‹ Histoires d'amourChapitre 2 sur 6 · LIAS · texte numérisé non relu

LIAS

bourreau invisible , vous avez pu rêver deux ou trois fois qu'un animal pesant s'accroupissait sur votre poitrine..

— ' Vous êtes très-savant , fit Elias d'un ton amer.

— Ma foi oui , et assez savant pour vous guérir^ »

En parlant ainsi, M. Delton prit dan& sa main les petites mains chaudes et moites de Tavorton ; il Tenveloppa d'un bon regard de père et ajouta : « Voulez-vous que je vous guérisse , mon pauvre et cher enfant? n

Il y avait une telle tendresse, une sympathie si évidente dans les yeux et dans la voix du docteur, qu'Elias se sentit ébranlé dans sa résolution d'être froid et mauvais. Son visage s'éclaira. Mais ce ne fut qu'une lueur, et il répondit d'un voix aigre et heurtée :

c( Oui, vous me guéririez, c'est-à-dire que vous m'empêcheriez de mourir. Je vous ai com^ pris, n'est-ce pas? Eh bien, nous ne pouvons pas nous entendre. Être guéri ! Savez -vous ce que cette parole veut dire pour moi? C'est être grand, c'est être droit, c'est ne pas avoie

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une bosse sur le dos, les jambes en arc et les pieds tordus; c'est ressembler aux gens qui passent dans la rue et qui ne boitent pas; c'est pouvoir être un jour heureux et malheureux de la façon dont les autres le sont. Il y a des hommes; je voudrais qu'ils pussent ne pas me prendre ea dégoût rien qu'à me voir. Il y a des femmes; je voudrais qu'elles pussent m'aimer. Voilà comment je souhaiterais d'être guéri.

Mon ambition dépasse votre pouvoir , n'est-il pas vrai? Qu'est-ce donc que vous pouvez pour moi? Délivrer mon front, mes joues, tout mon corps de la chaleur incessante qui l'enveloppe? A quoi bon? J'aime la fièvre qui endort et isole ma pensée de la réalité. Prolonger ma vie de cinq ou six années, peut-être même dé* traire en moi le germe de cette phthisie héréditaire qui me consume peu à peu? Enfin me faire vivre, mais vivre contrefait? Je ne le veux pas. Vous m'entendez. Je vous dis que je ne le veux pas. Que ma sainte et miséricordieuse mère soit bénie! ajouta-t-il d'une voix plus douce. N'ayant pu me donner de quoi être heureux, elle m'a légué de quoi mourir. >»

Elias se tut. Il avait les pommettes trèsrouges et le front luisant d'une moiteur presque froide. Le docteur le considérait en silence et d'abord ne répondit pas.

<( Il estcertain, dit-il après une longue pause, qu'il est situé hors de toute puissance humaine de vous rendre droit et bien fait. Guérir, pour vous, ne peut être que vivre.

— Eh bien, laissez-moi mourir.

— Non, vous pouvez être heureux. Ne me regardez pas avec ces yeux mélancoliques et méchants. Je vous répète que vous pouvez être heureux. Vous êtes contrefait? N'importe. Artiste ou savant, faites de grandes choses; la beauté de l'œuvre rachète la difformité de l'ouvrier. D'ailleurs, vous êtes puissamment riche ; voilà de quoi vous faire respecter, monsieur le baron. Laissez-moi vous guérir; je réponds du reste.

— Je ne serai pas aimé, dit l'enfant.

— Des femmes? Vous avez onze ans, et je ne pense pas que vous soyez amoureux déjà. »

Elias frissonna. M. Delton ne parut point

remarquer ce mouvement que Tenfant attribua à sa maladie en disant : u J'ai la fièvre.

— • Oui, fit le docteur, c'est votre heure. >»

Et il continua :

(c La crainte de ne pas être aimé ne constitue donc pas un obstacle à votre bonheur immédiat. Quant à l'avenir, ue vous effrayez point. Pourquoi ne seriez-vous pas aimé un jour? On peut vous parler de ces choses parce que les souffrances vous ont fait homme avant l'âge. L'âme des jeunes malades est remarquablement sensible ; leur intelligence se développe avec une précipitation surprenante ; et cette précocité existe chez vous à un point où je ne l'ai jamais rencontrée chez les enfants les plus .... )>

M. Delton hésitait.

i( Les plus rachitiques, acheva Elias.

— Donc, reprit le docteur, parlons des femmes. J'en ai vu beaucoup, et d'une façon tout à fait propre à acquérir quelque connaissance de leur caractère. Les médecins apprennent bien des choses, et ils n'ont pas besoin pour cela d'être de grands observateurs; on ne

leur cache rien. Eh bien, je vous affirme qu*il est par le monde des femmes si adorablement bonnes, que le nom de femme, si toutes étaient comme quelques-unes, serait, appliqué aux anges du ciel, une qualification trop élogieuse. Espérez , mon cher Elias , les femmes ont pitié.

— Pitié ! répéta Tenfant avec amertume.

— Oui. Supposons qu'à vingt ans vous rencontriez une de ces femmes , exceptionnelles sans doute ^ moins rares en eflet que ne se Timaginent les gens du monde, le premier sentiment qu'elle éprouvera pour vous sera de la pitié. Mais vous êtes noble, vous êtes riche, soyez bon, soyez glorieux, et, surtout, aimezla, celle qui aura eu miséricorde. La tendresse que vous lui inspirerez, pour être née de la compassion n'en sera pas moins de Tamour comme vous le rêvez, enfant, et comme vous le comprendrez, homme. »

Le docteur parla longtemps avec cet enthousiasme communicatif qui distingue son éloquence; il ne tarda pas à produire une assez vive impression sur Tâme de son malade. Avant

même que M. Delton eût achevé, Elias se leva, marcha rapidement parla chambre'» et, comme s'il eût été seul, il se parlait tout haut à luimême.

c( Cela serait possible? Il se pourrait qu'une (bmme ne repoussât pas un misérable avorton comme moi? N'étant pas fait comme les autres, on poiirrait être aimé comme eux ? Oh ! s'il se pouvait! »

Il s'écriait ainsi, les cheveux volants, les yeux traversés de flammes, et alors, n'eussent été les tortillements saccadés de sa marche, il eût été beau , tant la joie ressemble au soleil qui fait de l'ombre un incendie et d'un chaume un toit d'or.

<( Maintenant, Elias, reprit le docteur qui voyait l'enfant parvenu au degré d'excitation où il avait jugé à propos de le faire arriver, maintenant , ne voqlez-vous pas que je vous guérisse? »

Elias revint s'asseoir sur la chaise longue, regarda fixement le médecin et dit :

« Vous le pourriez? Vraiment?

— Je le crois.

— Eh bien! je le veux. Que faut-îl faire?

Ordonnez. J'obéirai. »

M. Delton demeura un instant silencieux , puis il dit, en jouant avec les pâles cheveux du malade :

« Puisque vous voilà raisonnable, mon cher Elias, écoutez-moi. Quand votre père vous a conduit à Paris, il y a dix-huit mois,, je vis tout d'abord (Ju'il serait impossible de rédresser votre corps. Vous éti^z contrefait; vous deviez le demeurer; mais je ne concevais aucune inquiétude sérieuse à propos de votre vie; le mal que vous sembiiez devoir hériter de votre mère n'affirmait point encore ses symptômes, et l'on devait espérer qu'il serait possible de le prévenir. Durant les premières semaines, tout alla bien; aucunes complications ne semblaient sur le point de surgir, et j'aurais certainement répondu de vous. Mais bientôt votre état s'est aggravé soudainement ; vos joues se sont creusées; par suite d'une insomnie persistante, vos yeux se sont injectés de sang ; votre respiration a cessé d'être régulière; parfois elle est rauque et sifflante,

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comme en ce moment '/enfin la fièvre est survenue. Cette explosion rapide d^une affection que je n'avais pas jagé devoir se manifester avant plusieurs années m*a grandement surpris; j'en ai cherché la cause; je ne Taî pas trouvée, mais il doit y en avoir une.' »

Elias fronça les sourcils ; la défiance revenait.

c( Cette cause, pour vous guérir, il faut que je la connaisse. Vous avez quelque chagrin, mon enfant. Une douleur violente aura forcé à se montrer tout à coup le mal encore latent.

Enfin, je crois, je suis sûr que vous avez un secret; confiez-le-moi, je vous guérirai.

— Ah î s'écria Elias en se levant avec colère, vous m'avez tendu un piège !

— Pour vous sauver. Parlez , je vous en prie. Est-ce que je ne suis pas votre ami ? »

Elias était debout, le visage eifnpourpré.

u Vous n'êtes que mon médecin , monsieur Delton, dit-il avec des sifflements de vipère dans la gorge, et je n'ai pas besoin de vous, parce que je ne veux pas guérir. »

En achevant cette phrase avec un regard de

dédain» Elias avait soulevé la tenture qui séparait sa chambre du balcon ; il entra dans la serre, et, le rideau ne retombant qu'avec lenteur, M. Delton put voir le pauvre enfant cueillir, d'un geste où éclatait une passion longtemps contenue, un magnifique camélia blanc qu'il baisa et mordit avec emportement.

Elias s'était promis de ne jamais révéler son secret. Il est des âmes qui ne veulent pas se laisser voir à nu. On arrache le lierre au tronc d'arbre, l'huître perlière à la roche, non l'aveu de leur joie ou de leur douleur à ces âmes tenaces. Elias savait d'ailleurs qu'une révélation de sa part ne pouvait être accueillie que par des sourires de pitié. On lui dirait : « Vous êtes un enfant, » ou : a Gela n'est pas sérieux. » Puis, de quelles paroles se servir pour faire

comprendre un sentiment anormal au point que celui méme^qui l'éprouvait ne parvenait à s'en expliquer la nature que très-imparfaitement^ Était-ce de Tamour, cette idolâtrie étrange pour une figure lointaine, vaguement entrevue? Si les facultés intellectuelles du jeune baron avaient été puissamment développées par la maladie» il ne paraissait pas qu'il en eût été de même de son tempérament physique; or, l'amour est une passion complexe qui, dans ses manifestations entières ^ participe tout autant de l'irritation des nerfs que de l'exaltation de la penséo. Il se pouvait que, malheureux dès le premier âge par l'abandon de son père, assez mal traité par les domestiques du château de Dormsô, mais adoré et doucement choyé par sa mère mourante, Elias eût conservé pour les femmes en général une sorte de tendresse reconnaissante. Cependant, si le sentiment qui l'entrainait vers la jeune fille de la fenêtre n'était autre chose qu une piété filiale transportée sur une personne qui lui rappelait un bonheur évanoui, pourquoi tant de désirs inexpliqués? Pourquoi des larmes? Pourquoi de la jalousie?

Quoi qall en fiilt, Elias sonflBrait. Nul n^était là par qui il voulût être consolé ; ou Ta vn repousser les sympathiques instances du docteur Delton ; il ne pardonnait pas à son père la fin mélancolique de M"' de Borg ; d'ailleurs le comte» qui allait dans le monde, était presque toujours absent de Tbôtel. Ainsi le triste avorton demeurait solitaire, et lentement il se mourait.

Une fois il resta jusqu'au soir dans la serre. Il lui semblait qu'il se passait quelque chose d'inaccoutumé dans la maison voisine. Neuf heures sonnèrent. II vit s'éclairer une à une les fenêtres de la façade, et des ombres passaient en silhouette derrière les rideaux fer-^ mes. Bientôt des voitures entrèrent dans la cour. Elias en regarda descendre des femmes aux toilettes brillantes, la tète enveloppée de gaze, les épaules vêtues de manteaux bleus ou blancs. Des hommes, descendus avant elles, leur offraient le bras pour monter l'escalier du perron, qui était orné de magnifiques fleurs et dont les degrés de pierre avaient été recouverts d'un tapis. Deux candélabres posés sur

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la première marche et le reflet des fenêtres illuminées jetaient dans la cour une lumière si vive que Tenfant pouvait aisément se rendre compte de ce qui s'y passait. Il comprit qu'il y avait un bal. Avec quelle rancœur il considérait tous ces hommes, les jeunes hommes surtout, qui n'étaient pas des enfants, qui n'étaient pas bossus, qui n'allaient pas mourir et qui allaient la voir. Gomme toutes les passions anormales, l'amour (car c'était de l'amour, pourtant!), l'amour du jeune baron puisait des forces dans son étrangeté même. Si des obstacles vulgaires suffisent à exaspérer les sentiments d'un amant placé dans une situation commune, à quel degré d'acuité douloureuse devait s'élever la passion de cet enfant contrefait, si-évidemment destiné au désespoir?

Parmi la foule qui descendait de voiture et montait l'escalier, il reconnut le jeune homme qui venait tous les jours; il remarqua qu'il était plus beau et beaucoup mieux habillé que les autres. Il les détestait tous, mais celui-là il le détestait de préférence. En ce moment, la haine et l'amour se faisaient dans le cœur d'Elias

un si égal contre-poids que, mis dans Talternative de prendre la place de cet homme qui était peut-être le fiancé de la chère inconnue, ou de le pouvoir faire n)iourir, il aurait longuement hésité. Peu à peu les invités arri< vèrent en moins grand nombre; la cour devint presque silencieuse ; on y remarquait à peine quelques groupes de valets chuchotant dans des coins obscurs, car, la nuit étant belle, les domestiques la passaient au grand air; mais Tanimation des salons paraissait extrême. Une musique joyeuse se faisait entendre ; des couples très-rapides passaient en dansant derrière les croisées en flamme. Elias songea à ses jambes contournées, à ses genoux cagneux, et sourit amèrement. 11 n'y avait qu'une fenêtre, éclairée cependant^ où ne transparussent point les formes fugitives : c'était celle qui était chaque jour l'objet de la contemplation d'Elias. L'enfant, ce soir, la regardait encore avec douceur; il s'estimait heureux que la chambre où sa vie était voulût bien ne pas se laisser distraire de son silence et de sa solitude, et il éprouvait une sensation analogue à celle d'un

homme qui, voyant au retour d'un voyage sa maison incendiée, remarquerait avec joie que les flammes n'ont pas atteint la partie de sa demeure où il travaillait et rêvait de préférence. Mais cette chambre ne resta pas longtemps inoccupée. Une forme, si* légère, si blanche, palpita dans les rideaux ; la fenêtre s'ouvrit, et l'enfant poussa un cri de joie. Vaguement aperçue dans la pénombre que formait, mêlé à la nuit, Téclairage ardent des salons, l'apparition de chaque jour s'appuyait au rebord de la croisée. Le ravissement d'Elias était à son comble. Jamais il n'avait éprouvé un bonheur pareil. Il tendait les bras; il appelait ; il aurait voulu se précipiter. N'y a-t-il pas quelque chose d'affreusement mélancolique à songer que cette jeune fille, belle et heureuse, et venant , lasse d'une valse , aspirer à sa fenêtre les tièdès fraîcheurs d'une nuit d'automne, était à jamais adorée sans espoir par cet enfant chétif et déplorable que de grandes souffrances avaient rendu capable d'un grand amour, et qu'il était là, et qu'il pleurait de joie, et qu'elle ne le voyait pas pleurer?

Quant à moi» c'est mû par un sentiment de commisération profonde que j'ai entrepris de raconter l'histoire du malheureux fils de la comtesse de Borg. L'inconnue , dans la nuit,

semblait un doux fantôme blanc. Elias avait la fièvre, d'ivresse. Mais tout à coup il jeta un nouveau cri, un cri d'angoisse cette fois. Un homme, — oh! comme l'enfant reconnut vite le visiteur quotidien! — un homme venait de s'accouder à côté d'elle. Il lui parlait de près. Que pouvait-il lui dire? Eh! il disait ce qu'il aurait dit, lui, Elias, s'il avait été un homme et non un enfant, un être bien fait et non un avorton, et qu'il eût été auprès d'elle, la nuit, après une valse qu'ils auraient valsée ensemble, au lieu d'être traîtreusement embusqué derrière une vitre, la bouche béante et le cou tendu ! Le misérable nain souffrait à tel point que sa souffrance, si elle leur avait été tout à coup révélée, aurait peut-être fait' s'écarter Tun de l'autre les deux amoureux et s'interrompre le baiser que le jeune homme appuya longuement sur l'épaule de son amie. Elias vit ce baiser; il crut l'entendre. Ses yeux se

voilèrent» quelque chose se brisa dans sa poitrine^ ses genoux défaillirent» il tomba en arrière, le crâne sur le pavé du balcon, évanoui.

Un domestique, qui était dans la bibliothèque, accourut au bruit de la chute. Le baron , transporté sur son lit, se laissa déshabiller et coucher sans donner signe de vie. Tout Thôtel fut bientôt en émoi , mais on ne savait que faire. M. de Borg, absent selon sa coutume, ne rentrerait pas avant le jour. Par bonheur, quelqu'un eut l'idée d'éveiller le con-

cierge et d'envoyer chercher le docteur Delton. Cependant le domestique, qui croyait son jeune maître mort, veillait auprès de son lit.

Une heure à peine s'écoula avant l'arrivée du médecin; on ne l'avait pas trouvé chez lui, mais sa mère, avec laquelle il demeurait, avait pu donner des indications précises. M. Delton devait être à un bal qui se donnait à l'occasion des fiançailles de M. Chardin, son ami , avec M"* Juliette de Pœan. Par un hasard favorable, l'hôtel Pœan se trouvait tout proche de Thôtel Borg, et le concierge, en revenant, avait fait

appeler le docteur, qui s*était empressé de quitter le bal.

M. Delton alla droit au lit du malade et lui prit la main.

ff II est mort? demanda le domestique.

— Non, pas encore. Que s'est-il passé? »

Craignant d'être réprimandé pour avoir laissé le baron, dont la garde, lui était confiée, rester trop longtemps dans la serre, le valet raconta qu'Elias s'était couché de bonne heure, avait eu beaucoup de fièvre, et enfin, après uu peu de délire, s'était évanoui. Le docteur parut étonné que cette crise n'eût pas eu de cause plus directement déterminante.

n II va reprendre connaissance , » dit -il Bprès une pause; et, comme s'il eût voulu, par suite de je ne sais quel pressentiment, être seul à entendre les premières paroles probablement délirantes du malade, il fit signe au domestique de sortir, et lui enjoignit de ne re^ venir, sans être appelé, que dans le cas où M. de Borg rentrerait à l'hôtel.

Elias rouvrit les yeux. M. Delton s*élait

placé de façon à ne pas être aperçu tout d'abord. L'enfant porta les mains à son front et dit : « Oh ! que c'est chaud ! » Puis ses bras retombèrent II y eut alors un silence, mais très-court et rompu par ce cri : <( Ah ! je me souviens. Il Ta embrassée. J'ai vu. J'ai entendu aussi. À la fenêtre. On ne savait pas que j'étais là. Quand donc était-ce? Hier, je crois. Non. Il y a très-longtemps. Il y a huit jours peut-être. Il fait nuit. Est-ce que j'ai dormi pendant huit jours? » Le docteur était stupéfait. Elias continua avec plus de violence :

w Non ! c'est ce soir ! c'est tout à l'heure ! J'en suis sûr ! Laisse^^moi ! je vous dis qu'il l'a embrassée ! » Et ce fut un spectacle horrible de voir l'avorton rouler plutôt que descendre de son lit, et, à moitié nu, en délire, pleurant, criant, avec des gestes d'halluciné, ramper jusqu'à la portière d'étoffe, et, l'ayant soulevée, se précipiter follement vers le vitrage de la serre resté entr'ouvert.

M. Delton le suivait; il le vit plonger sa tête dans les branches; mais, placé derrière Elias, le docteur n'aperçut que très-imparfaitement

les personnes et les objets qui arrachaient à la gorge de Tenfant ces pénibles exclamations :

« Elle est encore à la fenêtre ! elle est seule. Estce que j'ai rêvé? Non, il va venir. Ah! il traverse la cour ! C'est pour le regarder s'en aller qu'elle s'est mise là! » M. Delton, s*étant hissé sur un escabeau où se trouvaient quelques instruments de jardinage qui servaient à émonder les arbustes de la serre, put voir en effet une femme appuyée au rebord d'une fenêtre ; elle se penchait en avant, elle parlait à un jeune homme qui traversait la cour, et dans un dernier adieu elle lui envoya un baiser. « Encore ! cria Elias. Oh ! j^ ne veux plus voir, je ne veux plus voir ! » et en se retournant il se trouva en face du docteur qui descendait de l'escabeau.

« Vous ! vous étes-là ! qu'est-ce que vous faites là ? Allez-vous-en ! >»

Comme une bête traquée, Elias alla s'accroupir dans un coin.

« Calmez-vous, cher enfant, » dit M. Delton en avançant de quelques pas.

(( Ne m'approchez pas ! )) reprit le malade

d'une voix en même temps aiguë et gutturale, la voix d'un nain et d'un mourant. « Vous voulez me guérir, n'est-ce pas ? Vous voulez que je vive pour les voir tous les jours, comme ce soir? Qu'aî-je à faire de vivre, puisqu'elle aime cet homme ? Âh ! il y a des femmes qui valent mieux que des anges ? Il y a des femmes qui ont pitié? Vous avez dit cela. Vous avez menti. Vous êtes un menteur ! Ne m'approchez pas ; je vous déteste. »

L'enfant haletait. M. Delton n'osait avancer davantage, craignant de le pousser à bout. Soudain Elias frissonna des pieds à la tête.

« Je comprends ! Vous l'aimez aussi ! c'est pour cela que vous êtes ici. Vous venez pour la voir, comme moi, par la vitre. Vous voulez me la prendre, vous aussi^ Âh ! lâche ! Âh !

menteur ! je vais vous tuer. »

Furieux, avec un cri de chacal, Elias se jeta sur le docteur, lui saisit les mains et les mordit. M. Delton essayait vainement d'emprisonner l'enfant dans ses bras, afin de le porter sur le lit, où il aurait pu s'en rendre mattre plus aisément. Elias hurlait, égratignait, déchirait.

Il était fou. II criait : n Je te tiens ! tu Taimes ! tu veux me la prendre ! tu veux me guérir ! Je vais te tuer. » Puis, tout à coup et d'un mouvement inattendu, il échappa au médecin, se précipita vers Tescabeau, y prit une serpe tranchante , et s*élança d'un bond sur la poitrine de M. Delton. n Tiens! tiens! disait-il, es-tu mort ? n Mis dans la nécessité de défendre sa vie, le docteur eut à peine le temps de saisir les deux bras d'Elias ; tandis qu'il les comprimait dans sa main droite (et toute sa force y était à peine suffisante), il empoigna de l'autre l'un des maigres genoux contrefaits de l'enfant, et réussit enfin à porter sur le lit de la chambre voisine cet horrible fardeau qui pleurait, geignait, toussait, râlait.

Mais ce dernier accès avait épuisé l'énergie du délire; une fois étendu, Elias demeura immobile, les yeux ouverts et ne voyant rien, la bouche béante et sans parole.

M. Delton sonna. Le valet, qui s'était endormi dans l'antichambre, arriva lentement.

« Restez auprès du baron. Il ne faut pas qu'il aille dans la serre. Empéchez-Ie de se le-

ver, à tout prix. Si vous ne pouvez vous en dispenser, attachez-le. Je reviens dans un instant.

— Monsieur le baron va donc très-mal?

hasarda le domestique , qui se repentait peutêtre d'avoir dissimulé Taventure du balcon.

— Oui, il se meurt, » répondit le médecin; et il sortit, non sans avoir jeté un long regard de miséricorde sur le pauvre enfant couché, qui semblait un cadavre auquel on n'aurait pas encore fermé les yeux.

Le délire d'Elias ne se révélait plus à l'extérieur, mais, dans l'âme du malade, il était toujours aussi violent. Que de pensées traversent l'esprit d'un moribond! Tout surgit et se mêle, se détruit et se recrée. Elias, en de

vagues mirages, revoyait son enfance mélancolique dans le château de Dormsô, ses vagabondages sous les grands arbres, et la chambre ancienne où sa mère était assise devant les vitrages peints d'une haute croisée. Il voyait aussi l'inconnue de la fenêtre répondant d'un sourire au salut de son ami, et le bal, et le baiser, et le docteur, tout cela dans un nuage, sans distinction précise du lieu ni du temps. Et il souffrait à mourir. L'air manquait à sa poitrine. Il avait soif. Il aurait voulu boire de la neige. Il croyait que quelqu'un lui mettait le genou sur la gorge. Il s'entendait râler, mais il pensait que ce bruit venait de très-loin, que c'était le bruit d'une mer qui s'éloignait, d'une mer où il aurait pu boire. Une sueur l'inondait, froide. Il n'y voyait pas. Il se disait : « Maintenant, je me meurs. » Peu à peu, cependant, il lui sembla qu'il se passait autour de lui quelque chose de doux et d*étrange. Il aperçut une clarté légère, pareille à la clarté matinale qui pénètre dans la chambre d'un dormeur; il se faisait près de son lit un froissement délicat; la lumière émanait de ce froissement ; il s'ima-

gina que l'on ouvrait les rideaux d'une fenêtre par où il entrait du soleil. Sa respiration était moins pénible; un souffle délicieux lui rafraîchissait les poumons, et il était comme un homme sur le point de mourir asphyxié à qui Ton rendrait tout à coup l'air, le jour, la vie.

Quand il eut tout à fait repris ses sens, Elias se trouva couché dans sa chambre, près d'une lampe douce , en face d'une jeune fille délicieusement belle, vêtue d'une robe de gaze blanche, et qui avait des violettes dans les cheveux.

« Elle ! elle ! » dit-il.

Il ne savait s'il rêvait ou veillait; il crut qu'il était mort et qu'il était déjà dans le paradis dont sa mère lui avait parlé.

M"* Juliette de Pœan avait dix-sept ans ; les azurs des ciels les plus clairs auraient paru sombres, comparés au bleu tendre de ses yeux; sous l'or de ses cheveux la candeur de sa peau était blanche comme les lis, mais moins froide; et son sourire était d'une sainte.

Auprès de ce lit bientôt mortuaire, elle avait

l'air de Fange chargé de recueillir et d'emporter rame de l'enfant moribond.

(( Elle! » répéta Elias» et» par un mouvement instinctif, il cacha sa tête dans les couvertures.

M"' de Pœan, troublée de la situation exceptionnelle qui lui était faite, s'efforça de vaincre une dernière répugnance et se rapprocha du malade.

c Monsieur^ dit- elle, hésitante, monsieur le baron , est-ce que vous vous trouvez mieux ? w

La phrase était banale; mais la voix était pleine de tant de miséricorde ! Au son de cette voix inespérée, Elias tressaillit; la faculté de percevoir vite et profondément, que possèdent les personnes à qui il reste peu d'instants à vivre, lui permit d'éprouver à la fois un nombre infini d'émotions adorables. Il suffoquait de joie; mais il se croyait fou.

c( Comment étes-vous ici? Vous ! c'est vous ! Comment se fait-il que vous soyez ici?

— Le docteur Delton m'a dit que vous vou-

liez me voir; je suis venue. Je m'en irai si je vous gène.

— Il avait donc raison ! il y a des femmes qui sont meilleures que des anges !»

Elias prit son front dans ses mains et pleura abondamment.

(c Qu'avez-vous, mon enfant?» demanda Juliette.

Il se dressa brusquement.

(( Ne m'appelez pas enfant» je ne suis pas un enfant ! »

Il y avait tant de colère dans sa voix que M"* de Pœan recula, effrayée.

a Oh ! pardon ! pardon ! ne m'en veuillez pas. C'est que je suis fou. On ne vous a donc pas dit que je suis fou? Ayez pitié. Ne vous en allez pas. Depuis que je vis, j'ai été si malheureux. Voici la première fois que je pleure de joie. Ne vous en allez pas. Je n'ai jamais aimé que ma mère et vous, vous plus que ma mère, et avant, car, maintenant, je le sens bien, en elle, c'était vous que j'aimais déjà. Il y avait à Dormsô des domestiques qui me battaient.

C'était quand j*étais petit. Si je leur demandais

pourquoi ils me battaient, ils me répondaient : « C'est pour t'apprendre à marcher droit. »

Était-ce ma faute si j'étais boiteux? D'autres fois ils me battaient parce que j'étais bossu. Car il faut vous dire que je suis bossu, mademoiselle, et boiteux aussi. Vous ne pouvez pas vous en apercevoir parce que je suis couché, mais si vous voulez vous détourner un instant, je m'habillerai et je marcherai devant vous ; vous verrez bien que je boite et que j'ai une bosse. Non, non. Je suis trop laid. Ne bougez pas. Regardez-moi. Ma mère me disait que j'avais de beaux cheveux. Quand on me maltraitait, je ne lui en parlais pas, pour qu'elle n'eût pas de chagrin. Elle était déjà si malade, ma mère; elle est morte d'une maladie de poitrine. Il parait que c'est un mal héréditaire et qu'il va falloir que je meure aussi de ce mallà. Je vous dis ces choses pour que vous ayez beaucoup de pitié. Mon père est un mauvais homme. Il nous a rendus très-malheureux, maman et moi. Il est bien temps que quelqu'un s'intéresse à moi. Il y a le docteur Delton, mais c'est un homme. Les hommes ne spnt pas

comme ma mère. Vous êtes comme elle, vous ; mais plus belle. Je dis cela pour rire. Cela ne me regarde pas que vous soyez belle , puisque je ne suis qu'un enfant» un enfant bien à plaindre. Aussi » vous resterez près de moi, parce que vous êtes bonne. Est-ce que ce n'est pas tout simple de veiller un pauvre petit être qui se meurt? Puis vous pourriez être ma sœur. Voilà, vous êtes ma sœur. Vous voyez que je ne suis pas aussi fou que le docteur Delton le dit. Vous pouvez demeurer là, sans crainte. Je ne vous dirai rien de mal. On ne vous grondera pas. Vous n'avez jamais été battue, vous, mademoiselle ? Si mon père vient , il ne faudra pas le laisser entrer. Vous voyez que je n'ai pas d'idées ridicules. Je suis un enfant, et je parle comme un enfant. Ne vous en allez pas.

Je serai bien sage. »

En parlant ainsi d'une voix mourante et pleine de tendresse, Elias contemplait avec délices l'adorable vision de sa dernière nuit.

f( Je ne vous quitterai pas, » dit la jeune fille intimement émue, et, doucement, elle s'accouda sur le lit.

L'enfant rayonnait. On eût dit qu'un instant de bonheur lui avait rendu son âge. Il souriait, il ^parlait de mille choses ; il aurait aimé à monter à cheval, s'il n'avait pas été contrefait; il lui de- \i manda son nom. Moi, dit-il , ^ je m'appelle

Elias. » Il s'informa de l'âge qu'elle avait, et quand elle eut répondu : « Dix-sept ans, » il ajouta gaiement : a Comme vous êtes vieille ! n M"* de Pœan put croire que le docteur Delton avait exagéré l'horreur de la situation; elle comprenait seulement qu'elle faisait plaisir à cet enfant, et elle s'estimait heureuse d'être bonne. Parfois Elias éclatait de rire, mais son rire, trop violent, dégénérait en un râle que suivait une quinte de toux ; alors il était hor-* rible à voir ; ses yeux paraissaient vouloir sortir de leurs orbites; il allait mourir, il mourait. Dans ces moments. M"' de Pœan, effarée, voulait appeler, craignant quelque affreux événement; mais bientôt, par une volonté plus forte que ses souffrances, le malade se calmait; il ne toussait plus ; il souriait ; il parlait ; il disait : « N'appelez pas; je vais mieux. Je suis guéri; je suis très-bien, restez, w Et la jeune

fille, que trompait ce retour apparent à la vie» se rasseyait en disant : a II ne mourra point. »

Tout à coup» EliaSj après, un silence où il avait paru chercher à rassembler ses idées»

s'écria :

« Est-ce que vous êtes venue seule?

— Non, ma mère est là» dans le salon» avec le docteur» qui est notre ami. Voulez- vous que j'appelle ma mère? elle viendra volontiers.

Nous serons deux à vous soigner.

— Et votre frère? demanda Elias en regardant M^^' de Pœan avec une fixité singulière. Est-ce que votre frère ne vous a pas accompagnée?

— Je n'ai pas de frère» répondit Juliette surprise.

— Vous n'avez pas de frère? Ce n'est pas votre frère» ce jeune homme qui vient tous les jours ? C'est donc votre fiancé, votre mari ou votre amant ? Je ne suis pas un enfant. Je vous aime. Je suis jaloux. Je vous ai menti. J'ai onze ans, oui» mais chacune de mes années a contenu des siècles d'angoisses et d'épouvantes. J'ai vieilli tout k coup» sans qu'on s'en aper-

çoive, comme ces chasseurs des légendes de mon pays 9 entraînés par les mauvais esprits dans une éternelle chasse noire. Il n'y a pas eu de temps pour moi. Je suis né homme comme je suis né bossu. De même que mes difformités, tout d'abord définitives, ne se sont pas accrues» mon esprit n'a pas eu de développements ; il a toujours été ce qu'il est maintenant, l'esprit d'un homme, et je vous aime. Oui, moi, je vous aime comme un homme ! Je ne suis pas un enfant, je suis un nain, et je suis jaloux. Ce soir, j'ai voulu tuer le docteur. Vous ne savez pas, celui que vous aimez, je veux le tuer aussi. Oh ! je le tuerai. Un nain peut bien donner un coup de couteau. Vous verrez, vous verrez. Je le bais. Vous aussi, je vous hais ! Qu'est-ce que vous êtes venue faire ici? Me voir mourir, n'est-ce pas, pour être bien sûre que je ne pourrai pas le tuer ? Allez-vous-en. Vous me faites du mal. Je ne veux plus vous voir. Allez-vous-en. »

Épouvantée, Juliette se leva; au bruit des paroles violentes d'Elias, une porte s'était entr'ouverte, laissant apercevoir la tête attentive

du docteur Delton; Tenfant comprît que la jeune fille allait réellement se retirer, qu'on allait la lui prendre, que tout serait fini; il ne put pas supporter cette idée, il se calma, il dit:

« Pardonnez-moi, mademoiselle! je vous en conjure. Je suis mauvais. Mais quand on souffre, on est aisément méchant. Ne m*en veuillez pas de ce que je vous ai dit. J'étais très-béte. Il n'y a pas de mal à ne pas avoir de frère. Je ne crierai plus ; je ne suis plus en colère; restez auprès de moi; je suis très-tranquille ; c'était la fièvre. »

Elias vit se refermer la porte. Juliette se rapprocha de lui et dît doucement : a Pauvre ami ! » L'excellente jeune âme faisait exprès de ne plus dire : <i enfant, » craignant d'aviver les tortures du moribond.

(( Je suis méchant parce que je vous aime et que vous ne pouvez pas m'aimer, reprit Elias d'un ton moins amer. Qomme il doit être heureux celui que vous aimez ! Ne me parlez jamais de lui; cela me ferait mourir tout de suite. Je vous aime bien aussi, plus que lui, je parie.

Depuis un an, je n'ai qu'une pensée : vous ! Il y a une serre, là; par une viire, on peut apercevoir votre fenêtre ; c'est dans cette serre que j*ai vécu. Je vous vois tous les jours, mais vous ne regardez jamais de rhon côté. Vous ne pourriez pas me découvrir, d'ailleurs; je suis trop bien caché. Quand vous tournez la tête par hasard, je me recule tout de suite. C'est horrible et charmant. Quelquefois, je fais des rêves.

J'ai vingt ans, je suis beau, je me fais présenter à votre mère pendant un bal, et je danse avec vous. Il y a dans la serre des fleurs toutes blanches que j'aime parce qu'elles vous ressemblent. Quand vous venez à votre croisée, je vous reconnais tout d'un coup, malgré l'éloignement. La première fois que je vous ai vue, c'était, un mardi. J'ai beaucoup de mémoire.

Vous portiez une robe blanche. Il y avait des pervenches dans vos cheveux. Je n'ai pas pu savoir si c'étaient des fleurs naturelles; cela m'a beaucoup inquiété. Hier vous aviez mis une robe grise, en soie; je suis sûr qu'elle est en soie parce que le soleil se mirait dans le's plis de la jupe. N'est-il pas vrai que je vous adore ?

Je suis très-malheureux. La nuit» il n'y a que vous dans mes songes, et ce ne sont pas des songes, car je ne dors pas. Le docteur Delton peut vous dire que je ne dors pas du tout. Seulement je pense, et je vous vois. Vous êtes près de moi. Mais ce n'est pas auprès du lit où je vais mourir, comme vous êtes maintenant ; c'est dans une grande forêt, près d'un ancien château, près du château où ma mère a vécu, dans la forêt où ma mère est enterrée ; c'est le printemps et c'est le matin ; en Norvège, il y a des fleurs dans les bois, toutes petites, toutes parfumées; je n'en ai point vu de pareilles ici, au bois de Boulogne. Nous marchons, seuls; moi, je suis un beau jeune homme, j'ai une grande épée comme dans les romans; s'il venait un tigre^ je le tuerais, parce que j'ai beaucoup de courage, bien que je sois petit; d'ailleurs je suis très-grand dans mon rêve ; nous nous ar^ rêtons quelquefois, pour mieux écouter les oiseaux ; quand ils se taisent, je suis bien heureux, car, alors, vous parlez ; bientôt nous arrivons auprès de la tombe de ma mère, nous nous asseyons là; vous me dites : a Elias, il

« faut rentrer. » Je vous réponds : « 11 faut c( attendre ma mère; » et en effet ma mère vient» elle sort de dessous la pierre, habillée de blanc ; elle n'est plus morte, elle vous embrasse au front en vous disant : « Ma fille, » et tous trois nous rentrons au château, elle grave et heureuse, vous rieuse et la tête appuyée sur mon épaule, tandis que Ton entend au lointain le bruit profond des haches attaquant le cœur des mélèzes mêlé au chant doux et sonore des bûcherons de ma forêt ! »

À ces dernières paroles, la voix d'Elias sembla elle-même une voix très-lointaine, une voix qui sortirait d'un lieu vaste et inconnu, et qui, après avoir traversé de grandes solitudes, arriverait enfin doucement exténuée.

<( Voilà comment je vous, aimais. Mais, maintenant, je vous aime bien plus encore. Que vous êtes belle, et si bonne, oh! si bonne d'être venue ! Puis , vous ne savez pas , c'est à cause de vous que je meurs. Le docteur me l'a dit. Sans vous je ne serais pas mort.

Merci. Vous êtes un ange. Je vais mourir.

Si j'avais dû vivre, je ne vous aurais jamais

parlé. Que vous êtes bonne de m*avoîr fait mourir! »

M"* de Pœan se rappela qu*en eflPet, selon le docteur Delton, la maladie d'Elias avait été singulièrement aggravée par les angoisses d'un amour impossible. Déjà violemment émue par les discours du malade» elle ne put supporter la pensée qu'elle était la cause de cette mort affreuse, et, lentement, deux larmes lui tombèrent des yeux.

tt Oh! ne pleurez pas, mademoiselle! est-ce que je vaux la peine que l'on pleure pour moi? Vous avez pleuré! je vous remercie. Je vous aime. Je suis heureux. »

Elias prit la main de Juliette et la baisa avec transport. Stupéfaite, la jeune fille cria, et la porte s'ouvrit, livrant passage au docteur Delton et à M"** de Pœan, qui se précipitèrent vers le lit où Elias, soit que la joie de ce seul baiser eût été trop forte pour sa sensibilité mourante, soit qu'il eût été désespéré par le geste d'effroi de Juliette, était en proie aux convulsions dernières.

« Que se passe-t-il? s'écria M"* de Pœan en prenant sa fille dans ses bras.

— Ah ! ma mère» je croîs qu'il va mourir.

— Oui, dit M. Delton, c'est fini.

— - Ah! docteur, qu'avez -vous fait?» dit M"* de Pœan en montrant au médecin sa fille presque évanouie; et, saisissant Juliette par les bras : « Viens, çria-t-elle, viens, mon enfant ! »

Le moribond, à ces mots, se dressa, étendit les mains vers la jeune fille, et, d'une voix grave, dit : « Juliette, restez ! »

La somme de volonté contenue dans ces deux paroles était si grande, que M"* de Pœan, comme vaincue par une influence magnétique, se retourna vers le lit et répondit d'un ton très* humble : a Je reste, mon ami. »

Dans les courts instants de répit que laisse l'agonie, lorsque le chrétien entrevoit les splendeurs sacrées du paradis de sa foi, il n'a pas sur les lèvres un sourire plus extatique que le sourire d'Elias à cette réponse de Juliette. Il se laissa doucement retomber sur l'oreiller et tendit à M"' de Pœan ses mains décharnées, où la jeune fille, qu'exaltaient la gravité et la solen-

nité de la situation, ne craignit pas de mettre les siennes.

« Écoutez-moi, Juliette, » dit l'enfant d'une voix si basse que le docteur et M"* de Pœan, bien qu'éloignés de quelques pas à peine, ne purent rien entendre de ce dernier entretien; « écoutez-moi : Vous voyez que je meurs; pair qui? par vous. Au point où j'en suis, il n'y a plus d'enfant; il n'y a plus de difformité; dans une beure, je serai là où n'existent plus ni l'âge ni la forme. Ce qui me reste de la vie, mon âme, est si près d'être dégagée de sa vile enveloppe que déjà elle n'est plus que soi-même; et cette âme, Juliette, a le droit de vous dire : « C'est par vous qu'avant l'beure « je m'exile ! Voulez-vous que je parte déses- « pérée et blaspbémanle et damnée paur l'é- « ternité? »

Elias avait raison. L'borreur solennelle de la mort était sur lui; l'égalité commençait^ et, mourant, il était bomme. M^^*" de Pœan, sans surprise, répondit :

t( Que voulez-vous que je fasse, mon ami ?

— Je vous adore , Juliette ! et je suis ja-

loux. Jurez-moi de n'appartenir jamais à aucun homme. »

La jeune fille se recula vivement; elle crut qu'Elias avait le délire; elle voulut dégager ses mains; mais Tenfant les retint doucement et reprit d'une voix presque expirée :

tt Ne me refusez pas ce serment , Juliette !

N'aurais-je pas une seule joie en mourant, moi à qui» vivant, toutes les joies ont été inconnues? Faites-moi cette promesse, mademoiselle. Si terrible que soit le sacrifice, accomplissez-le. Dieu vous tiendra compte de cette charité. »

La voix d'Elias faiblissait de plus en plus.

Bientôt, il cessa de s'exprimer par des sons intelligibles. Le râle rompait les mots. Mais tandis que l'agonie s'emparait de l'enfant pour ne plus l'abandonner, toute k puissance de volition dont il disposait encore, toute sa vie, dans un instant fugitive, s'était réfugiée dans ses yeux et dans ses mains Ses yeux et ses mains parlaient clairement à Juliette. Les mains disaient : '( Consens, nous n'attendons qu'un mot, pour nous distendre et tomber mortes ! » les yeux disaient : « Jure ! nous nous ferme-

rons sur un regard d'extase !» Il y avait entre le moribond et la jeune fille un lien si étroit que, Tun l'autre, sans parole, ils se comprenaient. G^était à la fois une fusion et une lutte. Mais, dans cette lutte, la vivante se sentait faiblir. Vainement elle s'efforçait de réagir contre la volonté d'Elias; vainement elle se rappelait son fiancé, leur amour, les espoirs et les rêves; elle prévoyait qu'il lui faudrait céder au désir du mourant ; elle n'eut pas le loisir d'appeler à son secours le docteur ou sa mère ; les regards et les mains d'Elias la possédaient entièrement, et c'était un moment funeste. Soudain les souffrances du malade parurent redoubler ; son râle se fit plus profond, ses cheveux se dressèrent, et sa bouche s'ouvrit, prête à jeter le cri suprême. Cependant la pression de sa main devenait de plus en plus violente, son regard avait acquis une force plus qu'humaine , et Juliette vit Elias se soulever une dernière fois pour retomber à jamais ; et, alors, subjuguée par la main, vaincue par le regard, ce Elias! Elias ! cria-t-elle avant que la bouche du mourant se fût refermée sur le dernier soupir,

Elias, je vous le jure ! » L'expression d'un bonheur immense envahit la face d'Elias, et il se coucha mort.

En ce moment la porte s'ouvrit avec fracas ; M. de Borg apparut, en costume de soirée.

« Gotoment va mon fils? » demanda-t-il d'une voix convenablement émotionnée.

Sans répondre au comte de Borg, les trois personnes qui avaient assisté à la mort d'Elias se retirèrent graivement.

<c Ah! docteur, dit tout bas Juliette quand elle eut quitté la chambre lugubre , si vous saviez ce que j'ai juré !

— Mademoiselle, répondit le médecin, vous êtes un ange, mais...

— Mais? demanda-t-elle.

— Mais vous êtes une enfant. »

Octobre 1866.

ANGÉLA-SIRÉNA

ANGÉLA-SIRÉNA

Il y a sept ans» la Chiaza, qui revenait de New-York» se fit entendre à Naples. Ce fut, je pense» dans la Traviata. La célèbre Vénitienne avait été devancée au théâtre Saint-Charles par sa renommée» déjà très-répandue ; mais son talent dépassa toutes les espérances^ et le succès» par suite» toutes les prévisions. Au moment où» vers la fin du drame» la cantatrice jeta au plafond de la grande salle lumineuse ses trilles sanglotants et ses roulades désespérées» l'enthousiasme ne connut plus de limites. C'étaient parmi l'assemblée des cris de pâmoison extatiques; les mouchoirs de dentelles s'agitaient sur le rebord éca: late des loges ; on applaudis-

68 ANGÉLA-SIRÉNA

sait de réventail, qui s'effeuillait en paillettes ; les mains, tendues vers la rampe, portaient des gants déchirés sous la furie des bravos.

Enfin la Traviata mourut. Alors on eût pensé qu'une rafale, tout à coup déchaînée dans un parterre énorme, enveloppait cette femme d'un nuage de roses. Le rideau tombé, on la rappela. Il n'y avait plus de bouquets à jeter, ce fut le tour des bijoux et des parures. Plus d'une grande dame détacha son collier de perles ou son bracelet d'améthyste. La scène ressemblait à une mosaïque de pierres précieuses. Chaque fois que la Vénitienne faisait un pas pour saluer de plus près le public, elle trébuchait contre quelque joyau, et parmi le satin blanc de sa robe on voyait des étincelles comme dans la jupe d'une femme qui marcherait sur du feu. La duchesse Formorani portait une broche merveilleuse ; c'était une abeille de rubis qui baisait des fleurs d opale aux tiges , de diamants. La broche s'abattit aux pieds de la prima-dona; et quand elle traversa l'air avec sa queue de lueurs enflammées pour tomber à cette place rayonnante, on eût dit d'une étoile

AN(;rÉLÀ*SlBÉNA 69

attirée par une constellation. La Chiaza demeurait calme ; sa belle poitrine ondulait sans excès; il n'y avait pas un tressaillement dans Tare de ses sourcils» très-vigoureusement tendu. Ses saints, composés d'un mouvement de tête imperceptible et grave» ressemblaient aux saluts d'une reine les jours de baise-main. Les bijoux avaient cessé de tomber : il n'y en avait plus. La marquise deBrescia» qui occupait une avant-scène avec son familier le plus intime, le comte Démétrius de Seyssel, s'était dépouillée jusqu'à sa dernière bague. « J'ai tout donné ! w dit-elle. Cependant un stylet d'or, dont la poignée formait une croix surchargée de diamants, traversait de part en part son chignon de cheveux gris. « Ah ! cela encore. »

Et la belle épingle étincela soudainement. Il y eut un grand cri dans la salle : le stylet avait effleuré l'épaule de la Vénitienne, et la blan-

cheur de la peau s'éloila d'une goutte de sang ronde comme une larme, rose comme une églantine. Plus d'une femme crut s'évanouir. La Chiaza, sans trouble, ramassa la croix d'or et fit une révérence à la marquise de Brescia ;

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puis elle sortit à reculons, les mains pleines de joyaux, les bras enlacés de parures; et la goutte de sang demeurée sur son épaule était un rubis de plus.

Mais le comte Démétrius de Seyssel n'avait point eu souci du spectacle : une belle jeune femme, triomphante dans sa loge, l'occupait sans trêve. D'abord il ne la vit que de profil : c'était une tête de statue animée par quelque soleil intérieur. Elle se tourna : ce fut un éblouissement. Le soleil apparaissait au fond de ses yeux; ils étaient noirs, profonds et sillonnés de flammes ténébreuses, comme le pourrait être une mer d'ébène liquide au dessous de laquelle s'agiterait l'enfer. Son regard prenait élan du fond de ce gouffre et jaillissait tout éclatant de lueurs farouches. On dit que les éclairs traversent les murailles les plus épaisses et qu'on les voit élinceler tout à coup dans les ombres les mieux défendues : ainsi de ce regard. Il franchissait les obstacles.

Lorsque la marquise de Brescia se penchait pour applaudir la cantatrice, vainement sa tête se trouvait devant celle du comte ; rien n'au-

ANG^LÀ-SIRÉNA 7 1

rait pu le défendre contre la flèche de feu.

Mais une bouche d'enfant opposait la grâce adorable des ingénus sourires à la fureur de ce regard; elle apparaissait de loin avec ses belles lèvres sanglantes sur la pâleur de la peau ; et c'était comme des fleurs exotiques à la couleur insolite, et sans doute, oh! sans doute, à rinconnu parfum.

Pendant les premiers actes, la belle personne n'avait point pris garde aux œillades du comte Démétrius. Elle aussi, tout entière, elle était à la Chiaza. Une fois elle s'en divertit; c'est alors qu'il vit ses yeux. Il aurait pu demander son nom à la marquise ; il le voulait, il n'osa point. Le regard pesait sur lui, violent, magnétique, et l'immobilisant par sa fixité ; car elle n'avait point détourné la tête comme en usent les femmes dévisagées ; elle oubliait la Chiaza pour le comte de Seyssel. Si c'était bien lui qu'elle observait, il n'en pouvait douter : elle prit une lorgnette pour mieux voir, u Je rêve, )> pensa-t-il. Le bouquet de la marquise était devant lui. D'un mouvement rapide, il saisit une rose et la baisa. La lorgnette de-

72 ANGÊLA'SIRÉNA

meurait braquée de son côté , sans cesse. Il efTeuilla la rose avec lenteur; la bouche aux lèvres sanglantes eut un divin sourire. Elle frôlait les plumes blanches d'un éventail, et tandis que les ruines de la fleur voletaient au hasard, les brins de plume s'échappaient un à un de la bouche adorable. L'un d'eux rencontra dans son vol une feuille égarée, et le comte vit s'unir en un baiser nuageux la feuille de rose et le duvet de cygne.

Le rideau était retombé.

f( Comte, dit la marquise, il faut aller auprès de la Chiaza. Elle est gravement blessée. Seigneur Jésus ! voilà un grand malheur. »

Démétrius avait à .peine remarqué l'événement dont il s'agissait.

c( Ah! oui, répondit-il, je me souviens.

Une épingle, n'est-ce pas ?

— Dites un poignard, mon enfant. Mais allez vite ! je meurs d'inquiétude. »

Le comte de Seyssel ne se retira point sans jeter un coup d'œil dans la salle.

a Âh ! bien ! dit la marquise, vous voilà amoureux de la duchesse Formosani. Mais dé-

ANGÉLA-SIRÉNÀ 73

péchez VOUS donc ! Si vous rapportez de bonnes nouvelles, je vous présenterai. »

La marquise de Brescia était une adorable vieille, délicate et mignonne, qui avait conservé des mains émerveillantes et dont les petits yeux ronds et clairs, mobiles à l'excès, semblaient des yeux d'enfant espiègle. D'ailleurs, soixante ans à peine, les mouvements alertes et la parole fringante d'une jeune femme. Elle avait vu beaucoup de choses et n'avait rien oublié. Quatre ou cinq cours d'Europe lui étaient parfaitement connues ; elle racontait volontiers les galanteries scandaleuses d'il y a trente ans, et^ médiocrement bégueule, elle ne cachait point le rôle qu'elle y avait joué. Ses épaules étaient admirablement blanches. Elle avait de l'esprit comme un diable, a Ah ! si je n'avais pas mon âge ! » disait milord Marlowe. Puis, dans les moindres gestes, dans les entretiens les plus indifférents, elle montrait ce dandysme sans outrance qui fait reconnaître la grande dame au son furtif d'une parole, au mouvement léger d'un doigt.

74 ANGÉLASIRÉNA ^

Pour attendre le ballet qui devait terminer le spectacle, la marquise s'était réfugiée dans le boudoir- attenant à sa loge. Des tentures de soie caressaient le tapis comme le dernier volant d'une robe. Il y avait des fleurs écarlates, chaque soir renouvelées, dans des jardinières en bois d'ébène incrusté d'étain. La marquise tenait cour dans ce boudoir. Les courtisans s'empressèrent comme de coutume. Sur une table ronde faite d'une mosaïque d'Herculanum, un laquais déposa des sorbets qui ressemblaient à des flocons de neige.

<( Ângéla-Siréna, dit la marquise, venez vous asseoir près de moi, il faut que je vous annonce une chose.

— Comme vous voilà sérieuse ! répondit la duchesse Formosani. C'est un malheur?

— C'est un mystère. »

Les deux femmes caquetèrent à voix basse dans le fond du boudoir ; puis la duchesse revint du côté de la table et commença de boire un sorbet.

f( Elle chante vraiment bien, la Chiaza, »

dit-elle.

Milord MarloAve, qui devait quitter Naples le lendemain, s'approcha de la marquise pour prendre congé d'elle. Mais le chevalier Rangone et d'autres s'éparpillèrent autour d'Angéla-Siréna, dont les dents étincelaient plus blanches que la neige du sorbet» tandis que sa fine langue rose pourléchait doucement le fond d'une cuillère de vermeil. C'est alors que rentra le comte de Seyssel.

n Eh bien ? » fit la marquise.

Démétrius ne répondit point.

« Comte, reprit-elle, impatiente, je vous demande des nouvelles de la Chiaza.

< — Ah! oui, dit-il, la signera Chiaza; elle se porte à merveille. J'ai eu l'honneur de lui donner la main jusqu'à sa chaise de poste.

Elle part ce soir pour Rome et dans trois jours pour l'Angleterre, n

11 y eut un horrible désappointement.

« Jésus! s'écria la marquise, c'est impossible. » Et le chevalier Rangone jura que le comte se moquait.

Mais le comte ne s'inquiétait guère de ce qu'on disait autour de lui; meurtri du regard

76 ÀNGéLÀ-SIRÉNÀ

d'Ângéla-Siréna, il se tenait debout devant elle, délicieusement extasié. Cependant le rideau était levé ; les visiteurs se retirèrent , désespérés encore du brusque départ de la prima-donna. La duchesse resta, donnant pour raison qu'elle n*aimait point les ballets.

(( Mon cher Démétrius , dit la marquise en regagnant sa loge, vous m'avez apporté une mauvaise nouvelle, je ne vous présenterai pas. »

Angéla-Siréna n'avait point achevé de boire son sorbet; elle le tourmentait du bout de la cuillère avec des airs très-sérieux. Le comte s'assit en face d'elle. Il la regardait, sans parler. Elle était vêtue d'une robe de soie blanche. Démétrius reconnut que le blanc est la plus belle des couleurs. Cette robe découvrait follement les épaules de la duchesse. « Si jamais elle m'aime, pensa-t-il, on ne la verra point décolletée de cette sorte. » La coiffure était hardie : c'étaient de courts bandeaux qui s'ébouriffaient avec extravagance. La duchesse avait les cheveux noirs ; une rose blanche éclatait dans son chignon. Puis il considéra son

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oreille, petite et rose et compliquée comme un œillet nouvellement éclos. n Voilà une oreille charmante^ » se dit-il. Longuement il admira les mains ; et, lorsqu'il vit le pied, ce Fut un ravissement sans pareil ; il aurait voulu dormir et rêver que ce talon de satin blanc lui meurtrissait la poitrine. D'ailleurs il ne parlait point, et la jeune femme, impatientée, lui éclata de rire au nez.

<( C'est vous, monsieur, dit-elle, qui êtes amoureux de moi ?»

Une petite moue accompagna cette phrase, qui semblait une témérité d'Agnès plutôt qu'une rouerie de Célimène. Le comte de Seyssel^ sans hésiter, répondit gravement :

ce Oui, madame. » Alors les yeux de la duchesse flamboyèrent, et leur expression soudaine contrasta singulièrement avec Tingénuité de son sourire.

« Voilà qui est bien, dit-elle en retirant de son chignon la rose qui le décorait. Depuis quand m'aimez-vous ?

— Qh ! depuis longtemps.

— Précisez, je vous prie.

78 ATVGÉLA-SlRÉirÀ

— Depuis une heure, madame. »

Elle fit entendre un rire sonore comme un bruit de grelots d'argent.

« J'y songe, reprit-elle, la marquise ne m'a point dit qui vous êtes.

— Madame, dit cérémonieusement Dêmé— trius , j'ai l'honneur de vous présenter le comte de Seyssel.

— Monsieur le comte, je suis heureuse de faire votre connaissance, et vous serez mon ami. n

La duchesse, ayant arraché quatre feuilles de rose, les aligna très-régulièrement sur la table de mosaïque.

<( Allez me cueillir, dit-elle, une fleur rouge à cette jardinière. »

Démétrius cueillit un œillet sanglant.

a II est très-beau, fit Ângéla. Maintenant dites-moi pourquoi vous m'aimez.

— Madame , répondit le comte , quelques femmes pourraient voir de l'impertinence dans ma franchise : je vous aime parce que vous êtes belle.

— Je n'y vois que de la galanterie ; mais c'est

ANGÉLA-SIRÉNA • 79

peut-être que je ne vous comprends pas, dit la duchesse avec résignation.

— Certains, reprit Démétrius, vous auraient parlé d'une sympathie subite, irrésistible.

— Je les aurais compris, du moins. L'amour ne peut donc nattre que de la beauté ?

— A mon avis, madame.

— Espérez-vous être aimé ?

— Je l'espère.

— C'est donc que vous êtes fat, monsieur le comte. »

Démétrius se mordit les lèvres. La duchesse le regardait malicieusement. Elle avait étendu quatre feuilles d'œillet rouge, avec exactitude, au dessous des quatre feuilles de rose.

« Comte, reprit-elle, c'est un jeu que jai imaginé; soufflez, je vous prie. »

Démétrius, en souriant, souffla.

« Très-bien, dit la duchesse, vous avez perdu. »

Des applaudissements éclatèrent dans la salle : le ballet était fini. Les tentures qui séparaient le boudoir de la loge s'agitèrent doucement. c( Au revoir ! » s'écria la duchesse ;

et, comme si elle avait eu peur d'être surprise, elle ouvrit la porte et s'enfuit brusquement. Alors les rideaux se soulevèrent ; la marquise rentra.

(( Mon cher enfant, dit-elle en jetant une pelisse d'hermine sur ses épaules, donnez-moi le bras jusqu'à ma voiture. Que pensez-vous de la duchesse Formosani?

— Rien encore. Qu'en sait-on?

— Qu'elle est veuve depuis un an et qu'elle habite Naples depuis un mois ; mais j'ai connu son père; elle est de bonne maison.

— C'est une personne bizarre^ fit le comte pour ne rien dire.

— Qui, il y a deux femmes en elle. Vous avez remarqué son sourire ? C'est celui d'un enfant. Son regard a une expression tout à fait différente. Ângéla-Siréna ! son nom même est à double face. »

Un laquais avait fait avancer la voiture.

a  bientôt, mon cher comte, dit l'experte marquise , défiez-vous de la duchesse Formosani. »

La nuit était claire et fourmillante d'astres.

ANGÉLA-SIRÉNA 81

Démétrius, qui habitait un faubourg de Naples, s'en alla vers la jetée» et, le long de la mer si harmonieusement murmurante, il fit route à pas lents. Les vagues se déroulaient sur le sable en belles nappes de mousse ; plus d'une, éventrée par quelque roche, enveloppait d un nuage de rosée les aubépins qui décorent l'autre bord de la route. Les bonnes senteurs marines se mariaient dans l'air aux parfums des floraisons sauvages. Une grave musique montait de la Méditerranée, et la plainte élégiaque du soufQe dans les branches se répandait parmi cette musique comme, dans un concert de cuivres retentissants, le dernier son d'une flûte pâmée. Le comte marchait, tête nue, aspirant les brises et recevant sur ses cheveux Tâcre fraîcheur des gouttelettes amères. C'était un gentilhomme créole, méditatif comme un poëte, indolent comme une belle femme; un peu farouche. Use plaisait à vivre dans la familiarité de la mer et des étoiles ; mais ce soir, tressaillant encore de sa rencontre avec la duchesse Formosani, il côtoyait, attendri. Tonde mélodieuse qui obéit sans trêve aux rhythmes argentins de la

82 ÀNGÉLA-SIRÉNA

lune» et revoyait toujours parmi les ténèbres blanches le sourire virginal d'Ângéla-Siréna.

Quand il fut rentré chez lui, un domestique nègre l'avertit que la table était dressée.

n Élie, dit le comte, mange mon souper si tu veux, et va te coucher en paix. »

Il gagna le jardin, qui s'étendait jusqu'à la mer. Des arbustes feuillus, étoiles de fruits d'or, escaladaient les murailles ; parfois une lueur s'échappait d'entre les branches : c'était un citron qui tombait dans l'herbe; et, sous les ombelles des chèvrefeuilles, le bourdonnement des insectes semblait le ronflement d'une cornemuse^ tandis que le choc du flot contre un escalier de pierre rendait le son furtif et clair d'une cymbale d'argent. Démétrius ne suivit point les allées ; il marchait au hasard, affolé d'un rêve, et brisant du talon les platesbandes en fleurs.

Un bruit lourçl, le bruit d'une chute, troubla sa songerie.

« Hein ! qui va là? » dit-il.

Par la nuit claire, un homme s'avança. Son costume avait Tair d'un habit de théâtre : tout

ANGÉLA-SIRÉNA 83

d'abord, à la coiffe empanachée, à la longue rapière traînarde qui retrousse le pan du manteau, il était aisé de reconnaître un spadassin de la vieille comédie italienne. Ses éperons luisaient dans le sable ; mais par les déchirures de ses vêtements , on apercevait la veste blanche du polichinelle forain.

« Que voulez-vous ? demanda le comte,

— Ah ! monseigneur, répondit Thomme dans le doux parler des bords de T Adriatique, il est plus malaisé d'entrer chez vous qu'en paradis. On rencontre des grilles discourtoises qui trouent les culottes et déchirent les jarrets; quant aux murs, ils sont d'une hauteur tout à fait intolérable.

— Vous êtes un voleur, parait-il? fit Démétrius en avançant d'un pas.

— Plût à Dieu ! reprit l'homme avec mélancolie, mais il n'en est rien. Le misérable état de mon costume témoigne de l'honnêteté de ma profession. »

En parlant de la sorte, il faisait remarquer au comte son haut-de-chausses en ruine et le

panache de sa coiffure, semblable à un pigeon déplumé.

c( Vous demandez Taumône, en ce cas ?

— Je la fais, monseigneur !

— Trêve de sottises, dit le comte ; escalade ce mur et retourne-t'en comme tu es venu.

— Votre Excellence n'aime point à rire ?

Parlons sérieusement. Je viens de la part d'une femme, d'une belle femme, par saint Marc ! et j'ai promis de vous conduire vers elle.

— Tu es fou ! s'écria Déméirius, en riant cette fois.

— Gomme Salomon. Est-ce que Monseigneur ne croit pas aux bonnes fortunes ? Àh ! ce serait étrange I »

Ces derniers mots furent dits très-galamment.

V Le nom de cette femme?

— Je l'ignore. D'ailleurs, j'ai la discrétion d'un cimetière, d'une tombe ne serait pas assez dire, eu égard au grand nombre de secrets que je renferme. Mais, sachez-le, c'est une illustre dame! et qui se meurt d'amour, bien qu'elle vous ait vu un seul instant, ce soir.

AriGÉLA-SIRÉIfA 88

— Ce soir? répéta le comte avec une émotion qui le fit bégayer. '

— Monseigneur, dit l'homme, faut-il que j'escalade ce mur et que je m'en retourne comme je suis venu?

— Non, attends, » fit le comte.

Un vague espoir mêlé d'angoisses lui traversait l'âme; mais, fermant les yeux, il entrevit dans l'ombre les lèvres angéliques de la duchesse. f( C'est impossible ! » songea-t-il.

c( Votre Excellence se résout -elle à me suivre? a demanda l'intermédiaire. Démétrius consentit d'un signe. c( Puisqu'il en est ainsi, reprit l'autre, j'aurai l'honneur de lui montrer le chemin. »

L'homme descendit vers la mer. Une barque était amarrée dans une crique, sous un arbre. La charmante gondole ! Une petite sirène d'albâtre surmontait la proue, et sous les paupières de la statuette, deux joyaux noirs étincelaient .comme des yeux cruels, cependant qu'à la poupe un ange de métal poli se dressait vers le ciel avec un sourire de nouveau-né. Démétrius ne remarqua point cet ange ni cette sirène. Un

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matelot tenait les rames, et vers le milieu de Tembarcation resplendissait dans la nuit une tente carrée de velours grenat chamarré' d'or, qu'on eût prise pour un palanquin,

c( Monseigneur, dit le guide en soulevant les rideaux, vous entrerez là-dedans, s'il vous platt. »

Dès que le comte fut entré, les rideaux retombèrent. On entendit le clapotement de l'eau sous le premier effort des rames; le voyage commença.

c( Holà! cria Démétrius, qui avait essayé de repousser les tentures afin d'observer la direction que suivait la gondole; holà! je suis enfermé.

— Il est vrai, monseigneur, répondit doucereusement l'émissaire; mais ne vous inquiétez pas, c'est une simple précaution. »

Après ces mots, le comte prêta l'oreille; il n'entendit que les mélodies nocturnes de la mer et du ciel. Le flot battait l'esquif; il y avait des frissons de brise qui chantaient dans les plis des tentures comme dans des tuyaux d'orgues; les bruits du rivage n'étaient plus, car

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la barque s'éloignait, suivant un rhylhme rapide et silencieux.

Au dehors, les blanches étoiles se reflétaient dans le golfe ; la mer avait Tazur du ciel, le ciel avait la profondeur de la mer ; les rayons de lune baisaient langoureusement la surface mé« tallique des flots. Quelques voiles au loin, blanches et vagues, près du bord ; et, plus lointaine, pâle et confondue dans les pâleurs de la nuit, s'étageait en amphithéâtre la ville aux maisons endormies, à ce point défigurée par la distance et l'ombre qu'on eût dit d'un troupeau gravissant une colline. Mais le Vésuve se dressait dans les ténèbres. C'était au temps d'une éruption, quoique sans périls, incessante et belle. La grande flamme éblouissante montait en ligue droite par la nuit sans rafales, et, dans le golfe, le reflet prolongé de cette colonne rouge élevée vers le ciel apparaissait comme une route formidable ouverte vers l'enfer. Puis, avec ses mille étincelles tour à tour écarlates et blanches, il imitait aussi, dans ce gouffre pareil au firmament, quelque voie lactée fabuleuse, où le sang d'une divinité infernale

se serait confondu avec le lait de la grande Immortelle.

Cependant la nuit s'écoula rapide comme toutes les nuits d'Italie, qui sont des nuits d'été. Plus d'une étoile avait pâli; la brise marine apportait des clartés en même temps que des parfums ; des lueurs blanches scintillaient dans la mousse des vagues comme parmi l'écume d'un cheval qui aurait un mors d'argent ; l'Orient se couvrait de rougeurs ; la lune mourut. Au pied du Vésuve, sur le seuil des chaumières, les pécheurs de corail se rassemblaient en tumulte ; le tressaillement des voiles dans le port bruissait parmi la pénombre agitée d'ondes lumineuses. Plus d'étoile; une seule, expirante, au loin, dans l'Occident, et soudain, trouant l'horizon comme une grenade son écorce, éclata le triomphe de l'aurore.

 ce moment, une fumée grise tourbillonna vers le ciel; un paquebot américain venait d'entrer dans le golfe. Les passagers, réunis sur le pont , s'ébahissaient de Naples et du Vésuve; un seul dormait encore, là-bas, dans sa cabine.

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<t Signor, dit un matelot qui faisait la ronde, il faut aller voir le point du jour dans le golfe.

— Mon ami, je suis venu à Naples, répondit le passager, pour entendre la Chiaza, après avoir déjeuné avec mon ami le comte Démétrius de Seyssel, et non pour voir se lever le soleil. »

Le matelot s'en retourna et dit aux gens de bord : (( Il y a là-bas un Français qui est fou. »

Le Français, demeuré seul, se vêtit à la hâte, quoique avec beaucoup de soin. Il avait déployé une trousse de cuir qui contenait les plus délicats objets de toilette. Les femmes ne devaient point avoir coutume de dédaigner ce jeune homme aux fines allures, dont la moustache se retroussait avec la plus galante impertinence. (( Àh! dit-il en se considérant dans un miroir de poche, les voyages n'embellissent point. » Ceci n'était qu'un mot plaisant; sa fatuité n'allait pas au delà d'un dandysme agréable. Il monta sur le pont ; on rendait les passeports ; « Horace de Naër! » dit une voix; il se fit reconnaître. Les gens de la douane voulurent l'inquiéter ; son domestique avait les

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clefs des coffres. Enfin^ parcourant de Tœil les barques attroupées au bas d'une échelle incertaine, il avertit d'un geste quelque batelier aux aguets, et, lestement descendu, sautant de poupe en proue, « Partons ! » dit-il en allumant un cigare.

Horace de Naër n'eut qu'un instant le projet d'aborder, malgré l'heure indue, à la villa du comte de Seyssel ; décemment, on ne peut faire visite avant le plein jour. Il se fit conduire à Naples pour tuer le temps. Mais, cinq ou six heures plus tard, il déjeunait avec Démétrius dans une grande salle décorée de belles peintures.

u Ah ! couleuvre ! ah ! démon ! s'écrîaît-il d'un ton plaisamment excessif, depuis un an, sans trêve, je la poursuis ; depuis un an elle m'échappe. Elle est à Vienne, j'arrive : elle venait de partir pour Saint-Pétersbourg. Je ne me décourage point; me voilà en Russie; peine inutile! on la croit à New-York. Je débarque en Amérique, elle était en route pour Naples ; je suis à Naples, elle est à Londres» Ah! mon cher Démétrius, voilà une aventure infernale.

ANGÉLA-SIRÉNA 91

— Cher fou, dit le comte, vous êtes donc épris de laChiaza?

— C'est seulement lorsqu'on n'aime plus qu'on peut savoir si l'on a aimé, répondit sentencieusement Horace de Naër.

— Irez-vous à Londres?

— Point du tout. Je renonce. Je m'installe chez vous. Il se peut que je la rencontre sans la chercher, moi qui ai fait le tour du monde sans la trouver. Ah ! c'est une adorable personne ! Autrefois, à Bruxelles, elle m'aimait. Un soir, après la Norma, elle se fit enlever. Je ne sais qui l'enleva, elle a une tête fantasque. D'ailleurs, voici du lacryma-christi qui me consolerait de ma propre mort.

— Je le fais venir de France, dit le comte.

— Il est sans pareil. Mais parlons de vous, mon hôte ! Je gage que vous n'avez jamais eu de chance lugubre à l'égale de la mienne.

— Je suis amoureux, répondit Démétrius.

— J'ai perdu. Grièvement?

— Je le crois.

— Et vous êtes heureux?

— Je ne sais.

92 ANeÉLA-SIRÉNA

— Vous n'en êtes pas sûr? dit Horace en riant.

— Non. C'est une histoire merveilleuse. Je pourrais vous la raconter; j'aime mieux vous la lire. ËKe, continua le comte, donnez-moi ce livre qui est là, dans cette coupe.

— Quoi ! vous tenez registre de vos bonnes fortunes? »

Le noir remit à son mattre un volume à tranches dorées> relié de maroquin rouge.

« Qu'est-ce? fit Horace.

— Les Vies des dames galantes, par le seigneur de Brantôme. Je commence à la page 193 de l'édition originale, «c J*en ay ouy conter d'un autre du temps du roy François, de ce beau escuyer Gruflfy, qui estoit un escuyer de l'escurie dudit roy, et mourut, à Naples , au voyage de Rio de l'Autrec, et d'une trèsgrande dame de la cour, dont en devint trèsamoureux : aussi estoit-il très-beau^ et ne l'appeloit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ay veu le pourtrait qui le monstre tel. Elle attira un jour un sien vallet de chambre en qui elle se fioit, pourtant incon-

ANGÉLÀ-SIRÉNA 93

gneu et non veu, en sa chambre^ qui luy vint dire un jour, luy bien habillé, qu'il sentoit son gentilhomme, qu'une très-honneste et belle dame se recommandoit à lui, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle $n désiroit fort l'accointance plus que d'homme de la cour, mais par tel si, qu'elle ne vouloit, pour tout le bien du monde, qu'il ne la vist, ni la connust; mais qu'à l'heure du coucher, et qu'un chacun de la cour seroit retiré, il le viendroit quérir et prendre en un certain lieu qu'il lui diroit, et de là il le meneroit coucher avec cette dame ; mais par tel pache aussi qu'il lui vouloit boucher les yeux avec un beau mouchoir blanc, comme un trompette qu'on meine en ville ennemie, afin qu'il ne peust voir ny reconnoistre le lieu ni la chambre là où il le meneroit, et le tiendroit toujours par la main afin d'en défaire ledit mouchoir. » « Brantôme, dit le comte, estime que c'était là <( une plaisante assignation et composée d'une plaisante condition. » Je saute quelques lignes étrangères au sujet. 9 II se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grandergu'il présumoit

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bien estre , il ne faloit rien craindre et appréhender. Pourquoy le lendemain que le roy, la reyne, les dames, et tous et toutes de la cour se furent retirés pour se coucher» ne faillit de se trouver au lieu que le messager lui avoit assigné, qui ne faillit aussitôt Ty venir trouver avec un second, pour lui aider à faire le guet si l'autre n*estoit point suivy de page ny de laquais, ny vallet, ny gentilhomme. Âussi-tost qu'il le vit, luy dit seulement : a Allons, monte sieur, madame vous attend. » Soudain il le banda et le mena par lieux obscurs, étroits, et traverses inconnues, de telle façon que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit; puis il entra dans la chambre de la dame, qui estoit si sombre et si obscure, qu'il ne pouvoit rien voir ni connoistre, non plus que dans un four. Bien la trouva-t*il, sentant à bon, et très-bien parfumée, qui luy 6t espérer quelque chose de bon ; par quoi le fit déshabiller aussitôst , et luy-méme le déshabilla, et après le mena par la main^ lui ayant osté le mouchoir, au lit de la dame, qui l'attendoit en bonne dévotion ; et se mit auprès d'elle à la

taster, Tembrasser, la caresser, où il ne trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et lit très-superbe qu'il tastonnoit avec les mains; et aussi passa joyeusement la nuict avec cette belle dame, que j'ay bien ouy nommer. Pour fin, tout luy contentoit en toute façon et connust bien qu'il estoit trèsbien hébergé pour cette nuit, mais rien luy faschoit, disoit-il, si-non que jamais il n'en sceut tirer aucune parole. Elle n'avoit garde, car il parloit assez souvent à elle le jour comme aux autres dames, et, pour ce, l'eust cogneue aussitôt. De foUastreries, de mignardises, de caresses, d'attouchements, et de toute autre sorte de démonstration d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune; tant y a qu'il se trouva bien. Le lendemain, à la point du jour, le messager ne faillit le venir esveiller, et le lever et habiller, le bander et le retourner au lieu où il l'avoit pris, et recommander à Dieu jusques au retour, qui seroit bien tost; et ce ne fust sans luy demander s'il luy avoit menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir crû, et ce qu'il lui en sembloit de lui avoir servi de

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fourrier, et s'il lui avoit donné bon logement. Le beau Gruflfy, après l'avoir remercié cent foiSy luy dit adieu, et qu'il seroit toujours prest de retourner pour si bon marché et revoler quand il vouldroit* »

Le comte ferma le volume.

H Voilà mon histoire à quelques détails près^ dit-il.

— Elle est admirable ! s'écria de Naër.

L'homme reviendra-t-il ?

— Tous les soirs, à minuit.

— Ah ! mon hôte, vous êtes un heureux galant ! )> Et, surexcité par la bonne boisson, Horace fit à ce propos d'agréables plaisanteries.

Démélrius feignit de sourire ; il n'entendait pas. Cette lecture lui avait remis en mémoire, jusque dans les moindres détails, son aventure de la nuit : le départ dans l'ombre, la longue traversée et l'abordage silencieux. Il se rappelait l'escalier de marbre sonore sous le pas, le boudoir inconnu plein de senteurs alléchantes^ puis l'apparition ténébreuse d'une femme. Ce n'était point l'orgueil de la bonne fortune

ANGÉLA-SIRÉNA 97

ni même le souvenir des ravissements enveloppés de mystère qui Toccupaient de la sorte et s'imposaient à son esprit sans relâche; volontiers il eût attribué l'incident à la fantaisie de quelque femme éprise de romans, et ne s'en serait pas occupé davantage ; mais il songeait à la duchesse Formosani. De la tête aux pieds il avait tressailli lorsque le fantôme amoureux s'était approché de lui ; il avait tressailli de la sorte devant la jeune femme, la veille, au théâtre Saint-Charles. La commotion reçue au premier baiser de l'anonyme, il l'avait pressentie à cet instant où, parsemés dans l'air, s'étaient rencontrés et unis le duvet de cygne et la feuille de rose. Toutes les grâces entrevues pendant la soirée précédente, tous les trésors devinés, toutes les délices supposées par le désir et affirmées par le rêve, tout ce que devait contenir de joie et d'angoisse, de bercements et de vertiges, l'amour d'Angéla- Siréna, il l'avait goûté, possédé, admiré, subi. Après le spectacle, le long de la mer, sous les étoiles, il avait plus d'une fois étreint quelque nue imaginaire, plus d'une fois savouré

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les lèvres de la duchesse dans les parfums du souffle ; et voici qu'il avait retrouvé sans mélange, sans désillusion, la saveur même de son rêve dans une réalité nocturne et mystérieuse comme le rêve. L'heureux homme! son cœur palpitait, semblable à une aile ivre de ciel ; de chaudes boufTées de joie lui montaient à la gorge : il était Tamant de la duchesse Formosani. Mais parmi cette joie tombait une goutte d'amertume y bientôt envahissante. Il aimait Ângéla-Siréna, non point d'un amour instable, soumis aux variations du caprice, mais d'une de ces tendresses insurmontables et graves, sans cesse grossissantes, qui soudain comblent l'âme, ainsi que la mer, pénétrant tout à coup dans quelque abîme, le remplit jusqu'au bord d'une onde à la calme surface, à la belle profondeur. Et maintenant, la duchesse lui apparaissait singulièrement déchue. Cette pensée faisait le désespoir de sa joie et la défaite de sa victoire. Il ne répondait pas aux paroles enjouées de sou hôte ; il regretta de s'être confié. Il ne pouvait se dissimuler qu'Horace traitait la chose comme il convenait, et que tout autre

AN6ÉLA-SIBÉNA 99

aurait parlé comme lui. Par instants, il souhaitait qu'Ângéla-Siréna ne fût point l'héroïne de l'excentrique nuitée ; au prix de sa vanité sacrifiée et de son bonheur disparu, il souhaitait cela. IL en vint à discuter ses soupçons. La duchesse, sans doute, pouvait s'être prise d'un léger goût pour lui ; fallait-il en conclure qu'elle n'avait reculé ni devant le péril certain, ni devant le scandale possible? Son rang, son âge (l'âge d'une jeune fille), protestaient contre une pareille supposition. D'ailleurs, aucun indice réel ; la chambre était obscure ; pas une parole. Il avait reconnu la grande dame à la finesse des parfums, à l'élégance des tissus. Il y avait à Naples d'autres grandes dames que la duchesse. « Allons, ce n'était pas elle, }> dit à part lui le comte. Mais la conviction contraire ne tarda point à renaître , et avec elle revinrent l'orgueil et le désespoir du triomphe.

Horace de Naër, las de son voyage, était allé dormir dans un hamac, sous les arbres.

Démétrius ordonna d'atteler, et se fit conduire à Naples, au palais Formosani.

Ângéla-Siréna était seule dans un grand

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salon magnifiquement décoré. Elle portait une robe de velours aux longs plis amples , décolletée comme une robe de bal. Petite et mîgnonnCy elle disparaissait presque entièrement dans cette vaste toilette ; les perles de la coiffure neigeaient dans ses cheveux.

« Eh quoi! déjà? fit-elle étourdiment.

— Ah! madame, répondit le comte, les heures m'ont paru bien longues depuis.... »

Démétrius affecta de s'interrompre.

<c Depuis? répéta la duchesse.

— Depuis hier, madame. »

Cette parole et le regard qui l'accompagnait ne produisirent aucune impression sur Angéia; pas un tressaillement, nul trouble, aucun signe d'inquiétude.

<( Ah! oui, depuis hier, » reprit-elle.

Il n'y avait rien de perceptible dans l'intonation de sa voix, sinon la surprise d'entendre une niaiserie sortir de la bouche du comte de Seyssel, qui avait un renom d'homme d'esprit.

Une causerie s'engagea. La duchesse était gaie. Elle ne dédaignait pas les anecdotes plaisantes. Elle riait volontiers de son rire ar-

AI4GÉLA-SIRÊNA i 1

gentin. Elle avait des turbulences de petite fille. Elle ne pouvait tenir en place sur le fauteuil très-bas, blotti dans un coin du salon, où elle se pelotonnait comme une chatte frileuse. Démétrius remarquait un à un ces détails. On parla du théâtre et du monde. A propos d'une vieille coquette, la duchesse eut un mot trèsespiègle; puis le comte ayant fait une allusion à ses voyages, elle voulut qu'il les racontât; et je ne sais comment il s'y prit pour rappeler, comme par mégarde, la mort du duc Formosani.

« On vous a dit que je suis veuve? Ah ! les méchantes personnes !

— Ce n'estpas vrai? demanda le comte avec une sorte d'etTh)i.

— Eh! oui, c'est vrai. Je suis bien obligée de l'avouer, puisqu'on le sait; mais je n'aurais point voulu qu'on en parlât- Le duc voyage, disais-je, il est allé très-loin, il reviendra peutêtre. C'était tout simple. Vous ne savez pas combien il est ennuyeux d'être veuve. Depuis un mois que j'habite Naples, on m'a demandé ma main quatre ou cinq fois déjà; c'est insup-

102 ANGÉLi-SIRÉNA

portable. Âh! mon Dieu, continua la duchesse, j'y songe, est-ce que vous allez m*épouser, vous aussi? »

Démétrius l'écoutait comme on fait d'une musique ; une cascatelle de neige fondante n'a pas le timbre aussi frais ni aussi plaisant.

c( Vous ne voulez donc pas vous marier, madame ?

— Je ne sais, répondit-elle ; ce n'est point le mariage qui m'effraye ; c'est la demande en mariage. i>

Les indécisions du comte redoublèrent ; il ne pouvait attribuer l'abominable audace d'une coquette à cette jeune femme si semblable à une jeune fille, a Elle n'aurait point osé, u songeait-il. Il songeait aussi que ce serait dommage qu'elle n'eût point osé.

fc C'est la marquise qui vous a parlé de moi? reprit Angéla-Siréna. Vilaine marquise! Que vous a-t-elle raconté de plus?

— Rien, madame, sinon que j'eusse à me défier de vous.

— Elle a eu raison, je suis très-méchante. )>

ANGÉLA-SIRÉNA 1 03

La conversation languissait un peu ; Démétrius ne parlait guère, observant, essayant de saisir quelque indice révélateur dans un geste ou dans une parole d'Angéla. Elle ne se trahissait point. (( Ce n'est pas elle, » pensa-t-il. Il ajouta : a Tant mieux. » Son cœur était prêt à se déchirer.

« Mais, cher comte, fit tout à coup la duchesse, voilà une heure que vous êtes ici, et vous ne m'avez pas encore parlé de votre amour. Faites vite. Entendre parler d'amour, c'est comme si on lisait un roman. »

Démétrius prit la main de la duchesse et la , baisa.

« Monsieur, dit-elle en la retirant sans brusquerie, pourquoi avez-vous baisé ma main? »

Il n'y avait apparence ni de colère ni de pudeur effrayée dans son geste ; elle s'étonnait seulement de ce qu'il avait fait. Le comte ne sut que répondre ; c'était une innocence tout à fait déconcertante. En se penchant vers la duchesse, il avait remarqué sur son épaule droite un signe à peine perceptible à la vue, mais qui pouvait être sensible au toucher. Il s'excusa

101 Ar«GÉLA-SIRÉNA

comme il put, et les discours usités entre gens du monde continuèrent sans incident jusqu'au terme de la visite.

Le comte, en se retirant, n'hésitait point: la duchesse était parfaitement étrangère à son aventure de la veille ; il fallait, en vérité, qu'il eût perdu le sens pour avoir imaginé une énormité semblable. Hélas ! il n'y avait d'autre liens entre la jeune femme et lui que ceux d'une familiarité récente encore entachée d'étiquette; et ce n'était pas vrai qu'il eût baisé son front et baisé ses yeux (ses yeux si beaux!) pendant la romanesque entrevue. Mais, tandis qu'il s'éloignait du palais Formosani, il sentait s'ébranler sa conviction nouvelle. Lorsque le dernier écho de la voix charmeresse eut expiré dans son oreille, et que ses yeux, parmi les éblouissements enfin dissipés de l'extase, cescèrent de voir le doux profil d'Angèla-Siréna, le soupçon tenace envahit de nouveau sa pensée , et alors il détestait violemment la perversité de la duchesse.

C'était l'heure où il avait coutume d'être reçu par la marquise de Brescia. Il résolut de

ANGÉLA-SIRÉNA lOS

rinterroger, sans rinstruîre de son aventure. La vieille femme raccueillît gracieusement.

Elle regretta de ne pouvoir rien lui apprendre; elle ne savait rien ; la duchesse était très-belle et très-riche, on ne devait point en demander davantage Pourquoi s'inquiétait-il de ce qui ne le regardait pas? Si elle avait eu des amants, personne ne le disait; selon les apparences, elle n'avait pas eu le temps. Mariée à dix-sept ans, veuve à dix-huit. Le duc avait été son père. Démétrius s'était mépris aux paroles de la marquise ; la marquise n'avait pas voulu dire qu'Angéla-Siréna fût une femme dangereuse et capable de briser volontairement le cœur d'un honnête homme; elle avait de la duchesse une excellente opinion ; la duchesse ferait le bonheur de son mari.

Démétrius, l'âme éperdue, rentra chez lui.

Son hôte venait de s'éveiller. Pendant le dîner il y eut de nouvelles confidences. « Voilà qui est grave, » dit Horace. Le temps s'écoula trèslentement. La gondole n'arriverait pas avant minuit. Minuit était si loin ! « Si vous avez affaire à la duchesse Formosani, insistait de

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Naër, il est impossible que vous ne parveniez pas à la reconnaître. » Démétrius en convint. « D'ailleurs, reprit Horace lorsque minuit sonna, je vous exhorte à ne point dédaigner cette paire de ciseaux anglais ; c'est un outil admirable et très-propre à couper sans bruit une mèche de cheveux. » Un signal, je ne sais lequel, se fit entendre dans le jardin. Le comte disparut.

« Hé ! hé ! Votre Excellence ne s'est point fait attendre, s'écria plaisamment le spadassin en saluant Démétrius.

— Écoute, dit celui-ci, si tu veux nommer la femme vers qui tu me conduis, je te donnerai mille piastres.

— Je vous remercie, monseigneur, répliqua l'homme, car, d'après conventions, je dois re-^ cevoir pour me taire le double de ce que je pourrais gagner en parlant. »

Comme la veille, le comte fut enfermé sous la tente de velours grenat, et le voyage commença, rapide et sans bruit, dans le golfe.

Le lendemain, dès la pointe du jour, Horace

AN6ÉLA-SIRÉNA i07

fut éveillé en sursaut par le fracas d'une porte qui s'ouvrait brusquement.

(c C*est elle! )/cria Démétrius en se laissant choir sur un fauteuil près du lit.

De Naër ouvrit lentement les yeux.

« Eh quoi ! partir déjà ? murmuraît-il avec mélancolie.

— C'est elle ! c'est la duchesse ! répéta le comte.

— Excusez-moi, Démétrius, je rêvais de la Ghiaza. La duchesse, disiez-vous, elle s'est trahie ?

— Non. Je me suis roulé à ses pieds, je me suis frappé la poitrine, j'ai prié, j'ai pleuré pour qu'elle consentit à me dire son nom, et moins que son nom, une phrase, une parole, ce qu'elle aurait voulu! Rien. Elle est demeurée silencieuse comme si elle ne m'avait pas entendu. Toujours la même apparition blanche aux enlacements muets ! Et je n'ai rien vu, si-

non l'éclair de son œil, qui m'aveuglait dans l'ombre. Mais regardez, ces cheveux, ils sont noirs comme les siens, ce sont les siens ! Et sur l'épaule droite du fantôme j'ai touché

108 AMGÉL\-SIRÉNA

(voilà une preuve sans réplique), j'ai touché la marque d'un signe pareil à celui que porte Ângéla-Siréna sur l'épaule ! Oh 1 c'est elle : j'en suis sûr, aucun doute.

— En ce cas, dit Horace, vous devez être satisfait.

— Ah ! je suis bien malheureux ! »

Cette journée s'écoula comme les précédentes, et celles qui suivirent n'en différèrent pas davantage. Démétrius était reçu par la duchesse avec un nonchaloir ingénu qui aurait découragé les soupçons les plus obstinés.

Maintes fois il fut sur le point de lui dire qu'il avait tout deviné et qu'elle avait tort de dissimuler plus longtemps; maintes fois, en montant l'escalier du palais, il prépara le discours qu'il aurait dû tenir; en présence d'Angéla- Siréna, plus de projets, plus de résolutions. Il tombait en extase, sans haleine, sans parole ; et toujours, devant elle, il s'estimait infâme d'oser la soupçonner. Mais chaque matin sa crainte et à la fois son espoir étaient ravivés par l'effet des impressions récentes, et il prenait mille

ANiSÉLA-SIRÉNA 109

décisions sans cesse renouvelées, jamais exécutées.

Horace de Naër avait été présenté par le comte à la duchesse Formosanî.

« Vous êtes fou, mon hôte, dit cette fois le jeune homme, la duchesse est incapable d'une équipée nocturne. Au surplus, continua-t-il, peu de femmes ont de ces audaces. Une seule.:...»

De Naër se prit à sourire.

« Laquelle? interrogea Démétrius.

— Oh ! dit Horace, elle est en Chine. »

La passion du comte grandissait chaque jour ; la duchesse lui paraissait de plus en plus désirable, et, ses incertitudes ne prenant pas de fin, il en arrivait au désespoir. Cette double vie lui était insupportable. Toutes les joies des rendez-vous mystérieux se convertissaient en douleurs au souvenir d' A ngéla-Siréna; les émotions charmantes qu'il éprouvait à écouter le babillage de la jeune femme devenaient des angoisses quand il se rappelait les silences nocturnes. Il résolut d'en finir. Des deux bonheurs

112 ANGÉLA-SIRÉNA

femme d'esprit^ et certainement très-apte à donner un bon conseil.

(c Mon cher enfant, lui âit-elle, vous êtes la proie d'une intrigante. Je me porte caution pour Angéla-Siréna. Ces escapades romanesques ne sont plus d'usage chez les personnes de qualité; de mon temps déjà elles étaient tombées en discrédit. Cette gondole, cet intermédiaire, la nuit, le bandeau, tout cela est d'un goût outré ; il en sort je ne sais quelle odeur rance de bourgeoisie prétentieuse. La duchesse Formosani, en supposant qu'elle fût capable d'une telle échauffourée, eût imaginé quelque chose de plus spirituel. Je vous le dis, vous avez enflammé par mégarde votre vendeuse de gants ou de parfumeries. Il en est de fort jolies parmi ces petites bourgeoises ; mais, cher comte, priez la sainte Madone que la vôtre ne soit point une vieille !

— Elle n'est ni vieille ni bourgeoise, répondit le comte en souriant.

— Vous n'y entendez rien, répliqua la marquise. Quant à la duchesse, épousez-la si vous l'aimez autantqu'il le semble, et, le soir de vos

Ar^GÉLA-SlRÉNA i\i

noces, envoyez quelque laquais à votre place, là-bas, dans la gondole. »

La conviction évidemment sincère de l'habile vieille femme aurait dû gagner Démétrius; mais, ces cheveux, c'étaient bien les cheveux de la duchesse, et le signe qui décorait l'épaule d'Aiigéla-Siréna , il le baisait chaque soir sur l'épaule de sa maîtresse.

Un mois s'était écoulé parmi ces alternatives cruelles , lorsqu'un accident eut lieu qui pouvait y mettre un terme, et fit grand bruit dans, Naples.

Une nuit, le palais Formosani brûla. L'incendie se maintint quatre heures durant. Sous l'effort de la flamme l'édifice s'écroula pierre à pierre. Les gens de la duchesse furent sauvés à grand'peine, et l'on dut admirer la belle chance d'Angéla-Siréna, qui, précisément, avait passé la nuit hors de chez elle, au chevet de la marquise de Brescia, dangereusement malade.

Démétrius apprit la nouvelle par le nègre Élie, qui, chaque matin, allaita Naples; la duchesse habiterait sa villa, en attendant que le palais fût reconstruit.

114 ANGÉLA-SIRÉNÂ

Le comte se vêtit à la hâte et se rendit chez la marquise de Brescia; elle était partie depuis trois jours pour Rome, elle reviendrait vers la fin de la semaine.

Le doute devenait impossible : la duchesse était absente pendant l'incendie» mais elle n'avait pas passé la nuit auprès de la marquise. Démétrius maudit cette perversité profonde, si habilement, si imperturbablement dissimulée.

Pendant un mois, elle avait joué cette comédie .détestable. Chaque jour elle le voyait palpitant devant elle, tourmenté d'incertitudes, dévoré d'angoisses; était-ce donc bien difBcile de lui dire : « Je vous aime, et c'est moi, c'est moi qui, chaque soir, vous attends là-bas, où l'on vous mène, dans l'ombre et le silence ! » La nuit, il tombait à ses genoux, la suppliant de parler, de ne point faire durer cet incomparable supplice ; il s'écriait : « Angéla ! » puis : a Duchesse! » puis : « Angéla-Siréna ! vous voyez bien que je vous ai reconnue, pourquoi vous taire encore ? v Elle ne répondait pas et demeurait cruellement impassible.

Le comte marchait à grands pas dans la rue»

ANGÉLA-8IRÉNÀ 115

et par moments il se frappait la tête du poing. Mais sa colère ne fut pas de longue durée. Ce que la duchesse avait fait» en somme, c'était pour lui qu'elle l'avait fait; elle s'était éprise toutàcoup, dès la première rencontre; il se rappela les plumes de l'éventail envolées avec les feuilles de rose. Pouvait-elle hasarder un aveu, dès l'abord, la première? Cependant, à son amour elle n'avait pas pu résister; c'était une imprudente : elle avait affronté la honte et le scandale; mais pour lui, pour lui seul. Élaitelle si coupable? Sans doute, si quelque jour il lui avait dit : « Je vous ai reconnue » , elle n'aurait point nié ; de tous ses vœux elle appelait l'heure où elle pourrait redevenir elle-même et mettre un terme à cette double vie ; mais il ne lui avait jamais parlé. Devait-elle se faire reconnaître la nuit tandis qu'il baisait ses pieds en la conjurant de dire son nom? Elle serait morte de honte, étant craintive et douce, s'il lui avait fallu se découvrir pendant ces heures éperdues. Comme elle devait souffrir de ne pouvoir lui répondre : <( Démétrius » quand il lui disait : « Angéla ! » Mais maintenant tous

116 ANGÉLA-SIRÉNA

les tourments allaient cesser ; il lui parlerait, elle avouerait, il n*y aurait plus ni ténèbres, ni mystères. Oh! les tendres excuses! les douces confidences !

Le comte remonta dans sa voiture et se fit conduire à la villa Formosani.

La duchesse le reçut dans le jardin, sous un oranger.

Une fois de plus ses belles résolutions s'évanouirent en présence d*Angéla-Siréna ; la pudeur le prit à la gorge ; il tressaillit, rougit, et se perdit dans une phrase balbutiée.

« Vous savez la nouvelle? demanda la duchesse.

— Oui, madame, et je sais aussi que vous avez été miraculeusement préservée. »

Démétrius tenta de mettre quelque peu d'impertinence dans cette réponse ; Angéla n*y prit point garde.

« On raconte que j'ai passé la nuit chez la marquise de Brescia, ce n*est pas vrai, ditelle. J'étais en dévotion au couvent de l'Étoile, dont ma cousine est supérieure. C'est un secret

ANGÉLA-SIRÉNA 117

que je vous confie. J'ai beaucoup de religion, mais j'aime qu'on l'ignore. »

La duchesse fit le signe de la croix avec la gravité d'une petite nonne. c( Voilà, pensa le comte, une franchise adorable ou une épouvantable noirceur; quoi qu'il en soit, il faut que mon sort s'accomplisse. »

« Madame la duchesse, dit-il brusquement j'ai l'honneur de vous demander votre main.

— Oh ! fit Angéla, c'est très-grave ; il faut que je réfléchisse. »

Elle acheva sa phrase dans un éclat de rire.

« Voilà qui est fait, reprit- elle, j'ai réfléchi. ))

Et, toujours rieuse, elle tendit la main au comte de Seyssel.

Le mariage fut fixé à quinze jours de là. La nouvelle se répandit, Démétrius fut envié.

c( Vous faites bien, dit à son retour la marquise de Brescia. » Horace de Naër estima que c'était un moyen hardi, mais décisif^ de tirer toute chose au clair. Quant au comte, il était plus calme; il s'imaginait être déjà le mari de la duchesse, et que les convenances les con-

118 ' ANGÉLA-SIRÉNA

traignaieDt pendant quelques heures à une retenue si ardemment compensée. II résolut de vivre de la sorte jusqu'au jour du mariage. Il attendit. Le jour vint.

La veille des noces, il y eut un bal à la villa Formosani; la fête se maintint jusqu'à l'aurore ; mais Horace de Naër disparut avant minuit sous ombre de conduire à sa voiture la marquise de Brescia, qui s'était trouvée indisposée.

Le lendemain, dès le matin , le mariage eut lieu ; le comte et la comtesse de Seyssel devaient quitter Naples au retour de l'église ; une chaise de poste les attendrait à la grille de la villa. La cérémonie nuptiale fut très-somptueuse. Cette cousine d'Ângéla» qui était supérieure au couvent de l'Étoile, ne manqua point d'y assister. Pendant la bénédiction, Démétrius observa sa femme ; elle était vêtue d'une robe de moire à volants de dentelle; une rose fleurissait dans ses cheveux. Sous la parole du prêtre, elle courbait la tête d'un air édifiant; quand elle s'agenouilla, ce fut avec un sourire d'une candeur évidente. Le comte avait répudié

ANGÉLA-^IRÉNA 119

tout soupçon, a J'ai rêvé! » disait-il. Lorsque les époux sortirent de l'église» une vieille mendiante» accroupie sous le porche» ayant remarqué que la mariée ne portait pas de fleurs d*oranger :

« Voilà une veuve, s'écria-t-elle en patois napolitain^ qui a tout à fait l'air d'une jeune fille. >»

La comtesse rougit. Démétrius jeta un louis à la mendiante.

« Elle a raison, j'étais fou. »

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls enfin, ce fut dans le jardin de la villa, sous Toranger. La comtesse allait se retirer afin de revêtir un costume de voyage.

« Voulez-vous demeurer un instant ? dit Démétrius.

— Je le veux bien, » fit-elle.

11 la regarda longuement en silence.

fi Comtesse, dit-il enfin, vous êtes ma femme à présent, n'avez-vous rien à me dire ?

— Avons dire? Non, répondit-elle avec une petite moue d'étonnement.

— Rien?

— Rien, en vérité. »

120 ANGÉLA*-SIRÉNA

*La pensée d'Angéla transparaissait à travers la sonorité cristalline de sa voix. Démétrius tenta de se dérober à une influence trop souvent subie, et, prenant sa femme par la main avec une sorte d'emportement :

« Vous n'avez rien à me dire? » répéta-t-il encore.

La comtesse leva fièrement la tête.

« Non, monsieur, » dit-elle d'un ton ferme.

A ce moment la face noire d'Ëlie se montra parmi les branches.

<c Qu'est-ce? fit le comte.

— Une lettre de la part de M. Horace de Naër, dit le nègre en s'inclinant.

— Donne et va-t'en. »

Démétrius lut à la hâte.

Soudain il ploya les genoux et baisa furieusement les petites mains de sa femme.

« Comtesse, s'écria-t-il, vous ne me pardonnerez jamais !

— Qu'ai-je à vous pardonner? demandât-elle.

ANGÉLA-SIRÉNA 121

— Oh ! rien , absolument rien ! Angéla , m'aimez-vous? »

n l'avait attirée sur sa poitrine. Elle se dégagea de cette étreinte et s'enfuit efTarouchée. Mais, quand elle fut un peu loin» elle dit :

« Démétrius, je vous aime ! » et disparut.

(( Heureux homme, écrivait de Naër, qui êtes le mari de la duchesse et qui avez été l'ama^nt de la Ghiaza! Cette nuit, couvert d'un manteau qui m'enveloppait jusqu'aux tempes , j'ai tenté l'aventure à votre place. En un baiser, j'eus reconnu la Vénitienne. Elle a de merveilleux cheveux noirs; son épaule est marquée d'une petite cicatrice due à la pointe d'un stylet d'or; de là la confusion. Quant à votre guide de chaque soir, c'est Zicotto, un ancien bateleur de Venise, un drôle qui jadis, à Bruxelles, n'hésitait point de vider mes bottes de havanais et mes bouteilles de constance. Je pars pour l'Angleterre. Adieu. »

Il n'y avait pas jour à conserver le moindre doute; tout était nettement expliqué; le nègre Élie avait peut-être trouvé singulier que la

122 AN6ÊLA-SIRÉNA

lettre d'Horace fût apportée par un laqnais de la marquise de Brescia ; mais Élie était une personne discrète» qui ne parlait jamais » à moins d*étre interrogée.

JtnYier 1860.

MARÏETTA DALL'ORO

A douze aos, la signorita Marietta DaU'Oro dansait les papillons el les sylphes au théâtre Saint-Charles, àNapIes. Par miracle» elle n'avait pas l'air souffreteux qui distingue communément les petites baladines de son espèce» créatures anormales, vaguement désireuses de lumière vive et de vagabondages dans les bois, opprimées par le monde artificiel où elles se débatrtent. Marietta, démesurément précoce, portait eu elle assez de sève pour suppléer aux causes extérieures d'épanouissement; elle avait grimpé aux arbres des portants et s'était chaufTée au soleil des toiles de fond. Coiffée d'églantines blanches, vêtue de crêpe rose, toute rose, toute blanche , elle montrait des épaules déli-

426 MARIETTA DALL'oRO

oatement charnues ; ses bras» quoique un peu grêles, ne rappelaient en rien la rigidité virginale qui perce au coude la manche des jeunes personnes ; on remarquait sa cuisse déjà musculeuse et son genou nerveux comme celui d'un poulain calabrais. Il y avait au théâtre un certain Gugliemo Tiradritto, danseur naguère illustre, qui s'était cassé la jambe droite au plus beau temps de sa gloire, en escaladant par mégarde le mur d'un couvent de filles, à Bologne; d'où s'ensuivit qu'il béquilla cruellement jusqu'à la fin de ses jours; mais la jambe qui lui restait avait du génie pour deux. Grâce aux conseils de Tiradritto, Marietta, qui était née avec des ailes aux talons, ne manqua pas de devenir une danseuse admirable, bruyamment applaudie ; et d'autre part, sa beauté mûrissante, que singularisaient encore des arrièregrâces d'enfance, suscitait de nombreuses convoitises. Sa mère, figurante obscure et coquine effrénée, s'entremit aussitôt, décourageant les ladres et les gens de petite extraction. Le général Frimont, prince d'Autrodoco, commandant de l'armée autrichienne en Italie, offrit

MARIETTA OALL^ORO 127

une parure de sept mille frédéricks» et le prince de Salerne, frère du roi Ferdinand, ne parlait de rien moins après boire que d'épouser de la main gauche la signorina Marietta Dall'Oro. Il y avait de quoi faire tourner la tête d'une ballerine ; la tête tourna du mieux qu'elle put, et Marietta se fit enlever par un jeune cavalier de Palerme qui ne possédait pas trente piastres et faisait le métier de poète comique.

Pendant six mois, les deux enfants, ayant auprès d'eux le seul Tiradritto, se tinrent cachés dans un faubourg de Catane, au pied des monts de Sicile. Ce fut un amour souriant, tendre, clair, matinal. La signorina ne s'est jamais souvenue qu'avec douceur de ce pauvre Lorenzo qui faisait de si jolis sonnets et qui avait de si grands yeux.

Au commencement de l'hiver, elle s'imagina d'aller danser à la cour de Modène. Ce n'était plus la petite Marietta du théâtre Saint-Charles; la jeune femme avait jailli de l'enfant précoce. Ses lèvres, gonflées de sang sous les baisers de Lorenzo, contrastaient mieux avec la blancheur du visage, et l'amour était resté vivant

128 MARIETTA DALL'oRO

dans la profondeur de ses yeux. Trop ingénue naguère et puérilement impatiente» sa danse avait maintenant des ondulations molles et perverses; il semblait que son corps s'enveloppât, dans les ivresses du ballet, d'une chaude flamme exhalée de lui-même comme une lueur lumineuse ; et ses gestes étaient des souvenirs d'enlacements dont la caresse prolongée s'imposait aux cous des spectateurs vaincus par rhystérie. Le duché de Modène fut bouleversé . totalement. François d'Esté, lui-même, seul et masqué, vint frapper un soir à la porte de la signorina. En considération de Son Altesse et par un effort de génie, la danseuse renova, jambes nues, cette pantomime oubliée dont sa mère, jadis attentive aux intrigues de la cour des Deux-Siciles, avait entrevu le mystère, ce tendre pas du châle enseigné par miss Emma Harte à la déesse Hygie et que lady Hamilton se rappelait encore aux petits soupers de la reine Caroline-Marie. François IV, extasié, déclara qu'il reviendrait le lendemain; mais la signorina disparut au point du jour avec le fidèle Tiradritto.

MARIETTA DALL'oRO 129

De Florence, où elle séjourna longtemps, sa renommée grandissante conquit Tltalie entière. La Scala se ruina pour l'engager et s'enrichît pour ravoir engagée. C'est alors qu'elle se lia de tendresse avec un jeune bon cousin de la Vente Centrale d'Alexandrie ; d'où résulta que, par la suite, pour désigner l'époque de son passage à Milan, elle avait coutume de dire, à l'exemple d'une belle princesse illustrée par les poètes : <( lorsque j'étais républicaine. » Mais la signorina Dall'Oro ne s'attardait pas longtemps à la même fantaisie : en dépit des remontrances de Tiradritto qui la suivait de ville en ville, béquillant de pis en pis, elle résilia son engagement, paya je ne sais quelle somme à l'imprésario de la Scala et reparut à Naples, où sa mère venait de mourir. Toutes larmes séchées, Marietta fit de la politique absolutiste avec le maréchal Raditskiji» qui avait' remplacé le prince d'Autrodoco. « Lorsque j'étais Autrichienne, )> disait-elle plus tard. Elle ne voulut point danser à Saint-Charles, parce que c'était le temps où les jambes des ballerines, avec leurs caleçons verts, ressemblaient

à des tiges de palmiers ; et la signorina tenait pour les maillots roses; mais, après trois années de paresse délicate et d'amours inconnues, le démon des coulisses, qui harcèle sans pitié, Tobligea de signer un engagement pour Hyde-Park. Les brouillards de Londres faillirent la rendre folle de tristesse; malgré les joies du théâtre, elle garda le spleen tout Thiver^ et crut se divertir en épousant sir William Campbell. Quand on lui mit au front les fleurs nuptiales, elle eut un petit rire. <( Pourquoi riezvous, milady? » demanda Tépoux gravement.

« C'est, dit-elle, que je me souviens d'avoir porté des couronnes comme celle-ci, au troisième acte des ballets, quand Colombine se marie avec Arlequin. » La lune de miel n'avait rien qui pût surprendre Marietta ; sir William lui demeura indifférent; deux ou trois amants qu'elle piit ne l'émurent qu'à peine ; de sorte qu'un matin des malles furent faites à la hâte, et milady Campbell s'embarqua sur le paquebot de Douvres, à la grande satisfaction de Gugliemo Tiradritto, dont la poitrine se gonflait d'amertume sous sa livrée d'intendant, et qui.

tout le jour y ne faisait autre chose que de battre avec sa béquille la mesure d'un ballet ancien.

A Paris, les poètes se souviennent encore de Marietta DaU'Oro, la belle mime aux lèvres de grenade, qui leur jetait des poignées de soleil au visage et faisait tournoyer dans la valse de Giselle la furia des tarentelles napolitaines. En huit jours, la signorina fut célèbre et se révéla Parisienne ; elle eut tout ce qu'il convenait d'avoir : des équipages de luxe, un domestique nègre, et le baron de Ghalmy, qu'elle ruina comme un ange, et une loge aux Bouffes pour les soirs où elle ne dansait pas. Mais on estima généralement qu'elle s'attendrissait outre mesure sur le sort d'un musicien suédois qui lui avait dédié une polka-mazurke et se mourait de la poitrine. Il y eut une heure triste en effet dans cette vie souriante ; elle s'était prise d'amour, l'aventurière, pour ce jeune homme étranger, tendre comme les enfants malades, qui considérait la tombe d'un paisible visage. Quand il mourut, elle pleura. C'est à ce moment que les journaux annon-

cërent le décès de sir William GampbelU qui s'était pendu à un cyprès, par une matinée d*octobre ; cela survint très à propos, et la mort du mari servit de prétexte à porter le deuil de Tamant. Mais les robes noires s'usent vite. La signorina se reprit à courir le monde. En Allemagne, elle fut honorée de quelques rencontres avec la comtesse Morgane de Poleastro, liai— son passagère, mansuétude de grande dame pour une courtisane. A Vienne, elle dansa, puis à Madrid, puis à Lisbonne, sans cesse turbulente et joyeuse comme la clochette d'un bonnet de fou, jeune encore en dépit du temps qui se hâte, aussi jeune que la petite Marietta du théâtre Saint-Charles, et mille fois plus charmante. Était-il bien possible qu'elle eût quarante ans, en effet? Gela l'inquiétait un peu. Elle fut engagée à Saint-Pétersbourg, épuisa .des mines de platine, affranchit cent esclaves , reparut en Espagne , puis revint en Russie. Mais, à Moscou, le froid la saisit; elle regretta le soleil et partit pour l'Italie. Sous les arbres d'une promenade, à Ferrare, elle retrouva ce pauvre Lorenzo, qui vivait à

grand'peine en composant des poëmes d'opéras et des scénarios de pantomimes. La misère présente lui avait ravi la mémoire du passé; il disait : <( Je suis vieux , » et se rappelait mal le théâtre Saint-Charles et le faubourg de Gatane, au pied du mont Gibel. La signorina convint elle-même qu'il y avait bien longtemps de tout cela. Quant à Tiradritto, il n'en pouvait plus. Par une détermination rapide, et se réservant à peine de danser quelquefois devant le miroir quand sa femme de chambre ne serait pas là, Marietta quitta le théâtre. Elle renoua d'une lettre son amitié ancienne avec le baron de Ghalmy et vint habiter la France sous le nom de milady Campbell. Cinq années s'écoulèrent. Un soir d'hiver, ladanseuse repentie, mais toujours belle et coquette irrémédiablement, se faisait coiffer d'églantines blanches et vêtir de crêpe rose, entre les glaces d'un boudoir, dans son petit hôtel de l'avenue Marigny , charmant comme un pavillon de favorite, avec ses vitres peintes et ses balcons légers où fleurissaient des lauriers de Bengale mêlés à des cactus de Chine ; mais le baron de Chalmy, qu'elle attendait, ne vint

134 MARIETTA DALl'oRO

point. A vrai dire, il écrivit qu*il ne viendrait plus. Quelle raison donnait-il? Qu'il avait soixante ans. « Prétexte! w dit Marietta, qui en avait cinquante. Cet abandon la laissait besoigneuse. Rentrerait-elle au théâtre ? Quelques plis malaisément dissimulés par le blanc de perle, pareils aux branches d'un éventail qui rayonnent autour d'une charnière, se rejoignaient dans une fossette au bord de son œil ; la chair de sou cou, jadis si délicieusement blanche, et dont la teinte imitait maintenant celle des vieux ivoires et des dentelles anciennes^ se renflait vers le milieu comme si elle avait été parallèlement serrée par deux fils inaperçus ; enfm^ elle était un peu grasse^ avec des formes abandonnées. Mais les premières atteintes de la vieillesse avaient plutôt transformé que définitivement altéré sa beauté; une grâce moite et languissante l'enveloppait; elle avait la séduction douce de ce qui va n'être plus^ comme elle avait eu autrefois le charme acide de ce qui n'est pas encore; et l'on songeait, auprès d'elle, à quelque rose opulente et fraîche qui aurait déjà, comme un attrait de

plus, le vague parfum triste qui s'exhale d'une fleur conservée entre les marges d'un livre.

D'ailleurs, la danseuse n'était point morte en elle : elle souffrait cruellement de son renoncement aux joies turbulentes des aventures ; l'impalpabilité de ses souvenirs ne lui suffisait pas ; elle avait des rebellions mal contenues ; aux heures où naguère elle allait au théâtre, elle éprouvait cette nostalgie singulière qui fait palpiter, à l'époque de l'émigration, l'aile des oiseaux prisonniers ;1a chambre où elle se plaisait avait une apparence de loge entre deux portants, avec ses tentures aux couleurs violentes, ses meubles inusités, ses loques écarlates, éparses çà et là, sa vaste glace haute, fendillée vers les coins, et le pot de vermillon égaré sur une étagère; elle avait malaisément quitté les locutions familières aux coulisses ; elle n'aurait jamais pu abandonner l'habitude des tutoiements soudains ; et lorsque, dans un bal d'artistes, elle consentait à un quadrille, ses jupes longues, par un renversement d'idées, la troublaient comme une impudeur.

Elle rentra à l'Opéra, et tout alla bien pen-

dant trois ans, car elle eut un feuilleton, je veux dire un amant qui s'enfermait tous les vendredis pour noircir vingt-quatre feuilles de papier qu'un journal publiait tous les lundis. Mais le feuilleton portait perruque. Dans une querelle à propos d'une petite du corps de ballet dont il avait sans mesure exalté le maillot, Marietta arracha la perruque et la jeta aux pieds de sa rivale. Humilié, le feuilleton, qui savait l'âge de sa maltresse, l'imprima, et l'engagement de la danseuse ne fut pas renouvelé. Par bonheur, derrière le manteau d'arlequin elle avait quelquefois souri à un vaudevilliste, qui la fit entrer au théâtre de la Porte-Saint- Martin. Là, pour obliger une figurante, remarquablement perverse^ qui s'était endettée au profit d'un chanteur comique de café-concert, et qu'elle recueillit dans son petit hôtel de l'avenue de Marîgny, elle vendit ses diamants; mais elle en acheta d'autres, qu'elle ne paya point. Son mobilier pouvait être saisi ; elle le mit sous le nom de son amie ; de sorte qu'uu beau soir celle-ci la jeta à la porte en l'appelant : « Vieille folle ! » Marietta pleura amère-

MARIETTA DALL'oRO i37

ment ; c'était la première fois qu'on l'appelait : vieille. Avec le fidèle Tiradritto, qui raccompagnait sans relâche, elle alla loger dans un hôtel. A la Porte-Saint-Martin elle avait peu réussi ; un théâtre de premier ordre lui offrit cependant un râle secondaire dans un ballet nouveau. Elle reftisa et, pour vivre, vendit les diamants qu'elle n'avait point payés. Mais, citée en justice, elle dut rendre l'argent et accepta un troisième rôle dans un théâtre de second ordre. Après trente représentations sans éclat, elle fut congédiée ; on disait qu'elle avait les jambes trop grosses. Tout cela la tuait. Pourtant c'était une grande artiste. Elle avait cinquante-cinq ans.

Un jour, étant très-pauvre, elle alla chez le vaudevilliste, qui ne devait pas, croyait-elle, avoir oublié son sourire. 11 lui offrit vingt francs. Elle les accepta. Chez le feuilletoniste, où elle se présenta ensuite, elle ne fut pas reçue; dans la rue, en se retournant vers la maison de son ancien amant, elle vit à une fenêtre la petite du corps de ballet, aujourd'hui premier sujet, qui l'avait reconnue et riait aux éclats. <( Ce manche

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à balai ! » dit Marietta, car il faut'bien se venger. Une autre fois, elle n'avait plus que dix sous dans un vieux porte-monnaie déchiqueté ; elle sonna à la porte du baron de Ghalmy, elle pensait : il est gentilhomme, celui-là. a Vous voulez parler à mon père, madame? » demanda une toute jeune fille qui apparut, curieuse, derrière le domestique, quand la porte fut ouverte. La vieille pécheresse rougit, a Non, mademoiselle, dit-elle, je me suis trompée d'étage. »

Marietta et Tiradritto vivaient cette vie triste où Ton s'étonne chaque matin d'avoir mangé la veille.

Il y avait, rue de la Tour-d'Auvergne, un cours de danse dirigé par un ancien militaire; Marietta acheta cet établissement ; elle n'avait point d'argent, mais elle en promit. Le mardi, elle donnait un bal. On sait ce que c'est que ces sortes de bals. A la porte personne ne payait, bien que Tiradritto, rogue et roide, fût assis au contrôle ; mais, à minuit, on buvait du Champagne ; cela rapportait un peu d'argent.

Marietta composait des ballets; elle les exécu-

MARiETTA DALL'ORO 139

tait elle-même avec les moins sottes de ses élèves, car elle avait des élèves, qui ne la payaient point. Un soir, dans un coin delà salle de bal, elle laissa tailler un baccarat; ensuite on joua tous les mardis ; quelques personnes trichèrent; on racontait que Marietta partageait les profits; ce n'était pas vrai; en somme, un tripot ; de sorte que la police, bientôt informée, fit irruption une nuit, saisît les cartes, et jeta les joueurs dans la rue. Les hommes pestaient, les femmes riaient ; on fit venir des fiacres, et tout le monde rentra chez soi, à Texception de Marietta et de Tiradritto, qui demeurèrent sur le trottoir par la double raison que, la caisse du contrôle ayant été saisie, ils n'avaient pas d'argent pour prendre une voiture, et que leur seul domicile était la salle de bal d'où on venait de les expulser. C'était pendant le carnaval, en février ; il tombait une petite pluie très-fine, presque rien, un brouillard; mais il faisait beaucoup de vent. Coiffée d'églantines blanches, vêtue de crêpe rose, Marietta avait une jupe courte qui laissait voir ses jambes encore belles. Les nuits sont très-longues. « Que faire? » dit

la danseuse. La bise lui mordait les mollets. « Venez, dit Tiradritto, je connais le contrôleur d'un bal de barrière ; il nous fera entrer pour rien, et vous vous réchaufferez. )» Ils allèrent; mais le contrôleur ne voulut les laisser passer qu'à la condition qu'ils offriraient un saladier de vin. «Soit! » dit Tiradritto. Gomme il avait beaucoup de mauvaises connaissances, il espérait trouver quelqu'un dans le bal qui lui prêterait vingt sous ; il rencontra un de ses amis en effet, qui lui emprunta deux francs. Le saladier bu, il fallait payer ; il y eut une querelle avec le garçon ; on les conduisit au poste, où ils couchèrent, a Que c'est sale ! » dit Marietta en entrant. Cette nuit-là fut triste.

Non loin des fortifications, du côté de la barrière de l'École, il j a des maisons décriées où dorment des mendiants. C'est dans un de ces taudis que logèrent dès lors les deux misérables. Marietta toussait beaucoup, parce que les fenêtres ne fermaient point; elle avait maigri, elle avait soixante-quatre ans; elle était hideuse; elle disait : « Quand j'aurai de l'argent, j'achèterai un miroir. » Cependant,

de quoi vivaient-ils? Gugliemo Tiradritto, qui sortait dès le matin , et ne rentrait jamais avant la nuit tombante, rapportait quelques sous parfois. « J*ai emprunté, » disait-il. Un jour, Mariette, en se promenant au soleil, entendit un air de danse joué par un accordéon dans la cour d'une maison prochaine ; elle se souvint d'avoir dansé sur cet air, autrefois, devant François d'Esté, duc de Modène; elle soupira, et, rêveuse, entra dans la cour. Sordidement vêtu, Tiradritto jouait de l'accordéon en frappant la mesure avec sa béquille et en disant : a Mesdames et Messieurs, n'oubliez pas un pauvre infirme, s'il vous plaît ! w Marietta lui sauta au cou. « Joue, joue encore ! » criat-elle; et alors, relevant sa jupe de vieille laine rougeâtre en lambeaux, montrant ses noires jambes maigres, dont l'une était sans bas, elle se mit à danser, haillonneuse , échevelée, horrible , cette danse oubliée dont sa mère , jadis attentive aux intrigues de la cour des Deux-Siciles, avait entrevu le mystère, ce tendre pas du châle enseigné par miss Emma Harte à la déesse Hygie, et que lady Hamilton

142 MARIËTTA DALl'ORO

se rappelait encore aux petits soupers de la reine Caroline -Marie. Une cuisinière, qui traversait la cour, les appela : a Vilains singes! »

Dès lors, ils mendièrent ensemble ; il jouait, elle dansait; on leur donnait parce qu'ils faisaient rire; elle put acheter un miroir et un pot de fard. Mais le rhume de Marietta était devenu un asthme; un jour, elle dit : « Je suis malade, » et se coucha. Le lendemain matin, elle se trouvait mieux ; mais, le soir, elle mourut étouffée.

Quand les chevaux des corbillards ont des plumets blancs, cela coûte très-cher. Ils en avaient au convoi de Marietta. Tiradritto seul le suivit. Gomme il avait cassé sa béquille, la veille, en enfonçant une porte, il fallait, pour marcher debout, qu'il s'appuyât des deux mains à l'arrière- train de la voiture.

 la sortie du cimetière, deux hommes de police le prirent au collet en lui disant qu'il avait volé pour cinq cents flrancs de bijoux dans la boutique d'un orfèvre. Deux mois plus

tard, il fut jugé, et on l'expédia dans une maison de détention au lieu de l'envoyer aux galères, parce qu'il avait soixante-dix-sept ans.

Mars 1865.

Vers la fin d'un pluvieux jour d'été, ayant atteint lentement, car mon cheval était las, le sommet d'une colline boisée de jeunes pins, j'aperçus enfin les pignons et les futaies du domaine des Aulnes, qui occupe le fond brumeux de la vallée.

Je venais prendre possession, à titre d'héritier, de ce vaste domaine, abandonné depuis quarante ans aux soins insuffisants d'un régisseur par la condamnable incurie du dernier propriétaire, mon père, qui était mort récemment.

Je hâtai d'un coup de cravache le pas de ma monture et commençai de descendre la côle. La

i48 l'étang

pente du senlier était rapide ; les quatre fers rapprochés du cheval grinçaient périlleusement sur les cailloux enduits d'une fange glissante. Sous le ciel bas et lourd, à ma droite» à ma gauche, la verdure des pins était morne; audessous de moi, dans le fond brumeux de la vallée, se dressait le château, masse carrée et sombre qu'entourait à perte de vue une grande forêt sauvage, entrecoupée de champs de bruyères et d'étangs couverts de roseaux affreusement verdâtres .

Je me souvins que mon père avait toujours témoigné un grand éloignement pour le domaine des Aulnes; à ce nom seul, parfois, il

frissonnait. Je ne sais pourquoi je songeai à cela en ce moment.

Il survint une petite pluie froide dont je me sentis très-incommodé ; car, la matinée ayant été assez belle, j'avais omis de prendre un manteau ou quelque couverture de voyage. En réalité, j'aurais voulu être arrivé.

Parvenu au bas de la colline, je n'avais plus qu'à traverser un petit village de cent ou cent cinquante feux, dont les dernières chaumières

l'étang i 49

s'étendent jusqu'àTentréeprincipaledu château. Le bruit des pas de mon cheval fit accourir sur les seuils huit ou dix paysans en guenilles qui me considérèrentcurieusementsansme saluer.

Je dus attribuer à la contemplation prolongée des jeunes pins entre lesquels je venais de passer la singulière coloration que certains objets revêtaient à mes yeux ; les bras et les visages des misérables villageois qui me regardaient avec une persistance bestiale et craintive m*apparaissaient très-blêmes, presque verts. Des femmes glissaient leurs têtes et leurs mains parmi les groupes d'hommes. Il me sembla que ces têtes et ces mains oscillaient sans repos , blêmes aussi et vertes.

La grille du château était fermée. A travers ses barreaux lépreux de rouille, on pouvait apercevoir la grande cour seigneuriale encombrée d'herbes hautes, et, plus loin, l'antique demeure abandonnée. La pluie, devenue forte, me glaçait réellement. Je descendis de cheval, j'attachai la bête, qui courbait le col de fatigue, à un anneau scellé dans le mur, et j*eus la chance de découvrir assez vite le bouton d'une

ibO l'étang

sonnette dissimulé dans les serrureries confuses de la grille. Je le tirai violemment, à plusieurs reprises. Mais^ au lieu du fourmillant et joyeux drelin-drelin auquel se serait attendu tout être doué de raison, deux lents, sombres, lugubres coups de beffroi retentirent affreusement dans Téloignement et dans l'ombre ; car c'était le soir déjà.

D'une petite maison basse, adossée au flanc droit du château, sortit une vieille femme qui portait une lampe. Très-grande, très-maigre, enveloppée plutôt qu'habillée d'une ample robe grise d'étoffe grossière, qui semblait un linceul sali, elle se dirigea vers la grille d'un pas de spectre, l^nt et léger. La lampe, qui éclairait pleinement son visage, me fit voir, sous des cheveux gris, des yeux hagards et ternes; les joues étaient très-pâles.

<( Soyez le bienvenu chez vous, monsieur, »

dit-elle, pendant qu'une grosse clef geignait dans la serrure.

C'était la femme du régisseur.

« Merci, madame Chartier, répondis-je; mais j'arrive par un mauvais temps.

l'étang 181

— Par un mauvais temps, en effet. »

Elle me guidaiC vers la petite maison ; les herbes hautes et mouillées me montaient jus* qu'aux genoux.

« Qui s'occupera de mon cheval? demandai-je.

— Moi-même, dit-elle.

— Vous n'avez point de domestiques, madame?

— Non.

— Qui donc prend soin du château et cultive les terres? »

Elle me regarda d'un air étonné.

« Il n'y a pas de terre ici, » dit-elle.

Nous entrâmes au rez-de-chaussée, dans une salle humide, mal chauffée et mal éclairée par un petit feu de mottes ; il n'y avait sans doute qu'une lampe dans le ménage^ celle que M"* Chartier avait prise pour venir à ma rencontre.

i( Chartier, dit la femme du régisseur en touchant à l'épaule un assez vieil homme qui semblait dormir au coin delà cheminéç, Chartier, lève-toi, voici le nouveau maître. »

482 l'étang

Le vieillard se tourna de mon côté ; c^était une face blême, aux yeux hagards et ternes.

a Soyez le bienvenu chez vous, monsieur, »

dit-il.

Il se leva, m'offrit une chaise, et ajouta:

« Chauffez-vous, monsieur, afin de ne pas prendre mal. »

M"** Chartier, qui était sortie sans doule pour conduire mon cheval à l'écurie, revint chargée d'^siettes et de verres, et commença de mettre le couvert, silencieusement, sur une table oblongue qu'elle tira du côté de la cheminée.

Voilà des gens maussades, pensai-jc, et, en moi-même, je formai le projet de renvoyer bientôt ce lugubre couple; mais le moment n'était pas venu de révéler mes intentions.

« Eh bien, monsieur Chartier, dis-je pour rompre un silence qui me devenait enfin désagréable, vous plaisez-vous chez moi, et puis-je espérer de vous y voir longtemps ?

— Vous ne me verrez pas longtemps, répondit-il.

— Pourquoi cela? Voulez-vous donc quitter les Aulnes?

— Oh! moi, monsieur, je ne les quitterai jamais ; mais vous repartirez bientôt. »

Je souris, car mon intention formelle était de m'établir d'une façon définitive dans ma nouvelle propriété.

<c Oh! monsieur, dit derrière moi la voix de M™' Chartier, vous partirez bientôt. »

J'allais réclamer contre cette singulière affirmation lorsque la vieille femme ajouta : « Le dîner est servi. » Nous nous mîmes à table.

<( Vous attendez quelqu'un? demandai-je, ayant remarqué qu'il y avait quatre couverts.

— Oui, monsieur, nous attendons ma fille, dit le régisseur en servant le potage.

— Ah! ah! vous avez une fille? )*

J'espérais qu'un jeune visage répandrait quelque gaieté çà et là.

« Nous n'avons pas de fille, » dit M™' Chartier.

Le dîner était peu copieux ; néanmoins j'eus de quoi satisfaire amplement l'appétit que je

154 i/étang

devais à ma longue course de la journée, car mes hôtes ne mangeaient pas.

Je demandai à M. Cbartier s'il était malade.

<( Tout le monde est malade ici, répondit-il» à cause de l'étang.

— En effet, j'ai cru remarquer que les habitants du village sont singulièrement pâles.

— Ils ont les fièvres ; mais ils souflfrent moins que nous, parce qu'ils ne sont pas aussi près de l'étang.

— Ah! vraiment! » dis-je avec un léger frisson, car j'ai toujours particulièrement redouté la fièvre.

Après le dîner, M™* Chartier se retira pour me préparer une chambre, non point dans le château, qu'un long abandon avait rendu inhabitable, mais dans la maison, au premier étage. Le régisseur et moi nous nous approchâmes du foyer.

« Monsieur, dit le vieillard, excusez-nous de vous recevoir si mal; on est triste dans ce pays; la fièvre prend les enfants dès le berceau et ne quitte qu'au cimetière les hommes qui lui ont résisté. C'est à cause de l'étang.

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qu'il faudrait dessécher, ajouta-t-il en étendant la main vers la fenêtre; etpuis, nous, monsieur, nous sommes plus tristes que les autres, parce que nous avons perdu notre fille il y a un mois.

— Votre fille est morte, mon cher monsieur Chartier? dîs-je avec un attendrissement à peine exagéré.

— Dieu le sait, monsieur! Quant à nous, nous ignorons ce qu'elle est devenue. »

Il continua d'une voix très-basse :

(c Madeleine était bien triste, bien malade; elle était comme nous sommes, mon bon monsieur. Mais les oiseaux chantent encore quand ils sont malades, et Madeleine chantait auprès de nous, qui ne parlions pas. J'espérais qu'elle résisterait au fléau, et je me disais : u Plus tard, f( s'il plaît à Dieu, je l'emmènerai vivre dans une « ville. » Pour lui voir des joues roses, nous aurions donné nos vies, ma pauvre femme et moi. Mais elle était très-pâle : elle allait trop souvent au bord de Teau. Elle aimait, je ne sais pourquoi, cette eau, qui lui faisais mal. Souvent, quand sa mère l'appelait pour le diner, elle était assise

dans l'herbe humide , à côté de Tétang. Nous la grondions y mais cela ne servait à rien. Il lui plaisait, disait-elle, d'entendre le bruit du vent dans les joncs du marais. Elle n'avait pas autre chose pour se distraire, la chère enfant! Dans les autres pays, les filles des pauvres gens peuvent cueillir des fleurs, dénicher des oiseaux, élever des colombes et jouer avec elles comme dans ces images que j'ai vues chez les marchands des villes ; ici, monsieur, il n'y a pas d'autres fleurs que les nénufars de l'étang ; les petits oiseaux auraient peur de nicher dans nos grands arbres sombres; et les colombes qu'on pourrait prendre, ce sont des corbeaux. Ma pauvre fille donc aimait beaucoup l'étang. Le soir, parfois, je l'entendais ouvrir la fenêtre de sa chambre, de la chambre où vous coucherez cette nuit, mon bon monsieur. « Rentre, « Madeleine! criais-je. Couche-toi ; tu prendras « froid. » «Non, non, » me disait-elle. Et quand je lui demandais ce qu'elle regardait : « 11 y a « une étoile dans l'étang, » disait-elle. Un matin, à l'heure du déjeuner, Madeleine ne descendit pas. Sa mère monta dans la chambre.

l'étang 157

« Madeleine est sortie ! » cria ma femme.

C'était le mois passée un dimanche» le matin. Madeleine n'est pas encore rentrée. »

M. Ghartier avait parlé lentement» d'un ton très-monotone. Il se tut en pleurant. La disparition de leur fille expliquait au delà du nécessaire les maussades allures de mes hôtes ; je me repentis de les avoir mal jugés ^ et ce fut avec une commisération très-vraisemblablement sincère que je pressai» en me retirant»

les deux mains du triste vieillard.

Ma chambre était une petite pièce aux murs couverts d'un papier moisi ;. dans un coin un lit de fer» deux chaises dépaillées à droite et à gauche d'une commode en noyer» un portrait déjeune fille» celui de Madeleine sans doute» en face de l'unique fenêtre; c'était tout. Je me couchai» et je m'endormis» non sans peine toutefois, car les discours du régisseur avaient prédisposé mon esprit à de lugubres pensées ; puis je songeais à la fièvre» que je redoute particulièrement.

Après quelques heures d'un sommeil agité»

je m'éveillai en sursaut.

1 58 l'étang

« Heîtt! qui va là? » m*écriai-je.

D*où proviennent ces bizarres états de malaise physique et moral où tombent parfois, la nuity les personnes nerveuses? On a froid, on a chaudy on s'étonne, on s'effraye ; il passe peut-être quelqu'un de terrible que Ton ne peut pas voir.

La lampe, que je n'avais pas éteinte, me permit de me convaincre que j'étais seul, absolument seul, avec le portrait.

De mon lit, où je ne dormais plus, j'observai longuement cette peinture. C'était une jeune fille très-pâle, vêtue de blanc, dans une attitude languissante ; elle contemplait la fenêtre avec une ardeur étrange. En me couchant, je n'avais pas pris garde à l'expression trop vivante de ce visage inanimé. Comme l'on suit involontairement le regard d'une personne qui est auprès de vous, je dirigeai mes yeux parallèlement à ceux du portrait. La croisée n'avait pas de rideaux ; au delà des vitres apparaissaient vaguement les silhouettes informes de la forêt, et, dans l'ombre, il n'y avait qu'une étoile. En me retournant vers Madeleine, je remarquai

l'étant, 1 0Ô

que ses regards étaient devenus plus ardents ; maïs il me fut aisé de m'expliquer pourquoi cela me paraissait ainsi : un instant plongés dans la nuit, mes yeux devaient revoir pltis vifs ceux du portrait, où la lampe dardait pleinement sa lumière. -

Ce que je ne pus m'expliquer, ce que je ne comprends pas encore, c'est l'idée absurde, — résultat sans doute de ma surexcitation nerveuse, — qui me conseilla de me lever, d'ouvrir la fenêtre, comme pour obéir à la volonté du portrait, et, la fenêtre ouverte, de me retourner vers lui pour recueillir un remerciment. A vrai dire, j'étais bien certain de retrouver à la peinture l'aspect qu'elle avait auparavant et qu'il avait plu à l'artiste de lui imposer; car je n'étais pas encore absolument déraisonnable.

Un coup de vent, qui entra dans la chambre, éteignit la lampe, et le portrait disparut.

Au dehors, les ténèbres étaient profondes ; sous le ciel bas et noir, de vastes arbres se détcichaient, effrayants, sur la nuit, autour d'une grande étendue pâle où frémissaient de furtives

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lueurs d'acier et le reflet assombri d'une seule étoile : là était Tétang.

Frissonnant, pourquoi? je l'ignore, je regardais le cielj les arbres, l'étang.

Il dormait, mais il vivait. Je devinais qu'une agitation sans trêve était en lui, révélée à l'extérieur par le frissonnement des joncs ; des visions étranges le hantaient intérieurement, rêves ténébreux de cette eau endormie dont la respiration, parmi les roseaux, râlait douloureusement. Quelque chose d'inquiétant et de fascinant gisait dans celte mare ; mon âme sui- . vait le reflet de ses propres ténèbres dans la profondeur de ce miroir noir.

Près du bord le plus rapproché de la maison, les joncs étaient très-touffus; leurs pointes, inclinées et relevées ensemble sous le même souffle, formaient une noire surface mouvante qu'assombrissaient encore les ombres des arbres prochains. Était-il bien possible cependant que la chose que je voyais maintenant se balancer à la cime des roseaux ne fût que le reflet d'un arbre ? Je distinguais parfaitement un corps et une tête gigantesques, lentement remués

l'étang 161

comme ceux d'un géant endormi au bercemenl d'une eau ténébreuse; et deux bras terribles s'étendaient longuement du côté de ma fenêtre.

Je faisais de vains efforts pour m'éloigner de la croisée; plus puissante que la mienne»

une volonté mystérieuse me clouait à ma place. J'étais très-attentif. A quoi? Je ne savais pas, à quelque chose qui allait se passer. Il allait se passer quelque chose, certainement.

J'entendis un petit bruit au-dessous de la fenêtre, et je baissai la tête. Le long des murs, je ne sais quoi de blanc, de furtif, de rapide, comme un linge envolé, se dirigeait vers l'étang. C'était une femme, ou son spectre. Un instant, cette forme vague s'arrêta et se retourna. Sous le pâle rayon d'une seule étoile, j'aperçus un visage et je le reconnus. Est-ce que je devenais fou? Je reconnus le visage du portrait. Cette forme, c'était Madeleine.

Tandis qu'elle se rapprochait de Tétang, le vent avait dû varier de direction, car les joncs qui, tout à l'heure, s'inclinaient du côté de ma fenêtre, s'abaissaient maintenant à la rencontre de la jeune fille, et c'était vers elle que s'é

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tendaient les longs bras de TOmbre bercée à la cime des roseaux. Madeleine semblait hésiter, en proie à une émotion violente. Tantôt elle s*élançait vers le fantôme de l'étang, tantôt elle demeurait immobile, et l'on eût dit qu'elle allait revenir sur ses pas ; mais bientôt elle reprenait sa course interrompue, et déjà elle atteignait, parmi l'enchevêtrement des arbres, le point obscur et douteux où la terre allait devenir l'eau. Au bord de la mare, et presque à la portée des bras fantastiques qui s'efforçaient vers elle comme pour l'enlacer, elle fit halte, toute blanche. Au ciel il n'y avait qu'une seule étoile ; il y avait une étoile aussi dans l'étang.

Cependant je ne révais pas et je voyais cela.

Longtemps, longtemps elle demeura indécise, et parfois elle voulait s'enfuir vers la maison; mais plus souvent, éperdue, frémissante sous la brise dans ses habits de morte ou de fiancée, elle tendait les bras vers l'Ombre, qui l'appelait silencieusement.

Enfin, elle s'élança dans Tétang , dans l'affreux étang. Elle devait avoir de l'eau jusqu'aux

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hanches car je n'apercevais plus que la blancheur de son buste ; elle s'avançait toujours vers rOmbre, et TOmbre aussi s'avançait vers elle. Puis, je ne vis plus que sa tête de temps en temps apparue dans l'épaisseur des roseaux; puis je ne vis plus rien. Mais les joncs râlaient plus douloureusement, froissés, courbés, écartés; le fantôme, qui suivait le mouvement de leurs cimes, s'écartelait de telle sorte que souvent sa poitrine était emportée d'un côté tandis que ses jambes s'éloignaient de l'autre; et ses bras, comme s'ils enlaçaient dans la mare quelque proie enfin saisie, disparaissaient tout à coup dans une large scission des roseaux.

11 était évident que Madeleine se noyait ; dans cette eau noire, affreuse, abjecte, elle se noyait. Je ne la voyais pas, mais, à coup sûr, je l'aurais entendue crier, si l'eau affreuse n'avait rempli sa bouche. Ob! l'horrible mort! les pieds s'enfonçant dans la fange humide du marais et les mains vainement accrochées aux appuis fugitifs des joncs ! Peu à peu les mouvements devinrent plus rares, plus sacca-

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dés, moins prolongés ; Madeleine expirait sans doute. De nouveau le vent agita seul les grandes herbes sonores, et je vis se reformer lentement le fantôme démesuré sur la surface de la noire verdure.

Le lendemain, au déjeuner, je mangeai peu et ne parlai guère; le régisseur me demanda quand il me conviendrait de visiter le domaine.

« A Tinstant même, répondis-je, car je repars ce soir. »

En nous dirigeant vers Tétang, je remarquai dans la forêt un vieux pan de mur en ruine.

«( Qu'est-ce que cela? demandai-je.

— C'est tout ce qui reste d'une ancienne chapelle, répondit M. Chartier. Votre père admirait beaucoup le vitrail qui représente un apôtre tendant les bras vers le ciel. »

Le régisseur ajouta :

« Quand la lune se lève derrière le vitrail, elle projette l'image de l'apôtre en prière sur les roseaux de l'étang ; quelquefois, la nuit, c'est terrible. »

Comme M. Chartier achevait cette phrase,

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je rae sentis les genoux frôlés par quelque chose de furtif, de léger, de mou; je crus qu'un chat passait entre mes jambes. C'était une serviette encore humide, détachée, par le vent, d'une corde à sécher le linge qui était tendue à quelques pas de nous, entre deux arbres, devant la maison.

<( Ah! parbleu! m'écriai-je alors en moi-

même, il faut convenir que la fièvre et l'insomnie avaient fait de moi un grand sot ! J'ai pris pour une femme vêtue de blanc quelque nappe ou quelque jupe emportée par la bise, et pour un fantôme le reflet d'un vitrail sur les herbes ! »

Et je me mis à rire pour me rassurer tout à fait. Je n'avais jamais ri de si bon cœur, de moi du moins. En réalité, j'étais tranquille. Cependant, à cause de quelques affaires qui me revinrent alors en mémoire, je partis pour Paris le jour même, avant le soir.

Trois années s'écoulèrent. J'avais vendu le domaine des Aulnes à une compagnie d'industriels qui tentait d'assainir le pays en desséchant les marais. Je ne pensais pliis à mon se-

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jour dans la triste maison, sinon la nuit, quelquefois, très-rarement, pendant les heures mauvaises où l'on voudrait dormir , lorsqu'un jour, dans une gazette ouverte au hasard, je lus le fait-divers suivant : .

a Dans la malsaine contrée de***, dont les habitants commencent à jouir d'une meilleure santé, grâce au dessèchement des marais, entrepris par une célèbre société philanthropique, se trouve encore un vaste étang qui fait partie d'un domaine connu sous le nom de domaine des Aulnes. Cet étang est fameux dans les superstitions du pays. Il s'y montre chaque nuit, dit-on, un gigantesque fantôme qui se berce lentement à la cime des roseaux. Quelques personnes éclairées ayant supposé que ce prétendu fantôme n'était autre chose que le reflet d'un ancien vitrail enchâssé dans une muraille voisine, on a démoli la muraille ; mais, au dire des gens du lieu, le fantôme n'a point cessé d'apparaître chaque nuit. »

(( Il n'a pas cessé d'apparaître! » répétai-je en frissonnant; et, ramassant le journal, que

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dans mon trouble j^avais laissé choir, je me remis à lire d'un œil fébrile :

c( Ce qu'il y a de certain, c'est que, dernièrement, pendant que des journaliers travaillaient à l'assainissement de ce marais, l'un d'eux, qui roulait des pierres près du bord le moins éloigné de la maison de M. Chartier, régisseur du domaine, a découvert parmi les roseaux, et profondément enfoncé dans la vase, un squelette absolument dépouillé; il a été reconnu depuis que c'était le squelette d'une jeune femme, dont la mort doit remonter à trois ou quatre ans. »

Oh! dans combien d'effroi s'évanouirent à cette lecture mes convictions antérieures! Ce n'était pas un linge en fuite sous le vent, cette forme hésitante et blanchâtre que j'avais vue de ma fenêtre, c'était Madeleine elle-même, entraînée dans l'étang vers un réel fantôme !

Mais la mort de Madeleine avait eu lieu sans doute un mois avant mon arrivée dans la funèbre demeure. Quelque volonté obscure m'avait donc accordé pour quelques heures une

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détestable puissance de vision rétrospective ; ou peut-être les morts sortent- ils quelquefois de leurs ténèbres, la nuit, pour venir rejouer sur la terre la scène lamentable de leur agonie^

AtHI 1867.

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