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CHEZ LE TONDEUR DE CHIENS
CHEZ LE TONDEUR DE CHIENS
A mon ami Élisée Reclus.
Certainement la bonne vieille demoiselle qui vint à entrer là était toute confite en Dieu et en toutes choses. — Tu as rencontré, de loin en loin, quelqu’une de ces vieilles figures particulièrement benoîtes qui ne sauraient déceler aucune passion antérieure et sur les-
quelles on perdrait son temps à chercher autre chose que la timidité craintive, le détachement, \ le désintéressement complet de toutes les agitations humaines, et, par-dessus tout, une extrême bienveillance générale.
Elle tenait componctueusement sur son bras gauche le petit chien, son bien-aimé, le couvant de temps en temps d’un regard attendri et le tapotant amicalement de la main droite. — Oh ! comme on voyait qu’elle l’aimait bien, ce petit chien, successeur des précédents petits chiens, roi et despote à son tour régnant sur ce vieux cœur, absolu, impérieux comme toute royauté^ — ce petit chien éternel, qui avait remplacé pour elle l’amant, l’époux, le fils. — Cher, adoré petit chien, centre et circonférence de son horizon, - - sa vie, son
tout!
CHEZ LE TONDEUR DE CHIENS
Et elle lui zézayait, à la taçon des personnes tendres qui se plaisent à parler chienchien ?
« — Nous allons faire la petite toilette à Bibiî Nous aurons de toutes petites oreilles bien pointues! Nous serons zoli, zoli, zoli! »
Elle tendit avec son sourire béat le petit chien au tondeur, car tout était entendu et disposé à Tavance par cette personne prudente. Le tondeur empoigna dans Tétau de ses deux jambes la petite bête qui tremblait, puis il prit ses grands ciseaux.... Je me détournai bien vite avant le premier cri, et m’enfuis au fond de l’autre pièce....
Mais les cris du petit mutilé ne s’arrêtaient plus; de plus en plus aigus, ils m’entraient dans le tympan qu’ils perçaient. Je comptais les secondes en attendant la fin, et la fin ne
venait pas : il y avait tout au contraire comme un rinforzando de hurlements, de glapissements atroces. On eût dit qu’on coupait en petits morceaux toute une meute. — Je n’y pouvais plus tenir et je rentrai.
Le tondeur était inondé du sang des deux oreilles. La bonne vieille demoiselle, penchée tendrement sur l’exécuté, disait doucement, sans se presser, avec son éternel et doux sourire :
« — Celle-ci est encore un peu plus longue que l’autre, il me semble? Veuillez donc tailler d’un peu plus près ! Coupez ici î Coupez encore un peu là! — Et ici aussi, je vous prie; — puis de ce côté, et là, — et là encore 11! »
Et elle souriait toujours de son éternel sourire, pendant que la victime, hurlant à chaque
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coup de ciseau supplémentaire, roulait en désespéré, hors de Torbite, comme deux boules, ses yeux injectés....
a — Gomment en garderiez- vous rancune à la bonne vieille demoiselle ? — Puisqu’elle était sourde, pouvait-elle entendre, comprendre les cris de son adoré? »
Et combien, des meilleurs parmi nous, n’entendent-ils rien du mal horrible qu’ils font, même à ceux qu’ils aiment le mieux, — sans parler de ces pires sourds, qui, eux, ne veulent pas entendre....
LA SYMPHONIE DU MARCHE
LA SYMPHONIE DU MARCHÉ
A mon ami Jacques Offenbach,
Quelle jouissance plus douce que le réveil par un beau matin, — après une nuit de bon sommeil passée en une confortable chaise de poste, — dans une petite ville pour vous nouvelle et par un grand jour de marché!
Le brouhaha des voix et le sage ralentisse-
ment de la voiture par les cahots sur le pavé citadin ont d’abord entr’ouvert vos yeux : l’orchestre commence à prendre l’accord. La prudence du postillon s’avance pas à pas par la foule des paysannes et des ménagères, ouvrant doucement le flot sonore des blanches cornettes et des madras de toutes couleurs. A vos oreilles se croisent, distinctes ou vagues, les interjections en patois divers, et à travers le bruissement confus et la résultante harmonique des voix humaines et des voix des choses, charriages, déchargements, entassements, — vous percevez au loin, dans sa métallique clarté, l’allocution mystérieuse pour vous seul de la sonnette du Municipe.
Votre doigt a déjà lâché la détente des stores qui vous tamisaient en une buée rose la
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gaie lumière du soleil levant, — et sur cette chaude introduction le concerto s’engage pour la fête de vos yeux.
Sur la basse continue du vert aux mille voix des herbages, — car selon la parole du maestro inimitable, « le Vert chante partout la gloire du Rouge w, — le Rouge attaque largo sa fugue triomphale. Le ponceau des tomates, glacé de carmin, Técarlate des homards, le cramoisi exaspéré des piments, le cinabre des oranges, conduisent la mélodie, — soutenus en accord parfait dans le contrepoint par le rose vif des cerises, groseilles, radis et crevettes, et dans le mode mineur par le safran plus pâle du modeste Daucus Garota, — appuyés dans les basses sur les notes profondes du radis noir et du fidèle compagnon de la perdrix, le chou brun. — Cependant que vous
avancez toujours avec une savante lenteur, comme il convient à la majesté d’un andante, le jaune barytonnant des abricots, des citrons et des reinettes mûres, relevé par l’améthyste des aubergines, plaque çà et là ses diatoniques accords, que percent en haute-contre par trilles de cristal les argentures prismatiques du saumon et les nacres irisées de l’éperlan....
Et les mille voix de la Symphonie du marché chantent :
tt ■ — Bon jour, cœur joyeux, âme libre et surtout franc vouloir de Justice, nous te souhaitons, ô voyageur bienvenu, en présentant à tes regards charmés ce que produit pour toi l’obstiné labeur humain !... »