Histoires cousues de fil blanc
Un volume de nouvelles sans rime, un livre de contes sans raison, voilà ce que je te dédie, mon cher ami. Me le pardonneras-tu? Sans doute. Prends donc et lis , ce sont là des histoires de toutes les couleurs, que j'ai publiées je ne sais où, qui ont paru je ne sais quand et que je réunis je ne sais pourquoi. Peut-être pour avoir l'occasion de me dire
Ton ami,
Jules Claretie.
12 juillet 1866.
CHANTEPLEURE
J'ai beaucoup connu l'original, à peu près mort aujourd'hui, que l'on surnomma Chantepleure. De son véritable nom, et sur les registres d'une mairie quelconque, il s'appelait Dupont, ou Dubois ou Durand, comme vous ou moi. Mais son humeur changeante & bizarre lui avait valu ce sobriquet étrange : C liant ej: lettre!
Figurez-vous un homme qui, clans la même heure, trouve le moyen d'être triste & gai, sombre & souriant, Werther & Carlo Gozzi, de chanter & de pleurer, vous aurez ce garçon-là. Chantepleure devait porter évidemment une marotte dans la poche de son paletot. Mais qui n'a pas de marotte ici-bas?
Chantepleure était un peu peintre, un peu journaliste, un peu poëte, un peu philosophe,
un peu géomètre, un peu médecin. Il savait de tout s'il ne savait pas tout. C'était un Pic de la Mirandole fantaisiste. Il parlait du Déluge en homme qui aurait vu les cataractes du ciel s'ouvrir et contait la Saint- Barthélémy comme s'il avait couru risque de recevoir, au 24 août, quelque coup d'arquebuse. Peut-être Chantepleure était-il parent du comte de Saint-Germain.
C'est fort possible.
Mais Chantepleure était surtout renom m pour ses belles histoires, toujours nouvelles, curieuses toujours. Je lui en ai entendu conter de toutes les couleurs, noires, bleues ou roses ! Schérazade n'eut pas mieux dit. De tout ce passé, quand j'y songe, il ne reste rien ou peu de chose : le souvenir. Cet esprit rare, qui marchait dans la vie comme sur le fil d'un rasoir, penchant tantôt vers le sanglot, tantôt vers le sourire, a chaviré soudain, un soir, sans qu'on ait su pourquoi ni même comment.
Chantepleure est devenu fou.
Fou par amour? Fou par ambition? Fou par hasard? On l'ignore. Et je ne sais rien de sa vie qui me puisse éclairer là-dessus. Il vivait pauvre & seul, dans un petit logis, du côté de Montmartre. Nous ne lui connaissions point de famille.
CHANTEPLEURE
Un jour, comme je lui demandais s'il avait un ami, il me répondit :
— Oui. J'ai Montaigne.
— Et une maîtresse?
m — Sans doute. J'ai la Joconde du Vinci.
Un mélancolique sous une apparence de Triboulet, ce Chantepleure. Mais autant que Musset j'aime la mélancolie:
Elle ne germe pas, cette plante farouche Sur la majestueuse obésité des sots.
Les redoutables problèmes de la folie avaient d'ailleurs toujours attiré à eux Chantepleure et comme magnétiquement. Parfois, pour se distraire, il allait visiter Charenton, Bicêtre, étudier les aliénés, rêver devant ces gouffres où de la raison s'était engloutie. Puis, c'était un délicat, ce Chantepleure, et les délicats sont malheureux, La Fontaine vous l'a dit.
Je me souviens qu'un soir, au coin du feu, entre amis, comme nous causions des nécessités de l'existence, Chantepleure nous tint ce langage :
— Les esprits sages, les gens sensés, les raisonnables, trouvent aussitôt le sens de la vie : il est si simple ! Résignation, résignation morne. Un repos qui a de la graisse, un bonheur modéré qui se tient coi, une félicité frileuse, des
satisfactions naines, les miettes du îeslin. D'autres sont plus exigeants. Ce sont les rêveurs, les ambitieux, les affamés, ceux à qui la vie promettait tant de choses, et la gloire, et le bruit, et l'éclat & l'amour. Espérant beaucoup, ils demandent trop. La vie est avare. A cette table où ils prennent place, ce ne sont point des mets exquis & des fruits sans tache qui circulent. Les plats ont été souillés par bien des mains; beaucoup de lèvres ont laissé leur trace sur le cristal ébréché de ces verres; ils sont gâtés, la plupart de ces fruits. La dent avide y mord & s'enfonce dans la pourriture. Encore si l'on pouvait manger à son aise! Mais l'on vous presse, l'on vous heurte, l'on vous pousse dans cette table d'hôte de la vie ! Cette chaise où vous êtes assis, un autre l'attend. Il faut se hâter. Bientôt un immense dégoût s'empare des délicats. A quoi bon demeurer là? Pourquoi boire encore de ce vin frelaté, pourquoi mâcher toujours cette viande corrompue? Les plus timides demeurent à leur place, regardant autour d'eux les appétits se satisfaire, et repoussant de la main ces plats qui ne nourrissent pas. Les plus irrités se lèvent, jetlent leur serviette et s'éloignent en déclarant la cuisine mauvaise & maudissant le cuisinier! Le maître-queux aurait bien dû, en ce monde, ou faire les mets plus doux ou les estomacs moins
CHANTEPLEURE
rebelles. Il ne songe pas aux débiles. Le monde n'appartient qu'aux .forts. Aussi bien, tant qu'il y aura une faiblesse, une tristesse, une douleur, un épuisement, un sanglot, je les verrai ou les entendrai, j'irai de leur côté, je lutterai pour la souffrance ou plaiderai pour le malade, et à défaut du triomphe je lui apporterai une larme. La règle de la vie, son dernier mot du moins, la suprême vérité, c'est la Pitié. Comprendre & plaindre, tout est là. Et comprendre, c'est plaindre. L'intelligence, c'est le cœur.
C'est peut-être les tempêtes du cœur qui chez lui ont fait chavirer l'esprit. Nous ne le saurons jamais. Tout ce qui fut Chantepleure, le poëte Chantepleure, notre ami, se débat aujourd'hui sous les douches dans un cabanon d'aliéné.
Mais c'est en' mémoire de lui que je réunis ici ces nouvelles & ces contes & ces histoires, qu'il m^entendît conter jadis ou qu'il me conta et qui certes lui appartiennent.
Donc, s'il te plaît, mon cher Chantepleure, écoute-moi & causons.