‹ Histoires d'amourChapitre 4 sur 6 · CONTE PARISIEN · texte numérisé non relu

CONTE PARISIEN

Le boudoir de miss Eva était grand comme une alcôve et voûté comme une chapelle. A chaque angle du plafond, un vase de Chine balançait son ventre de chanoine et son cou de cigogne. Échappé du vase, un fouillis odorant de violettes et d'héliotropes décrivait des dessins fous le long des murailles tendues de soie rosethé. La fenêtre se cachait sous d'épais longs

rideaux; dans un globe de verre opaque mourait une veilleuse si pâle, qu'elle servait non pas à voir dans l'ombre, mais à voir l'ombre même. Point de ces couleurs aiguës et tranchantes qui vous égratignent les yeux ; chaque aspect était une caresse. Point de fauteuils ; de hauts coussins sur un tapis de velours. Et il y avait tant de chatteries sensuelles dans le frôlement des tentures, de provocations amoureuses dans l'enivrement de l'ombre et des senteurs, de bonne fortune dans le désordre apparent des coussins, qu'une femme, et la plus froide du monde^ étant en ce boudoir, même avec son mari, n'en fût sortie que la robe froissée et les cheveux dérangés.

Aux coins de la cheminée s'accrochaient deux mules de satin d'une exiguïté féerique.

En vérité, ces mules en ont menti, et jamais il ne fut aussi petit pied de femme. L'une d'elles contenait de fines allumettes coifTées de soufre jaune^ l'autre ôbs cigarettes. Des cigarettes? Mon Dieu, oui. Vous ai-je dit que miss Eva ne fût point une lorette? Sur le tapis, quelques volumes, fines reliures mi-closes, une page en

Tair, s'égaraient à côté d'un gant ou d'un mouchoir de dentelle à la trame laiteuse. Au coin du mouchoir, ces deux lettres brodées : M. E.; au-dessus d'elles une couronne de marquise.

De marquise? Mon Dieu, oui. Vous aî-je dit que miss Eva ne fût point une grande dame? Blottis sous les tentures comme des images de saintes dans des niches d'églises, une foule de petits miroirs biseautés rayonnaient çà et là.

Décidément, miss Eva est mieux qu'une lorette, plus qu'une grande dame ; c'est une jolie femme.

« Miss Eva, je vous aime.

— Le beau mérite, et combien je vous suis reconnaissante ! J'ai vingt ans, je suis belle, et vous m'aimez ! Comte, voilà qui est du dernier charitable.

— Miss Bva, je vous aime à en perdre la raison.

— Un jour, en Italie, je traversais un village, ma chaise versa. J'étais étendue sur la route, riant de ma. mésaventure , lorsqu'un homme qui passait me prit dans ses bras pour me relever. Un mois plus tard, je revins dans ce village ; j'appris que cet homme était devenu fou.

— Miss Eva, je vous aime à me faire tuer pour vous.

— Un soir, à Madrid, je sortais de chez moi, un cavalier m'aborda brusquement et me dit :

Yo la amo a usted. D un geste, je lui montrai la fenêtre de ma chambre, au second étage d'une haute maison : <i De pierre en pierre, de corniche en corniche, sans autre aide que vos mains et vos pieds, montez jusqu'à cette fenêtre, et, sur ma vie, si vous entrez dans cette chambre, vous n'en sortirez que demain. » Le cavalier se dépouilla de son large manteau, me le remit en disant : « Hare^ usted, de eso una alfombra para sus perros, )) et il s'élança.

Comte, je ne sais comment il put faire, mais il

atteignit au premier étage. Là, son pied glissa sur une pierre unie, et il se brisa le crâne sur les pavés. ))

Après ce récit, miss Eva tourna légèrement la tête, et, regardant le comte pour la première fois depuis qu'il était entré, vit son front pâle, ses paupières meurtries, et qu'il avait le bras en écharpe

a Vous vous êtes battu, comte?

— Oui, miss.

— Quand cela?

— Avant-hier.

— Avec qui ? »

Miss Eva ne demanda pas : « Pourquoi? »

de crainte que le comte ne lui répondît : « Pour vous. »

« Avec qui? répéta-t-elle.

— Avec M. Jacques Rum.

— Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?

— .Un fou, qu'une excentricité a mis à la mode.

— Comte, vous mourez d'envie de me conter cette excentricité.

— Non.

— Si fait.

— Je VOUS jure...

— Est-ce long, votre histoire ?

— Je ne sais pas d'histoire.

— C'est différent. N'en parlons plus.

— La chose s'est passée il- y a trois mois, à Naples, au théâtre Saint-Charles. On jouait Ernani ce soir-là, et la prima donna venait d'entrer en scène. Or ce monsieur Jacques Rum était l'amant de la dona Sol. a Monsieur, lui « dit un Américain, son voisin de stalle, je «( vous donne ma parole que la diva chantera « faux. — Monsieur, répondit notre homme, « je vous jure qu'elle chantera juste. — Mon- « sieur, reprit l'Américain, si je me trompe, « je jetterai ce soir cinq mille dollars à la mer. « — Si je me trompe, monsieur, riposta Jac* « ques, je m'y jetterai moi-même, une corde c( au cou et une pierre au bout de cette « corde. )> La dona Sol chanta outrageusement faux. On alla sur le bord de la mer, on prit une pierre lourde, un pêcheur fournit une corde. Jacques se l'attacha bravement autour du cou, et se précipita. Quelques secondes après, on vit reparaître sur l'eau... devinez!

— On vit reparaître M. Jacques Rum, qui regagnait le bord à la nage. La corde avait cassé.

— Vous connaissiez cette aventure ?

— Non, mais il devait en être ainsi. »

Et miss Eva se prit à rire.

«Vous disiez vrai, ce monsieur-là est fou. a Puis elle songea :

« En vérité, je dois être folle aussi , car j'aimerais ce fou-là, )i

Je ne sais rien de plus glacial qu'une statue. Ces prunelles sans regard, ces chairs sans frissonnements, tout cela est froid, tout cela est mort. Qu'un peintre s'éprenne de son œuvre, passe encore; la couleur est l'enseigne de la vie. Mais l'histoire de Pygmalion, cette fable

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qui court les mémoires, m'a toujours paru d'une invraisemblance insipide.

Il est des femmes statues et des Pygmalions bourgeois.

Dieu bénisse les buveurs d'eau!

Miss Eva était petite, membrue, ramassée comme un chat qui se pelotonne. Ses chairs, blanches, avaient des reflets d'argent doré, comme une jatte de lait au grand soleil. Elle avait la lèvre charnue, d'un rouge de morsure, et cependant la bouche merveilleusement petite, la joue un peu pendante et le nez correct. Des paupières napolitaines, qui semblaient taillées dans le zeste d'une orange, s'abaissaient sur de grands yeux bleus humides et rêveurs, tout pleins de mélancolie britannique. Type composé de tous les types, je ne sais quelle transition adoucissait dans sa physionomie les angles des contrastes, mais ce mélange s'épanouissait en une harmonie brusque, saisissante, pleine de surprise et de charme.

Pourquoi ce nom de miss? Mon héroïne était Française et doublement Française, étant Parisienne. Mon Dieu, parce que ce mot sonne

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doux à l'oreille comme un bruit de baisers, et que miss Eva serait morte de chagrin si elle se fût nommée Catherine ou Charlotte.

Miss Eva portait à l'extrême la sensitivité du goût. Comme cloîtrée entre les quatre murs de soie de son boudoir, elle s'y était fait une vie exquise de nonchaloir et de sybaritisme féminin. Elle se berçait dans son repos comme dans un hamac, elle s'y dodelinait comme dans un nid, ayant mis de l'ouate à toutes les fissures de son rêve opiacé, de crainte que la réalité ne vînt à souffler à travers ; évitant une disparate aiguë, une aigre s.aillie de ton dans le coloris uniforme de son existence, une fausse note dans le concert de sa quiétude, comme on évite un serpent ou un crapaud.

Douée au plus haut point de toutes les acuités de l'âme et des sens, les plaisirs de l'esprit avaient en elle des contre-coups physiques, et c'était pour cela qu'elle les recherchait. Elle n'eût point laissé passer un bon livre sans le lire, parce qu'un livre fait rêver et que la rêverie est douce; de même qu'elle n'eût point regardé une fleur sans la respirer, parce que

les parfums enivrent et que Tivresse réjouit.

 courir sur une étoffe de soie, ses doigts blancs frissonnaient de plaisir; à frôler une robe de laine, en vérité, elle se fût évanouie.

La musique, qui est en somme l'expression la plus complète et la plus déterminée de la pensée humaine, à cause même de sa forme incomplète et indéterminée, miss Eva Tadorait.

Une symphonie de Beethoven, un concerto de Mendelssohn ly était dans un état pareil à celui d'Hassan, dans ces moments où il eût communié.

Ainsi faite, miss Eva avait eu des amants, certes, et beaucoup ; tous elle les avait aimés, plus ou moins longtemps^ non par entraînement de cœur ou de tête, mais par système, disant pour ses raisons que les joies bestiales sont insipides comme un plat sans épices, et que l'amour est chose fade sans l'amour.

Miss Eva, restée seule, souleva les rideaux

de sa fenêtre pour voir s'il soleiliait ou pleuvait, puis revint s'étendre sur ses coussins, emmaillottée dans son peignoir, la tête renversée en arrière, et ses pieds nus dans ses pantoufles roses.

Les mules de la cheminée n'avaient pas menti.

Elle alluma une cigarette, et, peu à peu, l'ivresse du tabac la prit, cette ivresse vague qui met l'âme et les nerfs sur yw qui-vive des voluptés et ressemble à l'attente d'une joie. Et, d'instants en instants, elle tressaillait tout entière comme une corde sous l'archet; ses pommettes s'empourpraient; ses yeux, mi-clos comme une belle nuit à l'aube, rayonnaient doucement, et des gouttes humides perlaient au bout des cils, car l'amour a aussi sa rosée.

. Elle songeait à l'original du théâtre Saint- Charles, se demandant quel hasard pourrait le rapprocher d'elle.

La portière du boudoir se souleva et une voix flûtée annonça : « M. Jacques Rum.»

Jacques avait vingt-sîx ans et cinquante mille livres de rente.

II fumait de vrais havanais et montait des arabes pur sang.

Il s'habillaif chez les meilleurs tailleurs de Londres et se déshabillait chez les plus jolies filles de Paris.

Aussi pensait-on de lui que c'était un homme heureux ; il n'en était rien : Jacques s'ennuyait profondément, étant ou se croyant blasé.

Si bien qu'un matin, le matin où commence cette histoire, il jugea à propos d'écrire à milady Mari owe, sa maîtresse, la lettre que voici :

« Milady et chère Juliette,

« Dans deux heures, il y aura exactement trois semaines que j'ai mis pour la première fois mes lèvres au bout de votre gant; un gant

à la nuance indécise et méchante, comme il n'y en a que sur vos mains.

a Dans deux heures aussi, il y aura exactement quinze jours que vous avez laissé tomber pour la première fois vos doigts nus sous mes baisers; de petits doigts à la blancheur rose, comme il n'y en a que dans vos gants.

c( Vous aviez mis un semaine entière à vous déganter, semaine charmante, toute remplie des impatiences de l'attente et des coquetteries de l'incertitude.

« Après ces huit jours, manière de stage usité entre gens qui savent vivre, mais qui ne savent pas aimer, le charme se dissipa peu à peu, et nous avons cessé de nous plaire dès le soir où nous nous sommes prouvé que nous nous étions plu.

« Quand on cesse de se plaire, çn est souvent près de s'aimer.

c( Bientôt peut-être nous nous aimerions, et d'un amour d'autant plus tenace à nos vies et durable dans nos cœurs, qu'il serait éclos, non pas au grand soleil de la passion, mais dans la serre tiède de l'habitude. La lenteur dans le

développement est une menace de longévité.

i( Tu m'aimerais, Juliette^ et je t'aimerais !

(( Ah! milady, quel scandale !

« Pour éviter ce dénoûment ridicule, je n'ai trouvé qu'un moyen : je vais me brûler la cervelle.

c( Et comme ma mort est mon ouvrage, à

vous, qui m'avez donné quelques jours de votre

vie, je la dédie.

« Adieu.

Cette lettre une fois écrite, Jacques s'approcha de la cheminée, tira d'une botte en marqueterie un adorable petit pistolet anglais, l'arma froidement, et, s'étant aperçu que l'amorce était vieille, il la changea.

(( Bonjour^» chanta une petite voix dans l'oreille de Jacques, tandis qu'une petite main.

comme par mégarde, retenait son bras déjà levé.

S'étant retourné, Jacques se trouva en face de M"« Chérubin.

Entrée à pas de loup, elle était arrivée auprès de lui sans qu'il l'entendît venir.

M"* Chérubin avait vingt ans : elle en vivait, sans songer que ce capital est le seul dont les intérêts diminuent à mesure qu'il augmente lui-même.

<c Bonjour, fît Jacques avec humeur, par où êtes-vous entrée ?

— Par la fenêtre. )>

Et la petite femme éclata de rire; c'était une habitude chez elle.

V Je vous ferai remarquer, ajouta-t-elle, que vous me recevez fort mal. Vous ne m'avez pas même offert un fauteuil.

— Asseyez- vous.

— C'est déjà fait. Mon Dieu, comme les hommes sont ingrats! J'allais essayer une robe; en passant devant votre porte, je me suis souvenue que vous vous étiez battu, il y a

quelques jours... A propos, vous n'êtes pas mort?

— Pas encore.

— Comme vous dites cela ! Vous n'avez pas l'air gai, savez-vous I Moi qui étais en humeur de rire, je me fais l'effet d'un couplet de vaudeville au beau milieu d'une symphonie allemande. Décidément, vous n'avez pas une figure naturelle, vous êtes malade, vous vous serez exposé à quelque grande passion et vous aurez attrapé une — élégie! Prenez garde, c'est dangereux, cela. Est-ce qu'il y aurait du nouveau? Non? alors* c'est le vieux qui vous ennuie. Vos amours avec milady...

— Chérubin!

— C'est juste. J'oubliais que nous autres, petites dames du demi-monde, nous n'avons pas le droit de regarder ni de nommer les grandes dames du grand monde, même quand nous les rencontrons sur notre terrain. Ah !

mon Dieu , contina Chérubin en feignant de voir pour la première fois le pistolet que Jacques avait placé sur la cheminée, l'adorable bijou que voilà ! Il n'est 'pas chargé au moins ?

LE DERNIER LONDRES S4i

— Non.

— J'ai aussi des petites choses comme celle-là, chez moi. Figurez-vous que, l'autre jour, j'ai visé, pour rire, une mouche qui se promenait sur un rideau ; crac ! le coup est parti !

-— Et la mouche, vous l'avez tuée ?

— Non, elle s'est envolée. »

En disant cela, Chérubin prit le pistolet, visa la glace, et pressa la détente.

La glace jaillit en éclats.

Chérubin riait aux larmes.

« Ah ! s'écria-t-elle, votre glace a fait comme ma mouche, elle s'est envolée !

— Vous êtes folle! dit Jacques en lui retirant l'arme des mains.

— C'est vrai, je suis folle. )>

Elle le regardait doucement avec ses jolis yeux tout humides.

c( Voulez-vous que je vous dise une chose?

reprit Jacques après un silence.

— Non, je préfère la deviner; Voici cette chose : Chérubin, vous êtes bien gentille d'être venue ; allez-vous-en

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— C'est cela.

— Je m'en vais. Aussi bien, j'ai ma robe à essayer. Du reste^ vous n'êtes pas débarrassé de moiy je reviendrai vous voir dans un ou deux mois» si vous êtes plus gai. A propos^ quand le beau temps sera revenu, faites donc mettre un arc-en-cîe^à votre porte, pour avertir les gens. )i

Chérubin disparut.

Resté seul, Jacques rechargea lentement son arme et songea.

Tout près de lui, sur un guéridon de laque, un porte-cigare entre-bàillé laissait voir le bout aminci d'un londrès.

Je ne sais si le babil de Chérubin avait égayé le spleen de mon héros.

« Bah ! dit-il, encore un cigare ! »

Il l'alluma^ fit quelques tours dans sa chambre et sortit. Arrivé sous la porte cochère^ il entendit Méhémet hennir dans l'écurie.

c Bah ! dit-il, encore un tour au Bois ! »

En galopant aux Champs-Elysées, il vit miss Eva rayonnante à sa fenêtre.

a Bah ! dit-il, encore un amour ! »

Jacques entra dans le boudoir de miss Eva, saluant d'un air pressé» le cigare aux dents.

Miss Ëva fit vers lui un pas de créole.

« En vérité, monsieur, je songeais à vous.

— Madame, répondit Jacques, je ne suis pas comme Xavier de Maistre, moi, je crois au Martinisme. Il se peut que nos pensées se soient rencontrées en Dieu, mais ce n'est point de cela qu'il s'agit. »

Miss Eva lui indiqua un coussin ; il s'assit.

« Madame, je n'ai pas de temps à perdre et je vais droit au but. Avez-vous jamais voyagé en diligence? »

Miss Eva le regarda, surprise.

(c Par pitié , madame , répondez-moi , les instants sont précieux, reprit Jacques en aspirant une bouffée de son cigare.

— Eh bien, oui, j'ai voyagé en diligence.

— Vous esl-il arrivé de dîner dans une auberge de relais?

— Cela m'est arrivé, répondit miss Eva, de plus en plus étonnée.

— Avez-vous remarqué avec quelle précipitation les dîneurs se jettent sur les plats que leur apporte une servante entorchonnée, et vous étes-vous demandé pourquoi cette hâte si grande ?

— Je vous avouerai, monsieur...

— Madame, reprit Jacques d'une voix tragique, c'est que le conducteur est là, derrière eux, impatient, qui leur crie : En route !

— Monsieur, est-ce à la fantaisie de me raconter vos impressions de voyage que je dois votre visite ? »

Jacques tira son pistolet de sa poche, et, montrant son cigare à miss Eva :

— Madame, .quand le cigare que voici sera fumé, je me ferai sauter la cervelle. Un londrès orientalement savouré dure trente-sept minutes. Les huit premières minutes, j'ai galopé dans l'avenue, la neuvième, je vous ai vue, la dixième, je vous ai aimée, la onzième, je vous

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l'ai dit. En vérité, madame, il me reste vingtsix minutes à vivre. »

Jacques se tut.

Miss Eva. . .

Je demande la permission de glisser un petit monologue. La situation me paraît risquée et dénuée de toute gaze atténuante. Jacques a dit qu'il se tuerait dans ving-six minutes.

Il se tuera, si miss Eva ne s'en mêle. S'il se tue, adieu mon roman. Partant, miss Eva s'en mêlera. D'autre part, si miss Eva s'en mêle, et elle n'a pas de temps à perdre pour cela, on va crier à l'immoralité, au scandale. Partant, miss Eva ne s'en mêlera pas. Diable ! Si je demandais conseil à mon lecteur? Non, mon lecteur est peut-être un homme sérieux. A ma lectrice? Non, ma lectrice est peut-être bégueule. Ah ! si je savais qu'en quelque lieu du

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monde il fût en ce moment deux êtres jeunes et beaux» réunis sous le même ciel de lit» le front appuyé sur le même oreiller blanc» s' aimant et se le disant, et lisant la folie que j'écris» et sainte rrompant du livre pour le baiser, et du baiser pour le livre» c'est à eux que je demanderais conseil. Et ils me diraient : « Allez^ allez sans crainte ! miss Ëva est jeune et belle» Jacques est jeune et beau; faites-les s'aimer, faites ! Quand Jacques est entré» miss Eva rêvait, disiez-vous, les yeux mi-clos» les joues empourprées ; faites-les s'aimer, faites ! Jacques va mourir ; c'est dommage qu'un homme meure quand il est plein de jeunesse et d'amour; mais du moins qu'il ne meure pas sans aimer encore une fois; faites -les s'aimer» faites ! Ne vous inquiétez pas de ce que diront les hommes sérieux et les femmes bégueules ; l'amour est chose bonne partout et toujours... » Là» ils s'arrêteraient pour se regarder et se dire: «N'est-ce pas? )> Et ils ajouteraient:

« Faites-les s'aimer, faites ! » Ainsi ferai-je.

lui prit le pistolet des mains, et le cigare de Jacques s'éteignit pendant le premier baiser.

Une luue de miel n'a pas trente quartiers Comme un baron saxon.

Ceci est si rigoureusement exact» qu'après avoir passé cinq jours à dire à Jacques qu'elle l'aimait, et cinq nuits à le lui répéter, miss Eva, le matifi de la cinquième nuit, s'avoua tout haut qu'il lui était complètement indifférent.

Or, Jacques s'était pris à aimer, naïvement et profondément, cette souple et brune créature.

II lui avait sacrifié sa mort; il lui aurait sacrifié sa vie.

Il est vrai de dire qu'à sa vie il ne tenait guère; son cigare éteint pouvait se rallumer.

Il y avait foule dans la salle à manger de Jacques, une pièce ronde meublée de vieux chêne et capitonnée de cuir mordoré ; foule d*habits noirs et de robes de soie, parlant et riant comme on parle et rit lorsqu'on a passé trois heures à table, sexes entremêlés, et ne quittant le verre que pour faire place au baiser. La jaserie, de bouche en bouche, allait et venait avec tout le débraillé de l'ivresse. Chaque propos, chaque geste dégrafait d'un bouton de plus le corsage montant de la retenue, et la feuille de vigne que la convention met à la nudité des mots s'était depuis longtemps envolée au vent des éclats de rire. Les hommes, gilets entr'ouverts, à cheval sur les. chaises, écou-

talent, du milieu des flouflous de la soie, s'é-* Jancer, comme une fusée d'eau du centre d'un bassin frôlé du vent, le jet bruyant des gravée lures, et, les yeux éblouis par cette chaude satyriasis que donnent les vapeurs vineuses et les senteurs féminines, voyaient, à chaque étage de la fumée blanche des régalias, de paresseux divans d'où les appelaient, couchées, celles de ces femmes qui leur plaisaient le plus*. Les femmes, corsages bas, s'enfonçaient dans de larges fauteuils, et leurs bras nus, agités en l'air comme des ailes, se laissaient prendre de toutes parts à la glu des baisers. Croisant les genoux, elles cachaient le plus modestement du monde leur pied droit sous leur robe, mais la pointe de la bottine en relevait le dernier volant, et la jambe gauche dessinait nettement aux yeux la courbe élancée du mollet.

Peu à peu , la conversation , générale , bruyante, s'était divisée en petits susurrements de téte-à-tête, comme un fleuve qui se perd en ruisseaux.

Un homme de race aux fines allures, le vicomte de Lorsey, resté le dernier à table,

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jouait avec les cheveux défaits de Pervenche, — blonde frêle fille qu'on croyait poitrinaire, et qui n'était qu'Anglaise, — et mouillait les effilures des nattes blondes dans un verre de Champagne rosé.

«t Pervenche, disait-il, voulez-vous de mon coupé ce soir ?

— Vicomte, répondait Pervenche, voulezvous de mon boudoir cette nuit? »

M. Duruflet, un gros petit homme, chauve, aux lèvres d'idiot, aux yeux bombés ainsi que des boutons de livrée, au front concave, — comme si son cerveau avait rapproché ses parois pour combler son propre vide, — M. Duruflet, ancien chapelier, qui se ruinait avec des filles rue Breda, ayant femme et enfants rue Saint-Denis, écrasait à demi, sous son ampleur massive, une maigre et laide femme, et sur l'épaule de la lorette, comme un chien qui a des puces, frottait son cou d'apoplectique.

(( Sarah, — demandait, en levant timidement la tête, un tout petit jeune homme blond, accroupi aux pieds d'une lourde et déjà vieille juive, aux formes puissantes de jument limou-

sine, — Sarah ! que vous en coûterait-il, hein ? Une mauvaise nuit est bientôt passée. »

M. Paul faisait partie de cette classe nombreuse de pauvres diables, plus à plaindre qu'à blâmer, qui, se sentant au ventre les mêmes passions chaudes que les autres, et ne pouvant les satisfaire comme les autres, se font les parasites du bonheur qu'ils envient, et, tout à la fois vaniteux et rampants, amoureux et vils, attendent du bon plaisir d'un ami une place dans son coupé, du caprice d'une lorette une place dans son lit.

Sarah se souleva à moitié dans son fauteuil, et, découvrant en plein par ce mouvement sa poitrine abondante, considéra Paul de l'air dont une lionne doit regarder la proie qu'elle dédaigne; puis elle se renversa brusquement en arrière, et la semelle de sa bottine souffleta la joue du petit homme.

<f Prenez garde, Paul, cria M. Duruflet^ du haut de cette pyramide quarante ans vous contemplent ! »

Cette plaisanterie d'arrière-boutique fit bondir Sarah, et ses épaules devinrent tout à coup

rouges et sanguinolentes comme une langouste cardinalîsée à la cuite.

« Où donc est allé Jacques? demanda M"* Chérubin, qui songeait, sérieuse, dans un coin de la salle.

— Dans sa chambre» » répondit Laurian Moriss.

Parmi tous ces gens ivres, ou près de l'être, Laurian Moriss, un Allemand brun comme un Espagnol, avait seul conservé son sang-froid.

« Dans sa chambre, reprit-il, et je le vois d'ici. »>

Laurian était en effet assis auprès d'une porte entre-bâillée.

« Que fait-il ? demanda M. Paul.

— Vous ne le devineriez pas.

— Il dort? supposa M. Duruflet.

— Non.

— Je parie qu'il fait un sonnet pour Milady Marlowe? hasarda le vicomte de Lorsey.

— Non.

— Que diable peut-îl faire alors? reprit l'ex-chapelier.

— Il se lue. »

Un éclat de rire allait accueillir la réponse de Laurian Moriss, mais son visage était froid et sérieux à tel point que le rire éclaira les lèvres sans éclater, comme dans une arme mouillée la capsule retentit seule et brille.

c( Il se tue , continua Moriss , ou du moins il va se tuer. Il est assis auprès de son lit. Sur une table à côté de lui» il y a un pistolet tout armé. Jacques fume, et de moment en moment jette un coup d'œil à son armoire à glace pour voir s'il a bon air au moment de mourir. De la façon dont il regarde son cigare, on peut conclure qu'il s'est promis d'en finir quand il l'aura fumé; ce cigare en est à peu près au même point que le mien. Vous pouvez calculer combien il reste à Jacques de bouffées de fumée à jeter sous notre ciel. »

Laurian se tut. Le premier moment de surprise passée, tout le monde se dirigea vers la chambre de Jacques.

« A quoi bon? reprit Moriss en retenant Chérubin qui s'était levée la première. Un pas de plus, et vous rendez inévitable ce que vous voulez éviter. Pris en flagrant délit de

suicide» Jacques y renoncera ce soir de bonne grâce ; mais de ce que tout le monde saura qu'il a voulu se tuer, il résultera qu'il faudra qu'il se tue. Jusqu'à présent, s'il renonçait à son projet, il n'aurait à se dédire que vis-à-vis de lui-même. Ne faites pas contracter à sa vanité la dette de sa vie; je le connais, il la payerait.

— Vous avez raison, monsieur, » dit le vicomte de Lorsey sérieusement attristé.

Laurian aspira une forte bouffée de son régalia, et voyant que Chérubin le considérait en tremblant :

« Rassurez-vous, dit-il, il fume plus lentement que moi.

— Mais enfin, que comptez-vous faire ? »

demanda M. Duruflet.

— Rien. Si je connaissais à Jacques une douleur violente, je m'opposerais à son dessein, je m'attacherais à ses pas, parce qu'on guérit d'une douleur; mais Jacques ne souffre pas. Il veut se tuer parce qu'il s'ennuie. On ne guérit pas de l'ennui. A sa place je ferais comme lui. »

Le cigare de Laurian Moriss diminuait peu à peu.

c( Voyez donc ! dit Chérubin.

— Je vois que la cendre tombe peu à peu de ce nouveau sablier et que Jacques n'a plus qu'un quart d'heure à vivre. »

C'était une étrange scène que celle-là : trois hommes à peine revenus à la raison , quatre femmes encore ivres, — à l'exception de Chérubin, qui, d'ordinaire, se grisait beaucoup plus avec le rire qu'avec le vin, — l'oreille tendue vers la porte, les yeux levés vers Laurîan Moriss, qui écrasait de son flegme tous ces cœurs émus, qui glaçait de sa froideur toutes ces tètes chaudes.

Tout à coup, on entendit des pas dans la chambre .

« Il se lève, reprit Laurian, c'est bon signe; il a besoin de donner du mouvement à son corps pour calmer l'agitation de son âme et ne point céder à la révolte de la vie contre l'anéantissement. ))

Le bruit de pas cessa.

(( Maintenant il est plus résolu, il se rasseoit; c'est qu'il a résisté à Tassaut des souvenirs et

des espérances. Il caresse son arme et la fait tourner entre ses doigts. »

Kt comme Laurian sentait le feu du cigare se rapprocher de ses lèvres, il ajouta :

« Jacques n'a plus que dix minutes à vivre.

— Et vous croyez que je vais le laisser mourir comme ça, moi ! » dit Chérubin.

Elle s'élança vers la porte.

« Vous êtes une brave fille, dit Laurian, et vous seule pouvez le sauver. Essayez. «

Chérubin dit : « Merci, monsieur ! >» et disparut.

Jacques était assis, son cigare à la bouche, sa tête entre ses mains. Chérubin le regardait, presque accroupie. Cédant à cette tendance qu'a tout homme, au moment de mourir, de parler de ce qu'il va quitter, Jacques lui avait tout raconté : sa première tentative de suicide, sa rencontre avec miss Eva, leur amour, leur

rupture qui datait de quelques heures à peine. Et Chérubin pleurait, voyant qu*il allait se tuer et se tuer pour une autre.

« C'est affreux! » disait-elle.

Jacques se leva.

« J'ai rallumé mon cigare , dit-il , il faut en finir. »

Il saisit son pistolet.

« Oh ! s'écria Chérubin en lui sautant au cou, pas devant moi, pas devant moi !

— Eh bien ! allez-vous-en.

— Que je m'en aille ! il croit que je vaià m'en aller pour le laisser se tuer à son aise !

— Il le faut.

— Non, il ne le faut pas. Je sais bien ce que je dis, peut-être. Jacques, je vous en prie, laissez-moi vous parler un peu, une minute seulement, et puis je m'en irai, si vous le voulez encore. Vous voyez que je suis bien raisonnable, puisque je vous promets de m'en aller. Il veut se tuer, mon Dieu ! Il y a des gens qui sauraient lui dire des choses pour l'en empêcher. Songez donc, Jacques, se tuer, c'est agir, c'est vivre encore, mais après, être mort, n'être

plus ! c'est horrible de penser qu'on vous enterrerait. D'ailleurs, c'est lâche de se faire mourir; vous ne voulez pas qu'on vous traite de lâche, je suppose? Et, je vous le demande, pourquoi vous tuez-vous? Parce qu'elle ne vous aime pas, — vous le disiez tout à l'heure, — elle ne vous aime pas ! Est-ce qu'il est possible de ne pas vous aimer ? Vous aurez eu quelque querelle avec elle, et vous vous serez fait des idées, voilà tout. Vous vouliez ceci ou cela, elle ne le voulait pas, vous vous êtes emporté, cela arrive tous les jours. Les femmes ont des caprices parfois; on se dispute, on se dit qu'on se déteste, on s'en va; sont-ce là des raisons pour se brûler la cervelle ? Mais si on se tuait pour une querelle, on ne pourrait plus se raccommoder. Âh ! mon Dieu, se tuer ! Jacques, elle vous aime, je vous dis qu'elle vous aime ! »

Chérubin sanglotait.

« Tenez, j'en suis sûre, reprit-elle, en ce moment elle songe à vous. Il est bien tard, le jour va venir, elle ne dort pas. Voulez-vous parier qu'elle ne dort pas ? Elle se dit qu'elle a été mauvaise, qu'elle a eu tort, car elle avait

tort, c'est certain ; mais il faut lui pardonner. Elle sera si heureuse que vous lui pardonniez, et vous aussi vous serez bien heureux. Elle vous en aimera davantage, et c'est bon d'être aimé. Vous savez cela, vous; elle le sait aussi ! Vous voyez bien que vous ne pouvez pas mourir ; vous la feriez pleurer, et vous ne voulez pas la faire pleurer. Qui sait? elle pleure déjà peut-être. Elle vous attend, elle regarde le lit; elle se dit que si elle n'avait pas été méchante, vous seriez là. Et puis elle va voir l'heure, elle écoute si elle entend des pas dans l'escalier. Je le sais bien, moi; nous sommes toutes comme cela quand nous aimons quelqu'un. Jacques, je vous en prie, allez-y; elle vous aime, elle vous attend. Vous êtes fou de ne pas croire ce que je vous dis. Elle vous attend, allez-y, allez-y ! — Ah! Chérubin,'si vous pouviez dire vrai!»

répondit lentement Jacques. Et, comme il eût fait d'un enfant^ il attira sur ses genoux la petite femme tout en larmes, mais rougissante de bonheur et frémissante sous cette caresse comme une corde au premier frôlement de l'archet.

Tout à coup, Jacques la repoussa brusquement.

« Vous avez raison, Chérubin, j'y vais. »

Il prit son chapeau et sortit.

« Comme il Taime ! » sanglota Chérubin en s'affaissant sur le fauteuil que Jacques venait de quitter.

En quelques secondes, Jacques, qui logeait rue Royale , arriva aux Champs-Elysées. Il avait une clé de l'appartement de miss Eva. Il ouvrit la porte sans faire de bruit, traversa l'antichambre, le salon^ le boudoir, et entra dans la chambre à coucher. Miss Eva dormait. M. le comte de Nangis dormait aussi. Â côté du lit, sur une table couverte des restes d'un souper, deux bougies pâlissaient aux premières lueurs de l'aube filtrant à travers les per-

siennes. Jacques considéra pendant quelques instants sa maltresse de ce matin auprès de l'amant de ce soir. Il détacha de son portefeuille une page sur laquelle il écrivit : u Mes compliments f madame^ U est bien mieux que moi. J. R. }i II déposa la feuille sur le goulot d'une bouteille de lacrymacristi , et s'en retourna.

Un coupé était arrêté à la porte de miss Eva. Quand Jacques parut» la tète de Chérubin se montra à la portière et dit :

(( Je suis venue vous attendre, montez.

« Eh bien ? demanda-t-elle , dès que la voiture fut en mouvement.

— Elle n'était pas seule.

— Ah ! Vous avez bien souffert?

— Oui.

— Que s'est-il passé ?

— Rien.

— Que vous a-t-elle dit?

— Elle dormait.

— Etrautre?

— Il dormait.

— Qu'allez-vous faire ?

— Me tuer. »

Et sentant que le feu de son cigare lui faisait aux lèvres des piqûres de flamme, il se pencha en dehors de la voiture et cria : a Plus vite ! » Chérubin pleurait à chaudes larmes.

La voiture allait entrer dans la rue Royale.

Depuis un instant , Jacques considérait fixement Chérubin.

« Chérubin, dit-il, aimeriez-vous voyager? »

— Je ne sais pas.

— Voulez-vous essayer?

— A quoi bon?

— Voulez-vous essayer, avec moi?

— Ah! mon Dieu, Jacques, que dites-vous là?

— Répondez-moî.

— Avec vous? si je le veux? avec lui! »

Jacques se leva.

c( Bernard, à la gare de Lyon ! )>

Et, se rasseyant :

« Nous partirons par le premier train venu, et nous nous arrêterons n'importe où. »

Chérubin ne pouvait pas parler, tant elle riait.

« Étourdis que nous sommes, reprit Jacques, nous ne pouvons pas nous en aller ainsi.

— Pourquoi? demanda Chérubin inquiète,

— Mais il faut faire nos malles , ce me semble.

— Qu'à cela ne tienne, elles sont faites.

— Vous comptiez donc sur un voyage ?

— Je le désirais.

— Eh bien, allons les prendre.

— C'est inutile, elles sont là.

— Où?

— Sur la voiture.

— Ma petite Chérubin, je vous adore ! »

Et Jacques jeta son cigare par la portière du coupé.

(c Ah! dit Chérubin en lui sautant au cou, elle vous l'avait fait éteindre» et moi» je te l'ai fait jeter ! »

Décembre 1860.

Les Petites Bottes.

Ce sont de petites bottes qu*elle a mises le jour où elle s'est habillée en homme; elle avait pris ce déguisement pour aller s'égarer, s'égarer Dieu sait où !

Je les ai placées dans une niche de plâtre, derrière un treillis d'or , ces chaussures mignonnes ; et si un visiteur : <( iMonsieur, qu^estr ce que c'est que cela? — Monsieur, ce sont de petites bottes qu'elle a mises. »

J'avais toujours cru qu'elle ne me quitterait jamais ; mais les femmes changent d'amour par-

fois y chers petits cerveaux écervelés ! et je suis seul maintenant à me rappeler le jour où elle s'est habillée en homme.

Nous étions très-pauvres, ce jour-là, mais nous étions très-joyeux. Âh! les jolies dents et le bel appétit qu'elle eut à déjeuner dans rbumble crémerie de la rue Saint-Jacques!

Elle était toute candeur et toute amour. Hélas ! elle avait pris ce déguisement !

Voici trois ans qu'elle est partie, et moi, chaque soir, avant de m'endormir, je m'agenouille devant la niche de plâtre, et mon rêve chausse les petites bottes de la disparue, pour aller s'égarer, s'égarer Dieu sait où !

Les Neiges noires.

Gomme Paris est vilain par un tçmps de dégel ! les filles qui passent piétinent dans la boue ; oh ! la mélancolique chose !

Les balayeurs, à chaque coin de rue, ont élevé des tas de neige où la roue des fiacres trace des sillons noirs ; comme Paris est vilain !

S.NGUINES 269

Sur le boulevard Montmartre» des femmes avilies, parfois belles encore, sourient péniblement ; elles portent des pantalons et des socques, ainsi qu'il sied par un temps de dégel.

Et cependant cette neige aurait voulu s'étendre et resplendir inviolée ; elle n'était point faite pour être amoncelée au coin des rues, tandis que les filles qui passent piétinent dans la boue.

Et ces femmes elles-mêmes n'étaient point destinées à cet abaissement profond; mais l'homme foule tout aux pieds, les neiges et les femmes ; oh ! la mélancolique chose !

Madeleine.

De lourds soucis grouillent au fond de moi, comme des crapauds dans un cloaque herbeux.

Je serai guéri de mon mal quand Dieu m'aura guéri de la vie !

Depuis que ma maîtresse est partie à Versailles, je n'aime plus la musique et j'aime

moins les vers ; de lourds soucis grouillent au fond de moi.

Je suis allé trois fois au cimetière Montmartre : la dernière fois, il m'a semblé que les morts coassaient sous la terre comme des crapauds dans un cloaque herbeux.

J'ai lu de mauvais vers sur une tombe. Je ne voudrais pas qu'on écrivît de mauvais vers sur ma tombe. Cependant je voudrais être mort»

car alors je serais guéri de mon mal;

La douleur m'a rendu méchant, le désespoir m'a rendu athée. Je ne ferai plus l'aumône à la vieille cul- de-jatte qui mendie chaque soir au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin» et je croirai en Dieu quand Dieu m'aura guéri de la vie!

La Tasse de Chine.

C'est une petite tasse en porcelaine de Chine, toute petite et si légère, ah! si légère! Tulipe me baiserait si je la lui donnais, la petite tasse

en porcelaine de Chine qui décore ma cheminée.

Des mandarins prennent le thé dans des kiosques multicolores ; des papillons d'azur, à travers le ciel blanc, s'envolent vers des floraisons prodigieuses ; c'est une petite tasse en porcelaine de Chine.

Il faut que j'y tienne beaucoup pour la refuser à Tulipe, car Tulipe, ma mie, a des secrets pour se faire obéir, et sa main caresse mes cheveux, toute petite et si légère, ah ! si légère !

Mais cette tasse m'a été léguée par une aimable et douce personne ; ah ! monsieur, par une personne bien aimable et bien douce. Aussi la garderai-je toute ma vie, et je dois oublier que Tulipe me baiserait si je la lui donnais.

En effet! en effet! C'est toi qui me l'as léguée, goule maudite, nixe infâme! et tu as si bien aspiré le rouge sang de mes veines qu'à cette heure le peu qui m'en reste ne suffirait pas à remplir la petite tasse en porcelaine de Chine qui décore ma cheminée.

272 SINGUINES

Cunégonde.

Elle se nommait Cunégonde» je vous le jure!

Elle était baladine et domptait les bétes fauves. Quand elle pénétrait dans les cages, les tigres léchaient sa gorge tumultueuse.

C'est à la foire de Mayence que nous nous adorâmes; je faisais la parade, tandis qu'elle recevait l'argent à la porte ; elle se nommait Cunégonde, je vous le jure!

Elle allait, sans pudeur, jambes nues ; ses cheveux sauvages, vierges de pommade, tombaient sur ses vastes épaules ; mais nul ne songeait à Taimer, parce qu'elle était baladine et domptait les bétes fauves.

Moi, chétif^ je l'aimais à cause de sa belle carnation ; je buvais les sucs réconfortants de son baiser, et je la suivais d'un long regard quand elle pénétrait dans les cages.

Et je ne sais quels sentiments de luxure sanguinaire m'envahissaient, mêlés à des souvenirs lointains de solitude, tandis que les tigres léchaient sa gorge tumultueuse!

Marietla.

Marietta» cette femme aux belles formes^ que les statuaires n'ont pas oubliée et que les poètes n'oublieront point, vidait une bouteille d*amontillado, dans un cabinet du café Anglais, au premier étage.

Tandis qu'elle s'enivrait, des hommes divinement bossus et des filles merveilleusement bancales entouraient Marietta, cette femme aux belles formes, que les statuaires n'ont pas oubliée.

Et chaque homme et chaque fille disait à Marietta : <( Faites-moi l'amour, ô ange, de me donner un baiser! » Mais elle ne daignait point répondre à leurs galanteries banales, cette femme qui aimait les vers et que les poètes n'oublieront point.

Sans doute son âme était en proie à quelque douleur farouche, car elle avait le front trèspâlé et les yeux rougis. Impassible d'ailleurs, elle vidait une bouteille d'amontiilado.

A la dernière goutte, Marîetta mourut. On n*a jamais pu savoir au juste pourquoi elle s'était empoisonnée de la sorte, dans un cabinet du café Anglais, au premier étage.

Mousseline.

Ce soir, quand je suis rentré, ma maîtresse était sortie. Il y avait un grand silence dans la chambre; la lampe considérait d'un œil sournois les rideaux épais de Talcôve.

Je m'étendis sur ma chaise longue devant la cheminée, et je me hâtai d'écrire sur mes tablettes, pareilles à celles de Rouvîère dans Hamlet : a Ce soir, quand je suis rentré, ma maîtresse était sortie. »

Un bruit se fit entendre, on eût dit d'un petit cri de femme amoureuse. Je prêtai l'oreille; plus rien. Il y avait un grand silence dans la chambre.

Nouveau bruit : c'était un baiser; les rideaux de l'alcôve s'agitaient tumultueusement.

douleur! Je frappai du poing mon front, que la lampe considérait d'un œil sournois.

Je me précipitai vers le lit, sûr de découvrir un crime, résolu à en commettre un. Hi! hi!

C'était ma chatte Mousseline qui jouait avec la pantoufle de ma mie sous les rideaux épais de Talcôve.

Co'quelicotine.

n Baise-moi, dit Coquelicotin. Tout à Theure, comme je traversais le salon, le petit chien a jappé, le petit épagneul, ô Coquelicotine !

— Sapristi ! dit Coquelicotine, le cas eût été grave, si mon mari s'était éveillé ; mais tranquillisons-nous, j'arrangerai les choses. — Baise-moi, )> dit Coquelicotin.

Le lendemain Coquelicotine fit manger de Tarsenic à son mari dans une meringue à la confiture de groseilles, puis elle dit aux gens : « Mon mari a rendu l'âme tout à l'heure, comme je traversais le salon. »

Une soubrette noya le chien ; samedi soir.

tandis que la Nuit aux doigts d'ébène fermait les portes de l'Occident, pour la dernière fois le petit chien a jappé.

(( Chère amie, tu as eu tort, dit Goquelicotin, et ta conscience a cessé d'être pure comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs. — Hon ! répondit la belle, mon mari était vieux. — Ce n'est pas ton mari que je plains, c'est le petit épagneul, ô Coquelicotine ! i>

Lucile.

J'allais trouver le dernier vers d'une villanelle ; celle qui m'inspirait alors, c'était Lucile ! L'âme languissante et la bouche entr'ouverte, je songeais bien plus à la muse qu'au poëme, à Lucile qu'à la villanelle.

Clic! clac! j'ai reconnu son pas, flou! flou! et le bruit de sa robe. Elle entre toute parfumée. «Que faisais-tu, cher amour? — J'allais trouver le dernier vers d'une villanelle. »

Après que j'eus dit cela, je sentis sur mon

front la fraîcheur de ses lèvres écartâtes, pareilles à de la neige qui serait rouge ; et, soudain, mon poëme fut achevé, car celle qui m'inspirait alors, c'était Lucile !

« M'aimes-tu? » murmurai-je, et, en même temps, je mordillais l'ongle de son joli pouce. « Je ne t'aime plus, » dit-elle sans détour. A cette parole, je demeurai sans voix, l'âme languissante et la bouche entr'ouverte.

Glic-clac! Flou! flou! Lucile était partie.

Moi, pour l'oublier, je voulus faire des vers; mais je ne pus, car une grande mélancolie m'étreignait l'âme, et je songeais bien plus à la muse qu'au poëme, à Lucile qu'à la villanelle!

Les Chevelures.

Pareils aux comètes prodigieuses, les poètes d'un autre âge épouvantaient les ténèbres avec leurs chevelures flamboyantes.

Et les jeunes femmes éprises des pâles romantiques voyaient passer chaque nuit dans

leurs rôves des éblouissements pareils aux comètes prodigieuses !

Afin de charmer les jeunes femmes, vous tous qui buvez le via amer de la vigne idéale, imitez les poètes d'un autre âge !

Qu'en dépit des vaudevillistes chauves et des écho tiers glabres, nos longs cheveux épars imitent ces boucles de flamme qui épouvantaient les ténèbres !

Et lorsque nous irons par la ville, celles qui meurent d'amour pour nous, accourues aux fenêtres, s'écrieront extasiées : « Voici les poètes qui passent avec leurs chevelures flamboyantes! »

Le Cygne.

Sous le pâle soleil d'octobre, je me promenais au bord du lac d*Enghien. Les cygnes voguaient lentement, troupe mystérieuse et blanche^ sur la grande surface du lac, au milieu

du paysage d'automne, grave, pompeux et solitaire !

Les arbres, d'où les feuilles sèches n'étaient pas encore tombées, semblaient des arbres en or, comme on en voit dans les féeries au théâtre du Châtelet; les souffles se plaignaient mélodieusement dans les branches ; sous le pâle soleil d'octobre, je me promenais au bord du lacd'Enghien.

Je me promenai jusqu'au soir, et quand les pâles ténèbres furent descendues, je vis apparaître les petites étoiles, les petites étoiles qui compatissent aux mélancolies nocturnes; et les

cygnes voguaient lentement, troupe mystérieuse et blanche.

Cependant ils s'éloignèrent; bientôt, dans l'ombre vague, ils n'étaient plus qu'une nappe de neige rapidement fondue. L'un d'eux seulement, immobile et comme extasié, demeura sur la grande surface du lac, au milieu du paysage d'automne.

Alors je ne pus me défendre de songer à mon âme, que hantaient naguère plus d'un rêve et

plus d'un amour. Où sont les roses de ravril fané? Dans mon âme» que la nuit enveloppe, il n'est demeuré qu'un seul amour grave» pompeux et solitaire.

Septembre 1864.

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