A MADAME JULIETTE CHARDIN
Madame,
J*ose vous dédier cette étude écrite d'après vos souvenirs personnels et ceux de notre cher et illustre ami le docteur Delton ; laissant dans V ombre ^ selon votre désir, mais avec regret^ celte partie du dènoûment où votre conscience^
trop subtile, veut voir une faute à la charge de Juliette où le lecteur n'aurait vu sans doute qu'un devoir accompli; car la promesse faite à Elias ne devait pas l'emporter sur un serment antérieur y et Juliette, pour avoir été la consolation d'un moribond^ n'était point dégagée de
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faire le bonheur d'un vivant. Tel fut Vavis de M. Chardin, aujourd'hui votre mari^ et du docteur Delton ; tel est encore celui de votre humble et respectueux serviteur ^
Dans son remarquable traité Vber die Krankheite der Kinder und ihren Einflus auf die Entwickelung der moralischen Krœfte, c'est-àdire : Des Maladies du 'premier âge et de leur influence sur le développement des facultés morales^ le professeur Spitzberg, vice-président de l'Académie des sciences médicales de Dusseldorf, met en lumière plusieurs exemples de précocité vraiment extraordinaires chez deis enfants de sept ou huit ans malades depuis leur naissance, et croit pouvoir en tirer cette conclusion, que, dans les cas où de con-
tinuelies souffrances n'oblitèrent pas absolument rinteiligence des jeunes malades, elles peuvent au contraire en précipiter l'épanouissement. Les innombrables réflexions sur lesquelles le docteur Spitzberg appuie son système ne pourraient qu'intéresser vivement la plupart de mes lecteurs ; mais il me serait assez difficile de les exposer, ces réflexions étant, de leur nature, si délicates^ si subtiles, et, d'autre part, formulées en un langage si peu mesuré à la portée présumable des esprits ordinaires, qu'il m'a été radicalement impossible d'en comprendre une seule. Je me bornerai à ajouter que la vie et la mort du jeune baron Elias de Borg, qui forment le sujet de cette étude, semblent militer assez vigoureusement en faveur de la théorie ci-dessus mentionnée. Néanmoins, mon désir étant d'écrire un conte et non de fournir des armes contre ses adversaires à l'honorable vice-président de l'Académie des scîences médicales de Dusseldorf, je n'empêche pas les personnes qui tiennent pour le professeur Spitzermann contre le professeur Spitzberg de s'écrier qu'une exception ne saurait affirmer
une loi ; et quant à ceux de mes lecteurs qui, ne connaissant en aucune manière ni Tun ni Tautre de ces illustres antagonistes, seraient simplement choqués de l'apparente invraisemblance de mon récit, ils sont instamment priés de considérer que la vie réelle présente quelquefois à l'observation des incidents et des caractères bien supérieurs en singularité aux imaginations les plus saugrenues des poètes et des romanciers.
Vers la fin de l'année 1853, un des membres importants du parlement de Ghristiana, le comte Nils-Agrippa de Borg, que son origine illustre et sa fortune réputée immense recommandaient depuis longtemps à l'attention de la cour de Stockholm, eut l'honneur d'être choisi pour représenter à Berlin S. M. le roi Charles XV. S'il maintint, comme il convenait, dans les relations diplomatiques l'honneur du pavillon suédois, il compromit étrangement la dignité de son caractère officiel par sa liaison, d'abord secrète, mais bientôt scandaleuse, avec la fille d'un colonel prussien; conduite qui lui valut de la part du roi son mattre, en même temps
qu'un blâme sévère, le conseil de réparer surle-champ sa faute en épousant la jeune fille. Celle-ci étant pauvre et de naissance médiocref le comte, qui avait d'ailleurs d'autres projets, ne céda qu'avec beaucoup de répugnance. Sa soumission, trop évidemment contrainte, ne le fit pas rentrer en grâce, et il fut rappelé dans l'annexe même de son mariage. Très-humilié de sa déchéance, il s'en prii à M*"* de Borg« Celle que, maîtresse, il avait adorée, épouse, lui devint odieuse. Loin de la conduire à Stockholm, il la contraignit d'habiter en toutes 'Saisons un château lugubre, à peu près en ruine, situé en Norvège, dans la malsaine contrée de Dormsô , et où la comtesse , déjà malade de la poitrine, ne devait, selon toute apparence, vivre que peu d'années. Elle aurait pu résister, se plaindre au roi; mais, faible et triste, elle consentit. Lorsqu'on la conduisit en Norvège, elle était enceinte. Chétive, elle donna le jour à un enfant plus chétif. On le nomma Elias. Le comte ne se montrait à Dormsô qu'une fois l'an, à l'époque des chasses. Alors Tantique habitation se remplissait d^hôtes et de
bruity de piqueurs chantant dans les cotirs, de chevaux hennissant dans les écuries. Le soir, il y avait de longs repas tumultueux où M"" de Borg n'était point priée de paraître.
Son mari ne la visitait que le jour de son arrivée, et le jour de son déparj;. C'étaient de courtes entrevues. Lorsqu'il aperçut pour la première fois Elias pâle, malingre, la poitrine envoûte, les jambes en cercle et s'aidantde ses mains pour marcher, de sorte qu'il ressemblait à un jeune animal^ le comte demanda:
« Qu'est-ce que c'est que ce monstre-là? »
ce C'est notre fils, » répondit la mère offensée.' H Dîtes le vôtre, madame, » répliqua M. de Borg, et il sortit. Dans ce climat, par ces chagrins, l'état maladif de la comtesse s'aggravait d'heure en heure. Bientôt elle ne quitta plus sa chambre , une chambre ancienne , très-profonde, qui avait de grandes fenêtres. Elle restait là tout le jour, à demi 'couchée dans un large fauteuil et considérant, à travers les vitrages , le vaste ensemble mélancolique de la forêt sombre et du ciel téné'breux. Elias, qui avait cinq ans, jouait à côté
d'elle» rampant. C'étaient des heures d*une tristesse affreuse. Le soir, elle pleurait. L'enfantj dont Tintelligence se développait avec une rapidité peu fréquente, s'efforçait de consoler sa mère d'une douleur dont il paraissait deviner la cause. Mais la comtesse n'osaitpoint garder trop longtemps Elias auprès d'elle, craignant qu'il ne fût malsain pour ce pauvre être déjà si maladif de demeurer enfermé dans une chambre presque mortuaire, où l'odeuf douceâtre de quelque potion se mêlait seule à l'atmosphère fadement tiède qui émane des phthisiques proches de leur fin. Lorsqu'un hianc rayon septentrional venait à caresser les vitres, elle montrait le soleil à Elias, le soleil et les bois, et lui disait : « Va jouer, Elias. » L'enfant parhiit. Aucun domestique ne l'accompagnait, la défaveur du maître autorisant la répulsion qu'inspirait le misérable petit. Il courait par la forêt, se. roulant dans les fougères, s'enchevétrant dans les branchages.
Souvent^ au sommet d'un mamelon, son pied, ' si peu sûr, lui manquait, et il dégringolait au
f^ fond de quelque gorge au péril de sa vie, les
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vêtements souillés, les mains sanglantes, échevelé. Quand il se sentait las, il se couchait à plat ventre dans les bruyères; et les bûcherons, qui vont deux par deux, portant sur leurs épaules accouplées d'énormes sapins flexibles, croyaient parfois, entendant le bruit de sa respiration haletante et le cri des branches opprimées, qu'il y avait un jeune loup qui était là. Puis il revenait, et la comtesse, de sa fenêtre, le voyait arriver et lui criait : « Viens vite ! » n s'élançait, il franchissait la pelouse en quelques bonds de chamois blessé, il enjambait les escaliers en se cramponnant à la rampe, il tombait enfin, las à perdre haleine, aux pieds de sa mère, et la mère, un instant joyeuse, baisait avec emportement cette chevelure éparse, mêlée de ronces, et prenait entre ses genoux ce corps difforme et le cachait dans ses jupons afin de ne voir que le visage de son fils, si pâle, si triste, pareil au sien.
Ainsi vivaient les deux délaissés, malheureux et sans autre consolation que leur mutuel amour. Privé de l'un, que serait devenu l'autre? Un jour, la comtesse, plus malade, dut
s'aliter. M. de Borg, appelé par une lettre de sa femme, ne vint point à Dormsô. Elias avait huit ans. ce Pardonne à ton père! » dit la mère en mourant. Elle fui enterrée près du château, dans la forêt. On ne vit pas pleurer Tenfant. Le nombre des serviteurs, déjà très-limité, fut encore restreint. Il ne demeura qu'un vieux intendant, presque aussi infirme que son jeune maître. Ainsi Elias était seul. Il avait été sauvage, il deviot farouche. Il restait des jours entiers dans un bois de sapins, non loin du tombeau de sa mère. Ceux qui passaient entendaient d'étranges paroles qu'il adressait à la pierre muette. Parfois, la nuit, il ne rentrait pas et dormait sur l'affreuse terre humide, garanti du vent glacial par le mur du sépulcre. Il y avait dans le château une bibliothèque riche de quelques centaines de volumes ; Elias passait dans la galerie des livres les rares instants que lui laissaient ses vagabondages à travers les futaies. Cependant il lisait peu ; il semblait
interroger les livres sans oser les ouvrir, demeurant des heures entières à considérer d'un œil fixe quelque reliure vermoulue. Il avait
neuf ans. II ne grandissait pas. Ses diffbrmités s'aocusaient obaque jour' davantage. Il serait nain, boiteux et bossu. Il avait conservé sa figure du premier âge» pâle et triste, qu'aimait sa- mère. II était très-sombre. Il parlait rarement. Un jour le vieux domestique lui dit :
« J'ai appris que M. le comte, votre père»
vient de se remarier. » Elias ne sembla paè entendre» et il alla dans la forêt. Il s'était fabriqué lui-même des béquilles, en bois de mélèze^ afin qu'elles durassent très-longtemps. Il ne paraissait point qu'il désirât ou espérât une vie différente de celle qu'il menait alors. Le comte, pensait-il sans doute, laisserait vivre le fils là où il Avait laissé mourir la mère. Gela était probable; mais il n'en fut pas ainsi. Sa deuxième femme ne lui donnant point d'eifant» M. de Borg, qui n'était plus jeune, commençait à craindre que son nom et sa fortune ne demeurassent sans héritier. Il se souvint du petit monstre aperçu à Dormsô. Un soir, Elias était dans la galerie des livres , silencieusement absorbé par la contemplation d'un volumineux iii-folio que la lueur d*une lampe à la main
traversait d'une bande d'or pale; un pas inconnu se fit entendre derrière lui, et une voix presque dure l'appela par son nom. Le comte venait chercher son fils pour le conduire à Paris, espérant que la science des médecins français parviendrait peut-être à lui faire un héritier tolérable de ce ridicule avorton.
Au coin de l'avenue de Marigny et du faubourg Saint-Honoré, on voit un hôtel, maintenant inhabité, d'aspect sévère. Ce fut la demeure de M. de Borg. Le premier étage contenait les salles de réception, et le second l'appartement personnel du comte. Le troisième était spécialement réservé au baron Elias. Après avoir traversé l'antichambre, on entrait dans un salon tapissé de velours noir et orné de quelques portraits de famille séparés par des
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panoplies dont Tune, celle qui se trouvait en face de la porte principale, était surmontée d'un large nœud de ruban d'or où se lisait, en lettres carminées, l'antique devise de la maison de Borg : Summ qui fuimus. Après le salon , la bibliothèque. La troisième pièce était une chambre à coucher^ obscure tant elle était vaste, et que singularisaient de pesantes tentures de satin cramoisi sombre surchargées d'armoiries en cuivre peint ; il y avait au fond, dans un coin morne, un lit d'ébène massif, sans sculptures, très-grand, très-haut, qui ressemblait à un sépulcre de marbre noir. Celte chambre était triste et ce lit était lugubre comme s'ils avaient eu le pressentiment d'une agonie. Les appartements et les meubles témoignent quelquefois d'une sorte de prescience de leur destination. A côté du lit, une portière en étoffe, presque toujours à demi relevée, permettait d'apercevoir un large balcon qui donne sur la cour intérieure de l'hôtel et que la volonté du jeune baron avait transformé en une serre opulente, à la toiture et aux murs de cristal. Mais le voisinage de ce jardin suspendu^ plein de flo-
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raisons éclatantes et d'arômes délicieux, ne réussissait pas à égayer la sombre chambre de repos: c'était une tombe, il y avait des fleurs à Tentour.
Dix-huit mois après son départ de Dormsô»
un malin dé novembre, Elias était dans cette serre, le corps enveloppé dans l'épaisseur des feuillages, la tête appuyée à l'ane des murailles transparentes.
Il avait onze ans. Il était pâle de cette pâleur de momie que communique à la peau la pério* dicité de la fièvre. Ses cheveux, lon^s, directs, presque blancs tant ils étaient blonds, serraient, comme entre deux plaqués de vermeil dédoré, un front volumineux qui surplombait le reste de la face, approfondissant Tazur triste des yeux et prolongeant une ombre jusqu'aux ailes trop minces du nez. La bouche crispait des lèvres sans couleur, déformées par l'habitude d'une torsion méchante. Il y avait, en somme, quelque chose d'anormal et de contraint dans le dessin des traits; çà et là se détiraient quelques rides ; et ce visage exprimait une grande lassitude, la lassitude de la précocité*
Par le vitrage où s'appuyait la tête du jeune baron > on pouvait apercevoir, au delà des bâtiments intérieurs de Thôtel de Borg, une partie de la cour et la façade tout entière d'une maison voisine. C'était à une fenêtre, d'ailleurs fermée, de cette maison que s'attachait le regard d'Elias^ regard fixe où se lisait l'angoisse d'une longue déception. Depuis deux heures l'enfant était là, invisible et gue^ant. Soudain, la fenêtre qu'il observait s'étant ouverte, une femme très-jeune, blonde, une jeune fille sans doute, s'y accouda, lointaine et gracieuse. Les yeux d'Elias, éblouis, se fermèrent; il retira vivement sa tête, ainsi qu'un homme perdu dans des ténèbres recule devant la lueur inespérée d'un flambeau; mais bientôt, et lentement, pour s'habituer à la splendeur de l'apparition, il se rapprocha de la vitre en relevant peu à peu ses paupières, et enfin, la bouche ouverte, les yeux béants, demeura immobile. Le méchant pli de ses lèvres s'était détendu en un sourire extatique ; par instant ses narines se gonflaient comme aspirant un parfum lointain, et il semblait extraordinairement heureux. Il resta ainsi
très-longtemps. La jeune fille accoudée à sa fe- ' nétre ne se doutait guère de la joie que donnait sa vue à un pauvre enfant malade qui la contemplait de si loin. Elle semblait plongée en un rêve doux et long. Il se pouvait qu'elle attendit quelqu'un, car ses regards interrogeaient fréquemment l'allée d'une porte cochère située en face de sa croisée. Ce fut de ce côté que se montra bientôt un homme aux allures éléganteSy qui la: salua d'un geste familier, traversa la cour et disparut sous la marquise d'un perron. Elias, instinctivement, avait baissé les yeux; beau, un instant, de tendresse et de joie, il était devenu hideux; ses yeux, exorbitant, semblaient deux boules rouges; il mordait ses lèvres convulsivement, et par une vitre mo bile de la serre sa tête grimaçante s'allongeait vers le nouveau venu au bout d'un cou membraneux et maigre comme celui d'un jeune vautour. Quand il releva son regard, craintivement, la fenêtre avait été refermée, la vision s'était évanouie. Alors, par suite d'une brusque afflucnce de sang à la gorge, Elias fut pris d'une toux rauque, profondément sonore, déchirante.
Cependant il ne quittait point son poste, espérant qu'un incident nouveau ramènerait l'idole à la portée de son culte. Il attendit. Par
moments , il parlait, n C'est un parent , peutêtre. » Il toussait un peu moins fort et il ajoutait : <t Oui, oui, son frère, sans doute. » Mais tout à coup il secouait furieusement la tête. <c Son frère ne viendrait pas tous les jours. Ce n'est pas ainsi que l'on attend un frère. » Et sa toux devenait plus déchirante. Quand le mélancolique observateur fut certain que la jeune fille ne reparaîtrait plus à sa fenêtre, il recula lentement, parmi les branches confuses des arbustes, jusqu'au milieu du balcon, et commença de marcher, le front bas, la bouche tordue, les mains crispées derrière le dos.
Elias, marchant , était pitoyable ; son épine dorsale, déviée et bosselant Tintervalle de ses deux épaules, le contraignait à se traîner péniblement voûté; il était nain, au surplus, et bancal; son costume, qui ne variait jamais, se composait d'un surtout de velours grenat sombre , assez court et peu ample , garni de fourrures, et d'un pantalon presque collant en
étolTe noire., Ainsi vêtu» ce corps chétif» vieillot) brisé» que surmontait une face pâle à Texpression sournoise et farouche , pouvait faire songer à quelque Tom Pouce chargé de représenter dans un spectacle de foire le personnage de Louis XI, tel que le comprenait le comédien Ligier.
II se traînait silencieusement, s'arrêtait quelquefois .pour cueillir une fleur, une fleur blanche le plus souvent, la considérait avec douceur comme s'il y trouvait quelque analogie avec un objet cher et absent, puis tout à coup la froissait, la jetait à terre, piétinait dessus, et reprenait sa marche pénible, la tête plus basse, la lèvre plus amèrement tordue.
Un domestique entra et dit : « Monsieur le baron veut-il consentir à recevoir M. le docteur Delton? » Elias ne parut point avoir entendu. Accoutumé sans doute aux façons de son jeune maitre, le valet ne répéta point sa question et se tint immobile devant la porte. L'enfant continuait sa promenade mélancolique. Enfin, après un long silence : <( C'est
bien, )) dit-il de celte voix aiguë qui est particulière aux nains ; et, le domestique s'étant respectueusement écarté, Elias passa dans la chambre à coucher, où le docteur Delton venait d'être introduit.
: On connaît le docteur Delton, sinon pour l'avoir vu, du moins par le magnifique portrait qu'en a donné Flandrin, et qui fut l'un des plus grands succès du Salon de peinture en 1852.
Sur cette toile, le savant spécialiste n'a pas encore trente ans. II n'a pas changé depuis. Peu d'hommes sont doutfs d'un aussi beau visage.
JL'expression un peu hautaine de son front ne contredit pas absolument la familiarité de son sourire, mais la bonté de sa lèvre ressemble à de la clémence. Ce sourire a fait des ennemis au docteur Delton. Au surplus, l'étrangeté de fies doctrines, les résultats souvent merveilleux de ses traitements, le recommandent d'une façQn suffisante à l'antipathie de quelques praticiens moins heureux. On sait qu'il attribue une large part d'influence à la santé de l'âme sur la santé du corps;- à propos d'un homme, connu pour très-peu honorable, qui avait journelle-
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ment des digestions pénibles, il disait : « Ce sont les bonnes consciences qui font les bons estomacs, et l'on ne se guérit pas d'ua remords avec un vomitif. » Diverses circonstances où il a fait preuve d'une sensibilité assez rare cbez ses confrères lui ont valu de la part de l'un d'eux la qualification injurieuse de médecin ro** manesque. Tout le monde se rappelle la généreuse conduite du comte de T***, deveaiue célèbre par suite de l'indiscrétion d'un ami. La comtesse de T*** se mourait d'une maladie de poitrine, et, n'ignorant point son état, elle s'at* tristait affreusement. Il avait été statué dans le contrat de mariage des deux époux qu'à la mort de l'un d'eux les objets à son usage personnel, tels que bijoux, vêtements, lingeries, appartiendraient non pas à l'époux survivant, mais aux collatéraux du décédé. Pour écarter de l'esprit de sa femme l'idée d'une mort prochaine, le comte convertit sa fortune, assez considérable , en parures de toutes sortes ; chaque matin, la malade recevait quelque présent d'un prix énorme. Quand elle mourut, son mari était ruiné ; mais elle était morte en se croyant sauvée, heu-^
reuse. On raconta que les conseils du docteur Delton avaient dirigé le comte. A des personnes quiy en rappelant cette aventure, alléguaient un jour contre lui que Tavenir d'un homme sain et destiné sans doute à une longue vie ne devait pas être sacrifié aux satisfactions peu durables d'un mourant , le médecin répondit que les derniers jours des moribonds ne constituaient pas à ses yeux un avenir moins respectable que les nombreuses années futures des gens bien portants; que, d'ailleurs, il n'était pas toujours louable de raisonner trèssubtilement, et que, quant à lui, il prenait volontiers le parti des malades , ceux-ci étant les faibles.
Elias entra dans sa chambre sans saluer, alla directement vers une chaise longue placée dans un coin très-sombre de la vaste pièce, s'y assit en ramenant ses jambes l'une sous Tautre, et de là, enfin, tourna vers le docteur des yeux durs et méchants. M. Delton, depuis longtemps accoutumé à la mauvaise humeur des malades, feignit de ne point prendre garde à cette hostilité manifeste.
« Bonjour, Elias, » dit-îl en d'avançant de^ quelques pas
L'enfant ne bougea point.
« Ne me donnerez-vous pas la main aujourd'hui ? » reprit le docteur en souriant.
Elias répondit :
« Vous voulez avoir ma main pour me tâter le pouls.
— Je vous jure que je n'ai pas la moindre envie de vous tàter le pouls, repartit M.Delton en s'asseyant près de la chaise longue. Est-ce que j'en ai besoin, d'ailleurs? Je sais parfaitement que vous avez la fièvre. Voulez-vous que je vous dise comment vous avez dormi ? Très tard, fort peu et fort mal. Vous toussiez souvent. Vous entendiez dans vos oreilles des bourdonnements faibles et innombrables comme le seraient les bruits d'une armée de fourmis en voyage. Vos tempes battaient. Vons aviez très-soif, surtout dès que vous aviez bu. A peine alliez-vous vous assoupir malgré la fade et chaude atmosphère dont il vous semblait être enveloppé, que vous vous agitiez en sursaut; et, serré à la gorge par la corde d'un