‹ Histoires buissonnièresChapitre 6 sur 15 · L’HOMME AUX LUNETTES · texte numérisé non relu

L’HOMME AUX LUNETTES

A mon ami regretté Célestin Nanteuil.

Que de pages nous voudrions effacer avec notre sang, avec nos larmes, quand, nous retournant sur nous-mêmes, nous feuilletons le livre des jours écoulés !...

Quand nous causons et qu’ils me racontent

leur pauvreté passée, un dîner omis, un déjeuner en retard, une présentation manquée pour quelque lacune de costume, je les écoute sans rien dire.

Je ne voudrais pas les mortifier, ces enfants, en leur disant à mon tour les mois, les années de ma jeunesse écoulés dans la plus sombre des misères, et par combien d’hivers, errant les nuits sans gîte, je fus trois jours sans pain : les deux jours et un jour, je ne daignais compter. — Détresse parisienne, détresse des détresses, devant laquelle pâlit de loin celle du jeune Péripatéticien d’Oxford Street que nous a contée, après Quinsay, le très-cher, à jamais irremplaçable Baudelaire : rien qu’à l’entendre, leur chétif écolier se fût évanoui.

Je rentrais un soir, tirant vers la rive gau-

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che, à jeun de l’avant-veille, par une des saisons intermédiaires qui ne sont ni l’hiver ni l’été. L’atmosphère était chargée d’eau, le pavé gras, et, à chaque pas, ma chaussure humide rendait un petit cri plaintif, comme si je mar chais sur des nids d’oiseaux. J’avais couru tout le jour en vain, mécontent des autres et de moi : sous mon vêtement trop légitimement boutonné, je me sentais imprégné de ces moiteurs malsaines, chaudes et glaciales, avantgarde des frissons de fièvre. . . .

Et comme par un parti pris, chacun de ces passants indifférents me coudoyait ou cognait mon chapeau des côtes de son parapluie. C’était une série sans intermittences de chocs et de heurts, à en croire que chacun de ces gens avait juré d’humilier ma détresse et de

me pousser à bout. J’exécrais, — j’aurais écrasé l’humanité entière!

Tout le long de la rue Saint-Honoré, j’avais subi, je l’atteste, un énervement intolérable. — Au tournant de la rue de l’Arbre-Sec, le trottoir se trouvant plus libre, j’en vis venir un, droit sur moi, la tête baissée, comme une brute.

Celui-là, je le tenais ! J’allais le faire payer

our tous les autres.

Je ralentis méchamment mon pas, et, au juste moment où il venait donner en plein sur moi, je m’arcboutai et raidis si bien que, du choc qui ne m’ébranla pas, il fit trois pas en arrière comme assommé, et se retenant au mur pour ne pas tomber.

l’homme aux lunettes.

Plus mauvais encore, je m’avançais sur lui pour pousser la querelle, quand, nez à nez., — ô le châtiment ! — je vis un pauvre homme, un vieux, au costume non moins délabré que le mien.

« — Pardonnez-moi, monsieur, me dit-il tout humblement, je suis presque aveugle !.i.

Il se baissait pour chercher ses lunettes qui avaient jailli de son nez, à l’abordage.

Si je les avais cassées !

C7est moi qui les ramassai bien vite, ces lunettes de service antique dont l’arc était modestement raccommodé avec du hl noir : par bonheur au moins, les deux verres étaient

intacts...

Et, pendant que le vieillard, le frère en misère que j’avais meurtri, s’excusait plus humblement encore de mon abominable, sauvage brutalité, — plein d’une honte poignante, je m’enfuis...

VERGISS MEIN NICHT

VERGISS MEIN NICHT

A mon ami Alexandre Dumas,

En ces temps-là, — il me semble que c’était hier, et comme déjà c’est loin ! — nous ne jurions que par l’Allemagne et les Allemands.

L’Allemagne nous berçait de sa poétique sentimentale et nous infiltrait son esthétique

HISTOIRES BUrSSONNiÈRES.

nuageuse. Pas un de nos « Jeunes France » qui n’eût, accrochée au pan d’honneur de sa mansarde, comme le prévôt d’armes son brevet d’espadon, une lithographie romantique et d’autant prétentieuse, maigre trompe-l’œil égratigné sur pierre par la pointe de l’aquafortiste, la « Soirée chez maître Wolfgang », — car on ne disait pas Mozart, on prononçait Wolfgang, comme plus intime. Nous ne connaissions plus que Gœthe et Schiller ; nous ne rêvions que Marguerites, Gretchen, — un tas de femmes en beurre, — et « sauercrauts » et bottes molles. La Charlotte de Werther traversait l’éther de nos rêves, et nous ne voyions point ses gros bras rouges, et il ne nous restait pas un arrière-goût de bière aigre. Ce coquin de Heine, triple coquin assurément, mais fûté, avait beau nous tirer par la man-

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che, à qui n’eût pas tenu pour dogme, en tête de son Credo, la « bonhomie Allemande », j’aurais sur l’heure envoyé mes témoins !

Braves Français, — les vrais naïfs, ceuxlà ! — si bons enfants, en vérité, et si hâtés d’aimer, que nous avions tout oublié, — surtout le mal que nous leur avions fait, même les criminelles horreurs de nos guerres monarchiques et nos incendies du Palatinat !...

C’était donc par un beau matin d’un de ces printemps-là. — Après une bonne nuit de travail qui me donnait le pain de plusieurs

jours, j’était sorti pour respirer la lumière, un peu avant l’heure où Paris ouvrier, ce vaillant des vaillants, va se mettre au marteau et au ciseau. 0

L’air était doux, tiède et frais à la fois. Le soleil levant répandait avec une vivifiante profusion ses clartés gaies. Comme ce soleil en fête, comme ce ciel bleu, comme toute cette nature souriante, je me sentais déborder de joie et de confiance, oubliant ma pauvreté, sonnant en mon cœur épanoui la matinale fanfare de jeunesse et d’espoir, croyant au bien.

C’est alors que, sur ce qui s’appelait dans ce temps-] à le Boulevard extérieur, je me rencontrai avec une longue troupe silencieuse, mélancolique d’hommes, de femmes et d’en-

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fants aux cheveux pâles, chargés de paquets. C’était une théorie d’émigrants allemands en quête d’une patrie : faut-il donc qu’il y ait toujours une larme pour luire au soleil?

Ils marchaient, muets, résignés. En tête, le plus vieux ; le dernier était un vieillard aussi. Leurs vêtements étaient pauvres, leurs souliers poudreux. Les paquets, de toutes sortes : petites malles d’anciens modèles, valises effondrées, coffres rapiécés, paniers; les plus humbles tenaient à la main ou au bout d’un bâton sur l’épaule le simple mouchoir aux quatre coins noué. Les femmes ne portaient pas moins lourd que les hommes, la femme ayant toujours, partout, plus que sa moitié du fardeau.

Je remarquai quatre de ces pauvres gens

qui formaient comme une unité au milieu de cet ensemble, une famille d’aspect plus biblique que les autres encore, blonde entre toutes dans le blond exode. Plus patriarcalement, plus intimement serrés entre eux quatre comme pour s’entre-couver, regardant du même regard bleu vague, d’une indéfinissable douceur, il y avait le père, la mère, un aîné de dix ans, et — surtout — le dernier, un petit, tout petit enfant, blanc à force d’être blond, sentant le lait encore, qui portait, lui, un oiseau dans une cage. Pauvre petit, où vas-tu?

Où allaient-ils, en désespoir de retour, par cette grande ville qu’ils tournaient, ne daignant même pas la traverser, tant l’heure présente leur semblait peu curieuse ? Quel entre-pont

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de navire, méphitique, obscur, allait recevoir l’entassement de toutes ces misères ? Combien de ces pauvres gens tomberont-ils en route, et sous quel degré trouveront-ils, entre deux vagues, la tombe refusée par les sables de Poméranie et les steppes hanovriens? Que laissent-ils derrière eux, quels souvenirs, quelles espérances, quels deuils ? Et de quels pleurs s’est mouillée la paupière de ce grand vieillard lorsqu’il s'est retourné une dernière fois vers la vallée natale qu’il ne reverra plus jamais ?...

Tout être humain a une patrie; aux rives les plus lointaines, l’inéluctable amour le suit comme aussi la soif fervente du retour. Le plus misérable coolie chinois, lorsqu’il meurt au fond d’une mine californienne, n’a qu’une

pensée : renvoyer pieusement le cercueil qui contient ses restes au pays de Chine. — Que dis-je? Toute bête a son repaire — et son repère éternels : la cigogne revient droit à sa cheminée, la caille à son chaume, l’hirondelle à son toit. La plante elle-même, comme si elle aussi vivait par Pâme, tient à son sol et elle s’y est distribuée par zones. — Il n’est jusqu’à l’inerte métal qui ne s’obstine à ses gisements ; il s’y attache de tout son poids et semble s’y cramponner par ses filons.

L’Allemand seul n’a pas de patrie...

Et d’un pas égal, calmes, soumis et doux, ils s’avancaient comme une églogue plaintive — linqiiimiis arva — vers le Ghanaan qu’ils ne devaient peut-être jamais atteindre....

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Je contemplais, ému, le défilé sans fin... Et comme j’étais froissé, indigné de la curiosité banale des quelques passants, rares à cette heure, qui regardaient vaguement ces autres passants d’affliction et reprenaient leur chemin dans une bestiale indifférence !

— Non ! il ne sera pas dit qu’une larme tombe impunément sur cette terre de France! Non, ces inconnus, ces étrangers, — ces hommes — n’auront pas touché de leur pied ce sol pour eux nouveau et qu’ils ne doivent pas revoir sans y avoir rencontré, sans y laisser un ami! Ne vous est-il donc jamais une fois arrivé de vous mettre à marcher derrière un corbillard abandonné?

Comme vous avez marché pieusement, tête

nue, derrière celui-là, comme le Compagnon fait la dernière conduite au frère qui part, je me mis à marcher à quelque distance, en communion et respectueusement, derrière mes pauvres émigrants.

Nous descendîmes ainsi la rue d’Amsterdam. A la gare de l’Ouest, la troupe entra : c’était du Havre, le grand départ. Je n’avais pas encore le droit de prendre congé : j’entrai avec eux.

Ils se distribuèrent sans se disperser sous les piliers. Les paquets furent mis à terre, les hommes allumèrent leurs grandes pipes de porcelaine, les femmes donnèrent à manger aux enfants.

Mes quatre amis faisaient comme tous les autres. Les deux petits mordaient ferme et

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large chacun dans un chignon de pain noir qui me semblait bien dur : — comment ajouter au moins quelque friandise au méchant déjeuner de ces pauvres enfants? Je tournais et retournais dans ma poche une pièce de quarante sous, — la seule ! — Mais si les parents allaient repousser mon offrande aux petits? Si j’allais avoir l’irréparable malheur de n’être pas compris, d’humilier cette pauvreté qui ne me demande rien? Et ne pas même savoir leur langue pour me faire pardonner ma bonne volonté ! J’hésitais, perplexe, troublé, cherchant à deviner mon accueil dans les yeux du père et de la mère — qui causaient doucement, à mi-voix, sans me voir, sans me deviner. . . — De quoi parlaient-ils ?

Tout à coup — détonation de l’horrible

dans la Pastorale, — tout à coup, sans changement de visage, sans voix plus haute, sans explication, sans provocation appréciable, je vois, j’entends l’homme aux yeux bleus, le père, donner un épouvantable coup de coude dans la poitrine plate de la mère, qui en sonne... Elle n’en a point bronché pourtant, mais à son tour et comme par un ressort, elle vient de frapper du poing à toute brutale volée en pleine figure son aîné — qui assène en à plat sur la tête du tout petit une tape à assommer un bœuf : la cage en est tombée des mains de l’enfant. — Les trois coups, retentissants, formidables, précipités d’une seule détente, comme dans une cascade de pantomine anglaise...

Je pousse un cri d’horreur et m’élance

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sur ces monstres. — Mais je m’arrête court....

La femme, impassible, continue sa causette à mi-voix avec le père aux yeux bleus, qui n’a cessé de fumer phlegmatiquement sa pipe : il semble en ce moment sourire. Les deux petits, — le masque inerte, l’œil sec, la bouche pleine, n’en ont pas perdu un coup de dent : ils dévorent. — Ils n’ont rien paru sentir, ils n’ont rien senti.

Ils sont Allemands.

J’ai cru voir, j’ai rêvé? — Non. La cage est bien par terre, et dans la cage le petit oiseau achève de se débattre, écrasé sous sa mangeoire renversée...

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