PAR AUERBACH
En vérité, disait un jour le^serrurier \Yerner, en vérité, de nos jours il ne se fait plus de miracles , mais il arrive parfois qu'un homme tombe au bord d'un abîme, et se trouve tout à coup arrêté dans sa chute par une main qui a une puissance surnaturelle, et lorsque ensuite il réfléchit à ce qui vient de se passer, cet événement lui apparaît comme un miracle. Pour moi, j'éprouve encore une sorte de vertige quand je songe à ce que j'aurais pu de-
veoir, si le bon génie qui veille sur chaque créalure humaine ne m'était pas venu en aide, et s'il n'avait pas trouvé en moi un dernier moyen de salut.
Oui, voisin Weber, vos métiers à la Jacquart sont très-ingénieux, et je ne comprends pas comment ils tissent tant de choses à la fois; mais la grande filature du monde, dans laquelle la vie d'un homme ne fait qu'un seul fil, est encore plus merveilleuse et plus difficile à expliquer. Quand on observe de près ce fil unique, on peut voir que, comme les brins de coton, que je regardais dernièrement au microscope, il se compose de sept fils réunis ensemble. Je veux vous raconter comment celui de ma destinée s'est formé, et comment il s'en est peu fallu qu'il ne fût brisé.
Vous savez que dès mon enfance, j'avais perdu mon père et ma mère, et qu'il ne me restait plus aucun parent dans le monde. J'étais vif et étourdi quand je commençai mon apprentissage de serrurier. Mon maître, vous favez connu, était, au contraire, un homme grave, réservé, taciturne, de sorte que, quand il faisait un signe ou prononçait quelques mots, cela devenait important. Lorsqu'il eut à me payer ma semaine d'ouvrier pour la première fois,
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il me dit : u Pierre, il te suffît d'avoir la moitié de ce qui t'est dû ; l'autre moitié je la mets de côté pour la placer à la caisse d'épargne. » Ainsi fut fait. Quand le maître avait parlé, personne n'aurait osé le contredire.
Le dimanche des Rameaux, avant la messe, il me conduisit à la Caisse d'épargne. Je fus enregistré dans un gros registre, et l'on me remit un livret où se trouvait inscrit, à la première page, mon nom, et à la seconde mon dépôt : sept écus. Le livret, revêtu d'une couverture en papier gris glacé, était si doux au toucher qu'il me plaisait extrêmement. J'éprouvai en le regardant une joie enfantine, la joie d'y voir le premier fruit de mon travail, et il n'y a certainement pas un plus grand bonheur dans le monde que celui de pouvoir se dire : « Tu possèdes quelque chose, et ce que tu possèdes, tu l'as acquis toi-même honnêtement. »
Je tenais avec amour entre mes mains mon petit livre. J'y regardai plus de cent fois mon nom et le chiffre de mon capital. Il me semblait étrange que mon nom fût là, que ce chiffre représentât sept écus, que ces sept écus fussent à moi, et qu'un homme abandonnât ainsi à un autre homme sa fortune pour
une ligne d'écriture, et lui remît encore aux mêmes conditions ses autres économies. J'étais dans un élonnement d'esprit comme si je ne faisais que d'entrer dans le monde, et que, pour la première fois, j'eusse la compréhension de ce qui s'y passait.
Je n'ai pas vu un plus joyeux printemps que celui de cette année 1846, qui fut une année de riches vendanges. Quand je remarquais comme les champs se couvraient de fruits et de grains, je me disais : a Tu as un champ aussi, un champ fructueux, quoiqu'on ne le voie pas. Il porte une récolte qui grandit : le livret de la Caisse d'épargne. »
J'étais si enchanté de cette première opération que je voulus réformer l'habitude que j'avais de fumer. L'avarice s'emparait de moi, et je ne me donnai ni trêve ni repos avanl que j'eusse mis de côté un petit pécule. Puis je le portai au conseiller Menninger, qui administrait gratuitement, charitablement la caisse d'épargne. Il m'encouragea dans mes principes d'économie, et inscrivit sur mon livret : « Déposé ce jour, cinq écus. »
Chose étrange, cette fois ma joie ne fut pas à beaucoup près aussi grande que la première fois. « Cela va lentement, me disais-je; que de temps il faut en-
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core pour que tu possèdes une somme un peu notable. » Mais bientôt je réprimai ces réflexions, et je repris ma gaieté habituelle.
Lorsque dans la journée, et surtout le soir, je passais devant l'édifice de la Caisse d'épargne, je me disais : a Tu es là, mon brave argent ; tu ne te reposes ni jour ni nuit, tu gagnes tes intérêts. Trèsbien. Je te viendrai en aide, je le donnerai des enfants. »
Que n'ai-je continué à me parler ainsi seul à moimême ! Mais bientôt je fis mes confidences à un de mes compagnons, qui était du Palatinat, et que nous appelions pour cette raison le Palatin. Il haussa les épaules, et se mit à rire de ma simplicité.
(( Que comptes-tu faire, me dit-il, de cette vétille? Les gens riches qui boivent bien, mangent bien, dorment bien, peuvent laisser travailler leur argent. Mais, tant que l'on n'en est pas venu là, on n'est qu'un pauvre coquin. »
Je ne m'inquiétais pas de ses paroles, car je n'étais pas pauvre et je n'étais pas un coquin, et pourtant ce qu'il m'avait dit me fit une certaine impression. 11 y a dans tout homme deux hommes, qui tour à tour peuvent se laisser émouvoir. Je commençai par me re-
mattre à fumer, puis par me laisser aller à quelques petites dépenses. Je réfléchissais que je devais jouir de la vie pendant que j'étais jeune, et qu'il fallait tant de temps pour amasser par la privation un petit trésor. Cependant ce nouveau genre d'existence ne me rendait pas heureux. Pour me récréer le dimanche, je tirais mon livret de mon coffre, et j'étais content de voir que tout ce qui m'appartenait s'y trouvait bien inscrit. 11 y avait là un compte d'intérêts par sols et par deniers ; mais j'avais beau l'examiner, je ne pouvais arriver à trouver au juste ce que mes douze écus devaient me rapporter par mois. Le Palatin, qui était un habile calculateur, me le dit à un centime près, puis se mit à rire de cette chétive addition, et jeta mon livret en l'air en s'écriant : « Voyez, voyez voler la fortune du grand capitaliste Pierre Werner. »
Le petit livre me retomba sur la tête. lime sembla qu'il avait subi une offense. J'étais tenté de lui demander pardon en l'essuyant. Je le replaçai dans mon coffre, et ne le montrai plus à mon compagnon.
Vers INoël, un grand incendie éclata dans la ville. Avant qu'on pût y porter secours, la maison où était établie la Caisse d'épargne fut envahie et dévorée par leg flammes. Quel fut mon saisissement lorsque j'ap-
pris que les registres de dépôt étaient brûlés. Toute ma fortune y était inscrite. Le Palatin, témoin de ma douleur, éclata de rire. « Sot que tu es, me dit-il, pourquoi pleures-tu? La ville a garanti les dépôts faits à la caisse d'épargne. Tu as ton reçu. L'Etat doit te payer. »
Cette réflexion me rassura. Je repris mon livret, je le fis voir de nouveau à mon compagnon, qui, après l'avoir examiné, me dit que tout était parfaitement en règle.
La nuit, comme nous couchions l'un près de l'autre, il m'éveilla et me dit : « Pierre, nous pouvons devenir riches, et comme les gens riches, nous n'aurons plus qu'à laisser travailler notre argent et à nous promener. »
Je crus qu'il rêvait ; mais il ajouta que nous devions aller tous deux en Californie, où la terre est pleine d'or.
— Très-bien, lui répliquai-je ; mais l'argent nécessaire pour faire ce voyage, qui nous le donnera?
— N'as-tu pas ton livret de la caisse d'épargne ?
— Tu l'as toi-même appelé une vétille.
— Nous en ferons quelque chose de mieux, répon-
dit-il en allumant une lampe. Il m'est venu une idée. Lève-toi, et montre-moi ce petit livre.
J'obéis. Je ne sais comment il me semblait en ce moment que le chifl're de mes économies allait se transformer en centaines et en milliers d'écus.
« A merveille ! s'écria le Palatin lorsque je lui eus donné mon livret; à merveille! à merveille I personne n'aura le moindre doute ; reçu ce jour cinq écus. Tu vas voir ma sorcellerie. De « ces mots je vais faire cinq cents ; » nous aurons de quoi nous mettre en route, et nous irons chercher des trésors. »
A ces mots, je me sentis trembler, et je m'écriai : « Mon ami , cela ne doit pas se faire ; non , je ne le permettrai pas.
— Laisse-moi donc, reprit-il , je veux te montrer comme c'est facile. »
Je résistais encore, mais une fatale curiosité s'éveillait en moi, et je lui dis : « Voyons comment lu pourrais t'y prendre. Essaye sur un autre papier; sinon, tu gâteras mon livret, et je perdrai encore le peu que je possède. »
C'était par lâcheté que je parlais ainsi. J'espérais qu'il ne réussirait pas, que cet inutile essai me dé-
livrerait de ma coupable convoitise: et cependant j'aurais voulu qu'il réussît. Il y a des moments où l'on est pris comme par un vertige.
« Laisse-moi donc faire, reprit vivement le Palatin, et ne me fâche pas ; sinon, ma main tremblera, et je gâterai tout. »
Je ne pouvais plus résister. Je croisai mes bras sur ma poitrine , et je le vis en tremblant corriger le mot inscrit dans mon précieux petit livre , puis sécher l'encre avec son haleine, et quand il approcha de ses lèvres le terrible feuillet , il me sembla qu'il m'arrachait le cœur. Ensuite il prit un petit couteau et ratura quelques lettres. Je frissonnais, et pourtant je me disais : « Te voilà riche, et tu le deviendras encore plus. »
Je regardai ce qu'il venait de faire. Il y avait sur mon livret : « Reçu cinq cents thalers. » Personne ne pouvait remarquer dans ces mots la moindre falsification , et le grand registre était brûlé.
Le Palatin se mit à sauter dans la chambre en chantant, et s'écria : « A présent commence la danse joyeuse, et gaiement nous irons la continuer à travers le monde. »
Nous nous remimes au ht; mais il me faisait la
peinture d'un monde merveilleux qui me charmait. Déjà je me voyais traversant Ja mer, amassant des lingots d'or; puis j'avais une voiture avec quatre chevaux magnifiques, et un domestique qui, au premier signe que je lui faisais, me présentait une belle pipe d'écume garnie d'argent, puis un autre qui nous versait du vin de Champagne. A côté de moi était ma femme portant un voile vert sur son chapeau.
Après m'avoir égaré dans toutes ces chimères, mon compagnon s'endormit; bientôt je m'assoupis aussi. Et tout à coup je me réveillai comme après une heure d'ivresse. Tout ce qui venait de se passer m'apparaissait clairement. Mon coffre était là ouvert devant moi, et sur le couvercle était mon petit livre éclairé par la lune. Je sautai hors de mon lit pour anéantir ces feuilles falsifiées. « Plutôt tout perdre, » me disais-je ; et je n'eus pas la force d'accomplir ma résolution; ce petit cahier m'était cher. Je me recouchai et m'endormis profondément.
Le lendemain, mon maître me voyant le visage inquiet, fatigué, me demanda ce que j'avais. Je ne pouvais le lui dire, et lorsque sa femme et ses enfants m'adressaient une parole amicale, je me sentais la poitrine serrée. « Ils pensent, me disais-je, que tu es
encore un brave garçon ; ils ne savent ce que tu as fait, ce que tu veux faire. Ils te chasseraient s'ils découvraient ce que tu es. » Souvent, à table, il me semblait que j'allais voir apparaître tout à coup un agent de la justice qui m'enchaînerait et me conduirait en prison. Alors je collais ma main à ma bouche, de peur de prononcer malgré moi un mot qui me trahît. J'avais si peur de proférer une parole imprudente, que lorsqu'on m'interrogeait, je ne pouvais répondre tout de suite. Il fallait que je réprimasse d'abord la pensée qui m'obsédait.
Aujourd'hui encore, vous l'avez remarqué, et ma Catherine me dit souvent en plaisantant que ce qu'il y a de plus pénible pour moi, c'est de garder un secret. Et c'est vrai; lorsque j'ai un fardeau sur la pensée, c'est comme si j'avais dans ma poche un verre que je craindrais à tout instant de casser. Vous pouvez vous figurer la difficulté que j'éprouvais à conserver le secret qui me pesait sur la conscience. Je n'osais plus rien porter à la caisse d'épargne ; je faisais même un long détour pour ne point passer dans la rue où on l'avait réorgarnisée.
Je ne pouvais parler de mes angoisses à personne, si ce n'est au Palatin. Mais lorsque je lui demandais
s'il était possible qu'un homme qui avait commis un crime pût vivre tranquillement, il se mettait à rire,
et me racontait une quantité d'histoires de fourberies,
ajoutant que celui-là était un niais qui ne prenait
pas ce qu'il pouvait prendre.
Le nombre de nos compagnons s'accrut, car mon maître avait beaucoup d'ouvrage;' et comme notre chambre était remplie par ces nouveaux venus, je ne pouvais plus m'entretenir qu'à la dérobée avec le Palatin. Un jour que nous travaillions ensemble à la prison, il me dit : « Vois-tu, là sont enfermés les pauvres diables ; mais nous, bientôt nous serons riches, et nous nous promènerons comme les riches, en voiture. »
Peu à peu, cependant, je parvins à reprendre une certaine tranquilUté, en voyant qu'on ne se doutait j.oint de ce que j'avais fait. Mais lorsque, à l'approche de la fête de Noël, les enfants de mon maître vinrent un malin sauter autour de moi en s'écriant : « Nous savons quelque chose que nous ne voulons pas dire, » leur voix me pénétra dans le cœur comme une lame de couteau. Ces innocents enfants savaient ce que leur père nous préparait pour nos étrennes, et ils s'amusaient de leur secret, tandis que moi, je gar-
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dais dans mon cœur le secret d'un crime, sinon accom[)ii devant les hommes, au moins achevé devant Dieu.
Le soir de cette fête de Noël, la servante du conseiller Menninger accourut à notre atelier. J'étais sur le seuil de la porte. Elle me dit qu'elle venait me chercher, et qu'il fallait que je me rendisse immédiatement chez son maître avec mes outils.
« Est-ce moi-même que l'on demande? lui dis-je, et pourquoi moi plutôt qu'un autre?
— Oui, c'est toi que l'on veut avoir; hâte-toi, et viens vite.
— Attends un instant, je t'accompagnerai. »
Le nom du conseiller m'avait terrifié. Saurait-on déjà, me demandais-je, la faute que j'ai commise? Je n'ai cependant pas montré mon livret. J'avais formé la résolution de n'en user qu'au printemps.
Quand on a l'esprit tourmenté, on voit partout des images sinistres. Ce sont les méchants génies d'une mauvaise conscience qui dansent autour de nous. Je réfléchissais bien qu'on ne m'aurait pas envoyé pour m'arrêter une servante, mais un agent de police, et pourtant cette réflexion ne suffisait pas pour me tranquilliser : j'avais peur de tout.
Cependant Je me mis en marche avec la jeune fille. Elle avait une bonne, fraîche et honnête figure. On eût dit que dans ses yeux brillaient les pures lumières des cierges de Noël.
a Pourquoi me regardes-tu ainsi? lui demandai-je chemin faisant.
-- Mon père était aussi serrurier, me répondit-elle, et souvent il me disait : « Le serrurier va de pair avec « le prêtre et le médecin : au premier on confie son « âme, au second son corps, au troisième sa fortune. (( Saint Pierre est notre patron, et, pour beaucoup de « gens, la clef du paradis est la clef de leur cassette. »
— Tu n'es pas sotte, vraiment. Comment t'appelles-tu ?
— Catherine.
— Juste comme ma pauvre mère. »
iNous arrivâmes à la maison du financier. Tout était éclairé et chauffé. Je montai au premier étage. On m'introduisit dans une chambre dont le parquet était revêtu de moelleux tapis. Aux murailles étaient appendus des tableaux avec de larges cadres d'or. Au milieu de cette j)ièce était un canapé de velours entouré d'arbustes en ileur. a Voilà le luxe des riches, » me disais-je, et mon nvxiv palpitait.
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Le conseiller m'apporta un élégant coffret dont la clef était brisée et me dit de l'ouvrir. La serrure était anglaise. Je n'avais pas avec moi les instruments nécessaires pour en saisir le ressort. J'allai les chercher, et lorsque je revins le conseiller dit à Catherine :
« J'ai encore plusieurs préparatifs à faire, reste avec le serrurier.
— Très-bien, répondit la jeune fille.
— On est bien dans cette chambre, dis-je à Catherine ; et il t'en coûtera lorqu'il te faudra quitter ces beaux tapis pour l'installer dans un pauvre petit ménage.
— J'ai le temps d'y songer, repartit Catherine. Mais je vois pourquoi tu dis que je ne suis pas sotte : c'est parce que tu te crois beaucoup plus habile que les autres, et pourtant tu ne sais pas encore bien ce qu'il en est des choses de ce monde. En vivant dans une riche demeure, on apprend qu'il importe peu qu'on se serve d'une cuiller d'or où d'étain ; qu'on pose le pied sur des lapis où sur un plancher nu. L'essentiel est qu'on vive en paix, qu'on suive son droit chemin, et qu'on ait une bonne conscience. »
A ces mots je laissai tomber mon outil, et je ne
pouvais plus trouver le trou de la serrure. Un nuage flottait devant mes yeux. Catherine se mit à rire, et me dit que je n'étais pas des plus habiles. Enfin, après plusieurs tentatives, j'ouvris le coffret; et mes yeux furent éblouis de ce qu'il contenait. Sous un velours bleu étincelait une parure de diamants.
Catherine s'avança vers la porte et appela son maître. Mais à peine le conseiller eut-il jeté un regard sur la cassette, qu'il me prit rudement la main, cl s'écria : « il manque là une broche, la broche du milieu avec un gros diamant ! »
Je tremblai comme la feuille d'un peuplier. « Voilà donc, me disais-je, où l'on voulait en venir; on ii voulu réprouver, et l'on va te jeter en prison. » J'étais sur le point de tomber à genoux. La voix de Catherine m'arracha à ma stupeur.
« Comment pouvez-vous croire?... disait-elle. J'étais là !
— Paix! Nous t'examinerons aussi. Reste là. »
11 appela sa femme et lui dit qu'il voulait lui faire présent d'une parure de sa mère, et qu'il venait de s'apercevoir qu'il y manquait une pièce d'une valeur considérable. Puis, se tournant vers moi :
« Tu peux, me dit-il, en appeler à la justice sinon
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Je vais te visiter pendant que ma femme visitera Catherine.
— Moi ! moi aussi? » s'écria la jeune fille.
En voyant cette honnête créature outragée par un odieux soupçon, je renonçai à la résolution que j'avais d'abord prise, et je me laissai fouiller.
Mais je ne puis dire ce que j^éprouvais en ce moment, et je frémis encore quand je me rappelle comme je fus paralysé. Il me semblait que je n'étais plus un homme, pas même un esclave, mais un vil animal. Alors les reproches que je me faisais encore naguère s'apaisèrent. On commettait envers moi une injustice révoltante. Après cet acte de cruauté, la faute que j'avais faite ne m'apparaissait plus que comme une misérable puérilité.
Mon irritation s'accrut encore quand je vis que Catherine était traitée comme moi ; quand une autre servante, entrant dans la chambre, s'écria qu'elle avait peut être caché le diamant dans ses cheveux ; quand je vis la pauvre fille, pâle comme la mort, avec ses nattes déliées. Alors je maudis le monde, les grands et les petits qui, tous, peuvent torturer un cœur innocent. Les pauvres mêmes sont, en pareil cas, plus coupables que les riches ; car ceux-ci ne sa-
vent ce qu'ils font quand ils foulent notre honneur à leurs pieds, et cette autre servante, celte hideuse créature, elle triomphait en voyant l'injure faite à sa compagne. Oui, je maudis le monde, et moi par-dessus tout !
Naturellement, le conseiller et sa femme ne trouvèrent rien ni sur Catherine ni sur moi. Je ne me souviens plus des idées qui me passèrent alors par la tête. Je me rappelle seulement qu*en m'éloignant je dis à la jeune fdle : « Prends patience, je te récompenserai de ce que tu as souffert pour moi »
Je sortis; j'errai à travers les rues dans une sorte de rage. Partout les flambeaux allumés, partout les joies des fêtes de Noël. Mais, en moi, la lumière de l'àme était éteinte.
Mon Palatin fut dans la jubdation lorsque je lui racontai ce qui s'était passé. « ïu vois, me dit-il, pauvre honhomme que tu es, de quelle façon les grands se comportent avec nous. Celui qui n'a ni rang ni fortune ils le traitent comme un voleur. Maintenant, j'espère que tu ne te feras plus aucun scrupule de leur enlever tout ce que tu pourras leur enlever. »
L'affront que j'avais subi paralysait, en effet, la voix
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de ma conscience. Le lendemain j'errai encore dans les rues, maudissant les gens qui se rendaient à l'église sans songer aux souffrances des êtres outragé?. Tout à coup je rencontrai Catherine.
« Je ne puis, me dit-elle, aller aujourd'hui à l'office. Vas-y, pour moi, prie pour moi, afin que Dieu éloigne de notre pensée l'amertume et la haiii'- Pardonne à ceux qui nous ont offensés comme je leur pardonne. »
Aces mots elle disparut, et j'entrai à l'égliso; mais je n'osai avouer au Palatin que j'y avais été. Je priai pour Catherine. Je ne pouvais prier pour moi; et cependant je me sentis l'esprit un peu calmé.
Dès ce jour je cherchai souvent à voir Catherine, et je parvenais difficilement à la rejoindre. Une fois elle me dit qu'elle avait peur qu'on ne nous vit ensemble, que cela pourrait donner lieu à de nouveaux soupçons.
Quelques temps après, je travaillais dans l'atelier à une grosse serrure pour la prison ; Catherine entra tout à coup et me remit un cadenas pour lequel il fallait faire une clef, en me priant de la lui apporter lelendmam.
Le lendemain, à l'heure dite, je me rendis à la de-
meure du conseiller. Catherine nettoyait l'escalier; elle essuya aussitôt sa main, la mit dans la mienne, et s'écria :
«Dieu soit béni ! nous voilà complètement justifiés! Aujourd'hui mon maître a reçu une lettre de sa sœur qui lui dit que c'est elle-même qui a oublié de remettre la broche dans le coffret.
— Et le conseiller, répliquai-je, ne vient pas me demander pardon?
— Il a voulu le faire... mais il m'a chargé de le faire pour lui. »
Je vis que la brave fille prêtait à son maître une intention qu'il n'avait pas eue, et elle me l'avoua ; mais en même temps elle me conjura de ne conserver aucun ressentiment de ce qui m'était arrivé.
« Tu as bien commis, me dit-elle, quelque faute secrète. Accepte ce que tu as souffert comme une expiation .
« Soit ! » lui répondis-je.
Catherine se réjouit de ma résignation. Quelle bonne et douce créature! Elle n'avait point, comme la conseillère, hérité d'une parure de diamants. Mais sa mère lui avait mis dans le cœur les sages et honnêtes sentiments ({ui se transmettent de généra-
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tion en génération^ et qu'on n'efface point dans un crime.
Je me sentais tout confus devant elle, et je lui dis que je voudrais que ses parents vécussent encore pour pouvoir leur demander de me regarder comme leur fils.
Cette maison du conseiller, où j'avais ressenti une si cruelle angoisse, j'y éprouvais cejour-là une grande joie... D'abord mon innocence était reconnue, et c'était à présent M. Menninger qui devait se repentir, puis je devais au triste incident de la soirée de Noël le bonheur de connaître Catherine, et elle venait de me promettre de danser avec moi le dimanche de carnaval.
Jamais je ne me sentis si heureux que ce dimanche-là. Je dis à Catherine que je voulais devenir riche et lui donner une belle voiture attelée de quatre chevaux. Elle me promit de me rester fidèle, dusseje venir la chercher dans le plus pauvre équipage. Je sentais bien encore en moi quelque pénible agitation quand je me rappelais le moyen ({ue j'allais employer pour atteindre mon but; mais l'amour, le vin, et les propos de mon joyeux compagnon dissipèrent ce dernier nuage.
Ce que j'avais fait me semblait peu de chose, lorsque je songeais à l'humiliation qui m'avait été infligée.
Le dimanche des Rameaux étant venu, je me décidai enfin, sur les instances du Palalin, à m'en aller chercher mon argent, pour essayer de faire ma fortune en ce monde, ci devenir l'époux de Catherine,
Je sortis par un beau soleil et nie dirigeai vers la maison où l'on avait transporté la Caisse d'épargne. Je désirais que le Palalin m'accompagnât, mais il ne voulut pas y consentir.
Qnand je fus près de cette maison, mon cœur battait vivement. Sur le toit, un pinson chanlait sa joyeuse chanson. Comme on est très-porté à la superstition en ces moments d'angoisse, je me dis : « Si le pinson chante jusqu'à ce que j'aie franchi le seuii de la porte, je poursuis hardiment mon projet; sinon je m'en retourne et brûle mon livret. » Lorsque je fus près de la porte, le pinson cessa de chanter et s'enfuit. Je me sentis ébranlé. Mais presque aussitôt je repris ma résolution : « Que signifient, me dis-je, ces sottes crédulités? Comment pourrais-je y attacher
quelque importance? Allons, en avant! Du courage! et nous réussirons. »
J'entrai dans le bureau. Le conseiller Menninger était là qui réglait des comptes. Je fus d*abord effrayé de le voir; mais bientôt son aspect me donna une nouvelle ardeur. C'était l'homme qui m'avait si gravement offensé.
J'attendis qu'il pût s'occuper de moi. Ln sueur pourtant me ruisselait sur les membres, et mon livret me semblait collé à mes mains comme s'il ne devait jamais s'en détacher.
Enfin mon tour arriva. Je présentai mon reçu. Le conseiller mit ses lunettes sur son nez, examina un instant le papier. Autour de nous régnait un grand silence. Je n'entendais que le tintement monotone de la pendule; mon cœur frappait contre ma poitrine.
» Vous avez fait de bonnes économies, me dit enfin le conseiller en ouvrant sa caisse. Approchez. Voulezvous de Fargent ou du papier?
— Du papier. »
il me donna un rouleau de petites assignatio s sur lequel était écrit : « 100 écus, » et me pria de
vérifier le compte pendant qu'il préparait le reste. Je ne pouvais tenir ces petits billets entre mes mains tant je tremblais ; et lorsqu'il me demanda s'il y avait bien là cent écus, je lui fis un signe affirmalif. Il mit encore quelques pièces sur la tablette, puis tout à coup, me regardant attentivement :
« N'êtes-vous pas, me demaiida-t-il, l'apprenti serrurier que j'ai fait appeler le jour de Noël?
— Oui, répondis-je.
— Je me réjouis de vous revoir. Je me suis déjà souvent reproché de ne pas vous avoir encore demandé pardon des injustes soupçons que je vous ai montrés, et qui sans doute vous ont fait de la peine. Après avoir tant tardé à réparer mon erreur, j'ai fini par me dire que vous ne demeuriez plus dans cette ville. Maintenant, je vous en prie, recevez mes excuses; et si je puis vous rendre quelques services, j'en serai charmé. J'ai été injuste envers vous; je voudrais trouver une occasion... Mais qu'avez-vous? Est-ce que vous seriez malade? »
Ah ! qui peut dire le saisissement de cœur que l'on éprouve en de tels instants? J'étais là, tenant convulsivement dans ma main le rouleau de billets.
et regardant les autres pièces étalées devant moi. Jamais je n'avais touché à tant d'argent. J'élais tenté de m'en réjouir et en même temps de tout abandonner. Mais quand je vis cet homme, que je haïssais et qui m'avait fait maudire les autres hommes, me traiter avec tant de douceur ; quand il me confessa si humblement sa faute, je fus vaincu, terrassé par une puissance suprême qui m'obligeait à me prosterner devant la justice éternelle.
Je tombai à genoux et m'écriai : « Non. non, je suis un misérable. Reprenez votre argent. »
Puis je racontai tout.
Le conseiller était un homme de cœur. Il vit mon désespoir et me releva en m' adressant de bienveil- Untes paroles. Mais il voulait faire arrêter le Palatin, et je ne réussis à l'en empêcher qu'en lui faisant comprendre que, si on dirigeait une accusation contre lui, j'y serais nécessairement impliqué.
Mon dangereux compagnon fut seulement obligé de quitter la ville. Mes fiançailles avec Catherine furent célébrées dans la maison du conseiller ; mais, avant de quitter la caisse d'épargne, j'avais brûlé mon Uvret.
504 IlISrOIUES ALLEMA^DES ET SCANDINAVES.
Le coiisfiiller a été pour moi un bon protecteur. Il m'a aidé à m'établir dans celle ville. Mon fils Théobald porte le nom de cet homme vénéré, qui a bien voulu être son parrain.
KTN