FOLIE CONTAGIEUSE — LES CRIMINELS
Elle a partout ses causes, la folie : dans l'ivrognerie & dans le travail, dans la colère & dans le dévouement, dans la douleur & dans la joie, dans la peur, — dans la peur surtout, car on a vu des gens frappés de folie par terreur de la folie, comme naissent les cholériques à l'idée seule du choléra. Maladie contagieuse, dit-on aussi, et le Dictionnaire des Sciences médicales fournirait là-dessus d'étonnants exemples. En voici un qu'on m'a raconté :
« Sous la Restauration, un jeune homme, un employé de je ne sais quel ministère, qui vivait seul avec sa mère, rentrait chaque soir, depuis quelques jours, pâle et tout soucieux. Questions de la «mère : — Qu'as-tu donc! qu'y-a-t-il? souffres-tu ? Le fils restait muet. Enfin, un jour,
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pressé de questions, il avoue qu'on le soupçonne de conspiration contre le roi, que chaque jouiun homme dont il décrit les traits et le costume le suit depuis son logis jusqu'à son bureau ; qu'il court le risque d'être arrêté, & que sa vie est en danger. — Eh bien ! mais, dit la mère, tu prouveras ton innocence ! Tu n'as pas conspirer — Non. — Ne crains donc rien- Le lendemain, la mère sort avec son fils, cherche des yeux l'espion de chaque jour, et ne voit rien, ne reconnaît personne. *— ■ Allons, dit-elle, on a renoncé à te poursuivre ! — Au contraire, dit le fils, à présent ils sont deux ! — C'est impossible, personne ne t'a suivi. J'en suis sûre. Le fils insiste. La mère reprend sa promenade d'observation. Derrière son fils, personne encore. — Décidément, tu te trompes. — Ils sont deux, te dis-je, reprenait le fils. Le fils était fou. Mais peu à peu, jour par jour, heure par heure, il inculqua si bien ses doutes et ses frayeurs à sa mère, que celle-ci, emportée .par le courant, voyait, voyait réellement ces ennemis imaginaires qui menaçaient de lui arracher son fils, et que le malheureux avait découverts, inventés. Ils vécurent ainsi, elle et lui, dix ans, pris du même délire, toujours sur le qui-vive, se cloîtrant, se calfeutrant, toujours effarés. Et le calme, la paix, la raison leur revinrent subite-
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ment en i83o, au soleil de Juillet. Depuis, lorsqu'on leur parlait des espions d'autrefois :
— Oh ! disaient-ils gravement, ils ont été tués à V attaque du Louvrel
Un autre exemple historique, — et voyez quelle est la bizarrerie de ce mal! Madame de la Valette — celle qui fit sauver son mari en lui prêtant ses habits — avait imploré de Louis XVIII la grâce de M. de la Valette. Inflexible, Louis XVI II avait refusé. Elle maudissait, parmi ses larmes, ce roi qui ne savait point pardonner. A la fin, tant de secousses ébranlèrent sa raison. Elle devint folle. Et quelle était sa folie? Une perpétuelle adoration, un éternel cantique en l'honneur de ce roi qu'elle détestait!
Madame de la Vallette devait au surplus, revenir à la raison, quelques années après, parles soins du docteur Blanche.
Une grande question s'est élevée, traité à divers points de vue par les philosophes, les médecins et les hommes de lois : il s'agit de savoir, — et les débats ne sont pas clos encore, — si cette doctrine prévaudra que la plupart des criminels sont des malades et que l'assassinat, bien souvent, est commis par un monomane. Voilà qui nous entraînerait trop loin. M. Elias Regnault, qui a voulu établir dans une brochure
le Degré de compétence des médecins dans les questions judiciaires, s'est élevé contre cette nouvelle école médicale, qui voit des fous partout, comme je ne sais plus quel héros de Shakespeare (i).
Que de crimes pourtant qui ne sont que des actes de délire, une folie, et comme une hallucination passagère ! Cette Henriette Cornier qui, tandis qu'elle embrassait un enfant, entendait des voix lui crier : Tue-le ! qu'était-ce donc sinon une hallucinée? Et Papavoine? et ce Jobard qui, voilà quelques années, entre au théâtre des Célestins, choisit dans la salle une victime au hasard, la frappe, se croise les bras et attend ! — Jobard, condamné aux travaux forcés à perpétuité, est aujourd'hui caissier au bagne de Toulon. C'est lui qui reçoit l'argent lorsque les visiteurs achètent quelques objets aux condamnés. Quand on lui parle de son crime — vision sinistre qu'il n'a pas oubliée — il ne se l'explique pas.
N'importe. Nous sommes de l'avis de M. Elias Regnault : ce Honorer le crime en en faisant une
(i) Cette courte étude n'est qu'une affaire de sensation, d'impression. Je n'ai pas voulu entrer dans une discussion étendue. Il a été dit beaucoup là-dessus et il reste beaucoup à dire. L'n procès célèbre a montré surabondamment qu'il ne faut, sous l'accusation de folie, attenter à la liberté de personne-.
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« maladie, appeler sur lui l'indulgence, c'est » méconnaître la force qu'il a fallu à l'homme y> pour demeurer vertueux, c'est le déshériter de » la gloire qu'il mérite. » Et qui donc, en effet, n'a pas eu ses passions" grondantes, qui ne les a pas entendus, ces mauvais conseillers, l'amour, la jalousie, la haine, murmurer de farouches paroles ? Tout homme est démon à de certaines heures, a dit Goethe. Seulement, les honnêtes gens les étouffent , ces maudites pensées , et triomphent ; aussi bien ont-ils le droit de relever haut le front.
La folie change, se transforme comme toutes choses. Elle a ses modes — je dirais presque ses costumes. Les fous par amour aujourd'hui sont rares. On pourrait dresser le tableau moral d'une époque en prenant la folie pour point de départ. Ce serait raisonner à peu près comme les tapissiers des Gobelins qui travaillent avec la trame à l'envers et ce serait pourtant raisonner juste. La révolution de février avait empli les maisons d'aliénés, de gens qui se croyaient poursuivis, traqués, prêts à être massacrés ou qui se proclamaient tribuns — les peureux et les ambitieux. Les opérations de Bourse de ces dernières années ont fait croître au contraire le nombre des pauvres diables qui remuent, en pensée, les trésors de la Californie, et, ruinés, veulent révolu-
tionnerle monde à coups de banknotes. J'ai vu se disputant, criant comme autour de la corbeille, deux malades, écrivant sur leur main du bout de leur ongle, — un carnet tout trouvé, — les opérations de la journée. L'un d'eux paraissait inquiet. — Décidément, disait-il, je fais trop d'affaires avec X... {sont-compagnon). Il achète! il achète ! c'est effrayant ! du Mouzaïa ! des. Autrichiens ! Et il a un tas de valeurs en retard. Je suis engagé avec lui, mauvaise affaire ! J'ai bien peur qu'à la fin du mois il ne paye pas ses différences !...
Le délire ambitieux , le plus terrible de tous -T- l'incurable !
Parmi tous ces fous qui se succédèrent au het de l'Echelle, comme poussés par un mal épidémique, presque tous, sinon tous, avaient quelque projet superbe à présenter à l'empereur : une banque universelle, une mine d'or, des millions...
A présent, c'est la folie mystique, la folie du moyen âge, qui semble devoir faire le plus de ravages. Le diable a reconquis ses droits. Nombre de pauvres cervelles, gonflées de magnétisme ont éclaté comme des ballons captifs au feu d'un bec de gaz. Le spiritisme compte ses victimes par centaines et par mille. Cette plaie ridicule s'étend et ronge. On se croirait reporté vers les
niais pâmés devant des jongleries. Et si ces soirées spirites n'avaient pas de lendemain ! si l'armoire des Davenport ne s'ouvrait pas à deux battants sur Bicêtre !
Que si la folie a ses époques climatériques, elle a ses bizarreries géographiques aussi. Les guérisons sont plus fréquentes en Belgique et en Allemagne que chez nous. Cela tient-il au traitement ? Il est le même à peu de chose près. C'est à Gand que j'ai vu deux aliénés, un Espagnol et un Belge, converser ensemble, l'un en castillan, l'autre en flamand, s'injurier brusquement, puis se calmer & se tendre la main sans se comprendre.
A Paris, le nombre des femmes aliénées est de beaucoup supérieur à celui des hommes. Tout au contraire, à Londres la folie atteint un nombre plus considérable d'hommes. Qui expliquera ces anomalies? Les célibataires fournissent les trois quarts des aliénés. Sur cent donc, 25 hommes mariés, yb célibataires. La folie se term ne souvent par le suicide. Sur 53, 126 suicides, — de i836 à i852, — la statistique a compté qu'il y avait eu 13,241 cas de folie.
Les guérisons sont à peu près dans la proportion de 225 à 700. Tout influe d'ailleurs sur cette guérison. L'histoire a enregistré cette chose,
à peine croyable, que, lors des massacres de septembre, quand les travailleurs se présentèrent devant Bicètre, des fous, comprenant le danger à la vue de ces sabres nus, recouvrèrent subitement la raison et se défendirent, non pas en furieux qui luttent contre des égorgeurs, mais intelligemment, contre des adversaires dans un duel. Le souvenir aussi, la brusque représentation du passé peut faire renaître la raison dans un cerveau aliéné. [Aliéné ' ! quel mot! Un aliéné a tout perdu en effet, et n'a plus rien à lui.) Le mélodrame a abusé du moyen comme il a abusé de toutes choses.
On trouverait des noms illustres sur les registres de Charenton. Eugène Briffaut y est mort. Le sensuel écrivain s'y trouvait heureux, d'aille.urs ; il se figurait que l'eau qu'on lui servait était du Champagne, et la buvait avec délices, en faisant claquer sa langue contre son palais.
— Bon restaurant! répondait-il quand on lui parlait de Charenton. Vene\ donc souper avec moi un de ces soirs!
Eugène Hugo, le frère de Victor Hugo, et qui fut poète aussi (ses traductions d'Horace sont charmantes), mourut à Charenton, comme Eugène Briffaut, mais plus malheureux que lui. Le vieux système était encore pratiqué alors sur
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les malades, et d'ailleurs le pauvre Eugène souffrait, a II se croyait, dit madame Hugo (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie), enfermé dans une prison d'Etat pour avoir conspiré contre la duchesse de Berri. »
A Charenton fut enfermé aussi le marquis de Sade. La tradition raconte qu'il passait son temps à arracher les roses des rosiers et à les salir dans le ruisseau.
Au bout de quelques heures, à Charenton, le sens exact de la vie semble s'altérer chez celui qui regarde & étudie. Autour de soi un nuage : on ne voit plus clair. On regarde avec défiance celui qui vous sert de guide; on s'interroge soimême, tout inquiet. Les infirmiers prennent à vos yeux dés airs bizarres, tout se transforme, comme dans les visions de Dickens, qui prête une âme, un mouvement, une voix aux choses; un chien viendrait vous caresser qu'il vous paraîtrait saisi de delirium tremens. Pauvre raison ! J'ai pris du haschich, un soir — avec deux ou trois amis, — et je n'oublierai jamais leurs traits contractés, leurs cris stridents, leurs gestes de pantins dont aurait cassé la ficelle. Rire, névralgie de la face, gestes épileptiques , tout cela (et c'est ainsi que je riais & gesticulais de mon côté) était cris & télégraphie de fous. Un
morceau de pâte verte, un peu d'opium, un peu de chanvre, et la névrose produit l'aliénation. D'autres prendraient texte, à propos de cette mince cloison qui sépare la raison de la folie, pour s'écrier que nous ne sommes que poussière. Permettez-moi au contraire de trouver admirables, justement parce que notre intelligence est si peu de chose, ceux qui poussent la raison jusqu'à la sagesse, ou l'imagination jusqu'au génie