UNE NUIT
PAR M. F. GERSTiX:CKER.
Sur la place de San-Francisco circule une foule de gens affairés et désœuvrés : marchands et courtiers enlevant ou livrant diverses denrées; étrangers de différents pays nouvellement débarqués, et contemplant dans un muet silence ou avec des cris d'enthousiasme les merveilles de cet Eldorado auquel ils ont si longtemps rêvé ; ici des mineurs qui arrivent des placers avec leurs vêtements en désordre, leur figure
bronzée et une bourse en cuir à la ceinture ; çà et là l'Espagnol de la Californie avec son manteau bariolé et ses lourds éperons; le Chinois avec sa longue queue et sa large jaquette bleue, puis une quantité de matelots des navires qui se trouvent dans la baie ; Français, Américains, Allemands, Anglais, Argentins, Espagnols, Indiens des mers du Sud, nègres et mulâtres, tout ce monde va et vient de côté et d'autre. L'or est la boussole qui dirige ces mouvements, l'or est le but vers lequel tendent tous ces individus, à quelque nation qu'ils appartiennent.
On commençait à revenir de cette sauvage effervescence qui avait poussé tant d'hommes dans les montagnes. La plupart de ces aventuriers, aveuglés par un éblouissant espoir, rentraient à San-Francisco, les uns sans avoir trouvé le filon qu'ils comptaient exploiter, d'autres ayant même épuisé leurs ressources dans leurs recherches. Ils revenaient au milieu des grands centres de population, se disant qu'il devait y avoir sur la terre californienne un autre moyen de faire fortune.
Ils s'établissaient dans les villes en qualité de marchands ou de courtiers, d'ouvriers ou de commissionnaires, de marins ou de manœuvres, s'effor-
çaient de trouver un emploi d'agent de police ou de cuisinier, organisaient un cabaret ou une boutique > de pâtissier, en un mot, cherchaient par toutes les voies possibles quelque occasion de gagner de l'argent', non point pour rentrer ensuite dans leur pays, mais pour pouvoir s en aller recommencer une nouvelle tentative dans les mines.
Mais au milieu de cette masse de gens actifs, industrieux, voici venir une classe d'individus qui ne songent ni à travailler ni à se livrer au commerce. Ce sont d'habiles coquins des États-Unis dont toute la cargaison ne se compose que d'un amas de jeux de cartes biseautées et qui, dès leur arrivée en Californie, ne font que jouer, compter et peser de l'or. Cette légion de filous a établi le point central de ses opérations à San-Francisco, et de là elle envoie des émissaires jusqu'aux placers les plus éloignés dans toutes les directions. Ces hommes, dont le premier élément de succès est la friponnerie, et qui veulent devenir riches à tout prix, poursuivent intrépidement leur voie ténébreuse, dussent-ils, pour réussir dans leur entreprise, avoir recours à la violence et au meurtre.
Qu'on ne parle pas des déportés de l'Australie :
258 HISTOIRES ALLEMANDES ET SCANDliNAYES.
ce sont des saints comparés à cette écume de la population américaine, car nous devons le dire, les plus impudents et les plus astucieux de ces joueurs sont des Américains. On les trouve dans tous les districts de la Californie, depuis les splendides sa-lons de San-Francisco, où ils s'asseoient devant des tables couvertes de monceaux d'or, jusqu'à la misérable tente perdue dans les montagnes où, par leurs escroqueries, ils enlèvent au pauvre mineur les pépites qu'il a amassées dans son pénible labeur. Le manteau espagnol leur sert à cacher le fruit de leur rapine, et le revolver ou le large couteau qu'on appelle lo boivie-lnife est leur moyen de défense.
Mais, cette fois, laissons de côlé les mines. Nous voici sur la place de San-Francisco; Tombre du crépuscule s'étend sur la ville dès que le soleil a disparu derrière les collines. Mais quelle agitation dans les immenses édifices qui séparent la place de la Kearneystreet ! Leurs larges portes viennent de s'ouvrir, et leurs lampes astrales répandent au loin des flots de lumière. A droite et à gauche s'élèvent des bâtiments de même nature qui, avec leurs épaisses muiailles en briques, leurs balcons et leurs volets en fer, semblent défier les incendies qui ont déjà
ravagé plusieurs fois cette ville. Tous ces bâtiments sont magnifiquement éclairés ; dans leurs vastes salles résonne une musique étourdissante, et en quelques instants les amateurs qui s'y précipitent sont tellement nombreux qu'il devient difficile d'y pénétrer.
Le plus grand, le plus pompeux de ces édifices, porte sur sa façade, en lettres d'or, le nom magique d'Eldorado. L'étranger qui s'approcbe de cet antre du lion y est entraîné par une puissance de fascination à laquelle il ne peut résister. Il s'avance dans une salle gigantesque dont la voûte est soutenue par deux rangées de colonnes blanches; au plafond sont suspendues des lustres étincelants, et les murailles sont couvertes de peintures très-anacréontiques; çà et là s'élèvent des tables de jeu sur lesquelles reluisent des piles de doublons. A droite, derrière un magnifique comptoir, est une jeune fille remarquable à la fois par sa beauté, par l'élégance de son costume; elle sert du thé, du café, du chocolat; en face est un autre comptoir où un homme préside à la distribution des spiritueux. La jeune fille est toujours environnée d'une légion de courtisans qui, pour avoir une occasion d'échanger quelques paroles avec elle, se résignent à consommer
une quantité de tasses de thé à 1 fr. 50 c. la tasse. Près de là, voyez-vous ce groupe d'hommes aux membres robustes, au visage cuivré par le soleil? ce sont des montagnards attirés jusque dans cette lointaine contrée par la renommée des trésors californiens. Us ont été tiavailler aux mines, ils ont vécu là, à peu près comme dans leur pays natal, couchant sur la terre, se nourrissant du produit de leurs chasses, et, lorsqu'ils se sont sentis las de leur pénible travail, ils ont voulu voir la célèbre ville de San-Francisco. Avec quelle surprise ils promènent leurs regards autour d*eux, avec quelle avidité ils contemplent cette jeune fille qui, par sa grâce, séduit les mineurs les plus farouches et les joueurs les plus intrépides!
A l'époque où j'assistais à ces différentes scènes il n'y avait encore que très-peu de femmes à San- Francisco. La ville entière n'était peuplée que d'un amas d'aventuriers impétueux, turbulents, et la plupart à demi sauvages. Qu'on se figure l'impression que devait produire la vue d'une douce et modeste physionomie de jeune fille sur des hommes d'une telle trempe, quand ils venaient de séjourner plusieurs mois dans les plaines désertes ou dans la
UNE NUIT DANS UNE MAISON DE JEU DE LA CALIFORNIE. 261 profondeur des forêts. Plus d'un alors, peut-être, se surprenait à soupirer en songeant à sa patrie lointaine et aux naïves beautés de son village.
Mais que se passe-t-il donc près de cette table qui attire une telle quantité de curieux? C'est à peine si l'on peut se frayer une place dans les rangs serrés qui l'entourent. Un Espagnol est là qui mêle les cartes pour un des jeux habituels de son pays, le monte. En face de lui se tient un jeune homme qui n'a pas plus de seize ans, et dont la douce et juvénile physionomie est défigurée par la sombre expression de son regard et par la contraction de ses lèvres pâles. Sa main droite s'appuie sur le tapis vert devant un rempart de dollars et de petits sacs remplis de poudre d'or; sa main gauche est dans la poche de son gilet, et la sueur coule sur son front. Il vient de placer vingt-cinq dollars sur ime carte, et d'un regard fiévreux observe les mouvements du banquier. Celui-ci poursuit flegmatiquement son opération, puis à l'instant où elle s'achève, un sourire de triomphe se répand sur la figure du jeune homme.
«Je gagne, dit-il, aujourd'hui, enfin, je reprendrai ma revanche.
— C'est possible, répond tranquillement le banquier; aujourd'hui vous êtes en veine.
— Tout sur la dame! » s'écrie le jeune homme impétueux.
Une minute après il avait perdu.
« Malédiction! » dit-il d'une voix étouffée; et en même temps il tirait de sa poche un petit sac qui pouvait contenir environ deux livres de poudre d'or. L'Espagnol en apprécie la valeur d'un coup d'œil et reprend ses cartes.
(( Mille diables! s'écrie le jeune mineur qui vient encore de perdre et qui fouille d'une main convulsive dans toutes ses poches... Plus rien... volé... je suis volé, » répète-t-il en tournant autour de lui d'un air farouche ses regards soupçonneux.
« Allons, allons, dit un homme vêtu d'une blouse poudreuse et portant sur sa chevelure en désordre un chapeau déchiré; allons, si vous ne jouez plus, faites place à d'aulres ; retirez-vous.
— Je resterai ici aussi longtemps qu'il me plaira.
— Je vous en prie, dit d'une voix calme le banquier, si vous ne pouvez plus jouer, ayez la bonté de vous écarter un peu.
— On m'a volé, s'écria le jeune homme, indignement, honteusement \olé.
— Ne me regardez pas ainsi, mon gaillard, dit l'homme à la blouse.
— Je regarderai qui je voudrai, réplique en colère le malheureux mineur. Celui qui ne peut soutenir mon regard n'a qu'à s'éloigner.
— Place ! » cria d'une voix de tonnerre le colosse en blouse; et, saisissant le jeune homme par l'épaule, il le jeta derrière lui.
« Prenez garde! prenez garde! » s'écrièrent à la fois plusieurs voix. En ce moment, le jeune homme, aveuglé par la colère et le désespoir, venait de prendre son revolver, et le braquait sur celui qui venait de le repousser si violemment. Quelques spectateurs lui saisirent le bras, et la balle de son pistolet, détournée de sa direction, alla frapper un lustre qu'elle brisa en morceaux.
« Merci, » dit tranquillement celui qui venait d'être préservé par cette intervention d'un coup mortel ; et tirant de sa blouse un lingot d'or, il le mit sur une carte, tandis que quelques vigoureux Irlandais entraînaient hors de la salle son féroce adversaire.
Les jeux furent quelques minutes interrompus par cet incident; mais bientôt ils avaient repris toute leur activité. Tout à coup une nouvelle apparition attira Tattention des curieux, et la galerie allait être appelée à juger une singulière difficulté.
Depuis huit jours, chaque soir à la même heure, près de la même table s'avançait un homme d'une altitude grave et vêtu avec une propreté remarquable. Le premier jour, après avoir observé le jeu pendant quelques instants, il tira de son gilet un petit sac en toile et le mit sur une carte. Ce jour-là il gagna, secoua son sac et en fit tomber vingt-huit dollars. Le banquier lui compta aussitôt la même somme, et l'inconnu se relira en silence sans vouloir tenter une seconde fois la fortune.
Le lendemain il reparut de la même façon, perdit, secoua flegmatiquement comme la veille son petit sac, en fit tomber également vingt-huit dollars et s'éloigna. Quatre fois de suite on le vit ainsi reparaître ponctuellement à la même minute, toujours perdant, toujours comptant la même somme, et se retirant avec le même sang-froid. Tous les joueurs avaient fini par le remarquer et s'amusaient de son étrange habitude.
Le septième soir, l'un des banquiers dit : « Voilà huit heures, notre homme va nous apporter ses vingt-huit dollars. » En effet, l'étranger apparut, perdit, et selon sa coutume sortit gravement du salon.
Le huitième jour enfin, une minute après huit heures, un des croupiers se tournant vers un de ses collègues, lui dit en riant : « Notre client n'arrive pas; nous l'avons traité trop durement et il est sans doute découragé.
— Tais-toi, » murmura l'autre en lui poussant le bras. Derrière lui se trouvait le singulier personnage. Sans faire attention aux chuchotements, aux murmures ironiques qui s'élevaient à s^n approche, il s'avança vers la table et posa sur une carte son petit sac en toile.
Cette fois la carte qu'il avait choisie gagnait; un sourire imperceptible entr'ouvrit ses lèvres. D'une main calme il prit son sac pour le dénouer.
« C'est bien, c'est bien, dit le banquier, nous savons ce qu'il y a là dedans, les vingt-huit dollars de chaque jour.
— Non, » reprit l'étranger en secouant son sac un peu plus fort que de coutume. Après le rouleau
2GG HISTOIRES ALLEMA?JDES ET SCANDINAVES.
de vingt-huit dollars, il en fit tomber une liasse de billets de banque et un papier serré dans une enveloppe.
c( Qu'est-ce que cela? s'écrièrent les croupiers effrayés.
— C'est mon enjeu, répondit tranquillement le joueur en déliant la liasse de papier.
— Plaisantez-vous? s'écria un des banquiers; c'est une tricherie ; chaque jour vous ne nous avez apporté que vingt-huit dollars.
— Une tricherie ! répliqua l'inconnu en fronçant les sourcils. Pourriez-vous me prouver que c'est une tricherie? N'ai-je pas mis ce sac tel que le voilà sur cette carte? Ne l'avez-vous pas accepté sans me le faire ouvrir?
— Oui, c'est juste, parfaitement juste, s'écrièrent les spectateurs, toujours disposés à prendre parti contre la banque; il a mis son enjeu, il a gagné, vous devez le payer.
— Comptez donc ce qu'il y a là, dit un des banquiers qui venait d'échanger à voix basse quelques mots avec un de ses acolytes.
— D'abord vingt-huit dollars en argent, répondit
le joueur; puis des billets de banque pour huit cents dollars, puis...
— Quoi encore?
— Une traite sur la maison DoUsmith et Penwhen, acceptée, parfaitement en règle, aussi sûr que de l'argent, elle s'élève à trois mille dollars.
— Étes-vous fou? s'écria le banquier en se levant avec fureur; ce serait donc une somme de près de quatre mille dollars^ ; je ne dois pas la payer.
— Vous ne devez pas? répliqua l'étranger; ne l'auriez-vous pas prise si j'avais perdu?
— Oui , certainement , s'écrièrent les spectateurs; la banque prend tout ce qu'elle peut : il faut qu'elle paye, et tout de suite, il le faut.
— Mais, messieurs, dit d'une voix doucereuse le banquier pour conjurer l'orage, réfléchissez donc que la semaine dernière, monsieur a chaque soir...
— Chaque soir perdu, s'écria impétueusement un des membres de la galerie ; moi-même j'étais là, et il n'a pas fait une seule objection.
— Mais ce n'était que vingt-huit dollars.
— Et quand il y en aurait eu autant de milliers, c'eût été la même chose.
* On sait que le dollar vaut 5 fr. 50 c.
— Laissez-moi donc parler! reprit le banquier, le visage pâle et les yeux étincelants : en secouant son sac il n'en faisait tomber que ces pièces d'argent et retenait les billets de banque.
— Prouvez-moi que j'ai retenu un seul denier, répliqua l'étranger d'un air de mépris.
— Pourquoi donc n'avez-vous pas vous-même examiné ce qu'il y avait dans ce sac? dit un des auditeurs.
— S'il avait encore perdu, reprit le banquier, il ne m'aurait remis que ces vingt-huit misérables dollars.
— C'est possible, msis vous ne pouvez le prouver, répliquèrent en riant plusieurs spectateurs, et vous devez payer.
— Non , s'écria le banquier en frappant du poing sur la table, je ne payerai pas! C'est une nouvelle escroquerie dont on veut me rendre victime , mais je ne suis pas assez sot pour m'y laisser prendre : je ne payerai pas.
— Ah! ah! s'écria un vigoureux Américain en s'approchant de la table, j'ai perdu tout à l'heure cent dollars , et tu les as parfaitement pris ; si tu ne payes pas ce que tu perds, rends-moi mon argent.
— Et à moi aussi ! et à moi aussi ! » s'écrièrent à la fois plusieurs voix violentes.
Le banquier paraissait résolu à ne point céder à ce tumulte. Un de ses collègues, assis à une table voisine, s'approcha de lui, el , après lui avoir murmuré quelques paroles à l'oreille, le détermina enfin à s'exécuter. Pendant toute cette scène, l'étianger avait conservé l'attitude la plus calme, la physionomie la plus impassible. Il compta froidement les valeurs qui lui étaient remises en espèces et en poudre d'or; puis, s'inclinant en silence devant les spectateurs pour les remercier de leur intervention amicale, il sortit au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. De tous ceux qui l'avaient si ardemment secondé, il n'y en avait pas trois qui ne fussent convaincus de sa fourberie, mais cette fourberie leur apparaissait comme une ingénieuse conception, et ils se réjouissaient que la banque en fût la victime.
A l'extrémité de cette même salle, oij chaque jour se passent quelques scènes étranges, un orchestre, composé d'une quantité d'instruments, joue toutes sortes d'opéras, de danses, de marches de compositeurs français, allemands, et des mélodies de chansons populaires de nègres ou d'Américains. Le pu-
blic est assez indifférent à cette exhibition artistique. Soudain il se fait un mouvement dans la foule des curieux qui se promènent çà et là dans le salon... « La voici! la voici! » dit-on, et une jeune fille d'une idéale beauté apparaît avec son violon sous le bras. Des centaines de spectateurs ont les yeux tournés de son côté ; le buffet des rafraîchissements est même abandonné. Seul, un yankee reste d'un air superbe près de la reine du comptoir, qui vient de lui verser sa dix-septième tasse de thé, et semble se réjouir d'être enfin délivré de tous ses rivaux.
La musicienne est une charmante personne de dixsept ans environ, à l'œil noir, aux cheveux noirs, au teint d'un blanc mat légèrement rosé. Tout en elle indique une origine méridionale. Comment eslelle venue dans ce repaire du vice? comment peutelle se résoudre à faire entendre ses mélodies au milieu de ces rumeurs désordonnées? Par quelle nécessité a-t-elle été entraînée sur cette plage où la soif do l'or écrase chaque pensée délicate, chaque noble sentiment? Serait-elle un appât de plus dans cette horrible maison de jeu? Son jeune cœur serait-il déjà corrompu par Tair empoisonne de l'Eldorado? Non ; son regard a une touchante expression de tristesse
et d^innocence , et les vibrations qu'elle fait entendre ont un caractère de mélancolie qui en tout autre lieu pénétrerait jusqu'au fond de l'âme. Mais ici les accords mêmes d'un ange ne seraient pas écoutés. Après un rapide moment de curiosité , tous les habitués de Torageux salon sont de nouveau entraînés par la passion qui les domine.
Là, est une table où déjeunes Américains ont établi un vingt et un^ avec lequel ils attirent chaque soir de nouveaux amateurs. Un peu plus loin est une roulette, puis une table recouverte d'une toile sur laquelle sont dessinées les cinq premières lettres de l'alphabet. Un homme est là qui agite un cornet renfermant trois dés sur lesquels sont peintes ces mêmes lettres. On met son enjeu sur un de ces caractères, on jette les dés sur la table, et s'ils se tournent du côté que l'on a choisi, on a gagné. Mais l'inventeur de celte nouvelle loterie a si bien calculé ses chances, qu'il réalise ordinairement des bénéfices considérables.
A quelque distance est un autre industriel tenant à la main trois cartes, un as, une dame, un dix, qu'il montre aux spectateurs, et qu'il pose ensuite sur la table en leur disant : « Voyez, messieurs, voyez.
suivez le mouvement de mes mains; si vous devinez où je mets Tas, vous avez gagné. » Sa manœuvre paraît si naïve, le succès avec lui semble si assuré, que plusieurs de ceux qui se sont rassemblés autour de lui croient d'abord qu'il plaisante et se mettent à rire. Cependant il continue à montrer ces cartes et à les ranger lentement l'une à côté de l'autre. L'un d'eux enfin s'avance et dit :
« Je mets dix francs sur l'as.
— Excusez-moi, monsieur, répond le saltimbanque, je n'accepte pas d'enjeu au-dessous de vingt-cinq dollars.
— Va pour vingt-cinq dollars, s'écrie le joueur, je ne puis pas me tromper, je sais oii est l'as. »
m'indique du doigt, et en effet il a gagné.
Le jeu continue, d'autres s'y associent pour une somme plus considérable, et perdent l'un après l'autre tout ce qu'ils ont hasardé sans pouvoir comprendre comment en suivant d'un œil si attentif l'opération de l'habile prestidigitateur, ils se trompent à chaque fois sur la place de l'as.
Mais tous les entrepreneurs de ces subtils tours de cartes n'ont pas constamment le même bonheur. L'un d'eux avise un Espagnol enveloppé dans un vieux
UNE NUIT DANS UNE MAISON DE JEU DE LA CALIFORNIE. 273 manteau déchiré, la tête couverte d'un large chapeau qui le regarde avec une profonde attention.
« Eh bien, senor, lui dit-il, ne voulez-vous pas ce soir tenter la fortune ! Pourquoi restez-vous là immobile?
— Porque? répond l'Espagnol, je voudrais m'instruire. »
Le sourire équivoque de cet homme ne plaît pas au yankee qui tient la banque. Les Espagnols sont en général des joueurs très-fins; celui-ci darde sur l'Américain un œil pénétrant qui l'embarrasse.
« N'avez-Yous donc point d'argent? reprend-il en essayant de sourire.
~ Si poqaito (un peu), » réplique l'Espagnol.
Et, sans détourner ses regards des doigts de l'Américain, il lire de dessous son manteau une vieille bourse qu'il pose sur une carte. Le banquier en évalue du regard le contenu à soixante ou soixante et dix dollars. Mais il se sent intimidé et jette ouvertement son jeu sur la table.
« Esta haeno, dit l'Espagnol, avec un sourire sardonique, j'ai gagné.
— Combien y a-t-il dans voire sac?
— Je ne sais ; comptez. »
L'Américain dénoue les cordons de la bourse et ne peut réprimer un mouvement de surprise et d'effroi en voyant qu'elle renferme cent treize doublons'. L'Espagnol est resté impassible. Il recueille avec une morne indifférence le monceau d'or amassé devant lui, et se glisse hors des rangs des spectateurs. Mais deux hommes , attentifs à ses mouvements , ont échangé l'un et l'autre en silence un signe de convention, et sans que personne les remarque, se sont rejoints à la porte de la salle.
L'Espagnol est sorti, il se dirige vers la place en fredonnant une chanson , en triomphant de son succès . 11 porte une lourde sacoche, mais il marche d'un pas léger, et rit en lui-même de la douleur de l'Améri-
cain.
« Ah ! ah ! se dit-il, le coquin ! il croyait ne trouver dans ma bourse que des dollars, et la pénétration de mon regard a paralysé ses mains dans ses habitudes de friponnerie. Il n'a pas osé tirer ses fausses cartes. Caramba! comme il doit me maudire ! »
En ce moment il entendit résonner des pas précipités derrière lui ; il s'arrêta, en môme temps ces pas s'arrêtèrent, La Kaerney-street, qu'il traversait, était
* Le doublon vaut environ 80 fr.
UiNE NUIT DANS UNE MAISON DE JEU DE LA CALIFORNIE. 275
encore assez animée. Il allait entrer dans une rue silencieuse et déserte. Il commença, chemin faisant par glisser une partie de son or dans une ceinture cachée sous ses vêtements, serra le reste de sa bourse sous son bras gauche, accéléra sa marche, et il ne chantait plus. Le quartier où il se trouvait alors était complètement abandonné. En tournant la tête en arrière, il distingua dans l'ombre deux hommes qui le suivaient obstinément.
« Caraco! » murmura-t-il en portant sa main droite au long couteau attaché à sa ceinture. Il ne pouvait plus se dissimuler le péril auquel il était exposé. Les attaques nocturnes étaient alors très-fréquentes à San- Francisco, et il ne doutait pas que ceux qui suivaient ses traces ne fussent mieux armés que lui. D'un pas ferme cependant il tourna le coin d'une rue qui le dérobait aux regards des malfaiteurs, puis il se précipita dans une espèce de hangar où des planches et des poutres avaient été récemment entassées pour la construction d'un nouveau bâtiment.
Un instant après, les deux complices arrivaient au même endroit.
« Où diable est-il ? dit l'un d'eux en regardant de tous côtés. Il faut qu'il ait couru avec une étrange
vitesse, car nous étions tout à l'heure très-près de lui.
— Non, dit l'autre, il est sans doute caché sous ces planches et s'imagine que nous allons poursuivre tranquillement notre chemin ; mais il est tombé comme un renard dans le piège. 3Iels-toi là; moi, je m'embusque ici; il ne peut nous échapper; mais ne tirons nos pistolets que si nous y sommes obligés. »
Ils étaient là tous deux à leur poste, le pistolet à la main, quand tout à coup du milieu du hangar s'élança un homme à cheval qui leur dit d'une voix ironique : Biiena noche, senores, et partit au galop.
« Mille tonnerres ! » s'écria l'un des larrons en grinçant les dents et en mettant le doigt sur la gâchette de son revQ)ver ; mais déjà le cavalier était loin.
Pendant que les deux brigands échouaient ainsi dans leur entreprise, un autre n'avait pas plus de succès dans le splendide salon de l'Eldorado. Il était trois heures du matin, l'ardeur fiévreuse des joueurs touchait enfin à son terme ; les uns se retiraient aux premiers rayons du malin, satisfaits de leur longue veillée ou complètement dépouillés du produit de leur
labeur de plusieurs semaines; d'autres, fatigués de leur surexcitation, éprouvaient le besoin de se reposer. Les banquiers renfermaient leur or dans des sacs et se préparaient à regagner leur demeure, armé» de poignards et de pistolets pour défendre au besoin leur trésor. L'un d'eux achevait de faire ses préparatifs, et son sac était sur la table, lorsqu'il vit un Mexicain qui déposait son manteau près de la porte et traversait lentement la salle. Le banquier, après l'avoir un instant observé, se détourna pour prendre son chapeau et sortir. Au même instant le Mexicain s'élança vers la table, saisit le sac de doublons et se précipita vers la porte.
«Au voleur! au voleur! » s'écria un des croupiers.
A ce cri, le banquier se retourlie, les chaises et les tables l'empêchent de poursuivre le larron, qui est déjà près de la porte, mais il tire de son sein un revolver, le dirige sur le Mexicain et lâche la détente. Le coup part, le sac tombe sur le parquet, et le voleur, blessé, se précipite dans la rue.
« Ah ! ah ! dit le banquier en sautant par-dessus la table et en reprenant possession de son trésor; il était temps !
— L'as-lu atteint? lui demanda un de ses camarades.
— Je l'espère; j'ai bien visé.
— Voyons s'il a saigné.
— Que nous importe? il s'en va au moins les mains vides.
— C'est un hardi coquin; mais chacun cherche la fortune à sa manière, et peu s'en est fallu qu'il n'ait réussi.»
Les banquiers se retirent après cette belle réflexion, et vont se reposer de leur œuvre nocturne, pour la recommencer le soir.