‹ Histoires buissonnièresChapitre 1 sur 15 · Histoires buissonnières · texte numérisé non relu

Histoires buissonnières

Comme la pleine nuit était venue, j’ai allumé une bougie dont je protège la flamme avec ma main, et je m’engage dans le vieux jardin.

Depuis cinq ans, et même un peu plus, personne n’y a pénétré, si ce n’est peut^tre quel-

que maraudeur à la saison des fruits. Les allées ont disparu sous Tenvahissement des plantes parasites: les vignes rampent sous les orties qui se dressent, les ronces étouffent les groseilliers affolés, et mon pied, quand il se pose, fait craquer le bois mort des branches tombées... J’avance dans la nuit humide, par le silence et l’abandon , pénétré du frissonnement secret de la solitude, de « Vhorror » du « lucus ».

Je suis parvenu jusqu’au cellier. La clef rétive grince dans la serrure mangée de rouille-, je tire avec peine la lourde porte qui semble adhérer pneumatiquement , — et j’entre...

A la subite clarté reflétée par les plâtres, un fourmillement général se produit ; la lu-

l’araignée.

mière a dissous le sombre conclave, et toute une génération détestée

Tout un peuple muet d’horribles araignées

frémit, s’agite et s’enfuit éperdument, comme les vibrations d'un soleil noir, se précipitant à grand’hâte vers les angles.

Tout s’est, tapi, tout a disparu. — Un seul de ces monstres, énorme celui-là, velu,afîreux, formidable, a dédaigné la fuite. Il est resté sur place, immobile et noir au milieu de la muraille blanche , campé sur ses huit pattes membrues. Assurément il me regarde et m’attend, — comme un défi !...

Plus vite encore que ma pensée, ma main a répondu. La bougie, horizontale comme une

lance, flambe le réprouvé : il crépite, il se tord, — il tombe. . .

Et tandis que, la glace dans la moelle de mes os, je contemple l’agonisant qui se débat convulsivement dans ce qui lui reste de corps et de pattes, j’entends alors, — oui, j’entends d’une oreille sûre ! — l’Esprit de mon supplicié qui me dit :

— Je ne te demande rien, je ne te coûte rien, je te sers gratuitement comme un de tes alliés les plus fidèles, et tu me hais, homme d’iniquité !

« J’ai pris pour tâche de te délivrer des mouches et cousins qui te dévoreraient sans moi *, je te donne autant que je le puis le repos de tes nuits d’été, la volupté des crépuscules du

l’araignée,

soir, — et tantôt j’ai arrêté court la terrible charbonneuse qui allait inoculer la mort inexorable à ton enfant bien aimé...

« Mais tu me trouves laide, ce qui t’appartient vraiment, étant si joli ! et pour récompenser mes services, tu m’assassines sans danger — et de ton plein droit, étant le plus fort î

Meurtrier, lâche, ingrat, — imbécile!!! »

LE CRICRI

LE CRICRI

A mon ami regrette Charles Asselîneau,

Je suis sûr, Anthelme, que tu n’as pas plus que moi oublié les temps détestés de notre enfance, ce Versailles maudit, et nos tristes et longues confidences sous les acacias, dans la cour de cette exécrable pension H...

L’acacia ! Encore à cette heure, après tant

d’années, je ne puis regarder sans oppression de cœur cet arbre antipathique, au feuillage maigre et avare d’ombre, au tronc épineux, qu’en bonne analogie passionnelle, on' aurait choisi premier comme emblème de la captivité ; que l’on retrouve inexorablement dans la cour de chaque collège , dans le préau de chaque prison.

Mais aussi quelle joie, à nos deux prome» nades du dimanche et du jeudi ! Tes parents étaient pauvres, comme les miens, et nos se~ étaient maigres: te rappelles-tu comme nous restions tous deux isolés pendant nos excursions sans fin dans les allées du parc ? — Mais ni notre pauvreté , ni la mélancolie pénétrante de ces allées humides aux charmilles galeuses ne pouvaient prévaloir, à ces

LE CRICRI

heures de liberté relative. Si nous avions étouffé un soupir en détournant nos yeux de la marchande de pain d’épices , à la grille, entourée de nos camarades plus fortunés, nous courions bien vite nous offrir le régal gratuit d’une chasse aux cricris sur cette grande pelouse qui sépare le Tapis- Vert du Ghar-de-Neptune.

C’était toujours la même chose, notre chasse, mais nous y trouvions un plaisir sans cesse renaissant et toujours égal. Toi et moi, nous nous penchions pour chercher horizontalement ces petits repaires où l’insecte bruyant fait tout à coup silence à la moindre approche. Quand nous avions découvert un de ces petits trous ronds qu’on dirait moulés sur un doigt dans la terre mate et grasse , avec

joie nous mettions genou en terre et, tantôt toi, tantôt moi,, nous insinuions un brin de paille ou une tige d’herbe.

Immédiatement le petit animal noir sortait effaré de son trou, avec ses gros yeux et ses antennes couchées sur le corselet-, nous le saisissions, il se débattait plein d’angoisses, et parfois le pauvre , en se débattant, nous abandonnait bravement une de ses pattes pour sauver le reste. Nous le remettions à terre : il se précipitait au fond de son trou.

De nouveau nous fourrions la paille , de nouveau le cricri ressortait. — Et dix fois, vingt fois de suite, chaque fois pris, chaque fois il se faisait reprendre.

Et comme nous admirions cette persistance de l’innocent à se laisser toujours attraper au même tour ! — et te rappelles-tu comme nous

LE CRICRI

nous disions Pun à l’autre : ■ — « Est-il bête, ce cricri ! »

Qu'es-tu devenu depuis ces temps déjà si lointains, mon petit Anthelme? Je Tignore, mais, assurément, si tu ne m’as devancé déjà vers la suprême auberge où l’on n’entre pas deux fois, à quelques pieds au-dessous de ce niveau où nos cricris faisaient leurs trous, tu reconnaîtras avec moi que ta vie tout entière, ainsi que la mienne, s’est exactement passée comme celle de nos cricris. — Ne sommesnous pas toujours et tous pris au même piège naïf, — cent fois pardonnés, cent fois retombant?....

L’enfant pouvait rire du cricri; combien, mon Anthelme, le cricri doit-il se moquer de l’homme 1

-.'"A .si'' -•■' ' .•■,,■

Page 1