'a inspiré pour vous un vif intérêt. Avant de vous appeler a un emploi qui est essentiellement un poste de confiance , j'ai pourtant

voulu avoir un entretien explicite avec vous , afin de m'assurer par moi-même si je puis attendre de vous non point un travail servile, mais une coopération dévouée et îiitelligente. Asseyez-vous , et dites -moi franchement quelles sont vos idées sur les fonctions que vous aurez à remplir près de moi. »

Le jeune et généreux Henri désirait vivement obtenir cette place de secrétaire intime, qu'il considérait comme un des plus sûrs moyens de faciliter son mariage avec Othilie ; mais il n'eût point voulu l'acquérir par une basse flatterie ni même par une hypocrite restriction.

Le prince l'invitait à s'expliquer sans détour. Il obéit. D'un ton respectueux, mais calme et décidé, il dit quelle idée il se faisait des devoirs d'un fonctionnaire attaché à la personne même du souverain.

Quand il eut exposé ses pensées et ses théories, le Jeune prince le regarda en souriant et lui dit :

« Je vous remercie, monsieur Wernig. Il y a dans voire profession de foi quelques points sur lesquels je ne suis pas complètement d'accord avec vous , et quelques plans de réforme qui ne me paraissent pas si aisés à suivre que vous le supposez ; mais votre langage est celui d'un esprit élevé, d'une nature

L'EXPLVTION. il

hoiiiiête et d'un homme de cœur. Il accroît l'cslime que j'avais déjà conçue pour vous, et me tléU'rmine à vous donner l'emploi que vous êtes si digne de remplir. Nous nous verrons bientôt. Comptez sur moi. »

Henri était heureux. Il avait plu au prince sans faillir un seul instant à la droiture de ses principes. Il voyait s'ouvrir devant lui une carrière où il pourrait se rendre utile à son pays , et il espérait que la faveur du prince l'aiderait à vaincre la résistance que son père opposait à son mariage. 11 courut avec joie près d'Othilie pour lui dire son succès, et les deux amants passèrent de longues heures à faire de doux projets, à construire leurs châteaux aériens dans les nuages dorés de l'avenir.

Après les dernières paroles du duc , le jeune et confiant Henri s'attendait à recevoir dès le lendemain sa nomination ; mais le lendemain s'écoula , et un autre lendemain et toute une semame sans qu'il vînt du château le moindre message. Un matin il traversait le jardin du château , et il vit le prince qui s'avançait de son côté, Vair rêveur , le front baissé. Henri ne savait s'il devait continuer son chemin ou se retirer, quand tout à coup, le prince l'ayant aperçu,

se jeta brusquement dans une allée latérale et disparut.

L'inconnu qui le soir errait sous les fenêtres d'Otlîilie, c'était le prince. Après avoir eu , sous un nom d'emprunt, de longues et mystérieuses conférences avec la vieille tante, qui le considérait comme un riche et généreux gentilhomme désireux d'épouser sa nièce ; après avoir vainement essayé d'attendrir la jeune fdle par ses messages ou de la fasciner par ses présents, un jour il s'était, hasardé à pénétrer dans sa demeure, et il lui avait déclaré son amour.

Olhilie qui, l'ayant vu à une grande fêle populaire, le reconnut du premier coup d'œil, ne se laissa m déconcerter ni ti oubler par sa \isite. Elle lui dit avec une parfaite dignité qu'elle ne pouvait ni recevoir ses présents ni prêter une seule minule l'oreille à ses vœux, et comme il insistait, et renouvelait avec plus d'ardeur ses offres et ses promesses :

« Écoutez, prince, lui dit-elle, il ne m'est pas possible de vous entendre plus longtemps sans manquer à un sentiment qui m'est cher par-dessus tout , à un sentiment sacré. Vous avez l'âme droite et généreuse, cl je vous le dirai : j'aime et je suis aimée ; j'aime et je suis fiancée.

— Avec qui donc? s'écria le duc. Je veux le savoir.

— Je ne crains pas de vous l'avouer ; c'est avec Henri de Wernig.

— Henri de Wernig ! votre tante me l'avait dit et je ne voulais pas le croire. C'est un malheur pour lui qu'il vous ait connue et que vous Taimiez. Adieu. Je ne reviendrai plus. »

Il revint pourtant, etla jeune orpheline, tourmentée par ses obsessions et désirant s'en affranchir, se décida à raconter à Henri ce qui s'était passé.

« n faut partir, s'écria Henri après cette révélation. n faut nous marier et partir. H faut aller nous réfugier dans un autre pays. Là , je chercherai un emploi qui nous donne un moyen d'existence ; j'essayerai d'entrer comme professeur dans l'université, où j'ai été étudiant, où j'ai connu des amis. Courage, ma chère enfant, ajouta-t-il ; Dieu vient en aide à ceux qui veulent marcher dans les voies de l'honneur et des bons sentiments. Je vais trouver mon père. H n'est pas possible que cette fois il résiste à mes supplications, à ma douleur et aux difficultés de ma situation. »

Les deux amants se serrèrent la main avec une

bO HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDINAVES.

noble confiance, et en levant avec une même pensée religieuse les yeux vers le ciel.

Mais le colonel, à qui Henri voulait dire ses résolutions, n'était point en état de l'entendre. Depuis la première visite de Philippe, son caractère, ses habitudes, sa physionomie, tout en lui était bouleversé. Ses filles le regardaient avec une muette anxiété, sa femme l'interrogeait avec une douloureuse sollicitude, et comme il ne pouvait lui laisser entrevoir la cause réelle de ses souffrances, les questions qu'elle lui adressait ne faisaient qu'accroître ses angoisses.

Sans cesse, l'horrible Philippe demandait à le voir, et, de jour en jour, il devenait plus impérieux et plus exigeant ; il ne se présentait plus comme un subalterne chez son supérieur. Il entrait la tête haute, rudoyait les domestiques, passait fièrement devant la comtesse quand il la rencontrait, et fixait sur sa fille aînée un regard impudent.

Le succès de ses premières démarches, loin d'apaiser son ambition, n'avait fait que développer en lui une convoitise insatiable. Maître d'un secret d'où dépendait la prospérité de son ancien compagnon d'armes, il voulait user de ce secret sans ménagement. Wernig était riche, et Philippe voulait être riche.

Wernig avait un titre de noblesse, Philippe voulait aussi entrer dans les rangs de la noblesse. Wernig avait fait un brillant mariage, Philippe se croyait en droit comme lui de contracter une alliance du même genre.

Quand il exprima le désir d'obtenir un diplôme qui lui donnerait un titre de noblesse, le comte s'écria que c'était impossible ; mais il était dans la dépendance de cet être exécrable, comme un oiseau sans défense dans les serres d'un vautour, et plus il se débattait sous ses serres crueïles, plus il se sentait comprimé, déchiré par leurs ongles d'acier.

« Impossible! s'écria l'impitoyable sergent avec son affreux ricanemenl. Piien n'est impossible à celui qui occupe dans l'Etat un si haut rang, à celui qui est l'ami du souverain. Tu me feras l'honneur de m'attribuer quelque action d'éclat; tu diras que tu désires acquitter envers moi une dette de reconnaissance : que je t'ai sauvé la vie. Est-ce vrai? »

Cette fois encore, le colonel céda, et son infernal persécuteur s'éloigna en rêvant déjà à un aulre projet.

Le duc consentit, non sans peine, à signer le diplôme qui lui était demandé. En l'envoyant au comte

par son chambellan, il lui fit dire qu'il était surpris d'une telle requête, et qu'il n'y avait accédé que par une bienveillance extrême.

Wernig était consterné. Philippe triomphait. Mais iln^élait pas possible qu'un tel état de choses durât longtemps. Wernig subjugué d'abord, et terrifié par la menace d'une affreuse révélation, avait été si hu-. milié, si torturé par l'impitoyable Lauer, que ses forces et sa patience étaient épuisées, et qu'il en était venu à l'idée de tout braver plwtôt que de courber encore la tête sous ce joug exécrable.

Une dernière violence fit éclater sa résolution.

14 venait de recevoir le brevet que le prince lui avait envoyé ; il était près de sa femme et de ses filles, qui Tobservaient avec une silencieuse inquiétude , près de son fils qui, le voyant si triste, n'osait lui parler de ses propres tristesses.

Un domestique annonça le lieutenant "Weiss.

« Ahl l'affreux homme! s'écria la comtesse. Son aspect m'épouvante, son nom seul me fait frissonner. Je ne sais qui il est ni pourquoi il vient vous voir si souvent ; mais ce dont je suis sûre, c'est que c'est dès sa première visite qu'il s'est opéré en vous un si douloureux changement, et que chaque fois qu'il a fran-

chi le seuil de celte porte, je vous ai vu plus sombre et plus agité. Au nom du ciel, qu'y a-t-il donc entre vous et lui? Quel mystère ? Dites-le-moi.

— Rien, ma chère Lucy, absolument rien qui puisse vous inquiéter, répcuidit le comte en essayant de se montrer calme; quelques affaires de discipline, quelques comptes d'administration. Maintenant le corps d'officiers va venir me prendre pour que nous nous rendions ensemble à la parade, voulez-vous assister à cette réception ?

— Volontiers, » dit la comtesse rassurée par ces paroles.

Elle entra avec ses enfants dans le salon. Le colonel s'approcha de Philippe, et lui remettant son brevet :

« Etes-vous content, enfin ? lui dit-il à voix basse. Est-ce tout ce que vous avez à me demander?

— Non, répliqua d'un ton sec le lieutenant. -^ Quoi donc encore ?

— Ce diplôme n'est pour moi qu'un acheminement à la réalisation d'un autre désir. Je veux me marier.

— Soit! je ne m'y oppose pas.

— Mais mon mariage dépend de vous.

— De quelle façon?

— Je veux épouser votre fille Sophie 1

— Malheureux ! qu'osez-vous dire, s'écria le colonel avec un sentiment d'horreur.

— Je le veux, » reprit Philippe en dardant un regard pénétrant sur Sophie qui se tenait assise à l'extrémité du salon à côté de sa mère.

En ce moment, les officiers entrèrent, et le colonel, surmontant par un effort surhumain le désordre de son esprit, s'avança courtoisement à leur rencontre.

« Colonel, dit Philippe en se rapprochant de lui, j'aurais une prière particulière à vous adresser.

— Messieurs, dit le colonel en se tournant vers les ofliciers, voulez-bien me permettre?... «

Il se retira à l'écart avec le lieutenant, qui lui dit : « Point de tergiversation : voulez-vous, oui ou non, me donner votre fille ?

— Non, jamais I

— Un dernier mot, un mot irrévocable comme la justice éternelle. Si à l'instant même, vous ne me présentez pas aux officiers qui sont là, comme votre gendre, je révèle publiquement tout ce que je sais.

— Misérable 1 s'écria le comte.

— Moi un misérable! beugla Philippe, le visage en leu. C'est vousà qui il faut infliger ce nom.

— Capitaine Tromlilz; dit le colonel, je vous enjoins au nom du duc d'arrêter le lieutenant Weiss.

— Votre épée ! lieutenant, ditTromlitz.

— Un instant, messieurs, répliqua Weiss d'une voix stridente.

— Ne l'écoutez pas, ne l'écoutez pas, balbutia le colonel en cachant sa tète dans ses mains.

— Voici mon épée, reprit avec un flegme imperturbable le sauvage Weiss, et voici ce que j'ai à vous révéler. Cet homme que vous respectez comme votre colonel n'a pas le droit d'être votre colonel ; cet homme qui porte le titre de comte n'est pas plus comte que moi. Lui et moi, nous avons été simples soldats dans le bataillon du vrai comte Wernig. Il a volé la fortune de Wernig, il lui a pris son nom ; il l'a assassiné. »

Ces mots tombèrent coup sur coup des lèvres de Weiss comme des coups de foudre. Les deux filles du colonel y répondirent par un cri lamentable ; leur mère s'évanouit dans les bras de Henri, et les officiers restèrent atterrés.

« Capitaine Tromlitz, dit le colonel en se relevant

de toute sa hauteur avec l'énergie du désespoir; accomplissez l'ordre que je vous ai donné. Messieurs, je me rends de ce pas près de notre souverain. »

Wernig ne put rejoindre le duc pour lui faire sa confession ; quelques heures après, il fut arrêté, conduit en prison, et s.a femme et ses enfants consignés dans leur demeure. Son attitude dans la fatale scène de la matinée, les faveurs extraordinaires qu'il avait sollicitées pour un simple sergent-major, tout l'accusait. Deux officiers furent envoyés près de Philippe ; comme il n'avait plus rien à ménager, il répondit à leur interrogatoire par un long et minutieux récrit qui ne pouvait plus laisser aucun doute sur la culpabilité du comte.

Dans la même journée, le prince signa l'ordonnance qui traduisait Wernig devant la haute cour de justice, et interdit formellement toute requête, toute démarche en sa faveur.

Le lendemain, le duc était dans son cabinet s'entretenant encore avec son chancelier de cette 1er-

rible affaire, dont la ville entière était occupée, lorsqu'un valet de chambre de confiance, qu'il chargeait ordinairement de ses secrets messages, vint lui dire à l'oreille que mademoiselle Othilie demandait à être admise près de lui.

« Othilie ! dit le jeune duc avec un accent de joie. Seule ?

— Non, monseigneur ; elle est avec sa tante.

— Faites-les entrer dans le petit salon ; je vais les recevoir. »

« Eh bien, ma belle Othilie , dit-il en s'avançant vers la jeune fille ; quelle grave raison a pu vous déterminer à venir chercher dans son palais votre prince, que vous ne vouliez pas recevoir dans votre demeure ?

— Monseigneur, répondit Othilie en levant timidement sur le duc ses yeux rougis par les larmes , je viens implorer votre commisération pour une famille si heureuse naguère, et aujourd'hui accablée par l'infortune.

— Vous voulez parler des Wernig, répliqua le prince d'un ton sévère. Je ne veux écouler aucune prière à leur sujet. Ignorez-vous que le père est ac-

cusé des plus grands crimes , et semble lui-même se reconnaître coupable?

— S'il est coupable, reprit avec candeur l'innocente Olhilie, il n'en est que plus à plaindre, et sa femme et ses enfants n'en méritent que plus de pitié.

— Non. C'en est fait, le malheureux entraînera toute sa famille dans l'abîme. J'erpère que vous ne pensez plus à vos projets de mariage avec le jeune AVernig, qui est à jamais ruiné, perdu?

— Ce qui vient de se passer, monseigneur, n'est point de nature à porter la moindre atteinte à mes résolutions. Henri ne m'a point dédaignée, moi, pauvre fdle du peuple, quand il était entouré de tous les prestiges du nom, du rang, de la fortune. Pourrais-je l'abandonner maintenant qu'il en est dépossédé? Il me semble, au contraire, que je l'aime mieux encore depuis que je le sais malheureux, et quelle que soit sa destinée, je ne demande qu'à la partager.

— Est-ce pour me faire ce galant aveu que vous avez désiré être introduite près de moi? demanda le duc avec un ton marqué d'aigreur.

— Monseigneur, c'est pour invoquer la droilurc de voire esprit, la bonté de votre cœur. Pardonnezmoi s'il se glisse dans mon langage un mot qui vous

déplaise. Je n'apporte à vos pieds qu'une noble intention et un profond respect. »

Le prince, dont elle venait de réveiller la jalousie par la détermination qu'elle avait manifestée à l'égard de Henri , mais dont l'àme ne pouvait rester longtemps fermée aux bons sentiments, fut attendri par l'aspect de cette modeste et suave nature.

— Voyons, dit-il avec un accent affectueux, que désirez-vous ?

— Si Votre Altesse daigne me le permettre, je le lui dirai. Le bruit s'est répandu dans la ville que vous alliez livrer le colonel Wernig aux tribunaux sans vouloir le laisser d'abord comparaître devant vous, sans vouloir l'entendre. Cependant il pourrait peut-être vous donner des explications qui détourneraient de lui et de sa famille l'éclat et la honte d'une procédure publique. Monseigneur, vous êtes le souverain juge de vos États, mais vous êtes le père de vos sujets. Vous voulez être juste , mais un acte de bonté peut bien s'accorder avec la justice. La grâce que j'ai à vous demander, c'est que vous vouliez bien recevoir M. Wernig. n

Le duc baissa la tête et garda quelques instants le

silence. Les paroles de rinnoceiile jeune fille éveillaient une nouvelle pensée dans son esprit :

« Elle a raison, se dit-il. Par le désir d'accomplir un acte de justice, je me suis montré trop rigoureux. Peut-être Wernig n'esl-il pas si coupable qu'il le paraît. Peut-être, sans manquer aux lois de l'équité , puis-je empêcher un procès qui produirait un grand scandale. »

Il se promena de long en large dans le salon , absorbé dans ses réflexions , puis , revenant vers Othilie :

« Soit! dit-il ; votre prière est exaucée. Non-seulement je ferai comparaître Wernig , mais toute sa famille, et son accusateur; et vous assisterez vous-même à cette séance, afin que vous sachiez par vous-même ce qu'il en est de cette aiîreuse affaire. »

A ces mots il sonna, fit appeler son chancelier, lui donna ses ordres, et, quelques minutes, après, Wernig, sa femme, son fils et Philippe étaient réunis devant lui ; Wernig pâle et confus , Philippe avec sa sombre figure enflammée par sa hideuse satisfaction de vengeance , la comtesse et Henri le visage consterné.

« Une terrible accusation a été portée contre vous,

dit le duc en s'adressent au colonel. Avant de vous livrer aux tribunaux, j'ai voulu vous interroger moimême, par respect pour la mémoire de mon père, que vous avez servi. Etes-vous en ce moment la victime d'une horrible imposture, qui serait sévèrement punie? éles-vous coupable? Répondez.

— Je suis coupable, » dit Wernig.

A ces mots, un cri déchirant s'échappa des lèvres de la comtesse, et Henri appuya ses mains sur le dos d'un fauteuil pour ne pas tomber.

« Je suis coupable, reprit le colonel après un instant d'un silence mortel, mais non d'un meurtre. Voici mon histoire, je le jure devant Dieu, mon exacte et véridique histoire.

— Je m'appelle Jean Kraut ; j'ai été simple soldat avec celui qui a révélé mon crime. En 1812, notre régiment fut appelé à faire la campagne de Russie. Philippe déserta en Pologne, et je ne sus ce qu'il était devenu. Moi, je suivis le capitaine Wernig jusqu'à Moscou. Là, il tomba maladeet il mourut. Voici le certificat du prêtre qui l'a assisté à son heure suprême, l'acte officiel de son décès et de son enterrement. Je l'avais soigné comme un serviteur fidèle

dans le cours de sa maladie. A ses derniers moments il me confia ses derniers vœux. Unique et dernier rejeton de la famille ancienne des Wernig, il avait, avant de quitter son pays, réalisé en espèces tous ses biens. Il portait sa fortune dans son portefeuille, et il me pria de remettre cette fortune à une jeune fille qu'il aimait, et qu^il avait laissée à Dresde.

De retour en Allemagne, je voulus m'acquitter de ma mission. Je cherchai la personne qui m'était indiquée. Elle avait quitté Dresde, et personne ne put dire où elle s'était retirée. Alors une fatale, une abominable pensée s'empara de moi. Le comte Wernig était mort après le départ de nos troupes. On ignorait cette mort. Il n'avait ni parents ni héritiers, et j'avais son argent, et j'avais ses papiers. Je me décorai de son nom, je me parai de son titre. La guerre éclatait de nouveau. Avec le nom que j'avais pris, j'entrai dans un des régiments de cette principauté en qualité de capitaine. Trente ans se sont écoulés depuis ce jour funeste, trente ans pendant lesquels j'ai pris à tâche de mener la vie la plus droite et la plus honnête, comme citoyen, comme fonctionnaire, comme père de famille. Mais le crime que j'avais commis, jamais je n'ai pu l'oublier, et la justice de Dieu n'a pu me le pardonner.

— Qu'avez-vous à objecter à ce récit? dit le duc en se tournant vers Philippe.

— Rien, répondit d'une voix sinistre le farouche Weiss, s'il est prouvé que le comte Wer-nig n'a point été assassiné.

— L'acte qui constate son décès , reprit le prince, est parfaitement en règle et ne peut me laisser le moindre doute. Pour vous punir de votre accusation, vous serez dégradé et enfermé à la forteresse. Quant à vous, colonel, je vous épargnei ai les tortures d'un débat judiciaire et d'une sentence publique. Je vous condamne, moi, souverain de ce pays, à un bannissement perpétuel , et je confisque vos biens pour les rendre à celle à qui le legs du comte de Wernig était destiné, ou à ses légitimes héritiers. »

Tous les assistants avaient écouté avec un profond serrement de cœur cet arrêt solennel. Wernig courbait la tète en silence. La comtesse et Henri étaient atterrés. Othilie fit un mouvement pour se jeter aux pieds du prince et implorer sa miséricorde.

D'un geste le duc l'arrêta. Puis, se tournant vers le colonel :

« Comment s'appelait, dit-il, cette jeune fdie à la

64 HISTOIRES ALLEMAîsDES ET SCANDINAVES.

quelle vous deviez remettre la fortune du comte Weniig ?

— Jeanne Steiner.

— Jeanne Steiner ! s'écrièrent Otbilie et sa tante.

— Et où deviez-vous la retrouver ? demanda madame Weiss.

— A Dresde.

— A Dresde î Juste ciel! c'était ma pauvre sœur, et Othilie est sa fille !

— C'est vrai, dit l'orpheline en s'avançant vers le duc avec une physionomie radieuse; et maintenant, comme en vertu de votre arrêt, les biens qui devaient être remis à ma mère me sont accordés, permettezmoi de les remettre à celui qui, étant riche, m'a aimée dans ma pauvreté, à celui qui, s'honorant de porter un noble nom, voulait donner ce nom à une humble fille du peuple, à mon généreux fiancé Henri. »

Henri regarda la jeune fille avec des yeux pleins de larmes, puis se tourna vers son père et sa mère comme pour leur dire : « Voilà celle que vous avez tant dédaignée !

— Ah ! vous êtes une noble créature ! s'écria le duc avec une vive émotion, et le ciel ne pouvait manquer de récompenser votre vertu. Puisque les biens

illégalement acquis par le mandataire du comte Wernig sont restitués, j'adoucirai, autant que la justice me le permettra, sa sentence d'exil, et je garderai son fils à mon service.

— Non point sous le nom que je n'ai pas le droit de porter, dit Henri.

— Très-bien, répliqua le duc. Reprenrz le vrai nom de votre père. Par vos talents, par vos sentiments d'honneur, vous l'ennoblirez ; et si jamais, ajouta-t-il en prenant la main d'Otbilie et en la plaçant dans celle de son fiancé, si jamais vous pouviez dévier du droit chemin, cette jeune fille, j'en suis sûr, vous y ramènerait. Elle m'a moi-même, par sa vertu, ramené au sentiment de mon devoir, »

PAR M. F. eERST.ïICKER.

Près du fleuve du Missouri, à une vingtaine de milles anglais (7 lieues) de la frontière du territoire indien occupé par des tribus de Delawares et de Kickapoos, des colons, attirés par l'appât d'une mine de plomb, avaient peu à peu fondé une petite ville au milieu des bois. La mine n'était pas si

* Aus zwei Theilen der Welt.

68 HISTOIRES ALLEMANDES ET tiCAKDINAVES.

riche qu'on l'avait cru. Lorsque les*meilleures veines en furent épuisées, la plupart de ceux qui étaient allés s'établir en ce sauvage district l'abandonnèrent.

A l'époque où remonte notre récit, il n'y avait plus là qu'une douzaine d'habitations, dont la plus grande était celle d'un marchand, et la plus petite celle d'une pauvre veuve, madame Rowland, qui vivait là, avec sa fille adoptive, appelée Rosy, d'une vie fort retirée; elle était très-eslimée et très-aimée de ses voisins.

Madame Rowland était la plus ancienne habitante de la chétive bourgade. C'était son mari qui, dans une de ses aventureuses expéditions de chasseur, avait découvert la mine de plomb, et qui, le premier, avait osé entreprendre l'œuvre de l'industrie au milieu des farouches Indiens. Piir malheur, il ne voulut pas se souvenir de la fatale destinée d'une quantité d'autres pionniers qui, comme lui, avaient osé pénétrer dans le domaine des Indiens et irriter leur violente nature. Confiant dans sa force, dans son adresse, dans la portée de sa carabine, il brava les périls qui le menaçaient et mourut victime de sa témérité.

Un jour, il avait offensé un chef de Delawares. Le surlendemain, un cri pareil à celui du dindon résonnait à son oreille : il prit son fusil, sortit de sa cabane

pour abattre ce gibier, et jamais on ne le revit. Les Indiens l'avaient trompé par un de ces cris d'animaux qu'ils imitent avec une merveilleuse habileté. Sa femme s'était précipitée de son côté à Taccent d'angoisse qu'elle avait entendu, puis s'était évanouie. Quand elle recouvra sa connaissance, sa demeure était incendiée, et son fils unique avait disparu.

Tout le jour elle fouilla d'une main fiévreuse les débris fumants de son habitation, pour s'assurer que son enfant n'y était point enseveli ; elle n'en trouva aucun vestige. Elle erra à travers les forets, dans un état de folie, poursuivit ses perquisitions dans tous les loghoiises épars dys environs \ puis enfin se relira à Saint-Louis chez une de ses sœurs, et y resta quatorze années. Bien que dans ce long espace de temps sa douleur se fut assoupie, elle songeait pourtant constamment à ceux qu'elle avait perdus en une effroyable journée. Mais, si elle était à peu près sûre

* On donne le nom de loghouses aux maisons composées presque exclusivement de bois que les colons primitifs se construisent dans les forêts de l'Amérique. Le colon commence par abattre un certain nombre d'arbres qu'il coupe de la longueur qui lui convient, sans les équarrir ni même les dépouiller de leur écorce. Il visite ensuite les habitations les plus voisines et invite vingt ou trente colons à venir l'aider à dresser sa maison. Les loghouses peuvent durer de vingt à quarante ans.

:o HISTOIRES ALLEMANDES ET SCA^'D1NAVES.

que son mari avait été égorgé par les Indiens, elle ne pouvait écarter de son esprit l'idée que son fils vivait peut-être encore, que peut-être il avait réussi à échapper à la fureur des sauvages, et que quelque voyageur ou quelque fermier lui avait donné un asile.

Sa sœur étuit morte, lui confiant une aimable fille de douze ans. La malheureuse veuve, qui n'avait plus d'autre parente au monde, résolut de retourner dans sa petite bourgade de Boonville. C'étaient ses souvenirs d'amour et sa tendresse maternelle qui la ramenaient là. Elle se disait que si son fils n'était point à jamais perdu pour elle, c'était là qu'elle avait le plus de chances de découvrir ses traces. Mais six années s'écoulèrent, et malgré ses investigations, et malgré le concours empressé des habitants du district, qui s'intéressaient cordialement aux douleurs delà pauvre femme, elle n'avait pu parvenir à trouver aucun indice sur l'existence de son enfant, elle s'inclinait tristement vers le tombeau.

Par une belle soirée du mois d'août, les habitants de Boonville étaient assis devant la porte de leurs demeures, sous les rameaux des hickories, les hommes ciselant quelques ouvrages en bois près d'un vase en terre d'où s'élevait une épaisse fumée pour écarter

d'eux les moustiques, les femmes cousant leurs vêtements, et de temps à autre rentrant dans leur cuisine pour préparer leur souper.

Le banc placé devant la maison de M. Smith, le marchand, était seul inoccupé. Madame Smith attisait le feu de ses fourneaux, et son mari était retenu par deux Indiens qui venaient de lui apporler du gibier, des fourrures, pour prendre, en échange de ce produit de leur chasse, de la poudre, du plomb, et surtout pour se délecter avec du whiskey.

C'étaient des guerriers de la peuplade des Kickapoos, si l'on peut donner ce noble nom de guerriers a des gens du plus misérable aspect. Leurs couvertures en laine, éraillées, souillées, déchirées, couvraient à peine leurs membres; leur sale chevelure flottante descendait sur leurs épaules comme une crinière. Leurs pantalons étaient rapiécetés grossièrement avec des lambeaux de peau, et leurs mocassins usés tenaient à peine à leurs pieds. A leur ceinture, faite avec l'écorce du hickorey, était suspendu leur scalpel avec une petite pipe en roseau. L'un d'eux avait un objet de luxe, une chemise de coton qui avait pu être blanche autrefois, mais jaunie, moisie, recouverte d'une épaisse poussière, et marquée d'une raie

sur l'épaule, à l'endroit où il portait son fusil. Un rayon de joie éclaira la sale et morne figure de ces deux hommes quand ils virent M. Smith s'approcher du tonneau de whiskey.

Le marché était très-simple et fut rapidement conclu. Les Indiens firent leur provision de poudre, puis ils demandèrent la boisson qui excitait surtout leur convoitise, et s'assirent dans un coin du magasin, entre des sacs de sel et de farine, pour faire leur repas. Ils n'avaient à leur disposition qu'un verre; quand l'un d'eux le tenait entre ses mains, l'autre le regardait avec anxiété, puis, dès qu'il pouvait le reprendre, l'appliquait à ses lèvres avec une sorte de frénésie.

Nonchalamment assis à son comptoir, le marchand les observait dans la torture de leurs minutes d'attente, dans le transport de leur sensualité brutale, avec la placide satisfaction d'un homme qui assiste à un curieux spectacle.

Silencieux et concentrés d'abord, les sauvages s'animèrent peu à peu, à mesure que la liqueur brûlante répandait sa chaleur dans leurs veines et montait à leur cerveau. Bientôt ils se mirent à entonner leurs chansons de guerre, et, autant que le marchand

pouvait en juger avec son imparfaite connaissance de leur langue, ils firent le récit de leurs principaux exploits.

Tout à coup l'un d'eux , prenant la bouteille, où il espérait encore trouver un grand verre dewhiskey, et n'envoyant plus tomber que quelques gouttes, s'écria, en l'approchant de la lumière :

« Qu'est-ce que cela signifie? Il doit y avoir là de l'eau de feu, et elle ne sort pas. »

Son compagnon prit avec curiosité la bouteille, l'examina de tout côté , et ayant remarqué comme l'intérieur en était renfoncé à la base :

« Un grand trou ! s'écria-t-il avec étonnement. L homme blanc fait des trous à ses bouteilles! l'Indien doit avoir des bouteilles pleines.

— Oui, oui, reprit l'autre en secouant la tête et en faisant claquer sa langue contre son palais; c'est là une vilaine chose.

— Mais remarquez donc, répliqua le marchand, que toutes les bouteilles sont faites de la même façon, et que vous avez eu votre juste mesure.

— Non I beugla celui qui le premier avait été déçu dans son espoir. L'homme blanc a reçu de nous

7 4 HISTOIRES ALLEMÂiSDES ET SCANDINAVES.

de bonnes fourrures ! l'homme blanc a fait ici un trou ; il f;iu[ que l'homme blanc le remplisse. » •

En parlant ainsi, il avait pris la bouteille par le col et présentait au marchand la cavité du fond.

« Quelle plaisante idée 1 dit 31. Smith ; faut-il donc que je remplisse celte bouteille des deux côtés, par le haut et par le bas ? Il me semble que vous avez suffisamment bu.

— Peu vous importe, répliqua d'une voix rauque le second Indien. Remplissez le trou.

— Soit, dit le marchand, je ne tiens pas à quelques gouttes de whiskey ; mais tiens la bouteille droite. Tu as déjà la tête troublée par la liqueur que tu as prise. »

En un clin d'oeil le petit supplément de liquide fut absorbé. 11 n'avait fait que surexciter la soif et la convoitise des deux sauvages. Comme le marchand se refusait obstinément à leur accorder une nouvelle ration, l'un d'eux tira une peau de martre qu'il tenait cachée sous sa couverture, et qu'il avait eu probablement l'intention d'échanger contre quelque ustensile de ménage ou quelque objet de luxe pour sa femme ; mais sa passion pour l'eau de feu l'emportait sur ses premières résolutions.

CIY1LISATI0>' ET BARBARIE. 73

II jeta la fourrure sur le comptoir et demanda d'abord une demi-bouteille de whiskey, puis une seconde, puis une troisième.

<t Encore du w hiskey, donne , donne , dit l'Indien d'une voix balbutiante, avec des yeux égarés. Pour une telle peau , tu nous dois au moins encore une bouteille.

— Je ne vous donnerai pas une goutte de plus, répondit le marchand d'un ton résolu , car il savait que les Indiens , assez paisibles, en général, et inoffensifs lorsqu'ils sont à jeun, deviennent dangereux quand ils sont échauffés par les spiritueux. — Vous avez, ajoula-l-il , déjà trop bu, et vous feriez bien d'aller vous reposer quelques heures pour dissiper votre ivresse.

— Repos! ivresse ! qu'est-ce que ces sotlises-là? s'écria le plus âgé des sauvages en prenant la bouteille et en la lançant contre la muraille.... Ah! ah! l'homme blanc veut nous enseigner la sobriété... L'homme blanc est un enfant... Du whiskey ! du whiskey 1

— Non ; ja ne vous en donnerai plus , reprit M. Smith. Mais, voyons, faites voir que vous êtes de bons Indiens, doux et raisonnables. Je vais vous con-

duire dans mon hangar, vous y dormirez en paix, et demain matin, à Tlieure de votre départ, je vous verserai un grand verre de whiskey.

— Un grand verre! très-bien ; mais tout de suite, et un autre demain. i

— Non ; rien à présent.

— Va-t'en au diable î murmura le plus jeune Indien. L'homme blanc est un fourbe ; l'homme blanc trompe l'homme rouge.

— Ah ! ah ! balbutia l'autre, tu me donnerais bien du whiskey pour savoir ce que je sais.

— C'est possible.

— C'est possible ! en doutes-tu ? L'Indien connaît des secrets que l'homme blanc payerait cher. Mais du whiskey, du whiskey !

— Rienl s'écria M. Smith. Garde ton secret; moi je garcle ma liqueur, c'est ce qu'il y a de plus sage.

— Tu crois ! ah 1 ah ! mon secret vaut un ton neau.... deux tonneaux.... Un homme blanc parmi les peaux rouges.... Ah ! ah !... un grand guerrier ! »

Le jeune chasseur, qui avait conservé plus de calme que son compagnon, le voyant scngager dans uneindiscrction qui pouvait avoir pour tous deux de gra-

ves inconvénients, le prit par le bras et chercha à Tentraîner hors du magasin.

« Laisse-moi, lui dit l'autre; du whiskey ! du whiskey, » répéta-t-il avec l'accent de son cri de guerre, un accent si vibrant que les enfants qui l'entendirent s'arrêtèrent dans leurs jeux, et que les vieillards de Boonville en furent péniblement émus.

Cependant l'attention de Smith était éveillée. A cette vague mention d'un homme blanc parmi les Indiens, une idée lui était venue, une idée qui tenait à madame Rowland, et il résolut d'obtenir un éclaircissement .

« Qu'as-tu dit ? demanda-t-il à l'Indien en se rapprochant de lui.

« Ah ! ah! répliqua le sauvage.... j'ai donc raison.... L'homme blanc donnera bien une tonne de whiskey pour savoir l'histoire. »

Smith lui remplit un verre et fixa sur lui un regard pénétrant; mais déjà le sauvage n'était plus en état de parler ni de se tenir sur ses jambes, et il n'y avait rien à attendre de son compagnon, qui était aussi égaré par l'ivresse, et qui feignait de l'être plus encore pour échapper à toute question.

Le marchand prit le parti de faire entrer ces deux

hommes dans un pelit bâtiment attenant à sa demeure, où il avait coutume d'entreposer une partie de ses denrées. Il leur jeta quelques peaux d'ours et de cerf pour leur servir de couche, puis se retira en fermant avec soin les portes et en se disant que le lendemain matin il tâcherait de découvrir leur secret.

Mais le lendemain le hangar était vide. Les deux sauvages avaient pratiqué une ouverture dans le toit et s'étaient évadés, emportant, par mesure de précaution, pour leur voyage, deux quartiers de daim que le marchand avait achetés la veille.

Celte petite perte matérielle n'affligea point l'honnête marchand. Il eût volontiers fait un plus grand sacrifice pour arriver à la découverte du mystère qui peut-être se rattachait à l'histoire de la pauvre veuve. Maintenant comment retrouver les Indiens, et comment obtenir d'eux une explication? C'était là de quoi il s'inquiétait. En travaillant, il y réfléchit, sans pouvoir trouver une solution , et il n'osait communiquer ses idées à la pauvre veuve, de peur de lui causer une nouvelle douleur par une nouvelle déception.

Il était encore plongé dans ses réflexions, quand il

CIYILISATIO:? ET BARBARIE. 79

vit passer un jeune homme qui était précisément celui à qui il désirait confier ses perplexités. « Holà 1 Tom, s'écria-t-il.

— Bonjour, monsieur Smith, » répondit Tom d'un ton très-amical, en s'approchant du négociant.

Tom Fairlield était un bon et robuste garçon, plein de courage, chasseur intrépide. En ce moment, il paraissait prêt à entreprendre une de ses fréquentes expéditions ; il avait sa carabine sur l'épaule, une bride à la main pour prendre son cheval qui paissait à quelque distance, et une couverture de laine pour campor à l'endroit où la nuit le surprendrait.

« Ecoutez, Tom, dit le marchand d'un air grave, en conduisant le jeune homme dans sa boutique. Vous voyez souvent madame Rowland.... Ne rougissez pas, et prenez un verre de liqueur. Chacun sait que vous faites la cour à mademoiselle Rosy.

— Quelle idée ! dit Tom en vidant d'un trait le verre qui lui était offert.

— Pourquoi voudriez-vous le nier ? reprit le marchand. Est-ce par pure amitié que vous prenez tant de soin de la nièce de la pauvre veuve, que vous lui faites sa provision de bois et de gibier?

— Ces braves femmes n'ont personne pour....

— Bah ! bah ! Mais n'importe : Rosy est une aimable jeune fille, et vous êtes un bon chasseur, un honnête et laborieux garçon. Rien ne vous empêche d'entrer en ménage. J'ai seulement une question à vous adresser. Voulez-vous rendre un grand, trèsgrand service à madame Rowland?

— De quoi s'agit-il? s'écria le jeune homme, ému de l'accent solennel de M. Smith. Si ce que vous pensez est en mon pouvoir...

— Vous allez en juger, » répondit le marchand. Et alors il lui raconta ce qui s'était passé la veille

dans son magasin.

Fairfield l'écouta avec une profonde attention, puis s'écria :

— Vous croyez donc que le fils de madame Rowland est parmi les Indiens?

— Je ne sais, en vérité, ce qu'on peut croire, mais il y a un blanc dans cette sauvage peuplade. Pourquoi ne serait-ce pas le fils de la veuve ? Mais lo voyage est difficile, et il n'y a qu'un homme comme vous qui oserait l'entreprendre. A quelle distance est la tribu des Kouzas?

— Peu importe la distance. Par malheur, celte tribu est très-nombreuse et fort dispersée. De plus

les Indiens sont d un caractère mystérieux, et l'on aura de la peine à obtenir d'eux quelque éclaircissement.

— Quel âge doit avoir ce fils?

— Vingt-cinq ans. Hier encore madame Rowland m'en parlait. C'était l'anniversaire de sa naissance. Ne lui dites pas un mot de nos idées. Une nouvelle attente, une nouvelle angoisse la tuerait.

— C'est précisément la réflexion que j'ai faite, et voilà pourquoi j'étais si désireux de vous voir. Quel bonheur si vous pouviez revenir avec lui I »

La figure épanouie de Tom indiquait assez comme il s'associait à ce rêve de bonheur. Il passa la main sur son front en souriant, puis dit au marchand :

« Vous vous intéressez à la malheureuse veuve, et je vous en remercie. Mais vous ne savez pas quelle joie ce serait pour moi si je pouvais lui rendre le fils qu'elle regrette sans cesse. Vous m'avez rendu, par votre confidence, un service dont je vous serai à jamais obligé. Je pars pour le domaine des Rouzas à l'instant même.

— A l'instant? est-il possible? un trajet de cent vingt milles au moins exige d'autres préparatifs que

85 HISTOIRES ALLEMAÎîDES ET SCANDINAVES.

ceux que vous pouvez faire pour vous mettre à la poursuite d'un cerf ou d'un ours.

— Pourquoi donc? Que je reste huit jours en un endroit ou en un autre, il n'y a rien là de si inquiétant.

— Mais il vous faut des aliments?

— La forêt m'en fournira; ma selle sera mon oreiller, ma couverture sera mon lit. Cela me suffît. »

Malgré les représentations du marchand, le jeune chasseur résolut de se mettre immédiatement en route. Seulement il consentit à joindre à son léger bagage un pain de maïs, un morceau de lard pour assaisonner ses rôtis de gibier, et du café moulu.

Un moment après, il prenait cordialement congé de M. Smith, en lui recommandant même de ne rien dire de cette entreprise à madame Smith; ce à quoi le bon négociant répondit par un signe de tcte significatif, car il connaissait l'humeur babillarde de sa femme.

Fairfield partit. M. Smith, qui l'avait reconduit hors de sa demeure, le suivit d'un regard pensif aussi longtemps qu'il put l'apercevoir, puis rentra dans sa boutique et appela madame Smith.

« Si on "vient me demander, dit-il, vous saurez que je suis chez Cowley. »

Et il se dirigea à pas lents, les mains croisées derrière le dos, vers la maison de son voisin.

« Hum! se dit madame Smith, assise devant sa cheminée, dont la flamme faisait ressortir le pourpre de son nez entre ses deux petits yeux gris. « Je vais chez Cowley; si Ton vient me demander, je suis chez Cowley. » Le mari va chez Cowley, et la femme n'y va pas. Elle est obligée de rester au logis, de prendre soin du ménage, de courir à la boutique s'il arrive un chaland. Quelle triste existence! Mais il se passe quelque chose... Pourquoi, contre son habitude, mon mari s'est-il levé de si bonne heure? Qu'est-ce que cet entretien mystérieux sur madame Rowland? Ah! quand j'ai envie de découvrir vos secrets, mon bon monsieur Smith, je n'ai point de coton dans les oreilles, et j'ai bien entendu ce qui s'est dit : Madame Rowland a parlé hier de lui... Le jeune homme est parmi les Indiens... M. Tom va le chercher... Oh! oh! monsieur Smith, nous ne sommes pas si sotte que vous le supposez. Ainsi, voilà le garçon retrouvé, et mon mari mêlé à toute cette affaire! et les sauvages qui vont sans doute

encore revenir. Les misérables! quel vacarme ils ont fait hier! Et que dira le révérend Billygoat, quand je lui raconterai toute cette histoire? Et on voudrait me cacher, à moi, ces événements, et on va porter aux Cowley la primeur des nouvelles, et l'on réserve pour des étrangers ce qu'on devrait d'abord confier à sa femme ! Non, non, mon digne monsieur Smith, les choses ne se passeront pas ainsi! J'ai déjà eu bien des fois l'idée d'aller chez madame Rowland. Maintenant, ma patience est épuisée, et nous verrons s'il n'y a pas autant de finesse dans ma tête que dans celle de mon mari. »

Dans ses agitations, madame Smith s'en allait de long en large à travers sa cuisine, continuant son monologue au milieu de ses casseroles. Cependant la réflexion calma ses premiers emportements. Avant de faire sa visite à madame Rowland, elle résolut d'appliquer son habileté à obtenir un aveu de son mari. Mais douze jours s'écoulèrent, douze jours pendant lesquels le marchand résista obstinément à toutes les questions, à toutes les cajoleries de sa curieuse moitié.

CIVILISATIO>- ET BARBARIE. 85

Tom ne revenait pas; personne ne pouvait s'expliquer sa subite disparition, et ses amis s'inquiétaient de sa longue absence.

Deux semaines après le départ du jeune chasseur, madame Smith, qui n'avait pu vaincre la ténacité de son mari, se décida à se rendre chez madame Rowland. « Après tout, se disait-elle, je lui dois un témoignage de politesse, à cette bonne femme, et son intérieur est assez intéressant à observer. »

C'était par une nébuleuse journée de septembre; la vieille veuve était assise dans son fauteuil, emmaillottée dans ses couvertures, car l'aiguillon du premier vent d'automne la faisait souffrir, et depuis quelque temps elle se sentait bien affaiblie. Près d'elle, sur un tabouret, était la jolie Rosy, une main posée sur les genoux de sa mère adoptive, et de l'autre tenant le livre des saintes Ecritures, dont elle lisait pieusement, à haute voix, les pages les plus touchantes.

Elle venait de lire le Sermon sur la montagne, et une larme roujajt sous se? paupières. Elle leva les

yeux sur sa mère, dont elle ne pouvait voir sans émotion la pâle et triste figure, et lui dit : « Faut-il continuer ma lecture ?

— Assez, mon enfant, répondit la vieille femme en passant ses doigts amaigris dans les cheveux ondulants de l'orpheline, assez; j'ai peur que ta voix ne soit fatiguée, et lu as encore plusieurs choses à faire. Je pense que tu devrais aller chez Cowley, et le prier de nous envoyer son nègre un instant pour nous fendre du bois. Tom ne viendra pas encore aujourd'hui.

— M. Cowley a prévenu tes désirs. Il nous a envoyé une ample provision de bois ce matin, pendant que tu dormais.

— Quels braves gens que ces Cowley 1 Que Dieu les récompense de leur charité! C^est pourtant triste d'être ainsi seule dans le monde, sans un ami, sans un enfant.

— Ma mère ! murmura Rosy.

— Tu as raison, mon enfant. Je suis peut-être injuste envers Fairfield; mais s'il ne revenait pas... s'il avait aussi... Pardon, ma fdle. Tu sais qu'il y a des jours où tout m'apparaît si sombre, hélas I et je ne comprends pas comment une fnible femme telle que moi survit aux hommes les plus forts. Oh ! c'est cruel,

de vivre en regrettant perpétuellement ceux que l'on a aimés, et cruel de ne pouvoir mourir quand on n'espère plus revoir l'enfant qu'on a perdu.

— Ma mère! ma mère ! dit la jeune fille en pleurant et en appuyant sa tête sur l'épaule de la veuve. Si je ne puis remplacer ton fils, je t'aime pourtant comme ma vraie mère. »

Madame Rowland prit la jeune fille dans ses bras et la serra en silence sur son cœur.

Tout à coup on entendit frapper. Rosy courut, joyeuse, à la porte. Madame Rowland se leva avec vivacité de son fauteuil. Le coup qu'on venait de frapper ressemblait à celui de Tom; et avec quelle anxiété la jeune fdie l'attendait, d'heure en heure, depuis quinze jours !

D'une main tremblante de bonheur, Rosy tira le loquet; puis, à la vue de madame Smith, ne put comprimer un soupir, tandis que madame Rowland retombait sur son siège, dans l'amertume de sa déception.

Mais il n'était plus possible d'échapper à cette visite, et madame Smith n'était pas femme à se laisser déconcerter par un peu de froideur. Elle s'avança d'un pas rapide vers la veuve, disant qu'elle aurait dû lui

demander la permission de se présenter chez elle, mais que, passant près de sa demeure, elle n'avait pu résister au désir d'entrer pour s'informer de l'état de la chère malade.

A ces démonstrations d'affection, madame Rowland répondit brièvement, dans l'intention d'abréger l'entretien. Mais la femme du marchand, après avoir répété d'un ton résolu : a J'espère que je ne vous gêne pas? » prit une chaise, ôta son chapeau, ses gants, tira de sa poche une petite pipe en roseau, la bourra de tabac, l'alluma, et se mit à son aise comme si elle était à son propre foyer.

Hors d'état de s'engager dans une conversation qui ne lui offrait aucun intérêt, madame Rowland pencha la tête sur son oreiller et ferma les yeux. Madame Smith comprit que la malade avait besoin de repos, et réfléchit en même temps qu'elle arriverait plus tôt à son but en causant avec la jeune fille.

« Ali ! lui dit-elle, il y aura ici bientôt plus d'animation. Quand un homme entre dans un intérieur de famille, il en change nécessairement l'existence. »

Rosy la regarda d'un air étonné et en rougissant.

(( Allons, reprit madame Smith, vous n'avez pas besoin de feindre. Je connais toute l'histoire, et je

n'en dirai mot. Je serai muette comme le tombeau,

— Mais, chère madame-Smith?...

— Mais, chère mademoiselle Rosy,si vous ne voulez pas avoir confiance en moi, vous en avez le droit. Permettez-moi seulement davous demander combien il y a de temps qu'il est perdu.

— Perdu! vous croyez donc qu'il est perdu? s'écria avec un accent d'angoisse la jeune fille, qui ne pensait qu'à Fairfield.

— Comment donc! répliqua madame Smith en souriant. Ce qu'il y a de plus heureux, c'est qu'il ait été perdu ; et ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'on le retrouve dans une peuplade sauvage. Combien donc voilà-t-il d'années que madame Rowland en est séparée?

— Madame Piowland?» balbutia Rosy dans un trouble extrême.

En même temps la vieille femme, comme si elle avait été réveillée par son nom, souleva sa tête, entr'ouvritles yeux, et regarda la femme du marchand.

« Environ une vingtaine d'années, reprit l'imperturbable madame Smilh. Oui, je sais tous les détails de ce fatal événement; je les ai assez entendu raconter. Pourvu cependant qu'on lui lave la figure avant

de le ramener ! Car voir un homme avec des joues peintes en bleu, un nez peint en jaune, des oreilles rouges, des lèvres vertes, elle scalpel... le scalpel! oh! c'est affreux!

— 3Iadame Smith! s'écria la veuve en se levant de son fauteuil avec une émotion indicible.

— Ma bonne mère! murmura Rosy en se précipitant vers elle pour la calmer, ne vous agitez pas ; c'est un malentendu.

— Pardon, dit madame Smith, je ne pensais pas que vous puissiez nous écouter. >'on, il ne faut plus penser au scalpel. Si le jeune homme s'est livré à cette horrible coutume (et il est probable qu'il aura voulu, comme les Indiens, avoir ces sanglants trophées de victoire), M. Billygoat le ramènera aux vrais sentiments du chrétien. C'est un excellent homme, M. Billygoat.

— Mais, madame Smith, balbutia la malade en tremblant de tous ses membres, comme si elle avait la fièvre, qui donc pense au scalpel? qui donc porte les couleurs et les tatouages des Indiens? qui a été perdu il y a vingt ans? qui est retrouvé?... Mon Dieu ! mon Dieu ! il me semble que toute la chambre tourne autour de moi.

CIVILISATION ET BARBARIE. 9i

— Pourquoi, chère madame Rowland, répliqua la femme du marchand, \oulez-vous être si mystérieuse avec moi? Je sais tout. Je sais que Tom Pairfield est parti pour aller le chercher; seulement, je n'ai pu distinguer le nom de la tribu où l'on doit le trouver.

— Tom Fairfield parti pour aller le chercher! s'écria la veuve d'une voix étouffée, en se pressant le front entre les deux mains. Seigneur 1 est-ce un rêve, ou la douleur m'a-t-elle rendue folle?

— Non, je n'ai jamais vu une créature pareille, » murmura madame Smith, qui, malgré son assurance, se sentait un peu troublée de l'extrême agitation de la pauvre veuve.

Rosy, effrayée, lui fit signe de se taire ; mais il était trop tard. La malade surprit ce signe, et, avec l'habileté avec laquelle l'aliéné trompe la surveillance de son gardien, elle saisit l'occasion de découvrir le secret auquel était suspendue son existence.

— Vous avez raison, dit-elle, ma bonne madame Smith, en s' efforçant de sourire pour dissimuler sa mortelle angoisse, nous n'avons rien à vous cacher.

— Ah! voyez-vous, s'écria avec un accent de

93 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDIiNAVES.

triomphe l'aveugle indiscrète. J'en étais, sûre et cependant mon mari...

— Et Tom Fairfield est allé le chercher et doit le ramener àBoonville?...

— Ma chère mèrel dit Rosy, qui s'effrayait de l'état de surexcitation où elle voyait la vieille femme.

— Laisse-moi, mon enfant, laisse-moi. Je suis très-bien; et vous pensez donc, madame, que Tom Fairfield...

— Doit bientôt revenir ! oui ; et il ramènera. ,.

— Il ramènera...

— Vous savez bien I votre fils 1

— Ah ! s'écria la tendre mère d'une voix qui rctcntit dans les entrailles de Rosy et de madame Smith.

— Oh! madame, dit la jeune fille, qu'avez-vous fait? Vous la tuez. »

Madame Smith l'écouta avec effioi. En ce moment seulement l'idée lui vint qu'elle pouvait bien avoir commis une imprudence, et lorsqu'elle en eut acquis la preuve par les explications que lui donna Rosy, elle en fut extrêmement affectée; car au fond elle était bonne. Pour réparer autant que possible la faute dont elle se repentait amèrement, elle resta près de

Rosy, l'aida à soutenir, à apaiser la malade, et ne s'éloigna que lorsqu'elle vit madame Rowland, épuisée par ses émotions, tomber dans un profond sommeil.

A son réveil, la malade parut comme transformée. Rosy avait ingénieusement préparé un sujet de conversation pour la détourner d'une idée dont elle redoutait les conséquences. Mais madame Rowland, en ouvrant les yeux, lui demanda si Tom n'était pas de retour; et comme la jeune fille essayait de l'amènera une autre préoccupation, elle revint à sa pensée fixe, et lui dit avec un grand calme ce qu'elle espérait, et qu'elle savait quel saisissement, mais aussi quelle félicité elle éprouverait en ce moment suprême, après vingt années de larmes.

Toute la journée, "madame Rowland parut trèscalme et très-ferme. Plusieurs fois elle demanda à Rosy si ceux qu'elle attendait n'étaient pas revenus, et lui fit promettre de ne rien lui cacher. Seulement elle n'osait prononcer le nom de son fils.

Vers cinq heures, elle répétait de nouveau ses mêmes questions, quand soudain elle entendit frapper à la porte. Elle se leva précipitamment et jeta un cri. Tom Fairfield entrait, mais seul.

Avant qu'il eût pu prononcer un mot, elle lui dit d'une voix tremblante, en fixant sur lui un regard effaré :

«Où est-il? ^

— Au nom de Dieu ! s'écria Tom, en se retournant vers Rosy, comment votre mère sait-elle?...

— Où est-il? répéta la malheureuse mère; voulezvous donc me faire mourir?

— Elle sait tout, » murmura la jeune fille en pleurant.

Et Tom, ne comprenant pas comment ce secret avait pu lui être révélé, mais voyant qu'il ne pouvait garder les prudentes précautions qu'il avait cru devoir prendre, lui avoua qu'il avait retrouvé son fils sain et sauf, et qu'il le lui ramènerait le lendemain.

« Demain!... demain! s'écria-t-elle; mais aujourd'hui, tout de suite. Je suis parfaitement calme. Une nuit d'attente serait une torture. Il faut que je revoie l'enfant que je pleure depuis tant d'années. »

En vain Tom insista pour obtenir un délai; la pauvre mère ne voulait admettre aucun retard. Fairfield la conjura de modérer ses transports, et sortit pour aller chercher son fils. Pendant ce temps, M. Smith était occupé à faire la toilette du jeune

Américain, qui était devenu pareil à un sauvage. Il l'obligeait à enlever le plâtrage de sa figure, à échanger son costume d'Indien contre des vêtements européens. Il lui donnait un gilet, une chemise, et un pantalon.

Le nom de sa mère subjuguait toutes ses résistances. Ce nom avait retenti à son oreille, comme une magique parole, dans la tribu qui l'avait adopté, et l'avait seul déterminé à quitter son wigwam pour rentrer àBoonville. Mais ni la puissance de ce nom, ni les instances du généreux marchand, ne purent le décider à chausser des souliers, qui, disait-il, lui paralysaient les pieds, ni à prendre un chapeau qui lui serrait le front, et il fallut se résoudre à le conduire pieds nus et tête nue dans la demeure de sa mère.

II s'arrêta à la porte de cette demeure dans une agitation inexprimable :

« J'ai froid, » dit-il à Tom en lui prenant le bras.

Et il porta sa main à son cœur, comme pour en étouffer les mouvements convulsifs.

En ce moment, la malade était en proie à une autre commotion, tenant la main de Rosy comme pour s'assurer de cet appui fidèle. Elle entendait des pas...

elle distinguait un son de voix... Toute sa vie était suspendue à cet accent.

La porte s'ouvrit. Fairfield s'avança sur le seuil. Près de lui était le jeune homme, à la tête nue, au visage bronzé. Par une force surnaturelle, la malade se leva seule, s'élança seule dans la chambre.

« Mon fils ! mon fils I s'écria-t-elle.

— Ma mèrel dit le jeune Indien en se précipitant dans les bras de la vieille femme. Elle se serra sur son cœur, comme si elle ne pouvait plus s'en détacher, et, dans l'ardeur de cette étreinte, dans l'extase de son bonheur, elle se sentait défaillir.

— Mon doux enfant! mon enfant bien-aimé, murmura-t-elle, lorsqu'il l'eut reconduite doucement à sa place habituelle, que d'ennuis, de regrets, d'angoisses, de deuil! mais quelle joie Dieu m'a donnée avant ma dernière heure ! »

Et son fils John était à ses genoux, les yeux humides, les lèvres tremblantes. Il leva la tête et jeta un regard autour de lui comme pour voir si l'homme blanc ne riait pas de sa faiblesse. Mais Tom et Rosy avaient disparu; il était seul avec sa mère.

Longtemps ils restèrent seuls ainsi, et John lui

murmurait de son mieux, dans la langue qu'il avait presque oubliée, les noms les plus tendres.

Tom entra avec Rosy et M. Smith, et raconta son aventureuse expédition.

Quatrejours après son départ de Boonville, il arrivait dans la tribu des Kouzas et commençait ses investigations ; mais d'abord il ne put obtenir de ceux auxquels il s'adressait aucune réponse positive. Les uns semblaient ne pas le comprendre, d'autres niaient énergiquement qu'il y eût un blanc parmi eux. Quelques-uns, moins hardis, disaient d'un air embarrassé qu'ils croyaient se souvenir confusément d'avoir vu un jeune Américain dans leur peuplade. Cette première enquête, loin de décourager le jeune chasseur, l'affermit au contraire dans son espoir. Enfin il trouva un Canadien qui depuis longtemps vivait avec les sauvages et qui le mit sur la voie. Il le conduisit dans le village où demeurait John, qu'on appelait le Cerf-Blanc. John déclara d'abord qu'il était Indien de naissance, qu'il ne comprenait pas un mot d'anglais; cependant il prêta l'oreille aux discours de Tom, et peu à peu s'émut en l'entendant parler de la pauvre vieille veuve qui depuis si long-

temps déplorait la perte de son fils et n'aspirait qu'à le revoir avant de mourir.

«Eh quoi! dit le jeune chasseur en remarquant cette émotion, le Cerf-Blanc laissera-t-il sa mère dans l'abandon? Elle n'a personne pour lui faire son wigwam, pourluiluer du gibier. Faut-il que des étrangers lui creusent sa tombe pour préserver ses ossements de la voracité des loups et de la rapacité des vautours?

— Ah î s'écria John en portant la main à son front. L'homme blanc a raison ; le Cerf-Blanc est un mauvais fds. »

Et à ces mots il s'enfuit dans la forêt. Tom courut après lui et ne put le rejoindre. Le lendemain il le chercha en vain de tous côtés ; John avait disparu.

Désespéré de ses infructueuses perquisitions, le jeune chasseur bridait son cheval pour retourner dans la tente des Canadiens, lorsqu'il vit venir John, revêtu de son costume de guerrier, monté sur un vigoureux poney, et qui lui dit qu'il était prêt à le suivre. Plusieurs hommes de la tribu essayèrent de s'opposer à son départ ; mais John ne se laissa point intimider par leurs menaces : avec son tomahawk dans une de ses mains, son fusil dans l'autre, il s'élança fièrement

à travers les rangs de ceux qui Youlnicnt l'arrêter, et poursuivit tranquillement sa route.

Quand ce récit fut achevé, naadame Rowland dit à son fils qu'il fallait qu'il lui jurât de ne plus jamais la quitter, et John lui fit cette promesse en lui baisant tendrement la main.

Un mois s'écoula. Madame Rowland, qui d'abord avait été comme ravivée et rajeunie par le retour de son fils, retomba bientôt, par T effet même des violentes émotions qu'elle avait éprouvées, dans un sinistre état d'affaissement et de langueur.

John s'habituait peu à peu aux exigences de la vie civilisée. Il avait adopté le costume complet des Américains, y compris le chapeau et les souliers. Il s'asseyait à table et se servait de la cuiller et de la fourchette. 11 aimait à rester près de sa mère, passait quelquefois des heures entières au chevet de son lit, les yeux fixés sur sa pâle figure. Cependant il conservait la nature violente, impétueuse, que les mœurs de la peuplade sauvage avaient développée en lui. Rosy seule le subjuguait. Dès qu'il se révoltait contre les nouvelles habitudes qu'on cherchait à lui imposer dès qu'il laissait éclater son caractère impérieux, un mot, un regard de la jeune fille suffisait pour

l'apaiser. Sa mère elle-même n'avait pu prendre sur lui un tel ascendant.

Mais il y avait à Boonville trois personnes pour lesquelles il éprouvait un sentiment de répulsion insurmontable. La première était madame Smith , qui l'avait tellement impatienté par ses questions, que, lorsqu'il la voyait venir, il échappait à ses visites en sautant par la fenêtre.

La seconde était le révérend Billygoat, qui avait entrepris de le convertir au christianisme. Pour faire plaisir à sa mère, et surtout à Rosy, il écoutait en silence, avec la plus parfaite apparence de docilité, les longs discours du zélé pasteur ; mais au fond du cœur il l'abhorrait, et par le fait abhorrait la religion que le vieillard prenait à tâche de lui enseigner.

La troisième personne odieuse à John, c'était celuilà même qui l'avait ramené au foyer maternel, c'était le brave Tom Fairfield. Pendant quelques jours l'un et l'autre cependant parurent être inséparables. Tom donnait au jeune sauvage d'utiles conseils et d'affectueux encouragements. Mais en voyant son libérateur rester sans cesse comme un ami intime dans la demeure de sa mère, John prit de plus en plus envers lui une attitude froide, défiante etparfois même hostile.

Madame Rowland s'affaiblissait de telle sorte, qu'on devait prévoir sa fin prochaine. Rosy la soignait avec la tendresse de la fille la plus dévouée. John ne la quittait que de temps à autre pour aller dans les bois tuer un dindon ou un cerf. Dès que sa provision de gibier était faite, il revenait s'asseoir près du lit de sa mère, et restait silencieux, suivant perpétuellement du regard Rosy.

L'automne vint avec ses jours froids et nébuleux. Les feuilles des arbres tombaient au souffle du vent, et l'existence de la pauvre veuve semblait s'en aller avec ces feuilles. Cependant elle aurait voulu vivre encore pour jouir de l'aspect de ce fils qu'elle avait tant regretté, et qui lui témoignait une naïve, une profonde tendresse. Elle se demandait en frémissant ce qu'il deviendrait quand elle ne serait plus de ce monde ; elle n'avait qu'un espoir, c'était que Tom Fairfield épouserait Rosy, et que tous deux ils empêcheraient John de retourner près des Indiens. Pour sa petite Rosy, elle désirait aussi ardemment que ce mariage fût promptement conclu.

Mais lorsqu'elle exprima ce désir à son fils, elle fut frappée de l'émotion qu'il en ressentit. Il l'écouta la tête baissée, le visage morose, sans répondre un mol.

Deux fois sa mère lui demanda s'il ne se réjouirait pas de voir sa bonne sœur Rosy unie à un honnête liomme, qui serait pour elle un sûr appui.

Enfin ii lui répondit :

« Rosy veut-elle épouser le chasseur blanc?

— L'un et l'autre, dit madame Ro^vland, s'aiment depuis longtemps.

— Bien ! » répliqua froidement John.

Puis il sortit, s'en alla dans la forêt, y resta tout le jour, et le soir se relira dans sa chambre, sans rien dire à personne.

A partir de ce moment , il ne dissimula plus ses inimitiés. Si madame Smith l'importunait encore par ses perpétuelles questions, elle pouvait êlre sûre que le soir elle verrait tomber par la cheminée des pierres dans ses casseroles, et que la nuit ses volailles seraient effarouchées. Si le père Billygoat lui faisait un de ses longs sermons, dans la journée même, la palissade de son enclos était brisée, et quelquefois une de ses vaches tombait frappée d'une balle.

Madame Smith, M . Billygoat, jetaient alors les hauts cris, et dénonçaient le jeune sauvage à l'animadversion des habilaiits de la bourgade, qui, h regardant

comme un être dangeieux , n'aspiraient qu'à le voir partir.

John comprimait cependant ses sentiments de haine envers Fairfield ; un jour même il lui sauva la \ie. Un ours à demi blessé s'était élancé sur le jeune chasseur, qui n'avait pour se défendre que son couteau. Ce couteau se brisa entre ses mains, et c'en était Tait du brave Tom, aux prises avec l'animal furieux, quand tout à coup John, que le coup de fusil avait attiré de ce côté, se précipita sur l'ours et lui enfonça sa lame aiguë dans la poitrine.

Fairfield, délivré d'un si grand péril, lui tendit' la main en lui exprimant cordialement sa reconnaissance ; mais le fds adoptif des Indiens se détourna froidement , s'enfuit dans le bois , et, de retour dans sa chaumière, ne dit pas un mot de cette aventure. Ce fut Tom qui la raconta avec une vive expression de gratitude pour son libérateur, et comme madame Rowland embrassait son fils en applaudissant à son courage, et comme Rosyl'appelait son bon frère, son cher frère, John éprouva une émotion d'attendrissement qu'il n'avait pas encore ressentie. Ce jour-là, il aurait subi avec une parfaite patience les interrogatoires de madame Smith et les sermons du père Billygoat.

Cependant la malade déclinait visiblement ; ses deux enfants ne la quittaient plus.

Un soir, à la lumière du crépuscule qui projetait sur son visage défait une lueur de pourpre : « Rosy, dit-elle, Tom, je suis délivrée de ma douleur ; je ne souffre plus. Ma dernière heure approche. Il est triste pour moi cependant de penser que vous n'êtes pas encore mariés ; mais vous le serez, Tom, et vous aurez soin de mon fils, n'est-ce pas ? vous l'aimerez comme un frère ?

— Oui, ce sera mon frère , répondit Tom, je vous le jure ; je le chérirai, je lui dévouerai ma vie.

— Et toi, John, reprit madame Rowland, dis que tu te souviendras de ta mère, que tu resteras fidèle à sa tombe? »

John, qui depuis quelques instants luttait contre une émotion qu'il s'efforçait de combattre, dans sou orgueil de sauvage, pour ne pas laisser paraître un signe de faiblesse devant un homme blanc, John ne put se vaincre plus longtemps ; il tomba à genoux, et appuya, en sanglotant, sa tête sur le lit de sa mère.

(( Mon bon John ! murmura madame Rowland , mon cher enfant!

— Ma mère! ma mère ! » s'écria-t-il avec un tremblement convulsif, en levant les yeux sur elle et en voyant ses traits se décomposer.

Mais la pauvre mère ne répondit plus ; sa main mourante se roidit en prenant la main de son fils. Son regard s'éteignit en s'arrètant sur Rosy et Fairfield.

Le lendemain, John creusa une fosse à l'endroit où s'était élevée la cabane de son père. C'était là que la veuve avait voulu être ensevelie.

Cette douloureuse tâche accomphe , il disparut , et pendant trois jours on ne le revit pas. Lorsqu'il rentra dans la maison habitée par Rosy, il était triste et silencieux, mais humble et doux comme un enfant. Le père Billygoat, dont il avait si cruellement trompé l'espoir, n'osait se fier à cette douceur, et la regardait comme un masque plus inquiétant que les libres manifestations de sa turbulente nature.

Cependant le jeune élève des Indiens vivait de la vie la plus calme et la plus retirée. Au point du jour, il se levait, allumait du feu , préparait lui-même son déjeuner ; puis, après avoir fendu du bois pour Rosy, il se retirait dans la forêt. Tantôt il amassait une provision de gibier , tantôt il tannait pour Rosy des

106 IIISTOlPiES ALLEMANDES ET SCANDINAVES.

peaux à la façon des sauvages et lui cousait des mocassins. Mais il évitait de rester près de la jeune fille, et, dès qu'il revenait de ses excursions, il rentrait dans sa chambre.

Le jour du mariage, tant désire par madame Rotvland, était enfin arrivé. Tom s'avança, avec sa belle fiancée, vers la demeure du jeune magistrat, au milieu d'un nombreux cortège d'amis. John était à côté de lui. Il assista, avec tous les témoignages d'une sincère amilié, aux préparatifs de la cérémonie. Mais, dès qu'il eut entendu la jeune fille prononcer le serment sacramentel , et dès qu'il l'eut vue tendre la main , avec une douce expression de joie, à celui qu'elle appelait son époux, il se glissa hors de la maison du maire et se relira dans sa chambre.

Le soir, les flambeaux scintillaient aux fenêtres de la cabane de Tom, et des groupes joyeux célébraient, par leurs danses et leurs chants, le mariage du jeune chasseur.

Et au milieu des rumeurs bruyantes de cette fête, par une froide nuit d'hiver, un homme, portant à sa ceinture le tomaha'vsk, et sur son épaule la couverture indienne , s'avança vers la maison nuptiale, où retentissaient les sons de la musique et les accents de

CIVILlSATIO>' ET BAIlBAFaE. 107

la gaieté. 11 s'approcha de la petite fenêlre par laquelle ses regards pouvaient aisément pénétrer dans l'intérieur do cette habitation. Les danseurs continuaient à tournoyer dans la salle. Mais ce n'étaient pas ces derniers qui pouvaient fixer son attention. Un instant après, Rosy apparut, gracieusement appuyée sur le bras de son mari.

John fixa sur elle un long et douloureux regard , mais rien, excepté une légère contraction de ses lèvres, ne trahit sa profonde émotion.

Enfin il inclina la tête comme pour lui dire adieu, comme pour dire adieu à toutes les joies qu'il avait entrevues, à tout ce qui aurait pu lui assurer une douce et paisible existence. Puis il se dirigea vers le tombeau de sa mère, et, sa carabine sur l'épaule, disparut dans les profondeurs de la forêt.

Où alla-t-il? Onne sait. Il ne rentra pas dans la peuplade des Kouzas, car, quelques semaines après le mariage , le Canadien qui avait servi de guide à Fairfield dans ses investigations déclara qu'on n'avait pas entendu parler de lui. Et jamais on ne sut ce qu'il était devenu.

Sur la côte orientale du golfe de Finlande, à une vingtaine de lieues de la vieille cité de Narva, est un domaine appelé Kimda, remarquable à la fois par ses pomts de vue pittoresques et par ses vestiges d'antiquité. Là se déploie une végétation plus riche et plus variée que celle qui apparaît ordinairement dans les régions septentrionales. Le feuillage du chêne s'y marie à celui du hêtre, et jusqu'au bord de la plage s'étale nn vert gazon que la marée ne dévore pas, car il n'y a pas de marée dans la Baltique.

* Tlie Jewess, par l'auteur anonyme des Livonian tôles et des Letten from the BaUic.

Dans cette plaine riante s'élèvent, à un quart de lieue environ l'un de l'autre, trois rochers d'une centaine de pieds de hauteur. Deux de ces rochers sont presque entièrement cachés, de leur hase à leur sommilé, par des hois de sapins. Le troisième, dont la pente est moins escarpée, ne porte sur ses flancs que des fleurs sauvages et des arbrisseaux.

Du haut de ce rocher, In vue plane de tous côtés sur un immense panorama, et sur une terre plate et morne comme le golfe. Là on est exposé à tous les vents, et c'est là cependant l'emplacement que le caprice ou la hardiesse d'un architecte a choisi pour y construire une vaste habitation que de loin ou distingue comme un bastion isolé à la pointe d'une forteresse.

De la plaine, où Ton remarque quelques cabanes, les ruines d'un antique château et celles d'un vieux moulin, signe de reconnaissance pour les bateliers» on monte graduellement, par une pente presque insensible, à la cime du roc solitaire. C'est seulement quand on est au pied de l'habitation que l'on peul contempler dans toute son étendue l'espace qu'elle domine, les champs, les bois, la mer, et les crêtes rocailleuses de l'ile de Ilochlaiid.

LA JUIVE. m

Les contrebandiers ont eu parfois des aventures émouvantes sur cette plage qu'embrasse le regard. Car les babitants de ce district, éloignés des grandes villes, ne peuvent acheter qu'à un haut prix les denrées taxées par le gouvernement, et les Finlandais qui habitent de l'autre côté du fleuve leur procurent ces mêmes denrées à un taux beaucoup plus modéré. De plus, les Finlandais, en leur livrant des marchandises étrangères, ne leur demandent point d'argent monnayé. Ils admettent très-aisément le système d'é* change, et reçoivent leur payement en produits agricoles, ce qui est un surcroît de tentation pour une population de pâtres et d'agriculteurs. Souvent le bateau finlandais qui arrive sur la plage livonienne avec une cargaison de café, de sucre, d'étoffes anglaises et de divers objets de luxe, s'en retourne avec un chargement de blé et d'eau-de-vie.

Pour réprimer ce trafic frauduleux, le gouvernement russe avait établi sur la côte une compagnie de Cosaques à cheval qui prirent le titre de garde-côtes, ou, SI l'on veut, de douaniers. Ces douaniers, campés à une heue environ de la maison bâlie sur le roc, inspiraient autour d'eux une haine générale ; le plus simple paysan se réjouissait de les troifiper, et leur

présence dans ces parages n'avait fait que stimuler l'ardeur, l'astuce des contrebandiers. Les habitants de cette côte sont des hommes d'une trempe énergique, d'un caractère indépendant et d'excellents bateliers.

Au commencement de l'hiver, le poste des Cosaques avait été confié au commandement d'un officier subalterne qui, par son activité, ses rigueurs inflexibles et souvent cruelles, était cependant parvenu à effrayer les fraudeurs. A la même époque, de rapides et violentes variations de température rendaient la navigation de celte partie de la Baltique très-difficile. Au mois de mars seulement le golfe fut couvert d'une glace compacte, et les Cosaques reprirent leurs habitudes de vigilance.

Ici commence notre histoire.

Nous entrons dans l'enceinte de la vaste maison située au-dessus du rocher. Une des salles du rez-dechaussée, habituellement occupée par une nombreuse cohorte de domestiques, offre en ce moment une scène d'un effet pittoresque. Sur une table qui s'étend dans toute la longueur de la salle, un homme dépose une quantité d'objets qu'il a tirés successivement d'un lourd balk)t. Vêtu d'une sorte de tunique en

peau de mouton, comme les Finlandais et la plupart des paysans des provinces de la Baltique, cet homme a une barbe noire frisée, des yeux perçants et une agilité de mouvements extraordinaire. Autour de lui sont rangées, avec une vive curiosité, les servantes de l'habitation, les jeunes filles avec leurs chevelures arrondies en guirlande sur la tête, comme des madones italiennes, les vieilles avec de hauts bonnets de diverses couleurs, garnis de rubans flottants. Quelques-unes de ces femmes examinent attentivement les différentes étoffes que le marchand déroule devant elles, tandis que d'autres moins hardies les contemplent d'un peu plus loin et assises à l'écart. A l'une des extrémités de h chambre se trouvaient réunies, en différents groupes, une douzaine de fileuses portant un vêtement rustique. Quelques-unes, ayant ôté leur mantelet, découvraient une grossière chemise brodée en fil de couleur. Toutes laissaient flotter à l'abandon leurs longs cheveux sur leur sein ou sur leurs épaules. A l'autre extrémité de cette même pièce s'élevait un énorme poêle en briques, où une fille de cuisine, habillée à peu près comme les fileuses, enfournait des pains de seigle. Près de là s'ouvrait un corridor conduisant à un vestibule, oij étaient quelques vigoureux

114 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCAMilNÂVES.

paysans, les uns debout, immobiles, avec leurs cheveux épars, leur redingote serrée à la taille par une ceinture; d'autres préparant leurs piques pour la pêche du phoque.

Mais dans cette salle, où le marchand excitait une si vive curiosité, se trouvait encore une personne plus intéressante que toutes celles qui l'entouraient. Sur une chaise en bois, dans l'embrasure de la haute fenêtre, était assise une jeune femme, si jeune qu'on avait peine à croire qu'elle fût la mère de l'enfant endormi sur ses genoux. Cependant, en l'observant de plus près, on ne tardait pas à reconnaître, dans les purs linéaments de sa figure virginale, l'expression des sollicitudes de la mère et de l'épouse. Elle était belle, mais d'une beauté trop distinguée pour pouvoir être pleinement appréciée par les gens qui l'environnaient. Elle avait la blancheur du marbre, des traits d'une délicatesse extrême, et ses grands yeux, d'un bleu violet, s'abaissaient sur les spectateurs avec une profonde mélancolie Elle était pauvrement, ou, pour mieux dire, misérablement vêtue. Un méchant mantelet, garni d'une vieille fourrure, couvrait à peine ses bras : pour coiffure elle portait une espèce de turban tel que celui qui distingue, dans ce pays,

LA JL'IVE. 115

les juives. Elle était juive en effet, et dans la douceur, dans la délicatesse de sa physionomie, il y avait comme un sentiment secret des souffrances et de la vie résignée de son peuple. Elle resta quelque temps à l'écart, dans une complète indifférence; puis enfin, comme si elle cherchait une occasion de rompre le silence, elle se tourna vers la servante qui faisait cuiie le pain, et qui, avec ses grosses mains et sa large figure rouge, ressemblait à une personnification de l'abondance vulgaire.

« Vous faites, lui dit-elle, une énorme fournée.

— Pas plus qu'il ne nous en faut, répondit brutalement la servante. Nous n'en aurons pas de reste pour les juifs.

— Si vous gardez votre pain, répliqua Tétrangère, jusqu'à ce que je vous en demande, il pourra bien devenir dur comme l'acier. »

Cette repartie lui aurait probablement attiré une réponse peu charitable, si l'arrivée d'une autre personne n'avait mis fin à toute conversation.

C'était la maîtresse de maison qui venait regarder elle-même la boutique nomade, oii elle seule pouvait faire quelque emplette. A son aspect, les femmes réunies autour du colporteur se rappelèrent aussitôt

qu'elles avaient, çà et là, une tâche à achever ; les paysans, debout sur le seuil de la porte, s'éloignèrent précipitamment, et les fileuses tournèrent leur rouet avec une nouvelle activité. Il ne resta près de la châtelaine qu'une femme de chambre russe, habituée à se croire en droit de faire tout ce que faisait sa maîtresse, et une grave matrone remplissant les fonctions d'intendante, qui, dès son entrée, adressa une sévère admonition à une jeune fileuse.

Cette maîtresse de maison, qui inspirait à ses serviteurs une telle crainte, avait pourtant une physionomie trcs-agréable ; mais son regard pensif, sa démarche grave, toute sa personne, indiquaient une de ces natures fermes, concentrées, qui en sont venues à réprimer l'ardeur de leurs sentiments et à se soumettre à de hautes convictions.

A son entrée, la juive s'était levée et se tenait debout avec son enfant dans les bras. En voyant l'une en face de l'autre ces deux femmes appartenant à des conditions si différentes, on n'aurait pu s'empêcher de remarquer entre elles quelques traits de ressemblance. Toutes deux étaient également belles, également pâles, et toutes deux portaient sur leur figure l'indice d'une expérience prématurée. Mais, par un

singulier hasard, la femme du Nord avait l'œil noir et profond, le sourcil arqué de la femme du Sud, et la juive, au contraire, les yeux bleus et tendres des filles du Nord.

« Asseyez-vous, dit la châtelaine. D'où venezvous?

— Nous avons traversé le golfe, répondit le marchand en mauvais allemand.

— Vous avez fait un trajet dangereux?

— Dangereux! non, madame, la glace est très ferme, sauf quelques crevasses.

— Et vous avez voyagé la nuit dernière? »

Le colporteur était embarrassé de répondre à cette question ; la juive prit la parole :

« Nous avons débarqué tard, dit-elle, et nous avons couché dans un des bâtiments qui sont dans la cour...

— Madame, reprit le colporteur pour prévenir d'autres questions, le marchand Mendclsshon, qui vous a fourni Tan dernier du café, du sucre et des étoffes, voulait vous envoyer, il y a longtemps, ce que vous lui aviez commandé, mais l'état delà mer ne m'a pas permis de venir plus tôt.

— Je regrette que vous soyez venu . Mendelsshon

118 HISTOIRES ALLEMA>'DES ET SCA>:DINAYES.

n'a-t-ilpas reçu mon message? Je lui ai fait dire que, comme les douaniers sont devenus très-rigoureux , il ne devait exposer personne à leurs poursuites.

— Nulle crainte, répliqua le marchand, ne nous empêchera de vous servir, quoique ces marchandises soient à un si bas prix, que nous ne recouvrons pas même les frais de transport... Mais, voyez, j'ai ici une cargaison précieuse : du sucre doublement raffiné; du café, le meilleur, à soixante-dix kopecks la livre. Vous ne pourriez pas en acheter à Narva à moins de deux roubles, et.il serait mauvais. J'ai aussi de charmantes étoffes, des soies de France et des châles anglais.

— Est-ce là votre femme? demanda la châtelaine, qui avait été beaucoup plus occupée de la jeune étrangère que de l'énumération du marchand.

— Oui, dit la juive, je suis sa femme.

— Mais ce n'est pas là voire enfant? Non, vous êtes vous-même un enfant.

— Mathias est mon fils, repartit la juive en abaissant ses yeux bleus sur son frêle nourrisson.

— Pauvre petit être! «murraurala châtelaine, dans une langue que personne autour d'elle ne comprenait. Puis, se retournant vers le colporteur : « Gom*

ment, lui dit-elle, avez-\ous pu faire faire à votre femme un tel voyage? N'avez-vous pas peur qu'elle tombe malade?

— Rose est accoutumée à de pareilles cxpéditious. Elle peut dormir sur la paille du traîneau, comme vous, madame, sous une couverture en soie.

— J'imagine qu'elle n'a pas autre chose que de la paille chez elle, murmura la femme de chambre à la vieille intendante; et, avec celte figure juive, clle peut voyager longtemps sans qu'on s'occupe d'elle. Chacun sait, d'ailleurs, qu'avant qu'une ciirétienne ait eu le temps de dire à ces gens-là bonjour, ils ont déjà fouillé dans ses poches.

— Vous êtes folle, Axina, lui dit sa maîtresse, qui l'avait entendue; la figure de celte femme est plus jolie que la vôtre, et, quant à un acte de rapine, vos compatriotes s'y entendent mieux que les juils. Prenez mes clefs, et allez chercher dans l'armoire du pain, de la viande pour cet enfant. Dépêchez-vous. »

A cette injure qui s'adressait à la fois à elle-même et à sa nation, et qui était encore aggravée par un ordre si sec, Axina serra les lèvres, et sortit le plus lentement possible, comme pour protester par cette lenteur contre l'injure faite à sa dignité.

« Quel est le prix de cette étoffe bleue? » demanda la châtelaine. Puis sans attendre la réponse du marchand : « Quel âge avez-vous donc? dit-elle à la Jeune femme.

— Seize ans, madame.

— Seize ans! seize ans! Pourquoi donc étes-vous entrée si vite dans les soucis de la vie? Ils viennent d'eux-mêmes assez tôt au-devant de nous. Et votre enfant?

— Mathias peut marcher seul. Voyons, mon petit, montre à madame que tu peux te tenir debout, ajouta-t-elle, en dégageant son enfant de ses langes, et en le plaçant sur le plancher.

— Quel charmant enfant ! quels beaux yeux ! de tels yeux conviendraient mieux à une de mes petites tilles.

— Madame a le bonheur d'avoir des enfants? » dit la juive.

Et les deux femmes échangèrent entre elles un regard de franc-maçonnerie maternelle qui aurait été suivi, sans doute, d'un long entretien, si, dans ce moment, Axina, ne fut rentrée avec les provisions. La maîtresse de maison se retourna vers la cargaison du marchand.

Toutes les denrées qu'il avait apportées furent de nouveau étalées par lui. A mesure qu'il déroulait ses différentes étoffes, il en vantait les qualités, et ne cessait de répéter qu'il les vendait à bas prix. C'étaient des toiles peintes de France, des soieries de premier ordre, des calicots des meilleures fabriques d'Angleterre.

Axina fixait un œil avide sur un de ces rouleaux, tandis que sa maîtresse les regardait d'un air de dédain.

« Voyons vos aiguilles, » dit-elle.

Le marchand se hâta de les lui montrer.

« Quoi ! s'écria-t-elle, voilà tout ce que vous avez à m'offrir! En vérité, ce n'était pas la peine de vous mettre en route pour m'apporter de telles marchandises anglaises. J'en ai ici de meilleures.

— Il me semble, répliqua le colporteur en souriant, que madame connaît particulièrement les produits des manufactures anglaises. Est-ce que madame aurait été en Angleterre?

« Je suis Anglaise, » répondit la châtelaine.

A ces mots, la juive, sortant tout à coup de son état d'apathie, s'écria :

c( Comment madame a-t-cUe pu quitter sa terre

natale? Sans doute, la Russie est une attrayante contrée, et l'on dit qu'il est triste de vivre en Angleterre. Mais chacun aime pourtant le sol où il est né. Est-ce que madame n'a plus de parents?

— J'ai encore ma mère, répliqua le châtelaine avec un sourire triste, ma bonne mère, que Dieu la bénisse ! mais, depuis plusieurs années, je ne l'ai pas revue.

— Mon Dieu 1 comment avez-vous pu vous séparer d'elle?

— J'ai fait comme vous, Rose, je me suis mariée jeune, et maintenant il faut que je reste soumise à ma destinée. La femme doit suivre son mari, vous le savez, Rose, vous qui suivez le vôtre en de si pénibles voyages. Et je suis aussi heureuse que beaucoup d'autres, ajouta-t-elle avec une expression de mélancolie.

— Si madame est heureuse, reprit Rose, tout est dit. A la vérité, rien ne remplace la patrie; mais un bon mari mérite bien qu'on le suive au loin. »

Le marchand, qui se souciait peu de toutes ces remarques philosophiques, reprit ses étoffes, et de nouveau il en préconisait le tissu, la couleur, quand soudain l'ombre d'un homme à cheval se dessina de-

vaut la fenêtre. Le visage de la châtelaine trahit une subite inquiétude. Elle fit signe au juif de se retirer avec sa femme derrière le poêle, et repoussa vivement le calicot étalé sur la table. Au même instant, un paysan entr' ouvrit la porte et dit à voix basse : « Les douaniers ! » Puis on entendit résonner à quelque distance le pas rapide d'un cheval et des voix confuses.

« Que vais-je faire? que vais-je faire? dit le colporteur tremblant, tandis que Rose s'appuyait sans crainte contre le poêle avec son enfant.

— Soyez tranquille, lui répondit la châtelaine, vous ne perdrez rien.

— Mais mon traîneau qui est à la porte, et mon cheval noir, et un demi-quintal de café, et quinze livres de thé impérial ! Que vais-je faire? répétait-il en se tordant les mains.

— Taisez-vous, dit d'un ton impérieux la châtelaine, et écoutez. »

Il se fit alors un profond silence. L'attention de la petite communauté était tournée du côté de la porte, où s'élevait une discussion dont le cheval noir du colporteur semblait être le principal objet.

La châtelaine cependant réfléchissait au moyen de cacher le contrebandier, et tout à coup elle dit :

« Il faut enfermer ces pauvres gens dans la laiterie. Personne ne s'avisera d'aller les chercher là. »

Pendant qu'elle donnait la clef de ce bâtiment à son intendante, le douanier passa de nouveau comme une flèche devant la fenêtre, et bientôt le retentissement des sabots de son cheval galopant sur le sentier rocailleux se perdit dans l'éloignemenl.

« Dieu soit loué ! » s'écrièrent à la fois la maîtresse de la maison et la juive.

Les paysans entrèrent dans la salle, et racontèrent la scène à laquelle ils venaient d'assister. S'ils variaient dans les détails de leur récit , tous étaient d'accord sur un point, à savoir que le péril n'était que retardé. Le douanier, n'osant capturer le traîneau du contrebandier au milieu de tant d'hommes qui s'y seraient opposés, était allé chercher un renfort, et dans une heure probablement on le verrait revenir avec une troupe de Cosaques.

« Maintenant, dit l'un d'eux, il faut venir en aide à notre maîtresse, car elle est inquiète.

— Écoutez, madame, dit un autre, envoyez le juif avec sa femme et son traîneau dans la forêt. Ivan ne

les découvrira pas là, quoiqu'il ait l'œil bien fin. »

La châtelaine, dans sa préoccupation, entendit à peine ce conseil , et n'y répondit pas. Le juif se hâtait d'emballer, d'une main craintive, tout ce qu'il avait naguère étalé avec tant de vivacité. Les paysans, rangés en demi-cercle autour de leur maîtresse silencieuse, n'osaient la troubler dans ses réflexions. Rose s'avança d'un air résolu ; et, d'une main tenant son enfant, et de l'autre effleurant la manche de la châtelaine :

« Ne vous laissez point chagriner à cause de nous, lui dit-elle. Merci pour vos bonnes paroles, merci pour le pain que nous avons mangé sous votre toit. Il ne nous arrive pas souvent d'être si bien traités. Allons, mon ami , ajouta- t-elle en se tournant vers son mari, allons dans la forêt. Il n'y fait pas si froid, et Jehova, qui n'a pas abandonné Ismaël dans le désert, n'abandonnera pas notre petit Mathias. Allons. »

En disant ces mots, elle serrait ses haillons sur son sein et s'approchait de la porte.

« Non, Rose, dit sa protectrice , en la retenant par le bras. Je ne pensais pas à ma propre tranquillité. . Mais mon mari ! s'il allait revenir?...

— Je VOUS comj3rends, madame, reprit Roi-e, et j'aime mieux être dans les bois avec Malhias que de vous voir redouter l'arrivée de votre époux. »

A ces mots, un paysan, remarquable par l'honnête expression de sa physionomie et la force musculeuse de ses membres, fit un pas en avant :

« Votre serviteur, dit-il, peut-il parler?

— Oui, mon bon MadJis, je sais que tu ne parles jamais en vain.

— Eh bien, mon avis est que vous ne gardiez ni le juif ni sa femme ici. Je dirais la même chose si c'étaient des chrétiens. Non-seulement, en les gardant, vous irriteriez notre maître, mais la maison sera visitée, fouillée dans tous les coins. Où voulez-vous les cacher ? Si l'on avait affaire à un autre homme, on en serait quitte pour un présent de quelques roubles, ou de deux agneaux, ou d'une demi -douzaine de poulets. Mais cet Ivan , rien ne peut le fléchir. Il a reçu l'ordre d'être plus sévère que jamais, et au premier contrebandier qui lui tombera entre les mains, il obtiendra une gratification, peut-être même aurat-il une croix à mettre à sa boutonnière; de plus, ne s'emparera-t-il pas des marchandises prohibées ?

— Oh! dit la châtelaine, s'il ne s'agissait que des marchandises, je payerais volontiers...

— Madame, reprit le paysan, votre générosité serait inutile. Les Cosaques prendraient d'abord l'argent, et ensuite la cargaison ; ces malheureux seraient conduits à Pétersbourg, et peut-être envoyés en Sibérie. En tout cas, ils n'échapperaient pas sans un rude châtiment aux mains d'Ivan, qui traite avec trop de sévérité les gens soumis à ses ordres, pour épargner des contrebandiers et surtout des juifs.

— Mais que faire? Je ne puis me résoudre à abandonner ces infortunés, principalement cette jeune femme.

— Oui, reprit Maddis en jetant sur Rose un regard de commisération, ce serait une cruelle chose que d'envoyer celte frêle créature dans les bois, pour s'y nourrir d'écorce de bouleau et s'y abreuver de neige^ fondue. Mais j'ai une idée. 31es deux cousins, Jean et Thomas, et moi, nous sommes prêts à aller à la pêche aux phoques; que le juif et sa femme viennent avec nous ! Il est midi. Avant six heures du soir nous pouvons atteindre l'île de Hochland. Là ils seront en sûreté, et, lorsque les Cosaques seront fatigués de leurs inutiles perquisitions, les fu-

gitifs pourront revenir ici aisément, et, s'ils doivent passer une nuit dehors, ils dormiront comme nous dans leurs peaux de mouton.

— Mais du haut du rocher on peut vous voir passer.

— Avec cette neige, non, madame. A un quart de werste de distance, je défie qui que ce soit de nous distinguer.

— Et que deviendra mon ballot? demanda le juif avec anxiété.

— J'en aurai soin, répondit Maddis. Ecoule, Marc, prends avec toi quelques-uns de nos camarades, portez ce ballot dans la partie de la forêt où il y a de si hautes fourmilières. Vous l'enfouirez là, vous le recouvrirez d'un peu de neige; il aura l'apparence d'une fourmilière, et lorsque le danger sera passé, on l'enverra chercher.

— Moi, dit un autre paysan, je mettrai le cheval à l'écurie.

— Moi, dit un troisième, je placerai le traîneau entre vingt autres traîneaux semblables ; l'astucieux Ivan ne pourra le reconnaître. »

La châtelaine réfléchissait encore. Cependant elle comprenait que le plan proposé par Maddis était le

plus sûr, et elle donna Tordre à l'intendante de préparer pour le départ des pêcheurs des provisions de pain, de poisson salé, et quelques bouteilles d'eaude-vie. Mais elle éprouvait un vif sentiment de crainte en regardant Rose, et en songeant à quelles fatigues cette délicate jeune femme allait être exposée.

a Rose, lui dit-elle, votre mari devrait accepter l'offre de Maddis.

— Oui, madame.

— Mais vous, il me semble que vous feriez mieux de rester ici. Nous trouverons bien un moyen de vous protéger.

— Non, madame, répondit la juive avec un regard ferme. Votre intention est bonne ; mais il faut que j'accompagne mon mari, fût-ce en Sibérie f

— Je souffre vivement pour vous, reprit la charitable dame. Cependant je ne puis vous dissuader de suivre votre résolution. Vous avez raison; Dieu est avec vous. Mais vous avez un autre devoir à remplir. »

A ces mots, la juive serra, avec un regard suppliant et une expression d'angoisse, son enfant sur son sein.

a Oui, dit la châtelaine, je vois que vous m'avez

comprise. Il faut que vous laissiez ici votre enfant. Je vous plains du fond de l'âme, mais il le faut. Une peut être qu'un obstacle de plus dans voire fuite, et vous ne voudriez pas l'exposer à un trajet où il court risque de périr... Allons, ajouta-t-elle, en voyant pleurer la jeune mère, ayez confiance en Dieu. Avec son appui, vous reviendrez ici dans quelques jours, et Malhias sera traité comme un de mes enfants. Soyez tranquille, je ne serai pas pour lui une mauvaise mère. »

Sans répondre un mot, la juive délia les bandages qui tenaient son fils suspendu à son cou, et à chaque nœud qu'elle dénouait, son cœur semblait se briser. Enfin il était dégagé de ses bandelettes, mais retenu par deux bras pâles et froids où l'on eût dit que le sang avait cessé de circuler. La pauvre Rose ! elle n'osa pas embrasser son enfant; avec une sorte de physionomie surnaturelle, elle le remit solennellement entre les mains de sa protectrice.

a Puisse le Seigneur, lui dit-elle, vous récompenser de votre bonté... puissiez-vous ne jamais conn.iître... » Elle ne put en dire plus, et s'avança rapidement vers la porte.

Mais Tenfant endormi venait de s'éveiller, el, à la

vue de la personne étrangère qui le tenait dans ses bras, il poussa un cri. Si faible que fût sa voix, sa mère l'entendit, et, comme une lionne, se précipita vers lui :

« Ohl Malhias, lui dit-elle, mon beau pigeon, mon trésor, c'est moi, c'est ta mère qui jusqu'à présent ne t'avait jamais abandonné. » Puis, serrant par une sorte de mouvement convulsif le bras de la châteleine : « Empoitez-le, s'écria-t-elle, emportez-le, si vous ne voulez pas que mon cœur se brise. Emportez-le ; je ne puis suivre le père , quand je vois l'enfant là ! »

LMntendante s'approcha de la juive, l'écarta dou cernent, et la bonne maîtresse de maison s'enfuit avec son fardeau.

« Tiens, dit-elle à la nourrice de ses enfants, prends ce petit, donne-lui à manger, donne-lui de meilleurs vêtements, et garde encore un instant toute la jeune famille près de toi. Je désire êlre seule. »

En effet, elle avait besoin de solitude après les agitations qu'elle avait éprouvées. La scène que nous venons de raconter s'était passée en quelques minutes ; mais ces minutes lui avaient paru si longues !

Inquiète encore de la réussite du projet de 3Iaddis,

elle écoulait, avec une anxiété fiévreuse, ce qui se passait au dehors. Les paysans causaient encore à la porte. Pourquoi tardaient- ils tant à se mettre en marche? Elle avait envie de descendre l'escalier pour les engager à hâter leur départ. Puis il lui venait encore à l'esprit un autre souci : elle croyait voir arriver les douaniers , elle tremblait qu'ils n'arrêtassent les fugitifs.

Enfin, elle entendit des pas résonner sur la neige durcie , elle vit passer les trois paysans armés de piques, accompagnés de leur chien, puis le juif et sa femme à qui l'intendante avait donné sa pelisse en peau de mouton. Le juif se retourna et fit un salut du côté de la fenêtre où était sa protectrice ; Rose n'osa pas regarder cette maison où elle laissait son trésor.

Les voyageurs entrèrent dans le bois. La châtelaine respira plus librement. « S'ils ont , se disaitelle, le temps de gagner la mer, ils sont sauvés. » Un instant après, elle les vit descendre vers la plage, traverser encore un bois, puis enfin poser, l'un après l'autre, le pied sur la glace du golfe.

« Dieu soit loué ! » s'écria-t-elle

Et ses regards restaient fixés sur les cmq figures

qui, peu à peu, s'effaçaient dans Féloignement. A riiorizon éclairé, apparaissait distinctement l'île de Hochland. Quel difficile trajet les voyageurs avaient encore à faire avant d'atteindre à ce refuge ! Un instant, elle ferma les yeux, et, en les rouvrant, elle ne distinguait plus qu'à peine la petite cohorte, qui était pour elle l'objet d'une si vive sollicitude. Alors elle rappela ses enfants. Mathias apparut avec un air vif et riant, paré des habits du plus jeune. La châtelaine le prit sur ses genoux, et sentit qu'elle éprouvait pour lui une sorte d'intérêt maternel.

Bientôt retentit le bruit d'une cavalcade. Huit hommes à cheval passèrent devant la fenêtre.

(( Nos braves paysans, murmura la bonne Anglaise, leur ont paru assez redoutables. »

Les Cosaques s'arrêtèrent à une centaine de pas de l'habitation seigneuriale, et promenèrent leurs regards autour d'eux. Mais, en ce moment, pas une figure humaine n'apparaissait sur le golfe ; la neige tombait de nouveau , et ses flocons voilaient l'atmosphère.

La châtelaine avait repris sa fermeté de nature. Elle appela l'intendante, et lui ordonna de ne point entraver les perquisitions des Cosaques, et en même

temps (le ne pas leur dire un mot imprudent. Puis, renvoyant les enfants dans leur chambre , elle fit venir ses ouvrières, les fit asseoir autour d'elle, et se mit à travailler.

Les Cosaques, ayant placé des sentinelles aux deux portes de la maison', commencèrent leurs investigations. D'abord, ils visitèrent les bâtiments extérieurs et les écuries, et ne reconnurent ni le traîneau du juif au milieu de ceux où on l'avait placé , ni son cheval parmi les quadrupèdes attachés au râtelier. Quelques instants après, on entendit résonner des éperons, et le cri d'une voix impérieuse.

c< Les clefs de la laiterie ! les clefs de l'office ! dit l'intendante en se précipitant dans la chambre où se tenait la châtelaine. Donnez-les-moi bien vite, ou ils vont briser les serrures.

— Les voici, répondit sa maîtresse, mais ne quitte pas ces hommes de vue, et prends garde qu'ils ne vident nos bouteilles. »

Plusieurs portes furent ouvertes et fermées bruyamment ; puis une demi-douzaine de Cosaques à la figure sauvage entrèrent dans la retraite de la dame, précédés de ce terrible chef qu'on appelait Ivan. Cet homme, qui menaçait de tout rompre et de tout sac-

cager, s'arrêta surpris à l' aspect de la noble dame assise tranquillement au milieu de ses ouvrières. Par un sentiment de respect involontaire, il ôta son bonnet.

a Que voulez-vous? » lui demanda avec douceur la maîtresse du logis en fixant sur lui un regard pé nétrant.

L'embarras qu'il avait d'abord ressenti disparut, et il répondit, d'un ton hautain , qu'il cherchait des criminels cachés dans la maison , et qu'il continuerait ses recherches, dût-il trouver sur son chemin les baïonnettes de tout un régiment.

Sans daigner lui adresser la parole, la châtelaine se tourna vers deux de ses servantes, et leur dit de le conduire partout où il voudrait.

« Mais, avant que vous alliez plus loin, ajouta-t-elle en s'adressant aux soldats, je vous prie de déposer vos armes ; vous n'avez à craindre ici aucune résistance, vous ne rencontrerez que des femmes et des enfants. Les femmes ne lutteront pas contre vous, et les enfants sont endormis. »

Par un mouvement instinctif, les soldats abandonnèrent leurs lances , tandis que leur chef, décontenancé de nouveau, semblait se demander ce qu'il

devait faire. Mais bientôt il retrouva toute sa hardiesse, et, après avoir ordonnée ses compagnons de fouiller toutes les chambres, il resta en faction près de la fière châtelaine.

Les Cosaques accomplirent leur mission en conscience, pénétrant dans tous les recoins des appartetements, sondant toutes les cloisons, ouvrant les armoires , les coffres , et jusqu'aux plus petites cassettes. Puis ils entrèrent dans la chambre oii étaient les enfants, et en sortirent sans avoir deviné l'origine hébraïque du petit Mathias.

Une demi-heure après ils revenaient annoncer à leur chef l'inutilité de leurs perquisitions. Celui-ci, maudissant leur inhabileté, s'élança dans les appartements qu'ils venaient de quitter, visita à son tour les buffets, souleva les rideaux, et mit tout en désordre. Après ctte course furibonde, il revint près delà châtelaine, et, d'un ton qui semblait ne pas admettre de refus , la somma de lui donner, à lui et à ses hommes , des aliments et de l'eau-de-vie. Mais l'arrogant Cosaque s'était trompé dans ses prévisions.

« Un diner pour vous et pour vos hommes 1 répliqua l'Anglaise en dardant sur lui un regard flam-

boyant. Vous n'aurez pas ici une miette de pain ni une goutte d'eau. Quand j'invite quelqu'un à venir me voir, je le traite selon les lois de l'hospitalité; mais ceux que je ne désire pas voir peuvent apporter leurs provisions. Ne croyez pas que vous obteniez rien de mes domestiques. J'ai à ma ceinture les clefs de tous les buffets, prenez-les, si vous osez... Ou plutôt, allez-vous-en le plus vile possible, c'est ce que vous avez de mieux à faire; car, si mon mari revenait, vous ne sortiriez pas d'ici sans être châtié de votre audace. »

Le farouche Ivan, qui, par le poste qu'il occupait et par la dureté avec laquelle il remplissait ses fonctions , était habitué à voir tout trembler devant lui, resta stupéfait en écoutant cette apostrophe de la châtelaine. Peut-être se demandait-il s'il devait se résigner à cet affront ou s'en venger. Mais, sachant qu'elle avait plus de pouvoir que lui, il ordonna à ses soldats de le suivre, et se relira en exhalant sa colère par des imprécations.

Un instant après, ses Cosaques se dispersaient de différents côtés. Quelques-uns d'eux seulement continuèrent à surveiller les environs de la maison.

La châtelaine retourna près de ses enfants, tandis

que ses servantes s'occupaient à mettre en ordre tout ce que les douaniers, dans leurs fougueuses perquisitions, avaient déplacé, froissé ou brisé.

Après l'agitation de la matinée, l'après-midi s'écoula tranquillement. Plus d'une fois la compatis^ santé Anglaise prit sur ses genoux le petit Mathias qui, d'une voix plaintive, lui demandait où était sa mère. Plus d'une fois aussi, en. songeant aux fugitifs el à leurs guides fidèles, elle ouvrit la fenêtre de son appartement pour reconnaître l'état de la température. La neige ne tombait plus. Le temps était beau et doux. Cependant elle éprouvait un indéfinissable sentiment de crainte, qu'elle se reprochait comme une ingratitude envers la providence et qu'elle ne pouvait surmonter. Pour détourner son esprit de l'inquiétude qui l'obsédait , elle employa le moyen auquel ont recours en pareilles circonstances les natures énergiques, elle se mit à travailler avec ardeur. Puis elle assista au repas du soir de ses enfants, et confia son petit protégé aux soins de sa bonne intendante.

Le lendemain elle s'éveilla fatiguée par des rêves pénibles, et vit devant elle sa femme de chambre et la vieille Tina, toutes deux silencieuses et tristes. L'idée

lui vint aussitôt qu'elles avaient appris un malheur.

« Qu'est-il arrivé? s'écria-t-elle; parlez. Je vois que vous avez une fâcheuse nouvelle à m'annoncer. Mon mari a-t-il souffert de quelque accident? Les enfants seraient-ils malades? Axina, Tina, parlez donc!»

Tina se hâta de la rassurer sur la santé des enfants, dont les cris annonçaient d'ailleurs en ce moment la joyeuse animation, et elle ajouta qu'on n'avait nulle mauvaise nouvelle du maître... « Mais, hélas! dit-elle, c'est pour ce pauvre petit que madame sera affligée. . ses infortunés parents ! . . .

— Eh bien ! continue. Qu'y a-t-il? Ont-ils été arrêtés?

— Non, malheureusement. Il vaudrait mieux qu'ils eussent été arrêtés... Biais je ne puis faire ce récit... Jean va venir, il le fera lui-même.

— Jean ! que dis-tu? Il est donc de retour? Mais parle, parle donc!

— Ah! madame, c'est une triste histoire... la glace... la glace... et les pauvres gens qui n'ont que pour un jour de provisions.

— La glace I que veux-tu dire? Comme tu me tourmentes !

— Oh ! madame, la glace est rompue, et le golfe est ouvert. »

Sans répondre un mot, la châtelaine s'élança pieds nus dans la chambre voisine, ouvrit précipitamment la fenêtre, et vit, en effet, les vagues du golfe se balançant librement comme au printemps. Par un phénomène rare, par une combinaison accidentelle de l'action des courants avec celle des vents, la mer s'était, en une nuit, entièrement affranchie de son enveloppe do glace.

« Jean, reprit Tina, est arrivé cette nuit dans la maison du forestier; il ne pouvait aller plus loin, et c'est le forestier qui est venu m'annoncer celle catastrophe.

— Cette nuit ! Pourquoi ne m'as-tu pas avertie tout de suite? On aurait pu prendre des mesures...

— Tout ce que l'homme peut faire a été fait, et je pensais qu'une si douloureuse nouvelle vous arriverait toujours assez tôt. iMais je vais chercher Jean et je vous l'amènerai.»

La châtelaine s'habilla à la liàte. Presque aussitôt Jean entra dans un état pitoyable. L'eau froide avait fait enfler sa figure et ses membres. Il ne parvint qu'avec peine à raconter sa fatale aventure.

LA JUÎVE. 441

Voici ce qui s'était passé. La petite caravane poursuivait en silence son trajet. La glace, ferme partout, n'était coupée qu'en de rares endroits par des crevasses peu considérables. Les pêcheurs avaient tué deux phoques, et les avaient laissés à la pince oij ils les avaient harponnés, pour les rapporter à leur retour. Les flocons de neige tourbillonnant dans l'air les empêchaient de distinguer l'île vers laquelle ils se dirigeaient; cependant ils allaient en avant sans crainte de rencontrer aucun obstacle. Quelle fut leur consternation lorsque, après avoir ainsi longtemps cheminé, ils aperçurent tout à coup devant eux les flots de la mer. Ils résolurent aussitôt de revenir en arrière : mais il leur était très-difficile de marcher contre le vent, qui soufflait violemment de la côte, et il y avait environ une demi-heure qu'ils subissaient cette fatigue, quand soudain voilà qu'un craquement se fait entendre, le craquement des glaces qui se brisent. Un bloc immense se détache de la niasse compacte qui s'étendait jusqu'à la plage. Les voyageurs sont sur ce bloc, et cherchent vainement de côté et d'autre un moyen de salut. De toutes parts les flots du golfe rongent les bords de leur île flottante. Cependant à une demi-verste de distance environ est le plateau do

glace, qui louche encore à la terre ; mais les malheureux ne peuvent franchir ce détroit à la nage. Jean est le seul qui, dans le désir de se sauver, et dans l'espérance de venir ensuite en aide à ses compagnons, ose tenter cette périlleuse entreprise. Il se dépouille de ses vêtements et se jette à l'eau. Plus d'une l'ois, il se sent près d'être paralysé par cette eau si froide. Mais enfin, grâce à sa robuste constitution et à son opiniâtreté, après des efforts désespérés, il arrive à terre, et atteint la cabane du forestier. A son appel, tous les paysans du voisinage se rassemblent, prennent une légère embarcation, et se dirigent vers le point qu'il leur indique. Par malheur, la glace qui touche au rivage s'entr'ouvre rapidement. Ils ne peuvent plus la traverser, et ce n'est pas sans difficulté qu'ils reviennent sains et saufs de cette généreuse excursion.

« Les malheureux î dit le pêcheur en terminant son récit; que Dieu ait pitié d'eux. Il est triste de penser que des chrétiens vont mourir pour la cause d'un juif.

La châtelaine ne répondit pas : elle savait qu'elle essayerait en vain, surtout en ce moment, de combattre un des préjugés les plus tenaces des gens de ce

pays; d'ailleurs elle était absorbée dans un sentiment de douleur et de commisération. Tout à coup retentit la voix de Mathias : « Ma mère? où est ma mère? » Il lui sembla que cette voix lui reprochait son inactivité, et aussitôt elle se mit à combiner et à proposer toutes sortes de plans également impraticables, pour porter secours aux pauvres gens errants sur la glace flottante. Désespérée, elle se précipita dans la chambre des enfants, prit Mathias dans ses bras, et pleura amèrement, jusqu'à ce que l'habitude de maîtriser ses plus vives émotions, la certitude que nulle tentative humaine ne pourrait sauver ceux dont le danger lui causait une si vive douleur, firent fléchir son esprit sous la loi de Dieu, et la ramenèrent à un sentiment plus calme d'un autre devoir. Elle envoya chercher les familles de deux paysans perdus dans le golfe, leur prodigua les témoignages de sa sympathie, et leur assura tous les secours dont elles avaient besoin.

Après ce déplorable événement, sa vie reprit son cours habituel. Quelquefois elle se disait encore qu'il n'était pas impossible que les victimes d'un accident si fatal parvinssent à échapper à la mort; mais elle n'osait s'abandonner n cette heureuse pensée, et elle

cherchait un soulagement à ses angoisses dans le travail et la prière.

Éloignons-nous de cette scène domestique pour retourner près des fugitifs. Pendant plusieurs heures, ils avaient conserve beaucoup d'espoir ; ils comptaient sur le secours que Jean devait leur envoyer, et les courants portaient leur banc de glace du côté de a plage. Mais, vers le soir, la brise de terre se leva plus forte, et repoussa leur île flottante en pleine mer, Le chien de Jean, qui était resté avec eux, hurlait d'une façon lamentable depuis la disparition de son maître. Rose l'attira près d'elle, et chercha par ses caresses à l'apaiser. Assise à l'extrémité de l'îlot mobile, la jeune femme avait les regards fixés du côté de la maison lointaine où elle avait laissé son enfant. Les paysans , peu causeurs de leur nature, étaient debout, un bras appuyé sur le manche de leurs harpons, contemplant d'un œil morne les vagues du golfe ou échangeant à voix basse quelques paroles entre eux, tandis que le colporteur allait et venait avec tous les signes d'une agitation extrême. Ses yeux, son visage, ses brusques mouvements, tout indiquait en lui une sorte d'état fiévreux. Rose, au contraire, offrait par son altitude, par sa phy-

sionomie , l'image du calme et de la résignation.

« Arrivons-nous bientôt au rivage? w demandât-elle à son mari au moment où il s'approchait d'elle.

Le juif détourna la tête sans lui répondre , et rejoignit le groupe des paysans. Un instant après, Maddis, s'avançant vers la jeune femme, lui dit :

« Vous feriez mieux de venir vous asseoir près de nous, au centre de notre plateau, car bientôt les va- :gues en briseront les bords. »

Elle prit la peau de mouton que Jean lui avait abandonnée, se leva en silence, et le chien la suivit.

Les pauvres gens ouvrirent alors le sac qui renfermait leurs provisions, mangèrent, puis s'assirent sur la glace dos à dos l'un contre l'autre, et, comme ils étaient fatigués, ils ne tardèrent pas à s'endormir.

Aux premiers rayons du matin, Maddis se leva, s'approcha du bord de l'îlot, et, les bras croisés, promena ses regards autour de lui. Rose vint le rejoindre, et d'une voix craintive lui adressa la question qu'elle avait déjà faite à son mari :

« Serons-nous bientôt près de terre ?

— Voyez, lui dit-il, cette eau qui nous environne de toutes parts. Un pauvre homme comme moi ne

sait ce qui peut arriver. Mais Dieu esl tout-puissant. »

La juive soupira.

« C'est une cruelle situation pour une faible fem me comme vous, reprit le paysan. J'espère au moins fjue vous avez dormi?

— Le corps ne se repose guère, répliqua Rose, quand le cœur est tourmenté.

— Ah! vous avez un enfant là-bas! dit Maddis avec une franche sympathie. Pauvre femme ! comme vous devez souffrir ! On dit qu'un enfant est ce qu'il y a pour nous de plus cher au monde. Dieu ne m'a point donné d'enfants ; mais mon père et ma mère vont regarder le golfe et prier pour mon retour.

— Comme je plains votre mère ! » répondit Rose en se rapprochant de son mari.

La situation de ces malheureux devenait de plus en plus alarmante. Lsolés sur ce banc de glace qu'ils n avaient aucun moyen de diriger, ils ne pouvaient en cette saison rencontrer aucun navire; ils n'avaient qu'un espoir, celui d'être poussés par le vent ou par les courants vers la côte.

Mais ils dérivaient rapidement au sud , et Maddis, quoiqu'il se gardât bien de le dire, savait que plus

ils avançaient dans celle direction, moins il leur restait de chances de salut.

Les heures s'écoulaient lentement, péniblement, dans un sombre silence où l'on n'entendait que le clapotement des vagues. Le juif, tremblant de froid, accablé moralement et physiquement, se jeta sur la peau de mouton et parut s'endormir. Sa femme, assise près de lui, suivait les mouvements des paysans qui essayaient de prendre un phoque. La nuit vint, une seconde nuit bien plus terrible que la première. L'îlot allait toujours à la dérive. Alors les malheureux se trouvèrent en proie à cette affreuse crise où l'esprit comprend qu'il doit renoncer à tout espoir sans pouvoir s'endormir dans la dernière apathie, où l'âme se torture par toutes ses réminiscences et par l'appréhension de la souffrance physique. Quel naufragé n'a connu ces angoisses d'une heure fatale, cette agonie delà pensée qui précède celle du corps? C'est surtout en de telles occasions que se révèle l'individualité des caractères.

Le juif restait couché sur sa peau de mouton. Maddis regardait attentivement de côté et d'autre si quelque autre bloc de glace , flottant à la dérive, ne menaçait pas de heurter son frêle îlot. Sa physiono-

mie exprimait une profonde anxiété, mais il parlait peu, et toujours avec douceur. Thomas dormait ou, de temps à autre, lançait son harpon dans les flots. Rose, la pauvre femme, qui souffrait plus que ses compagnons, tantôt se penchait sur la poitrine de son mari, tantôt se levait et s'avançait au bord du banc de glace, marchant à pas précipités et s'élançant, en quelque sorte, comme l'oiseau captif qui voudrait rompre les barreaux de sa cage. Il y eut même un instant où, ne pouvant plus contenir sa douleur, ses mouvements devinrent si impétueux, sa figure prit un caractère si farouche, que Maddis eut peur qu'elle ne se jetât à l'eau. Il l'attira par le bras et la ramena près de son mari.

« Non, non, s'écria-t-elle, ne m'arrêtez pas! Je ne sais ce qui m'emporte. Je ne me possède plus... je voudrais... Ah ! que le ciel me pardonne!... Mais je ne puis rester en place. Le mouvement fait seul quelque diversion aux déchirements de mon cœur.

— Je vais, dit Maddis, éveiller votre mari. C'est une honte qu'il ne vous vienne pas en aide !

— Me venir en aide! répliqua la jeune femme avec un amer sourire. Hélas ! il n'a pas le courage de regarder ma douleur en face. 11 soulTrc autant que

moi ; mais il y a tant de façons différentes de souffrir ! Non, personne ne peut me consoler. La prière est sur mes lèvres, mais mon enfant est devant mes yeux ; mes oreilles entendent sa voix, mes bras s'étendent vers lui. Mon Dieu ! mon Dieu ! je ne le serrerai plus jamais sur mon sein ! »

Et à ces mots, serrant ses bras comme pour s'assurer du vide de leur étreinte, la pauvre femme, vaincue par sa douleur, tomba à genoux et fondit en larmes.

Après cette explosion, elle devint plus calme. Ses pleurs continuaient à couler, mais son agitation était apaisée, et, avec sa douce nature de femme, elle se rapprocha de ses compagnons pour leur donner quelque encouragement. Son mari avait surtout besoin qu'elle le rassurât et le consolât. Il venait de se réveiller de son assoupissement, et semblait atterré par son désespoir. Quand on ouvrit devant lui le sac qui contenait encore quelques maigres provisions, il refusa d'y porter la main. En vain Rose le suppliait et le conjurait de manger; il détournait la tête en murmurant :

« La main du Seigneur est appesantie sur moi. Que n'ai-je péri sous les coups de ceux qui me poursuivaient !

— >,e l'abandonne pas à de telles réflexions, lui répondit tendrement la jeune femme. Pense qu'il vaut mieux tomber sous la main de Dieu que sous celles des hommes. Rappelle-toi que, lorsque le roi David dut subir la punition de ses fautes, il aima mieux voir Israël ravagé par la peste que par l'épée de ses ennemis. »

Mais le colporteur n'écoulait que d'une oreille presque insensible les affectueuses paroles de sa jeune femme. Les souffrances physiques, les angoisses morales avaient développé en lui le germe d'une maladie mortelle. En ce moment il était en proie à une fièvre violente.

Cinq jours s'écoulèrent. La malheuri-'use petite communauté, transie de froid et tourmentée par la faim, regardait avec angoisse le sac de provisions oii il ne restait plus i ien, et la sombre mer qui l'entourait (le tous côtés. Thomas prit sa pique, et d'une voix caressante appela à lui le cliien. Mais le pauvre animal, comme s'il eut pressenti le danger qui le menaçait, se serra contre Rose.

« Viens, Nethe, viensl » répéta le paysan.

Et, voyant que le chien n'obéissait pas, il s'avança vers lui pour le saisir.

Rose l'arrêta.

« Laissez, lui dit-elle, laissez à cette pauvre bête ses chances de vie. Le Seigneur aura peut-être pitié de vous et vous enverra du secours. »

Thomas, dont la souffrance avait irrité le caractère naturellement assez doux, répondit brutalement à ces touchantes remontrances de la jeune femme ; et malgré elle il allait s'emparer de l'animal qu'il convoitait, quand Maddis à son tour l'arrêta :

« Cette femme a raison, lui dit-il; pas une chrétienne n'aurait mieux parlé. Je voudrais que tous les chrétiens se montrassent aussi patients qu'elle dans les jours d'affliction. Ne la chagrine donc pas, et laisselui ce chien. »

Rose leva les yeux avec un sentiment de reconnaissance sur la ronde, pâle, grossière figure du bon Maddis, tandis que le chien, couché tout près d'elle, lui léchait les mains.

Un instant après, on eût dit que Dieu avait entendu son appel : Maddis prit un phoque. Il n'en fallait pas plus pour que les pauvres gens échappassent aux horreurs de la faim.

Depuis plusieurs jours, ils voguaient constamment dans la même direction. D'après les calculs de 3ïaddis,

ils devaient se trouver à la hauteur de la ville de Pernau. Tout à coup lèvent changea, le froid devint trèsvif, et la neige tombait en abondance. Les vagues, soulevées par le vent, se précipitaient avec impétuosité contre leur îlot et en sapaient les bords. Peu à peu ils voyaient diminuer ce terrible radeau déglace qui était pourtant leur dernier moyen de salut. Bientôt il ne leur resta plus qu'un espace d'environ trente pieds, qu'ils traversaient sans cesse à grands pas d'une extrémité à l'autre et en agitant les bras pour raviver la circulation du sang dans leurs membres engourdis. Le juif était couché au centre de cette fatale embarcation, dans un état d'insensibilité que sa malheureuse femme se surprenait quelquefois à lui envier.

Le huitième jour enfin, une côte élevée leur apparut à l'horizon. Les trois infortunés la saluèrent avec des cris de joie. Un changement dans leur situation leur semblait un bonheur inespéré. Et pourtant, comment pouvaient-ils s'abandonner à l'espoir de franchir la longue distance qui les séparait de ce riant rivage? Comment compter sur les vents et les courants qui, depuis une mortelle semaine, avaient d'heure en heure si cruellement trompé leurs vœux? Mais il leur était si doux d'oser encore concevoir quelque

espérance, de se reposer de leurs angoisses, ne fût-ce qu'un instant et par l'effet d'un prestige trompeur ! Comment auraient-ils pu détourner leurs yeux et leur pensée de la perspective qui tout à coup les fascinait, se refuser à eux-mêmes une idée de consolation, et se condamner à un impitoyable raisonnement, quand ils entrevoyaient la fin de leurs maux? non, c'était impossible.

Le soleil se leva. Le froid était intense, et peu à peu les lignes de la côte devenaient plus distinctes. Cependant, à midi, la mer se calma, l'îlot ne fut plus que très-lentement entraîné par les vagues, et vers le soir il resta stalionnaire. A l'horizon disparaissait, dans les voiles de la nuit, le rivage lointain qui leur promettait le repos, la chaleur, le toit hospitalier, la vie ; et ce rivage tant désiré, ils ne pouvaient plus l'atteindre.

Les amères paroles du désespoir s'échappèrent de leurs lèvres, et le pieux Maddis lui-même tomba sur la glace dans le dernier état de prostration

Cette année-là, l'hiver dura plus longtemps que de coutume. Ce ne fut qu'au commencement de mai que les ruisseaux furent dégelés, et qu'au fracas des blocs

de glace se brisant l'un contre l'autre sur les rives du golfe succéda le murmure des vagues. Pendant ce temps, les habitants de la maison du rocher continuaient leur paisible existence. Le petit Mathias allait, venait, sautait gaiement et se faisait aimer de tous les gens du logis. La plupart du temps, il était avec les enfants de la châtelaine. Souvent, tandis qu'il s'associait à l'un de leurs jeux bruyants, la bonne Anglaise le regardait avec tristesse, songeant à la tendre mère qu'il avait perdue.

Un jour d'été, les cnfanls, après avoir couru sur la colline, étaient rentrés au logis, fatigués parla chaleur. Mathias, qui était le plus faible, fut placé sur le lit de la châtelaine et s'endormit. Un profond silence régnait dans la maison ; le maître était encore absent» et sa douce femme, si souvent délaissée, était assise à sa fenêtre, contemplant la fraîche verdure de la plaine et les vagues azurées de la mer. Tout à coup elle aperçut deux personnes qui montaient lentement à pied la pointe du rocher : tantôt elles se dessinaient sur le sol nu, et tantôt elles disparaissaient derrière les massifs d'arbustes. C'était un paysan avec sa longue tunique, conduisant une femme à laquelle il donnait un appui affectueux. A mesure qu'ils ap-

LA JUIYE. 155

prochaient, la châtelaine croyait les reconnaître. Elle ouvrit la fenêtre pour les mieux voir, et s'écria :

c( Est-il possible? Oui, voilà Maddis, et voilà le chien de Jean! Et cette femme! ô Dieu... je ne me trompe pas ! c'est elle ! »

La généreuse Anglaise descendit rapidement l'escalier, et^ en entrant dans la salle des gens de service, elle vit Rose qui, dans l'excès de ses émotions, s'était laissée tomber entre les bras de Tina.

« Madame, madame, s'écria la jeune juive en apercevant sa bienfaitrice et en s'élançant d'un bond impétueux vers elle; mon enfant, mon Mathias, montrez-le-moi!... Vous ne répondez pas, reprit-elle après une minute d'attente, tandis que les larmes inondaient ses joues : il est mort ! il est mort I 0 Dieu du ciel ! pourquoi m'avez-vous conservé la vie?

— Mathias vit, répondit la châtelaine. Donnez-moi le bras, venez avec moi. »

Mais Rose, la repoussant par une sorte de mouvement convulsif, s'élança au haut de l'escalier et se précipita vers la chambre qui renfermait son unique trésor. A la porte de cette chambre, elle trembla soudain de telle sorte, que ceux qui la suivaient lurent obligés de la soutenir. Puis la porte fut ouverte, le

rideau du lit écarté. Rose s'arrêta immobile, silencieuse devant son chérubin endormi, fixa sur lui un regard avide, comme si par ce regard elle aspirait une joie infinie, comme si elle craignait encore d'être le jouet d'une illusion que le moindre mouvement eût fait disparaître. La châtelaine prit la main de l'enfant, qui se tourna dans son lit, ouvrit les yeux et étendit les bras vers la jeune juive en murmurant :

nMaminka! Maminka! (Ma petite mère! ma petite mère!) »

Nous n'essayerons pas de dire les ardentes émotions^ de la pauvre juive, le sentiment de reconnaissance avec lequel elle serra sur son cœur sa noble bienfaitrice, et le sentiment de douleur qui le suivit au souvenir de la mort de son mari. Son histoire n'était pas longue à raconter. Le neuvième jour, après avoir encore épuisé le misérable aliment conquis par la pêche du phoque, au moment où les malheureux voyageurs ne pouvaient plus garder aucun espoir de salut, leur banc de glace avait été entraîné près de la côte de Finlande. De là on les avait aperçus, de là étaient venus des hommes courageux qui les enlevèrent à une mort certaine.

« Le Seigneur, ajouta Rose, a voulu me laisser un

amer souvenir de ces jours de détresse. Mon mari se raviva en apprenant qu'il était sauvé, mais deux jours après il expirait. »

Dès que le temps l'avait permis, Rose s'était embarquée avec les deux paysans dans un bateau de pêcheur qui, en quelques heures, l'avait ramenée à travers ce golfe où elle avait tant souffert.

« Ah ! dit le vieux Maddis, qui avait aussi monté l'escalier et qui essuyait des larmes dans ses yeux, je suis content de la revoir près de son enfant. Si elle est juive de naissance, elle devrait être chrélienne, et je ne suis pas sûr qu'au fond du cœur elle ne le soit pas. »

Nous ne pouvons affirmer que le bon Maddis ne se trompât point dans cette dernière assertion ; mais ce qui est certain, c'est que Rose resta dans la maison de la châtelaine, et qu'une quinzaine de jours après son retour son enfant fut baptisé dans l'église du village.

LE CAPORAL SiGUîlD'

Nous ne saurions dire si ie caporal Sigurd élait ou non superstitieux, et s'il avait ou non quelques connaissances astrologiques. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le soir il aimait à se placer sur un siège rustique devant la porte de sa demeure et à regarder les étoiles en fumant une vieille petite pipe dont les exhalaisons ne plaisaient pas à tout le monde, mais dont il s'amusait à voir tourbillonner la fumée en l'air. Il préparait lui-même son tabac, et il avait pour cet usage une planche dont les nombreuses entailles indiquaient

* Den korporal Sigurd, par M. AVetterbcrgh, auteur de divers romans et nouvelles publiés sous le pseudonyme d'oncle Adam

100 HISTOIRES ALLEMAPsDES ET SCANDINAVES,

qu'il s'en était souvent servi. A voir sa pipe jaunie par le temps, on pouvait reconnaître qu'il en avait fait un long et fréquent emploi.

Sigurd était âgé de soixante et quelques années; c'était un homme d'une taille élevée, un peu courbé par les années, et malheureusement estropié, mais d'une figure mâle empreinte d'un noble sentiment de fierté. De longs et épais sourcils voilaient ses yeux d'un bleu foncé, et sur ses joues, empourprées par la vieillesse, se dessinaient des veines bleuâtres ; qu'on se figure encore un front droit et élevé , couronné par quelques cheveux gris, et une bouche presque entièrement couverte par une forte moustache, et l'on aura le portrait du caporal Sigurd. Avec sa fière physionomie, il était pauvrement vêtu, mais toujours très-propre, car Sigurd avait des habitudes d'ordre et les gardait soigneusement, si vieux qu'il fût . Si, en hiver, en visitant le faubourg septentrional de Stockholm, vous aviez dû passer dans la petite rue habitée par SigurJ, et qu'on appelle la rue des Oies, je vous aurais conseillé de prendre une autre direction, dç peur de rouler avec voire traîneau dans les amas de neige de cette ruelle. Mais si vous étiez venu là en été, par un beau jour, vous auriez pu voir le

vieux Sigurd à sa place habituelle. Le bon vieillard n'avait point une chambre à lui seul, il demeurait dans celle d'une veuve qui nourrissait, par son travail, trois enfants, deux garçons et une fdle. Dans cette chambre, Sigurd avait, avec un morceau de craie, tracé sur le sol la limite de son logement. Ce logement était un Heu sacré pour les enfants. Aucun d'eux n'aurait osé franchir la ligne marquée par le soldat, ni toucher aux diverses choses qui lui appartenaient, quelque désir qu'ils eussent d'examiner la grosse montre que le caporal suspendait à la muraille, et dont ils entendaient résonner le mouvement, ou d'essayer le briquet , dont les doigts de Sigurd faisaient jaillir de si vives étincelles, ou de tenir entre leurs mains les débris de miroir dont il se servait le dimanche matin pour se raser. Les enfants n'osaient pas même pénétrer dans ce sanctuaire lorsque Sigurd était sorti, car il avait un instinct singulier et devinait aussitôt si l'on avait touché à ses trésors. Alors commençait un examen qui n'é~ tait pas gai, car à la fin de toutes les investigations le caporal saisissait d'une main vigoureuse le délinquant et lui infligeait une rude punition. C'était pourtant un excellent homme que le vieux Sigurd. Il

fallait le voir quand il revenait gaiement, à la fin du jour, au logis, comme il livrait lui-même ce qu'il avait de plus précieux aux enfants, comme il les faisait sauter sur ses genoux et leur racontait une quantité d'histoires qu'on ne pouvait se lasser d'entendre. Puis tout à coup, après un de ces élans de gaieté, il prenait un air grave, invitait les enfants à franchir la redoutable ligne do craie, leur disait de joindre les mains ; puis, posant ses lunettes sur son nez, il leur lisait un chapitre de la Bible, quelques prières , et ensuite entonnait un chant religieux. Sa voix tremblait un peu comme un vieil orgue, mais elle était encore assez forte pour dominer celles de ses jeunes disciples. Toutes ces voix réunies et chantant sur différents tons les louanges de Dieu formaient, il faut le dire, un étrange concert. Lorsque ce devoir religieux était accompli, Sigurd ordonnait aux enfants de se coucher. Quant à lui, si le temps était beau, il s'en allait fumer sa pipe au coin de la maison voisine, en face d'un moulin où fleurissaient, sur les marches d'un escalier en ruine, diverses pariétaires. C'était là son paysage, un pauvre paysage, mais sur sa tête se déroulait un ciel bleu avec des myriades d'étoiles qui répandaient leurs doux rayons sur le vieux

LE CAPORAL SIGUAD. 163

caporal comme sur le palais du roi et sur les flots paisibles du Mélar.

C'était là que l'honnête Sigurd passait la plupart de ses soirées en été, et en vérité il ne pouvait se plaindre qu'il y eût trop de verdure dans la rue aux Oies. Vers la même heure, la veuve sortait aussi pour se rendre chez un vieux notaire qui demeurait à quelque distance et dont elle faisait le ménage. Quelquefois elle restait longtemps dehors; tantôt elle s'arrêtait à causer avec la fruitière, tantôt elle trouvait dans la chambre de son maître un journal qu'elle ne pouvait se dispenser de lire, et où parfois elle notait des passages dont il fallait qu'elle demandât au notaire une explication. 11 était donc utile que Sigurd prît soin des enfants le soir, et malgré les prières qu'ils lui adressaient quelquefois pour qu'il leur fût permis de rester encore quelques instants debout pour jouir du beau temps, pour se promener dans la rue et regarder les passants, à dix heures il fallait qu'ils fussent couchés. Puis Sigurd regardait, en fumant sa pipe, le ciel étoile. 11 ne connaissait ni l'Orion ni la grande Ourse, mais ce spectacle produisait en lui une grave émotion; il se disait que cette voûte immense avec ses astres lumineux était autrement

belle que la voûte de l'église du château avec ses peintures.

Peu à peu tout se taisait dans la petite rue aux Oies et dans les rues voisines. La veuve Bergman revenait de chez le notaire avec un pot de petite bière pour elle et pour ses enfants, car elle n'osait acheter du lait, le trouvant trop cher; mais elle était d'un caractère heureux et supportait tranquillement sa pauvreté,

« Ah ! voilà le vieux Sigurd, s'écriait-elle avec un air de surprise, comme si elle n'était pas sûre d'avance de le trouver à la même place.

— Oui, répondait le caporal en lançant dans l'air une bouffée de tabac; me voilà occupé à regarder les étoiles tout aussi bien que le grave personnage employé à ce bâtiment qu'on appelle, je crois, l'Observatoire.

— Oui, c'est une singulière fonction que de passer son temps à contempler le ciel et de recevoir de l'argent pour cette peine. A quoi cela peut-il servir'^ Dieu le sait!

— Le savant, répliqua le caporal, fait des calendriers, et il faut bien qu'il se hvre à toutes ces observations pour indiquer quand il y a une foire à Skenninge , une autre à Westeros : cela doit être une

occupation agréable. Lorsque j'étais aux îles d'Aland, en 1808, il y avait là un petit officier de marine qui, avec un petit instrument triangulaire, mesurait la hauteur du soleil et nous disait à la minute même : « A présent il est midi. » En vérité, c'est là une belle science; car, voyez-vous, les astres sont l'œuvre du Seigneur tout aussi bien que vous et moi.

— Oui, répondit la veuve en joignant pieusement les mains. Avez- vous fait coucher les enfants?... Ils étaient gentils, j'espère?

— Oui, cela va sans dire; quand le vieux Sigurd les regarde en fronçant les sourcils , ils ne peuvent faire autrement que d'obéir. Mais vous savez aussi que je les aime ces petits coquins. Si seulement je pouvais faire quelque chose pour eux ! Ecoutez, je crois que vous devriez placer Louis dans le commerce, faire de Gustave un ouvrier. Quant à leur sœur, elle gagnera sa vie comme elle pourra. Louis sait lire et écrire , je puis le placer chez le marchand Paulson, dût ce marchand exiger que je lui fende et lui scie gratuitement son bois toute l'année. Ce serait dommage de laisser ce garçon perdre ici son temps. Gustave a des bras vigoureux qui font plaisir à voir ; il n'aime pas les livres et écrit

comme une corneille. On ne peut en faire un monsieur.

— Les enfants, répondit la mère avec un soupir, sont dans la main du Seigneur.

— Sans doute, dans la main du Seigneur et aussi dans une autre. Si vous voulez avoir des choux, il faut en semer et les cultiver, autrement le Seigneur ne vous donnera point de choux; est-ce vrai ?

— Oui, Sigurd, vous avez raison.

— Eh bien, vous devez comprendre que le Seigneur ne nous donne pas de bons enfants si nous ne prenons soin de les élever et de les diriger comme il convient. Vous, et d'autres femmes que je connais, vous êtes étonnantes ! ajouta-t-il avec vivacité : dès qu'on vous parle de vos enfants, vous joignez les mains et vous murmurez dévotement : Ils sont dans la main du Seigneur. Mais si un de vos animaux tombe malade, vous ne négligez rien pour le sauver. C'est bien facile de ne rien faire et de s'en rapporter au Seigneur !

— Cher Sigurd, s'écria la veuve , ne vous fâchez pas.

— Je ne me fâche pas ; mais je vous le dis : c'est un devoir de veiller à ce que les enfants deviennent

des hommes et non pas des vagabonds. C'est un devoir de s'en occuper, au lieu de s'abandonner à la paresse et de s'en rapporter à la grâce de Dieu. Mais voilà comme vous êtes toutes : vous criez sans cesse que le monde est mauvais ! Il faudrait qu'à toute minute Dieu fît des miracles pour corriger nos vices et nos sottises. On ne rendra cependant pas le monde meilleur tant qu'on ne saura pas même donner une juste rémunération à un pauvre homme qui ne demande qu'à gagner honnêtement sa vie. Voyez -vous, la vieillesse m'empêchera bientôt de travailler, il faudra que je mendie, quoique ce soit une honte pour un vieux soldat comme moi.

— Oui, c'est bien vrai, murmura la veuve.

— Ah ! j'en pourrais citer plus d'un que j'ai connu tout jeune, qui faisait une piteuse figure et qui est devenu un personnage , qui se promène en carrosse et qui ne daigne pas faire attention au vieux Sigurd. Mais ainsi va le monde! et celui qui a créé ces merveilles, ajouta-t-il d'un ton solennel en élevant ses yeux vers la voûte étoilée, celui-là sait pourquoi il y a de si étranges choses sur la terre et un partage si inégal des richesses. Voyez-vous, quand je suis ici seul le soir, il me passe bien des idées par

h tête, et je me dis qu'on doit être bien là-haut, el que la vie ici-bas est assez fâcheuse près des gens de la mauvaise espèce. Le vieux Sigurd en finira bientôt. »

Après un instant de silence, la veuve reprit l'entretien :

« Quel projet avez-vous pour Gustave? demandât-elle.

— Gustave! ah oui! il a onze ans , et Louis, je crois en a douze.

— Oui.

— Eli bien! j'ai aussi mes amis, quoique depuis un bon nombre d'années je ne leur aie point parlé. J^ai un ami à Stockholm qui possède un grand domaine et qui peut y employer notre Gustave, dont on fera, je crois, un excellent laboureur.

— Qui est-ce?

— Peu importe. Il était à la guerre de Finlande, une sotte guerre, il faut le dire, mais où nous nous sommes vaillamment conduits. Par malheur, nous n'avions que des poignets vigoureux et du courage; les Russes avaient de l'argent, et Sweaborg et tout a été perdu. Un jour nous élions aux prises avec les Russes; de part et d'autre on se battait ardemment. Nous avions avec nous un petit lieutenant, une es-

LE CAPORAL SIGURD. i69

pèce d'enfant qui aurait mieux fait de rester au logis ; c'était lui qui nous commandait, quoiqu'il n'eût encore point de barbe. Dans le cours de la lutte , il fut cerné par les ennemis, et il allait infailliblement périr, si d'abord je n'avais tué un grand gaillard qui le menaçait de près ; après quoi je me précipitai en avant avec ma baïonnette. Le lieutenant, à cette vue, reprit courage et parvint à sortir sain et sauf du mortel péril dans lequel il s'était trouvé. Mais moi je reçus à la cuisse une blessure que je n'oublierai jamais.

— Est-ce à cause de cette blessure qu'on vous a amputé la jambe?

— Ce n'est pas précisément à cause de la blessure, mais à cause du froid qui envenima la plaie. En récompense de mon dévouement, je reçus cette médaille d'honneur, que je ne porte que dans les circonstances solennelles. Au reste, je ne puis penser sans un sentiment de honte au gouvernement du roi, qui abandonne un vieux soldat à la misère, avec une pension annuelle de quatre thalers ; mais ne parlons pas de cela... Je reçus donc une médaille d'argent, et le petit lieutenant , qui avait eu une égralignure au pouce, fut décoré de la médaille d'or. Ensuite il

fut nommé capitaine, honoré de la croix de l'Epée, et signalé dans un bulletin comme un brave offlcier. Peut-être est-il brave à présent; mais, mille diables! à cette époque-là, il ne l'était pas plus que tout autre !

— Hélas! mon Dieu, dit en soupirant la veuve, c'est ainsi que les choses se passent en temps de guerre.

— Oui , et il en est de même en temps de paix : vous travaillez, et c'est un autre qui reçoit la récompense de votre œuvre. L'un verse son sang, et l'autre savoure de bons bouillons.

— Mais quel rapport cette affaire a-t-elle avec mes enfants ?

— Je vais vous le dire. J'ai appris que mon ancien lieutenant est en ville. A présent, c'est un grand personnage. 11 est général , commandeur de je ne sais combien d'ordres, riche comme un magicien, car il avait déjà de la fortune, et il s'en est fait une plus considérable en épousant la fille d'un négociant de Gotliembourg ou de Norrkopping ou la fille d'un fabricant, enfin d'un homme qui avait énormément d'argent. A présent, mon petit lieutenant possède des métairies, de grands domaines et n'a

point d'enfants , l'idée m'est venue qu'il pourrait prendre Gustave avec lui. Je veux aller le voir et lui parler. Dans sa jeunesse, il avait assez bon cœur, peut-être n'est-il point entièrement changé ; j'imagine qu'il ouvrira de grands yeux en voyant le vieux Sigurd.

— Oui, et en se rappelant que c'est Sigurd qui lui a sauvé la vie... Mais il est tard, il faut rentrer. »

Le caporal se leva, jeta encore un regard vers le ciel et se dirigea vers sa demeure. Dans ce moment , tout était silencieux, tout dormait. Seul, dans la haute tour de l'Observatoire , le professeur d'astronomie observait peut-être encore la marche éternelle des astres.

Le lendemain matin, un beau soleil brillait à travers les vitres de la petite maison de la veuve. Sigurd faisait sa toilette pour se rendre chez le général. « Ce serait bien singulier, se disait-il , s'il ne me recevait pas. Il me recevra, et j'aurai npaisé une de mes sollicitudes; ensuite je parlerai au marchand. J'arriverai ainsi à placer convenablement ces deux garçons. Voilà longtemps, ajouta-t-il en jetant un regard mélancolique sur la couche de paille où dormaient encore les

enfants, voilà longtemps que je me résigne à être seul. Je vivrai seul et mourrai seul; mais peut-être que ces pauvres garçons se souviendront de moi quand je serai dans mon dernier gîte et me remercieront du bien que j'ai voulu leur faire. » En parlant ainsi, il passait sur sa figure son rasoir ébréché, puis peignait ses cheveux gris. Ensuite il éveilla Gustave, qui, se levant en toute hâte, prit ses vêtements de chaque jour. « Attention, dit le vieux, il faut t'habiller avec soin. Cire tes souliers, brosse ta redingote, fiiistoi propre; mais attends un peu, je veux te nettoyer.» A ces mots, il prit l'enfant par le bras, lui lava la figure et lui lissa les cheveux. « A présent, dit- il, tu as l'air d'un homme. Partons, ta mère est déjà sortie ; elle s'échappe de la maison sans qu'on Tentende, pour se rendre chez son notaire qui se lève de bonne heure. Allons, mon garçon, quand nous rentrerons au logis, tu seras peut-être dans une meilleure situation. Quoi qu'il t'arrive, n'oublie pas le vieux Sigurd. »

Gustave était un bel enfant dont le regard avait à la fois l'expression d'innocence et de malice qu'on remarque souvent chez les enfants des pauvres. Plus tard , la vulgaire sociélc au milieu de laquelle ils

vivent change la nature primitive de leurs traits et leur donne une grossière empreinte. Mais Gustave n'avait point encore subi cette malheureuse influence, et il regardait le caporal d'une façon si touchante, que celui-ci en avait le cœur ému. « Bien, bien, mon enfant, dit le vieillard , je veux t'aider tant que je pourrai. N'aie pas honte de tes mauvais vêtements, le Seigneur t'en donnera de meilleurs, car tu es un bon et vigoureux gaillard. »

Enfin la toilette importante était achevée. Louis fut nommé temporairement gouverneur du ménage, et à sept heures précises Sigurd , tenant l'enfant par la main, se dirigeait vers l'intérieur de la ville. Il s'arrêta dans la rue du Gouvernement, au pied d'une grande maison.

« Vois-tu, dit-il à son protégé, celte boite vernie attachée à la porte, c'est une boîte aux lettres. Il faut que nous montions au premier étage, et nous allons sonner. » Il sonna, personne ne vint. Il soima de nouveau, attendit; enfin la porte s'entr'ouvrit.

« Qui est là? dit d'un ton de mauvaise humeur un domestique à moitié assoupi.

— ^Ire très -humble serviteur, répondit le caporal; je désirerais parler à M. le général.

174 HISTOIRES ALLEMAÎ^DES ET SCA?yDTNAYES.

— Que lui veux-tu? vieille bête!

— Bêtel s'écria le soldat. Et il allait répondre rudement à celte injure; mais il regarda l'enfant, se contint et reprit d'une voix calme : Je suis connu de M. le général.

— Toi? répliqua le domestique avec un air sardonique; le général n'est pas encore éveillé, tu reviendras une autre fois. Et il ferma la porte.

— Ce domestique est un fier monsieur, dit Gustave en descendant l'escalier avec son patron.

— C'est un âne, murmura le vieillard, comme tous les gens de cette espèce; s'il m'avait parlé ainsi il y a trente ans, je lui aurais donné un soufflet qui lui aurait troublé la vue pendant toute une semaine. Je voudrais pourtant bien savoir quand le général s'éveillera, ajouta-t-il en regardant les fenêtres de son appartement. Tiens, Gustave, nous allons nous aî?seoir sur ces gradins jusqu'à ce que nous voyions ces rideaux s'ouvrir; alors nous rentrerons, et c'est bien le diable si le général n'accède pas à rna prière ! »

Déjà la rue avait repris son mouvement habituel. Plus d'un passant regardait avec curiosité le vieux soldat avec sa médaille d'argent sur la poitrine, et l'enfant aux joues roses assis à ses cotes. Enfin les

rideaux s'ouvrirent, et une figure pâle se montra à la fenêtre comme pour voir ce qui se passait au dehors et disparut aussitôt.

« Maintenant, en marche ! » dit le vieillard.

11 sonna plusieurs fois encore avant qu'on lui ouvrît.

« Encore les mêmes vagabonds ! » dit le domestique qui déjà avait été si insolent.

Le caporal comprima de nouveau sa colère, et s'inclina non sans peine :

c( Je vous prie, dit-il, d'annoncer au général que je désire lui parler; qu'il faut que je lui parle.

— Voilà qui est curieux. Que lui veux-tu?

— Je le lui dirai à lui-même.

— Ah I tu le prends sur ce ton~là ! As-lu servi sous les ordres du générai?

— Non; mais j'ai rendu service au général. » Le domestique disparut.

Dans une chambre voisine, sur un large fauteuil était étendu languissamment un homme qui avait l'apparence d'un vieillard; il tenait à la main un journal, et devant lui était un plateau avec du café.

« Monsieur le général, dit le domestique.

— Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tournant vers le valet un regard morne et sans expression.

— C'est un vieux soldat avec un enfant qui veut absolument vous parler.

— Je n'ai pas la force de le recevoir; dis-lui qu'il s'en aille.

— Mais il déclare nettement qu'il a rendu service à monsieur le général.

— C'est un plaisant individu. Écoute, lî'esl-il pas temps de prendre ma potion?

— Oui, monsieur le général.

— Alors, donne-la-moi ; faut-il que ce soit toujours moi qui me rappelle quand je dois user de ce remède! A quelle heure viendra le docteur?

— Il a dit qu'il viendrait à onze heures; mais il doit aller d'abord dans un quartier où il y a un grand nombre de pauvres, et les pauvres lui prennent toujours beaucoup de temps.

— Les pauvres! faut-il donc que pour les pauvres les gens comme il faut soient dans l'inquiétude? J'ai bien toussé cette nuit. Tu as dû remarquer des taches de sang dans mon mouchoir. Sans doute je me serai brisé quelque veine dans la poitrine. Mais

tâche de me débarrasser de ce soldat ; va lui demander

comment il s'appelle. »

Le domestique entr'ouvrit la porte et s'écria : « Le général demande comment tu t'appelles?

— Pierre Sigurd ; dis au général que c'est Pierre Sigurd qui l'a délivré des mains des Russes. Il le sait bien, ajouta le caporal avec une joyeuse confiance, il n'a pu m'oublier. »

Le domestique répéta ces paroles à son maître, qui d'une voix plaintive murmura :

c( Pierre Sigurd, Pierre Sigurd ! ah, oui, je me rappelle, un grand gaillard, agile.

— Grand, oui ; mais agile il ne l'est plus; il a une jambe de bois.

— Ainsi il n'ira plus au bal, reprit d'un air moqueur le général.

— Ah ! ah ! » dit le domestique en riant de la plaisanterie de son maître.

Égayé par ce trait d'esprit, le général ajouta : « Dans son temps, il aurait été aussi un pauvre maître de danse ; mais il a fait tant bien que mal son devoir, et, si je ne me trompe, il a reçu une médaille.

— Oui, il porte une médaille.

— Très-bien, c'est moi qui la lui ai fait obtenir; il jouit par conséquent de la pension affectée à celle décoration, et il peut travailler. Ei^t-ce qu'il se mettrait à mendier?

— Sans aucun doute.

— Prends un thaler pour lui dans cette boîte; dislui que je ne l'ai point oublié; que c'est moi qui lui ai fait avoir sa médaille, et que je ne veux point encourager la fainéantise. »

Le domestique sortit avec deux billets de vingtquatre schellings; mais, en chemin, il en mit un dans sa poche et présenta l'autre à Sigurd. Le vieux soldat voulait enlrer, croyant qu'il obtenait enfin l'audience qu'il désirait. Le domestique l'arrêta en lui donnant un coup de poing dans la poitrine. « Vieux vagabond, lui dit-il, crois-tu qu'on arrive ainsi sans façon dans la chambre du général ; voilà de l'argent, et le général me charge de te dire (ju'il te connaît bien, que c'est à lui que lu dois la médaille, mais qu'il ne veut point prendre soin d'un mendiant paresseux. »

Le vieux caporal resta comme pétrifié. Son premier mouvement fut de déchirer le billet de vingt-

quatre schellings, son second, de franchir de vive force la porte du général.

« Il n'est pas possible, s'écria-l-il, que mon gentil lieutenant soit devenu si indigne 1 Tu es un misérable, tu me trompes, tu voles ton maître, et tu me voles aussi. »

Le domestique, qui se sentait coupal)Ie, craignant que son larcin ne fût découvert, ne trouva pas d'autres moyens de se délivrer de Sigurd que de le jeter en bas de l'escalier; puis il referma la porte, et le vieillard était étendu dans le vestibule, saignant d'une blessure qu'il s'était faite au front. C'était la seconde fois que son sang coulait à cause du lieutenant, mais cette fois il ne reçut point de médaille. Gustave lui essuya le front et déchira sa chemise pour lui faire un bandage.

« C'est bien, c'est bien, mon enfant, murmura le vieillard, il n'y avait rien à faire dans cette maison,

— Que se passe-t-il donc? s'écria une femme qui demeurait au-dessous de la porte d'entrée; qu'est-ce que c'est que ces mendiants qui font tant de bruil sur l'escalier?

— C'est la faute d'un domestique, répliqui Cas-

tave, qui a précipité cet honnête homme dans le vestibule.

— Il a bien fait, reprit la femme; si l'on chassait tous les vagabonds dans la rue, on aurait moins de peine à nettoyer la maison. »

En disant ces mots, elle suivait d'un regard moqueur le caporal qui se relirait à pas lents, appuyé sur son jeune compagnon.

« Vois-tu, mon enfant, dit le vieillard, je ne puis rien faire pour toi ; il faut que tu deviennes un vagabond, quoique Dieu t'ait fait pour une meilleure existence; mais, je t'en prie, ne dis rien à ta mère de ce qui nous est arrivé, j'en ai honte : tu raconteras seulement que je suis tombé par hasard et me suis fait mal.

— Mais pourquoi donc, demanda l'enfant, avezvous honte de ce qui vient de se passer?

— Parce que j'ai bêlement cru que la vie de cemi^ sérable avait quelque valeur; il reconnaît lui-même qu'elle n'en avait aucune, puisqu'il envoie vingt-quatre schellings à celui qui la lui a sauvée.

— Et c'est pour moi que vous souffrez ainsi, reprit l'enfant en s'arrêtant encore pour lui essuyer de nouveau le front; c'est pour moi, pauvre Sigurd!... Et en

parlant ainsi il le regardait avec une touchante expression.

— Tais-toi; ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, mais les gens riches et tous ceux qui leur appartiennent.

— Seigneur de Dieu ! reprit Gustave avec un profond accent de cœur; si, du moins, lorsque je serai grand, je pouvais vous rendre à mon tour quelques services.

— Que parles-tu de services? tu as vu que j'ai eu la sottise de croire à la reconnaissance. Eh bien, fais comme les autres, envoie au diable tous ceux qui ont été bons pour toi. Il n'y a que les enfants qui soient reconnaissants, et les vieilles gens qui retombent en enfance comme moi.

— C'est une plaisanterie, Sigurd, je sais que vous aimez les personnes qui ont de l'affection pour vous; n'est-ce pas vrai?

— Ne me regarde donc pas ainsi, répliqua le vieillard avec émotion; tes yeux, mon garçon, ont une trop grande expression d'honnêteté. Avec cela on ne réussit pas dans le monde. »

En rentrant à la maison, il trouva les deux autres enfants qui attendaient avec impatience les grandes

choses qu'il leur avait annoncées. Il leur raconta qu*il n'avait point renconlré son protecteur, et qu'il était tombé sur le perron d'une boutique.

Un instant après, il prenait Louis par la main, en se disant : « Est-ce que tous les projets que j'ai faits pour ces enfants échoueraient? Non, je veux essayer cHcore. Viens, » dit-il à l'enfant ; et il sortit.

Cette fois, Sigurd fut plus heureux. En revenant le soir au logis, la pauvre veuve le trouva assis à sa place habituelle, regardant le ciel d'un air joyeux, et fredonnant une chanson de soldat.

« Ah! dit-elle, il paraît que vous êtes content ce soir?

— Oui.

— Et pourquoi donc?

•— J'ai une nouvelle à vous annoncer; Louis entre comme garçon de boutique chez Paulson.

— Seigneur de Dieu! merci... Mais est-ce bien vrai?

— Oui, c'est décidé. Voilà pourquoi j'ai couru tout le jour.

— Et c'est vous qui avez terminé celte affaiie?

— C'est moi. Le vieux Sigurd a encore des amis

dans le monde. Seulement il faut qu'il prenne garde à ceux auxquels il a sauvé la vie.

— Ah ! reprit la veuve, si au moins je pouvais placer aussi Gustave!

— Que Dieu lui vienne en aide ! Moi, je ne puis plus rien pour lui, » répondit le caporal en lançant une bouffée de tabac dans l'air.

Quelques jours après il installait son jeune protégé chez le marchand Paulson.

Quelques années, après le vieux Sigurd était assis à sa place favorite, par une humide soirée d'automne. Le brave soldat portait péniblement le poids des années; ses vêtements étaient déchirés, son visage pâle et sombre. Il n'avait plus la force de scier du bois pour le marchand Paulson ni pour d'autres, et il fallait qu'il mendiât. En observant, à la clarté de la lune, ce bon vieillard, on aurait pu voir quelques larmes rouler dans ses yeux, et sur sa noble physionomie on aurait pu distinguer en même temps une fière expression de dédain. « Que je suis sot! 'se disait-il, je vais toujours niaisement mon chemin ; je devais bien penser que, lorsqu'il serait devenu un joH garçon de boutique, lorsqu'il aurait pour son dimanche un habit fin et des ganls, il ne reconnaîtrait

plus le vieux Sigurd ; et cependant je n'y avais pas songé. Dans les premiers temps, lorsque j'entrais dans le magasin, et que je le voyais travailler avec ardeur, je me disais que son zèle pour le commerce l'empêchait de faire attention à son vieil ami et je m'en réjouissais ; puis, lorsqu'il se trouvait seul avec moi, et qu'il me tendait amicalement la main, j'avais le cœur heureux... Oui, souvent, en me rencontrant dans la rue, il m'a salué, et souvent aussi il ne m'a pas vu, et ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne m'a salué que lorsqu'il était seul. Sot que je suis, j'ai été bien du temps à m'apercevoir qu'il avait honte du vieux Sigurd, boiteux et mal vêtu. C'est un habile garçon, me disait-on ; son maître l'aime beaucoup, et veut en faire son fils adoptif... Très-bien, je l'ai mis dans la bonne voie, mais l'idée qu'il me méprise me déchire l'âme. Ce soir encore j'étais dans l'erreur, je me suis approché de lui et je lui ai tendu la main, en lui disant : « Bonsoir, mon bon Louis. » En ce moment il y avait plusieurs personnes dans la boutique, il causait avec une femme élégante, il s'est détourné de moi et n'a pas eu l'air de m'entendrc. J'ai cru que j'avais fait une maladresse, j'ai pensé que, sans le vouloir, j'avais peut-être été impoli envers celte femme. C'était encore

de ma part une autre niaiserie. Après le départ des différentes personnes qui se trouvaient là, je me suis rapproché de lui, le coquin m'a regardé d'une façon superbe et m'a dit : « 11 ne faut pas que vous veniez « sans cesse ici et que vous me tutoyiez quand il y a « quelques personnes autour de moi ; je suis content « que vous restiez chez ma mère, mais ce n'est pas « une raison pour que vous cherchiez à m'humilier. »

A ces mots, je restai comme pétrifié.

« Tenez, ajouta-t-il en prenant une caisse sur un « rayon , voulez-vous du tabac ? »

« Je ne voulais rien de lui ; je lui dis en m'éloignant :

« Louis, Louis, tu répondras de ton ingratitude « au jugement dernier... » Que je suis sot! répéta encore le vieillard ; mais pourquoi m'irriter de ma sottise? Est-ce ma faute si la nature m'a fait ainsi?

— Vous voilà de nouveau à votre ancienne place, dit la veuve Bergman.

— Oui , m'y voilà encore.

— Mon Dieu, que je suis donc satisfaite de Louis! Le riche Paulson veut l'adopter et en faire son héritier.

— Oui, répondit amèrement le caporal, j'ai déjà entendu parler de cette affaire.

— Je ne puis assez vous remercier; car c'est vous qui l'avez placé dans cette maison.

— Et à présent, repartit Sigurd d'un ton sévère, Louis ne veut plus me reconnaître.

— Oh ! Sigurd , n'en soyez pas fâché. Louis ne veut pas non plus me reconnaître; il ne me parle plus, il ne vient plus ici. Mais n'est-ce pas tout simple? Il va devenir riche, et nous sommes de pauvres gens ! »

Pour cette bonne mère, il y avait un tel abîme entre la richesse et la misère, entre les gens dont on envie le sort et ceux qu'on méprise, qu'elle ne trouvait point étonnante la conduite de Louis.

Quoiqu'elle en fût affligée, elle se disait qu'il avait raison, dans sa nouvelle situation, d'écarter de lui des parents et des amis qui pouvaient nuire à sa fortune et entraver son mariage.

« Eh quoi I s'écria Sigurd, vous n*étes pas furieuse de voir ce garçon vous traiter de la sorte?

— Non , certainement non, répondit la veuve, en essuyant ses larmes avec son tablier. Que Dieu lui pardonne! Quant à moi, je lui pardonne volon-

tiers. C'est vrai qu'il est dur de se voir méprisée par son propre enfant, mais il est jeune et irréfléclii, il se souviendra de sa mère quelque jour. Peut-être alors sera-t-elle morte !

— Oui , il est un monde où nous nous rejoindrons, où nous serons reçus comme les enfants d'un même père, un monde où il n'y a ni riches ni pauvres. Voyez notre Père là-haut, dans ce ciel où brillent la nuit tous ces milliers d'étoiles.

— Vous avez raison Sigurd; mais, dites-moi, que faire de Gustave? 11 a bientôt seize ans, et je ne sais où le mettre.

— Le bon Dieu prendra soin de lui, et j'espère qu'il n'en fera pas un riche personnage. »

La veuve rentra chez elle. Le caporal resta encore quelques instants dehors; puis, enfin, se levant et tournant ses regards vers le ciel :

« Seigneur, dit-il , pardonne-moi mes murmures et apprends-moi à aimer comme cette pauvre mère sans attendre de reconnaissance. »

En 1828, il y avait dans la petite rue habitée par Sigurd une triste maison. Le vieux soldat était malade et la veuve Bergman ne pouvait prendre soin de lui , car elle était obligée de s'occuper du notaire,

qui était malade aussi. Gustave restait assidûment près du vieillard. Quelquefois il lui lisait un chapitre de l'histoire du vaillant Charles XII, et le soir il lui lisait la Bible. Un charitable médecin , chargé de visiter les pauvres, s'était rendu près du caporal et lui avait ordonné une potion; mais Sigurd ne voulait pas la prendre, disant qu'il était vieux et que c'était là une maladie incurable. Près de son vieil ami , Gustave, qui était un vif et alerte garçon, se montrait doux comme un agneau. Il se souvenait toujours avec attendrissement de la chute que Sigurd avait faite à cause de lui. Cependant quelquefois, avec sa nature impétueuse, il se sentait mal à l'aise dans son étroite retraite ; il demandait alors timidement à Sigurd s'il pouvait sortir, et, dès qu'il avait obtenu cette permission , il se précipitait dehors avec sa sœur, puis il montait avec elle au-dessus de la rue de l'Observatoire pour en descendre rapidement sur un petit traîneau. Il n'était pas grand, mais très-agile, vigoureux , plein de courage et d'appétit. Anna se réjouissait de s'asseoir à côté de lui sur une planche légère et de descendre comme une flèche la pente de la rue escarpée. C'était là le seul plaisir dont ces deux enfants pussent jouir, car il ne leur coûtait

rien. Un jour ils faillirent l'expier par un grave accident : dans son impétuosité, Gustave se jeta avec son traîneau contre un étranger. C'était un Dalécarlien de quarante à cinquante ans, d'une bonne, fraîche, rude figure, ce qui est un des traits distinctifs des habitants de la Dalécarlie.

« Au nom du diable, s'écria-t-il dans un premier mouvement de colère , ne pouvez- vous passer avec plus de précaution? Votre traîneau a sifflé près de moi comme un boulet de canon ! »

Gustave se lut, car il se sentait coupable.

« Écoutez, reprit l'étranger avec plus de calme, est-ce ici la rue aux Oies ?

— Oui, répondit Anna, c'est là, de l'autre côté du moulin ; à gauche est la maison de ma mère.

— Ah I vous demeurez là?

— Oui, s'écria Gustave, qui avait enfin retrouvé la parole.

— Eh bien , connaissez-vous un vieux soldat qui s'appelle Sigurd ?

— Certainement; il demeure avec nous, et à présent il est si malade, si malade...

— Et il faut, ajouta Anna, que ma mère soit dehors tout le jour.

— Bien, bien, reprit le paysan; montrez-moi le chemin, je veux parler à Sigurd.

— Un moment, s'écria Gustave; si vous avez quelque chose de désagréable à lui dire, je ne vous conduirai pas près de lui. Il est faible, et il ne faut pas troubler ses derniers moments.

— Quelque chose de désagréable!... oh! non, ma foi; allons ! »

Le vieux Sigurd venait de sommeiller et n'était pas encore complètement éveillé quand les enfants s'approchèrent de lui.

« Eh bien! dit-il à Gustave après un moment de silence, as-tu fait une bonne course en traîneau?

— Oui ; mais voici un homme qui désire vous parler.

— Vraiment! Que me veut-il? »

Le Dalécarlien déposa par terre un petit paquet qu'il portait sur l'épaule , et s'avança dans le modeste refuge, barré autrefois par la ligne de craie, mais cette ligne de démarcation n'existait plus.

« Vous êtes bien malade, mon bon Sigurd , dit le paysan en prenant la main nerveuse du vieillard. C'est très-triste, mais il faut nous résigner à la volonté de Dieu.

— Oui, je suis en train de faire mes adieux au monde... Mais... mais je ne vous reconnais pas...

— Je m'appelle John Johnson , mais je m'appeiais seulement John quand j'étais dans la landwehr.

— 11 y a longtemps ; tu n'étais pas dans ma compagnie.

— Non, c'est vrai ; et vous souvenez-vous de ce que nous avons souffert aux iles d'Aland, sur notre chaloupe canonnière, pendant l'hiver?... les hommes mouraient comme des mouches. C'était affreux!

— Oui, je me le rappelle.

— Eh bien, moi, je tombai aussi malade; j'étais étendu sur le bateau^ et j'entendis qu'on disait : ((. Prenez aussi celui-là pour l'ensevelir dans la neige. « — Qu'en pensez-vous, Sigurd? » demanda une autre voix.

— C'était moi, en effet, qui étais chargé de veiller aux funérailles.

— « Non , répondîtes-vous ; ce jeune homme vit « encore. » Alors votre main entr'ouvrit mes lèvres, y versa un peu d'eau qui me raviva. Je vous entendis crier : « Vous le voyez, il vit; » et de votre main je reçus encore quelques gouttes d'eau-de-vie, et je repris mes forces.

— Et lu t'en souviens? dit Sigurd.

— Oui , ma foi , je m'en souviens comme si cela s*était passé hier. Mais je ne savais pas si vous étiez encore de ce monde. L'année dernière, un de mes voisins, qui vous avait rencontré, vint me voir et me dit : « Cet homme, dont tu m'as parlé et qui t'a sauvé « la vie, ne s'appelait-il pas Sigurd? — Oui, » répondis-je. Ma femme, à ce nom, ouvrit de grands yeux, car j'étais déjà fiancé lorsque je tombai malade sur le bateau, et sans vous elle ne serait jamais devenue madame Johnson. Alors je me dis : « Dès que j'irai à « Stockholm, je chercherai mon sauveur; » et ma femme ajouta : « Tu devrais, s'il est pauvre, lui « porter quelque chose.» Mais je ne pense pas, Sigurd, que vous soyez dans le besoin ; car, s'il en était ainsi, vous pourriez venir demeurer avec nous à Mora. Nous ne sommes pas riches, il est vrai , mais nous ne sommes pas mal à l'aise. Par malheur. Dieu ne nous a point donné d'enfants.

— Merci, John; dit le caporal animé subitement par une nouvelle idée ; je me souviens très-bien de vous. Vous disiez que vous me prendriez volontiers dans votre maison, et que vous n'aviez point d'enfants?

— Oui, mon cher Sigurd.

— Vous voyez que je ne puis vous suivre en Dalécarlie, mais je peux vous donner un fils, un bon garçon, docile, qui vous aimera comme il m'aime : regardez, le voilà.

— Tiens, dit John en tournant les yeux vers Gustave, c'est lui qui a failli me casser les jambes avec son traîneau. Mais, si tu es, ajouta-t-il, un brave garçon comme l'affirme Sigurd, ma femme se réjouira de te voir à la maison, car voilà des années entières qu'elle me presse continuellement d'adopter un enfant.

— Merci, mon Dieu, s'écria Sigurd avec une vive émotion. Je t'ai longtemps imploré, dans ma misère, pour cet enfant qui s'est montré si bon et si dévoué envers moi ; je t'ai supplié de lui faire une existence meilleure que la mienne, tu as exaucé mes prières, merci! Sais-tu, John, ajouta-t-il, que cet enfant a sans cesse pris soin de moi, qu'il faisait lui-même mon lit, qu'il restait la pour me donner à boire, pour me faire des lectures, qu'il est même allé mendier pour me rapporter de la bière, du lait et un morceau de bon pain ? Oui, voilà ce qu'il a fait ; et cependant il aurait aimé à sortir, à jouer comme les enfants de son

âge, mais jamais il ne s'est plaint. Voilà pourquoi j'ai prié Dieu de lui venir en aide, et Dieu m'a écouté. Tu auras en lui un brave garçon, un garçon digne de loi. Adopte-le, donne-lui ton héritage.

— Oui, je le ferai, répondit John en serrant vigoureusement la main du caporal ; je m'en rapporte à vous, et je ne me tromperai pas votre espoir. Eh bien ! mon garçon, veux-tu partir avec moi aprèsdemain?

— Non, cela ne se peut, répondit Gustave avec une expression de douleur.

— Tu ne veux pas vivre de la vie de paysan ?

— Au contraire, mais je ne le puis.

— C'est singulier.

— Cher Gustave, dit Sigurd d'un air mécontent, ne rejette point l'heureuse situation que la Providence t'accorde.

— Je voudrais, repartit Gustave, dire quelques mots en particulier à 31. John; » et il s'approcha de la porte.

« C'est un drôle de garçon, dit John en le suivant.

— Écoutez, murmura l'enfant, lorsqu'il se trouva seul avec le Dalécarlien, faites ce que vous voudrez,

Il CAPORAL SIGURD. 195

mais je ne puis quitter Sigurd. Il a été blessé à cause de moi ; tant qu'il vivra, ajouta-t-il avec des larmes dans les yeux, je resterai près de lui. Lorsqu'il sera mort, j'irai vous rejoindre; le voulez-vous?

— Bien, bien, répondit John d'une voix qui trahissait son attendrissement, tu as raison. Reste avec Sigurd, prends soin de lui comme il a pris soin de loi. Puis, viens me rejoindre. Est-ce dit?

— Oui , que Dieu vous bénisse ! Vous ne vous repentirez jamais de ce que vous avez fait... Mais ne dites point à Sigurd que c'est a cause de lui que je reste ; il serait inquiet et tourmenté.

— Non, sois tranquille.

— Notre jeune homme a raison, dit John en se rapprochant du lit de Sigurd, il n'est point suffisamment vêtu pour entreprendre son voyage en hiver. Il viendra au printemps avec quelques-uns de mes camarades.

— Gustave, demanda le vieillard , pourquoi donc ne l'es-tu pas expliqué franchement devant moi? pourquoi as-tu conduit notre ami à l'écart? Le mieux est d'agir ouvertement en toute occasion.

— Excusez-le, Sigurd, répliqua le paysan, il vou-

lait causer un peu avec son père, car je dois être son père.

— Je l'espère, et je le crois. Dieu soit loué !

— Mais, reprit John, comme vous ne pouvez venir avec nous, il faut que je vous laisse au moins un souvenir de ma visite. » A ces mots, il lira de sa valise une de ces horloges rustiques qui se fabriquent dans les cabanes de la Dalécaiiie. « Voyez-vous, ajouta-t-il, quand on est au lit, on aime à savoir quelle heure il est, et je crois que vous n'avez pas de montre. »

En effet, le vieux caporal avait été depuis longtemps forcé de vendre sa grosse montre.

Sigurd refusa d'abord d'accepter ce présent: mais, en réalité, celte horloge lui plaisait, quoiqu'il sût bien qu'il n'avait pas longtemps à en jouir.

« Adieu, dit John en prenant la main du vieillard; adieu, mon brave ami, que le Seigneur t'assiste à les derniers moments ! Nous nous retrouverons làhaut, car, vois-tu, je veux vivre de façon à pouvoir compter sur la grâce du ciel qnau'l je mourrai.

— Adieu. Prends soin de cet enfant; fais-lui donner des leçons.

— Oui, il apprendra, s'il le veut, à fabriquer des horloges, ou à cultiver les champs. Je n'ai qu'une

petite maison et un coin de terre, mais c'est assez pour moi, pour Slina, et ce sera assez pour lui.

— Très-bien; adieu, John. »

Gustave resta à la maison. Le vieillard était bien changé ; naguère encore, il était si inquiet, si agité, qu'il fallait user aveclui d'une grande patience : maintenant, au contraire, il jouissait d'un calme parfait, son dernier désir était accompli. Son agitation précédente lui venait de la sollicitude qu'il éprouvait pour son jeune protégé ; plus il le voyait affectueux et attentif, plus il s'affligeait de ne pouvoir rien faire pour lui.

« A présent, pensait-il, je pourrai dire : J'ai sauvé la vie à un jeune seigneur, et son domestique m'a jeté au bas de l'escalier. J'ai donné un verre d'eau à un pauvre paysan, et cet acte a répandu la joie sur mes dernières heures : Gustave sera à l'abri du besoin. »

Telles étaient les rêveries du vieux caporal, et, lorsque Gustave le regardait, lui, de son côté, le regardait en souriant et lui faisait de la tête un signe amical. Il languit encore pendant quelques semaines, puis s'éteignit doucement, sans regret, sans haine, sans désir.

« Il est mort, dit Gustave a sa mère, qui en ce mo-

ment s'approchait dans l'obscurité du lit de Sigurd.

— Que Dieu lui soit propice ! répondit la veuve; Tenez, mes enfants, et prions pour lui!... »

En disant ces mots, elle tomba à genoux avec sa fille et son fils.

Quelques années plus tard, la chétive cabane où Sigurd avait rendu le dernier soupir était habitée par d'autres personnes. La veuve Bergman était morte. Anna était entrée dans une famille étrangère pour y faire l'office de bonne d'enfants, et Louis, l'habile teneur de livres de M. Paulson, se promenait en voiture et faisait avec ses amis de joyeux déjeuners chez le restaurateur du parc. Cependant Anna grandissait, son frère ne pouvait se résigner à l'idée qu'elle demeurât servante; il lui fit faire quelques vêtements et la plaça dans une maison d'éducation.

Chacun sait quel grave et précieux enseignement on reçoit dans ces institutions. Anna apprit à s'asseoir d'ime façon convenable, à marcher et à danser. Elle reçut aussi quelques curieuses leçons d'histoire et de géographie. Elle pouvait affirmer que Dublin était la capitale du Portugal, et que Louis XIV était le plus

LE CAPORAL SIGIjRD. 199

grand empereur qui se fût assis sur le trône des Comnènes ; elle en vint aussi à pouvoir lire en français le Magasin des enfants, enfin elle apprit à broder. Elle broda une pelote pour son frère, fît en outre quelques ouvrages en cheveux, se procura un album et un livre de chant.

Un jour quelques jeunes gens étaient réunis dans une des élégantes salles du café du pont à Stockholm. On venait de leur servir un bol de punch.

« Messieurs, dit l'un d'eux, nous devons boire à la santé de notre ami Karvelstrom, car maintenant il est fiancé avec Anna Bergman.

— Merci, mes amis; mais que faire, ma fiancée n'a rien.

— RienI la sœur de Bergman, lui qui vient d'hériter de toute la fortune de Paulson! Il te fera sans doute un magnifique présent.

— Je crois que cela ne va pas au delà de quatre à cinq mille thalers, et vous avouerez que cela n'est pas une si grosse somme.

— Comment, diable, t'es-tu résigne à une telle lésinérie? Il aurait dû au moins te donner vingt mille thalers.

— Oui, j'espérais que mon beau-frcre serait plus

généreux, mais il ressemble à tous ceux qui ont fait par hasard une fortune comme la sienne. Il est trèsavare, et sa femme Tencourage dans ce vice.

— Elle est riche aussi, mais terriblement laide, c'est singulier que Bergman ait consenti à l'épouser.

— Elle a bien ses bons côtés, réphqua Karvelstrom.

— Quels bons côtés? Physiquement elle est affreuse, et moralement je crois qu'elle ne vaut pas mieux. Quant à ton beau-frère, il commence aussi à avoir une étrange figure, je pense qu'il boit un peu trop.

— Oui, mais il ne boit que des vins de choix.

— En cela il a raison. Mais à ta santé encore une fois, et pense à nous quand tu nous auras quittés.

— Je vous remercie de nouveau, mes amis, de vos souhaits affectueux, et je vous dis adieu, car il faut que j'aille rejoindre maiiancée. »

Lorsque Karvelstrom fut sorti, ses bons amis se mirent à faire des commentaires sur son mariage. L'un d'eux raconta tout ce qu'il savait de la famille Bergman, et comment Anna avait été servante, et comment Louis s'était hâté de la marier pour se délivrer de son voisinage, car il l'envoyait en province avec son mari, et il espérait bien regagner la dot qu'il

lui donnait en obligeant le candide Karvelstrom à faire la contrebande pour lui.

Par une chaude journée d'été où le soleil reluisait sur les tuiles des maisons et scintillait sur les vitres des fenêtres, un Dalécarlien, vêtu de sa redingote blanche et portant un paquet sur l'épaule, s'avançait avec son large chapeau dans les rues de Stockholm. Il semblait avoir environ trente ans. Sa figure n'était pas belle, mais elle annonçait la vigueur et la santé; ses grands yeux bleus avaient une charmante expression d'ingénuité. Il s'arrêta longtemps devant le nouvel hôtel qui s'élève sur la place du Bruiiteberg. « Cette maison, se dit-il, n'existait pas encore quand j'ai quitté Stockholm, je crois que mon frère ne demeure pas loin d'ici. Il fit encore quelques pas et s'arrêta devant la maison de son frère. C'était précisément celle d'où il était sorti si tristement avec Sigurd, où il avait vu son fidèle ami précipité en bas de l'escalier. Cet escaher était parfaitement nettoyé, blanchi ; depuis longtemps on n'y voyait plus la moindre ti ace

du sang que le pauvre vieux soldat y avait versé. Mais l'impression que le jeune Dalécarlien avait éprouvée en cette fatale matinée ne s'était point effacée dans son esprit.

Pendant qu'il était là livré à ses réflexions, une jeune fille descendit rapidement l'escalier. « Le patron, dit-il, est-il au logis? »

— Quel patron? Bergman, le négociant? Oui, tu veux le voir ?

— Je désire lui parler.

— Eh bien, entre dans le comptoir, la seconde porte. » Et elle disparut.

Gustave, que nos lecteurs auront sans doute déjà

econnu, suivit cette indication. Il aperçut dans le

comptoirplusieurs individus assis devant des pupitres.

Parmi eux il en était un dont il reconnaissait les traits,

quoiqu'il eût le nez rouge et portât des lunettes.

« M. Bergman! dit-il.

— Oui ; que lui veux-tu , répondit cet homme sans même n^garder Gustave. Nous n'achetons point ici de pendules dalécarliennes.

— Je voulais seulement savoir si vous me reconnaîtriez.

— Comment!., en vérité... oui, je ne me trompe

pas ; c'est toi , Gustave ! Eh bien ! comment vont tes affaires? Allons, entre ici. »

A ces mots, le riche marchand poussa son frère dans une chambre voisine, puis il lui dit : « Que vienstu faire à Stockholm? Tu veux vendre des pendules ? Mauvais commerce; nous n'aimons point cette industrie de paysan. As-tu quelque chose à me demander ? »

Gustave considéra son frère en silence, et dans son regard il y avait à la fois de l'affection et de la pitié.

« Oui , je voulais te voir, répondit-il , et je désirais savoir si tu étais heureux.

— Ah! très-bien. Tu peux remarquer que je suis assez grandement logé. J'ai là-haut des chambres superbes et diablement chères ; mais ma femme le veut ainsi, et nous voyons beaucoup de monde. Précisément aujourd'hui, nous avons à dîner une quantité de nos meilleurs amis : le président K., le conseiller M., le général P.; puis des majors, des assesseurs et une quantité d'autres personnes, qui viennent ici chaque jour comme les enfants de la maison.

— Ainsi, cher Louis, tu es riche et heureux!

— Oui ; je n'ai pas lieu de me plaindre, Dieu soit

:204 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCA>'DINAVES.

loué! J'ai, par mon travail et mon habileté, si bien conduit ma fortune, que je suis maintenant dans une bonne situation.

— Et tu es marié? Je n'ai pas encore vu ta femme.

— Ah! c'est vrai ; mais aujourd'hui nous sommes bien occupés. Viens une autre fois, tu la verras.

— As-tu des enfants ?

— Oui , une petite fille, malheureusement trèsfaible et contrefaite. Mon ami L., le médecin du roi, dit que cette difformité disparaîtra avec le temps... Et toi , es-tu aussi marié ?

— Certainement. J'ai une charmante petite femme et une fille , qui est si forte , si fraîche, si riante... Mais d'où vient la maladie de la tienne ?

— C'est, je crois, la faute de sa mère, qui a commencé trop tôt à la lacer. Il est vrai que l'enfant paraissait avoir des dispositions à prendre trop d'embonpoint, et... »

En ce moment la porte s'ouvrit , et une jeune fille apparut, une jeune fille de neuf ans, d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes. Une bosse hideuse s'élevait sur son dos et sa tète était enfoncée entre ses

LE CAPORAL STGURD. 205

épaules. Elle portait une robe en soie, un spencer de velours avec des manches courtes qui faisaient ressortir, de la façon la plus désagréable, le défaut de conformation de ses bras.

« Voilà ma petite Euphrosine, » dit Louis.

Gustave s'approcha de l'enfant, qui le regarda d'un air de dédain et lui tourna le dos.

« Ma mère, dit-elle à son père, te réclame tout de suite. Plusieurs convives sont déjà arrivés, et il faut que tu viennes les recevoir.

— Oui, mon enfant; retourne près de ta mère. Dès que j'aurai mis mon habit , je me rendrai au salon.

— Viens vile , ma mère a peur que le président arrive avant que tu sois là. »

L'enfant sortit.

« Tu m'excuseras, dit Louis à Gustave en prenant son habit et en se posant devant une glace. Tu peux revenir une autre fois.

— Non , cela n'est pas nécessaire. Mais où est notre sœur Anna?

— Elle est en Scanie, à Frolborg, je crois; du moins c'est de là qu'elle datait la dernière lettre que j'ai reçue d'elle , il y a un an.

— Est-ce qu'elle l'écrit si rarement?

— Oui , Dieu sait loué ! et comme elle ne reçoit pas de réponse, elle n'est pas tentée de m'écrire plus souvent. Elle a épousé un marchand nommé Karvelstrom ; je leur ai donné 4,000 thalers, et ils ont été s'établir dans une petite ville. Mais leurs affaires n'allaient pas, et ils ont eu une quantité d'enfants. Un jour, mon cher beau-frère m'a adressé une longue épître pour me demander si je ne voudrais pas me charger de sa noble famille. J'en avais assez du sacrifice que j'avais déjà fait. J'ai répondu à Anna que je ne pouvais lui être d'aucun secours, et ma femme lui a écrit pour lui défendre de se présenter dans notre maison. En un mot, nous avons rompu nos rapports avec elle. C'est de toute justice : comme on fait son lit, on se couche. S'ils avaient su arranger leurs affaires comme nous, ils seraient à leur aise.

— C'est cependant ta sœur.

— Malheureusement ; mais je ne me laisse point entraîner à faire des folies pour les parentés. Je viens en aide à ceux qui le méritent. Pour les autres, pas un denier.

— Bien. Adieu, Louis, dit Gustave en tendant la main à son frère.

— Adieu. Fumes-tu? Je puis te donner une livre de bon tabac pour ton voyage.

— Merci, je ne fume pas.

— C'est dommage, car je n'ai rien d'autre à t'offrir. Si nous n'avions pas eu aujourd'hui des étrangers, tu aurais pu dîner avec nous.

— Adieu, Louis. »

Au moment où Gustave allait franchir le seuil de la porte, il vit venir une femme couverte de soie et de dentelles et portant sur sa tête à moitié chauve une quantité de bijoux.

« A quoi donc penses-tu, dit-elle à son mari, fautil que ce soit moi qui reçoive tes convives? Tu poux bien faire revenir cet homme un autre jour.

— Cet homme, repondit le négociant d'un air embarrassé, cet homme est mon frère Gustave. Je t'en ai peut-être parlé.

— Ah ! c'est là ton frère? reprit madame Bergman en jetant un regard de côté sur l'honnête Dalécarlien. Je n'ai pas encore eu l'honneur... Mais tu ne peux tarder plus longtemps à paraître au salon, et nous, mon cher beau-frère, ajouta-t-elle, vous voyez bien

que, si vous avez besoin de mon mari, il faut que vous veniez le voir une autre fois.

— Adieu donc, répéta Gustave, adieu Louis; que la Providence te garde dans le temps et dans l'éternité I »

Quand Gustave se trouva à quelque dislance de sa cabane, qui était bâtie au milieu des bois dans la paroisse de Mara, il vit accourir à sa rencontre sa femme et sa fille.

« Bonsoir, bonsoir, lui criait-on, sois le bienvenu mille fois.

— Que Dieu te bénisse, ma chère Stina, réponditil, comme te voilà fraîche et légère, et toi aussi, ma petite Anna, mon doux enfant! tu ne portes pas de vêtements de soie et de velours, mais tu n'as point de bosse sur le dos et tu es belle et robuste. Que Dieu te bénisse, et bénisse ta mère ! »

Jamais Gustave ne s'était senti si heureux dans sa demeure, il n'aurait pas donné son humble fortune pour toutes les richesses de son frère. Quelques jours

après il envoya une petite somme d'argent à sa sœur, mais il n'en reçut pas de réponse; peut-être que sa sœur dédaigna ce présent ou qu'il ne lui parvint pas.

Depuis plusieurs années qui se sont rapidement écoulées, le bon, l'honnête, le généreux SigurJ a été admis dans la paix idéale du monde des étoiles. En s'éloignant de la terre, il n'était préoccupé que d'une pensée : tous ceux que j'ai aimés là, se disait-il, me rejoindront-ils dans les régions célestes? Quand les harpes éternelles annonçaient l'arrivée d'un nouvel élu, il regardait avec empressement si ce n'était point un de ceux à qui il avait voué son affection. Un jour enfin il vit apparaître une pure, noble figure, c'était la pauvre courageuse veuve qui avait si vaillamment supporté les misères de la vie. Quelques jours après il vit aussi venir le brave et reconnaissant John.

Tous trois s'assirent l'un à côté de l'autre, prêtant l'oreille aux prières, aux gémissements des habitants de la terre, observant dans ces régions inférieures le spectacle de la joie et de la douleur, de l'amour et de la haine, de la droiture et de la fausseté.

Un jour ils remarquèrent une maison dont les fenêtres étaient tendues de noir ; les cloches de Sainte- Claire monnaient pour un enterrement; un long cortège se dirigeait vers celte église, les orgues gémissaient sous les voûtes profondes. Louis venait de mourir au milieu de ses rêves d'ambition et de fortune.

Sa mère se réjouit quand la terre tomba dans la fosse de son fils, car elle espérait voir bientôt son âme monter jusqu'à elle. Mais d'autres âmes s'élevèrent dans les espaces célestes, et celle-là ne vint pas. La bonne mère vit qu'on élevait sur le cercueil de Louis un monument splendide et qu'on y plaçait une inscription en lettres d'or qui célébrait la bienfaisance du négociant et ses vertus de père et d'époux.

La tendre mère l'attendait toujours; elle cherchait dans les espaces immenses ; puis enfin, s'approchnnt d'un ange qui était assis sur les marches du trône de Dieu, elle lui dit : « Mon premier-né ne viendra-t-il pas ici? cliaque heure je l'attends. »

L'ange lui répondit en souriant : « 0 femme, ne sais-tu pas que les cœurs ingrats n'entrent jamais ici? »

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