A VICTOR HUGO
Ta cime est si haute, si^ haute , que pour elle le Soleil ne se couche jamais et , ponant ou levant, la baigne d’une lumière éternelle. Tu renvoies cette lumière bienfaisante aux deux hémisphères qui par toi ne connaissent plus la nuit.
Respectueusement à tes pieds, les forêts de chênes altiers, les baobabs monstrueux, Tinvraisemblable Eucalyptus et ce fantastique figuier des légendes Indiennes dont un cavalier au galop ne saurait faire le tour en une seule journée, s’étendent comme un tapis d’herbe rasé par un parc de moutons affamés. Sous ton ombrage sans fin, les peuples unis s’assemblent et méditent: fruits et fleurs, tu leur répands libéralement ce qui nourrit et ce qui charme.
Et moi, l’imperceptible, qui t’aime et te bénis pour le bien que tu fais à tous, pendant que le sycophante use sa vie à glaner stérilement sous tes prodigieuses frondaisons quelque pousse tombée, je pense à l’heure suprê-
l’arbre
me de la Mort où tout s’anéantit, et, sentant mon cœur et mon pied manquer à la fois sous le soleil éteint, ~ je recule avec épouvante devant l’immensité du trou que laissera aux siècles éperdus ton Génie déraciné...
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PETITS TAS DE SABLE
PETITS TAS DE SABLE
A mon ami Charles Besselièvre,
Comme une innombrable armée chargée de ses engins de guerre, tous les petits enfants munis de leurs petites pelles et de leurs petits seaux de bois ou de fer blanc ont, dès le jour venu, envahi nos jardins.
Assis sur leur derrière et penchés à angle
aigu, ils travaillent, obstinés et silencieux, entre leurs jambes écartées.
D’autres sont debout courbés, si petits, en vérité, qu’il n’est pour eux souci de se baisser, et avec la même ardeur muette et presque farouche, ils travaillent.
Gravement, ils rassemblent le sable .avec leur pelle, et dressent de petits monticules alternés de ligne de fortifications bizarres mais correctes et rectangles comme les mètres de cailloux du cantonnier. Les autres remplissent le petit seau bien au-dessus du bord, à la bonne mesure, tapent pour tasser, puis, le moule rempli, ils le retournent, — et enfin ils découvrent avec précautions infinies le petit pâté, ouvriers consciencieux.
Chaque retour de soleil les voit revenus aux
PETITS TAS DE SABLE
mêmes places, recommençant avec leur implacable patience d’enfants la besogne de la veille, comme ramenés à ce labeur improductif par je ne sais quelle fureur secrète, calme — et universelle.
Car, partout à cette heure même, sur tout notre hémisphère, partout où il y a le sable, promenades de nos villes, plages de nos côtes, qu’elles soient baignées par la mer du Nord, la Baltique, l’Atlantique ou la Méditerranée, “ de la Norvège à Cronstadt, de Memel à Schieveningue, d’Ostende à Brighton, de Trouville à Cette, et de Cette au Bosphore, — partout l’innombrable multitude des petits enfants sablonniers est penchée sur la mystérieuse et inamissible besogne....
Et lorsque, dans quelques heures, le soleil
oblique nous quittera pour d’autres bords, jusqu’aux berges Australes, jusqu’aux grèves Antarctiques, l’indénombrable relai de tous les autres petits enfants — noirs, jaunes, cuivrés et olivâtres, — depuis le fin marmot Japonais jusqu’au tout petit anthropophage futur d’Ika-Na-Mawi, reprendra, sans la laisser une seconde interrompue et tout comme à la « Petite Provence de nos Tuileries, la tâche fatidique des petits tas de sable — qui ne comporte pas un seul instant d’arrêt.
Pas un seul : — car depuis que le monde est monde et jusqu’à ce que monde il ne soit plus, ces petits tas que nous faisions enfants, vieillards nous les voyons refaire par les enfants de nos enfants. Oui, toujours et partout, du commencement à la fin des siècles, bien avant
PETITS TAS DE SABLE
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Homère, bien après Hugo, partout et toujours — se dresseront les petits tas de sable des petits enfants.
(( — Eh bien ! beau philosophe, tu viens donc de l’avouer toi-même, et ces marmousets te font la leçon !
« Tu viens de constater là l’éternelle immuabilité des instincts de Phomme, et tu vois aussi Pimmuable éternité de ses mêmes besoins, de ses mêmes passions; — et, de même encore, d’aussi loin que tu regardes derrière toi, des horizons extrêmes de l’histoire des temps jusqu’à ce moment où tu respires, éternellement tu trouves et retrouves le mal, — l’iniquité, la haine, l’envie, le besoin de tuer, le déni de pardon, — l’égoïsme féroce, homicide... .
a — V as-tu croire encore à ton utopie de progrès, plus vaine, plus fragile et décevante, en vérité, que ces tas de sables des petits enfants? Comptes-tu toujours rendre meilleur ton misérable et incorrigible semblable en lui prêchant le bien et qu’il est de son intérêt d’être juste?
« Persistes-tu?