MICHEL LËVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RDR flVIENXE, 2 BIS
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L'INVENTAIRE DU PUNTEUR
t2 . HISTOIRES D'AUTRHrOIS.
— Renoncer à M. Cokeril.
— Que dites-vous ?
— Et donner à M. Makensie un gendre assez riche pour le tirer d'embarras.
— Ah 1 jamais ! s'écria Jenny , qui s'éloigna du planteur avec un brusque mouvement de répugnance.
— Au fait, dit celui-ci d'un accent amer, miss Makensie est libre de préférer son goût à la vie de son père.
— Oh ! monsieur 1
— Du reste, rien ne presse \ c'est seulement dans quinze jours qu'échoit la première obligation souscrite par M. Makensie ; j'aurai l'honneur de me présenter alors à l'habitation.
Et saluant la jeune fille, il la quitta froidement.
Restée seule, Jenny réfléchit avec effroi à ce qui venait de se passer. Elle ne pouvait plus douter des intentions du planteur, et cependant elle avait encore peine à y croire.' La position de M. Jackson semblait, en effet, justifier cet étonnement.
Lorsque, quinze années auparavant, il était devenu propriétaire de l'habitation qu'il occupait, il y avait établi , comme la plupart des colons, une femme de couleur, fort belle, dont il avait fait d'abord sa mai-
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tresse, mais qui, insensiblement, avait pris chez lui l'autorité d'une épouse. Cette femme l'avait rendu père de deux fils déjà grands, qu'il avait fait élever avec soin, et, dans l'Alabama, où Ton était accoutumé à ces sortes de mariages de la main gauche, on lui donnait généralement le nom de madame Jackson. L'habitude avait enfin tellement légitimé cette union irrégulière, que miss Makensie^ quoique sachant la vérité, avait toujours regardé le planteur de la Blanche-Coun rowne comme un homme marié. On comprendra donc combien ses propositions durent la saisir et la surprendre. Du reste , lors même que» son afTection sincère pour Jones ne lui eût pas rendu toute autre union odieuse, l'idée de chasser ainsi une femme du lit de M. Jackson pour y prendre sa place lui eût fait horreur et dégoût.
Cependant elle s'épouvanta en songeant combien les passions de cet homme étaient redoutables. Comprenant qu'il n'avait procuré un emploi à son fiancé qu'afin de l'éloigner, elle eut un instant la pensée d'écrire à Jones pour qu'il revint; mais quand recevraitil sa lettre, et de quel secours, d'ailleurs, pourrait-il être dans les débats d'intérêts qui allaient s'ouvrir?
D'un autre côté, M. Makensie n'était point en état
de soutenir une telle discussion. Outre que sa maladie le rendait incapable d'une longue application, il a\ait toujours montré peu d'aptitude pour les affaires. Forcé de quitter les états du Nord par suite d'une faillite qui avait manqué le déshonorer, bien qu'elle n'accusât que son inexpérience, il n'en était devenu ni plus capable ni plus attentif. Il devait à M. Jackson la plus grande partie de l'argent qu'il avait employé» depuis dix ans, à créer son habitation, et sentant l'impossilHlité de satisfedre à ses engagements, il avait fait comme tous les hommes faibles en face du danger, il avait fermé les yeux.
Jenny pensa donc que le seul homme qui pût régler convenablement ces affaires était son oncle Williams. Établi dans le New-Hampshire, il promettait depuis longtemps de venir visiter son frère de l'AIabama ; la jeune fille lui écrivit pour lui apprendre l'état désespéré dans lequel ils se trouvaient, et le supplier de hâter son arrivée.
Cependant M. Mackensie s'affaiblissait de jour en jour, et tous les remèdes avaient été reconnus impuissants contre cette langueur mortelle. Son mal était un de ceux auxquels les médecins ne trouvent point de nom : la vie semblait décroître en lui comme une
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source que quelque feu souterrain fait tarir. Ce n'était point un homme malade, mais un homme qui avait besoin de mourir.
Il continuait pourtant à se lever et à diriger la plan tation; seulement, chaque jour, il retranchait quelque chose à ses travaux, et laissait décroître, avec ses forces, sa sphère d^activilé : on eût dit qu'il rétrécissait à dessein son horizon pour ramener insensiblement à la dimension d'une tombe. La fin de cet homme, se retirant ainsi pas à pas de l'existence, avait Tair d'une retraite plutôt que d'une agonie.
Souvent, le soir, après avoir donné des ordres ou réglé quelques comptes, il venait s'asseoir, tout pâle, sous le chèvrefeuille de la pelouse. Alors, en regardant autour de lui ces jeunes arbres qu'il avait plantés et qu'il ne verrait jamais grands, ces constructions commencées qu'il ne devait point finir, et la douce jeune fille qu'il allait laisser sans appui au milieu de ce chaos d'essais inachevés et d'espérances avortées, il sentait un frisson courir dans ses cheveux ; il se redressait avec un élan de résolution, rappelait à lui ses forces et s'excitait à vivre!... mais ces réveils d'énergie étaient courts et toujours suivis d'abattements plus
profonds ; aussi M. Makensie les évitait-il comme dlnutiles révoltes contre sa destinée.
Il y a d'ailleurs, dans les agonies insensibles, une langueur qui n'est pas sans charmes, et le père de { Jenny s'abandonnait le plus souvent à cette confuse jouissance. Pareil à un voyageur arrêté au sommet de la dernière montagne, il se penchait sur la vie pour en écouter les derniers bruiis et en respirer les derniers parfums, sans s'occuper de la nuit, qui venait.... — Suave imprévoyance des mourants, qui leur fait trouver d'étranges douceurs au milieu de leur propre destruction, et qui leur montre l'instant suprême où la sensation s'évanouit et où tout s'efface, comme un soleil couchant de la vieî
Du reste miss Jenny ne négligeait rien pour entre^ tenir cette quiétude. Elle avait deviné les soucis de son père et s'efforçait d'en distraire sa pensée. Lorsque M. Makensie s'inquiétait des cultures qu'il ne pouvait visiter, et craignait pour les récoltes prochaines, qui devaient arrêter ou décider sa ruine, Jenny le conduisait le long des haies de laurier toutes brodées de lis écarlates ; elle lui faisait écouter les oiseaux cachés dans les bosquets de camélias sauvages, lui montrait l'Âlabama qui coulait sous les galeries de l'habitation,
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les grandes forêts vierges perdues à l'horizon 5 et, au milieu de tant d'harmonies ineffables, le malade oubliail ses inquiétudes -, il respirait l'air embaumé, éeoutait le bengalis, contemplait les eaux, les bois, les montagnes, et son bonheur lui semblait de la richesse \ et, rassuré par l'opulence de la création, il ne pouvait se croire pauvre, entouré de tant de trésors!...
Jenny était loin de partager la tranquillité qu'elle sar vait inspirer à son père. Depuis son entretien avec le planteur de la Blanche-Couronne^ ses inquiétudes allaient chaque jour croissant. Elle avait calculé le temps nécessaire pour que son oncle Williams lui répondit du New-Hampshire ; mais, comme il arrive toujours qtiand on a l'impatience et le désir pour arithmétique, elle n'avait tenu compte, dans ses calculs, ni des obstacles inévitables, ni des retards imprévus, ni de h lenteur des décisions : l'attente et la logique vivent rarement en bonne intelligence; miss Makensie s'étonna donc bientôt de ne point recevoir de réponse, et des craintes de tout genre Tassaillirent !
Un soir que M. Makensie se trouvait plus souffrant que de coutume, il prit le bras de sa fille pour se rendre à la plantation des cotonniers ! mais les forces lui
manquèrent en chemin^ et il s'arrêta sous un berceau
de vignes, où il s^assit accablé. Cependant la brise qui agitait lourdement le feuillage sembla le soulager ; sa tête se pencha sur sa poitrine, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.
Jenny était restée debout devant lui, retenant son haleine et n'osant faire un seul mouvement ; mais lorsque la respiration égale du malade lui eut appris qu'il dormait paisiblement, elle jeta un dernier regard sur ce front presque dépouillé, sur ces traits transparents, sur ces mains amaigries, et, sentant que les larmes la gagnaient, elle s'éloigna en baissant la iète.
Elle alla s'asseoir à quelques pas, sous un chêne, et il y avait déjà longtemps qu'elle était là, rêveuse, lorsque son nom prononcé près d'elle lui fit jeter un cri ; elle se leva vivement et se trouva en face de M. Jackson.
— - Je crois que miss Makensie ne m'attendait pas^ dit le planteur avec son sourire fauve; je lui avais pourtant annoncé ma visite il y a quinze jours.
— En effet, répondit la jeune fille effrayée.
— Oserai-je demander si miss Jenny a bien voulu
réfléchir à notre derni^ entretien ?
— Oui, monsieur.
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— Et ai-je été assez heureux pour lui faire goûter quelques-uQes de mes raisons ?
— Je n'ai bien compris qu'une chose, dans tout ce que vous m'avez dit, répliqua la jeune fille avec effort, c'est que mon père avait contracté des obligations qu'il ne pouvait remplir.
— Mille pardons ; mais il me semble avoir aussi indiqué à miss Jenny un moyen de tirer M. Makensie d'embarras.
-— Je comptais sur mon oncle Williams, dit-elle, en éludant l'observation de M. Jackson, et j'espérais qu'il serait venu lui-même régler ces affaires.
Le planteur fit un mouvement.
— Ah! vous avez écrit à votre oncle? fort bien... Je vois que miss Makensie n'a pas voulu avoir recours à ses amis.
— Je n'ai d'amis que mes parents.
— Et M. Cokeril ?
Jenny releva les yeux avec une sorte d'audace.
— Il est vrai, dit-elle» si Jones était ici, je serais tranquille.
Le planteur fit un signe de dédain.
— J'ignorais que M. Joncs fût un défenseur si pré-
cieux, et j'étais surtout loin de penser qu'il pût disposer de dix mille dollars !
— Dix mille dollars !
— C'est le montant de la créance dont M. Makensie doit me payer demain le premier terme.
— Mais mon père n'a pas cette somme ! . . .
— Je le sais.
— Alors vous lui accorderez un délai, monsieur?... vous attendrez le moment des récoltes ?
— J'ai le droit de faire vendre l'habitation sur-lechamp.
— Mais vous n'en userez point ? demanda Jenny terrifiée.
— Vos résolutions décideront des miennes.
La jeune fille baissa les yeux et se sentit froide jus* qu'au cœur.
— Je me suis expliqué trop clairement pour n'avoir point été compris, continua le planteur. Miss Makensie, je vous aime ; soyez à moi, et le repos de votive père est assuré. Je suis riche, vous le savez; ma fortune entière vous appartiendra : argent; voitures, esclaves, vous disposerez librement de tout. Ce que vous souhaiterez s'accomplira; ce que vous ordonnerez sera fait. Kous resterons dans l'Alabama ou nous la quitte-
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rons selon vos désirs : votre volontç sera souveraine pour moi et pour tous. Ne me repoussez pas, miss Makensie, car je ne veux mon bonheur que par le vô* tre!
En prononçant ces derniers mots, Jacksoa avait eS'sayé de prendre la main de la jeune américaine ; mais^ celle-ci se rejeta en carièpe.
— C'est impossible! impossible, monsieur! Je suis la fiancée die Jones, je ne puis>ètre qu'à lui.
— Prenez garde, miss, Jones ne retirera point M, Makensie de la situation dangereuse où il se trouve.
— Oh mon Dieu! de l'argent!... de l'argent!... &*écria Jenny avec désespoir.
— Ah ! vous commencez à en sentir le prix !...
— Monsieur, reprit-elle enjoignant les mains, montrez-vous généreux , rappelez-vous que vous êtes, depuis dix ans, l'ami de mon père.
— Vous êtes sa fille depuis vingt années, miss, et vous refusez de le sauver; pourquoi un étranger montrerait-il plus de dévouement qu'une fllleî...
— Ayez pitié de moi, monsieur !
— Non ! non ! miss Makensie ; vos prières sont inutiles. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent ainsi à l'amiable leurs espérances et ne savent point défendre
leur bonheur: l'expérience m'a depuis longtemps désabusé de la générosité. Je ne dépense point ma force en inutiles sacrifices ^ je l'emploie à retenir dans mes bras ce que j'aime ! Tout ce qui pourra vous livrer à Dttoi, j'y aurai recours... dussé-je vendre jusqu'au lit de votre père !
— Ah ! vous ne ferez point cela !
— Vous en déciderez, miss.
— Mon Dieu ! ne mettez pas à vos bienfaits un prix impossible!... Que je ne devienne point une cause de tourment et de ruine pour mon père*!... Vous êtes riche; que vous importe d'attendre? Hélas! vous n'attendrez pas longtemps ! Mais épargnez les derniers jours d'un mourant... Ah I promettez-le*moi, monsieur Jackson, promettez-le-moi!...
Jenny, oublieuse de ses antipathies et de ses effrois^ s'était vivement approchée du planteur ; elle avait pris ses deux mains, et presque à genoux, la tête rejetée en arrière, elle les serrait sur sa poitrine. En sentant les battements de ce sein gonflé de soupirs, Jackson fut pris d'une sorte de délire ; il enleva la jeune fille dans ses bras^ et l'approchant assez de lui pour toucher des lèvres ses cheveux blonds.:
— Oui, dit-il d'une voix ardente, oui, je vous le pro-
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mets!... Mais dites alors que vous serez à moil Oh! vous ne soupçonnez pas combien je vous aime, Jenny ! Depuis six mois, je vous suis partout sans que vous le sachiez : votre vue me fait vivre ^ j'ai faim et soif de vous! Que de fois, lorsque vous passiez seule dans les rizières, j'ai eu la pensée de fuir en vous emportant dans le désert I Mais non, je ne veux point de violence avec vous ; je veux que vous m'aimiez ; je le veux, entendez-vous, Jenny!
Il y avait une sorte de fureur et de menace dans cette prière d'amour ! la jeune Américaine voulut échapper aux étreintes de Jackson, mais il la retint de force sur son cœur.
— Ah! ne reftisez point d'être à moi, reprit-il. Écoutez : vous avez peur, peut-être, de trouver une rivale à Blanche-Couronne -, rassurez-vous ; depuis que je vous aime, je déteste cette femme ! je vous la livrerai, si vous voulez ; si vous voulez, elle vous servh*a à genoux^ ou, si sa présence vous déplaît, eh bien! je la chasserai elle et ses enfants I... Ce sont des esclaves, je les vendrai au premier marchand qui passera !
— Vendre vos fils?... s'écria Jenny en se dégageant
de ses bras.
— Je n'aime que toi ! je n'aime que toi !
— Laissez-moi !
— Non, tu m'écouteras.
— Ah ! laissez -moi... vous me faites horreur ! Le planteur pâlit.
— Horreur ! répéla-t-il avec une surprise irritée. Et comme la jeune fille reculait toujours :
— Ah ! c'est là tout ce que mon amour a pu vous inspirer; je vous fais horreur!... Eh bien, soit! je mériterai un tel sentiment ! Allez dire à votre père qu*il se lève , miss Makensie ; le lit où il est couché m'appartient. Tout ceci est à moi, jusqu'à l'air que vous respirez ! Vous n'êtes que des mendiants auxquels j'ai fait l'aumône pendant dix ans ! Mais, on ne me méprise point impunément .—Ah ! je vous fais horreur ! — Faites vos adieux , alors, à tout ce qui vous entoure , miss 5 car demain les hommes de justice vous chasseront d'ici 5 demain, il ne vous restera point de quoi acheter un cercueil à votre père !
En parlant ainsi, Jackson secouait rudement le bras de la jeune fille, près de défaillir.
— Misérable ! s'écria lout-à-coup une voix.
Le planteur et Jenny tournèrent la tète en même temps. M. Makensie était debout à l'entrée du berceau de vignes , tenant encore à la main les branches qu'il
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avait brisées dans son effort pour se lever ! Pâle et chancelant , il s'avança vers Jackson , qui était resté immobile ; sa respiration sifflait 4ans sa poitrine , et ses lèvres tremblaient. Jenny, qui s'était précipitée à sa rencontre, se serra contre lui.
— Tu croyais ne parler qu'à un enfant facile à effrayer, dit-il ; mais j'étais là, et j'ai tout entendu.
Jackson s'était déjà remis de son preipier étonnement.
— Ehbien! dit-il froidement, que décides-tu?
— Je décide, répondit le malade, haletant de colère, que j'irai mourir à l'hospice de Montgomery plutôt que de donner ma fille à un bandit d'Irlande.
— J'entends, tu as encore pris tes précautions pour faire banqueroute.
A ce mot, qui rappelait à Makensie un malheur dont on lui avait fait autrefois une honte, il s'élança vers le planteur la main levée. Jackson, fit un pas en arrière, et tirant un pistolet qu'il tenait caché, selon l'usage des colons, il le dirigea contre le malade ; mais celui-ci n'attendit pas le coup ; l'effort qu'il venait de faire avait épuisé ce qui lui restait de force : il ouvrit les bras en chancelant, fléchit sur lui-même et tomba.
— Mon père ! mon père ! s'écria Jenny en se jetant à genoux prés de lui.
M. Makensie la regarda, tendit la main vers elle...., voulut parler....*, puis sa tête retomba en arrière, et ses yeux se fermèrent pour ne plus se rouvrir.
La première douleur de Jenny tut affreuse ; bien qu'elle s'attendit depuis longtemps à ce moment &tal, elle se trouva sans force pour le supporter. On peut prévoir la perte d'un père, et s'y croire résigné ; mais lorsqu'il manque, on découvre que cette résignation n'était qu'une espérance déguisée. Puis^ tant que nous voyons l'être aimé, nous devinons mal ce que c'est que mourir ; on ne comprend la mort que par l'absence.
Miss Makensie l'éprouva vivement •, tant qu'elle put voir même le cadavre de son père, son désespoir eut une certaine mesure, et elle conserva, au milieu de tous ses déchirements, une sorte de doute consolateur; mais une fois le cercueil emporté et la maison redeve-
nue silencieuse, une conviction écrasante s'empara àe son âme^ elle sentit comme un vUe immense dans sa vie, et comprit enfin clairement qu'elle était orpheline.
Le cri qui s'échappa de son cœur à cette pensée fut autant d'épouvante que de douleur. Les menaces de Jackson, un instant oubliées, lui revinrent alors à la mémoire. Elle regarda autour d'elle/ et, se voyant seule, sans amis, sans parents, sans protecteurs, elle sentit l'espoir s'abîmer sous ses pieds comme ime barque submergée»
La vue de son oncle qui arriva le soir même l'arracha heureusement à ce délire d'épouvante. Williams Makensie, qu'elle n'avait jamais vu auparavant, était un véritable descendant de Penn : grave avec les hommes, doux avec les femmes et les enfants, il avait toujours vécu, sans révolte, sous le double joug de la loi et de l'Évangile. Bien que le feu des passions n'enflammât jamais ni son regard ni sa voix, il y avait de la tendresse dans son œil serein, et son accent devait rappeler celui du Christ sur la montagne.
Après avoir embrassé Jenny, il l'assit sur ses genoux et la laissa pleurer quelque temps contre son épaule ; puis, relevant le front de la jeune fille avec une sollicitude paternelle ;
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— Assez, lui dit-il ^ Dieu permet les larmes^ mais il aime le courage. Ne vous croyez point orpheline parce mon frère n'est plus ; vous çerez ma fille désormais, et je vous chérirai comme on chérit son dernier enfant.
Cependant la mort de M. Makensie avait bientôt été connue dans l'Alabama, et avait donné l'éveil à ses créanciers. On les vit arriver de Montgomery et. d'ailleurs, apportant leurs règlements de compte. M. Jackson se présenta à son tour avec les titres de ses énormes créances.
Comme les affaires de M, Makensie étaient fort en désordre, son frère et le planteur de la Blanche-Cou-
ronne furent priés de dresser un inventaire exact de la succession. Tous deux se partagèrent le travail : Jackson se chargea d'examiner les livres et les papiers du mort ; Williams de dresser un état des terres et des récoltes.^
Miss Makensie était loin de sbupçonner que cet inventaire préparait sa perte.
Le travail de l'onde Williams et de Jackson, relativement à la succession de M. Makensie, dura une semaine entière, pendant laquelle Jenny s'abstint d^ sortir, afin d'éviter la rencontre du planteur. Cependant ces jours de retraite, loin d'exalter son.désespoir, le
calmèrent. Les distractions qui nous sont apportées par les autres peuvent nous étourdir ; mais dès qu'elles nous manquent l'angoisse revient, aussi nouvelle -et aussi poignante. Dans la soKtude^ au contraire, on voit la douleur face à face, on la manie, on s'y habitue ; elle n'a plus bientôt à nos yeux rien de nouveau, et Ton s'en console, non pour l'avoir fuie, mais pour l'avoir épuisée.
Jenny, d'ailleurs, éprouvait quelque joie à penser qu'elle quitterait dans peu de temps un lieu où tout lui rappelait de tristes souvenirs et de perpétuelles terreurs.
Enfin l'inventaire se termina, et ceux qui avaient des droits à faire valoir sur la succession furent convoqués pour entendre le rapport de Williams el de Jackson.
Une réunion de créanciers chez leur débiteur est toujours un spectacle curieux, c'est là que la cupidité et l'égoïsme se montrent dans leur splendeur. Il faut voir tous ces hommes se regarder et s'observer avec un mécontentement soupçonneux ; il faut les entendre s'interroger précaulionnellement et se mentir sans rougeur. Les yeux se promènent partout ; on inventorie ce qu'on aperçoit, on touche le marbre des cheminées, la soie des rideaux ; on cherche sur le piano le nom du
L'iNVENTAïaE DU PLANTEUR. 31
facteur*, onestime» on soupèse chaque chose, et Ton marque d'avance le morceau que l'on tient à emporter de cette curée.
Les créanciers de M. Makensie avaient déjà fait cet examen en détail lorsque Jackson et Williams entrèrent.
Celui-ci était triste ^ mais dans les yeux de l'autre brillait une joie sauvage. Tous deux s'assirent en face de l'assemblée, et Williams commença à lire l'inventaire qu'il avait dressé.
Les terres, l'habitation, les récolles, les esclaves y étaient estimés avec une exactitude scrupuleuse ; le tout montait à la somme de vingt mille dolars.
— Vingt mille dollars seulement! s'écrièrent plusieurs créanciers.
— Attendez , interrompirent quelques autres : H. Jackson a peut-être découvert des valeurs dans les papiers de M. Makensie.
— Aucune, messieurs.
Ce fut alors une rumeur générale, et les récriminations contre le défunt éclatèrent.
— Je l'avais toujours prévu, dit un gros Hollandais, enrichi dans le commerce des nègres ; c'était un
32 HISTOIRES D*AUTRBFai9.
correspondant de la société de colonisation, un abolir-
tioniste déguisé.
— Il a voté contre Trelitt, ajouta un entrepreneur d'élections.
— Un homme sans.religion, qui faisait de la musique le dimanche, répéta un quaker scandalisé.
Et les cris de réprobation allaient croissant.
— Ainsi nous perdrons un tiers au moins.
— Vous ne perdrez rien, messieurs, dit Jackson r rmventairedeM. Williams Makensie ne comprend pas toutes les propriétés de son frère, et il en a oublié une des plus importantes.
— Laquelle.
— Sa fille.
Il y eut un muruMire d'étonnement, et tout le monde se regarda.
— Je ne vous comprends pas, dit Williams.
— Je vais me faire comprendre, monsieur. Ces piè^ ces, trouvées parmi les papiers de M. Makensie, prouvent que la femme qu'il épousa en Louisiane, il y a vingt ans, était de race esclave ; or les enfants devant suivre, d'après nos lois, la condition de leur mère, miss Jenny, flile d un esclave, est esclave elle-même, et appartient comme telle à la succession de M. Makensie.
l'inventaire DIX PLANTEUR. 33
— C'est impossible ! s'écria Williams -, où sont ce» papiers, monsieur ?
— Les voici.
Le vieux colon fut prié de les lire à haute voix.
U résultait de ces pièces que des démarches avaient été faites par M. Makensie pour Taff^nchissement de la mère de Jenny, mais qu'elles avaient été interrompues, d'abord par la faillite qui Tavait forcé de quitter la Louisiane, puis par la mort de sa femme. Les preuves étaient, du rcsle, trop claires pour permettre le plus léger doute.
Williams demeura un instant immobile après cette
lecture.
— Monsieur est-il conviiincu? demanda Jackson
ironiquement.
Le vieillard accablé garda le silence.
^- M. Williams Makensie comprend maintenant, j'espère, que sa nièce estime valeur qu'il doit ajouter
à l'inventaire.
— Écoutez-moi, dit celui-ci en se levant, je n'ai rien à dire contre voire loi infâme-, c'est la loi!... seulement, je demande à racheter la fille de mon frère. Je suis pauvre et j'ai six enfants; mais, à défaut d'autre héritage, ceux-là sont sûrs de la liberté. Je paierai
34 HISTOIRES D'aUTEEFOIS.
pour Miss Makensie le prix de Tesclave le plus robuste de l'Alabama; vous trouverez peut-être que c'est acheter assez cher une enfant sans force et inhabile à tous les travaux.
— Miss Jenny est belle, fit observer un créancier,
et Ton trouve toujours de l'occupation pour une jolie fiUe.
— Horreur! s'écria Williams.
— On voit que vous ne connaissez point l'article, massa^ dit en riant le Hollandais ; du reste, on n'a l'habitude de vendre ni d'acheter en cachant la marchandise: où est la quarteronne, qu'on l'estime en conscience ?
— C'est juste, répéta-t-on de toutes parts; il faut la
voir : faites venir la jeune fille.
M. Makensie essaya vainement des objections : on ne l'écouta point; il comprit que la résistance serait inutile, et, craignant que quelque autre n'allât chercher Jenny, il sortit pour l'avertir lui-même.
Il la trouva occupée à arroser des fleurs : en apercevant son oncle elle sourit d'abord; mais presque aussitôt elle remarqua sa pâleur.
— Qu'avez- vous? demanda- t-elle effrayée. WilUams n'avait ni le temps ni la présence d'esprit
l'inventaire du planteur. 35
nécessaires pour adoucir la nouvelle qu'il venait lui apporter. Il la lui annonça donc brusquement et sans préparation. Miss Makensie fut comme frappée de la foudre.
— Ne craignez rien, lui dit le vieillard ; quoi qu'il puisse m'en coûter, je vous sauverai.
Miss Jenny ne le crut pas. Avec cette lucidité rapide et profonde que donne le danger, elle avait, compris sur-le-champ que tout espoir était perdu, et qu'elle
était tombée au pouvoir de l'homme qu'elle avait si outrageusement repoussé.
Cette conviction soudaine, qui aurait pu l'abattre, la releva au contraire. Tant que l'on peut disputer quelque chose au malheur, on s'épuise en angoisses déchirantes. Mais quand le désastre est immense et irréparable, on s'y abandonne. Alors, d'ailleurs, il s'élève dans l'âme de subites résolutions qui arrêtent tous les désespoirs; les extrêmes douleurs décident aux extrêmes remèdes, et l'abandon de soi-même tient Ueu de consolation.
Ce fut donc avec une sorte de calme pareil à celui du condamné partant pour l'échafaud, que Jenny dit à son oncle qu'elle était prête à le suivre. Sans chercher à s'expliquer la cause de cette courageuse tranquillité
36 HISTOIRES D'aUTREFOU-
M. Makensie s'en réjouit et encouragea sa nièce à y persister.
Cependant les créanciers attendaient avec impatience et trouvaient que l'absence de l'oncle se prolongeait outre mesure; les plus soupçonneux s'inquiétaient déjà.
— S'il allait faire échapper sa nièce, dirent les plus avides.
— Non, répondit le Hollandais qui avait entr'ouvert la porte \ la voici.
Williams parut en effet, tenant par la main miss Makensie.
La jeune fille était si pâle, mais si fière, il y avait dans toute sa personne une douleur si haute et si rérésolue, que les créanciers s'écartèrent devant ses pas.
— Je vous amène votre esclave, dit le vieux colon avec une dignité amère ; puisque les créatures de Dieu sont ici des choses que l'on vend et dont on hérite, voyez vous-même ce que je dois vous la payer.
— C'est de la marchandise de première qualité, murmura à demi-voix le Hollandais.
— Mettez-la donc à prix, monsieur.
Les créanciers ayant confirmé cette prière, le mar-
l'inventaire du planteur. 37
chand d'esclaves s'approcha de Jenny. l'examina avec attention, la mesurant et la soupesant de l'œil.
— On en trouverait deux mille dollars, dit-il.
— J'en donne trois mille, répliqua Williams.
Les créanciers allaient se consulter, lorsque Jackson, qui avait tout suivi Jusqu'alors avec un sourire silencieux, s'avança et dit froidement:
— Je donne six mille dollars.
Au son de cette voix, Jenny tressaillit, mais ne montra aucune surprise : elle Tattendait.
— Sept mille dollars, reprit Williams.
— Huit mille.
— Neuf mille.
— Dix mille.
M. Makensie s'arrêta comme effrayé. Il pensa que dix mille dollars formaient plus de la moitié de la forlune qu'il devait laisser à ses enfants. Jenny, qui s'aperçut de cette hésitation, lui saisit la main :
— C'est assez! mon oncle, balbutia-t-elle, abandonnez-moi.
— Monsieur, dit Williams à Jackson, je sais que vous pouvez disposer de plus d*or que moi ; mais ayez pitié de ma pauvreté. Ceci n'est point une lutte que j'engage contre vous..., c'est un devoir que j'accom
38 HISTOIRES d'aUTRFFOIS.
plis *, ue m'enlevez pas cette enfant : c'est la fille de mon frère ; je lui ai promis d'être son père désormais : au nom du Dieu tout-puissant, nemeTenlevez pas! Le vieillard avait la voix tremblante et des larmes dans les yeux. 11 prit la main de Jenny, et, se tournant vers les créanciers :
— Je donnerai douze mille dollars» dit-il.
— J'en donnerai quinze mille , répliqua Jackson froidement.
— Abandonnez-moi ! abandonnez-moi I cria Jenny. Mais Williams était pâle de colère et de douleur.
— Mon frère redoit vingt mille dollars, s'écria-t-il ! Eh bien ! je m'engage à les payer dans une année.
— Je les paie de suite, répondit Jackson, en jetant sur la table les vingt mille dollars en banknotes.
A cette vue les créanciers se rapprochèrent d'un mouvement commun.
— - Affaire conclue, s'écria le Hollandais : à nous les billets, et à vous la fille.
M. Makensie se laissa tomber sur un fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains.
— Cela devait être, dit Jenny, avec une sorte de désespoir calme et profond ; cela devait être, 6 mon oncle ! vous n'étiez pas assez riche pour me sauver !...
l'inventaire du plantbur. 39
Ne vous affligez pas, car je suis résignée ; et rappelezvous ce que vous m'avez dit vous-même : Dieu permet les larmes, mais il aime le cawrage.
Puis, tombant à genoux devant le vieillard et saisissant ses mains :
— - Écoutez seulement ma dernière prière, ajoutât-elle d'une voix vibrante de larmes retenues : Jones est maintenant à Boston, plein d'espérances !... Dans ce moment peut-être il fixe le moment où nous devons être réunis pour toujours ! Je crains sa douleur lorsqu'il apprendra le coup qui me frappe : que cette nouvelle ne lui soit pas du moins apportée par un étranger ! Promettez-moi de )a lui annoncer vous-même, d mon oncle ! de veiller sur son désespoir et de le consoler.
•— Je te le promets, répondit Williams en pleurant.
La jeune fille américaine retira de son doigt un anneau d'or :
— Vous lui rendrez sa bague d'alliance, dit-elle; mais répétez-lui bien que j'aurai vécu et que je mourrai sa fiancée 1
L'oncle et la nièce restèrent quelques instants dans les bras l'un de l'autre, étouffés par les sanglots. Enfin celle-ci sembla faire un effort surhumain ; elle posa les deux mains sur son cœur, comme si elle eût
voulu y refouler le dése^ir, se leva et jeta autour d'elle un regard effaré.
Les créanciers s'étaient retirés dans la pièce voisine pour régler leurs comptes» et elle se trouvait seule avec M. Makensie. Elle fit quelques pas autour de cette salle, où tout lui était familier ; ses yeux se reposèrent sur les fleurs cultivées par elle, sur la corbeille d'écorce renfermant sa broderie, sur la volière qu'elle avait coutume de soigner, et, ouvrant les bras comme si elle eût voulu tout embrasser :
— Adieu, dit-elle, tout ce que j'ai aimé!
Puis, apercevant un portrait de femme suspendu au mur ;
— O ma mère ! béni soit Dieu de t'avoir fait mourir la première 1 Du moins tu n'auras pas vu vendre ta fille, et maintenatit tu es libre pour toujours I
Elle s'approcha alors de la fenêtre, regarda la campagne, le ciel et l'Âlabama, qui coulait sous le balcon» et se cacha le visage.
11 y eut encore un silence pendant lequel on n'entendit que les soupirs de la jeune flUe et du vieillard. Tout à coup la porte s'ouvrit et Jackson parut.
— Je viens savoir si miss Jenny a pris congé de son oncle, dit-il lentement.
I l'imtbntaire du planteur. kl
I — Cette vente est-elle donc réellement et irrévo-
cablement accomplie? demanda Williams.
— En voici Tacte signé par les créanciers, monsieur.
Le vieux colon prit machinalement le papier et demeura accablé.
— Et le prix payé pour moi a fini d'acquitter ce qui était dû ? demanda Jenny ; l'honneur de mon père est à l'abri désormais ?
~ M. Williams Mahenâe recevra tout-à-Kheure quittance générale pour son frère ^ il ne reste plus à miss Jenny qu'à suivre son nouveau maître.
-— Alors, adieu mon onde Williams ! cria la jeune fille en étendant les bras; adieu Jones, adieu ma mère!...
Et, courant vers la fenêtre, elle se précipita dans l'Alabama.
LA BOUBftEOISE
— Mon Dieu, que c'est beau le commerce ! qu'un commerçant est un être noble et supérieur ! Ditesmoi^ ne vous êtes-vous jamais arrêté, immobile de surprise, devant un de ces hommes-barémes qui se sont faits livres à parties doubles, et dont l'intelligence entière est passée dans un carnet à échéance ! Quelle irrésistible force de volonté n'a-t-il pas fallu pour vider leur poitrine du cœur qui s'y trouvait, pour se faire hommes artificiels, se recomposer pièce par pièce, remplacer toutes leurs passions, tous leurs élans, par l'admirable calcul de l'intérêt simple et composé ? Oh ! je vous le demande avec sincérité, connaissez-vous
un être plus curieux, plus étrange, plus fantastique, que l'épicier, tant et si lâchement raillé par ce siècle gamin, qui siffle toutes ses gloires? Qui sut jamais mieux que lui dompter les influences mesquines de la nature ? Brulus de la boutique, qui sut marcher plus obstinément, plus irrévocablement dans la route tracée? N'y a-t-il pas quelque chose de saisissant dans le calme de cet être humain qui a pris à deux mains toutes les illusions de la vie, comme des fleurs qui voilaient son chemin^ et qui les a foulées aux pieds? N'est-ce pas un spectacle à épouvanter que de le voir abdiquer gaîment sa part de paradis terrestre pour s'incruster à un comptoir, se soudera une balance, se faire trousse d'échantillons ; et, matérialisé ainsi, devenu une chose qui marche, qui compte^ qui vend, rester indifférent à tout ce que le Créateur a jeté de beau et de caressant autour de nous ; au soleil mourant dans la mer, à un chant sortant, à minuit, d'une fenêtre entr'ouverte, à une étoile brillant seule au ciel, comme la nacelle enflammée d'un archange ? O fantastique^ ô prestigieux, ô prédestiné, ô dramatique épicier ! pourquoi lord Byron ne t'a-t-il pas connu ?
Celui qui se répétait mentalement cette belle tirade sur les épiciers, était un jeune homme d'environ vingt-
quatre ans, parcourant alors la Fosse, à Nanles, une main dans son gousset et tenant de l'autre un crayon et un mémento. Trois énormes barges, chargées de café bourbon, débarquaient leur fret devant le Sanitat; mais le jeune commis-marchand, plus occupé de ses réflexions que du débarquement, avait depuis cinq minutes les yeux tournés vers Thorizon, du côté de Trentemoux.
— Faites donc attention, Bian ! s'écria tout-à-coup une voiK qui sortait d'une tente élevée sous les grands arbres, voilà trois balles que vous oubliez de marquer.
Le jeune homme se détourna vivement, et répara son omission.
— Pardon, monsieur Durand, mais on ne fait pas un négociant en huit jours, dit Edmond Bian en souriant doucement.
Presqu'au même instant, celui à qui il parlait sortit de la tente.
C'était un homme grand , pâle, presque chau\e et d'environ quarante ans. Il s'approcha du parapet, cracha dans la rivière, s'appuya le front sur sa main gauche , et se mit à regarder vers le bas du fleuve , d'un air mélancolique. Ses yeux semblaient s'égarer avec préoccupation sur cet admirable mélange de feuillages,
4d HISTOIRES D^AUTREFOIS.
de mais et de maisons blanches, que présente la Loire du côté des Salorges. Edmond s'approcha.
— Eh bien , vous voilà comme moi en admiration devant ce spectacle^ dit-il. Cet aspect est si beau ! surtout par un temps de brume comme aujourd'hui , et avec ces barques qui glissent là-bas , sans que Ton sache si c'est sur le fleuve ou dans le ciel. Cette ile qui
a l'air d'une corbeille de verdure flottant sur les eaux. . . Mais à quoi pensez-vous donc, tout silencieux ?
L'homme chauve détourna sa figure pâle, et regarda le jeune homme avec des yeux bleu-porcelaine.
— Je pensais , dit-il , qu'il n'y a pas assez d'eau en rivière pour que la Créole puisse monter ; ce retard nous fera perdre au mouis un demi pour cent sur nos cafés.
Edmond fit un pas en arrière et tourna brusquement le dos sans répondre.
Depuis huit jours qu'il habitait Nantes , ce n'était pas la première fois qu'une parole glacée était tombée sur son enthousiasme comme une douche sur le front d'un aliéné.
Edmond Bian était venu apprendre le commerce chez son oncle Joseph-Anselme-Barnabé Poireau et compc^nie. Il avait été reçu par celui-ci , sur lettre
LA BOUGREOISB. 49
d'avis , avec autant d'égards que la meilleure pacotille des Antilles, et Ton commençait depuis quelques jours à l'initier aux arcanes du négoce.
Joseph-Ânselme-Barnabé Poireau, de Nantes» était un de ces êtres privilégiés qui plantent une graine de radis et à qui il pousse un oranger. Avec des capacités médiocres tout lui avait réussi. Il avait traversé heureusement les révolutions, se tenant toujours sagement dans le parti du plus fort. Administrateur d'une commune rurale dans laquelle il possédait une maison de campagne, il avait su se maintenir à son poste sous tous les pouvoirs. A chaque changement de dynastie, il écrivait à Paris pour accuser réception du nouveau gouvernement et protester de son dévouement à Tordre de choses qui venait de s'établir. Il était arrivé ainsi jusqu'en 1830 , acquérant la réputation d'un homme trop modéré et trop sage pour s'occuper des affaires de son pays.
Comme je l'ai déjà dit, Edmond Bian fut reçu par l'honorable négociant avec tous les égards que l'on doit à sa famille; car Barnabe Poireau avait hérité des vieux principes, et professait un égal respect pour les denrées coloniales et pour les cousins. On pouvait
exiger son afTection, un acte de naissance à la main. C'était ce qu'on appelait un bon parent.
Cinq jours après son arrivée à Nantes , Edmond écrivit à Tun de ses amis, avocat à Angers, la lettre qu'on va lire.
a Mon cher Stanislas,
a Prépare ma mère à mon retour, car je*ne pourrai tf me résoudre à demeurer ici au milieu des balances, a des bûches de Campêche et des négociants.
a Mon oncle est un excellent homme (tu le connais), a rond, fleuri, gaillard; un homme aussi facile dans la « circulation qu'une bonne vieille pièce dé cinq francs « quatre-vingtscenlimes que les juifs n'ont pas rognée, a J'aimerai beaucoup à le voir une fois par mois, après 0 dîner, à l'heure où je digère et où je ne pense pas ; a mais pour mon usage particulier^ il est un peu trop a positivement ennuyeux. D'ailleurs il exige dans a ceux qui l'entourent une ponctualité, une liberté a d*esprit que je ne pourrai jamais atteindre. Il faut, « depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures a du soir, calculer des bordereaux, jurer contre des a portefaix, marchander avec les pratiques, ou faire a peser du sucre terré et non terré !.•. Mieux vaudrait
a fabriquer, pendant douze heures, des tètes d'épinc gles ou des circulaires ministérielles !
Qt Pour toute société, j'ai, dans la maison, l'ancien <c commis de mon oncle , aujourd'hui son associé , a M. Durand, le meilleur homme du monde aussi, mais a la plus flegmatique, la plus commerciale, la plus cr arithmétique figure que tu aies jamais pu rêver. Il a était smte-Tuisseau chez M. Poireau, et à f(M*ce de a persévérance il est parvenu à devenir son égal. C'est a un homme qui ferait une balance de comptes au cr milieu des débris du monde, et je suis sûr qu'au a jour du jugement il se réveillera en répétant sa table € de multiplication. Il fournit la preuve vivante de « cette vérilé, que pour arriver à un but il surfit de le a vouloir longtemps. Il est devenu riche parce qu'il d n'a jamais eu d'autres pensées. Aussi a-t-il tout <i pouvoir dans la maison, et je dois dire qu'il n'en a abuse pas. Vous verriez une règle de trois se mettre a en colère plutôt que lui. Il a calculé combien la a patience rapportait pour cent, et sait au juste quel « avantage il y a dans la douceur. Tu conçois que sa a réputiation sur la place est excellente et qu'il jouit <i d'un certain crédit dans la ville. C'est un de ces ot hommes dont on fait des marguilliers ou des ad-
52 ' HISTOIRE-S d'autrefois.
et joints, selon que le pouvoir s'appelle Chartes ou 0 Philippe.
a Tant qu'à ma cousine Rose, je ne t'en parlerai a pas*, c'est à peu près tout ce qu'on peut en dire, a — Figure-toi une petite personne pâle, ayant de a grands yeux bleus et de fausses manches en toile « verte, pour ne pas tacher sa robe. Elle tient le livrea journal, fait des factures en belle anglaise, et passe a sa vie entre les cartons de correspondance, les pains 0 à cacheter et les grattoirs. Elle me fait ici l'effet a d'une double porte -, je ne la remarque pas tous les a quinze jours.
a Juge, Stanislas, si j'étouffe au milieu de cette a famille ! Je serais déjà reparti sans ma mère. Elle a voudrait me voir un état qui me promit de la for- Q tune, elle pense que mon oncle pourra m'ètre utile ; 0 tout son avenir s'est basé là-dessus. Elle m'a bâti « une vie à sa manière, à laquelle je n'ose pas encore 0 toucher ! Et pourtant , tu sais , ami , que je ne a suis point né pour les étroites et tracassières occucc pations que l'on veut me donner. Soit folie, soit ins> (c tinct, je sens parfois ma main qui se porte sur mon a front, et je me dis, comme André Chénier : J'ai « quelque chose là !
<i Malgré la prosaïque existence qui m'entoure, a l'enthousiasme et le délire débordent en moi.... Je a ne puis voir un livre nouvellement imprimé sans a éprouver un battement de cœur. Lorsqu'un nou- « veau nom surgit dans les arts« je me sens saisi, a mécontent.... Il me semble que toutes les places se « prennent et qu'il ne m'en restera plus. Je suis triste ^a de la gloire des autres ; je résiste à la conviction de a leurs triomphes, et il y a des heures (j'en rougis, a ami) où je me crois envieux !... — Oh! c'est chose « ignoble, en vérité, que le cœur humain !
a Adieu, mon vultur togatus ; de bonnes digestions, a et des procès,
« Edmond BiAN. o
Huit jours après le départ de cette lettre, au fond d'une des maisons les plus obscures de la Fosse, dans un bureau de huit pieds carrés* séparé du reste de la chambre par un grillage de sapin, une jeune fille était assise, le corps droit, et sérieusement occupée à remplir de chiffres les colonnes d'un registre. A son petit bonnet de tulle, sous lequel paraissaient quelques papillottes en papier gris, à ses vieux gants tachés
d'encre et coupés au bout des doigts, à son tablier noir
à larges poches, à ses fausses manches vertes, et surtout à son front pâle et fané, il était facile de la reconnaître pour une de ces filles de marchand clouées dès Tenfance à un comptoir, et tout étiolées à Tair étouHànt d'un cabinet d'aflaires. C'était Rose Po\reau. Il eût été malaisé de dire si Rose Poireau était laide ou jolie. Elle passait dans le quartier pour peu favorisée de la nature, car elle n'avait ni la fraîcheur vermillon-, nante, ni les formes vigoureuses qui réjouissent un œil bourgeois ; mais, sans posséder ce qui constilue la beauté à l'usage des commerçants en gros, Rose avait quelque chose qui l'eût fait trouver charmante dans une autre classe, sous un autre costume, et avec des habitudes différentes. Sa longue figure décolorée était à peine animée par deux grands yeux bleus, ses épaules étaient courbées, sa poitrine creuse^ sa démarche embarrassée, et cependant il y avait à travers tout cela je ne sais quelle élégance aristocratique, caricaturée plutôt que détruite par des vêtements démodés et sans grâce. A la vérité, c'était là de ces nuances subtiles qui ne pouvaient s'apercevoir qu'après un long examen. En général, la première impression à la vue de Rose Poireau lui élait défavorable. L'habitude de demeurer assise et accoudée lui avait donné
des mouvements raides, saccadés; son corps, comme celui des poupées articulées, ne semblait composé que
de trois pièces : le buste, les jambes et les bras. Chacune de ces portions évolutionnait à part, brusquement et d*un seul coup.
Cependant pour Tobservateur attentif il était facile de voir qu'il y avait entre la nature de Rose et la position où le hasard Pavait placée^ un contraste choquant qui se reflétait sur toutes ses actions. Elle semblait avoir deux côtés gauches ; chez elle, rien n'était à sa place, tout manquait d'aisaiice et de liberté.
Et comment en eût41 été autrement?... Rose n'avait jamais eu d*enlance. A peine avait-elle su écrire, que son père l'avait attachée à un bureau. Dépouillée des joies du premier âge, elle n'en avait jamais eu la gentillesse; aussi avait-elle conservé cette gaucherie timide qui n'appartient ni à Tenfant, ni à la jeune fille, et que donnent si fréquemment les éducations forcées des collèges. Car l'élégance du corps dépend presque toiiyours du bonheur des premières années ; beaucoup d'hommes ne sont disgracieux que pour avoir été malheureux. L*enfance est comme une fleur, qui ne se
développe qu'en plein air et aux rayons d*un soleil caressant.
66 HISTOIRES D^UTREFOLS.
Cependant, depuis l'arrivée d'Edmond Bian, il s'était fait quelques changements dans l'extérieur de Rose. Le poétique jeune hommeétait tombé comme une étoile dans la sphère obscure qu'elle habHait. C'était la première fois qu'elle avait entendu un homme parler d'autres choses que de tarifs et d'arrivages. Aussi, depuis quelques jours, paraissait-elle plus distraite. Son visage s'animait d'une rougeur subite en présence d'Edmond, et Barnabe Poireau s'était aperçu, avec stupéfoction, que sa fille faisait des pâtés sur ses registres et des erreurs dans ses additions.
Au moment où nous avons représenté Rose à son bureau , elle achevait le travail de la matinée. Lorsqu'elle eut fini, elle s'appuya toute pensive sur son pu- , pitre, les yeux fixes et grands ouverts. Un pas vif qui se fit entendre dans les escaliers l'arracha à sa méditation ; elle se hâta de reprendre sa plume , en rougissant jusqu'aux tempes. Edmond entra.
il s'approcha de la jeune fille et lui remit un papier.
— C'est le recensement du grand magasin , dit-il. Rose le remercia.
— Encore du travail , ajouta le jeune homme; ce sera long â transcrire et cela va bien vous ennuyer.
— Oh , du tout 1 au contraire.
Edmond sourit, et parut chercher quelque chose sur le bureau.
— J'avais là un relevé de factures que mon oncle m'avait prié d'achever.
— Le vwci.
— Mille remerciments... Ah ! mon Dieu que d'additions... J'en baille d*avance.
Rose releva la tète, prit un petit carré de papier qui se trouvait près d'elle, et le présenta timidement.
— Tenez, j'ai fait là cette somme, en m'amusant. Eïle est juste : vous n'aurez qu'à reporter le total sut le livre.
— En vérité, s'écria Edmond ; parbleu! ma cousine, voilà une galanterie arithmétique qop je n*oublierai jamais.
Rose baissa la tète, humiliée. Elle avait eu l'intention d'éviter à Edmond un travail qui lui déplaisait , elle n'avait réussi qu'à s'attirer une plaisanterie ; elle sentit les effets de sa maladresse habituelle.
Cependant Edmond s'assit, et commença à transcrire quelques articles avec nonchalance. Pendant dix minutes le plus profond silence régna dans l'appartement; mais bientôt le jeune homme céda évidemment à l'ennui du travail qu'il faisait et au désir de lier couver-
salion. U parlait à son papier, chantait tout bas; enfin il s'approcha de la fenêtre, comme pour tailler sa plume.
Rose écrivait toujours.
— Je vous admire, ma cousine, dit-il enfin, rien ne vous dérange. Comment pouvez-vous travailler par ce beau soleil ?
— J'y suis accoutumée.
— Et quand le soleil rit sur la Fosse comme maintenant , vous n'avez jamais désir de quitter Tatmosphère de sucre et de cannefle que Ton respire dans cette chambre , pour sentir Pair qui a passé sur les
arbres et entendre un oiseau chanter ?
— Je n'ai pas le temps d'y penser.
— Vous ne vous promenez donc jamais ?
— Pardonnez-moi, le dimanche après vêpres.
— Et vous ne trouvez pas celte vie monotone.
— Je n'en ai point connu d'autres.
— A quoi employez -vous lès instants qui ne sont pas consacrés au bureau ; vos longues soirées d'hiver, par exemple ?
— Je tricote jusqu'à neuf heures, puis je me couche. Edmond coupa en deux, d'un seul coup de canif, la
plume qu'il tenait à la main.
LA BOURGEOISK. ^d
— Décidément il n'y a pas moyen de vivre dans une pareille maison, pensa-t-il tout bas.
Puis, haut et d'un ton indifférent, il ajouta :
— J'envie votre résignation ; mais je crains bien de ne pouvoir l'imiter. J'ai été habitué, moi, à vivre sous le ciel, en plein air ; j*étouffe dans un bureau.
Rose leva ses grands yeux bleus et les fixa sur Edmond.
— Comment ferez-vous donc alors ?
— II faudra bien que je renonce au commerce. J'irai à Paris, j'écrirai...
La jeune fille croisa ses mains avec une expression d'une surprise douloureuse; puis, voyant que son cousin la regardait, elle baissa rapidement la tête, et parut plus occupée que jamais de son livre- journal.
Les rues de Nantes fourmillaient de promeneurs, les cloches sonnaient à pleines volées ; sur la Fosse, passaient les pensions de jeunes demoiselles, en rangs, le livre de messe à la main et lorgnant de tous côtés> sous leurs grands chapeaux. Partout tourbillonnaient les commis à longs cols, à pantalons militaires et à. bottes éperonnées (car le commis de commerce est éminemment guerrier une fois par semaine.) Les marchandes de violettes criaient leurs bouquets aux coins des rues, et les vieux rentiers lisaient en passant rafGche du spectacle, longue de quatre pieds, et qui présentait un total attrayant de dix actes ! C'était un dimanche.
LA BOCRfiEOISC. f>|
Je ne sais pourquoi, le dimanche est toujours triste pour ceux qui sentent et qui pensent ^ mais il semble que Tair de fête de la foule, le bruit des cloches, le désœuvrement de toute la journée assombrissent le cœur et Tisolent. Ce jour-là point de promenades permises , de ces promenades faites , téte-à-tête , avec les arbres et le ciel. Impossible de poursuivre une inspiration dans les champs, sans la mettre, à chaque échalier, face à face avec un soldat qui écorche une baguette de noisettier, ou un bourgeois qui joue aux quatre coins avec ses deux enfants. C'est ce jour-là que se font les parties de galette, et que s'établissent les jeux de barres. Le rêveur est obligé de rester chez lui en état de siège ; les boutiquiers tiennent la campagne!
Edmond était sous cette impression fatale de la journée du Seigneur. U avait lu, écrit, chanté, joué de la flûte, regardé dans la rue, sans pouvoir chasser cet ennui tenace, ce spleen stupide, que le dimanche semble être en possession d'inspirer. Son esprit , lassé de tout, était conune les malades qui se retournent de tous côtés, sans pouvoir trouver une position a conserver. Ne sachant plus où prendre une distraction, et sentant ce dégoût de la solitude, ce besoin d'entendre une voix
62 HISTOIRES D^AUTRSFOIS.
humaine qui parfois vous saisit vivement , il descendit au salon, où se trouvait sa cousine.
Le salon de Barnabe Poireau était situé sur le derrière de la maison. C'était une grande pièce obscure qu'encombrait un immense buffet en bois de chêne, espèce d'office dont nos ancêtres étaient si amoureux, et desquels un restaurateur moderne ferait, au besoin, un cabinet particulier pour deux personnes. Ce bulTot contenait une lingerie accrue pendant cinq générations dans la famille Poireau , conformément aux principes de nos mères, qu'on n'a jamais trop de linge dans un ménage. Le commerce avait envahi jusqu'à cette pièce, car quelques balles de sucre, dont Todeur coloniale se faisait fortement sentir, étaient entassées dans un coin, derrière le grand buffet.
Rose était assise près de la fenêtre au moment où son cousin entra. Elle rejeta vivement quelque chose derrière sa corbeille de travail : Edmond s'approcha , et aperçut un livre.
— Ah ! vous lisiez , ma cousine ?
— Oui... je... je parcourais... ce volume.
Elle était tremblante comme si elle eut commis une mauvaise action. Le jeune homme étendit la main vers
le livre mystérieux , et en regarda le titre : Victor, ou r enfant de la forêt y par le citoyen Ducrajf-DuméniL
— Comment donc ? mais c*est un ouvrage superbe, avec une belle image où l'on voit une femme évanouie aux pieds d*un scélérat qui a de la barbe et un poignard. £t cela vous a bien émue, sans doute ?
Rose baissa la télé avec embarras. Elle ne connaissait que bien peu de romans , et Victor occupait le premier rang parmi ceux qu'elle avait lus jusqu'alors. Elle ressemblait à ces princesses madécasses , ignorantes des ornements de femme , et qui prennent des grains de verre pour des perles.
Cependant elle se hasarda à répondre à Bdmond.
— Oh, beaucoup!
Edmond referma dédaigneusement le livre, et le laissa retomber dans la corbeille à ouvrage.
— Et ne lisez-vous que ces vieux romans? demanda-t-il. Ne connaissez- vous aucun des auteurs modernes ? aucun poète de la nouvelle école ? .
— Oh! pardonnez-moi, j'ai lu aussi les satires de M. Despréaux et les fables du chevalier Florian.
Edmond ne put étouffer un éclat de rire; Rose devint pâle et tremblante; de grosses larmes roulèrent ilans ses yeux.
*— Mon Dieu !... ^*ai dit quelque sottise peut-être.. j*ai cru que vous me demandiez...
Elle fut suffoquée, et s'arrêta pour pleurer. Edmond en eut pitié.
— Pardon , ma cousine ; mais vous ne recevez donc aucun journal ici ?
— Nous recevons... VÉcho des Balles et la Feuille eommereiale.
— Alors, je comprends!... la littérature n'est pas un article qui ait cours sur les places de commerce. Du reste, si vous désirez lire des feuilles plus attrayantes ou jeter les yeux sur des ouvrages modernes, je pourrai vous en procurer.
Rose, dont le cœur avaitété firoissè, et qui retenait à grande peine ses larmes, fit un signe de tête de remerciment en murmurant quelques mots inintelligibles.
Dans ce moment son père entra.
— Eh bien , Rose, tu oublies la messe, ma fllle. La domestique t'attend; va, mon enfant, ou tu arriveras trop tard.
Rose sortit.
— Diable, mon oncle, dit gaîment Edmond, je ne vous savais pas si attentif au salut de ma cousine. Vous êtes donc dévot ?
Barnabe Poireau regarda avec précaution si Rose était partie, ouvrit la bouche dans toute sa grandeur pour sourire, et, baissant la voix :
— Moi, dévot, mon bonhomme 5 laisse donc! ce n'est pas à mon âge qu'on est la dupe des prêtres : mais il faut de la modération en tout, mon cher ami. Certainement je sais à quoi m'en tenir sur la religion ; aussi, quant à moi, je n'ai pas de compte ouvert avec Téglise; mais pour les femmes et le peuple, vois-tu , il en fout, il en faut absolument. Cela les retient. Aussi , j'exige que ma fille suive les offices et fasse ses pâques, ça ne me coûte rien, et je suis plus tranquille.
Edmond s'inclina sans répondre. Il y a de ces absurdités devant lesquelles Tesprit s'arrête comme devant l'infini.
On conçoit sans peine l'impression que durent faire sur notre jeune homme des conversations du genre de celles que nous vwions de rapporter. Comme tous les hommes à vives émotions, il jugeait vite et d'après ses
impressions premières. 11 confondit dans le même arrêt son oncle et sa cousine, et ne se demanda pas si l'éducation avait seule manqué à cette dernière et si son
imbécillité apparente n'était pas seulement de Tignorance.
Malheureusement ce qu*il y avait d'extérieur chez Rose le confirmait dans le jugement défavorable qu'il avait porté d'elle. Etrangère a tout ce qui avait fait l'objet des études d'Edmond , elle était , par rapport à lui, comme ces Anglais qui ne connaissent point notre langue, et qui, en cherchant à l'employer, nous paraissent ridicules et stupides.
Puis ce sentiment artiste qui ne se développe en nous que par le contact fréquent des arts, cette délicatesse intelligente qui nous fait distinguer les nuances, deviner la pensée là où le vulgaire ne voit rien, tout cela manquait à Rose et devait lui manquer. Peut-être
son âme était-elle comme ces pierres qui demandent la touche du lapidaire pour devenir des diamants; mais Edmond jugea ce qu*il voyait. Mille occasions lui avaient révélé la gaucherie morale de sa cousine : il l'avait vue pleurer au F^^/on de Joseph Chénier, et ne l'avait point entendue rire au Médecin malgré lui. Talberg avait joué devant elle, et elle s*était ennuyée à la bella capriciosa dllummel ; elle avait vu sur le bureau d'Edmond la prodigieuse Ronde du Sabbat de Boulanger, et avait préféré Une tête de femme par Dubuffe.
C'était trop pour la pallence du jeune homme, il
la regarda' dès lors comme incurable, et cessa totalement de s'occuper d'elle.
Ce fut un pénible désappointement, car il eût été doux de trouver dans Rose une amie, une sœur, à laquelle il pût coqfier une partie de ce qu'il avait dans le cœur. Sans y penser, il avait ressenti cette influence que le voisinage de la femme la plus ordinaire exerce sur un jeune homme. Tout en répétant que sa cousine ne pouvait le comprendre, il éprouvait un charme secret à entendre cette voix de jeune fille Vappeler par son nom de baptême, à sentir sa main satinée effleurer la sienne, à la voir tirer devant lui ses papillotes ou se chausser pour la promenade. Toutes ces familiarités de parentes lui semblaient délicieuses, à lui, encore dans cet âge où, préparé à aimer toutes les femmes^ on n'éprouve que l'embarras de se déclarer leur amant, et où Ton se passionnne pour ses cousines, uniquement parce qu'on les a sous la main et qu'on ose leur demander un baiser.
' Mais une fois le charme de ces premières sensations détruit, Edmond passa, comme cela devait être, de rintérêt que Rose lui avait inspiré malgré lui, à une sorte d'hostilité aigre et irritante. Trompé dans une espérance, il en éprouva du rc^^senliment contre la
jeune fille, et il affeeta de lui montrer une froideur dédaigneuse.
Il en résulta pour lui un genre de vie: plus isolé que jamais. Il continua pourtant à supporter une situation si peu conforme à ses goûts^ par condescendance pour les désirs de sa mère, par habitude, et aussi, peut-être, par suite de cette nonchalance naturelle aux hommes de pensée, pour tous les dérangements, matériels.
Bientôt il s*accoutuma à remplir machinalement ses devoirs. Il faisait tout ce qui lui était recommandé,
mais sans intérêt, sans intelligence. M. Poireau trouvait rarement occasion de le gronder, jamais aussi celle de lui adresser un éloge. Edmond fonctiennait avec l'aveugle régularité d'une machine à vapeur. On Teût cru stupide, tant il avait fait abstraction de son esprit, tant il s'était arrangé un lui animal et d'habitude pour les heures de travail.
Le soir, seulement, retiré dans sa petite chambre, et la porte fermée, il redevenait artiste, et s'occupait avec ardeur de l'accomplissement de ses projets futurs.
Déjà de nombreux travaux littéraires avaient été entrepris par lui 5 ses relations avec Paris s'étaient étendues. Il avait réussi à faire insérer quelques articles, signés de son nom, dans les journaux. A petit
bruit^ il se préparait ainsi la carrière qii'il voulait parcourir. Au milieu du flux de noms célèbres qui débordaient, il se réjouissait de voir le sien se montrer de loin en loin, comme ces gouttes d'eau qui suintent lentement d^un rocher, et finissent, à la longue, par former une source.
Quant à ses rapports avec sa famille de Nantes, ils devenment de moins en moins fréquents. Ses entretiens avec son oncle et sa cousine étaient froids, courts et ne comprenaient guère que les observations classiques sur le froid et le chaud, la pluie ou le soleil. 11 continuait à travailler dans le même bureau que Rose, mais il avait renoncé à sa conversation. Son ouvrage terminé, il prenait un livre qu'il cachait toujours soigneusement dans une case de son pupitre , et lisait jusqu'à l'arrivée de Barnabe Poireau, qui avait toujours lieu à la même heure. Dès qu'il reconnaissajit son pas sur l'escalier, le volume proscrit était replacé dans sa cachette, et une table de réduction des monnaies ou un prix courant en prenait la place.
Cette contrainte, qu*il s'imposait lui-même pour éviter de pénibles observations, avait un charme indicible. Il se plaisait à ces études secrètes, à ces lectures, d'autant plus ravissantes qu'elles étaient volées sur
un temps qui ne lui appartenait pas. Il revenait à toutes ces terreurs délicieuses du collège, lorsqu'allumant clandestinement, la nuit, le reste d'un cierge bénit dérobé à la chapelle, il achevait, avec une fièvre de curiosité^ un roman d'Anne Radcliffe ou de l'abbé Prévost !
Si le hasard lui procurait une heure de liberté, il était fou de joie. Il courait à sa chambre écrire quelque nouvelle pensée qui lui était venue en faisant débarquer une partie de sucre ou en dressant un mémoire de frais; il trouvait tout le bonheur d'un avare qui compte son trésor, à contempler ses travaux secrets, qui s'amoncelaient dans son secrétaire ; c'était comme une fortune cachée qu'il grossissait «en silence pour la montrer un jour dans toute sa magnificence. ^
Heures charmantes dé courage et d'illusions^ que tout artiste a connues dans sa jeunesse, alors que du fond de sa province il voyait Paris et au-dessus la gloire, brillant pour lui, comme ces étoiles qui apparaissent au sommet des montagnes et que les enfants croient pouvoir saisir en montant sur le coteau! Hélas I... à mesure que l'on approche, gloire et étoiles s'élèvent bien plus haut que la main ne peut atteindre!
et Thommeet TenCant, trompés dans leur espoir, poussent des cris ou versent des larmes !
Cependant, une remarque que fit Edmond piqua vivement sa curiosité. Il s'était aperçu que les livres et les journauxqu'il cachait dans son pupitre» disparaissaient fréquemment, puis étaient remis à la même place. Son oncle, non plus que M. Durand, ne pouvaient être accusés d'une indiscrétion littéraire; tous ses soupçons retombaient donc naturellement sur sa cousine, et il acquit bientôt la certitude qu'efle avait lu tous ses ouvrages favoris.
Cette découverte lui causa une surprise qui réveilla en lui quelque intérêt pour Rose. 11 se mit à l'examiner, ce qu'il n'avait point fait depuis longtemps, et s'aperçut du changement marqué qui s'était opéré en elle. La pàleiS^ habituelle de son visage avait augmenté, ses joues s'étaient creusées et un cercle brun entourait ses yeux, devenus plus ardents. Son calme extérieur était toujours le même, mais Edmond crut y démêler parfois une rêveuse préoccupation qu'il ne lui avait jamais connue.
Peut-être allait-il apprendre la cause de ce changement, car il se préparait à une explication avec Rose, lorsque celle -ci tomba malade. Elle garda le lit quelques
jours, sans que le jeune homme pût la voir, puis elle partit pour la campagne de son père , où le médecin décida qu'elle devait passer quelque temps.
Tout cela s'était fait dans la maison avec une régularité administrative. Le jour même où Ton recommanda à Rose Tair de la campagne et l'exercice, elle quitta Nantes et fut remplacée par un commis provisoire que M. Durand mit au fait du travail. Edmond ifeut connaissance de ces nouvelles dispositions qu'en demandant des nouvelles de sa cousine, au déjeûner du lendemain.
Par une belle matinée du mois d*août, un laid cabriolet d'osier s'avançait sur la route de Haute-Goulaine, tiré par un de ces chevaux demi-endormis que les camions ont usés sur les pavés de la ville.
La voiture était conduite par Barnabe Poireau, qu'accompagnait cette fois Edmond Bian. Ce dernier, jeté avec nonchalance dans un coin delà voilure, semblait distrait et ennuyé. L'onclePoireau était au contraire vif, remuant, causeur. Ses yeux se promenaient incessamment des deux côtés de la route, et il faisait de fréquentes remarques sur la valeur des terres qu'il apercevait, sur les améliorations à y apporter, remarques auxquelles son compagnon de voyage répondait
7i HISTOIRES d'autrefois.
avec une /brièveté désespérante. Enfin, le cabriolet s'arrêta devant une petite clôture de peu d'apparence, et les deux voyageurs descendirent.
— Ouvre la barrière, Edmond, dit le vieux négociant, et conduis la voiture le long de la grande allée; je vais entrer par le jardin, pour voir Toseraie qui est plus bas.
Edmond prit lechemin de Tavenue, ainsi que son oncle l'en avait prié.
Gomme il approchait du bosquet de châtaigniers, il crut apercevoir de loin une jeune fille dans une position qu'il eut d'abord quelque peine à s'expliquer; mais, en regardant de plus près, il vit qu'elle était assise sur une escarpolette, le bras gauche passé autour de la cordé, et la tête penchée sur ce bras. Un de ses pieds était légèrement retiré vers elle, tandis que l'autre pendait avec une gracieuse paresse, et effleurait le gazon. Un léger mouvement que le vent imprimait à la balançoire, berçait la jeune fille, qui semblait endormie. De beaux cheveux blonds, presque détachés, retombaient sur son visage. A sa main droite était suspendu un chapeau de paille rempli de fleurs, et quelques feuilles arrêtées sur sa robe blanche se sou-
levaienl à la brise, comme des papillons prêts à s*en voler.
Le jeune homme s'arrêta ravi devant ce charmant tableau ; mais le bruit du cabriolet s'était fait entendre, la dormeuse leva la tête, et écarta les cheveux de son visage avec une grâce tout enfantine.
Deux cris partirent en même temps : ^c'était Rose Poireau.
Edmond s'approcha d'elle avec un étonnement qu'il ne chercha même pas à cacher. C'était pour lui chose si nouvelle que sa cousine dans ce costume élégant et léger, qu'il pouvait à peine en croire ses yeux. Jusqu'alors, il l'avait toujours vue emmaillotée d'un large châle de grand-mère, et il la trouvait aujourd'hui vêtue d'une seule robe blanche, et laissant voir de pâles épaules que couvrait mal un foulard dérangé dans le sommeil. Ce fut pour le jeune homme comme un de ces changements à vue de TOpéra qui vous fascinent et vous enchantent.
Rose, de son côté, sembla, à l'aspect de son cousin, éprouver une commotion électrique. Elle ne s'attendait pas à le voir, et elle rie s'était habillée qu'à moitié pour sa course du matin, peu craintive d'être aperçue parles paysans ou les oiseaux. Elle demeura devant
76 HISTOIRES 1>*AUTREF0IS.
Edmond, honteuse, embarrassée, les deux mains pendantes et les yeux baissés. *
— Je vous ai réveillée, ma cousine, dit le jeune homme d'une voix tout émue.
— Oui,... je me trouvais lasse de courir sous le soleil, j'étais venue m'asseoir là, et je crois que je m'endormais.
— Mais vous êtes bien maintenant, reprit Edmond en s'approchant d'avantage ; vous êtes bien, n'est-ce pas? car vous voilà éblouissante de fraîcheur.
~ En disant ces mots, il tendait avec affection sa main à la jeune fille. Rose souleva cinq jolis doigts nus, et les présenta à son cousin, qui remarqua pour la première fois, en les serrant, leur délicatesse mignonne.
— Mon père n'est-il point arrivé avec vous ? dit enfin la jeune fille, fort pressée d'interrompre la contemplation silencieuse d'Edmond.
— 11 s'est rendu à la maison par l'oseraie.
— Allons le rejoindre alors.
Et Rose fit quelques pas en avant ; Edmond la suivit.
Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la maison de campagne, Barnabe Poireau était déjà occupé à discuter avec le fermier sur la valeur présumée des récoltes. Cependant il s'arracha un instant à cette intéressante
conversation pour embrasser sa fille et lui deniauder de ses nouvelles. Rose s'occupa de tout préparer pour le déjeûner. Edmond prit un fusil, et descendit dans la vallée.
On ne se retrouva qu'à table. Durand était arrivé, et Rose s'était enveloppée dans un châle, sur l'observation de son père qu'elle s'enrhumerait. Le repas prit sa physionomie habituelle. Les deux commerçants parlèrent afTaires ; Edmond et Rose gardèrent le silence.
Aussitôt sorti de table, il fallut visiter des termes, dont Barnabe Poireau voulait faire Tacquisition. Le jeune homme fut chargé d'une chaîne d'arpenteur, qui devait servir à mesurer le terrain. Cette opération dura jusqu'à trois heures. Les deux associés, de retour, se mirent à calculer ce que Taisent rapporterait, s'ils achetaient les champs en question, et quelle augmentation pourrait avoir lieu dans leur valeur.
Edmond s'échappa du salon où ils s'étaient établis.
Avez-vous quelquefois éprouvé le bien-être que l'on ressent à se trouver seul, après un long et fatigant entretien ? Avez-vous pu, dans l'une de ces parties de
78 HISTOIRES d'actrefois.
campagne faites avec trente personnes, échapper un moment aux rondes et aux jeux dégages pour vous trouver seul sous quelque vaste ombrage, joyeux de mystère et de silence ? Il semble alors qu'un poids affreux est soulevé de dessus la poilrioe ^ vous vous sentez respirer, penser et vivre !
Ce fut précisément ce qu'éprouva Edmond après s'être échappé de ta compagnie de son oncle et de M. Durand. B descendit le long du bois de châtaigniers jusqu'aux prairies. Uair était chaud et parfumé par Todeur de Therbe fraîchement coupée. Les oseraies frissonnaient avec un murmure tristement endormeur ; à rhorizon, au-dessus de masses d'arbres d'un vert foncé, s'élevaient de petits villages tout blancs, avec leurs toits rouges et leurs clochers d'un bleu ardoisé j plus bas s'étendaient les prairies, vastes savannes, du milieu desquelles des troupes d'oies demi-sauvages montraient par instant leurs têtes grises. Les chants des paysannes au lavoir, les meuglements des vaches et les sons agrestes des flûtes de Pan ou des trompes d'écorce, interrompaient seuls la silencieuse monotonie de la vallée. C'était un de ces tableaux d'un calme mélancolique et pénétrant qui vous amènent les larmes aux paupières et les plus douces pensées bu cœur.
Edmond côtoyait les prés, abattant avec distraction da bout de sa canne les églantiers qui descendaient sur sa tête. Il ressentait Tenivrement qui coule dans toutes nos veines pendant ces promenades à petits pas, faites au milieu du jour, lorsque la lumière et les mille harmonies de la campagne nous enveloppent et nous pénètrent de toutes parts; lorsque, rafraîchis par les suaves émanations de la terre et du ciel, nous sentons nos membres s'assouplir, notre front ardent s'attiédir mollement, et notre ftme, qui s'épanouit comme une fleur, nous envoyer au cerveau ses parfums de douce joie, de croyance et de songeries. II était dah3 un de ces moments où l'on nage dans la vie comme dans l'air, sans la sentir, où tout nous rit au monde, où l'on parle à l'oiseau qui chante, au papillon qui passe, où, le sein tout gonflé d'amour, nous semblons ouvrir nos deux bras devant la création pour la presser tout entière sur notre cœur ! Et, plongé dans cette extase délicieuse, il parcourait lentement les sentiers, les yeux au ciel, les mains pendantes, ne rêvant que d'arbres, de chaumières et d'étoiles ! Puis, à travers toutes ces vagues et berçantes sensations, une image céleste venait se glisser, l'image d'une femme aimée ! 11 se mettait à bâtïr une existence de solitude, écoulée
loin des villes, avec quelque jeune (Ule que le monde n'aurait pas fanée ! 11 sentait son bras sur le sien, sa fraîche haleine contre sa joue. Il entendait le bruit de
ses pas sur le gazon, et fasciné par cette ravissante hallucination, il n'osait ni se détourner, ni penser, de peur de perdre son rêve.
Sans qu'il le sût, occupé qu'il lètait de ses songes, il avait été reconduit par le sentier qu'il suivait jusqu'à la maison. Il entra, et, pour éviter son oncle, qu'il entendait dans le salon avec M. Durand, il monta l'escalier et ouvrit la première porte qu'il aperçut devant lui.
C'était une petite chambre bleue. Un lit de merisier, une commode du même bois et quelques chaises composaient tout l'ameublement. Au-dessus du lit, presque caché sous ses rideaux blancs, on voyait un buis béni le dimanche des Rameaux, et, à côté, une image coloriée de Notre-Dame des Sept Douleurs. De petits souliers dans lesquels on eût fait tenir à peine trois doigts^ étaient jetés dans un coin. Un gant lilas était tombé au milieu de la chambre, et, sur la commode, quelques festons commencés sortaient à moitié d-une corbeille créole. Il y avait entre les pensées qui occupaient alors Edmond, et Vaspect de cett(> chambre, où tou|:
annonçait la présence d'une femme, une telle liaison quMl en éprouva un saisissement joyeux, il lui sembla entrer cbez celle qu'il avait rêvée pour compagne. Ge fut une courte illusion (si même ce fut une illusion) , mais il en ressentit comme le contre-coup.
Tout homme a eu dans sa vie une époque où la cbambre d'une jeune fille a été pour lui un sanctuaire d*amour , où l'aspect inattendu d*une broderie posée sur un fauteuil, d'un chapeau oublié, de papillotes semées sur le parquet, Ta jeté dans une ivresse timide et agitée. Age où l'âme bouillonne en nous au moindre contact de l'atmosphère qu'a rcspirée une femme ; âge de chaudes passions, où nous portons notre cœur sur notre main, l'offrant à toutes, comme ces drageoirs de pastilles parfumées que l'on promène dans un bal !
Edmond était accessible, plus qu'aucun autre, à ces sensations chatouilleuses. Il resta. un instant debout, contemplant le lieu où il se trouvait, avec une joie muette ; puis il s'approcha de la fenêtre, qui était entr'ouverte.
Au loin s'étendait la campagne qu'il venait de parcourir ^ une campagne paisible et riante, avec un ciel bleu au-dessus ! Quelques oiseaux traversaient les airs.
A gauche, le petit bois de châlaigniers, où vibrait la balançoire. Et tout cela vu de la chambre d'une jeune fille!...
Bian s'appuya sur la fenêtre, dans un enchantement impossible à décrire, et demeura en contemplation . Là tout lui parlait d'une vie douce et simple, tout se trouvait en rapport avec ses goûts et ses espérances. Chaque objet extérieur venait frapper sur un point de son cœur , comme sur une touche sonore, et en faisait sortir un chant de bonheur.
Dans ce moment, Rose côtoyait roseraie, se dirigeant vers la maison.
Elle était telle qu'Edmond l'avait vue le matin ; seu^lement, à son bras pendait une corbeille pleine de fruits et de fieurs. Elle me^rchait en répétant un vieil air du pays. Edmond ne lavait jamais entendue chanter. A la ville, sa voix, ainsi que ses actions, semblait réglée sur un seul diapason ; mais l'air de la^ campagne avait agi sur elte comme sur les oiseaux captifs, qui retrou^vent leurs chants avec la liberté.
Elle s'avançait, légère et folâtre, cueillant des marguerites le long des fossés, s'arrètant pour suivre de l'œil un papillon, ou parler aux oiseaux. Comme elle passait, le gros chien du fermier montra sa tète ronde
sur un échalier. Rose s'arrêta un instant, craintive, mais, en le reconnaissant, elle lui jeta son bouquet de fleurs-, le dogue aboya, et la jeune fll!e se mit à imiter ses aboiements, puis, avec un charmant mélange d'audace et de timidité , elle s'approcha du paisible animal^ qui était demeuré béant de surprise.
— Bonjour, mon rustaut, dit-elle, bonjour, mon vieux sans dents, bonjour, mon ami d'enfance.
Et elle ballottait entre ses deux petites mains blanches la bonne tête du dogue , qui grondait de plaisir ; et Edmond, stupéfait , enchanté à la vue de ces ravissants en&ntillages, souriait et se sentait attendrir.
Souvent quelques heures suffisent pour modifier entièrement nos pensées; notre vie intérieure a aussi ses événements qui changent chez nous l'opinion la mieux arrêtée. Nos croyances de chaque jour se forment , s'altèrent , reviennent ainsi , par une série de perceptions à peine sensibles, successives et rapides. La mobilité que l'on reproche généralement aux hommes d'Imagination est une suite nécessaire de la multiplicité douleurs sensations. Chaque heure de rêverie est pour eux toute une existence qui a ses accidents, ses craintes, ses joies, ses convictions. Ils font un roman en dedans dont chaque chapitre ne dure
qu'une minute , et dont le dénouement est souvent aussi inattendu que promptement atteint.
On ne s'étonnera donc pas si Edmond , qui depuis le matin s*était senti entouré des fraîches images d'une union assortie, et qui rencontrait, par hasard , en face de son rêve , une jeune fille qui semblait pouvoir le réaliser^ se laissa aller à un élan d*amour. Rose, dans ce moment, se révélait à lui si belle, si poétique, il éprouvait un regret et un étonnement si profonds de l'avoir méconnue, qu'il aurait alors voulu la serrer sur sa poitrine et la baiser au front.
Plein de cette exaltation, il appela sa cousine à haute voix. Rose leva la tête, aperçut Edmond, et à Tinstant toute sa gracieuse folâtrerie s'évanouit. Elle reprit l'attitude raide et gauche qu'elle avait habituellement sous les yeux des autres, et s'avança honteuse vers la maison.
Ce changement subit produisit une sorte de contre • coup sur Edmond. Son élan d'enthousiasme vint se briser contre la raideur dont Rose s'était subitement enveloppée ; il y eut en lui quelque chose de semblable à la sensation qu'éprouverait un homme qui, dans un transport de tendresse, croirait saisir la main d'un
ami, et ne rencontrerait entre ses doigts serrés qu une main de bois articulée.
Cependant, Rose entrait dans la cour. Elle avait répondu à Tappel de son cousin et allait monter, lorsque la voix de M. Poireau se fit entendre à la fenêtre du rez-de-chaussée.
— Rose, te rappelles-tu à combien étaient cotés les sucres, au Havre, lors de ton départ de Nantes, il y a quinze jours ?
— Ginquante4rois centimes» répondit la jeune fille, avec une présence d'esprit qui fit faire un bond à son eousin.
— Et à combien nous sont-ils revenus à Nantes, tous frais compris?
— Quarante-huit centimes, terme moyen.
— C'est bon, murmura le père Poireau.
Et il rentra dans le salon sa tète, qu'il avait avancée à la fenêtre.
— Dieu me pardonne ! pensa Edmond, elle songeait aux prix courants en montant le joli sentier de roseraie.
Les deux réponses de Rose et le ton bref et joyeux avec lequel elle les avait prontmcées venaient de changer entièrement le cours de ses idées. 11 avait un
instant entrevu sa femme rêvée; maintenant ilretrou-^ vait sa cousine la teneuse de livres. Cette seule pensée modiQa subitement ses dispositions.
Aussi, quand Rose entra, la reçut-il avec un sourire hostile et moqueur.
Alors commença un entretien ironique dans lequel la pauvre jeune fille perdit bien vite tout avantage, et qui devint de plus en plus amer. Comme toutes les âmes vives, Edmond était porté à une certaine exagération de sentiment qui rendait ses désenchantements aussi acérés de langage que ses enthousiasmes étaient fascinants et communicatifs. Rose, accablée des sarcasmes de son cousin, sans connaître la caus^ de cette cruauté, demeura sous ses railleries comme les vierges chrétiennes qui, devant les flèches des bourreaux, croisaient les mains sur leur . poitrine, et baissaient silencieusement la tête.
L'arrivée du père Poireau et de son associé Durand put seule mettre fin à son martyre.
Pendant qu'Edmond continuait à se livrer toujours davantage à ses goûts favoris et à se séparer des habitudes de sa famille, les opérations de la maison Poireau s'étendaient de plus en plus, grâce au zèle et à la capacité de l'associé Durand. Plusieurs affaires;, faites par celui-ci pour son compte particulier, et qui avaient réussi, accrurent considérablement ses capitaux, et une pensée, à laquelle il n'eût osé s'arrêter quelques années plus tôt, commença à germer dans son esprit. H la soumit è un examen mathématique, et ayant trouvé qu'au total son exécution lui serait avantageuse, il commença à songer sérieusement à lui donner suite.
En conséquence, à partir du lendemain, il témoigna à mademoiselle Rose Poireau une politesse tout-à-fait inusitée. Il passa pour elle trois articles au grand livre, et lui tailla une douzaine de plumes, &veur rare, qu'il accordait à peine à son ancien ami Barnabe. Car Durand avait acquis sur la place de Nantes une réputation incontestable pour la taille des plumes et pour la coulée anglaise, réputation qu'il tenait à conserver sans partage, et qu'il entourait, pour cela, d'un certain mystère.
Sa galanterie ne s'arrêta point là. Le jour de la fête de mademoiselle Rose, il lui fit présent d'un calendrier perpétuel en maroquin vert, et de deux vases en porcelaine garnis de tulipes artificielles. Eufin^ lorsqu'il pensa que ses politesses avaient été assez multipliées et assez significatives, il demanda solennellement à son associé, à la suite d'un règlement de compte sur les bois de Campêche, la main de sa fille Rose.
Barnabe Poireau n'avait pas été sans s'apercevoir, depuis quelque temps, de la générosité singulière de Durand. Il avait cherché naturellement et commercialement quel profit son associé pourrait en retirer^ et n'avait pas eu de peine à deviner son projet. 11 avait
LA BOUBGEOISE. 89
fait ausâitôt un relevé de ce que Durand avait dans la société, avait calculé que s'il lui donnait Rose, la dot de celle-ci resterait dans la maison^ et avait fini par conclure que l'affaire était convenable et pouvait s'essayer.
Durand trouva donc Tesprit du brave bourgeois parfaitement préparé à sa proposition ; il lui tendit la main avec une franchise et une bonhomie dignes d'un négociant de la vieille roche, et l'on régla les conditions à l'instant même.
Rose Poireau fut avertie le soir, par son père, de ce qui venait de se conclure à son égard \ mais, à celte nouvelle, soit surprise ou saisissement, la jeune fille devint pâle, puis perdit connaissance. Elle prit la fièvre au sortir de son évanouissement, el sa maladie dura près d'un mois.
Durand et Poireau furent extrêmement contrariés de ce retard. Ce dernier voulait faire un voyage à Bordeaux, et celte affaire, comme il le disait, retardait toutes les autres. Barnabe Poireau ne manquait pas d'aller plusieurs fois par jour dans la chambre de sa fille pour lui dire :
— Comment es- tu, ma petite? mieux, n'est-ce pas?
je te trouve moins pâle. Dépèche-toi de te guérir, car
ta maladie nous retarde. Surtout ne te laisse point abattre, mon enfant ; bois, mange, dors bien. Regardemoi, je ne suis jamais malade ; mais je suis .agissant. Tu ne prends pas assez d^exercice, ma chère ; il faut marcher.
Et le bonhomme, après avoir débité son protocole ordinaire, retournait à ses magasins ou à son comptoir.
Cependant Edmond avait appris le mariage de sa cousine le même jour qu'elle. Son oncle lui en ayant fait confidence avec la mystérieuse solennité dont on use habituellement dans ces sortes d'affaires^ que l'on confie en secret à toutes ses connaissances.
Le jeune homme en avait éprouvé un étonnement d'autant plus pénible que quelquefois peut-être , dans ses projets, il avait, faute d'une autre et par voisinage, donné la pâle figure de Rose à la femme de son avenir. Mais cette cause de son mécontentement était trop cachée pour qu'il y pensât. Il chercha à la justifier par d'autres motifs, et ne manqua pas d'en trouver. Il songea, avec dégoût, que cette union, arrangée entre son oncle et Durand, n'avait paru à tous deux qu'un complément d'association commerciale*, que sa cousine avait été considérée comme une marchandise
de plus à faire entrer dans le magasin de la société, et il s'indigna de voir qu'elle y eût consenti.
Cependant Rose était guérie. Elle se levait, marchait, répondait aux questions qui lui étaient adressées ; mais une sorte de stupeur indéfinissable s'était emparée de tout son être. Elle demeurait des heures en-tières droite et immobile dans son fauteuil rouge, les mains posées à plat sur ses genoux, le visage atone, Vœil fixe et la tète renversée. 11 eût été difficile de dire si une pensée remuait encore sous celte écorce glacée. Le médecin consulté déclara que cet état provenait ^une prosiralion du système nerveux, et qu'il ne fallait pas autrement s'en inquiéter.
L'époque du mariage fut donc fixée. Il devait avoir lieu à la campagne, et, huit jours d'avance, Rose y fut envoyée, afin de &ire tes préparatifs et aussi parce que ses forces devaient tout -à-fait revenir à l'air des champs. Edmond ne prit garJe à aucun de ces arrangements.
Enfin le jour désigné arriva. Dès la veille, Barnabe Poireau était parti pour la campagne. Durand restait avec Edmond pour tout disposer. Des voitures de louage, traînées par des chevaux enharnachés de rubans, allèrent prendre tous les invites. Ce n était sur
]a Fosse que rumeur et mouvement. Tout le monde accourait, tout le monde voulait voir la noce et le nouveau marié, qui^ en bas de soie, en habit noir et en gants blancs, donnait la main aux dames et venait sourire à chaque portière, fier de son importance d'un jour. Pauvre orgueil bien naturel à ces hommes qui ne doivent exciter la curiosité que trois fois dans leur vie , à leur baptême , à leur mariage et à leur mort.
Enfin quand on eut chargé huit fiacres de tous les oncles, cousins et petits cousins, quand tous les débitants et les correspondants, invités à la noce de M, Durand et compagnie, eurent trouvé place, on partit pour Haute- Goulaine, où le mariage devait avoir lieu à midi.
Tout avait été préparé avec une profusion de mauvais goût. Barnabe Poireau, qui ne devait marier sa fiUe qu'une fois, comme il le disait, s'était résolu à faire un sacrifice. En conséquence, il n'avait rien négligé de ce qui devait à ses yeux rendre une noce brillante. En arrivant, Edmond fiit épouvanté de ces gigantesques apprêts. 11 aperçut sa cousine donnant quelques ordres, et recevant les félicitations des nouveaux-venus. Cette vue renouvela sa colère. Il avait
toujours eu en horreur la publicité donnée aux mariages. Il avait honte pour les époux placés sous tant de regards, qui tachaient d'être malins et qui n'étaient qu'impudents, sous tant de plaisanteries qui avaient la prétention d'être fines et qui n'étaient qu'indécentes. Aussi s'abstint-il, autant qu'il le put, de se mêler au tumulte de la journée, heureux que sa tristesse se perdit au milieu du grand mouvement de la foule.
Quant à Rose, son atonie avait semblé s'accroître. Par instants, elle n'entendait, ne voyait rien. On l'eût crue frappée d'insensibilité, si l'on n'eût remarqué que son œil vague et presque égaré suivait fréquemment Edmond, qui se tenait à l'écart.
La journée s'écoula comme toutes les journées de ce genre, sans aucun événement remarquable. Le soir, vers neuf heures, les invités repartirent pour Nantes, après beaucoup d'embrassements et de malignes allusions; les cousines emportant leurs ridicules bourrés de dessert pour les fils et les frères qui n'élaient pas venus, et les cousins enchantés d'avoir tué me journée à manger et à danser sur l'herbe.
— Pas encore ciaq heures. Je me suis levé tôt.
En faisant cette réflexion, à demi- voix, Edmond un triste regard sur les malles et les paquets et • près de la porte du salon, et vint, contre la fené contempler le cours silencieux de la Loire, qu'il ap cevait vaguement au milieu du brouillard du mal
Il allait quitter son oncle, et partait dans une heu^ ,par la diligence de Paris.
Tant que sa mère avait vécu>il s'était résigné, ma il venait de la perdre, et son parti avait été pris Tinstant. Les observations de Barnabe Poireau avaier été inutiles ; quant à sa cousine, elle n'avait rien fai
La jeune femme avait profité de cette nouvelle situation, pour redorer quelque peu sa terne existence. Elle était devenue moins assidue au bureau ; elle s'èteMhsLsaTiée à \ive ostensiblement; elle avait osé répondre à son cousin et montrer parfois qu'elle pensait.
Cette métamorphose modifia quelque peu ses rapports avec Edmond, mais sans les rendre cependant libres ni affectueux. 11 y avait de la part du jeune homme trop dUrritation^ de celle de la jeune femme trop de gène et de silence, pour que leurs relations ne conservassent point leur première teinte de froideur. Il eût fallu, pour la faire disparaître, qu'une circonstance extrême rompit, d'un côté, les préventions, de l'autre, la timidité; et cette circonstance ne s'était point présentée.
Le voyage de Paris fut donc décidé par Edmond, sans aucun regret, et subitement annoncé par lui à sa famille de Nantes.
Maintenant il était là, attendant l'heure du départ et en proie à la sensation pénible qui accompagne toujours les dérangements apportés dans une vie. Mille causes, puériles en apparence, produisaient chez lui ce vague malaise que Ton ressent dans les heures
d'attente qui précèdent un départ. C'était Tlieure inaccoutumée de son lever; l'air froid du. matin, l'aspect des paquets de voyage qui encombraient le salon, le silence mélancolique qui Tentourait, la crainte de manquer la diligence de Paris ; la perte de ses habitudes, de ses promenades ordinaires, de ses ennuis même (car les ennuis aussi sont un lien) ; la séparation de son oncle, brave homme qui, après tout^ l'aimait à sa manière; de sa cousine, problème inexplicable, qu'il avait été vingt fois sur le point de ha!r ou d'aimer ; et plus encore que tout cela, sans doute, l'indicible attachement que nous ressentons pour les objets que nous quittons, et cet attendrissement toutpuissant qui s'éveille dans nos cœurs au dernier prèssèment d'une main connue.
Tant de causes confusément entremêlées, mais agissant de concert^ étaient plus que suffisantes pour disposer Edmond aux impressions de tendresse ; aussi ne fut-ce point sans une larme sous la paupière, qu'il jeta un dernier regard sur la Loire, la Fosse et l'entrée de la maison de son oncle.
Dans ce moment un léger bruit se ilt entendre derrière lui; il se détourna, et vit sa cousine qui entrait
au salon.
Rose fit un mouvement de surprise en Tapercevant.
— Déjà levé ! dit-elle à voix basse.
— Je pourrais vous retourner, à plus juste titre, cette expression d'étonnement; vous n'avez pas l'habitude de vous réveiller si matin.
— Tai craint qiie vous n'eussiez besoin de quelque chose.
— Vous êtes trop bonne : mais J'aurais voulu que l'idée de mon départ n'éveillât aucun autre que moi dans la maison \ c'était dans ce but que j'avais fait hier mes adieux.
Uose le regarda fixement ; puis baissa la tête, et dit avec embarras :
— Je voulais encore vous voir ; pourquoi mentir ? Je voulais vous parler, à vous seul, avant votre départ. J'avais peur que le souvenir que vous emporterez de nous ne fût trop fâcheux.
— Je ne vous comprends pas, Rose.
— Pardonnez-moi, Edmond; vous nous quittez comme des indifférents. Nous, gens de commerce, vous pensez que nous ne sentons rien.
— Comment pou vez-vous croire...?
— Oh ! j'en suis sûre 5 et cette pensée, que vous
partirez sans nous connaître, que vous partirez avec la persuasion que personne ne vous aimait ici , j'en ai été tourmentée depuis huit jours : je voulais vous parler» et je n'osais. Oh! je m'en voulais de ma lâcheté l Enfin, ce matin, j'ai trouvé assez de courage pour venir. Edmond, je vous en prie, n'emportez pas un mauvais souvenir de nous.
Ses yeux bleus, voilés de larmes, étaient tournés vers le jeune homme, et elle lui tendait une main. Edmond la saisit :
— Ohl ne me parlez pas ainsi, s'écria-t-il tout ému; vous me feriez trop regretter mon départ.
— Nous le regretterons, nous, Edmond 5 moi surtout ! Je m'étais fait une douce habitude de votre présence, de votre entretien. Je n'osais pas toujours vous répondre ; mais je vous écoutais en silence. C'était comme un tableau que l'on regarde, comme un beau livre qu'on lit tout bas. Bien des fois vous avez cru que je ne vous comprenais point, parce que je restais muette, et pourtant j'ai retenu vos paroles ; je les ai apprises par cœur, je me les répète comme une prière.
— Que me dites-vous là, Rose? Est-ce bien possible? Ah ! bien des fois j'avais cru que vous preniez
intérêt à moi, que vous trouviez plaisir à m'écouler I Rose, ma bonne Rose!
— Cher Edmond !
Tous deux se serraient tendrement les mains, et leurs larmes coulaient.
— Et voyez, reprit le jeune homme, c'est au moment de vous perdre que j'apprends à vous connaître ! Oh ! la triste dérision que la vie ! Mais, dites-moi , pourquoi donc, mon Dieu, restiez-vous toujours embarrassée ou silencieuse auprès de moi ?
— Et comment aurais-je osé être autrement , Edmond ? Savez-vous quelle a été mon enfance î sa-
vez-vous qu'à douze ans j'étais assise devant un bureau, m'occupanl de chiffres ? Il a bien fallu me faire, à la longue, un extérieur aussi arrangé que les colonnes de mon livre de caisse. A force d'être une machine, j'en ai pris l'apparence. Quand vous êtes arrivé, j'ai bien senti combien je vous paraissais ridicule^ mais qu'y faire ! j'entendais pour la première fois pcgrler d'art, de poésie; tout cela me semblait bien beau, mais c'étaient des mots nouveaux pour moi. Vous aviez votre langue et moi la mienne : comment aurions-nous pu nous comprendre?
— Rose! Et j'ai pu vous méconnaître à oe point?
— Vous le deviez, Edmond; mais moi, savez vous tout ce que j'ai souffert ? car maintenant je suis liardie, j'ose tout vous dire. Vous étiez si méchant parfois; vos railleries me passaient si froides et si déchirantes dans le cœur! Et puis ces sourires dédaigneux, ces longs regards de pilié que vous laissiez tomber sur moi, et dont je me sentais enveloppée tout entière, comme d'un linceul ! Le moyen de n'être pas gauchement craintive 1 11 a fallu qu'une émotion me fit oublier tout mon effroi. Je me suis décidée à la pensée que je ne vous reverrai& peut-^tre plus, et que vous emporteriez mon souvenir comme celuL d'un meuble qu'on a vu quelque part. Ah! maintenant, je Tespère, il n'en sera pas ainsi ; maintenant vous n'oublierez pas tout-à-fait votre cousine, n'est-ce pas, Edmond? Dites-moi que vous ne m'oublierez pas !
— Vous oublier! non, Rose, non; puissé-je seulement ne pas trop me souvenir de vous I Mais, voyezvous, tout ceci me confond, me rend fou. Comment, c'est vous, là, ma cousine la teneuse de livres? Regardez-moi donc bien ; dites-moi donc que je ne rôve pas ! Rose, mais vous êtes un ange !
— Vous ne connaissiez que mon enveloppe, Ed-
mond. Tant d'ennui avait assailli mes premières années, tant de désenchantements m'avaient meurtrie, que je m'étais ramassée dans cette froideur qui vous a frappée, comme dans un fourreau. Cette vie resserrée entre les grillages d'un comptoir, croyez-vous qu'elle me convînt plus qu'à vous ? Croyez-vous que, le front penché sur ma plume Je n'avais pas aussi mes rêves flamboyants et mes espérances? Croyez-vous que je ne suivais pas quelquefois une douce chimère entre mes colonnes de chiffres ? Je réalisais ce conte allemand que j'ai vu dans un de vos livres, et qui rapporte que l'âme d'un poète fut incrustée par le démon à une mécanique à faire des bas, et forcée de servir de véhicule aux bras du métier ! Dieu seul pourrait faire comprendre tout ce que j'ai bu de dégoûts avant d'avoir filé, autour de mon cœur, cette enveloppe insensible dans laquelle je l'avais abrité. Le ciel vous préserve, Edmond, de vous faire jamais comme moi chrysalide informe et froide, vous qui pouvez déployer vos ailes et chercher le soleil.
— O mon Dieu ! Rose, mon Dieu ! et je n'ai rien su deviner de tout cela ! mais, c'est moi qui étais enveloppé d'un triple nuage de préventions ineptes; c'est moi qui étais aveugle et sourd !
En prononçant ces mots, le jeune homme suffoquait de sanglots \ il pressait les mains de sa cousine sur sa poitrine, sur ses lèvres. L'émotion de la jeune femme parut redoubler. Elle répondit aux caresses d'Edmond, et leva sur lui un regard tout fasciné ; un de ces regards qui font monter jusqu'au cerveau une sorte de délire étourdissant. Tout-à-€Oup, une pensée amère traversa Tenivrement du jeune homme, ses mains se crispèrent convulsivement, et il écarta Rose de son sein.
— Pourquoi m'avez-vous dit cela, maintenant? s'écria-t-il ; pourquoi me Tavez-vous dit jamais? Ah! il fallait me laisser dans mon indifférence. Je pars tout-à-l'heure, et vous venez me montrer tout ce que je perds I Mais, mon Dieu ! pourquoi donc est-ce aujourd'hui que vous m'avez parle, pourquoi pas il y a trois mois?
Rose baissa la tète confuse.
— Il y a trois mois, comprenez -vous ? Alors j'aurais pu rester^ et vous ne m'avez rien dit. Savez vous que c'est horrible de voir ainsi le paradis s'ouvrir et se
* refermer au même instant? Songez-vous que si vous aviez dit un mot, il y a trois mois, au lieu d'un adieu aujourd'hui... Oh î cette pensée, c'est l'enfer!
lOi HISTOIRES d' AUTIIEFOIS.
L'exaltation d'Edmond était extrême. Rose, éperdue, tremblait.
— Assez, Edmond, assez , dit-elle. Mon Dieu ! je ne voulais pas que notre entretien prît cette tournure. Partez, il le faut, partez, et que Dieu vous conduise !...
En disant cela, elle était pâle et près de s'évanouir. Il se sentit attendrir, et l'attira contre lui.
— Que vous importe un regret, Rose? un regret que peut-être vous ne partagez pas? Pensez- vous qu'un simple aveu soit coupable ? Songez que Je pars dans quelques instants, et pour ne plus revenir I Mes paroles sont comme celles d*un mourant; car la mort n'est qu'une absence 5 avez-vous donc peur d'un dernier rêve 1
11 y avait dans les paroles d'Edmond, et dans l'air dont il les prononçait, une tristesse si déchirante que la jeune femme n'y put résister.
— Et croyez-vous être le seul malheureux ? * écria^ t-elle au milieu des pleurs et des sanglots.
— Rose, est-ce vrai? quoi, vous aussi , vous voudriez retourner en arrière ? Est-ce bien vrai ? dites-lemoi!
— 11 ne m'a pas encore comprise ! murmura-t-elle
en se laissant aller sur la poitrine du jeune homme.
— Oh ! c'est trop , je voudrais mourir maintenant, balbutia Edmond; Rose bien aimée! Rose! ne me suis-je pas trompé ? C'est bien vrai» ce que vous venez de dire ?
Et dans son délire il la pressait dans ses bras> il laissait rouler sa tête égarée sur la chevelure de Rose ; mais celle-ci ne pouvait répondre.
— Oh, parlez-moi, Rose, parlez-moi sans peur ; répétez vos paroles de tout-à rheure ^ songez que vous n'avez plus qu'un instant pourm'ouvrir votre cœur, et que vous aurez toute une vie pour me le cacher ? Rose, au nom du ciel, repondez-moi ?
— Et que vous dire ? ne savez- vous pas tout maintenant?
— Ainsi ce n'est pas un songe ; vous auriez été heureuse d'être à moi?
Et d'une voix plus basse à Toreille de la jeune femme :
— Tu m'aimes, Rose, lu m'aimes, n'est-ce pas?
— Oh ! ne me demandez pas cela I dit-elle en cherchant à se dégager.
— Non, non! tu as raison j ta bouche est trop pure pour prononcer ce mot. Mais moi, Rose, je puis te dire
t06 ' HISTOIRES d'autrefois.
que depuis tout-à-l'heure, depuis que Je te connais, j€ donnerais ma vie et mon honneur pour que tu fusses ma femme un seul jour. Moi, Rose, je puis tè dire que, si Ton m'offrait la plus belle gloire de la terre et une placeau ciel, je demanderais, en échange, une heure passée à tes genoux. Je puis te dire tout cela, car tout cela est écrit dans mes yeux, sur mon front, dans mes mains qui pressent les tiennes ! O Rose!... il eût été si doux» de nous isoler tous deux dans notre amour, de nous envelopper dans les bras Tun de l'autre, et de sentir que notre univers ne dépassait pas le bout de nos doigts !
— Grâce, Edmond, grâce !
Dans ce moment l'horloge sonna.
— Entendez-vous, Rose, dit le jeune homme d'une voix grave et triste, dans un quart d'heure. . . nous nous séparerons.
^ O mon Dieu! est-ce possible? Edmond! mon Edmond l
— Oui, Rose, ton Edmond -, oh ! pour un quart d'heure du moins, ton Edmond. Mais, par pitié» avant, que j'entende un mot tendre de la bouche ! ma Rose, un mot que je puisse emporter comme ces souvenirs d'amour que Ton suspend sur son cœur. Aie compas-
sion de moi, Rose ! tu vois bien ce que je vais devenir quand je t'aurai quittée : tous mes plans, tous mes espoirs sont détruits ! A quoi bon des succès maintenant? J'aurai laissé le bonheur en arrière! Serre- toi, va, serre-toi sans crainte sur ma poitrine : ce n'est plus qu'une tombe toute pleine de projets morts , d'illusions fanées. Rose, un seul mot, je t'en prie ! Je t'aime, moi, je t'aime; entends-tu? Mon Dieu! je t'aime I
11 était à genoux devant elle, il serrait sa tête contre le corps frémissant de la jeune femme. Tout-àcoup les deux bras de ceUe<5i s'étendirent et l'enveloppèrent.
— Je t'aime, Edmond ! répétait une voix délirante et basse ^ je t'ai toujours aimé, depuis le jour où je t'ai vu pour la première fois.
— Mon idolâtrée Rose ! ma femme ! Oh, oui, ma femme ! car ton âme est à mol.
— Toute à toi I
Le jeune homme tenait les mains de sa cousine pressées sur ses lèvres; il sentit le chaton d'une bague que Rose avait autrefois reçue de sa mère, et qu'elle avait toujours portée.
— Donne-moi cette bague, dit-il, comme souvenir
(le celte heure. Depuis ton enfance elle est à celte place ] elle me parlera de toi.
Rose lendit la main, et laissa la bague couler entre les doigts d'Edmond.
Il la baisa avec ardeur.
— Elle ne me quittera plus. Ce sera l'alliance du mariage de nos deux âmes. Elle me rappellera, dans mon isolement, qu'il y a bien loin,... en Bretagne, un être qui m'aime et qui me comprend i une femme qui me mêle à ses prières.
Et vois- tu. Rose, ggouta-t-il, si jamais Texistence me devenait trop lourde, je te renverrais cette bague ; ce sera comme le signal d'un rendez- vous donné dans le ciel.
— Oui, Edmond, et tu ne m'attendras pas longtemps.
ils étaient enlacés dans les bras l'un de l'autre, et leurs sanglots les empêchaient de parler.
Sept heures sonnèrent.
Le bruit d'une porte qui s^ouvrait les fit relever promptement, et Durand parut. Il venait avertir lo jeune homme que le facteur l'attendait.
LA BOURGEOISK. 109
Dix minutes plus tard, Edmond roulait sur la route de Paris »
Le voyage n'eut rien de remarquable. Ce fut une fièvre délirante avec tous ses rêves incohérents et bi-* zarres. Le second jo\ir, Edmond s'éveilla en sursaut aux mots d'un de ses compagnons de route : — Voilà Paris !
Et en effet la grande ville commençait à apparaître sons son dôme del)rouillards. C'était Paris ! cette immense pile voltaïque, dont le seul contact ébranle ; Paris, le cerveau de la France, toujours en ébuUition effervescente, toujours ftimant de travail ; énorme tète, écrasant de son poids un corps appauvri ^ crâne tout chauve de fatigue et d'excès!
Edmond sentit son cœur accablé qui se ravivait à rapproche de ce volcan intellectuel sur lequel il allait mettre le pied, et il se reprit un instant à la vie, par
curiosité.
Cependant, malgré son impatience, il lui fallait at- . tendre une grande heure aux barrières où les commis vinrent fouiller la voiture. Ses malles, dont il ne trouvait pas assez vite les clés, furent forcées ; ses effets bouleversés ou perdus. Edmond comprit qu'il entrait
io
110 UISTOIRBS d'autrefois.
'dans ta capitale du peuple le plus civilisé du monde.
En traversant la ville, rien ne le frappa vivement. Il vit un grand nombre de rues sales et mal bâties, quelques monuments à demi-cachés par des masures. Du reste, il n'éprouva aucun étonnement de celte première impression ; on l'avait d'avance averti que la capitale était comme ces parvenues de mauvais goût qui portentune robe de cachemire avec des bas de coton bleu. Que lui importait d'ailleurs la carrière de pierre appelée Paris ; c'était le Paris intelligent qu'il était venu voir.
Car ce qui lui restait encore d'espérance était là : il venait chercher l'étourdissement de ce cirque ouvert à la pensée. Derrière, il avait laissé sa dernière chimère de bonheur ^ il venait jouer contre le sort sa dernière chimère de gloire.
Et pour lui qui arrivait, tout flamboyant de son naïf enthousiasme de provincial, la gloire était encore un mot qui avait quelque sens. Il venait la, comme aux lices olympiques, croyant que sur un signe la barrière lui serait ouverte, et qu'il pourrait, comme les autres, concourir pour le prix ofTer t. Il se présenta d'abord aux hommes avec lesquels il avait entretenu des relations, pendant qu'il était en province ; il leur fit part de ses
LA BOURGEOISE. tlt'
projets ; tous parurent l'écouter avec intérêt, et les promesses lui furent prodiguées. L'âme d'Edmond se
releva.
— Elle verra mon nom répété avec éloges, se dit-il,
elle sera heureuse de mes succès : je ne lui écrirai pas, il faudrait lui dire tout ce que j'ai dans le cœur, et je ne le puis; ou bien loi adresser de ces lettres quetout le monde peut lire, et je ne le veux pas. Non, je ne lui écrirai pas ; mais elle lira mes ouvrages, elle devinera ce qui s'adresse à elle, elle reconnaîtra les pages écrites sous l'inspiration de son« souvenir. A toutes les femme» que je peindrai, je donnerai son nom adoré, son visage triste et dou^ : elle sera ma muse, ma sainle. Sa pensée présidera à toutes mes œuvres, comme une religion, et elle le saura. Ce sera une correspondance mystérieuse et intime, qui pourra passer sous les yeux de tous sans que nous ayons à craindre, car seuls nous en connaîtrons le secret
Un an s'étail écoulé depuis qu'un jeune homme, au front triste, était venu se loger à l'hôtel de Qaire-Fontaine, rue des Mathurins-Saint-Jacques, à Paris. Il habitait la môme chambre qu'il avait choisie en arri vaut, et rien n'avait changé dans sa vie extérieure. Seulement ses yeux s'étaient creusés, et tout son corps avait perdu cette fraîcheur virile^ si frappante chez les adolescents qui arrivent de province et qui viennent se racornir à l'air étiolant des hôtels garnis.
Cétait un locataire tranquille, silencieux et rangé, qui sortait peu et ne recevait personne. On le voyait seulement, pendant les longs jours d'été, accoudé à sa fenêtre, regarder une petite échappée de ciel qui brillait entre deux cheminées, ou bien la cime verte d'un
chétif peuplier qui dépassait de quelques pouces le mur d'une cour voisine. Vers la fin du jour, il se rendait au Luxembourg, cherchait l'endroit le plus sombre, et s'y promenait seul quelque temps. Mais, dès que la foule commençait à se presser dans les parterres enveloppés d'une atmosphère de parfums, il quittait son obscure allée. On le voyait passer, d'un pas furtif et honteux, au milieu des groupes parés et riants, comme à travers une fête donnée pour d'autres, et il regagnait sa chambre humide; sa chambre de garçon, sans un seul sourire de soleil, sans une seule fleur sur l'étroite croisée ; triste réduit, où se remarquait, non le désordre poétique d'un cabinet de jeune homme, mais l'arrangement pénible d'une pauvreté qui a honte et se déguise; où tout sentait l'abandon et l'isolement d'une indigence fière et rapiécée qui croise et boutonne un vieux vêtement ! non pas l'indigence d'un jour, que l'on supporte gatment, misère charmante d'étudiant que régale un chapeau de femme, jeté sur un lit sans rideau, mais une de ces misères sérieuses, qui sont seules et qui se taisent ; de ces misères qui tiennent la pensée resserrée et flétrie, la heurtent à chaque instant au désir ou au besoin non satisfait.
Et tout cela était facile à voir, sans doute, pour qui
tu HISTOIRE» d'autrefois.
aurait regaidé la diambre du pauvre solitaire ; lotit eela était bien propre à émouvoir la pitié des heureux f Mais qu'importait aux heureux le jeune homme de Fhôtel de Claire-Fontaine? Et d'ailleurs^ qui se serait ému quand il eût dit combien de cruels désenchantements étaient venus l'assaillir depuis une année? Qui aurait eu compassion de tant de démarches sans résultats, de lettres sans répcmsas, de promesses sans suites ? Tant d'autres disaient, comme lui, cette quête de réputation et tendaient la main aux portes des journalistes ou des libraires ! Qui s'inquiétait de savoir si parmi cette foule de mendiants de gldre il s'en trouvait un plus fier et plus irritable, qui, lassé des refus, croiserait les bras et s'envelopperait dans son désespoir? Tous n'avaient-ils pas commencé ainsi? Les plus fameux aujourd'hui n'avaient -ils pas bu la bonte^ comme de l'eau, lorsque, encore ignorés, ils allaient, Tceil baissé et le chapeau à la main, proposer un manuscrit, d'éditeurs en éditeurs^ pareils à des commis marchands offrant de la rouennerie? N'était-ce pas Pusage? pourquoi plaindre un sort subi par tous?
Aussi le jeune homme avait-il longtemps gardé te silence. Cependant, poussé à bout, il s'était déterminé à s'adresser à un artiste, que sa haute renommée d'é-
erivaiû et sa répulation de bienveiiiance !ui faisait eroire capable de comprendre sa situation.
Il lui écri>it pour lui exprimer énergiquement ses souffrances. Sa lettre, pleine d'une douleur loyale et digne, peignait ces efforts acharnés, mais inutiles, d'un pauvre provincial muré dans son obscurité comme Joseph, dans sa citerne, ne trouvant aucune issue pour la fuir, et cherchant en vain une main amie ; il terminait en demandant une entrevue et la.permission d'apporter un essai.
Une semaine entière s* écoula sans réponse. Enfin,, le huitième jour, le jeune homme reçut un billet qui lui assignait un rendez-vous pour le lendemain. A llieure fixée, il partit pour cette entrevue qui allait dér cider de son sort.
Oh! heureux qui n'a jamais frissonné dans l'attente d'une de ces visites extrêmes, qui n'a jamais compté les minutes dans une étouRante angoisse, qui ne s'est point senti froid à la vue d'une porte et n'en a pas saisi le marteau, comme une épée de duel, sans savoir si le succès ou la mort était au bout. Hélas ! pour la plupart, il nous faut connaître cette heure poignante où notre destinée se décide entre deux coups de chapeau; l'a-
116 HISTOIRES D'AUTRBFOIS.
venir de presque tous les hommes se joue sur une carte de visite!
L'homme célèbre -reçut le jeune solliciteur avec bienveillance; tous deux s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre.
— J'ai lu votre lettre, monsieur, dit le grand écri« vain, j'en ai été touché. Moi-même j'ai connu les difficultés qui entourent les premiers pas d'un auteur, et je m'estime heureux lorsque je puis les rendre moins pénibles à quelque débutant. Voyons» que désirez-vous de moi?
— D*abord, que vous me jugiez. Si je me suis trompé dans la carrière que j'ai embrassée, tout est dit; mais si, au contraire, je suis appelé à quelque chose, je demande les moyens de prouver ce que je puis.
— Je ne doute nullement de votre talent, monsieur; vous m*avez, je crois, parlé d'un drame que vous désiriez livrer au théâtre?
— Le voici.
— Il est bien difficile de réussir au théâtre, monsieur; moi-même j'y éprouve des entraves tous les jours. Puis, les journalistes, oh ! les journalistes sont les vampires delà littérature; ils fanent^ ils effeuillent toute idée; impossible délre nouveau avec eux, ils ont toujours une
avance de vingt-quatre heures sur la plus rapide inspiration ; ils gâtent tous les sujets actuels. Ajoutes h cela l'esprit dénigrant et amer qui s'est emparé de la presse. Rien ne peut plus trouver grftce devant nos commissaires-priseurs littéraires. Le dédain est devenu de mode, on le revêt comme un costume; puis nos verts-verts de feuilletons sont atteints d'un si profond blasement, qu'ils se meurent de dégoût sur les dragées que nous leur servons.
Cette tirade était prononcée d'un accent pittoresque et incisif; l'homme célèbre s'arrêta pour jouir de l'effet qu'il avait produit.
Son auditeur se contenta d'une approbation silencieuse; il songeait au but de sa visite, qu'il tremblait de voir oublier. Son regard inquiet fut compris.
^-Pardon, monsieur; revenons à vous. Je verrai ce drame, si vous voulez bien me le laisser. Avez-vous autre chose ?
Tout ceci était dit un peu plus froidement qu'en commençant.
— Un roman historique, dont j^ vous apporte un chapitre.
— Ah ! ah ! malheureusement, le public est un peu fatigué de ce genre de compositions. C'est une pâture
trop solide pour les lecteurs actuels. L'intelligence, en France, est au régime; il ne lui faut que des nourritures légères, des nouvelles de quatre-vingts pages et des tableaux de quatre pieds. Du reste, je verrai, monsieur. Et jusqu'à présent vous n'avez réussi à rien placer chez aucun éditeur?
— Rien,, monsieur.
— Vous ne connaissez aucun éditeur de journal î'
— Aucun.
— Le succès sera lent, alors ; mais il faut du courage, de la patience.
— J'en ai eu un an, monsieur ; mais i' ai besoin dene plus trop attendre..
Il appuya sur ce mot avec une douloureuse énergie» comme s'il eût pesé sur le manche d'ua poignard qui lui fût entré dans la poitrine.
11 y eut un silence; Thomme célèbre se leva.
— Je ferai tout ce que je pourrai, pour vous servir,, dit-il ; je lirai d'abord ceci avec attention.
— Quand pourrai-je revenir?
— Mais, dans huit jours.
Et il reconduisit le jeune homme jusqu'à la porte; A peine fut-il sorti :
— Encore un fou qui eût mieux fait de rester dan&
LA ROURGEOISE. 119
sa province ! murmura-t-il. D'après sa lettre, je m'attendais à voir un Antony littéraire, c'eût été à étudier; mais c'est un pauvre garçon, qui ressemble à deux cents autres : un habit noir, des gants blancs, et les poches pleines de manuscrits.
Il entra dans son cabinet en haussant les épaules* Huit jours après, le jeune homme vint chercher son arrêt, il ne trouva personne ; deux autres visites ne ftirent pas plus heureuses. Enfin, il reçut ses manuscrits avec une lettre de douze lignes.
Tout avait été trouvé fort bien \ on l'engageait à continuer, en l'assurant d'un intérêt véritable, et Ton terminait en se disant son tout dévoué serviteur. Tout était fini pour Edmond
La semaine suivante, comme la fomille Poireau était rassemblée à table, on apporta la correspondance.
— Une lettre pour toi, Rose, dit le père Poireau en lui jetant, de loin, un paquet timbré de Paris.
— C'est d'Edmond, remarqua Durand, dont l'habileté à distinguer, au premier aspect, toutes les écritures, était, au moins, égale à celle qu'il avait acquise pour la taille des plumes.
— Nous envoie-t-il enfin notre arrêté de compte ? répartit M. Poireau; je lui avais ouvert un crédit chez Dupont, et je crains qu'il n'ait dépassé ce que nous avons ici à lui.
Dans ce moment Rose jeta un faible cri et s'évanouit. La lettre qu'elle tenait ouverte à la main lui échappa; un anneau en sortit et roula par terre; Poireau reconnut la bague qui avait disparu du doigt de sa fille depuis le départ d'Edmond.
Le même courrier apportait la nouvelle, répétée par tous les journaux, du suicide d'un jeune poète^ H. Ed- . mond Bian, demeurant rue des Mathurins-St-Jacques, hôtel ClairerFontaine.Pendant huit jours, on donna des détails, dans toutes les gazettes, sur cette mort pr^maturée et déplorable. Ce fut la répétition de la triste comédie jouée sur la tombe d'Escousse et de Lebras. '
L'homme célèbre auquel Edmond s'était adressé ea dernier lieu, publia un choix des poésies An jeune et infortuné Bian, avec une préface dans laquelle on remarquait le passage suivant, qui fut cité dans tous les journaux :
« Il est mort comme Caton, parce qu'il avait déses- « péré de la république des lettres ; il est mort, parce <« qu'autour de lui il avait vu l'avilissement des arts,