HISTOIRE VRAIE
Un souvenir à un autre pourtant, — avant d'aller plus loin. Je tiens cette histoire d'un ami qui me fut cher. Il me la racontait un jour que nous parlions des hasards de la vie, plus étonnants & plus romanesques cent fois que les inventions du roman. Il avait vu se dérouler ce petit drame, il en connaissait encore les acteurs. «. Je vous présenterai, me disait-il, et nous irons ensemble à Mézières, où nous trouverons, vivant encore, un des héros de ce récit. Tous les romans ne sont pas écrits; les plus merveilleux sont encore à publier. Et qui sait combien chacun de nous en emporte profondément enfouis dans le secret de sa conscience, douloureusement
étouffés sous la pierre du tombeau? » Eugène Deeary ne croyait pas si bien dire, et l'histoire de Jean Chcvauci'cux fut la dernière que me conta cet esprit aimé, ce pauvre cœur qui battait si fort pour tout ce qu'il y avait de beau & de bon sur terre; esprit évanoui, cœur muet maintenant.
C'est lui pourtant qui va vous parler.
« Mon père habitait à Réthel, dans la grande rue, une maison que je revois encore, avec son toit d'ardoises et ses poutrelles saillantes ; maison hospitalière, s'il en fût. Les pauvres gens savaient s'y arrêter. Ils y entraient le bissac vide, et le bissac en sortait plein. Nous étions assis, un soir, au coin du feu ; mon père fumant sa pipe en regardant les tisons, ma mère repassant le linge, moi, lisant, lorsque soudain, vers la porte, un grand bruit se fit, et nous vîmes entrer un gamin, le visage effaré.
— Qu'y a-t-il?
— C'est, dit l'enfant, un soldat bien fatigué qui vient de tomber devant la porte.
Mon père aimait les soldats. Il se leva brusquement, courut au dehors, et le voilà, avant que j'eusse fait un pas, qui rentrait avec un jeune soldat appuyé sur lui, et si bien appuyé, que mon père le soulevait et le portait comme il l'eut fait d'un sac de blé.
Ma mère s'empressa d'approcher du feu le grand fauteuil que j'avais toujours vu au coin de la cheminée, et qui demeurait là de temps immémorial. On y fit asseoir le soldat, on l'y coucha, si vous voulez, et mon père dit en regardant le malheureux :
— Est-il possible! Courir les chemins en cet état!
Le fait est que le soldat était bien pâle, maigre, les cheveux collés sur le front, les veines des tempes grosses comme le petit doigt, la figure noire de la poussière du chemin. Nous étions alors au mois d'octobre & le temps commençait à fraîchir, mais le pauvre garçon suait à grosses gouttes, comme en pleine canicule. Il devait avoir fait longue route : ses chaussures étaient en lambeaux ; on voyait sur le cuir les déchirures des cailloux; sur les côtés, les pierres avaient crevé le soulier, et le pied gauche saignait. Il ne bougeait pas, d'ailleurs, le soldat, et demeurait dans le fauteuil, la tête en arrière, les yeux ouverts à demi, blanc comme un linge.
Ma mère avait déjà mis du bouillon sur le feu, sans compter une casserole de vin chaud.
— Bah ! dit mon père, l'important ce sont ses pieds!
Et voilà le brave homme à genoux, enlevant, arrachant, coupant les lambeaux de cuir. Les
pieds du soldat, tuméfiés et pleins d'ecchymoses ressemblaient à ces pieds de martyrs qui se gonflent douloureusement, zébrés par les cordes dures, dans les tableaux des peintres espagnols. Mon père trempa son mouchoir dans du vinaigre, lava les blessures et pansa les plaies.
— Toi, me disait-il, fais de la charpie.
Et je déchiquetais un linge blanc que ma mère avait pris dans la grande armoire.
Le soldat, cependant, était revenu à lui. Il nous regardait, mon père, ma mère & moi, et deux ou trois voisins qui étaient là, les uns après les autres. On voyait ses yeux étonnés interroger toutes choses. Ce n'était plus la route, les pierres du chemin, les grands bois sans maisons qu'il avait devant lui, mais une salle riante, avec un plafond de chêne luisant, une nappe sur la table, un couvert mis, et, dans la soupière de terre brune, une bonne odeur de soupe aux choux.
Alors il se souleva, en s'appuyant sur les bras du fauteuil, et il dit, tout attendri, à mon père qui souriait :
— Comment, monsieur ! mais vous ne me connaissez pas !
— Ah! bien, fit mon père, nous allons faire connaissance à table.
Nous avions dîné, mais mon père voulait te-
nir compagnie au soldat. Il se mit à table en face de lui, le couvant des yeux, et regardant les boutons du régiment qui brillaient sur la capote. Le soldat mangeait et de grand appétit : c'était ma mère qui le servait. Mon père, lui, se chargeait du vin, et les verres ne restaient pas longtemps vides.
■ — Voyons donc, dit tout-à-coup mon père en désignant la boîte de ferblanc que le soldat portait suspendue au bout d'un cordon..., mais vous avez fini votre temps, puisque voilà votre congé. Que diable alors faites-vous à vous tuer le corps en suivant les grands chemins? Je vois ce que c'est. Vous n'avez pas d'argent pour prendre la diligence?
— Moi? fit le soldat. J'ai touché ma masse & -la mère m'avait bien envoyé de quoi prendre le
coupé, si j'avais voulu. Mais voilà, je ne pouvais pas!
— Je comprends, répliqua mon père qui ne comprenait pas du tout.
Puis il redemanda une autre bouteille.
Le repas fini, le soldat voulut essayer de marcher. Il trébucha sur ses pieds, poussa un cri étouffé & retomba dans le fauteuil. Je vis alors une larme dans ses yeux. C'était un jeune homme un peu maigre, mais nerveux, brun, avec un regard énergique. Il ne devait pas
pleurer pour peu de chose & cette larme m'intriguait.
— Allons, fit-il avec un mouvement où il y avait un peu de colère, mais beaucoup de chagrin ; je ne pourrai marcher que demain matin !
— Marcher? s'écria ma mère effrayée.
— Vous remettre en route? dit mon père. Le soldat hochait la tête.
— Vous ne savez pas, vous autres, dit-il, c'est qu'il le faut.
C'est un vœu!
Dans nos Ardennes, ces âmes primitives ont le respect & la foi. Je vis mon père regarder le jeune homme en face sans étonnement avec une interrogation muette.
— Au fait, dit le soldat, je veux tout vous conter. C'est peut-être vous qui me sauvez la vie. Je vous dois bien de vous dire qui je suis. Je m'appelle Jean Chevaucheux et mon père est fendeur de bois à Mézières. C'est un brave homme, et il vous ressemble, monsieur. Voilà tantôt sept ans, quand j'ai tiré au sort, j'aimais, comme un fou, Marguerite Servan qui est une fille de cœur & une jolie fille. J'avais déjà fait la demande et le père Servan n'avait pas dit non ; mais, voyez, en même temps que moi Pierre Puvioux avait aussi demandé Marguerit e en mariage. Pierre Puvioux est un garçon de
LA DERNIÈRE ÉTAPE l3
mon âge, l'âme sur la main, comme on dit, gai, bien fait de sa personne avec cela. J'aurais dû le détester, et il est resté mon ami. Jugez!
Le père Servan me dit donc, en me tendant la main :
— Tu es digne d'être mon gendre, sais-tu ; mais encore faut-il que tu plaises à ma fille. Je lui demanderai cela.
— Tope ! *
Marguerite, interrogée, dit qu'elle consentait volontiers à être ma femme. Mais voilà, elle dit de même quand on lui parla de Puvioux. Elle nous aimait autant l'un que l'autre, elle hésitait, elle n'osait se décider. Elle ne pouvait pourtant pas nous épouser tous les deux.
Avec cela le temps passait. L'époque de la conscription venue, nous tirons au sort, Puvioux & moi, le même jour. J'amène le numéro 3. Il prend le numéro 7. Nous voilà soldats tous les deux. J'eus grandement peur un moment, je vous l'avoue. On disait à Mézières que Puvioux avait une tante riche et qu'elle allait le racheter. Puvioux ne partant pas, Puvioux épousait Marguerite, — et moi, sûr de partir, car j'étais pauvre, j'entendais déjà comme les violons de la noce qui me déchiraient les oreilles & le cœur.
Il faut que vous sachiez que Marguerite Ser-
van n'a pas sa pareille. Si je la perdais à présent que je l'ai attendue sept ans, sur l'honneur, je crois que je me brûlerais la cervelle!
Heureusement Pierre Puvioux ne se racheta pas. Sa tante était morte laissant des dettes, la brave femme! Il n'avait pas un sou, pas plus que moi! Nous étions forcés de prendre le fusil et nous attendions, d'un moment à l'autre, notre feuille de route. Un soir, le père Servan nous prit sous le bras l'un & l'autre, et nous mena dans un cabaret, et voilà ce qu'il nous dit, tout en vidant une bouteille de vin de la Moselle :
— Mes enfants, vous êtes de bons & braves Ardennais, égaux en mérite & que j'aime de tout mon cœur. L'un de vous deux sera mon gendre, c'est convenu. Pour cela, Marguerite attendra sept ans. Elle n'a de préférence ni pour toi Puvioux, ni pour toi Chevaucheux, mais elle vous aime l'un & l'autre et rendra heureux celui que le sort aura choisi. Voici donc quelle est la condition pour épouser ma fille : Vous partez le même jour; il est probable que vous reviendrez de même. Ecoutez. Celui qui le premier sera revenu taper dans la main du père Servan et lui dire : ce Holà! me voici, mon temps est avalé, •*> celui-là, je vous le jure foi de Dieu, sera le mari de Marguerite.
J'étais étonné. Je croyais avoir mal entendu.
LA DERNIÈRE ÉTAPE l5
Je regardais Pierre Puvioux qui me regardait aussi, et, quoique nous fussions bien affligés, nous avions certainement envie de rire.
Mais le père Servan ne plaisantait pas. Il avait trouvé cette façon de se sortir d'affaire et il y tenait. Que voulez-vous? J'étendis la main, je jurai de n'agir ni par ruse ni par violence et de laisser Pierre Puvioux épouser Marguerite s'il revenait à Mézières avant moi. Lui, se leva & jura de même. Et voilà que nous nous tendîmes la main, pendant que le père Servan disait :
— Maintenant, le reste vous regarde. Il s'agit de n'attraper aucune balle kabyle & de revenir sain & sauf.
Il remplit encore nos verres & nous bûmes la rasade d'adieu.
Avant de partir, je voulus revoir Marguerite. Comme j'arrivais sous ses fenêtres — c'était à la brune, — je vis dans l'ombre quelqu'un qui venait du même côté. Je m'arrêtai net. C'était Pierre Puvioux. Il parut contrarié de me trouver là. Je n'étais pas enchanté de l'y rencontrer. Nous demeurâmes un moment comme deux niais regardant le bout de nos souliers. Puis, ma foi, un mouvement de courage. Je dis à Puvioux :
— Entrons ensemble, veux-tu?
— Entrons.
l6 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
Nous finies nos adieux à Marguerite. Elle nous écoutait sans rien dire, mais il y avait des larmes aux bout de ses cils blonds. Tout à coup, Pierre, qui parlait, s'arrêta & se prit à sangloter et moi de même, et nous voilà tous trois, car Marguerite se mit de la partie, pleurant sans rien dire & nous serrant les mains.
Quand la diligence qui nous emportait de Mézières commença à crier sur le pavé, le lendemain, j'eus envie de me jeter du haut de l'impériale où j'étais & de me faire écraser sous les roues. D'autant qu'il y avait à côté de moi un Lorrain qui chantait d'une voix triste une chanson de son pays et que je me disais : C'est fini, mon pauvre Jean, tu ne la reverras plus!
Eh bien! voyez. Le temps passe. Voilà les sept ans finis et qui sait? peut-être que je ne vais pas seulement la revoir, mais l'épouser.
Il y a vraiment des hasards dans la vie, continua Jean Chevaucheux. Partant le même jour, à la même heure, nous fûmes mis, Pierre Puvioux & moi, dans le même régiment. D'abord, cela me contraria. J'aurais bien voulu le savoir loin. Je ne pouvais pas l'aimer beaucoup, vous
concevez. Mais je réfléchis à ceci que, Puvioux ne me quittant pas, je pourrais du moins parler d'elle. Ça me consola. — Eh bien! je me dis, en voilà pour sept ans. Après tout, on n'en meurt pas!
Au régiment, je me liai tout à fait avec Pierre Puvioux. Un bon garçon, de l'or en barre. Camarades de chambrée, nous causions bien souvent du pays, du père Servan, de Marguerite, manière de tuer le temps, vous savez.
Nous écrivions souvent à Mézières, mais chacun de nous confiait à l'autre ce qu'il disait dans ses lettres. C'était une lutte, soit, mais elle devait être loyale. Quand Marguerite répondait ou le père Servan, la réponse était pour nous deux. On nous souhaitait également bonne chance, on nous donnait une égale dose d'espoir. Aussi, ma foi, que voulez-vous? nous espérions.
Mais voilà qu'un jour mon colonel s'avise de me nommer caporal. Je fus ennuyé & fier tout à la fois. Concevez donc, je n'étais plus l'égal de Pierre Puvioux. Ces galons-là me donnaient le droit de lui commander, et, aux yeux de nos Ardennais delà-bas, c'était un fier avantage. Je ne suis pas méchant, et la preuve, c'est que je ne tirai aucune gloire de ce grade; au contraire, j'étais mal à mon aise. Je n'osais plus causer avec Puvioux. Mes galons me gênaient. Aussi je rérîé-
l8 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
chis qu'il y avait plus d'un moyen pour s'en débarrasser. Je manquai à ma consigne. On m'enleva mon grade... Mais, voyez la maie chance, ce fut pour le donner à Puvioux. C'était à se manger les poings. Seulement Puvioux voulut tâter du dévouement; il ne fit ni une ni deux, et au bout de la semaine il donna sa démission. Il n'y eut pas de danger, dès lors, qu'on nous proposât de changer quelque chose à notre tunique. Nous étions condamnés à demeurer simples soldats.
— Tant mieux 1 disait Puvioux.
Et moi je disais :
— Quelle chance !
Les sept ans finis, — je ne veux pas vous conter mon histoire jour par jour, — notre feuille de route signée, paraphée, bien en règle, voilà que je dis à Puvioux :
— Eh bien! il faut nous mettre en route?
— Oui, répondit-il, on nous attend.
— Tu sais, dis-je encore, que la partie ne sera définitivement gagnée que lorsque tous deux nous serons arrivés à Mézières, et que le perdant aura déclaré que la lutte a été loyale.
— Tope ! fit Puvioux.
Nous nous embrassâmes, et un matin — l'autre jour, — de bons souliers aux pieds, un bâ-. ton à la main, nous voilà partis pour Mézières.
— Vous ai-je dit que uous tenions garnison à Angers?
— Comment! vous ^cnez d'Angers? interrompit soudain ma mère en joignant ses mains avec une profonde stupéfaction.
— En droite ligne, répondit Jean Chevaucheux, et je vous garantis qu'il y a du chemin ! Oui, ma foi, depuis que j'ai traversé les ardoisières , il me semble que j'ai fait le tour du monde. Une fois partis, nous cheminons de compagnie, ne disant trop rien, songeant beaucoup, marchant davantage. Il faisait terriblement chaud, une poussière effroyable, un temps lourd. A moitié d'une de nos étapes, je me jetai sur le bord de la route, ne pouvant marcher, les jambes raides, écrasé de fatigue.
— Tu restes là? me dit Puvioux.
— Je reste.
— Adieu! dit-il, en continuant sa route.
— Au revoir !
Je le regardai s'éloigner, le pas ferme, comme s'il se tût mis en marche seulement alors. Quand je le vis tourner la route qui faisait un coude, une fois seul, comme abandonné, j'eus vraiment un grand désespoir, une souffrance. Je fis un effort. Je me relevai, je me remis à marcher. Cette petite halte m'avait fait du bien. Je me sentais dispos. Je marchai, marchai, marchai et
tant et si bien, que je rattrapai Puvioux et que je le dépassai.
Le soir aussi, j'avais une grande avance, mais je n'en pouvais plus. J'entrai dans une auberge, je me couchai pour dormir un peu. Ah! bien, oui, un peu! Je dormis toute la nuit. Le matin, je me réveille, je vois le jour bien levé, je suis furieux, j'appelle.
— N'avcz-vous pas vu passer un soldat, marchant à pied?
— Un soldat, si, monsieur le militaire, cette nuit bien tard. Il a demandé un verre d'eau.
Ah! comme à mon tour j'étais dépassé! Je partis en hâte. A trois heures de l'après-midi, je n'avais pas rejoint Puvioux. A six heures, pas davantage. Je me reposai, le soir, en mangeant. Le repos pris, vite en route ! Cette fois Puvioux n'avait plus sur moi beaucoup d'avance. Je marchai une partie de" la nuit, mais les forces de l'homme ont des bornes. Encore une fois je m'arrêtai. Je frappe chez un aubergiste, on m'ouvre. Puvioux était là , dans un fauteuil, pâle comme un mort. Il eut un mouvement de dépit en m'apercevant , c'était naturel. Nous nous parlâmes peu. D'ailleurs que dure? Puis nous étions si fatigués ! C'était à qui se lèverait le premier, le lendemain, — et ce fut moi.
Ce lendemain-là, c'était ce matin. Depuis ce
matin, je marche, me reposant de temps à autre, mais bien peu. Songez que nous approchons! C'est décisif. Rethel est la dernière étape d'Angers à Mézièrcs. Je connais ma carte de France, à présent! La dernière étape! Mon Dieu, si j'arrivais trop tard!...
— Et Pierre Puvioux, demanda mon père, vous a-t-il rattrapé?
— Non, fit Chevaucheux. Je tiens la corde! Si je pouvais partir à présent, je serais sauvé !
— Partir? dans cet état! Impossible!
- — Je le sens bien... Des pieds gonflés, déchirés... Et pourvu que demain...
— Demain, vous serez reposé. Vous pourrez marcher!
— Croyez-vous? dit le soldat avec un regard ardent comme un éclair.
— Je vous le promets.
— Ah! tenez, dit Jean, vous êtes un brave homme !
— Parbleu I fit mon père.
Il conseilla ensuite au soldat de se coucher. L'autre ne demandait pas mieux. Le lit était prêt. Chevaucheux nous serra la main à tous et monta dans sa chambre. Il était dix heures.
— A cinq heures, je vous éveille! dit mon père.
Il n'était pas encore jour, le lendemain, que
mon père, levé déjà, regardait par la fenêtre le temps qu'il faisait. Comme il était là, interrogeant le ciel, il entendit des pas pesants au-dessous de lui, sur la route — et, dans cette ombre indécise qui précède le jour, il aperçut, marchant péniblement, un soldat qui allait vers Mézières.
— Déjà levé? dit mon père.
Le soldat s'arrêta.
— Eh bien, continua mon père, vous partez? Le soldat levait la tête, regardait, tâchait de
deviner qui lui parlait.
— Vous êtes bien Jean Chevaucheux? demanda mon père.
— Non, dit le soldat, je suis Pierre Puvioux! Et, comme si ce nom de Chevaucheux lui eût
été un coup d'éperon, il se reprit à marcher plus rapidement et s'enfonça dans les ténèbres où se perdait la route. Mon père ne le voyait plus qu'il entendait encore le bruit de ses souliers frappant la terre du chemin, du côté de Mézières.
— Holà ! se dit mon père, le Chevaucheux n'a qu'à se hâter s'il veut dépasser ce gaillard-là!
Et il alla droit à la chambre où dormait Jean. Le soldat était déjà levé. Il regardait ses pieds à la lueur d'une chandelle.
— Victoire ! dit-il en apercevant mon père.
Je suis frais & dispos et je ne souffre plus. En route !
— Et vite! répliqua mon père. Puvioux vient de traverser Réthel.
— Pierre Puvioux?
— Je viens de lui parler. Il a passé sous nos fenêtres, et il va, il va comme un perdu.
— Ah ! mon Dieu ! fit Chevaucheux comme terrassé.
Il répéta encore une fois : Ah! mon Dieu! Puis il boucla son sac, le jeta sur son épaule et s'écria : — Tenez, au lieu de me décourager, cà me donne du cœur au ventre ce que vous me dites-là! Partons!
— Partons ! dit mon père.
Dans la salle du bas, ma mère, déjà levée, elle aussi, remplissait de provisions un bissac qu'elle voulait donner à Chevaucheux. Mais il refusa. Il n'avait pas faim. Il se laissa pourtant remplir une gourde d'eau-de-vie; il chaussa une paire de souliers que mon père prenait pour les jours de longue marche, et plus confiant que jamais, il partit, bénissant ma mère, s'appuyant, pour faire le premier pas, sur le bras de mon père.
Le jour venait. Mon père -fit, comme on dit, avec Chevaucheux, un bout de route. Le soldat marchait droit, malgré ses pieds qui devaient le
24 HISTOIRES COUSUES DE FIL BLAÏs'C
foire horriblement souffrir. Il parlait peu & songeait. Depuis une demi-heure ils allaient ainsi :
— Allons! dit mon père, il n'est pas d'amis qui ne se quittent. Bonne chance, et Dieu vous aide!
— Monsieur Decary, dit alors Jean Chevaucheux, voulez-vous me permettre de vous embrasser?
Et les voila dans les bras l'un de l'autre. Chevaucheux pleurait, et les yeux de mon père n'étaient pas bien affermis.
Ce fut mon père qui se dégagea : — Bah? dit-il, nous perdons notre temps... En route, en route !
Alors, il quitta Jean Ôievaucheux, qui se remit à marcher...
Trois ou quatre ans après, de Chevaucheux nous n'avions pas encore de nouvelles. Nous parlions souvent de cette soirée où le soldat était entré, saignant, brisé, dans la maison de mon père. Qu'était-il devenu ? Comment avait fini ce roman d'amour si singulièrement commencé ?
Mon père, un jour, dut aller à Mézières pour affaires. Il m'emmena. A Mézières, chez le premier perruquier qu'il rencontra, il voulut entrer pour se faire raser. Sur le pas de la porte du coiffeur un petit enfant assis les jambes écartées, souriait au soleil qui dorait sa chair rose& pailletait d'étincelles l'habit de son Polichinelle.
— Veux-tu me laisser passer? lui dit mon père en souriant.
Et l'enfant répondit avec un petit bégaiement :
— Non ! je veux pas !
En ce moment, la porte s'ouvrit, un homme
en manches de chemise parut, — le père, — qui prit le baby dans ses bras et l'enleva lui disant :
— Pierre, Pierre, tu veux donc chasser les pratiques, malheureux?
J'avais reconnu cette voix, mon père aussi.
Nous regardâmes le perruquier. Il nous regarda aussi et voilà que lui, moi, mon père, nous poussâmes un même cri.
C'était JeanChevaucheux, ce perruquier.
Il posa vite l'enfant à terre, il nous tendit la main. Il était rouge & tout son visage rayonnait.
— Comment, c'est vous?... Ah! quand je pense que je ne vous ai pas écrit!... Imbécile, va !... C'est que vous ne savez pas?... C'est moi qui ai épousé, je suis arrivé le premier, le premier, entendez-vous!
Et, se précipitant vers l' arrière-boutique :
— Marguerite! Marguerite ! cria -t— il.... viens...
viens donc !
Il avait l'air fou de joie.
Une jeune femme parut, jolie, blonde, les yeux bleus, l'air pensif & doux, un peu triste.
— Tu ne sais pas? lui dit Chevaucheux... Tu vois bien monsieur?... c'est monsieur qui m'a pansé, soigné, sauvé à Réthel, la veille du jour où je suis arrivé chez ton père... Je t'en ai tant parlé... c'est monsieur!
— Ah! dit Marguerite avec un beau sourire. Elle leva sur nous ses grands yeux calmes,
nous salua, nous remercia doucement; puis, comme son mari continuait à évoquer le passé, elle le regarda d'un œil attendri qui suppliait et qui n'était pas sans reproche.
Mais Jean ne voyait rien :
— Ah ! disait-il, c'est à vous que je dois tout mon bonheur, monsieur!... mon petit enfant, mon petit garçon, regardez-moi ça! mon petit Pierre ! c'est ma femme qui a voulu l'appeler comme ça, vous savez! Est-il bâti! beau comme un Jésus! Ma boutique qui va on ne peut mieux ! hein? Ma femme que j'adore, je vous dois tout!...
— Et,demandai-je imprudemment... l'autre?
— L'autre? fit Chevaucheux.
Il fronça la lèvre inférieure, ne vit pas que Marguerite détournait doucement la tête, et répondit :
— Pierre Puvioux?..,. Le pauvre garçon! Il est arrivé second..., et, ma foi, le soir même, — j'ai pleuré, voyez-vous — le soir... il s'est jeté dans la rivière !
SERGE SOMÉNOF
L'homme qui a dit un jour : a Le véritable esprit français ne se retrouve plus qu'à Saint-Pétersbourg y> avait évidemment connu Serge Pétrovitch Soménof. Jamais officier russe n'illustra plus élégamment l'épaulette, et gentilhomme ne soutint plus vaillamment son titre de comte. Il avait pris d'ailleurs l'habitude de la gaieté & de la répartie à l'École des Mines de Paris, où il avait passé quelques années avant de trouver rang dans l'armée de son pays. Quand on a respiré l'air & parlé quelque temps le langage de Paris, il en reste toujours un atome dans le poumon et un dernier écho sur les lèvres. Jeune, élégant, riche, l'esprit alerte, la parole vive & la voix vibrante, Serge était donc le causeur le
3o HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
plus étincelant du monde; sa gaieté parfaitement naturelle avait toujours je ne sais quoi d'original, de mordant & d'imprévu qui la rendait charmante. Joli garçon, il portait l'uniforme de capitaine comme il eût pjrté le frac noir; ses mains, toujours gantées de frais, maniaient irréprochablement l'épée et le mâle froncement de ses sourcils corrigeait ce que le sourire de sa bouche petite & légèrement ombragée d'une moustache blonde, avait d un peu doux & de féminin. Haut de taille, mince, élancé, sa poitrine était pourtant robuste, son corps singulièrement nerveux. Serge avait un jour gravi le Mont-Blanc, au mois d'octobre, en compagnie de deux Anglais dont l'un était redescendu à demi-mort, l'autre avec les orteils gelés. Nul gambusino mexicain n'eût dompté comme lui un cheval sauvage, et, pendant un voyage en Grèce, il avait parié traverser deux fois l'Hellespont, comme Léandre et comme lord Byron. Bref, c'était un original, mais, à tout prendre, sa principale originalité était la grandeur d'âme. Il avait sauvé, en pleine débâcle, alors que les glaçons de la Newa criaient & se fondaient sous ses pas, un pauvre vieux qui se noyait. Pendant huit jours, Serge ne se montra pas au spectacle.
— Le dévouement est si parfaitement ridicule, disait-il, qu'on me raillerait davantage d'avoir
SERGE SOMÉNOF 3l
rendu la vie à ce moujick. que d'avoir dit ou fait une sottise.
Serge se moquait pourtant des propos du monde. C'était surtout un esprit indépendant, ouvert à toutes les idées généreuses, un de ces esprits que ' l'empereur Nicolas appelait des brouillons, à peu près comme Napoléon les nommait des idéologues. Il vivait un peu retiré, lisant beaucoup, ce écrivant un peu, » disait la médisance. Le fait est qu'il avait jeté, çà et là, plus d'un sonnet sur les albums. Mais qui n'a pas fait son sonnet aujourd'hui ? Serge avait plus de rivaux que d'années. L'excentricité qu'on pardonne le moins est celle de la perfection, et, à peu de chose près, Serge Soménof était parfait. Ce héros du roman ne cherchait ni les aventures ni les coups d'épée. De duels, point, et comme il n'affichait pas ses maîtresses , on pouvait croire qu'il cherchait ses bonnes fortunes parmi les grisettes de la Perspective. Ses chefs l'estimaient, ils ne l'aimaient guères. Le comte Plateh écrivait un jour à la suite de je ne sais quelle action d'éclat de Serge, que cet officier <c serait a le meilleur du régiment s'il n'avait conservé «. si bien, au fond du cœur, le culte des idées
« françaises. »
On n'avait pas oublié la conduite de Serge lors d'un soulèvement partiel de la Pologne.
Un beau matin, le gouverneur général de Varsovie apprend qu'une compagnie du régiment de Serge, qui occupait un petit village à quelques lieues de là, a été massacrée. Grande colère, ordre de se mettre en marche & de brûler le village jusqu'à sa dernière maison. Au moment où l'on approchait des rebelles, les Russes voient venir à eux une députation des plus vieux habitants, des femmes & des enfants. Un des vieillards prend la parole, raconte que l'avant- veille les soldats russes , enivrés de kwass, ont pillé des cabarets, éventré des femmes et mis au feu les pieds des vieillards ; que le village ne s'est point révolté, mais qu'il s'est défendu ; que les hommes d'ailleurs, comprenant toute la portée de leurs actes, sont prêts à subir le sort que l'on voudra, mais que s'ils doiven mourir, ils demandent du moins grâce pour leurs enfants. Le colonel commença d'abord par faire saisir l'orateur. On attacha le pauvre vieux à un arbre et les soldats le fouettèrent jusqu'au sang, jusqu'à la mort. Puis ce fut le tour des femmes ; point de pitié, même pour les enfants. On s'était emparé déjà des hommes valides ; on les avait forcés à regarder le massacre des leurs. Quand il fallut les punir à leur tour, on les mit en bloc au milieu d'un bataillon de soldats, puis le chef ordonna le feu. Le cercle se resserra. Une
SERGE SOMÉNOF 33
seconde détonation et le groupe des martyrs se trouva réduit à quelques hommes presque tous blessés, qu'on acheva à coups de baïonnettes. Serge avait assisté à tout cela, froid en apparence, mais les poings serrés, l'épée au fourreau et se mordant les lèvres. Comme tout semblait fini, un grand jeune homme à demi-nu, les vêtements en lambeaux, les cheveux épars, bondit au milieu des soldats jusqu'au cheval ducok nel et là, découvrant sa poitrine, l'œil étincelant, les lèvres blêmes : « Vous m'oubliez, bourreaux! J'étais bien loin, mais vos coups de feu s'entendent... Me voici. Il n'en restera plus un! — Lieutenant, dit aussitôt le colonel à Serge qui se trouvait à côté de lui, brûlez la cervelle à ce drôle, je vous prie. Serge ne fit pas un mouvement. — Feu donc ! dit le Polonais. — M'avez-vous entendu ? dit le colonel. Serge prit froidement son pistolet, s'avança sur le comte Platen et lui dit : — Je refuse d'obéir. Voici mon pistolet ; tuez-moi! Le colonel pâlit de colère, saisit brutalement le pistolet, regarda Serge qui se tenait immobile levant sur lui ses yeux bleus, puis après un moment de terrible silence : — Vous êtes bien sensible, lieutenant! Il ajusta le Polonais au front & l'étendit raide. — Voici votre pistolet, monsieur! » Serge prit & jeta au loin l'arme fumante. Le colonel eut l'air
de ne point s'apercevoir de ce mouvement, mais huit jours après, Serge était envoyé je ne sais où, près de Tobolsk, en pleine Sibérie, dans un avant-poste sauvage, une façon d'exil où il expia pendant plus d'un an son mouvement d'honnêteté. Et Serge ne s'en montra ni plus fier ni plus triste. On lui demandait à son re tour à Pétersbourg ce qu'il avait fait là-bas. — «■ J'ai lu de Musset et j'ai tué des ours. »
Il était à peine rentré dans les salons qu'on se racontait déjà une nouvelle « excentricité » de son humeur. Serge, à son retour, était allé visiter ses terres. Ses esclaves l'attendaient. A la porte d'une cabane, un vieillard et sa femme demeuraient seuls, muets & silencieux. Il s'avança. Ces pauvres gens se précipitèrent à ses pieds. Ils pleuraient.
Qu'as-tu, Péter Apostol? dit Serge.
— Notre fille est mourante, dit le père.
Le comte entra. Il vit la fille d' Apostol qui le saluait d'un pâle sourire, étendue dans son lit. Serge s'approcha de l'enfant, la consola, lui demanda ce qu'elle voulait.
— Des fraises, dit l'enfant avec ce regard ardent des malades, des fraises & je serai guérie.
— Tais-toi, Pétrovna, dit la mère. Notre maître n'est pas fait pour entendre les plaintes folles des malades.
SERGE SOMÉN'OF 35
Mais Serge se tourna vers elle :
— Laissez-la parler, mère, au contraire, ditil. Et toi, Pétrovna, tu seras guérie, mon enfant. Tu auras les fraises que tu demandes.
Le soir même, Serge ordonna à son secrétaire d'écrire à Paris. Le secrétaire lit observer que l'on était alors au mois de janvier, et que le panier de fraises coûtait 125 roubles (5oo francs).
— Vous êtes un sot ! répondit Serge. Faites ce que je vous ai dit.
Quand arriva le petit panier de fraises, Serge voulut l'apporter lui-même à Pétrovna, mais la pauvre enfant était morte.
Serge Soménof parlait souvent de Paris. La meilleure partie de ses affections était demeurée là-bas. Il évoquait bien souvent, dans ces heures de songeries que nous avons tous, le souvenir de .tant de journées passées au coin du feu, dans la chambre du marquis Hubert de Navailles, ou les parties de chasses en Berri, sur les terres du marquis, ou les longues causeries avec madame la marquise de Navailles, qui disait si fréquemment à Serge :
— Vous êtes le plus raisonnable des deux, M. le comte. C'est à vous que je confie Hubert.
Hubert ! comme ce nom seul rejetait brusquement le comte Serge vers ce passé disparu, un passé qui datait de dix ans et qui semblait déjà
si lointain ! Serge se revoyait alors, le front penché sur ses livres, le compas à la main, étudiant, l'esprit courbé vers la recherche des hardis problèmes scientifiques, à côté de Hubert, consentant, lui aussi, à s'incliner devant ce préjugé démocratique qui demande, a un homme, non pas quel titre il porte, mais quels titres il a conquis. Que de douces & chères causeries! Comme les espérances mutuelles de ces jeunes hommes déployaient joyeusement leurs ailes ! Et la réalité ne devait-elle pas tenir tout ce que promettait l'espoir? Hubert était beau, riche & portait un des plus illustres noms de France. Serge allait entrer dans l'armée par la grande porte de la science & du mérite, lui qui pouvait conquérir son grade à la pointe de son titre. Qui eût pu dire tout ce que l'avenir leur réservait de bonheurs?
Leur amitié, née des rapports banals de la camaraderie, était devenue profonde, grâce à ces confidences intimes, à ces causeries sans réserve que la confiance fait naître. Ils devaient demeurer toujours unis, car ils ne s'étaient aimés qu'après s'être estimés. Hubert avait présenté Serge à la marquise de Navailles, et la marquise avait accueilli en ami cet ami de son fils. Serge qui, privé tout jeune de sa mère, n'avait connu de la famille que les
SERGE SOMÉNOF 3j
volontés & les exigences bizarres d'un père farouche, sentit épanouir à ce foyertoutce qu'il avait refoulé tristement de sentiments ardents, d'amitié sincère, de filial amour. Il aima madame de Navailles comme il eût aimé sa mère, et il en vint à donner dans son cœur à sa mère véritable les traits & le langage de cette mère d'adoption. Puis, un sentiment plus vif était né en lui ; Hubert avait une sœur, Serge l'avait aimée. Plus d'une fois, dans leurs projets sans obstacles, les deux amis avaient songé à s'appeler d'un nom nouveau, sinon plus doux.
— Vous serez mon frère, disait Hubert.
Et Serge pouvait croire que le bonheur était venu à lui, lorsque, dans une promenade à cheval, emportée brusquement par sa monture, mademoiselle de Navailles se brisa le crâne sans que Serge, qui avait tout vu et qui éperonnait son cheval vers elle, pût arriver à temps p:ur la sauver. Ce malheur affreux sembla frapper à mort la mère de Hubert. Il fallut les baisers & les soins incessants de son fils pour rappeler sur la terre cette pauvre âme ; il fallut aussi peut-être les graves et mâles consolations de Serge, qui ramenait le regard levé vers le ciel de cette mère sur la terre où restait encore pour elle un enfant.
Ce fut quelque temps après que Serge Somé-
nof quitta la France. Il y avait laissé la moitié de son cœur. Le souvenir de cette mort venait parfois traverser sa gaieté, et quand il songeait à Hubert, on ne le voyait plus sourire. Il parlait bien souvent d'un frère qu'il avait à Paris, et il en parlait avec tant de chaleur d'âme que ses amis de Pétersbourg eussent pu à bon droit en être jaloux. Elle était enviable, l'amitié de Serge, et il ne la prodiguait pas.
Serge était encore à Saint-Pétersbourg, lorsque le marquis Hubert de Navailles lui adressa une' lettre pressante, le suppliant de faire l'impossible pour venir sur-le-champ à Paris.
« — Je me marie, moncher Serge, disait M . de Navailles, et je veux que vous portiez ici un toast à mon bonheur. Tenez, vous savez combien je suis superstitieux? Eh bien, je suis persuadé que mon mariage serait malheureux si je ne vous embrassais pas la veille. »
Et au bas de la lettre, madame de Navailles avait ajouté une ligne que Serge lut avec émotion :
« — Venez, mon enfant, disait-elle. Vous savez qu'une mère a le droit d'ordonner, et que je puis vous appeler mon fils ! »
On eût bien ri en voyant le comte Serge em brasser longuement cette lettre et la relire, et puis essuyer ses yeux en la relisant. Il courut
SERGE SOMÉNOF 3q
emander un congé. On le reçut assez mal. Il jrivit à l'empereur. On parlait beaucoup alors 'une guerre prochaine au Caucase, et le czar ;ul pouvait accorder ce congé sur-le-champ, erge fut appelé au palais du gouvernement mitaire. Le gouverneur lui tendit le congé assez rusquement.
-Singulier moment, M. le comte, dit- il, pour lier en France.
- Pour quelques jours de perdus, répondit >erge froidement, les occasions de servir Sa Maesté et de défendre mon pays ne me manque- -ont pas.
Il partit pour Paris le soir même.
Hubert l'attendait. Il entraîna Serge au Café inglais où il avait convié quelques amis pour le ouper des funérailles d'une vie de garçon qui l'avait été ni turbulente ni longue, et il pré- ;enta Serge à ses convives comme -il leur eût >résenté un frère. Les amis du marquis connaissaient de longue date, mais sur sa réputation seulement, le comte Serge Soménof. Hubert eur avait tant parlé de ce jeune homme ! L'un l'entre eux même, Léon de Rosny, voyageur ntrépide qui consacrait une fortune princière à les excursions à travers tous pays, avait rencontré Serge en Turquie ou sur les bords du Daîube. La gaieté de Serge, parfaitement commu-
nicative, lui conquit d'ailleurs bien vite ces quatre ou cinq jeunes gens, les seuls amis que M. de Navailles fréquentât volontiers et qui, riches et nobles comme lui, pas plus que lui ne se rangeaient dans le groupe bruyant des jeunes gens à la mode. Serge avait été fort étonné que son ami ne le reçût pas à l'hôtel de Navailles et le conduisît si rapidement dans une façon de cabaret. Mais Hubert s'en excusa bien vite.
— Nous vous attendions, mon cher Serge, dit-il, et ces messieurs avec autant d'impatience que moi. On n'a pas tous les jours l'occasion de se trouver en tête à tête avec un héros.
Un joli sourire souleva la blonde moustache | de Serge et découvrit ses dents blanches :
— Mon ami, dit-il, vous êtes toujours flatteur, Français que vous êtes !
— Navailles flatteur ! dit Léon de Rosny. Il est vrai comme la poésie, et je puis l'affirmer. Vous souvenez-vous de nos tziganes, M. le comte, et de la manière dont vous les avez mis en fuite ?
— C'est une histoire que vous voulez raconter, je parie, dit Serge.
— Parlez, parlez! dit-on à Léon de Rosny.
— Ma foi non , dit Rosny , vous ne me croiriez pas... M. le comte Soménof vous contera cette histoire mieux que moi!
SERGE SOMÉNOF 41
— Histoire banale, dit le comte. J'avais renontré M. de Rosny à Péra, nous avions causé ;t déjeuné ensemble. Une mission m'envoyait xplorer le Danube. Là, je rencontre de nouveau VI. de Rosny. M. de Rosny avait un album à a main ; que dessiniez- vous, M. de Rosny ? La :>lus pittoresque des masures. Nous voilà nous reconnaissant et causant sans façons de Paris, ie Pétersbourg & de vous, mon cher Hubert. Tout- à-coup la porte de la masure en question s'ouvre brusquement. Il en sort six ou sept mauvais drôles armés de fusils et Ton nous couche en joue tout simplement en nous demandant notre bourse. M. de Rosny avait bien choisi son croquis : « L'entrée de la grotte des quarante voleurs! » Le pis était que j'avais laissé mon cheval et mon planton à dix minutes de là, et que demander du secours était impossible. Je m'avançai tout naïvement vers celui qui me parut être le chef de la bande, ce Vous voulez notre bourse? Nous n'avons point d'argent. Monsieur est un touriste français, je suis un officier russe. Inutile d'insister. Mais si l'un de vous tient absolument à se faire casser la tête, il n'a qu'à risquer un pas en avant. » Et je menaçai le bandit d'un pistolet pendant que M. de Rosny me criait : — Vous m'empêchez de voir ce sacripant, M. le comte. Inclinez à gauche, je vous
prie, que j'achève cette face de bandit. Ils poil vaient facilement nouségorger Mais aucun d'eui n'avait envie d'avoir la cervelle brûlée. I groupe déguenillé fit un mouvement de recul — Ces messieurs se retirent? demandai je. — > Mauvaise prise, les soldats! fit laconiquement le chef. — Il était donc inutile de hous abordez avec un tel sans-gêne, répondis-je en les voyant s'éloigner. «Mais M. dé Rosnv était désespéré. a Comment! ils s'en vont!... ils s'éloignent, ils rentrent!... Et moi qui n'ai pas fini mon croquis? » Vous étiez tellement désespéré, M. le baron, que je ne pus m' empêcher de crier à notre bandit : « Seigneur, eh ! de grâce, un mol ment s'il vous plaît ! Nous n'en avons pas fini avec vous... Monsieur est non-seulement un touriste, mais un artiste. L'occasion se trouve de rencontrer un modèle superbe (c'est de vous qu'il s'agit), veuillez donc ne pas bouger avant que la séance soit finie. » Le brigand fit un geste de colère. — « Je vous en prie ! » ajoutai-je en lui montrant mon pistolet. Il s'arrêta net ; ses compagnons nous regardaient d'un air stupéfait et M. de Rosny continuait son dessin gravement Tout-à-coup, la petite troupe de nos bandits se dissipa comme une volée de perdreaux!... Ces braves gens avaient aperçu, derrière nous, mon planton Sopoff qui me ramenait mes chevaux.
SERGE SOMÉNOF ^.3
— En vérité, dis-je à M. de Rosny, ce sont là des brigands d'opéra-comique. — Mais leur mise est assez farouche pour inspirer Salvator Rosa, répondit-il en me montrant son croquis, un chef-d'œuvre. Et voilà que vous m'appelez un héros, mon cher Hubert? vous êtes méchant!
— Le héros, ce jour-là, ce n'était pas moi, c'était M. de Rosny.
Serge avait parlé avec ce continuel sourire qui allait si bien à sa physionomie, le geste rare, mais d'une élégance parfaite ; point d'affectation ni de forfanterie, le sans-façon le plus noble et le plus charmant. Il parlait de lui comme s'il se fût agi d'un autre, et, dès qu'il eut fini, changeant brusquement le sujet de là conversation, il demanda à Hubert des nouvelles de la marquise de Navailles et le pressa de questions sur son mariage. — Au lieu de m'interroger sur tout ceci, faisait-il avec un empressement amical, que ne me dites- vous ce qui seul m'intéresse et ne me parlez-vous de ma famille parisienne!
Hubert, à son tour, raconta comment, à 25 ans, il se mariait, comprenant déjà le sens & la nécessité de la vie et plaçant son idéal dans la famille qui contient toutes les affections. Non pas qu'il eût eu le premier l'idée de ce mariage. Il n'y songeait guère & vivait heureux à côté de sa mère, parmi ses 'livres aimés, de la vérita-
ble vie intellectuelle de Paris, saluant le premier l'œuvre nouvelle, livre, drame ou tableau, simple spectateur du tournoi de l'art, mais plein des fièvres cv des joies des combattants. Hubert n'avait jamais songé à gaspiller sottement sa vie, sa fortune & son nom ; il voulait, au contraire se faire pardonner par sa science sa richesse, & sa noblesse par son amour du beau & du bien. Ce fut madame de Navailles qui lui parla tout d'abord de mariage. Les mères ne sont heureuses quelorsqueleurs enfants ne sont pas des hommes, et pourles grands-mamans, qu'est-ce que les enfants de leurs enfants, sinon leurs fils redevenus petits ? Madame de Navailles avait la nostalgie des tètes blondes. Puis elle voulait voir son Hubert tout à fait heureux. Elle avait découvert, au fond du Berri, une ravissante jeune fille qui ne connaissait du monde que le château paternel, et de Paris que ce que ses amies du couvent lui en avaient dit, et bien vite la marquise avait deviné que c'était l'épouse qu'il fallait à son fils. Hubert vit mademoiselle de Flévieux et bientôt la trouva charmante ; il lui parla et la trouva spirituelle ; il la devina toute dévouement & toute sincérité ; et madame de Navailles demanda la main de mademoiselle de Flévieux quand Hubert arrivait déjà à l'amour par l'estime & la sympathie
SERGE SOMÉNOF 45
— Et voilà mon histoire, dit Hubert. Elle est bien simple, mon cher Serge. Je me marie dans huit jours, je réunis aujourd'hui les amis vraiment chers à mon cœur, je puis vous serrer la main & vous embrasser. Je suis heureux, bien heureux!... Il ne manque qu'un seul front à mes baisers, un seul cœur à mon amour!
Le front de Serge parut s'assombrir ; il tendit la main à Hubert, et, pendant quelques minutes, il se fit unsilence attristé. Puis M. de Rosny le rompit brusquement en demandant à Serge des nouvelles de la Russie. C'était amener un autre nuage au front du comte. — Il va, dit Serge, une lettre de Nicolas Gogol à un de ses amis qui vous répondrait mieux que moi. Gogol lisait un jour à Pouchkine les premiers chapitres de ses Ames mortes, une satire sanglante & vraie... Et Pouchkine riait, Pouchkine, un de ces rieurs qui savent pleurer. Peu à peu cependont, à mesure que la lecture de Gogol avançait, Pouchkine ne riait plus. Il rêvait... Puis il devint sombre, puis son front se rida, puis ses yeux s'emplirent de larmes, et se tournant enfin vers son ami : «. Bon Dieu ! dit-il avec une voix étranglée par les sanglots, le triste pays que notre Russie! » Triste pays, en effet, quand on songe que de ces deux hommes, la gloire de notre patrie, l'un devait mourir tué en duel, l'au-
tre expirer misérablement dans un coin de la Sibérie! Nos maux sont grands, nos souffrances terribles. Avez-vous jamais remarqué le rictus contraint des Russes qui traversent si joyeusement votre Paris? Il y a de la fièvre dans leur gaieté, leur mot d'ordre incessant est : Hâtonsnous! Il savourent fébrilement cette existence libre, comme des gens qui savent bien qu'un mot de la volonté souveraine qui est là-bas peut les arracher à cette liberté & courber leurs têtes devant elle jusqu'à les faire tomber. Vos écrivains nous reprochent de tout supporter. Savent-ils que tout est farouche dans ce misérable pays, que la haine est partout, chez le czar contre les grands, chez les grands contre le czar, chez les nobles & chez les bourgeois, et que les paysans ont depuis quelque temps un sinistre mot d'or- -dre : « Arborons le coq rouge! » Or, le coq rouge, c'est l'incendie. Aussi bien, les plus libres esprits tremblent de déchaîner toute ces colères et gémissent de supporter toutes ces tyrannies. Et ma foi, si l'on ne prenait pas la vie en riant, on se brûlerait la cervelle où l'on se ferait pendre comme un vilain en proclamant la République !
— Bon Dieu ! dit M. de Moirmont, — un des convives, — qui eût dit à mon grand père que son petit-lils entendrait ce mot-là sans bondir !
SERGE SOMÉNOF 47
— Mon cher Serge, dit Hubert, permettezmoi de boire à la régénération de la Russie !
— Nous lui souhaitons pour sa gloire beaucoup d'hommes comme vous, ajouta M. de Rosny.
Maison n'avait point porté ce toast que M. de Navailles réclamait le silence de ses amis. Il venait d'entendre, au dehors, une voix connue q.u'il désirait mieux distinguer. Une voix de femme, rieuse, métallique, vibrante.
Hubert devint pâle et instinctivement il regarda le comte Soménof.
— En vérité, dit M. de Moirmont, vous ne songez plus à cette femme, Hubert?
— Vous l'avez donc reconnue aussi? dit le marquis.
— Souvenirs et Regrets, fit Léon de Rosny.
— Allons donc ! reprit Hubert, je n'y songe guère. La vérité est que je la croyais à Londres, à Vienne, je ne sais où.
— Parbleu! dit M. de Rosny, elle y est assurément. Ces créatures-là ont le don d'ubiquité. Je me souviens avoir rencontré à Madras une charmante femme bien connue à Paris. . . Quelle idée de s'exiler à Madras !... Eh bien! je suis parfaitement sûr qu'elle n'avait jamais quitté la Chaussée-d'Antin, et que tandis que je l'admirais là-bas, on la lorgnait ici, à la première représentation de l'opéra nouveau.
Hubert s'était levé, et l'oreille collée contre la porte, il écoutait.
— C'est bien elle, décidément, mais je voudrais savoir le nom de son cavalier !
— Et que vous importe? fit Serge.
— Assurément, répondit Hubert, je connais aussi cette autre voix !
Il avait déjà mis la main sur le bouton de la porte ; d'un mouvement brusque, il l'ouvrit et se trouva en face d'un grand et gros homme à longs favoris, qui causait avec une jeune femme de tournure élégante. L'homme promena un regard terne sur Hubert, la femme se retourna, et, apercevant le marquis, elle laissa échapper un petit cri qu'elle étouffa rapidement. Hubert était pâle, un peu troublé, et se tenait immobile, en homme qui ne veut certes pas avancer, mais que retient à sa place un sentiment de curiosité. Le gros homme offrit rapidement son bras à la jeune femme et l'introduisit dans un cabinet voisin en jetant à M. de Navailles un regard de haut en bas qui irrita quelque peu le marquis. Il allait peut-être faire un rjs, lorsque la voix de Serge le rappela à lui.
— Eh bien, mon cher Hubert, êtes-vous satisfait, dit le comte, et savez-vous à qui vous avez affaire ?
SERGE SOMENOF 49
— N'est-ce pas le baron Verrier qui était là? demanda M. de Moirmont.
— C'était lui, répondit Hubert, qui s'était assis & demeurait un peu pâle, songeant au regard que cet homme lui avait jeté.
— Qu'est-ce que le baron Verrier? demanda Serge froidement.
— Ma foi, dit M. de Moirmont, je n'en sais rien. Paris a de ces types très-répandus que tout le monde connaît & que personne ne pourrait expliquer ; de noblesse douteuse, dépensant en prodigues une fortune ramassée je ne sais où, toujours au courant des modes nouvelles et du scandale à l'ordre du jour. Vous en connaissez mille de cette espèce. Le baron Verrier me paraît un échantillon complet de la race. Il est célèbre par ses aventures & ses duels. C'est lui qui s'est battu avec M. de Parthes au pistolet, sur un billard. Les adversaires étaient face à face, le pistolet sur la poitrine et un seul des pistolets chargé. Singulier jeu sur ce nouveau tapis vert! M. Verrier devait tirer le premier : il était l'insulté. Il fait feu. M. de Parthes le regarde en souriant. C'était M. de Parthes qui avait le pistolet contenant la balle. Le baron se contenta de dire : « Tiens ! C'est moi le gibier ! » Et regardant M. de Parthes dans les yeux : « J'es père bien que vous n'allez pas tirer en l'air, au
5û HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
moins! » M. de Parthcs levait déjà le pistolet vers le plafond ; Verrier l'arrêta par un soufflet : a. Vous me tuerez maintenant!... — Croyezvous ? dit M. de Parthes. » Il prit le pistolet & tira en l'air.
— M. de Parthes fut généreux, dit Hubert, qui avait écouté avec une certaine anxiété ; à sa place, j'eusse visé au cœur.
— A quoi bon ? dit Serge.
. Et voilà que, grâce à l'incident, la conversation roula sur les duels. En pareille matière, chacun a ses opinions & ses histoires. On causait devant Serge silencieux qui regardait le visage, devenu pâle, de Hubert.
Hubert était un grand jeune homme au front pur, les cheveux longs & noirs, les yeux doux, la bouche fine, un charme presque féminin répandu sur toute sa personne. Sa main était une main de femme ; il y avait dans cette physionomie ]e ne sais quoi de nerveux & de timide allié à une fougue irrésistible & entraînante. Le visage mobile du marquis reflétait avec une rapidité extrême toutes les sensations, et Serge l'avait vu passer, en moins d'une heure, de la joie sincère & profonde à la tristesse, puis à la curiosité anxieuse, à une sorte de colère, enfin à une certaine indécision où il y avait à la fois de la crainte & de l'attente. Serge contemplait les
SERGE SOMÉNOF 5l
sourcils froncés de Hubert, qui, la lèvre inférieure contractée, avait parfois de petits mouvements fébriles dans la main. Quand on parlait, Hubert semblait écouter profondément, quand on faisait silence, il regardait Soménof avec un œil fixe ou retombait dans une sorte de rêverie somnolente. Tout à coup, il parut secouer je ne sais quel cauchemar, et dit d'une voix un peu altérée :
— Messieurs, si nous parlions d'autre chose? Qu'en dites-vous, Serge?
— Vous avez raison, répondit Serge... Aussi bien je hais les duels dans les romans & dans la vie!...
— Ne vous êtes- vous jamais battu, comte? demanda M. de Rosny.
— Jamais, dit Serge, et je n'ai jamais servi de témoin dans un duel.
On se tut.
Serge avait hâte de se trouver seul -avec Hubert pour causer plus librement du passé, échanger comme autrefois ses espérances ou ses déceptions — et combien ses espérances étaient devenues moins nombreuses! Il témoigna bientôt le désir d'un peu de- repos, on porta un toast dernier, le toast au bonheur du marquis, on ouvrit la porte, et l'on allait se séparer, lorsque le baron Verrier sortit en même temps, la
femme de tout à l'heure au bras & se trouva une nouvelle fois face à face avec Hubert. Cette fois, la jeune femme regarda Hubert en plein visage, avec un sourire qui n'échappa point à son cavalier, et, laissant tomber son bouquet au pied de M. de Navailles :
— Oh! baron, dit-elle, comme elle eût dit : oh! marquis... mes violettes du pôle!
Et son sourire devint une prière. Il semblait évidemment s'adresser à Hubert. Instinctivement, le marquis se baissa. Mais, au moment où il allait atteindre le bouquet, le baron Verrier posait brusquement le pied sur les fleurs. Hubert se redressa & regarda le baron dans le blanc des yeux.
— Monsieur, dit Verrier, je vous défends de ramasser ce bouquet !
Hubert devint pâle, recula légèrement, et, les paroles étaient à peine dites, que sa main s'appesantissait sur la joue de Verrier.
A son tour, le baron pâlit horriblement; puis sa grosse face devint rouge, il fit un pas en avant, et se heurta contre Serge Soménof qui lui dit d'un ton calme :
— Monsieur est le marquis Hubert de Navailles.
— Eh bien, soit! Il saura donc ce qu'est le baron Verrier!
SERGE SOMÉNOF 53
Le gros homme disparut, entraînant brusquement la jeune femme à demi évanouie. Hubert demeurait écrasé, l'œil à terre, au milieu de ses amis.
— Messieurs, dit Serge, nous nous reverrons demain!... Je reste avec M. de Navailles. On se sépara en échangeant des poignées de main silencieuses. Quand il fut seul avec Hubert, Serge l'entraîna sur le boulevard, Hubert était muet.
— Qu'avez- vous? dit Serge.
Hubert le regarda avec des yeux fixes.
— Je ne sais, dit-il... je suis fou!... A quoi bon cette sotte affaire ? Est-ce que je connais cet homme-là, moi?... Puis, saviez-vous à quoi je songeais, pendant le repas? A des pressentiments, à de folles craintes, à la certitude que j'ai d'être tué en duel !
— C'est de la folie, dit Serge froidement.
— Oui, continua Hubert, je le sais... mais je suis ainsi... niaise organisation. Mais encore une fois j'ai toujours cru que je mourrais tué en duel, mon cher Serge!... C'est ridicule, soit! Cela est ainsi. Et ce soir, je vous le dis, pendant ces interminables récits, je me voyais sanglant au rebord de quelque fossé,- la poitrine percée, mort, pendant que ma mère... Ah! faut-il vous le dire, j'ai peur... peur! Mais ce n'est pas pour
moi que je tremble, mon ami... Une halle, un coup d'épée... Eh bien ! après? Mais manière..., vous ave/ vu la mort de Louise. Pauvre mère!... Oh ! tout cela est une chose effroyable, mon pauvre Serge ! Voyez, je vous amène dans ce cabaret où je ne vais jamais, j'y retrouve qui ? Une femme parfaitement oubliée, sinon indifférente, nous causons duels, combats, je me heurte contre un duelliste et demain, au moment où le bonheur m'est assuré, il faut que je me batte, bêtement contraint par un mouvement nerveux que je n'ai pu réprimer. C'est stupide ! Et Rosny qui vous demandait s\ vous vous étiez battu!... Ah! tenez, mon cher Serge, n'y pensons plus, hâtonsnous de régler ceci... Je me battrai, parbleu ! et je ne tremblerai pas plus que M. de Parthes devant le baron Verrier... Cette sensibilité ridicule, je la dompterai... Oh! mais c'est que je tremble réellement... voyez... Vous n'êtes pas nerveux, vous, Serge?... Parlez-moi, mon ami, je vous en prie, dites-moi quelque chose, vous ne me quitterez pas la nuit prochaine, n'est-ce pas ? Nous causerons. Vous avez du courage pour deux, vous. — Enfant, dit Serge en hochant la tête, les lâches comme vous sont des hommes devant le danger. Sans doute il est dur de s'exposer à l'épée d'un spadassin pour une femme dont vous ignorez le nom peut-être... mais ce qui soutien-
SERGE SOMÉNOF 55
dra votre bras armé du pistolet, c'est ce qui l'a poussé tout à l'heure, — l'orgueil !
— Oui, dit Hubert, en relevant la tête... l'orgueil, c'est ma vertu à moi !
— Vous allez rentrer à l'hôtel, continua Serge avec le ton d'un médecin prescrivant une ordonnance. Il faut dormir. Demain nous aviserons. L'hôtel où je suis descendu, à côté de l'ambassade russe, est proche l'hôtel de Navailles. Je vous éveillerai demain.
— Surtout, s'écria Hubert, il faut que ma mère ne sache rien!...
— Elle ne saura rien, dit Serge avec un sourire.
Hubert monta dans sa voiture qui l'attendait. Serge voulut demeurer encore quelque temps sur le boulevard. Les passants devenaient rares; de loin en loin quelques cafés brillaient seuls parmi les maisons éteintes. Le comte prit dans son porte-cigare un puros qu'il alluma & songeant à tout ce qu'il venait d'apprendre & de voir en deux heures :
— C'est bête, dit-il, ce Paris i
Le portier de l'hôtel de Navailles n'était pas habitué à recevoir des visiteurs de bon matin et il était à peine sept heures lorsque Serge Soménof lui demanda si M. le marquis Hubert était levé.
— Indiquez-moi la chambre de M. le marquis, ajouta le comte. Il m'attend.
Serge trouva Hubert debout, tout habillé & écrivant. Il lui tendit la main, le regarda bien en face et lui dit avec un sourire confiant :
— Voilà qui est parfait, Hubert. Aucune trace d'émotion. Je vous le disais bien que vous ne vous connaissiez pas.
— C'est que j'ai réfléchi, mon ami, répondit Hubert. Puis, une nuit de sommeil après cette ' soirée d'émotion a remis mes nerfs en état. Vous avez un ami dont vous ne rougirez pas, je vous le promets.
— Voyons, dit Serge, ce Verrier est un duelliste, n'est-il pas vrai? Savez-vous quelle est son arme préférée?
— Le pistolet, dit Hubert.
— Et vous tirez?
— Médiocrement
SERGE SOMÉNOF OJ
— Nous irons au tir cette après-midi.
— Pourquoi n'irions-nous pas dès à présent? Ma mère dort encore. Je vous présenterai à notre retour.
— Partons, dit Serge.
Hubert commanda deux chevaux.
— Vous souvenez-vous, mon cher Serge, ditil tristement, du matin où j'ordonnai de seller aussi les chevaux pour vous, pour moi et pour Louise?...
— Je m'en souviens, dit Serge.
— Ah! fit brusquement Hubert en se levant et marchant à grands pas dans la chambre. Encore une pensée de deuil! Mes papillons noirs me reviennent. Je vous jure de les écarter... et de ne plus parler de tout cela!
— Au contraire, dit Serge lentement, parlezmoi toujours de Louise!
Le domestique vint avertir que les chevaux étaient prêts. Serge se mit en selle avec sa grâce habituelle. Au moment où Hubert montait, le cheval se cabra et le pied du marquis glissa dans l'étrier.
— Mauvais présage, dit-il à Serge avec un rire contraint. Un Romain eût reculé.
Ils allèrent aux Champs-Elysées. On entendait déjà dans le tir les coups de feu de quelques amateurs. Serge regardait Hubert, que les déto-
nations ne taisaient pas tressaillir et qui répondait au muet interrogatoire de son ami par un calme sourire.
— Entrons, dit Serge.
Le marquis demanda des pistolets et choisit sa cible. Serge le vit examiner un moment le pistolet, le soupeser, l'armer et étendre le bras vers le but. Hubert logea sa balle dans la boiserie à deux mètres de la cible.
— Je suis maladroit ! dit-il en ricanant et regardant Serge qui ne répondit pas. La seconde balle ne fut pas meilleure.
— Toujours à gauche ! fit le garçon de tir froidement. Il rechargea le pistolet. Hubert visa, la plaque fut légèrement écornée.
— Mieux, fit laconiquement le gardien.
Hubert s'était retourné vers Soménof.
— Bah! dit-il, et que m'importe! dans ce duel-là je ne suis pas chasseur, je suis gibier, et s'il ne me tue pas...
— Monsieur se bat au pistolet ? demanda le gardien avec un étonnement naïf.
Hubert voulut essayer de rire.
— Parfaitement, dit-il,, et je me bats avec le baron Verrier!
— Diable ! dit l'homme.
Il posa avec soin le pistolet et regarda Hu-
SERGE SOMÉNOF 5o,
bert du coin de l'œil, avec un sincère sentiment de pitié.
— Il paraît, dit tout bas Hubert en prenant le bras de Serge, que je ne suis pas seul à me croire perdu!...
Serge paraissait soucieux, ne disait mot, et regardait souvent sa montre. La matinée s'avançait. Il était important de se trouver à l'heure convenable à l'hôtel de Navailles pour recevoir les témoins que le baron Verrier ne manquerait pas d'envoyer. Ils remontèrent à cheval. Hubert demanda à la femme de chambre de sa mère si la marquise était levée, et, sur la réponse affirmative, il introduisit Serge Soménof.
Madame de Navailles, avec ses cheveux grisonnants, son beau visage où le chagrin avait imprimé des rides que le temps n'avait osé tracer,' ses yeux de mère & son beau sourire bienveillant & attendri, résumait pour le comte Serge toutes les joies & toutes les affections de la famille, purs bonheurs qu'il n'avait pas connus. Il se sentit ému en revoyant la marquise comme il l'eût été en présence d'une mère depuis longtemps abandonnée. Madame de Navailles le reçut d'ailleurs avec une émotion pareille, baisant au front ce mâle visage qui se courbait devant elle, lui qui portait haut le front devant tous. Puis il y avait entre eux une tacite émotron, et ils
Go HISTOIRES COUSUES DE FIL BLANC
songeaient l'un & l'autre à celle qui n'était plus, à ce lien que la mort n'avait pu briser. La marquise s'était assise dans un coin de la cheminée; Hubert se tenait accoudé au dossier du siège, et, assis devant elle, sur une chaise basse, comme un enfant, Serge Soménof la regardait. Le visage éprouvé de la marquise semblait rayonner doucement d'une joie intérieure, et si quelque souvenir faisait venir à ses yeux ces deux larmes qu'elles essuyait doucement, la satisfaction présente amenait un calme sourire sur ses lèvres qui s'ouvrirent bientôt pour des paroles de joie.
. — Le malheur, mon cher enfant, dit-elle à Serge, ne peut loger toujours sous le même toit. Vous m'avez quittée éperdue de douleur ; vous me retrouvez apaisée & presque consolée. Que vous aviez raison, mon ami, de me dire de vivre pour Hubert. C'est le meilleur & le plus noble des. fils. Rien de médiocre dans cette âme droite & pure, et s'il est un cœur d'or, c'est le sien. J'en suis hère. .. Qu'as-tu donc, Hubert? dit madame de Navailles, en regardant son fils, qui se détournait pour cacher son émotion. Mon cher enfant, ne puis-je pas dire que je te dois les plus chères & les plus douces heures de ma triste vie?
— Votre mère a raison, Hubert, dit Serge, en se levant, et en serrant fortement la main de son
SERGE SOMÉNOF 6l
ami. Vous êtes un homme, et, n'ayez crainte, les gens de votre sorte sont toujours récompensés !
— Mon brave Serge! s'écria Hubert,, en se redressant sous la fraternelle étreinte du comte. . . Et se précipitant aux genoux de sa mère : — Comment ne vous aimerais-je pas, comment ne serais-je pas le meilleur des fils, quand je vous ai pour mère, vous, une sainte, la plus tendre, la plus dévouée, la plus noble des femmes?... Ah ! s'il me fallait vous quitter...
— Et pourquoi me quitter? dit la marquise en couvrant de baisers la tête de son fils, en la couchant doucement sur sa poitrine; ce mariage nous unit plus étroitement, mon cher Hubert. Le coin du feu, voilà ce qui nous rend l'amour de nos fils volages. Tu resteras ici pour ta femme, pour tes enfants, pour l'amour d'elle & d'eux. Et qui profitera de ta présence, qui jouira de ton heureuse captivité, qui te regardera joyeux, rieur, aimant, aimé, mon chef ingrat ? Ce sera ta mère, la vieille marquise, qui apprendra à tes fils comment les enfants doivent aimer leur père!
Elle pressait contre son cœur le pauvre Hubert qui pleurait, pendant que Serge, retiré dans un coin, les regardait en se mordillant la moustache pour étrangler un sanglot.
Tout à coup la porte s'ouvrit, un laquais parut
et annonça qu'on demandait M. le marquis au salon.
— Qui cela? dit la marquise.
— Je sais, je sais;., répondit Hubert en se redressant brusquement. Je reviens, mère! Il poussa le laquais devant lui & sortit, pendant que la marquise, inquiète, interrogeait Serge du regard.
— Qu'y a-t-il donc, mon enfant?
— Rien, madame... rien, en vérité, répéta Serge en s'efforçant de rester calme sous Y œil plein de questions de la marquise.
— Le fait est que je suis folle de ne pas comprendre que mon pauvre Hubert a bien des choses à régler, tout un passé en quelques jours... Veillez sur lui pour tout cela, monsieur Soménof. Hubert, vous le savez, est votre frère cadet.
Serge s'inclina, non sans émotion, s'excusa bientôt auprès de madame de Navailles et alla rejoindre le marquis. Il y avait, dans l'appartement de Hubert, deux hommes à tournure semi-élégante semi-militaire qui, assis, se levèrent pour saluer le nouveau venu. Serge leur rendit le salut avec une politesse froide et se rapprocha de Hubert, qui se tenait debout, appuyé contre la cheminée, un couteau d'ivoire à la main.
— M. le comte Soménof, dit Hubert en dési-
SERGE SOMÉNOF 63
gnant Serge... Monsieur est mon ami le plus intime. Vous pouvez parler, messieurs.
Il se tourna vers Serge & lui nomma les deux visiteurs : M. le commandant Duprat, M. Bernard d'Hauterive.
— Je crois, répondit le commandant, que notre mission s'arrête ici, monsieur. Il vous suffira de nous envoyer deux de vos amis. Mon adresse est sur ma carte.
— Parfaitement, répondit Hubert.
Il frappa sur un timbre & ordonna à son domestique de reconduire ces messieurs.
— Maintenant, dit-il, quand il fut seul avec Soménof, faut-il écrire à M. de Rosny?
— J'irai le trouver moi-même, dit Serge. Ne vous inquiétez plus de rien.
Là-dessus, il sortit, prit une voiture de louage, et jeta l'adresse de M. de Rosny au cocher.
— Parbleu, dit Léon, je vous attendais, monsieur le comte. Quels sont les témoins du baron Verrier?
Serge lui tendit la carte du commandant Duprat.
— A quelle heure seront-ils chez eux? demanda Léon.
— A deux heures. Il faut partir.
— Ce duel est absurde, dit M. de Rosny. Se battre la veille de son mariage ! Il faut que le
diable s'en mêle, mais il aura beau faire, j'espère bien voir Hubert casser la tête à ce baron!
— Je l'espère aussi, dit Serge.
Le commandant & M. Bernard d'Hauterive attendaient en effet. Le commandant fumait sur son divan une longue pipe turque qu'il repoussa pour recevoir les témoins de M. de Navailles, et M. Bernard d'Hauterive qui venait de déjeûner mâchonnait un cure-dent, en fredonnant un air de vaudeville.
■ — Je vous demande pardon de vous recevoir ici, dit le commandant en montrant les meubles assez mal rangés et les tables encombrées de romans, de papiers, de pipes, de calottes et de tabac, mais c'est l'appartement d'un militaire. On offre ce qu'on a.
— Asseyez-vous donc, conclut M. Bernard d'Hauterive avec un gracieux salut.
— Mon Dieu, dit Serge avec sa froideur élégante, et tout en restant debout, notre visite ne sera pas longue. Vous avez le choix des armes, et nous vous laissons fixer vous-mêmes l'heure &le lieu du rendez-vous.
— Très-bien, dit le commandant. L'arme ? Le pistolet. L'heure? Huit heures du matin, ce n'est pas trop tôt, et quant au terrain, le bois de Meudon me paraît un endroit parfaitement choisi.
— C'est convenu, répondit Serge.
SERGE SOMÉNOF 65
— Vous êtes méthodique, mon cher comte, lui dit M. de Rosny en descendant l'escalier.
— Oui. J'ai pour principe de parler peu & d'agir beaucoup, répondit Serge avec unsourire qui n'était pas exempt de mélancolie.
Puis il demeura silencieux jusqu'à la porte de l'hôtel de Navailles.
Quand il connut toutes les conditions du combat, Hubert, qui n'avait pu surmonter depuis le matin certains tressaillements nerveux , se trouva tout à coup plus calme ; il remercia Serge et M. de Rosny, puis, assez gaiement calcula ses chances de victoire, prit un de ses pistolets de salon, l'arma, s'écria en riant qu'il était un dieu pour les maladroits comme pour les amoureux, et déclara en fin de compte qu'il n'avait jamais été si confiant et si dispos.
— Bah! disait-il, et ne faut-il pas avoir eu l'émotion d'un combat? On n'est un homme que lorsqu'on a pu entendre le sifflement d'une balle à un pouce de son front. C'est une fièvre que ne connais pas. Quant à craindre quelque chose, du diable si j'y songe! Comment, voyons, j'aurais le bonheur sous la main, là, j'irais le saisir, et une stupide balle couperait brusquement ma joie & celle de ma mère. Je vous garantis que ce n'est pas possible... Dis, n'est-ce pas, Léon?... n'est-ce pas, Serge?
— Je vous promets, répondit Serge, que ce ne sera pas !
Hubert regarda son ami bien en face avec des yeux enfiévrés, et lui saisissant les mains :
— Tenez, dit-il, vous, mon cher Serge, vous donneriez du cœur à toute une armée!
— Eh ! qui sait? fit le comte.
Peu d'instants après, la marquise de Navailles faisait demander à son fils s'il ne pouvait, ainsi que M. Soménof, l'accompagner dans une promenade au bois. Le marquis donna rapidement un coup d'ceil à sa toilette, remercia encore M. de Rosny, le pria de venir passer la soirée avec lui & d'amener M. de Moirmont, puis il se rendit avec Serge dans l'appartement de sa mère.
— Vous me pardonnerez tous les deux, dit la marquise, mais je vous ai vus durant si peu de temps ce matin ! Prenez place dans ma voiture. Nous causerons de vous, monsieur le comte, et de vos héroïsmes; de toi, Hubert, et de ton bonheur.
Dans la voiture, Serge s'était assis à côté de la marquise, en face de Hubert qui détournait plus d'une fois les yeux de sa mère pour les reporter sur son ami & puiser dans son mâle regard une nouvelle force, un nouvel appui. Madame de Navailles ne voyait rien & parlait;
SERGE SOMÉNOF 67
sa joie un peu attendrie débordait doucement, et elle semblait remercier Dieu, par toutes ses paroles, de lui avoir du moins conservé un enfant. Elle avait prononcé le nom de Louise et un nuage de tristesse profonde avait passé sur le front un peu pâle de Serge. Il se tenait à présent, tête baissée, l'œil fixé sur les coussins de la voiture, muet, rêveur.
— Mon pauvre enfant, dit alors la mère, en lui prenant les mains, vous ne l'avez pas oubliée !
— Moi? dit le comte avec force, et son visage s'illumina soudain, pendant que sa voix prenait des notes éclatantes... Vous parliez de bonheur, madame? Ah! pour moi, le bonheur, c'était elle ! La vie est mauvaise aux âmes confiantes. Que d'espérances anéanties!... Et puis, on me voit gai d'habitude, et je passe pour un fou qui traite la vie par le sourire ! Je vous jure pourtant bien que ma vie a été brisée le jour où cette sœur de mon âme est morte.
— Serge ! Serge! s'écria Hubert, avec un déchirement plein de prière.
Serge comprit qu'il y avait là une faiblesse qu'il ne fallait pas affaiblir encore.
— Vous avez raison, mon ami, dit-il, en prenant la main du marquis... La résignation est un devoir aussi. Il se tourna vers la marquise
et lui demanda pardon des pleurs qu'il lui faisait verser.
— Mon enfant, dit madame de Navailles, je prie tous les jours Dieu qu'il me donne des larmes. C'est la seule rosée qui fasse refleurir les tombes des morts.
Il s'était fait un silence pénible, profond, cruel. Ils songeaient tous à quelque douleur; elle, au passé ; eux, à demain. Hubert secoua le premier cette torpeur lugubre; il se pencha à la portière, regarda le ciel, les arbres. — C'est bon, le soleil, dit-il. Puis il poussa un petit cri, et se rejeta dans la voiture.
— Jeanne!... dit-il... Ma mère, Jeanne!...
— La fiancée de mon fils, monsieur le comte, dit madame de Navailles à Serge, en lui montrant une jeune fille qui cheminait dans une allée du bois, appuyée sur un grand vieillard droit comme un chêne, et suivie par un laquais en livrée.
— Mais je veux vous présenter, Serge ! dit Hubert, Jeanne vous connaît... Je lui ai parlé ajouta-t-il avec un sourire, de toute la famille !
Sur un signe, le cocher arrêta la voiture; Serge tendit la main à madame de Navailles et Hubert se hâta légèrement pour rejoindre mademoiselle de Flévieux. Serge le regardait gracieux, alerte ; il entendait la marquise, à qui il
SERGE SOMÉNOF 69
avait offert son bras, dire avec l'orgueil des mères : — N'est-ce pas qu'il est beau, mon Hubert? Il vitmademoiselle de Flévieux se retourner tout à coup, comme si elle eût reconnu le pas du jeune homme, s'arrêter, rougir un peu, sourire beaucoup, dire tout bas un mot à son père ; — il vit M. de Flévieux tendre la main à Hubert, Hubert saluer, M. de Flévieux s'avancer vers la marquise, madamede Navailles embrasser Jeanne au front avec amour ; — et Serge se disait tout bas : — Est-ce que le destin viendra séparer à jamais ceux qui sont faits pour être unis?
— Monsieur le comte, dit Hubert à M. de Flévieux, je vous présente M. le comte Soménof, dont l'amitié est de celles qui honorent, et qui est mon ami.
— M. de Navailles ne m'eût point parlé de vous, monsieur le comte, répondit M. de Flévieux avec le salut cérémonieux du vieux temps, que j'ignorerais mon histoire si je ne vous connaissais pas!
Jeanne regardait Serge un peu curieusement. Grande, svelte, gracieuse, elle penchait sa blonde tête & ses grands yeux bleus semblaient interroger la physionomie à la fois douce & sévère du comte Quand le regard de Serge renconcontra le sien, elle rougit, regarda Hubert qui sourit de son trouble, puis se rapprocha de
son père avec une timidité ravissante. On devinait d'un regard, à ses mouvements, ù sa voix pure, à son œil franc, a sa grâce à peine épanouie, tout ce qu'il y avait de séductions dans ce corps souple et de naïves & profondes tendresses dans ce cœur que le nom de Hubert faisait battre pour la première fois.
Serge la vit assez longtemps pour la trouver charmante; il la salua respectueusement, serra la main que M. de Flavieux lui tendait et dit doucement à madame de Navailles en regagnant la voiture :
— Les mères seules savent bien choisir ! Hubert regardait encore, par la portière, Jeanne
qui, lentement, marchait au bras de son père; le soleil, à travers les feuilles, éclairait de temps à autre comme s'il n'eût brillé que pour elle cette jeune fille et faisait rayonner ses cheveux blonds, illuminait son doux sourire... Hubert regardait et peu à peu ses yeux se remplissaient de larmes.
— Tu pleures, mon enfant? dit la marquise.
— Ma mère, fit Hubert, c'est de bonheur ! Et Serge, tout bas, pour lui seul, répétait ce
mot :
— De bonheur !
Une heure après, le comte Serge Soménof sonnait à la porte du baron Verrier, Il entra, donna sa carte & attendit. Machinalement il regardait
SERGE SOMENOF 71
les tableaux et les meubles ; c'était un luxe miroitant, des bronzes choisis sans goût, une ou deux peintures criardes, des nymphes à chair blanche, des statuettes de Pradier; sur un guéridon le roman du jour dont on avait coupé les premiers et les derniers feuillets en épargnant ceux du milieu; dans une coupe, des cartes por. tant les noms d'hommes ou de femmes à la mode, étalées avec une certaine ostentation, des potiches chinoises, sur la cheminée deux antiques, que le baron avait achetés non point à cause de leur valeur artistique, mais parce que le latin ne brave pas seulement l'honnêteté dans les mots. Au bout d'un court instant, le laquais rentra, priant M. le comte de passer dans la salle de tir. Serge trouva le baron Verrier dans une superbe galerie, garnie d'un divart qui la longeait tout entière et dont les murailles ornées de panoplies étincelaient comme un musée d'armures. Le baron était là, en veste rouge passementée de noir, la cravate lâche, le cou libre, et un pistolet à la main. Il causait avec un élégant à longs favoris qui fumait son havane en s'étendant sur le divan.
— M. le comte, dit-il, en jetant le pistolet & en s'avançant au devant de Serge avec une affabilité un peu affectée, est-il donc survenu quelque changement dans l'affaire en question que
vous venez vous adresser à moi et non à mes témoins ?
— Il n'est rien survenu, monsieur, dit Serge. Je viens vous entretenir d'affaires toutes personnelles.
— Je suis à vos ordres, fit le baron. Parlez, monsieur !
Serge s'inclina.
— Je vous demande pardon, M. le baron, ditil froidement, mais c'est à vous seul que je voudrais parler.
A son tour le baron Verrier salua.
— Tu entends ? dit-il à l'homme du canapé... Mon cher bon, je te fais mes excuses... Les affaires avant tout. D'ailleurs, tu n'as plus rien à me dire?
— Rien aucunement. Nous ne soupons point ce soir? t
— Impossible.
— A demain donc. Le déjeuner, à quelle heure?
Le baron regarda Serge Soménof, qui semblait ne pas écouter.
— Voyons, dit Verrier... Le duel est à huit heures... Il faut bien deux heures pour revenir de là-bas. Attendez-moi à dix heures.
— A dix heures ! cabinet 4, dit l'autre, c'est con" venu ! Mais que c'est donc ennuyeux, cher, que