LA MAISON — LES DORTOIRS LES COURS
Les douloureux problèmes de la folie , les bizarreries du rêve, les mystères du somnambulisme m'ont toujours invinciblement attiré. Il y a du vertige dans le sentiment qui pousse l'homme à se pencher sur ces choses inconnues et à les contempler comme on interrogerait un gouffre. La folie, cette maladie étrange — aussi aveugle que la mort et plus terrible, car la mort ne mêle pas le rire à l'agonie ; — la vue de ces' créatures dont l'âme est partie , plus effrayante qu'un cadavre , car le cadavre se tait du moins ; l'étude de la cause et des effets, vous plongent en une profonde et douloureuse méditation. Et pourtant il est bon parfois d'aller voir de près ces
maux et ces égarements; il sort de là comme une salutaire leçon, et l'homme même vous apparaît, jusquedans sa dégradation , avec toute sa grandeur. Ce n'est donc pas pour le vain plaisir de conter des anecdotes ou de décrire des choses curieuses que j'ai pris la plume. Je sais que la question est brûlante et qu'on risque de toucher à bien des plaies. Mais, encore une fois, les études de ce genre sont utiles ; elles portent avec elles une morale , elles prêchent le calme et la paix , elles enseignent la crainte des passions énervantes , et justement à cette heure où le spiritisme semble multiplier ses victimes, il est bon peut-être d'aborder un pareil sujet.
Le public n'est pas admis, à Charenton, dans les cours des malades. J'ai pu, grâce à l'obligeance du directeur, visiter parfois l'établissement, et j'en remercie ici M. de Fontanes.
La maison de Charenton est située sur l'emplacement occupé jadis par la maison des frères de la charité, dits de Saint-Maurice. Une inscription gravée sur le marbre rappelle, dès le péristyle, le nom du fondateur, Sébastien Leblanc, contrôleur des guerres en 1664, et sur une plaque clouée en face, on peut lire que la maison actuelle fut édifiée sous le ministère de M. de Montalivet.
Vous figurez- vous ce que peut être une maison
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de fous? Avez-vous construit, dans votre imagination, quelque enfer assez terrible pour y loger ces damnés de la déraison? Lorsque vous avez regardé, du bas de la colline , le bâtiment qui est Charenton ; lorsque , passant la nuit sur la route, vous l'avez vu briller de tous ses feux lugubres avec ses fenêtres éclairées, que de souffrances et de drames n'y avez-vous pas devinés et comme aperçus à travers les murailles? Quelles sinistres images évoque ce seul mot : cabanon ! C'était ainsi jadis. Au temps où l'Hôtel-Dieu, par exemple, n'était qu'un foyer d'infection, où jusqu'à trois malades de maladies diverses couchaient dans le même lit, la maison de fous, moitié prison, moitié hospice, connaissait les cris et les atroces douleurs, les déchirements et les luttes où les dents grincent. Un homme a changé tout cela, Pinel, qui revendiqua les droits de l'humanité en faveur de ceux chez qui l'on ne voulait plus reconnaître son semblable. La commune de Paris n'avait-elle pas décrété (brumaire 1793) qu'on détruirait les cabanons de la Salpétrière, et qu'à Bicêtre on séparerait les fous des autres malades? Et que de progrès depuis Pinel, depuis Esquirol, depuis ces inventeurs sublimes de la pitié en médecine !
Le cabanon n'existe plus; la maison aujour-
d'hui est riante, on a fait partout des jardins; les cours, disposées en impluvium, comme dans les maisons romaines, s'ouvrent sur la campagne, et, du haut de ces terrasses, la Marne apparaît, les champs, les montagnes, les horizons baignés de vapeurs bleues. L'air est partout, partout une propreté hollandaise , des couleurs gaies et calmes. Dans les dortoirs, des lits à rideaux blancs avec un ruban pourpre qui tranche sur l'uniformité des draperies et lui donne je ne sais quoi de coquet, — quelque chose comme un sourire. Au réfectoire, des assiettes de faïence à filets de couleur ; dans la bibliothèque , des gravures, des journaux illustrés, des images.
On se croirait, à voir ces longs corridors paisibles, dans quelque Chartreuse, au haut des Alpes. On a beau écouter, tout est silencieux. L'été, dans ces jardins, les oiseaux chantent et les papillons ne manquent pas de fleurs. Lassé des bruits étouffants de la fournaise qui est làbas , on souhaiterait le repos, ici, et la paix. Mais bientôt le cœur se serre lorsque, pas à pas, on descend les cercles de cet enfer qui s'appelle la folie. Au premier degré on hésite, au second on devient pâle, au dernier on est muet.
Le côté des hommes comprend huit divisions. Chaque division a sa cour spéciale et correspond à un certain degré de la folie. On part de la
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lre division — division des convalescents — jusqu'à la division des agités, ou fous furieux. L'incurabilité commence à peu près à la troisième division.
Première division. — Les convalescents. — Ce jour-là les malades étaient en promenade. Il n'en restait là que quelques-uns , de bonnes ligures placides et reposées , des vieillards du Marais, paisibles. Les uns lisaient, assis sur un banc, le journal du matin; les autres, assis, humaient le soleil; d'autres jouaient aux échecs silencieusement. Il y en avait qui, rêvant, regardaient l'horizon.
Un pauvre vieux vint à passer, le dos courbé, le visage amaigri, les cheveux blancs, marchant doucement en s'appuyant sur un homme de son âge. Il avait , enfoncé sur les yeux, un chapeau de feutre et , à la boutonnière d'une redingote large comme une houppelande, le cordon de la Légion d'honneur.
Notre guide, — mon ami Constant Laurent et moi, nous étions accompagnés de M. Compaing, l'inspecteur de l'établissement qui mettait avec une extrême bonne grâce ses curieuses notes à notre disposition — salua l'homme qui soutenait le vieux monsieur.
— Eh bien! dit-il, va-t-il bien?
— Oui, merci, répondit l'autre.
— Bonjour, monsieur Malitourne , dit alors l'inspecteur en s' adressant à l'homme au ruban rouge.
Le vieillard marmotta tout bas quelques paroles, salua timidement de la tête, nous regarda d'un air craintif et s'éloigna comme un enfant peureux.
Malitourne! Le Malitourne de Véron, comme dirait M . Théodore de Banville.
C'est lui. Voilà plusieurs années qu'il est là. Sa folie a pour base la peur. Le moindre bruit le secoue, et il tremble. Celui qui le soutient est un vieux domestique qui vit ainsi parmi les fous. C'est le gouvernement, je crois, — ou c'est un ami d'autrefois, — qui paye à Charenton la pension de Malitourne (i).
Deuxième division. — Le nombre des malades est déjà plus grand.
Ce sont les maniaques, les hallucinés, ceux qu'on espère encore guérir. Dans tous ces yeux, la flamme brille. On hésite à croire que ce sont là des aliénés. On se rappelle le mot de Napoléon sortant de visiter Bicêtre. « Entre un fou
(i) M. Malitourne vient de mourir (avril i86'">).
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et un homme raisonnable, il n'y a peut-être pas l'épaisseur d'une pièce de six liards! »
Division des gâteux^. — Celle-ci vraiment est effrayante. L'aliéné, du moins — fût-il épileptique — parle, gesticule ; sa vie fiévreuse est encore la vie. Le gâteux, sans force, sans souvenir, inerte , végète et languit comme un mollusque. Ils étaient jadis, ces pauvres êtres amollis , ceux qu'on négligeait entre tous, les plus difficiles et les plus désagréables à soigner. Aujourd'hui chacun d'eux a son lit; il a fallu des prodiges de dévouement et de patience pour leur faire reconnaître ce lit, pour les habituer à retrouver leur place à table, pour combattre leur malpropreté. Créatures dégradées ! J'en vis un, je le vois encore, avec son profil émacié et sa tête terriblement comique (il ressemblait à Grassot), il ne savait, celui-là , que trouver une parole , une seule : Je suis empereur!
Les infirmiers qui les soignent sont prodigieux, doux comme des sœurs de charité, solides au poste comme des soldats. Ils habillent, ils déshabillent, ils lavent sans cesse ces malheureux. Un jour de sortie par semaine leur suffit. Ces braves gens, choisis dans ces populations robustes de l'Ardenne ou de l'Auvergne, enlevés à leurs montagnes, s'acquittent de leur tâche
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simplement, — comme naguère ils poussaient la charrue. Ce sont des paysans. Un enfant de Paris ne resterait pas là deux jours; ii perdrait patience ou deviendrait fou.
Laissons les divisions intermédiaires , moins tranchées que les autres , pour arriver à la division des agités.
Cette fois , voilà les cris, les visages décomposés, les traits contractés, les fureurs horribles. Le moins timide avance avec précaution dans cette cour. Là, les malades gesticulent, arpentent le terrain à grands pas , s'exclament et se révoltent. Quelques-uns, enfermés dans la camisole de force, roulent des yeux égarés en écumant. Un de ces épileptiques passe sa vie à ruer, à hennir, à donner de la tête contre le mur. 11 se croit changé en cheval. Toute la partie droite Je son crâne est sans cheveux, déchirée. Un autre hurle, commandant un régiment imaginaire. Tous menacent, tous pourtant se taisent dès que l'inspecteur parle. Cette voix connue les intimide et les arrête : le loup devient un agneau. Tous connaissent l'inspecteur et tous le respectent. Jusqu'à ces furieux, on traite tous les fous avec douceur. Les saignées et les douches, ce traitement d'autrefois, est abandonné, comme dans la médecine ordinaire la méthode de Brussais. C'est, — chose singulière! — par le
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raisonnement qu'on s'efforce de guérir ces êtres sans raison. On entre dans la logique de leur folie , et on les mène au but qu'on se propose par une série de syllogismes dont le point de départ est leur aliénation.
Le plus possible, aussi, on fait prendre l'air aux malaies. Le jardin , vaste et plein d'allées, et dont la vue s'étend encore sur l'Asile de Vincennes, situé près de là, doit jouer un grand rôle dans le traitement. Il faut les voir, ces malheureux, errer autour de ces paterres ou se coucher sur le gazon, chacun s'isolant dans l'égoïsme de sa manie et toisant son voisin avec une superbe expression d'orgueilleux mépris que les gens de bon sens éprouvent souvent pour leurs semblables, mais sans avoir la franchise de le montrer.
Ils vous regardent passer sans vous voir peutêtre, continuant, somnambules éveillés, le rêve qui les torture. Parfois, l'un d'eux s'approche, vous jette quelque énigmatique parole et s'éloigne, souriant et menaçant. La plupart fument : le tabac est un besoin pour le fou comme pour le prisonnier. Le prisonnier? Parfois ces maisons d'asile (on l'a vu par plus d'un exemple ne sont-elles pas des bastilles? Je sentis qu'un de ces malheureux me glissait un papier dans la main — un papier écrit au crayon avec une virgule après chaque mot ( la ponctuation des
fous mériterait une étude spéciale) , et je lus :
// a été perdu, une femme; d'environ quarante- aunes, dont la robe portait un masque, on la reconnaîtra : à un signe, noir placé ; derrière la voiture. Prière.
— C'est ainsi du matin au soir, nous dit l'inspecteur. La mère du pauvre garçon est morte. Il la cherche , et , à écrire des renseignements semblables, il use des paquets de crayons et des rames de papier 1
Les folies , les manies les plus bizarres se heurtent sans se confondre. Tout ce que peut, rêver d'étrange l'imagination humaine, l'aliénation l'a trouvé. Un de ces fous passe la journée à jouer du violon avec son bras. Le premier bâton venu lui sert d'archet. Il le promène sur son violon imaginaire , faisant tous les mouvements du violoniste avec sa main gauche , la rapprochant ou l'éloignant; le pi^icato titille ses doigts convulsivement , et , souriant à la symphonie qu'il exécute ( il ne chante pas , il ne fait point de bruit) , le pauvre homme semble en extase. Mais, chose plus surprenante, c'est que ce musicien silencieux, ce violon qui n'existe pas , ont un auditoire , un cercle de fous qui écoutent, bouches béantes, yeux humides, et qui se passionnent et s'émeuvent — devant rien!...
Un autre , un botaniste, se promène , s'arrè-
tant devant les fleurs, en expliquant les mœurs, la façon de les soigner, leur mode de reproduction. Il a été trente ans au Jardin des Plantes. Vous le prendriez pour un professeur, M. Decaisne ou un autre, faisant son cours. Il continue de ce mettre les fleurs à l'empois, » dirait Alphonse Karr.
— Ceci est une éphorbiacée... Remarquez l'ovaire, il est globuleux... Ces scabieuses sont superbes... Tiens, je n'avais point encore aperçu cette plante hypocratériforme ! Voilà des roses trémières doubles que les abeilles ont piquées après s'être posées sur des roses simples. C'est dommage : le venin a été rapidement inoculé.
Point d'erreur; toujours les mots justes, les termes techniques. On lui écrit parfois du Jardin des Plantes , le consultant , demandant son avis sur certains détails de la culture. Il répond, il donne des conseils , on ne l'a jamais vu se tromper. Et pourtant il est fou !
Un troisième , un ancien entrepreneur , va, les mains derrière le dos, faisant des calculs, des devis de constructions , des plans à n'en plus finir. On le salue. On lui demande.de l'argent, un prêt pour bâtir. « — Combien vous faut-il ? — Quarante mille francs ! — Quarante mille francs? Vous les aurez demain 1 demain avant midi c'est entendu! » Il est grave et digne. — Eh bien,
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monsieur, quoi de nouveau? lui dit le médecin.
— Ne m'en parlez pas, tenez, fit-il en prenant un vieil almanach , de l'an passé , voici la lettre que j'écris à un de mes amis de Nantes qui me demande de lui indiquer combien il faudrait dépenser pour recouvrir le Palais de Justice.
Et, sur l'almanach, il lut couramment comme si lalettreétait écrite là, sans hésitation, (car véritablement il la voyait, sa lettre) il lut un compte exact du prix de revient d'une telle entreprise.
« Tant de voliges à tant vous coûteront tant; c'est à tel endroit qu'il vous fait acheter les ardoises, à tel autre les lattes, chez un tel le plâtre, ici les clous, là le zinc, ailleurs les tuyaux de conduite pour les eaux. » A sa lettre, un littérateur n'eût rien trouvé à reprendre pour le style, un architecte n'eût pas rencontré un détail faux ou un chantournement mal placé. Puis il retournait son almanach comme on retournerait une lettre véritable et lisait sur le verso, gravement, après avoir lu sur le recto.
— C'est très-bien, monsieur, vous lisez d'une remarquable façon et vous présentez les choses avec une clarté !...
— Ah! vous savez!... dit-il avec conviction, on ne saurait avoir trop de soin. Quand je donne des conseils, je veux qu'ils soient complets. La personne à qui je m'adresse ne connait rien au
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bâtiment. Que voulez-vous? Je me suis fait un point d'honneur de lui tracer son programme!
Toutes les folies, hélas ! ne sont ni aussi calmes ni aussi simples.
Il en est de cruelles. Près de Blois, dans la maison du docteur Limier, vit un veillard doux, chauve, — l'air de Béranger, — tout cassé, âgé de plus de soixante-dix ans, qui prend le frais et rit à toutes choses, aux passants, aux mouches, au soleil. — Quel âge avez-vous? lui demandet-on.
Il sourit.
— J'ai seize ans! dit-il.
On lui présente un miroir. Il se regarde. Son sourire ne -s'efface pas; le vieillard a des yeux complaisants , quoiqu'ils soient à l'écarlate dirait Voltaire, pour son crâne dépouillé, et il vous rend le miroir, en répétant de sa voix chevrotante :
— Oui, c'est bien cela. J'ai bien seize ans!
Les femmes- — Les bals. — La bibliothèque
La folie, sinistre sur les traits de l'homme, est épouvantable sur un visage féminin. Le visage de la femme exige le sourire , comme les
cheveux blancs lamajesté. Vieillard débauché, femme folle, choses également horribles. Il fallait voir pourtant. Un artiste de talent a peint, u n jour, la cour des agitées à la Salpétrière. A côté de la réalité, ce tableau n'est rien. Dans une cour immense, des femmes, l'œil hagard, furieuses ou sans mouvement, accroupies et regardant le sable, ou courant, semblables à des ménades ivres, autour des arbres. Les unes, la tête rasée, maigres et noires ; les autres avec leurs longs cheveux épars; beaucoup avec des vêtements en lambeaux. Plus de coquetterie! Et pourtant, comme une dernière lueur de sentiment féminin, le goût des rubans, des fleurs, des bouts de dentelles dont elles emplissent leurs poches, pour jouer, ou un morceau de bois ou de carton, qu'elles habillent comme une poupée et qu'elles bercent comme un enfant.
Je parle des agitées.
Les autres causent, s'occupent à des travaux de peinture, ou font de la musique. L'une d'elles me pria d'accepter un bouquet de. bluets ; elle souriait.
Elle me parla d'Abel de Pujol, — cet aïeul de la peinture contemporaine, mort voilà quatre ans.
— C'est mon fils, dit-elle alors avec un sourire.
La pauvre femme avait à peine trente ans.
Une autre expliquait qu'elle ne pouvait plus se lever parce que ses jambes étaient demeurées à la douane, à Londres.
Presque toujours les femmes affectent des poses sculpturales, se croient transformées en Jeanne Darc, en héroïnes, et, les yeux en extase, les cheveux épars, elles regardent le ciel. L'une se croit Velléda, l'autre Cléopàtre; elles ont des attitudes de prophétesses et restent là, immobiles. Une grande dame garde encore l'instinct d'approcher des chaises quand on entre dans sa cellule, comme au temps où elle recevait des visites.
Les femmes, à Charenton, sont moins nombreuses que les hommes. Leur logement forme un établistement à part, et les services sont distincts. Il arrive pourtant que les aliénés des deux sexes sont confondus, à la messe, le dimanche, et aussi dans des soirées ou des bals que donne parfois le directeur. Parmi les moyens de guérison employés par M. de Fontanes, les divertissements ne sont pas les moindres. Autant que possible, on les multiplie. Par exemple, le directeur admet à sa table les convalescents des deux sexes. Hommes et femmes, chacun s'observe soi-même et se surveille. Rien de plus bizarre et de plus touchant à la fois que ces bals où des aliénés s'invitent, dansent et causent avec
la plus parfaite politesse. Parfois, au milieu du silence, une discussion éclate. Ce sont deux maniaques dont les manies se heurtent un peu trop violemment. L'un est peintre et soutient que • Raphaël vaut mieux que Rubens-, l'autre est négociant et lui répond que la guerre d Amérique a été meurtrière pour les hommes et les affaires. Evidemment ils ne peuvent pas s'entendre.
Il s'animent donc et se fâchent. On les emmène aussitôt. Quelquefois encore, une malade est tout à coup prise d'une attaque de nerfs. Mais les infirmiers sont là. Le calme revient, et les malades continuent à danser comme si nul incident n'était survenu. Un jour, dans un de ces bals, un de ces aliénés, habit noit, cravate blanche, l'air souriant, avise le garçon qui s'approche de lui, le plateau à la main, prend ce plateau brusquement et le vide sur ses genoux. Glaces, sorbets, sirops, le tout répandu sur son pantalon, il souriait. — Ah çà, mais s'écrie aussitôt son voisin, que fait-il, celui-là? Il est donc fou? Ils étaient parbleu bien fous l'un et l'autre.
Pareilles bizarreries arrivent lorsque, sur le petit théâtre nouvellement construit, on donne une représentation dramatique. Le silence est religieux, et les passages applaudis d'ordinaire à Paris sont ceux que les aliénés saluent justement de leurs bravos.
Litz racontait un jour qu'il aimait beaucoup aller exécuter ses meilleurs morceaux à la Sal-
petnere.
— Je ne suis jamais, disait-il, aussi bien compris !
L'an passé, il y avait justement à Charenton un jeune musicien — dont j'ignore le nom — et qui ne manquait pas d'un certain talent de composition. Il s'était chargé d'écrire la musique des messes que l'on jouait le dimanche à la chapelle, et s'en tirait à son honneur.
— Voulez-vous lui faire un profond plaisir ? nous dit l'inspecteur. Ecoutez-le !
Nous frappâmes à sa porte. Car chaque malade (s'il ne veut coucher au dortoir, et chacun de ces dortoirs n'a que douze lits pour faciliter les soins et la surveillance) peut avoir ainsi son appartement séparé, sa cellule, avec chambre de domestique au besoin. Le compositeur vint nous ouvrir, les cheveu:; embrouillés sur le visage, l'air étonné, mais souriant. On nous présenta. Il devint rouge, s'assit au piano à notre première invitation avec une émotion de débutant et, sans se faire prier, avec une précipitation joyeuse, il entama une romance dont il avait composé la musique et les paroles. C'était, notez bien, vraiment remarquable. Nous applaudissons. Il remercie et tout aussitôt il attaque un
oratorio quelconque. Là, déjà, la folie montrait sa griffe.
Elle se dévoilait tout à fait dans une sorte de symphonie qu'il nous fallut encore applaudir. Et qui sait? peut-être ce jeune homme, né pour les compositions gracieuses, avait-il déraillé en contraignant son cerveau à des études meurtrières pour lui ! La musique d'église l'avait tué.
Nous nous retirâmes en le remerciant. Il nous prit les mains.
— Me remercier ?... C'est au contraire moi, dit-il, qui vous remercie et du fond du cœur. Être écouté ! Il y a si peu de gens qui vous écoutent!
Il avait du bonheur pour longtemps. Et si je vous disais qu'il est à Paris vingt compositeurs connus, applaudis, qui ne le valent pas !
La plupart des malades, — ceux que la folie n'étreint pas tout à fait — ont ainsi leur passion ou leur distraction. Il en est qui passent leur vie à écrire de gros traités impossibles, comme ce vieux curé qui traçait les siens avec du jus de cerises noires. On en a vu qui pour se distraire, aprenaient, dans leur folie, une langue étrangère. La bibliothèque de l'établissement a des hôtes aussi assidus que la bibliothèque Richelieu. Il y a des Kasangians parmi ces maniaques, et qui ont aussi, à la table de travail, leur place
marquée. Qu'était-ce d'ailleurs, queceKasangian lui-même, sinon un fou?
Ils viennent donc là s'asseoir devant les plumes & les encriers, et lisent ou écrivent. Chose étrange ! Les passions politiques persistent dans ces cerveaux vides ; où le souvenir de la famille s'éteint parfois complètement, la passion demeure toujours brûlante. Quelque chose surnage souvent dans ces grands naufrages, une chose qui sombre avec facilité chez les gens sensés, la conviction. Il y a, parmi ces fous, des catholiques & des libres-penseurs, des monarchistes & des républicains. Et parfois ils dépensent en de vaines discussions les lambeaux de raison qui leur restent.. L'un s'approche de la bibliothèque, prend un volume de Jean-Jacques Rousseau, en lit, en riant deux ou trois lignes, et replace le livre sur le rayon, en disant avec un haussement d'épaules :
— Ah! pauvre cervelle !
Puis il emporte les Oraisons funèbres de Bossuet.
Arrive alors un disciple de Jean-Jacques, qui attire à lui respectueusement les Confessions ou Y Emile & va les lire sous le nez du premier avec une intention hostile.
Bizarre problème en vérité! Problème horrible aussi, quand on songe que dans ce gouffre
— Asseyez- vous , dit-elle d'un ton presque caressant.
Sa voix était douce. Gérard regarda Thérèse. Elle n'avait point changé. C'était toujours cette grâce exquise, ces beaux cheveux noirs, ces longs yeux chargés d'étincelles, qui l'avaient séduit autrefois.
On ne revoit pas impunément une femme qu'on a aimée.
Gérard se sentit troublé.
Mais ce trouble ne dura pas.
Il s'assit sur le rebord du fauteuil, sa main droite appuyée contre la porte de la loge, comme pour sortir aussitôt.
Thérèse alors lui demanda de ses nouvelles, parla du passé en souriant & avec une feinte humilité qui semblait implorer un pardon & qui raillait.
Gérard répondit d'un ton dégagé, fit de l'esprit qui égaya Thérèse, et se levait pour sortir, lorsque dansl'avant-scène qui faisait face, il aperçut la comtesse Mynska.
Sans doute il eut un tressaillement, car Thérèse devina aussitôt quelle était cette femme.
Elle la parcourut, pour ainsi dire, du regard, et, feignant de ne l'avoir pas vue :
— Où allez-vous? dit-elle à Gérard en lui prenant la main. Il y a si longtemps que nous
ne nous sommes vus ! Vous pouvez bien demeurer encore. .. D'ailleurs, l'entr'acte est assez long.
Gérard était pâle.
Il hésitait.
Entre deux bouches de canon, il n'eût pas bronché. Entre ces deux femmes, il avait peur.
La position était d'ailleurs difficile.
Thérèse redoublait de ces manières charmantes qu'on appelle avec beaucoup de raison des chatteries. Ses gestes félins semblaient envelopper le baron de caresses.
— Savez-vous ? disait-elle en se penchant vers lui, que je vous adore à présent, Gérard !
Le baron se leva.
Il était exaspéré de l'hypocrisie qu'il devinait parfaitement sous cette tendresse.
— Adieu ! dit-il.
— Vous fuyez 1
Elle lui tendit la main.
Il la serra un peu brusquement et sortit.
Un soupir de satisfaction s'échappa alors de sa poitrine*
Et cependant Thérèse riait sous cape, fort satisfaite d'elle-même.
La comtesse Mynska était pâle et se tenait roide, dans sa loge, comme une statue.
Elle avait tout vu.
« 3 heures.
» Chère sœur,
» As-tu Monte-Cristo ? Eh bien ! c'est moi. J'aurai un million ce soir. Ta Léonie est bien triste. Elle aura dimanche son équipage et un maître de langue. Et toi aussi un maître de piano. Je te choisis un nid de princesse. Tu auras ta voiture dimanche, toute rose.
» Aime ton Eugène, car je suis ton empereur. Voilà ce que je veux de vous pour mes pauvres : un sol par franc. Et la haute main sur tous. Dix commis sont à l'heure qu'il est dans mes bureaux. Ah! je vous ai bien étonnés, avoue-le?
» Eh bien! ce n'est rien.
» Aime bien ma portière. Habille-toi. Viens la prendre conduis-la chez notre ami, rue de Seine. Achète des chemises à l'homme, et surtout che\ ce garçon qiti nous a fait crédit!
« Adieu, adieu. »
Le côté le plus bizarre en cette affaire, c'est que ce fou, parlant de millions qu'il allait avoir, demandant de l'argent, empruntant pour rendre ' le lendemain ou le soir même, disait-il, trouva sur le champ mille francs chez un épicier qu'il ne connaissait pas.
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— Comment avez- vous pu lui prêter cela? demandait-on au marchand.
Il lit une réponse que je trouve merveilleuse :
— Un homme qui avait l'air si riche ! Mon voisin est mort à Charenton.