‹ Histoires d'amourChapitre 3 sur 6 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Je vais vous raconter une aventure qui m'est arrivée il y a deux ans. Je dois le dire tout d'abord : les personnes nerveuses qui se réjouissent d'être impressionnées par la rapidité des événements et l'imprévu des complications, ne trouveront point leur compte ici. J'exposerai avec simplicité, comme elles ont été faites et dites, les choses que j'ai vues et entendues ; le lecteur sagace m'excusera si les exigences de mon récit m'obligent à parler tout d'abord de moi-même.

Le jour où mon père estima que j'étais muni d'un nombre suffisant de diplômes, il me fit

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venir dans son étude (mon père est notaire à Dijon), et me dit d'un ton grave :

(( Mon fils, vous avez vingt et un ans, je n'ai jamais eu à me plaindre de vous : vous êtes un honnête jeune homme. Vos professeurs m'ont toujours fourni bon témoignage de votre assiduité et de vos mœurs. Voici cinq cents francs. Vous quitterez Dijon dès demain pour aller où bon vous semblera ; je ne suis pas de ces pères qui contrarient la vocation de leurs enfants. »

Là-dessus mon père sortit. Je ne fus point étonné de sa conduite. Veuf depuis quelques années, il vivait en concubinage avec une servante qui lui avait donné plusieurs enfants. Il élait naturel qu'il songeât à m'éloigner de sa maison ; ma présence l'empêchait d'accomplir le projet longtemps caressé d'un mariage avec cette fille. II me donnait cinq cents francs, c'était peu, car il était riche; c'était beaucoup, car il était avare.

Le lendemain je quittai Dijon, et, depuis lors, je n'ai pas revu mon père. Dans les premiers temps, j'ai quelque peu souffert de notre

séparation; maintenant» je ne songe plus à cela.

Le jour de mon arrivée à Paris était un jour de fête. Il y avait des drapeaux à un grand nombre de fenêtres et des verres de couleur destinés à être allumés le soir. Les rues débordaient de promeneurs; les plus larges voies étaient impraticables, à cause de ramôncellement des voitures et des piétons. Je fus ennuyé plutôt que surpris de ce spectacle nouveau pour moi. Toute la journée s'écoula en promenades insignifiantes. Le matin, j'avais déjeuné dans un lieu d'assez médiocre apparence ; j'y payai cher pour manger peu. Je dînai le soir au même endroit, de crainte, si j'allais ailleurs, de payer encore plus cher pour manger encore moins. Cependant la foule de-« venait de plus en plus compacte; je me demandais quelquefois comment il se pouvait faire qu'il y eût assez de maisons à Paris pour loger tous ces gens-là. Je calculais aussi le nombre infini de tables et de chaises que devaient contenir les établissements publics où l'on donne à' manger, pour que tant de per-

sonnes pussent s'asseoir à la même heure. En supposant enfin, disais-je^ que chacun de ces hommes qui passent à côté de moi ait une maitresse, ce qui n'est pas invraisemblable, il doit y avoir à Paris un bien grand nombre de femmes déshabituées de la vertu. Depuis, je me suis un peu accoutumé à la vie parisienne. Les difficultés, qui d'abord me paraissaient insolubles, se sont considérablement simplifiées à mes yeux ; j'ai appris par expérience que beaucoup de gens mangent à la même table et aiment à la même femme.

Vers huit heures du soir, il était impossible de marcher sans écraser la bottine d'une promeneuse ou sans que le talon d'un homme aplatît vos chaussures. Il m'arriva même plusieurs fois d'être en même temps victime et bourreau : mon pied gauche subissant le poids d'un lourd badaud, tandis que mon pied droit faisait crier le cuir d'une botte étrangère. A un certain moment, la foule, semblable à une marée, m'emporta; je me trouvai dans un lieu plus spacieux et j'éprouvai un grand soulagement, bien qu'à vrai dire la situation eût été into-

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lérable pour un homme qui n*eût point subi précédemment des gènes plus fortes. J^étais aux Champs-Elysées. Je vis des théâtres en plein vent où des femmes chantaient, très-décoIIetées et vêtues de robes étincelantes. D'autres, qui ne chantaient points étaient assises en demicercle dans un décor qui représentait un salon plein de dorures. Ce spectacle, |e ne sais pourquoi, me rappela l'attitude de certaines personnes dans des salons de province, que mes habitudes, d'ailleurs, m'avaient toujours empêché de beaucoup fréquenter. Outre les cafésconcerts, il y avait une multitude de baraques

qui ne se trouvaient là qu'accidentellement et à l'occasion de la fête. Je remarquai aussi des divertissements publics tels que jeux du tonneau, billard chinois, toupie hollandaise ; enfin, à l'angle de certaines allées, de grandes voitures, des voitures hautes comme des maisons, stationnaient, sans chevaux, on eût dit à l'abandon : c'étaient les domiciles vagabonds des saltimbanques, que l'espoir de quelques bonnes recettes avait amenés à Paris. Je pris plaisir à écouter le bavardage des pauvres

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diables qui essayaient d'attirer vers leurs tréteaux le peuple indifférent. Je visitai une ménagerie et un musée de figures de cire. Puis je vis le feu d'artifice, puis la foule s'écoula, puis je fus seul.

J'allais sous les grands arbres, songeant à l'avenir probable et ruminant les choses du passé ! Je laissais à Dijon un grand-oncle dont je devais être l'héritier et une petite cousine qui devait être ma femme. Depuis un an, je n'avais pas entendu parler de ma cousine; lorsque mon père me donna l'ordre de quitter la ville, je revenais du collège, et je n'eus pas le loisir d'embrasser Dorothée avant mon départ. — Elle se nomme Dorothée. — Et, maintenant, je croyais les voir tous les deux, mon oncle et ma cousine, passer sur les remparts où les gens de la ville, vers le crépuscule, ont coutume défaire des promenades; elle, rieuse et folle, et provoquante, et ne dédaignant point d'attirer les regards des officiers de cavalerie qui font cliqueter leurs sabres ; lui, grave et débonnaire. Dorothée portait une robe de jaconas aux dessins fleuris,

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qu'elle avait mise pour la première fois le jour de la Pentecôte ; mon oncle avait sa grande redingote marron et sa lourde chaîne d'or. Oh ! la chaîne d'or de mon oncle ! J'avais toujours rêvé d'en faire un collier pour ma cousine Dorothée.

Tout en marchant, les yeux mi-clos, aux lueurs affaiblies des illuminations, je heurtai du pied un jeune garçon bizarrement vêtu, qui gisait à terre au pied d'un arbre. Brusquement éveillé, il fît avec beaucoup de grâce une évolution qui, en argot de gymnase, a nom saut périlleux f puis, retombé sur ses jambes :

c( Qu'y a-t-il pour votre service ? dit-il en s'inclinant.

— Absolument rien. Vous dormiez, je vous ai éveillé ; je m'en vais, rendormez-vous. »

Je continuai mon chemin et repris ma songerie. J'avais à peine rejoint les personnages de mon rêve interrompu, lorsque j'entendis ces mots : <( Monsieur, monsieur, monsieur ! n La voix qui les prononçait paraissait sortir de dessous terre. Je me retournai; le jeune garçon marchait derrière moi, la télé en bas et

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les jambes en l'air. « Monsieur, monsieur ! » répéla-t-il. Cette fois, je fus au moment de redouter l'apparition d'un gnome, habitant des profondeurs, tant le son venait de bas et de loin. J'avais affaire à un ventriloque distingué- Quand il supposa m'avoir suffisamment intéressé par ces diverses baguenauderies, l'enfant se mit à marcher à ma droite d'un air trèsrésolu.

« Que me voulez-vous? demandai-je en souriant.

— Oh ! presque rien, dit-il. Vous voyez cette voiture verte qui est arrêtée là-bas, au coin de l'avenue de Marigny? C'est la maison de mon maitre. J'étais à la fois domestique et paillasse. La cuisine le jour, et le soir la parade. Mon maître fait un singulier métier. Il est très-savant. Il m'a renvoyé ce soir parce qu'il était ivre. Je n'ai pas dîné et je ne sais où coucher. Donnez-moi un gîte, et, si vous avez besoin d'un domestique, prenez-moi. »

Nous passions à ce moment devant un if dont les verres de couleur étaient encore allumés. Je pris plaisir à considérer mon compa-

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gnon de promenade. Il avait apparemment de treize à quatorze ans. Son front, doux et triste, se baissait avec mélancolie; mais, oh! les petits yeux d^espiègle ! Ces yeux n'en avaient aucune ; au premier aspect, on Teût pensé du moins. Us s'agitaient dans leurs orbites avec une incroyable volubilité; néanmoins il en tombait parfois un regard vague et pareil à celui d'un jeune veau; alors, leur fixité permettait de reconnaître leur nuance; ils étaient d'un bleu tendre. Mais bientôt ils reprenaient leur agilité première et la couleur en redevenait insaisissable, à travers mille jets rapides de lumière.

J'ai dit que le costume de cet enfant m'avait surpris.

C'était, comme forme et comme étoffe, l'habit ordinaire des paillasses forains. La couleur différait. Au lieu de composer un mélange régulier de carreaux blancs et rouges, les petites figures géométriques, exactement adaptées l'une à l'autre, étaient, celles-ci d'un noir lugubre, celles-là d'un blanc mat; au milieu de chaque place blanche, il y avait une croix

dessinée à Tencre, et le centre de chaque carreau noir était occupé par une larme en papier d'argent. Ainsi accommodé, ce costume avait une sorte de gaieté lugubre ; il provoquait l'antithèse. C'était très-drôle et c'était trèssinistre. La joie involontaire qu'inspire la livrée de tout amuseur public se compliquait ici très-considérablement 9 et les deux couleurs , qui , rapprochées l'une de l'autre , troublent Tàme des plus indifférents, produisaient, employées de cette manière, une tristesse plus forte. La joie était renforcée d'une façon toute spéciale par l'effet du contraste, et, par l'effet du contraste aussi, la tristesse redoublait. Qu'un gamin de Paris, toujours à l'affût des distractions de la rue, par hasard se fût trouvé là, ce petit homme, accoutumé, par goût, à éclater de rire aux drôleries des saltimbanques et à suivre les corbillards, par désœuvrement, se serait longuement diverti à considérer le paillasse dont le vêtement raillait les choses mortuaires; et, aussi, une mélancolie l'eût pris à la vue des sombres emblèmes raillés par le costume. Il eût éprouvé

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le plaisir d'abord, ou d'abord la mélancolie, selon qu'il aurait premièrement envisagé l'habit ou les ornements qui le distinguaient; dans le premier cas, le plaisir eût redoublé à l'aspect des lugubres décorations ; dans le second, la mélancolie se fût accrue quand il en serait arrivé à la contemplation du vêtement luimême. Imaginez une grande coupe à moitié pleine de vin ; ajoutez-y un verre d'eau pure : le vin ne paraîtra pas changer de nuance et le volume sera plus grand. Quant à moi-même, je m'étais laissé envahir par une certaine langueur à l'aspect du lugubre gringalet ; ma tendresse naturelle pour les enfants m'empêchait de voir le côté ridicule qui pouvait être en celui-ci, et, malgré que j'en eusse, je ne pouvais me défendre de quelque miséricorde pour ce plaisantin qui, dctrmant tout à l'heure, simulait un cadavre enveloppé de l'étoffe sinistre, pour ce lambeau de drap mortuaire qui faisait le saut périlleux et me suivait en marchant sur les mains.

La coiffure du jeune garçon était en harmonie avec son habit ; elle rappelait le petit cha-

peau de Louis XI. Des images religieuses, éclatantes de couleurs, pareilles à celles dont on amuse les enfants les jours de première communion, se faisaient voir dans les plis d'une ample casquette ronde, sans visière, et parmi les images s'élevait un crucifix de carton double, noir et blanc.

Tandis que je l'observais , l'enfant souriait d'un air humble et paraissait attendre une réponse.

Cependant j'étais en proie à une curiosité que les gens simples trouveront suffisamment motivée. Par quel caprice le petit saltimbanque portait-il un costume si peu conforme aux goûts de son âge? J'avais supposé tout d'abord qu'une industrie sinistre, pratiquée par son maître, l'avait contraint à le choisir.

J'interrogeai le petit homme.

Ses réponses me confirmèrent dans mes premiers soupçons ; son maître lui-même l'avait contraint à revêtir ce costume. Dans quel but? L'enfant ne daigna point me l'apprendre.

• « Il y a des raisons pour cela, disait-il.

— Quelles raisons ? w

II se taisait.

Alors je consentis à lui donner un gîte, espérant qu'avec un peu plus de temps et de patience j'arriverais à connaître la vérité.

Nous nous dirigeâmes vers un hôtel de la rue Montmartre où j'avais eu soin, pendant mes promenades, de retenir un logement. Mais à peine étions-nous dans ma chambre que mon hôte s'alla jeter sur un fauteuil, où il s'endor* mit d'un sommeil profond. Je le secouai d'abord avec douceur, bientôt avec violence; rien n'y fit. Un léger ronflement fut la* seule réponse que j'obtins. Je me couchai, non sans quelque dépit, à mon tour. À l'étage supé« rieur un piano jouait une valse, et bientôt, le sommeil s'étant appesanti sur mes paupières, je rêvai que ma cousine Dorothée, dans. une salle de bal qui ressemblait à la fois à une baraque de foire et à un cimetière de village, sous les rayons de trois lunes fantastiques, exécutait des danses monstrueuses avec des paillasses en délire et des croquemorts échevelés !

A mon réveil , nouvelle déception. Je frottai mes yeux : le fauteuil était vide. Je furetai

dans les plus petits coins : personne. Le rasé jeannin avait profité de mon sommeil pour s'enfuir. Je reconnus que j'avais été dupe, et cette pensée me fit entrer dans une grande fureur. Une chose me calma cependant : mes habits avaient été soigneusement époussetés et mes bottes resplendissaient tout fraîchement cirées ; ce sont là des attentions délicates auxquelles un homme bien né ne saurait demeurer insensible, et peu s'en fallut que ma rancune ne fit place à une gratitude profonde. En résumé, ce que j'avais de mieux à faire était de ne plus songer à mon aventure de la veille; je n'avais aucune chance de retrouver l'enfant disparu ; puis, l'eussé-je retrouvé, il n'est pas douteux qu'il m'aurait échappé de nouveau.

D'ailleurs, pensais-je, la curiosité qu'il m'a inspirée serait probablement déçue; il n'y a point d'apparence que je sois réellement sur la piste de quelque merveille ; un saltimbanque, à bout d'expédients, aura composé ce costume afin d'allécher les badauds. Il est des imaginations si bizarres ! Puis, en supposant que cet accoutrement soit exigé par une profession, de

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cela même que c'est une profession il s'ensuit que ce doit être une chose très-connue, partant peu intéressante. Ce raisonnement était destiné à avoir un résultat diamétralement opposé à celui que j'en attendais; Thumiliation de ne point connaître une chose que tous pouvaient savoir, redoubla mon désir de l'apprendre ; de telle façon que, bien résolu à m'occuper d'autres affaires, je ne songeai qu'au jeune paillasse , et que , vers midi , ayant oublié de déjeuner, je me trouvai au coin de l'avenue où stationnait la veille la grande voiture verte.

L'avenue était déserte; la voiture avait disparu. Dans les allées voisines, des baraques subsistaient encore, les unes en démolition, les autres ouvertes aux curieux. Sur le tréteau extérieur de l'une de ces dernières, j'avisai un homme robuste, vêtu d'un maillot couleur de chair; il mangeait du lard et des prunes, assis sur la grosse caisse destinée à étonner les oreilles de la foule. J'allai résolument à lui, car j'avais enfin répjadié toute honte. Je m'avouais à moimême mon violent désir de retrouver le funèbre plaisantin, et ma curiosité, immodéré-

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ment accrue, me rendait comparable à un enfant éloigné par jeu du sein de sa nourrice, à un chien privé d'un os demi-rongé,

H Monsieur, dis-je au saltimbanque, ne connaissez-vous point un jeune garçon de treize à quatorze ans, qui, sans nul doute, est em-^ ployé chez Tun de vos confrères et qui est vêtu de telle et telle façon? »

Je décrivis brièvement le costume du fugitif.

H Monsieur, répondit Thercule, la femme sauvage est la septième merveille du monde ; quant à ceux qui ne reconnaissent point que le veau à cinq pattes et à deux têtes possède effectivement deux têtes et cinq pattes, ce sont des impudents et des imbéciles. »

Ayant fait cette belle réponse, il continua de manger sans plus s'inquiéter de moi.

Je repris mon chemin, et mon désir allait s'exaspérant.

Deux promeneurs bien vêtus marchaient devant moi : l'un d'eux, le plus jeune, parlait avec une grande volubilité. Chaque fois qu'il passait devant un spectacle forain, il ne manquait pas d'adresser quelques paroles amicales

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au maître de la vagabonde maisonnée ; celuici répondait avec un respect qui n'excluait pas la familiarité, et ils se quittaient les meilleurs amis du monde. Cet homme, qui avait d'ailleurs des manières courtoises, pouvait, grâce à ces relations, se trouver en mesure de me fournir des renseignements. M'étant approché de lui, je répétai la question que j'avais faite au saltimbanque» Il répondit :

<( Monsieur, les baladins et les marchands de foire forment une classe d'ipdividus qui n'a jamais été suffisamment étudiée. Les poètes parfois, souvent les romanciers, y ont glané des inspirations et choisi des types ; mais les uns n'ont fait que revêtir d'un habit fantastique des imaginations vaines; les autres ont à grand tort mêlé leurs héros à d'invraisemblables aventures. Un livre spécial, vrai, n'a jamais été tenté; ce livre, je l'achève. On y trouvera des révélations inattendues et des anecdotes attendrissantes ; on y verra comme quoi le père et la mère d'un jeune monstre humain, remarquable par la prodigieuse quantité de viande qu'il avalait chaque jour, se sont vus ré-

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duits par la misère à le laisser mourir de faim. On apprendra cette chose qu'à Montrouge, pendant la foire y depuis deux jours , les animaux de la ménagerie n'avaient pas mangé, tant le montreur de bêtes féroces était pauvre , tant les recettes étaient modiques! Les bouchers»

inexorables, refusaient tout crédit. Cependant il y avait dans la baraque cinq ou six personnes impatientes du spectacle promis. On ne paye qu'en sortant. Comment rassasier les bétes, comment ne pas mourir de faim soimême, si la représentation n'avait pas lieu?

Alors, cet homme au vil métier, que la veille, dans la rue, j'eusse volontiers traité d'oisif et de lâche, pénétra sans frissons, n'uyant à la main qu'une frêle baguette, dans la cage des lions hurlants et des hyènes affamées ! Vous le voyez, monsieur, mon livre ne manquera pas de quelque intérêt, et vous y trouverez certainement les renseignements que vous désirez. ))

Là-dessus, l'ami des baladins me salua familièrement et reprit le bras de son compagnon.

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brûlants aùioureux que l'espace ou la fatalité sépare de vos bonnes amies ! poètes que la rime a résolu de fuir ! mères qui , dans le lit humide de vos sueurs d'agonie, attendez, frémissantes, le retour de votre fils ! étoiles dépareillées qui déplorez la disparition d'une sœur abîmée dans le néant obscur! verts oiseaux d'Amérique à la queue longue et bifurquée, qui regrettez votre inséparable envolée! ô vous tous qui portez dans votre âme l'impatience de la mort ou de Tinsaisissahle joie, vous tous qui nourissez ce vautour implacable, le: désir du dénoûment , j'ai compris vos douleurs, et je me suis repu de vos angoisses. Et toi,, centuple aïeule de mon amie, adorable mère Eve, oh! j'excuse ta faute si heureusement expiée! et toi. Psyché miraculeuse, éter^ nelle fiancée de l'éternel Eros, je conçois le désir qui te fit écarter le voile nocturne de ton amant, et je vous plains, belle âme languis-^ santé, de n'avoir pu réaliser tout entier votre rêve curieux. Hélas! hélas! toujours quelque chose s'oppose à la satisfaction des grandes curiosités ! Tantôt c'est une lampe imprudem-

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Oient penchée, tantôt la réponse bourrue de quelque saltimbanque. Oh ! la maudite goutte d'huile !

Tout à coup, — j'étais bien sûr de ne pas m'étre trompé ! — tout à coup, derrière un arbre, là-bas, je le vis. C'était lui, lui, oh! bien lui, avec son habit noir et blanc, avec les petites croix et les larmes d'argent, et les images saintes et le crucifix en carton double, noir et blanc. Il était seul, tout seul, et il marchait sur les mains et il faisait le saut péril* leux. Pour qui? pour quoi? Pour rien, pour le plaisir. Ah ! la foudre est lente et le vent est tortue ! Plus rien. Une voix rit, qui sort de dessous terre. Où est-il? Je deviendrai fou.

Alors je fus sur le point de pleurer. Cet aveu paraîtra sans doute ridicule à ceux qui ne se sont point trouvés dans une situation analogue à la mienne ; mais, on le sait, le plus futile désir, lorsque son accomplissement semble devenir impossible, produit d'afî{^êuses impatiences et par suite de lourdes tristesses. Cependant je me résignai à ne point voir le petit saltimbanque, mais je fis tous mes efforts pour

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continuer à Ten tendre. Par moments, des sons parvenaient à mon oreille» facilement reconnus; je n*osais les suivre» connaissant qu'ils sortaient de la bouche d'un ventriloque; toutefois» je me retournai. Ah ! double brute» de ne pas m'étre retourné plus tôt! Â quelques pas» derrière une rangée de gros arbres» stationnait l'énorme voiture verte, et, penché sur la galerie de bois qui formait le devant du siège»

rinsaisissable gringalet, la trompette à la main, se démenait et criait à la grande satisfaction de trois ou quatre badauds ! J'eus une immense joie ; et vous n'hésiterez point à croire que je me hâtai de prendre place parmi les auditeurs. Hélas ! la parade était terminée et le paillasse se contentait de répéter : a Entrez ! on verra tout, pour quatre sous, pour rien! >» L'uii après l'autre » les badauds s'éloignèrent , qui avec un mouvement d'indifférence, qui avec un geste d'horreur. Seul je mis le pied sur l'escalier ballant qui conduisait vers l'entrée de la baraque ; mais le jeune garçon, m'ayant devancé, me ferma brusquement la porte au nez.

L'aventure devenait inexplicable. Cet enfant.

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dont c'était le métier de se montrer à tous» ne se dérobait qu'à moi seul ; cette voiture» à tous ouverte, pour moi seul se fermait. J'allais faire là-dessus de longues réflexions» lorsque je sentis une main s'appuyer sur mon épaule droite. Je me retournai» j'étais en face d'un petit homme très-vieux.

c( Monsieur » dit-il » veuillez excuser les étourderies de mon domestique : c'est un enfant auquel un genre de vie très-bizarre inspire des idées très-bizarres aussi; je vous présente mes regrets de sa conduite.

— Vous êtes le propriétaire de cette voiture? m'écriai-je.

— Oui, monsieur. Que désirez-vous?

— Je désire assister à votre spectacle.

— Eh quoi ! me prenez-vous pour un montreur de bétes curieuses ou pour un exhibiteur de figures de cire?»

Le vieillard eut un air si profondément indigné en prononçant ces paroles, que je demeurai tout Interdit. Il continua :

« Je suis membre de plusieurs académies d'Allemagne et de trois sociétés savantes de

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Norwége ; je n'ai pas consacré ma vie tout entière à résoudre les plus hauts problèmes scientifiques , pour qu'à mon âge un homme du vôtre vienne, presque chez moi, m'insulter de la sorte. Cependant — il s'était subitement radouci — je conviens que les apparences sont contre moi, et, dans l'intérêt de ma gloire, je veux bien vous expliquer les choses. Lés travaux auxquels je me livre exigent des soins compliqués, et mon grand âge m'interdit d'y suffire ; j'ai dû m'àdjoindrè un aide ; l'enfant que vous connaissez, remplit auprès de moi cet office avec le plus rare dévouement. Afin de satisfaire aux nécessités de la vie, il s'est créé une petite industrie : des débris de mes tentafives,^ des rebuts de mon cabinet, il a composé une collection suffisammeat curieuse^ qu'il fait visiter aux passants, pour de modi-. ques sommes. Nous allons de ville en ville à l'époque des fêtes publiques. Les voyages ne me sont pas importuns, et je vivrai ainsi jusqu'à ce qu'un peu d'argent, gagné ou prêté par une main généreuse, me fournisse les moyens de (Revenir à jamais riche et glorieux

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parmi les hommes. Quant au spectacle que montre Peter Klein (c'est le nom de mon domestique), je ne crois pas qu'il soit de nature à vous intéresser. D'ailleurs, Peter a conçu pour vous une antipathie qui lui rendrait votre personne tout à fait intolérable. »

Ma surprise était à son comble ; les mille termites de l'impatience grouillaient dans ma tête et déchiquetaient en tous sens ma cervelle.

« Monsieur, dis-je tout à coup, je ne suis point riche ; mais si quinze ou vingt louis pouvaient vous suffire et qu'il vous plût de m'associer à votre entreprise, je suis prêt avons les offrir. »

C'était tout ce que je possédais; mais en ce moment, de quel sacrifice n*aurai-je pas été capable pour satisfaire ma curiosité ?

(I Vous excuserez ma défiance , répondit le petit vieux ; plus d'une fois, j'ai été dupe de semblables propositions. Parlez-vous sérieusement? »

Je fis mine de tirer de ma poche la somme promise; il arrêta mon geste.

« C'est bien. Je vous croîs, venez. »

Cela dit» il se dirigea, ifnoi le suivant, vers rarrière-traîn de la voiture. Durant ce trajet, je l'observai rapidement. C'était une face jaune et terreuse ; vous eussiez dit d'un pa^« chemin. Cette face était décorée de petits trous et de petites bosses, comme un terrain non défriché , plein de mamelons et de cloaques; au centre de chaque creux, au sommet de chaque renflement, une dartre se faisait voir, horrible et poilue. Il avait des yeux jaunes , sans flamme , la bouche grande , aux lèvres vertes, aucun cheveu. Son costume, tr^s^sévère, se composait d'un habit noir râpé, mais évidemment entretenu^vec le plus grand soin^ et d'un pantalon de même couleur excessivement étroit ; ni gilet ni chemise, apparents du moins; l'habit était boutonné jusqu'au haut. Mais ce qu'il y avait de vraiment remarquable dans l'aspect de cet homme, c'étaient sa démarche et ses mouvements ; il devait être en bois, et ses gestes semblaient être le résultat de quelque ressort ingénieux. Jamais le joueur d^échecs de M^eutzel ne m'avait paru

possible, je fus sur le point d'ajouter foi à un phénomène de mécanique tout aussi surprenant. Chaque fois, que mon guide levait le pied pour marcher, le mouvement par un brusque soubresaut roidissait les mollets et pliait le genou; ce premier temps accompli , la cuisse s'élevait à une hautenr médiocre, et la hanche surgissait comme celle d'un polichinelle de carton, quand on tire le fil. Lorsque le pied revenait à terre, une dislocation analogue avait lieu. Les bras et le reste du corps n'avaient pas plus de spontanéité dans leurs évolutions. Tout Cjsla s'accomplissait avec une régularité solennelle et risible à la fois. La voix elle-même paraissait l'effet d'une machine propre à moduler des sons. Phrases courtes, paroles sèches; pas d'inflexion, ni lenteur^ ni élan. Telle la note suit la note, inévitable et prévue, dans les orgues de barbarie; tel, dans cette bouche, le mot suivait le mot. Grâce à l'automate qui marchait devant moi, il fallut un assez long temps pour tourner la voiture ; de seconde en seconde il s'arrêtait, non pour reprendre haleine (il était

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sans pouls), mais comme pour remonter quel-< que ressort détraqué. Cependant nous étions arrivés ; il ouvrît une porte, abaissa un marchepied, et nous entrâmes dans un lieu ou régnait l'obscurité la plus complète.

u Vous allez voir des choses très-surprenantes, )) dit mon hôte.

A ces mots, une grande lueur envahit la chambre, une lueur sanglante, sinistre. J'eus peine à retenir un cri, car je voyais des choses terribles. Une femme se fût évanouie, un enfant serait mort. Des cadavres nombreux, adossés aux cloisons, m'entouraient; des cadavres singuliers, jaunes, effrayants. Les uns éclataient de rire, les autres se tordaient dans des convulsions funèbres ; ceux-ci étaient nus, ceux-là richement vêtus. Il y avait des femmes couronnées de cheveux abondants ; il y avait des suppliciés sans tète. Une enfant se traînait à terre comme une limace ; des sorcières, mi-nues , chevaucihaient des squelettes de bouc; des larves et des stryges cramponnaient leurs ongles aux murs, et, sur leurs tètes, un vampire immonde agitait sans fin

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ses ailes fantastiques. rictus effroyables !

épouvantables dislocations ! torsions inouïes ! 6 laideurs ! 6 horreurs ! tout cela paraissait vivre et s'agiter , et prêt à crier, et prêt à courir; et cependant tout cela était mort, et rien ne remuait, et rien ne parlait, et rien ne marchait. Il me semblait même que les êtres que je voyais étaient moins que des cadavres. On eût dit d'un sabbat soudainement pétrifié au moment même de sa joie la plus effrénée.

J'étais en face d'un néant plus farouche, plus profond que celui de la mort. Et dans chaque bouche sans dents, dans chaque orbite sans œil, quelque chose étincelait, qui rayonnait au dehors et au dedans des corps ; de là cette lumière qui avait brusquement envahi la chambre ; de là ce foyer rouge au ventre de chaque spectre, et ces flammes qui, pareilles à du sang, circulaient sous les peaux, et vers le bout des ongles ou des griffes j'aillissaient en éclairs ! Jamais rêve humain ne conçut une débauche plus horrible d'enfer et d'épouvante. Mes dents claquaient, je pensai mourir. c( Assez! criai-je; assez, assez! »

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Tout s'éteignît, tout s'évanouit. L'obscurité m'enveloppa.

« Ceci, dit le vieillard, n'est qu'une innocente fantasmagorie; vous allez voir maintenant la réalité des choses. )>

Il alluma une lampe, et je distinguai trente eu quarante momies en bon état de conservation.

« Vous le voyez, reprit mon hôte, il n'y a rien ici que de très-simple et de très-normal ; mais il suffit de quelques brins de phosphore allumés dans ces bouches et dans ces yeux, pour produire des effets fantastiques. Les cadavres placés à votre droite sont des momies naturelles, c'est-à-dire qu'ils ont atteint ce degré de sécheresse sans le moindre secours humain. Les momies naturelles doivent leur conservation à la chaleur ou au froid. Un voyageur succombe en traversant un désert sablonneux; le chaud soleil finit par faire s'exhaler en miasmes les humidités de son corps ; il en résulte une momip d'une légèreté singulière. Remarquez ce monstre ratatiné, dont la barbe est intacte et dont le poignet disparaît

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dans sa bouche démesurément ouverte : c^est une momie du désert. Elle était pour une peuplade libyenne dont j'ai oublié le nom Tobjet d'un culte particulier, le Tai dérobée au péril de ma vie : j'étais jeune quand je fis cette équipée. Je vous ai parlé de la légèreté de ces momies ; il suffirait d'un souffle pour renverser celle-ci. Mais il ne faut point croire que la momification par la chaleur, favorisée par les terrains sablonneux» soit impossible dans d'autres conditions. Au Mexique, à quelques lieues de Mexico, dans des plaines pierreuses, un combat eut lieu, au XV* siècle, entre les Mexicains et les Espagnols ; les morts furent nombreux ; aujourd'hui, le champ de bataille est couvert de cadavres pétrifiés. J'en ai rapporté ces deux Espagnols moustachus» dont la fière attitude révèle leur nationalité. Je mentionnerai seulement les caveaux de Saint-Michel à Bordeaux, les souterrains des Cordeliers et des Jacobins à Toulouse ; ce sont des choses que tout le monde a vues ; la conservation des cadavres y est due à la qualité spéciale du sol et à une température constante de dix-huit degrés cen-

tigrades. La neige produit des effets analogues à ceux du sable. Vous avez peut-être visité la morgue du mont Saint-Bernard. C'est une grotte à deux ouvertures; les momies sont adossées au roc, et des courants d'air perpétuels favorisent l'évaporation des miasmes corrupteurs. Moi-même, en parcourant, le sac sur le dos, les montagnes glacées de la Norwége, j'ai découvert un grand nombre de momies; vous pouvez voir ici celles qui m'ont paru les plus intéressantes. A vrai dire, la momification par le froid ne saurait être aussi complète que celle résultant de la chaleur. La chaleur des-^ sèche à tout jamais; le degré de sécheresse nécessaire à la conservation une fois atteint dé cette manière, la momie demeure incorruptible en quelque lieu qu'on la transporte. Il n'en est pas de même dans l'autre pas : le cadavre se détériore dès qu'il cesse d'être en contact avec le réfrigérant conservateur. Avant de m'attaquer au grand problème que je devais résoudre, avant d'imaginer moi-même une méthode d'embaumement artificiel^ j'avais dû observer les procédés de la nature ; ils me pa-

Furent tout à fait insuitesaDts. Les momies qui en résultent seraient des objets d'horreur ou de dégoût pour ceux-là môme qui auraient le plus chéri les vivants. Je renonçai à imiter la nature, et j'étudiai les moyens de conservation usités chez les peuples primitifs. Trois sortes d'embaumement se pratiquaient dans l'ancienne Egypte. La momification par la dessiccation ou par la combustion portée à un certain degré était abandonnée aux gens d'un rang inférieur. Les personnes de la classe moyenne procédaient par l'immersion des cadavres pendant plusieurs mois dans des dissolutions concentrées de natrum; retirés de ce liquide desséchant, les corps étaient remplis de myrrhe, d'aloès et de cinnamome. Les familles de haut rang observaient des rites plus compliqués : le cadavre était d'abord soigneusement dépouillé des par* ties intérieures , qui sont très-susceptibles de corruption; les entrailles» enlacées d'herbes et baignées d'aromates» remplissaient un coffre en bois de cèdre que la coutume ordonnait de jeter dans le Nil ; on extrayait la cervelle par le trou occipital , quelquefois par les narines ;

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ces préparatifs accomplis , la carcasse humaine prenait un bain de bitume ; sursaturée de bitume, elle était enveloppée de feuilles d'or ; des bandelettes de lin» enduites de gomme ou d'autres substances balsamiques» recouvraient les feuilles d'or; et les restes d'un homme qui avait été puissant reposaient» accommodés de la sorte» dans une caisse de cyprès ou de sycomore. Si je tenais à faire une nomenclature complète des procédés d'embaumement chez les peuples anciens, je ne devrais point omettre les Guanches» habitants des lies Fortunées, En ce pays» les momies se nommaient Xaxoa, Comme les chartreux creusent leur fosse un peu tous les matins avant le déjeuner» chaque Guanche préparait chaque jour» en la faisant sécher au soleil» la peau de chèvre où il devait être enseveli plus tard. Le lendemain de la mort» les parents portaient solennellement le corps du défunt chez celui dont l'art était d'embaumer. Une table de marbre blanc, qui avait quelque ressemblance avec les tables dont on use dans nos amphithéâtres» était destinée à recevoir le cadavre. On disait des prières» puis»

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tous se retiraient. Alors l'embaumeur se servait d'un caillou nommé taboiia pour faire une large ouverture au bas-ventre du sujet. Flux de sang noir, vomissement d'intestins, sacrilège et puanteur ! L'intérieur du cadavre était nettoyé comme un ustensile de cuisine, puis rempli d'aromates puissants. Un four chaud recevait les dépouilles ainsi déshonorées, et, quinze jours après, l'enterrement avait lieu dans des grottes inaccessibles. La mort se cachait dans la profondeur, le néant dans le néant. Il y a de ces grottes à TénérifTe. La plus célèbre est celle de Baranco de Herque, entre Ario et Guimar, au pays d'Abona. Elle fut découverte au temps où Claviso écrivait ses Noticias. On y compte plus de mille xaxos , et tous ont de la barbe, et tous ont des cheveux! quelques-uns ont des ongles. Une odeur agréable s'en exhale. Je ne vous parlerai point des Persans, qui conservaient les morts dans le miel ou dans la cire; des Romains, qui employaient une saumure comme pour les lan* goustes. Les Juifs seuls paraissent avoir dédaigné l'embaumement. Le mépris du corps.

i/hOHME a LV VOlTUhE VKRTE 205

mdice de force, distingue les peuples au cœur desquels a pénétré Tespoir d'une éternité vengeresse ou rémunératrice. Maintenant je pourrais vous décrire les procédés de momification usités pendant le moyen âge, et vous mettre au courant des découvertes modernes. Je n'ignore pas Tranchina, médecin de Palerme, qui eut l'idée d'injecter dans le corps un liquide conservateur au moyen d'une incision de la carotide; ni Bils, qui usa de supercherie; ni Charles de Maïto, qui inventa une saumure d'huile claire de térébenthine; ni les Hollandais Swammerdam et Ruysch, dont les procédés ont été perdus; ni les autres embaumeurs célèbres, ni ceux d'hier, ni ceux d'aujouM'hui. Maïs Je dois réduire la longueur de mon discours, afin d'en arriver plus vite à des choses qui, sans doute, vous intéresseront plus intimement. »

L'homme à la voiture verte se recueillit un instant.

« Qu'est-ce que toutes ces méthodes? reprit-il. Des imaginations plus ou moins ingénieuses. A quoi cela aboutit-il? A retarder

de quelques jours, de quelques années, de

is

quelques siècles au plus, l'anéantissement du cadavre. Est-ce là le but ? Non. La momie doit demeurer éternellement, et demeurer éternellement momie. Au jour du jugement, il faut qu'elle se relève momie. Ce résultat, nul ne Ta obtenu; et, en supposant qu'on l'eût obtenu, à quel prix ce serait, grand Dieu ! Entailles sacrilèges dans le bas-ventre, incisions odieuses de la carotide, voilà ce qu'on a trouvé de mieux. Je préférerais être déchiqueté par le scalpel d'un étudiant en médecine, que d'être embaumé de la sorte. Et voilà, en vérité, de belles momies! Regardez : plus de chair, du sable dur; plus de peau, du parchemin ; plus d'yeux, rarement des cheveux, pas toujours des ongles.

Pis qu'un cadavre. La perpétuité dans la conservation, le respect du défunt, la beauté de la momie : tel est le triple problème. Nul n'a osé le tenter. Je l'ai résolu. »

Le petit homme allait et venait tumultueusement. Ses mouvements se suivaient l'un l'autre avec une régularité très-précipitée. Les temps d'arrêt étaient presque imperceptibles» tant ils étaient brefs. La mécanique était à son

l'homme a la voiture verte 207

paroxysme. La voix avait toujours la même roideur ; mais les paroles, toujours avec le même manque d'imprévu, suivaient impétueusement les paroles, comme les notes suivent les notes, quand le joueur d'orgue , impatient de déguerpir, tourne avec fureur la manivelle de bois. Cependant, devenu plus calme, il dit : « Venez, « vous allez voir. »

Je le suivis dans un petit cabinet tendu de perse jaune. Un œil-de-bœuf laissait pénétrer un faible jour. Sur des planches de cyprès, un cadavre de femme reposait, vêtu selon les modes orientales. Des paillettes d'or, agitées au moindre souffle, décoraient sa jupe et son corsage. Un voile était sur sa face.

« Huit mois se sont écoulés, reprit le vieillard, depuis que j'ai expérimenté ma découverte sur ce corps. La conservation 'est parfaite. Les formes sont demeurées intactes. La souplesse de la peau n'est comparable qu'à celle d'une peau vive. La chair est ferme ; point de parfums ; l'odeur naturelle. Une certaine chaleur se maintient dans les membres. N'est-il point vrai que voilà l'image exacte de la vie et que

le voisinage de ce Xaxos serait dangereux pour tous autres qu'un enfant et qu'un vieillard?

Selon toute apparence, le problème est résolu* »

Je demeurai stupéfait. Cette momie était une chose miraculeuse. L'immobilité de la gorge, la roideur des doigts, une /jertaine rigidité dans la pose , révélaient seules que c'était là un cadavre. J'eus envie de le toucher. L'homme à la voiture verte me le permit. En appliquant ma main sur une épaule, je m'aperçus qu'il avait été un peu loin relativement à la chaleur qu'il affirmait s'être maintenue dans les membres ; le corps était bien enveloppé de ce froid qui indique l'absence de la vie.

(( Il est certain, dis-je après quelques instants de contemplation, que vous avez fait une découverte singulière. Pourquoi ne soumettezvous point cette momie à l'appréciation des corps savants?

— Hélas ! répondît le vieillard, on ne saurait atteindre le but du premier coup. Ce Xaxos n'est point parfait. Une teinte jaune, que vous avez dû remarquer, couvre la peau du cadavre.

l'homme a la voiturk verte 209

et de jour en jour devient plus apparente ; ce léger défaut pourrait paraître très-grave aux yeux de certaines gens. Je sais d'où provient cette imperfection ; ma prochaine momie n'en sera pas entachée. J'attendrai, pour soumettre mon système aux hommes compétents, d'avoir fait une seconde expérience.

— Et c'est pour cette expérience qu'un peu d'argent vous est nécessaire?

— Pour cela même. »

Je songeai quelques instants. Il y avait sans nul doute de grands profits à retirer de l'invention du vieillard, une fois qu'elle serait connue et approuvée par les académies ; mais je me souciais peu de devoir ma fortune à une industrie- (au bout de quelques années, ce ne devait plus être qu'une industrie) touchant aux choses religieuses de la tombe. L'homme à la voiture verte fixait sur moi des yeux éteints.

« Je sais où trouver un beau cadavre d'homme, dit-il. Aujourd'hui, je le ferai transporter chez vous dans une malle, et, cette nuit même, je vous révélerai mon secret. »

210 l'homme a la voiture verte

Il se tut pendant quelques secondes, puis il ajouta :

« Voulez-vous me donner l'argent? »

Je lui remis quatre cents francs, et j'allais me retirer, ayant laissé mon nom et mon adresse, quand un soupçon me vint. Je n'avais pas vu le visage de la momie ; j'en fis l'observation.

« Eh quoi ! ne vous l'ai-je point montré?

C'est la partie du corps le plus admirablement conservée. »

Le voile fut retiré. Je me penchai curieusement.

Ici, j'ai à vous dire une chose si étrangement terrible, si cruellement invraisemblable, que je crains d'être accusé d'artifice par la plupart de ceux qui me lisent.

Le cadavre étendu devant moi était celui de ma cousine Dorothée.

A la vue de ma cousine Dorothée morte et embaumée, je ne poussai pas un cri, je ne versai pas une larme. La surprise fit du tort à la douleur. Les traits de mon visage témoigné-

l'homme a la voiture verte 211

rent seulement d une stupéfaction profonde ; de telle façon que le vieillard me dit :

« C*est admirable, n*est-ce pas?

— Admirable, en effet, répondis-je. »

Puis j'ajoutai d'une voix à peine tremblante : « Où avez-vous pris ce cadavre?

— Je l'ai trouvé sur les bords d'une petite rivière, en allant à Dijon pour la foire. Selon toute apparence, c'est le cadavre d'une jeune fille noyée que les flots avaient déposé sur la rive. »

Cette fois, l'émotion me saisit à la gorge, le n'aurais pas pu ajouter une seule parole. Tétais sans pouls. L'homme à la voiture verte me poussa vers la porte en disant : <(Â ce soir.» Je fis de la tète un signe d'assentiment, et je m'élançai hors de la baraque. Je me mis à courir sans direction le long de l'avenue des Champs-Elysées. C'était l'heure où les personnes riches vont au bois. On dut me prendre pour un fou. Foii, je l'étais en effet. Mille pensées diverses tenaillaient ma cervelle. Des lames déchiraient mon cœur. Je courais tou-

212 l'homme a la voiture verte

jours. Je ne sais jusqu'où je serais allé, si je n'avais rencontré un banc contre lequel, sans le voir, je heurtai violemment mes genoux» Je me fis grand mal et la douleur me contraignit à m'asseoir. Alors je me répandis en larmes abondantes. Je me rendais à peine compte de ce qui s'était passé. Je revoyais ma cousine vêtue en bayadère, immobile sur les planches de cyprès, dans le petit cabinet tendu en jaune. L'homme à la voiture verte était couché à côté d'elle et lui parlait d^amour. Oui sait? Peutêtre existait-il d'inexprimables liens entre ce cadavre soumis à d'infernales incantations et le magicien qui l'avait à jamais enseveli dans cette mort si semblable à la vie. Je ne m'explique pas pourquoi, en ce moment, mon désespoir se compliquait de jalousie et de haine. En somme, telle qu'elle était, cadavre, momie, ma cousine était belle. Cet homme n'était pas si vieux et si décrépit qu'on l'aurait pu penser au premier abord. Je l'avais vu s'animer d'une façon singulière. Ce n'était pas à tause des teintes jaunes dont elle était envahie que cette momie ne lui paraissait point bonne à être confiée à

l'hoalme a la voiture verte 213

des mains étrangères ; il ne voulait point s'en séparer, parce qu'il l'aimait. Puis je revis, à travers les resplendissements sombres que formaient mes cils rapprochés et luisants de larmes, les mille fantasmagories de la chambre noire. Les sorcières s'asseyaient familièrement sur mes épaules ; elles appuyaient sur ma bouche leurs bouches illuminées par le phosphore, tandis que les boucs me tiraient par les pans de ma redingote. Le vampire m'éventait de ses ailes sinistres. J'assistai à la rencontre des Mexicains avec les Espagnols. J'étais Espagnol. Je tombai mort. Longtemps je demeurai immo- J)ile, longtemps, très-longtemps; les jours passèrent, puis les années, puis les siècles! Je désespérais de me relever avant le dernier jugement. Une grande roideur immobilisait mes membres. Je ne pouvais pas toucher mon corps, mais je sentais que j'étais desséché. Je n'avais plus d'yeux , cependant j'y voyais encore. Un oiseau de proie s'abattit sur mon ventre, qu'il ^efforça de déchiqueter; mais il usa son bec contre mon flanc pierreux, sans parvenir seulement à arracher un lambeau de ma

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chair solidifiée. Survint un petit vieillard que suivait un paillasse habillé de noir et de blanc. Il m'examinalonguement, me flaira, me retourna en tous sens et dit : « C'est bien. » Avec Taide de son compagnon, je fus chargé sur ses épaules et transporté vers une grande voiture qui stationnait à quelque distance, et tandis que nous allions, des rondes infernales de spectres et de momies, d'hommes de neige et d'animaux empaillés, tourbillonnaient autour de nous dans les ténèbres.

L'abattement qui s'était emparé de moi m'avait procuré un étrange soinmeil, voisin du somnambulisme et fécond en cauchemars»

Combien dura mon rêve, je l'ignore, il fut horrible. Quand je m'éveillai, j'avais dans les mains des poignées de cheveux arrachés et des morceaux de toile déchiquetée. J'avais déchiré ma chemise, mordu les manches de mon habit»

égratigné mon visage. Je saignais du nez avec abondance. J'allai vers le bassin du rondpoint, et je frottai mon visage d'eau fraîche. Cela me remit un peu. Chose singulière ! j'étais bien sûr de m'étre assis sur un banc, et je m'é-

l'homme a la voiture verte 215

tais réveillé debout, appuyé contre un arbre. Qu'avais-je fait pendant mon sommeil? Le jour qui pénétrait dans mon esprit était encore obscur, et je ne percevais rien d'une façon très-claire.

La nuit était venue. On allumait les réverbères.

En somme, je n'avais jamais été profondément épris de ma cousine. C'avait été une amourette d'enfance, futile et très-superficielle, dont certainement, à Paris, j'aurais bien vite perdu le souvenir. J'aurais bien vite oublié nos petites causeries après le dtner, sur le pas de la porte, tandis que mon père et mon oncle prenaient le café dans le jardin. Les rêves que nous avions formés ensemble devaient s'évanouir tôt ou tard. Je lui avais fait des vers dont elle ne se souciait guère. Les lettres qu'elle m'avait répondues, écrites sur du papier rose, criblées de fautes d'orthographe, je les avais réunies dans un petit paquet noué d'une faveur bleue. C'était tout. Apprise dans des circonstances vulgaires, par une lettre, par un parent chargé en même temps d'autres messages, sa mort ne m'aurait que médiocrement touché.

316 l'homme a la voiture verte

Tel est le cœur de l'homme.. J'aurais dit.

« Pauvre enfant! » Puis je me serais souvenu qu'elle était assez évaporée, ma cousine, et un peu trop docile à mes conseils. En admettant que, par miracle, j'eusse donné suite à mes projets d'enfance, j'aurais bien pu m'en repentir, un jour ou l'autre. Mon oncle était si faible et elle avait été si mal élevée^ la petite Dorothée! Mais dans les circonstances présentes, j'envisageais les choses à un tout autre point de vue. Le fantastique m'envahissait. Les plus minces babioles recevaient une importance merveilleuse, et il me sembla que la mort de ma cousine me laissait seul et misérable comme l'aurait pu faire la mort d'une femme ou d'une maîtresse adorée.

Le matin, vous vous en souvenez, je n'avais point déjeuné. L'heure du dîner était passée sans que j'eusse pensé à manger. N'ayant pas pris garde à ce dérangement survenu dans mes habitudes, je considérais comme un effet du désespoir les fortes douleurs que j'éprouvais dans l'estomac, et, ainsi, je jugeai mon chagrin plus grand qu'il ne l'était en réalité.

l'homme a la voitcre verte 217

Je résolus de chercher quelque distraction afin de me dérober au retour possible d'une crise. Je me dirigeai vers le boulevard et je pris une stalle dans je ne sais plus quel petit théâtre.

On d^onnait une féerie. L'affluence des spectateurs était grande.

Je ne me rappelle guère ce dont il s'agissait dans cette pièce. Il y avait de beaux décors et des changements à vue très-divertissants.

Après le premier acte, il ne me restait de mes émotions de la journée qu'un engourdissement de moins en moins sensible.

Je consultai ma montre. J'avais le temps d'assister au reste de la pièce sans dépasser l'heure du rendez-vous convenu entre le vieillard et moi. Ce rendez-vous, en somme, était ma grosse affaire. De là dépendait ma fortune.

Déjà j'entrevoyais sous des couleurs moins lugubres la mort de ma cousine. Vivante, elle n'aurait pas été embaumée, et l'homme à la voiture verte n'aurait pu me convaincre de l'excellence de sa méthode. Il avait promis de m'apporter un bon cadavre. Je faisais une belle

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action en favorisant une entreprise dont la réussite ne pouvait manquer d'être agréable à la société. J'étais très-satisfait de moi-même.

Au second acte de la féerie, il y eut un ballet remarquablement ingénieux. Flore, la déesse des jardins, désire offrir la plus belle des fleurs à Miranda, la plus belle des femmes. La Rose, la Violette et le Lis se disputent le prix de la beauté et dansent tour à tour devant le trône de leur reine. Flore, également ravie par les charmes de ses trois sujettes, se trouve dans un grand embarras. Elle finit par lier ensemble les fleurs rivales au moyen d'une guirlande de lierre, et le bouquet vivant s'agenouille avec des poses languissantes devant la glorieuse jeune fille. Alors le parterre entier s'anime; des danseuses, en costumes fleuris, surgissent de tous côtés : c'est l'entrée du corps de ballet.

Et voici que j 'ai poussé un cri terrible : ma cousine Dorothée est là, en costume de danseuse, figurant l'Immortelle, la pâle fleur des morts !

Brusquement je quittai le théâtre et je me sentais très-ému. J'avais des inquiétudes à

propos de ma raison. On a vu des gens devenir fous à la suite d'aventures moins singulières. Ua marchand de coco passait. Je bus coup sur coup trois verres de limonade. Reprenant alors un certain calme, je me disposai à rentrer chez moi. L'heure du rendez -vous ne devait pas être éloignée. Mais, ne connaissant point Paris, je m'égarai. Je dus plusieurs fois demander mon chemin. Enfin, après une heure de détours, je tirais la sonnette de mon hôtel.

« Ma clef? dis-je au concierge.

— Il y a quelqu'un chez vous, » répondit une voix maussade.

«Je suis en retard, » pensai-je, et je montai rapidement Tescalier. Mon appartement, — je l'occupe encore, — est au quatrième. J'arrivai hors d'haleine devant ma porte. Une crainte superstitieuse m'empêcha de l'ouvrir moimême. Je fis du bruit pour annoncer ma présence.

(( Entrez, » fit une voix connue.

J'entrai.

H Bonjour, cousin, » s'écria Dorothée en me sautant au cou ; ma cousine Dorothée, vivante,

â20 L^HOMME A LA VOITURE VERTE

bien vivante, en costume de danseuse, figurant rimmortelle !

Je me laissai choir sur une chaise, muet d'étonnement et d'épouvante.

Dorothée m'expliqua tout. L'homme à la voiture verte avait profité de ma crédulité pour m'escroquer quelques louis. Quant à la cousine, elle avait quitté Dijon depuis un an au bras d'un officier de cavalerie qui l'avait amenée à Paris. Celui-là l'ayant abandonnée, elle en avait aimé un autre, puis d'autres. Devenue misérable, elle figurait pour de très-modiques appointements dans les plus petits théâtres des boulevards. Six mois durant elle avait posé dans des ateliers de peinture. Plus tard, elle s'était faite somnambule aux gages d'un escamoteur forain. Un beau jour elle en était arrivée à remplir les rôles de momie artificielle pour le compte de l'homme à la voiture verte.

« Ce matin, ajouta-t-elle, je n'ai point reconnu ta voix, mais, après ton départ, j'ai su ton nom. J'avais affaire au théâtre ce soir. Je n'ai pas même pris le temps de me déshabiller, et je suis venue te consoler de ta mésaventure. »

l'homme a la voiture verte 221

A vrai dire, j'éprouvais une grande honte de m'être laissé tromper ; d'ailleurs, je fus trèssensible à la perte de mon argent.

c( Bah ! s'écria ma cousine en me prenant la main, tu n'avais pas grand'chose et tu n'as plus rien. N'y songe pas, et laisse-moi te dire une chose : Mon bon René, je t'aime! w

Avril 1863.

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