CONSEIL DE MÈRE
A mon ami Édouard Lockroy,
C’est le Jour de l’An.
Une foule opaque, empressée et musarde, encombre et obstrue rues et boulevards et piétine dans la boue noire, sous les mille réseaux d’une pluie fine, continue, — circulant sans
trêve devant les petites boutiques en voliges, où des misérables , invoquant la pratique qui ne mord pas, soufflent dans leurs doigts gelés...
Le passage des Panoramas est bondé de gens ondoyants et divers, marquant le pas sous eux, dans rimpossibilité de se tirer plus vite de la tiède et écœurante buée des corps humains tassés et du drap mouillé.
Devant moi, une bonne petite bourgeoise, sanglée en son harnois , ronde comme une pomme sous le buse et les baleines, pousse ferme et, de sa poitrine comme d’une proue, s’efforce à fendre la presse, traçant dans le remous un sillage — dont je profite.
Elle remorque de toute sa vapeur par la main le petit bourgeois , son fruit adoré , le protégeant, le garant, le couvant de ses cou-
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des et de toute sa ronde personne, donnant à elle seule du collier et faisant sa trouée quand même.
Et comme le petit, timide, hésitant, semble craindre de heurter ou froisser ses voisins, la digne, l’excellente mère raffermit le fils bienaimé dont son amour se préoccupe déjà de faire un homme « pratique ».
Et j’entends la tendre couveuse dire à ce petit citoyen de l’avenir ces simples paroles, — ' qui me firent rêver et me restèrent mémorables :
— Ne t’occupe jamais des autres, mon cher enfant : dans la vie, on ne doit penser qu’à soi !
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PUIS
PUIS
A mon ami G. delà Landelle^
D’abord les vaisseaux des Phéniciens, poussés par le vent du pillage, cinglent vers les côtes immenses de l’Armorique.
Silencieux et furtifs, les pirates débarquent par quelque nuit sombre sur un point désert.
— et avant la pointe du jour, les cabanes éparses des pêcheurs bretons sont brûlées, les vieux sont égorgés et les petits enlevés pour être tout là-bas vendus esclaves, — car là est l’affaire.
Réciproquement, par les temps de grosse mer, la fête de l’autre côté se prépare : tous ceux de la côte sont accourus, de l’île de Sein et du Raz de Sein jusqu’à Ouessant, de Locquirec au bas de la Loire, guettant le nuage et la vague, tapis dans les rochers, — et quand les pirates Phéniciens font naufrage, ils mangent les pirates Phéniciens.
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Puis on eut à manger autre chose que du Phénicien et on n’en mangea plus.
On s’en tint simplement à les sacrifier, en les égorgeant sur les vieux dolmens, à la plus grande gloire de Dieu, puisque Dieu est, nous dit-on, toujours satisfait des sacrifices.
De plus, et naturellement, bon profit toujours des épaves des naufragés.
Puis, nos Bretons s’aiguisant peu à peu rimaginative et trouvant le métier bon, com-
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binent des procédés pour augmenter les recettes.
Par les nuits de tempêtes, ils poussent vers les brisants des bœufs qui portent fallacieusement à leurs cornes des feux attachés.
Les Phéniciens, ainsi trompés, viennent briser leurs grandes barques sur les récifs et sont réduits en esclavage, eux qui venaient chercher des esclaves. — Et le procédé se répand jusqu’aux côtes de Cornouailles et vers le Durham et ailleurs.
Puis, on ne se soucie plus de faire des esclaves, mais à ce point de perfectionnement se trouve poussée et généralisée l’industrie
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des pagani naufrageurs et si intéressantes deviennnent leurs recettes, que les seigneurs riverains et bientôt les ducs de Bretagne euxmêmes y regardent — et immédiatement accourent pour accaparer et monopoliser l’entreprise à leur profit.
Gomme tout bon gouvernement, ils réglementent, et, comme en Tembryon de toutes choses humaines, une espèce d’ordre malsain vient se mettre là dedans. Des peines terribles, la mort et la spoliation, menacent ceux qui s’obstineront à exploiter contraventionnellement pour leur compte la spoliation et la mort, — ce qui n’empêche pas du tout chaque naufrageur de tirer à soi et de piller et frauder de son mieux, naturellement.
Puis, — il n’y avait plus de Phéniciens dès longtemps, mais comme le nombre des navigants de tous pays et même Bretons augmente toujours, ces navigants songent à diminuer leurs chances de pertes.
Et alors ils s'entendent avec les ducs pour obtenir hriefs et congés moyennant pécule, espèce de prime d’assurance contre le pillage, sans que le diable y perde encore grand’chose.
Puis, peu à peu, les années étant devenues des siècles et les siècles succédant aux siècles^
PUIS
les primes ont disparu, et voilà l’autorité royale des Louis XIV et autres qui s’occupe entre temps de sauvegarder les naufragés, élevant des phares, promulguant des édits et ordonnances contre les naufrageurs et pilleurs d’épaves.
Puis la marine de l’État intervient pour faire respecter les ordonnances royales, défendant et protégeant les marins échoués.
Puis enfin — c’est aujourd’hui — gouvernement, autorités locales, populations ellesmêmes s’unissent pour combattre et prévenir le fléau.
Partout, et même par l’effort isolé de sim-
pies particuliers, des sociétés de sauvetage se créent à Paide de capitaux bien souvent désintéressés dans la question, puisqu’ils ne naviguèrent ou qu’ils ne navigueront jamais.
Phares, fanaux, bouées et balises d’avis, sifflets monstrueux, trompes géantes que la vapeur fait mugir, sirènes beuglant par l’électro-aimant, canots spéciaux, postes d’hommes dévoués toujours prêts, de jour et de nuit...
Et sur toute cette côte Bretonne, plus sau vage et plus homicide jadis que celle de Tauride, — de Treflez à Plouguerneau et à l’Abert Vrac'h et partout, — dans la nuit noire, quand le vent souffle et hurle, quand les gran-
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des vagues viennent se briser en écume sur les récifs aigus, l’homme rôde et guette, mais à présent et désormais dans Tunique, fervente et sublime aspiration d’exposer sa vie pour sauver son semblable inconnu.
Et cet homme est le même : c’est lui
l’ancien riverain de la Palue, qui poussait par les roches ses bœufs portant aux cornes des feux décevants : c’est lui qui volait les Phéniciens et les mangeait.
Le petit-fils des Pagani pillards, meurtriers et anthropophages, est aujourd’hui membre d’une Société de Sauvetage...
.... Et d’ici je te vois, vieille Gorgone de La Landelle, mon ami, arpentant le sable de
ta plage vers Morlaix, et, sans t’occuper autrement de notre ancien Maître en esprit et en bon sens qui persiste à nier le -progrès humain et à affirmer que — « plus ça change, plus c’est la même chose », — tu rumines sous ton poil blanc, vieux bœuf obstiné et utile que tu es, un perfectionnement de plus à ta dernière sauvetage-amarre...
LE MONSTRE
LE MONSTRE
A mon ami Escoffier,
Lorsqu’il eutun jardin, leMonstre, sa femme y planta des fleurs.
Le Monstre accepta les fleurs , puisqu’ « il en faut » dans un jardin. Mais il installa aussitôt deux ruches — pour utiliser les fleurs.
Prodige de Tinstinctive divination chez ces infiniment peths ! Si clémentes à tous, les mouches à miel av .Tient pris le Monstre en une grippe noire : ces v^engeresses le harcelaient de piqûres furieuses. — Et le Monstre n’eut plus le droit de se promener dans son jardin qu’enveloppé de gaze verte, de la tête aux pieds, comme les baromètres de campagne.
Un matin de beau soleil, je regardais pardessus notre haie le Monstre ainsi affublé.
Le Monstre semblait agité.
Il m’aperçut;
— et vers le ciel, dont les monstres revendiquent aussi leur part, levant ses deux grands bras ailés de gaze, il me cria avec désespoir :
LE MONSTRE
— MES mouches M’ont mangé MON miel ! .
— Tu ris, Chrysale?... Mais le Monstre c’est toi, mon ami !
L’ARBKE