‹ Histoires buissonnièresChapitre 2 sur 15 · r' ilb -:h'' ^ 'r^éJA · texte numérisé non relu

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LES GATEAUX

LES GATEAUX

A mon ami Auguste Préault.

Les deux belles dames étaient en vérité d’une bonté sans égale et d’une largesse sans pareille chez ce pâtissier ; mais il .faut dire aussi que ces deux amours de petites filles le méritaient bien, étant si jolies.

Les assiettées de gâteaux délicats et multi-

colores, depuis le rose tendre jusqu’au vert pâle et au gris-perle, sans négliger les jaunes d’or et les blancs, étaient picorées à l’envi par les petites ; mais les deux jeunes mamans ne négligeaient pas d’en prendre leur trèsbonne part. — Et c’était plaisir de contempler ces quatre êtres charmants, tout soyeux et pimpants dans le velours et les fourrures, gazouillant, chipotant, becquetant et même bâfrant , — absolument comme chez eux , — remplissant à eux quatre la boutique de Carême.

Je jouissais de cette fête des yeux, — quand, tout au contraire, j’aperçus en dehors de la boutique deux autres enfants , des petits mendiants, — évidemment le frère et la sœur.

Immobiles et muets, les joues violacées par

LES GATEAUX

le froid, ils oubliaient, ils ne sentaient pas le froid : ils écrasaient leurs deux nez mouillés contre les glaces de la devanture, comme irrésistiblement aspirés du dehors par l’attraction des voluptés intérieures, écarquillant tout ronds leurs quatre yeux stupéfiés , fascinés , — et admirant qu’il y eût des êtres assez supérieurs à eux pour s’offrir d’aussi extraordinaires jouissances...

Une des deux jeunes femmes fouilla à sa poche, — mais Fautre, qui mordait de toutes ses jolies dents blanches de jeune requin dans un dernier « meringué » , s’interrompit, comme suffoquée par un coup, pour lui dire :

— A quoi pensez- vous, en vérité, chère

Ne voyez- VOUS donc pas comme ces petits gourmands nous dévorent des yeux depuis une heure ? Mais , avec votre argent , ils courraient tout de suite s’acheter des gâ¬

teaux !

LE CHEVAL

L|E CHEVAL

A mon ami A, Clairin.

Je m’étais bien promis de dormir à poings fermés jusqu’au grand jour, m’étant couché si las, et je me tenais déjà parole ; — mais on ne peut compter sur rien.

Au meilleur de mon plein sommeil, j’entends confusément sous ma fenêtre quelque

chose comme la chute d’un corps très-lourd, puis un tumulte de charrois et de gens, tout à fait inoLii dans ma rue paisible, surtout à pareille heure : des cris et des paroles se croisaient comme si plusieurs personnes donnaient leur avis à la fois, et j’entrevoyais à travers mes rideaux des lumières qui allaient et venaient... Enfin, le bruit sembla vouloir se calmer : une charrette ■ — ce devait être une charrette -- s’éloigna* au grand trot avec un fort claquement de fouet *, — et peu à peu les voix se turent.

Je me rendormais, n’entendant plus rien que le hennissement d’un cheval et un coup de sabot ferré sur le pavé...

Mais, chaque fois que le sommeil revenait nie prendre, chaque fois résonnait ce hennis-

LE CHEVAL

senient , immédiatement suivi du coup de sabot , toutes les cinq minutes , comme pour scander la nuit , — le hennissement toujours le même, intense, prolongé, lugubre par ces ténèbres, — et le même coup de pied, sec...

Pourquoi ce cheval si obstinément stationnaire devant ma porte ? — Il fallait renoncer à dormir, au moins pour Finstant ; je passe mon pantalon, et me voici dans la rue.

A la projection un peu lointaine du gaz, je vois en effet un grand cheval de trait qui me paraît jeune et vigoureux, bien que je ne m’entende guère à ces choses. Ce cheval debout, dans le ruisseau, contre le trottoir, n’est pas attaché , et il semble immobile comme si le

corps était de pierre et figé au sol; mais la tête tantôt par gauche, tantôt par droite, ne s’arrête pas.

Debout et taciturne, immobile aussi, adossé au mur, un homme en blouse.

J’apprends l’histoire, ~ la triste histoire.

Le cheval attelé, à la fois trop poussé et mal tenu en main, a fait un écart en descendant 1 pavé gras de Montmartre et s’est cassé la cuisse. — « Une bête de huit cents francs , monsieur ! » me dit l’homme en blouse. — On est allé quérir le propriétaire du cheval, un richard, et aussi l’équarrisseur, pour abattre et vendre l’animal sur place. Mais ces messieurs ne se sont pas entendus sur le prix, tenant bon chacun de son côté: donner comme cela, tout

LE CHEVAL

de suite, pour trois ou quatre écus un cheval de huit cents francs, c’est dur ! Alors, comme les agents de police exigeaient le dégagement de la voie, on a hissé le cheval sur un camion pour le ramener chez son maître jusqu’à décision prise. En route, les cahots du camion ont fait peu à peu glisser la bête, jusqu’à ce qu’elle en vînt à tomber juste devant ma maison. Des passants ont estimé qu’elle devait être remise debout et sont parvenus, à grands efforts, à la dresser sur ses quatre pieds, car la jambe cassée , du train de derrière , porte quand même. “ Au jour venu,- — dans cinq ou six heures, — le patron se sera entendu sans doute avec l’équarrisseur, — et alors on abattra l’animal.

Mais il est odieux de laisser cette bête

souffrir ainsi pour rien ! Pourquoi ne Pa-t-on pas abattue de suite ? »

Explications un peu diffuses sur Técart entre le prix demandé et le prix offert, avec considérations sur la fièvre de la bête blessée relativement à la question du débit de sa chair pour la boucherie... — Le tout, abominable !

Et pendant ce temps, le cheval dans Pangoisse tourne à droite et à gauche sa tête morne, pousse chromatiquement à travers les espaces son hennissement lamentable comme un appel désespéré à Celui qui créa la souffrance, même pour les innocents, et fait claquer le grès sous son pied... Après tout ce que tu as souffert de la brutalité, de Pimplacable cupidité de Pliomme depuis le premier

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jour où tu as pu lui être utile, voilà donc le dernier payement de tes braves offices, pauvre serviteur muet, toujours passif et résigné : il te fait suracheter même ta mort !...

Et je me rappelle l’épique lamentation du livre des Contemplations^ cet admirable requiem^ déchirant comme un sanglot, qu’exhale le Maître des Maîtres :

Le chariot pesant porte une énorme pierre

Je remonte lentement, la gorge serrée, la poitrine gonflée d’une tristesse affreuse ; — et me voilà forcé de raconter là-haut ce qu’il m’est intolérable d’avoir appris, ce que je voudrais tant lui épargner d’apprendre, à EUe\ — mais que lui dire?...

Aussitôt :

a — Il a peut-être faim? » dit-elle.

Ah ! chère âme du bon Dieu ! toujours la même, toute prête toujours à s’aviser tout de suite de ce qui doit être fait pour soulager, adoucir ou consoler ! Ces femmes, c’est si bon, quand c’est bon, que ça mérite toujours d’avoir la bonne idée avant nous.

Et, en courant rompre un pain à la cuisine, j’admire une fois de plus cette loi d’éternelle justice qui réserve rigoureusement la jouissance ineffable du bien d’abord à ceux qui valent cette jouissance. ~ Non certainement, je ne suis pas jaloux de cette préexcellence à jamais impeccable qui la fait si supérieure à moi ! mais cette fois je m’en voulais : — Là, encore !

LE CHEVAL

Tu ne songeais pas à cela tout de suite, toi, mauvaise bête, aussi mauvais en réalité que ceux contre qui tu t’indignes! Belle affaire, ton indignation, et beau soulagement pour le pauvre cheval !

J’arrive avec mon pain et j’en présente un morceau à la bête. Elle flaire, pousse de ses naseaux sur ma main un souffle chaud de fièvre, et refuse. ' — Et il me semble voir dans l’ombre son gros œil humain regarder avec surprise par les affres de la mort celui qui lui donne quelque chose, à elle qui ne peut plus rien rendre....

L’homme en blouse me dit alors :

« — Il a plutôt soif.

— Et tu ne lui donnes même pas à boire, bourreau ! allais*jem’écrier,maisjem’abstiens,

pensant que moi-même, tout à l’heure....

Oh! oui, il avait soif! En deux reprises, il vida le seau d’eau fraîche que j’allai emplir de nouveau. Son gardien, cependant, mangeait le pain qu’avait laissé le cheval. Cet homme me faisait horreur.

Jusqu’au jour et encore le jour venu, — que ce fut long ! — - la bête toujours debout clama obstinément son hennissement plaintif, protestation vaine, ‘hélas ! comme toutes les protestations, et son sabot claquait l’appel funèbre. Oh ! l’horrible nuit!...

Au matin, quand je redescendis, la foule entourait celui qui allait mourir. Il y avait matière à discours : on questionnait l’homme en blouse, resté sombre, qui répondait sobre-

LE CHEVAL

ment; généralement on s’accordait à plaindre le maître du cheval qui perdait une aussi belle bête. Des petits enfants couraient en jouant, et le plus hardi passait et repassait sous le ventre du cheval. — Un gardien de la paix arrivait par là ; comme membre de la Société protectrice, je crus pouvoir l’invoquer contre une cruauté si gratuitement féroce : il y avait là un vrai scandale, une démoralisation publique. Le gardien me répondit avec un accent alsacien que t< cela ne le regardait pas » , — et il continua son chemin.

A neuf heures, enfin, — neuf heures ! — des hommes arrivèrent pour achever le misérable. Il se fit un remous dans la foule qu’on avait peine à écarteré

Je me détournais pour ne pas voir, et je

vis alors, qui se détournait également, l’homme à la blouse, - et quand un coup sourd nous annonça que le supplicié était délivré de la vie, Phomme pleurait.... Je Pavais pris pour un meurtrier ou un complice : ce n’ était qu’un bourreau inconscient.

Quelle atroce, lancinante douleur me transperce quand, trop souvent, je viens à penser, comme tout à l’heure, à la dernière nuit de cette pauvre créature martyrisée....

Suis-je donc le coupable, moi, ou ai-je pris ma part du crime pour que cette horrible vision, comme un reproche, comme un remords, revienne ainsi me hanter opiniâtrement ?

le cas de conscience

LE CAS DE CONSCIENCE

A mon ami le docteur de Beauvais.

Je vois pleurer sous les pommiers les deux petits de Mme Jean la veuve, — sous les pommiers dont les branches écrasées de fruits craquent malgré leurs étais, car on peut prétendre que, cette année, il y a de la pomme!

Qu’est-ce que je dis, pleurer? Les deux petits de Mme Jean sanglotent.

La petite dans chaque main tient une pomme; dans chaque main, le petit frère tient une pomme aussi.

Tout pleins de ce grand chagrin, leurs joues ravinées par les larmes mêlées de poussière, ils avancent tous les deux pas à pas, semblant en quête de quelque chose et aussi comme s’ils cherchaient, ce ne serait pas commode, la place de leurs petits pieds parmi toutes les pommes tombées, — si nombreuses tombées, qu’il y en a, en vérité, presque autant sous les arbres que dessus. Elles font à la terre une belle couverte toute joyeuse, jaune et rouge.

Les deux enfants m’ont aperçu, et voilà que les sanglots redoublent, — et hi ! hi! hÜ... et ho! ho! ho!... et hu! hu! hu!... à s’en boucher les oreilles.

LE CAS DE CONSCIENCE

Nous sommes de vieux amis, les petits de Mme Jean et moi; j’ai mérité leur confiance.

(( — Pourquoi pleurez-vous, mes petits? »

Ça devient pire. J’ai ouvert une nouvelle écluse de pleurs.... — J’apaise, je console, je dorlote, je câline, et enfin, j’arrache de la petite aînée, à bien grand'peine, — pendant que le pauvre tout petit, le cœur tout gros, pousse des soupirs à fendre les rochers, — j’arrache syllabe par syllabe le pénible aveu, — l’aveu du Crime !

« — La maman est malade. » (Je le sais bien.)

« Alors les deux enfants ont poussé, en se promenant, bien loin, jusqu’aux pommiers.

« Alors, ils ont vu là tant de ces belles

pommes à terre, en train de pourrir, qu’ils en ont ramassé quatre et les ont apportées tout contents à la maison, pour « faire du bien » à maman.

« Mais maman a été tout à fait, tout à fait fâchée.

« Alors elle a dit que ces pommes appartiennent à quelqu’un : qu’il est mal de prendre ce qui appartient aux autres : qu’elle n’aurait jamais cru ses enfants capables d’une action aussi vilaine : que cette pensée pouvait la rendre plus malade encore par le chagrin et que, d’ailleurs, elle aimait mieux mourir que d’avoir des enfants malhonnêtes.

c( Alors elle a commandé aux petits, qui étaient bien las pourtant, de retourner porter les pommes à l’endroit où ils les avaient prises....

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« — Eh bien, mes enfants, votre maman a eu raison : remettez les pommes à terre. »

Dernière et formidable explosion de sanglots, qui deviennent des hurlements : je viens justement de mettre le doigt sur le point douloureux. — J’ai touché le suprême Cas de Conscience!...

(( — C’est que.... c'est que.... nous ne nous rappelons pas sous quel arbre ? .

Et en rapportant sur mon épaule le petit jusqu'à la porte de Mme Jean, soutenant la petite par la main, je pense que, malgré tout, rien n’est perdu et qu’il ne faut désespérer de rien tant qu’il reste encore comme cela des

braves gens qui laisseront derrière eux de braves petits;

— et je me découvre devant l’humble maison de Mme Jean la veuve.

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