‹ Histoires d'autrefois (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · LA B0UR6B0I8B · texte numérisé non relu

LA B0UR6B0I8B

« l'abandon des artistes et l'inditrérence de la foule* « L'existence lui a fait mal au cœur, il Fa rejetée « comme une guenille sale et^ usée. 11 a bien &it I

• Qu'aurait-il attendu de la société au milieu de la- " quelle le hasard l'avait jeté? Où aurait-il trouvé une

• main amie à serrer dans ce bagne littéraire, où tou- « tes les réputations sont soudées deux à deux, hos-

• tiles et voleuses entre elles? Le génie de Bian était « trop fier pour se mettre à la solde d'un libraire, et (• son esprit n'était pas de ceux qui se débitent taillés " à Temporte-pièce de mode. Comme d'autres^ il au-

• rait pu vivre dans cette littérature marchande où les « pensées se confectionnent à l'instar des bas de co*

• ton. 11 aurait pa, flatteur des passions de chaque

« instant, leur demander des succès de circonstance ^

« mais Bian avait placé Tart trop haut au-dessus de la

« terre pour le descendre jusque-'là. Sa mission lui

« avait paru trop sainte pour qu'il fit ainsi de sa robe

« de grand-^prétre de l'avenir un misérable déguise-

« ment de carnaval. Qu'on passe près de sa tmnbe en

« disant : Il était fou I c'est bien ! Il est mort jeune -, le

« monde n'a pas eu le temps de lui départir son lot

« d'injores et de dérision -, qu'il achève sur son cada-

« vre ! mais ensuite gloire à lui ! car ce fut un mar-

<• tyr, mort pour avoir voulu racheter les arts de lear « perdition!

« En tout cas, voici son livre : je Tai recueilli au « milieu d'un prodigieux et confus amas de drames, « de poèmes, de romans inachevés, éparpillé comme a une rose effeuillée. 11 m'a fallu le recomposer pièce « par pièce. Triste et doux travail pour qui avait connu « l'auteur, serré sa main et entendu sa voix ! Je Vak <• pourtant achevé, comme un dernier devoir que je « rendais à une mémoire amie. Après avoir inutile- « ment essayé de consoler la vie du poète, de l'encou- « rager, de le soutenir dans la carrière, il m'appartea nait peut-être d'écrire son épitaphe glorieuse, et c'est M ce que je &is ici. d

La préface et le livre eurent un immense succès ! Vu la mort de l'auteur, les journalistes le louèrent sans restrictions ; dès lors le nom d'Edmond Bian prit place parmi les plus renommés de l'époque.

On fit jouer ses drames ; on édita son roman historique, avec des vignettes de Tony Johannot, et bientôt ses œuvres complètes parurent chez Renduel, ornées d*un magnifique portrait de l'auteur et d'un fac simile. L'homme célèbre fit encore une préface.

Un bel exemplaire de ces œuvres complètes fut en-

- LA BOUBGEOISB. 123

voyé à l'oncle Poireau. En l'ouvrant, le brave négociant soupira profondément.

— Cela aurait fait tant de plaisir à ma pauvre Rose ! dit-il.

Et il ordonna à son premier commis d'accuser réception des volumes reçus.

Mais on ne les ouvrit point ; car il n'y avait plus personne qui lût de vers dans la maison Poireau et compagnie.

LE AÉNÉRAL aUlLLAUMC.

Ceux qui n'ont vu la guerre qu'au Cirque-Olympique ou au musée de Versailles se la figurent généralement comme unesérie de campements^ démarches, de sièges, de batailles, dont toutes les parties se succèdent régulièrement et sans autre interruption que Tentr'acte nécessaire pour préparer un nouveau décor. C'est, dans leur pensée, une sorte de grande machine à tuer, que les soldats font aller du matin au soir, et avec laquelle ils fabriquent de la gloire à la journée.

Or, rien de moins conforme à la réalité. Loin d'être un travail suivi, la guerre est une œuvre d'inspiration et de hasard, entrecoupée de plus de repos que de combats. Ceux-ci ne sont pas la règle, mais l'exception^ comme les coups de vent sur mer ; on y reste

toijgours exposé, mais ils n'arrivent que dé temps en temps. Quelque sérieuse que soit la lutte, il y a, entre chaque campagne, une sorte de suspension d'armes, pendant laquelle les instincts d'hommes effacent les passions de race et font oublier un instant qu'on est ennemis pour se rappeler seulement qu'on vit sous le même ciel avec de communes joies et de communes misères.

La plus terrible guerre peut-être des temps modernes, celle de Toccupation de la Péninsule par les armées françaises , a donné de nombreux exemples de ces trêves tacites pendant lesquelles chaque parti semble accorder quelques jours de vacances à sa haine, et je leur dois, pour ma part, d'avoir pu parcourir, en pleine guerre, tout le midi de l'Espagne sans avoir jamais couru de péril sérieux. A la vérité, ma profession de chirurgien me servait de recommandation ; je parlais d'ailleurs la langue du pays, je connaissais ses usages, et j'avais soin, lorsque j'arrivais dans une résidence, de me mettre sous la sauve-garde de l'un des couvents, en allant offrir mes services au prieur.

L'heureux résulat de mes précautions m'avait insensiblement enhardi. De Jaën, où séjournait le régiment auquel j'étais attaché en qualité d'aide-major, j'avais

LB 6ÈNÉKAL GUILLAUIIB. 129

tour à tour visité Andujar, Grenade, Cordoue. Enfin, désirant étendre mes excursions plus à Test, j'obtins un congé de quelques jours, et je partis pour la Murcie.

Après avoir visité Palos, où Christophe Colomb s'embarqua pour découvrir le Nouveau-Monde, m'ôlre arrêté à Carthagêne et à Alicante, je suivis le cours du Mundo, reprenant la route de Jaën par Lorqui, Ziezar et Calaspara.

J'arrivai un soir dans celte dernière ville tellement fatigué, qu'au lieu d'aller demander asile aux moines, comme d'habitude, je m'arrêtai à l'auberge la plus

prochaine pour y passer la nuit.

Tout y était dans une agitation extraordinaire.

L'hôtelier criait des ordres par la fenêtre, les servantes traversaient rapidement les salles, et les cours étaient

pleines de hussards qui sellaient leurs chevaux, tandis que des valets en livrée préparaient une calèche élégante.

J'allais demander à Tun de ces derniers la cause de tout ce mouvement, lorsque j'entendis prononcer mon nom derrière moi avec une sorte d'hésitation. Je me détournai et je reconnus un de mes compatriotes, ancien blessé de Jaën.

130 HISTOIRES D'AUTEEFOIS.

— Eh ! parbleu je ne me trompais pas, s'écria-Hl en m'apercevant de face, c'est bien monsieur Lallemant, notre brave major du huitième.

— Et c'est le maréchal-des-logi& Pierre Gordier» répondis-je.

— Tiens, vous avea retenu mon nom, msgor ? eh bien ! en voilà de la mémoire !

— N'avez-vous pas également retenu le mien ?

— Oh ! moi, j'avais mes raisons pour ça, reprit le hussard, des raisons visibles^ comme on dirait par façon de calembour, vu que vous m'avez sauvé un œil.

— Vous ne vous ressentez plus de cette blessure au frontal ?

— Pas plus que de mes dents de lait, et ce n'est pas un petit service que vous m'avez rendu là... Mais, vous n'êtes donc plus en garnison à Jaën ?

— Toujours.

— Par quel diable de hasard alors vous trouvezvous dans ce pays de sauvages?

Ce dernier mot me rappela la manie du brave maréchaUdes-logis, qui, né au faubourg Saint-Marceau, croyait fermement que hors Paris et sa banlieue commençait la barbarie. Aussi lui répondis-je, et en ap-

LB GÉNÉRAL GUILLAUltE. 131

puyant sur te mol, que j'étais venu pour voir les beautés de la Murcie.

— Les beautés ? répéta-t41 d'un air étonné ; ah ! le major trouve ici des beautés I Faites excuse ! Faut alors qu'elles ne soient pas visibles à l'œil nu, car, depuis six mois que j'y demeure, je veux être guillotiné si j'y ai rencontré autre chose que des montagnes à éreinter les chevaux, des femmes jaunes, et du fromage tance.

— Allons, maître Cordier, vous y mettez de la passion, repris-je en souriant ; vous haïssez l'Espagne.

Il fit un mouvement d'épaules d'un inexprimable dédain.

— Moi ? dit-il ; pauvre pays 1 Pourquoi est-ce que je le haïrais? On sait bien que hors de Paris il ne faut pas s'attendre à trouver des gens civilisés. C'est ici comme partout ailleurs ; chaque pays a ses préjugés et son caractère. En Allemagne, où j'ai servi, c'était la bière, les femmes rousses et le cumin qui montraient le peuple sauvage 5 ici^ c'est l'odeur d'huile rance.

— D'huile rance !

— Vrai cachet du peuple espagnol, major; c'est entr^^ans ses mœurs, comme le raisinet de Bourgogne et le fromage de Brie dans celles du Parisien. Mangez

132 HI6T0IRBS d'autrefois.

un ragoût, buvez un verre de vin, passez près d'un moine, c'est toujours le même parftjm. Et tenez, tontà-l'heure encore, le général a manqué assommer un garçon pour lui avoir apporté du lait qui avait le goût national.

— 11 y a donc un général ici? demandai- je, naturellement ramené à la question que la rencontre du marécbal-des-logis m'avait empêché de faire.

— Comment! vous ne savez pas? dit Pierre; mais c'est le père Guillaume.

— Le baron?

— Qui revient de visiter les garnisons de la province.

— Et il retourne à Murcie ?

— Non ; pour le moment, il se rend ici près, à son cbàteau.

— Le général a un château ?

— Que sa femme lui a apporté en dot.

— Ah ! en effet, je me rappelle avoir entendu parler de sbn mariage avec une riche Espagnole.

Cordier hochr la tête., regarda derrière lui et baissa la voix.

— Oui, dit-il ; le vieux sanglier a pris une femme du pays ! comprenez-vous ça, major ?

LB GiNÉRAL GUILLAI31IB. 133

— Pourquoi noD ? On la dit fbrl belle.

— Bahl dit le maréchal-des-logis en avançant la lèvre inférieure avec une expression d'indiflërence, ça ressemble à toutes les Holresques de ces contrées : une peau de cuir de Russie et des yeux qui ont toujours l'air de vous chatouiller ou de vous poignarder. Du reste, ma réflexion ne provenait point du physique de l'Espagnole, mais de celui du baron. Vous qui êtes philosophe, major, seriez vous disposé à vous marier si vous aviez cinquante ans, onze blessures et un œil de moins? — Sans compter que la Moresque l'a épousé en rechignant, et seulement pour sauver sa famille, qui s'était compromise dans une conspiration contre les Français.

— Le général était donc amoureux 7

— Comme un pigeon qui sort de cage.

— Eh bien I chacun prend la vie du côté qui lui plait \ qu'importent Tâge et les infirmités du général, s'il trouve le bonheur dans ce mariage tardif?

— Lui ! dit Cordelier en s'assurant encore qu'on ne pouvait l'entendre ; depuis qu'il est en ménage, il se ronge le foie comme un pélican.

— Qui vous fait croire?...

— Pardieu! nous Pappr^ous tous les jours à nos

dépens. Le dépit de n*ûvoir rien de ce qu'il faudrait pour plaire à la senora Beata le fait tourner de plus en plus au chien enragé. Il s'en prend à nous de ses cheveux gris, de son gros ventre, de son œil crevé surtout : car c'est là Pendroit sensible, et il est si furieux d*être borgne, qu'il sufGt d'avoir ses deux yeux pour devenir son ennemi. Vous concevez ? faiblesse de vieux qui revient aux noisettes quand il n'a plus de dents.

— Et madame Beata? demandai>je, intéressé malgré moi par les confidences de Cordier.

II devint plus sérieux.

— Oh ! elle, dit41, elle écoute, regarde et ne parle jamais. Aussi n'y a-t-il à savoir ce quelle pense que le diable.. . et peut-être don Ferez.

— Un ami ?

— Non, un parent qui a ^lervi» dit>on» dans les guérillas, et que je soupçonne d'entretenir encore des relations avec ces honnêtes bandits. Du reste, pas trop laid pour un Espagnol. Depuis environ huit jours qu'il est ici, il ne quitte point la senora.

— Et le baron le souffre ?

— Il a peur de fâcher madame Beata en envoyant promener le cousin; car madame Beata le conduit à la bride, et si elle voulait, elle le ferait communier entre

chaque repas. Cependant, tout en obéissant, il enrage ; il y a un fonds de bile dans sa soumission, et c'est un tigre moutonné auquel la Moresque fera bien de ne pas se fier.

— Qu»a-t-elle à craindre?

— Je n'en sais rien; mais un de ces jours le père Guillaume pourra ouvrir Tœil qui lui reste, et, s'il voit clair..., il leur jouera quelque tour de capucin.

Je ne pus m'empècher de sourire à cette plaisanterie inspirée par l'ancienne profession du général, qui avait porté le froc de moine avant l'uniforme, et qui devait à cette circonstance le nom de père Guillaume sous lequel il était généralement connu dans l'armée. Ses ennemis l'accusaient même d'avoir gardée dans son nouvel état, les habitudes de dureté, d'égoïsme et de ruse vindicative que donne la vie de couvent. Mais s'il avait, comme homme, une réputation équivoque, sa réputation, comme militaire, était excellente. On citait son courage têtu, son activité infatigable, sa tactique peu brillante, mais à laquelle la continuité tenait lieu de profondeur. Aussi Napoléon qui jugeait vite les gens et qui avait la manie de les traduire en images, avait -il dit du père Guillaume que c'était un bélier de

136 HISTOIRBS d'autrefois.

guerre qui renversait Tobstacle sans s'en douter, à force de frapper au même endroit.

Comme le maréchal-des-logis achevait de me donner les renseignements rapportés plus haut, un valet parut sur le seuil de la possada et ordonna de faire approcher l'équipage du baron.

— • Est-ce lui qui a parlé de se mettre en route? demanda Cordier.

•— C'est la senora, répondit le domestique.

— En selle alors, reprit le hussard ; madame Beata n'aime point à attendre. Vous ne venez point du côté du château de Lucar, major ?

— Non, je reste ici cette nuit.

— Et demain?

— Je reprends la route de Jaën.

— Alors, nous ne nous reverrons plus.

— Selon toute probabilité. Adieu, Cordier.

— Adieu, major ; bon voyage et bonne chance. Nous échangeâmes un salut de la main, et le mare-

chal-des logis rejoignit ses hussards qu'il fit monter à cheval.

Presque au même instant, le baron Guillaume sortit de l'auberge.

Je ne l'avais jamais vu ^ mais toute sa personne ré-

LB «iRÂRAL GUIL'laUMS. 187

pondait si parlsdtemeat au portrait imaginaire sous lequel j'avais écrit son nom dans ma pensée, que je le reconnus au premier coup d'œil. Il était petit, replet, et vêtu d'une redingote militaire à brandebourgs dont le drap neuf et lustré semblait ajouter encore à la ^^JÎga^ité de sa tournure. Des bottes de voyage que te désir dé paraître élégant avait évidemment fait choisir trop étroites, une casquette de velours placée de manière à ce que la visière fit ombre sur Toeil gauche, des gants de daim déformés et une cravache de cuir tressé complétaient ce costume où Ton sentait une sorte de recherche inaccoutumée qui ne pouvait voiler la disgrâce native de la personne.

il fit quelques pas dans la cour, se plaça devant le peloton de hussards et le parcourut de ce regard perçant particulier à ceux qui ne se servent que d'un œil; mais il n'y trouva sans doute rien à reprendre, car il tourna brusquement le dos pour regarder vers la porte de la possada.

La senora Beata venait d'y paraître, accompagnée

de son jeune parent. '

Son teint avait celte pâleur dorée plus vivante que la fraîcheur elle-même, et ses cils noirs voilaient des yeuxd'où le regard jaillissait par instants comme un

138 H18T01BE8 d'autrefois.

édair. Ses formes étaient excitantest hardies^ et vous sentiez dans tous ses mouvements je ne sais quelle vibration voluptueuse qui se communiquait à vous. Cependant la jeunesse et son cortège de grâces naïves manquait à cet ensemble d'une beauté pour ainâ dire foudroyante ; elle foscinait sans charmer, et Ton était plus troublé qu'heureux de la voir.

En paraissant sur le seuil de Tauberge, la senora avait une main appuyée sur le bras de son cousin ; à la vue du général, elle la retira et s'avança seule, d'un pas léger, vers la calèche qui attendait.

Don Ferez la suivit. C'était un jeune homme d'environ vingtrcinq ans» aux traits nobles, à la taille élevée, et dont la démarche avait cette fierté théâtrale que Ton retrouve dans le plus humble des descendants du Cid. Lorsqu'il arriva près de la voiture, il hésita à y monter ; mais Beata fit un signe» et il franchit rapidement le marchepied . . -

Le baron qui» tout en donnant quelques derniers ordres à Cordier, regardait* du côté de l'équipage, s'interrompit à cette vue et tordit sa cravache.

— Faudra-Ml escorter la calèche à distance, ^néral? demanda le maréchal-des4ogis.

LS GBRBRAL GOILLAUMB. 139

— Poaiquoi à distance? dU rudement le père Guillaume.

— Pardon ! c'est que comme le général est avec

son épouse...

— Ehbien!...

— Pavais pensé... que ça pourrait le gêner. .. qu'on entourât la voiture...

Un nuage passa sur le front de l'ancien capucin.

— Ne vois-tu pas, animal I qu'il y a te parent î s'écria-t-il en colère.

— Oh! c'est juste, reprit sérieusement le malicieux Parisien ; alors on pourra se tenir aux portières?

Le baron lui lança un regard féroce.

-~ On fera son métier de chef d'escorte, dit-il, et si monsieur Cordier Ta oublié, il ira se le rapprendre à la salle de police.

€ordier appuya son sabre à son épaule sans répliquer ; le général rejoignit la senora, cria : — En route ^ et la voiture, suivie du peloton de hussards, partit au galop.

Je raccompagnai des yeux jusqu'à ce que je l'eusse vue disparaître sur la route de Lucar, puis j'entrai dans la possada.

Je pensais y trouver un bon repas et un bon gtte ; mais le proverbe qu'il ne faut jamais compter sur son hâte, employé ailleurs comme figure, exprime une vérité littérale en Espagne, et doit y avoir été inventé par quelque ancêtre du judicieux Sancho. Ceux qui m'avaient précédé dans l'auberge de Calaspara avaient épuisé les provisions et surtout la bonne volonté de Thôtelier qui, me voyant seul, résolut de se dédommager sur moi de sa complaisance forcée pour le général et son escorte.

Lorsque je lui demandai un lit et un souper, il me répondit gravement que son feu était éteint^ ses chambres occupées, et que je n'avais qu'à voir ailleurs*

Voir ailleurs j dans le langage des aubergistes, signifie toujours qu'il n'y a rien à chercher et que vous êtes à leur discrétion. Je savais, en effet, par mon guide que cette possada était la seule, à Calaspara, où un Français pût descendre sans danger, et il était trop tard pour aller frapper à la porte d'un couvent. Je tâchai, en conséquence, de fléchir Taubergisle, en employant successivement les prières, les promesses, les menaces ; ce fut en vain : il demeura inébranlable. Tout ce que je pus obtenir, grâce à l'intervention de mon conducteur, fut un hachis que le dégoût m'empêcha de

LE GillÉRAL GUtlLAUMB. 141

manger, et une paillasse dans un grenier formant dortoir pour les muletiers. Cependant telle était ma lassi* tude, qu'à peine au lit je m'endormis profondément.

Les souvenirs de la veille me poursuivirent jusqu'au milieu de mon sommeil. Je fus pris d'un cauchemar dans lequel ce que j'avais vu se mêlait en visions confuses aux imaginations les plus extravagantes. Mille embarras ridicules m'assiégeaient tour-à-tour. Je me trouvais sur la grande place de Jaën, un jour de revue, sans pantalon et l'épée au côté ; le général Guillaume voulait me Caire manger un hachis assaisonné avec les rognures de colbacks de ses hussards; Taubergiste et la senora Beata complotaient pour me forcer à devenir capucin...

J'en étais à ce dernier rêve lorsque des coups violents, frappés à la porte du grenier, me réveillèrent «n sursaut. Je me redressai épouvanté... Plusieurs personnes parlaient haut sur l'escalier et répétaient mon nom.

— Qui est là? que voulez-vous? criai-je en saisissant instinctivement mon épée que je plaçais toujours à mon chevet.

— C'est moi, major, répondit une voix connue.

— Cordier?

— Oui 9 ne craigoe? rien et ouvrez vite.

Je courus tirer les verrous ; le maréchalnles-logis entra brusquement.

— : Qu'y a-l-il? denaandai-je un peu saisi.

— Je viens vous chercher de la part du général, ditil, en posant sur un meuble la lumière qu'il tenait à la main; il désire vous voir sur-le-champ.

— Serait-il arrivé quelque midheur au château?

— Aucun.

— Que diable peut-il me vouloir alors?

— Je n'en sais rien 5 mais il y a une demi-heure qu'on est venu me réveiller de la part du père Gmllaume ; je l'ai trouvé au salon, marchant à grands pas les mains dans ses manches comme un jour de bataille. — Sais-tu où trouver un chirurgien ? m'a-t-il dcr mandé. J'ai tout de suite pensé à vous, et je lui ai dit qu'il y avait un aide-major du huitième à Calaspara. II m'a répondu: — Va le chercher. Je suis parti, et vous allez me suivre.

— Je n'en vois pas la nécessité, répliquai-je ; s'il n*y a ni malade ni blessé à Lucar, je puis aussi bien m'y rendre demain.

— Non pas! s'écria vivement Cordier, il m'a dit de vous amener, major, il faut que je votis amène. Mille

LB GÊXBmAL GCILLACXB. lU

dieux! si vous ne vouez pas, il trouverait moyeu de nous en foire repentir tous deux; vous ne savez pas ce (91e c'est que la rancune d'un moine. Vite, debout. J'ai amené pour vous un cheval.

Je me décidai à mliabiller eu maugréant contre la père Guillamne, et je partis, bioi décidé à lui laisser Yoir mm méoontement, s'il était vrai qull m'eût dérangé à pareille heure sans motif suffisant.

Dès que nous fûmes sortis des rues de Calaspara. le maréchal des4ogis mit son cheval au galop, et je fus ob^é de prendre le même train pour le suivre.

Nous traversions une campagne sans chemin tracé, entrecoupée de blocs de pierre, de buissons et de racines qu'il fallait à chaque instant tourner ou franchir. Mon cheval fut dix fois sur le point de s'abattre, et, chaque fois, en le retenant de la bride, j'envoyais une

malédiction au général. Enfln mon guide, qui avait

toujours galopé devant, ralentit le pas et m'attendit.

•^ Nous voilà rendus, dit-il.

— Rendus? répétai-je, en regardant autour de moi avec étonn^nent; je ne vois que des montagnes.

— U-bas, sous nos pieds, tf apercevez-vous point

quelque chose ?

— Un point noir ?

U4 HISTOIRES d'actrefois:

— Cest le château de Lucar.

— Comment 1 au fond de ce gouffre ?

— Ne savez-vous point que dans ce bienheureux pays les hauteurs sont aussi arides que la tonsure d'un calotîn ? Lorsque Ton veut de l'eau et de la verdure , il faut bien descendre.

— Mais comment arriver au bas de cet entonnoir de pierres ?

— Il y a un chemin ; seulement il est étroit , et nous ferons bien de mettre pied à terre.

Je suivis le conseil de Gordier, qui passa le premier et me conduisit par un sentier tournant taillé dans les rochers, de manière à former une sorte de corniche au-dessus de Tabîme. Les chevaux s'avançaient avec répugnance , le cou tendu et se faisant tirer par la bride ] enfin , après dix minutes d'une marche périlleuse , nous atteignîmes une esplanade au bout de laquelle s'élevait le château.

Une seule fenêtre était éclairée et laissait voir, a travers ses rideaux transparents, une ombre qui semblait immobile. Cordier me la montra en disant :

-* Cest le général; il nous attend.

Le salon dans lequel m'introduisit le maréchalnleslogis était dallé de marbre noir et tapissé de cuir violet

à fleurs relevées. Il était éclairé par une lampe d'argent de forme gothique, dont le rayon lumineux ne dépassait point le grand guéridon sculpté qui la supportait. Assis devant ce guéridon , et les deux mains dans ses manches, comme me Pavait annoncé Cordier, le général regardait quelques lettres et des cartes à jouer dispersées devant lui, tandis que de l'autre côté, mais plus reculé dans l'ombre , se tenait l'Espagnol don Ferez , également assis et immobile.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le maréchal-deslogis m'aononça, tous deux retournèrent la tête ; mais

le baron seul se leva.

— Enfin ! s'écria- t-il ; par les cinq cents diables ! où êtes-vous donc resté, major ?

— Moi? répéiai-je, stupéfait de la réception et du reproche ; mais je ne suis resté nulle part, puisque me voilà.

— Dieu me damne! vous avez pris votre temps.

— Tout juste le temps de me lever, général...

— Vous étiez donc au lit?

— C'est mon habitude la nuit.

Il me regarda d'un air farouche , mais j'étais d'assez mauvaise humeur pour tenir tête à l'empereur luimême.

— Désolé de vous avoir dérangé , reprit-il d'un ton qui signiflaitévidemment qu'il en était enchanté^ mais j'avais à vous parler.

— J'écoute, général.

U fit signe à Cordier de sortir, alla fermer la porte , puis revint à moi.

— Je n'ai point l'honneur de vous connaître , major, continua-t-il, d'un ton moitié sérieux, moitié ironique , mais le maréchal-des-logis assure que vous êtes le plus habile chirurgien de l'armée.

— J'ai le caractère trop bien fait pour lui donner un démenti, général, répiiquai-je.

— II prétend que vous lui avez rendu la vue.

— H dit vrai.

— Ainsi, vous êtes oculiste?

— C'était ma première profession.

— Et vous avez tous vos instrumenls?

— Les voici , répondis-je en tirant ma trousse de <îampagne, et l'étalant machinalement sur le guéridon.

— Alors , préparez -les , dit le baron , qui se rassit : nous allons mettre votre habileté à l'épreuve.

Ces mots et ce mouvement me rappelèrent tout à coup ce que m'avait dit Cordier, et ce fut pour moi une révélation subite.

LIS GÉNÉRAL GUILLAUUE. 147

— Pardon, repris-je, en souriant malgré moi, mais je crsins que le général ne se soit fait une fausse idée de notre art.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'on ne peut y avoir recours qu'à certaines conditions. Pour faire un civet , le Cuisinier- Bourgeois exige un lièvre ; pour faire voir, l'oculiste demande également un organe de vision.

— Eh bien ! que signifie?...

— Cela signifie qu'où lorgane n^existe plus , toute opération est impossible, et qu'aucune science ne pourrait rendre au général l'œil qu'il a perdu.

L'ancien capucin se leva d'un bond.

— Prétendez-vous m'insulter ? s*éeria-t-il pâle de colère*

— Comment, repris-je stupéfait, ne s'agit-il pas de vous?

— Eh ! qui vous parle de moi, monsieur ? Avez-vous cru que je vous faisais venir pour m'apprendre que je suis borgne ! Pensez- vous que je ne le sache point , que je ne le sente point , que tout ne m'en avertisse pas assez ?

— Yeuillez m'excuser, général ; mais comme vous vous informiez de mes connaissances en ophthalmo-

Ii8 HiSTeriRES d'autrefois.

logie, j'ai dû croire que vous m'appeliez dans l'espoir de recouvrer votre œil.

— Non, monsieur.

— Mais dans quel but alors, général ?

— Pour en ôterun à cet homme, dit-il en montrant don Ferez.

Je reculai avec une exclamation ; l'Espagnol n'avait fait aucun mouvement.

— Voilà pourquoi je vous ai envoyé chercher, reprit le vieux militaire , et pourquoi je vous ai adressé ces questions.

— Par dieu ! inlerrompis-je avec dépit , c'était bien la peine d'éveiller un malheureux rompu de fatigue et de l'emmener au galop dans les montagnes pour lui faire une pareille plaisanterie.

— Ah! vous prenez ceci pour une plaisanterie! s écria-t-il , en relevant sa casquette de velours ; que faut-il pour vous persuader que je parle sérieusement, monsieur? Sang du diable ! j'ai donc Tau* bien plaisant ?

11 y avait dans l'accent du baron quelque chose de si véhément que j'en fus saisi. Je le regardai 5 s^s traits étaient livides , son œil unique étincelait , et une légère écume humectait ses lèvres crispées.

— Ah ! je plaisante ! continua-t-il en couvrant de son p(Hng fermé les lettres posées sur le guéridon. Voyons, don Ferez, dites-lui donc que ce n'est point un jeu ; allons , monsieur, c'est à vous^ et non à moi, de parler.

Don Ferez se leva , et je m'aperçus alors qu'il était fort pâle. Cependant il s^avança vers moi et me dit en français, mais lentement et comme en cherchant ses mots:

— Faites ce que le baron a dit ; je le veux aussi.

— Vous voulez devenir borgne comme lui ? répliqusd-je en espagnoL

— Comme lui , oui , répéta don Ferez avec effort.

— Mais c'est du délire !

— C'est de la nécessité , monsieur.

— Alors , vous ne consentez que par contrainte ?

— Non , je consens volontairement... il le faut.

— Mais pourquoi le faut-il ?

— C'est ce que vous ne devez pas savoir.

— Eh bien! estcéfmi? interrompit le général qui s'impatientait de notre dialogue en espagnol , qu'il ne comprenait pas.

— Je ne sais encore si je dois prendre au sérieux

votre étrangeproposilion, repris-je; mais , en tout cas» ma réponse est facile.

— Et c'est...

— Que je refuse.

Le baron , qui parcourait le salon à pas précipités , s'arrêta devant moi.

— Écoutez, dit-il, parlons franchement ; le mystère qu'il y a dans tout ceci vous surprend, vous épouvante peut-être : vous craignez la responsabilité de Tacte que Ton vous demande 5 je l'avais prévu , et voici de quoi vous rassurer.

Il me tendait un rouleau enveloppé dans un papier que j'ouvris et sur lequel je jetai les yeux : c'était une déclaration de l'Espagnol, attestant que j'avais agi sur sa demande formelle et contraint par la menace.

— Cette signature est-elle vraiment celle de don Ferez? demandai-je, de plus en plus surpris.

— Oui, monsieur, répondit-il.

— Et ce rouleau?

— Renferme les honoraires du major.

Je le rejetai sur le guéridon.

— C'est trop pour une action innocente et trop peu pour une action coupable, remarquai-je sérieusement

LS GÉNÉRAL GOlLLAUtfBr 151

Don Ferez et le baron n'ont qu'à checdier un autre médecin.

— Ainsi j vous ne voulesE point faire votre métier ? s'écria ce dernier.

— Mon métier, général, consiste à guérir les infirmités lorsque je le puis, non à en donner.

— Eh bien I allez au diable ! reprit-il avec emportement ] on se passera de vous. Je voulais éviter à don Ferez les dangers d'un éborgnement contre les règles ; mais puisque vous refusez de lui rendre ce service, il ^e le rendra lui-même.

— Moi? dit l'Espagnol.

— Auriez-vous peur, par hasard ? demanda le baron, vqui le regarda en face.

— Général ! s'écria Ferez avec un mouvement terrible.

— Ah ! je vois ce que c'est , reprit le vieux soldat .^'un ton de mépris ; vous voulez profiter de ce refus |)our vous tirer d'affaire. Vous avez pensé que je ne pourrais vous forcer à ienir parole ; et comme, chez ^ous , le courage égale la loyauté, vous espérez vous «dispenser de payer une dette d'honneur...

— Vous mentez ! cria don Ferez.

Et , courant au guéridon , il saisit un instrument

1Ô2 HISTOIRE D^AUTRISf OIS.

dans ma trousse et se le plongea dans Pœil gauche ?

Le mouvement avait été si rapide, si inattendu, que j'eus à peine le temps de m'élancer vers M en jetant un cri. Il me rendit froidement la lancette et dit :

— C'est fait , monsieur.

— Se serait-il vraiment éborgné? s'écria le général , immobile d'étonnement.

— Ne le voyez-vous pas ? répliquai-je en montrant la traînée de sang qui inondait le visage de don Ferez.

— Mais peut-être l'œil est-il seulement blessé ?

— Perdu ! monsieur , perdu ! repris-je en examinant le coup , qui avait été porté au milieu même de la prunelle.

Le baron courut à la porte d'entrée, qu'il ouvrit vivement.

— Où est la sénora Beala î demanda- t-il.

— Ici, répondit une voix.

— Qu'elle vienne !

Don Ferez comprit sans doute l'intention du général, car il fit quelques pas vers la porte opposée ; mais les forces lui manquèrent, et il se laissa tomber sur un fauteuil. Je courus à lui. Dans ce moment, la senora narut sur le seuil.

LE GÉNÉRAL GUlLLAtME. 155

Elle s'y arrêta en plongeant un regard rapide dans le vaste salon, où Tobscurité Tempéchar de distinguer Ferez,

— Venez, s'écria le général en lui prenant la maia pour la forcer à entrer.

— Qtfy a-t il ? demanda-t-elle d'un accent hautain ; pourquoi m'avoir éveillée, puis m'avoir fait attendre? que me veut-on?

Le baron l'entraîna vers le guéridon.

— Ck>nnaissez-vous ces lettres, madame ? demandat-il.

La seuora tressaillit ^ une rougeur rapide couvrit son front, puis elle devint pâle *, mais sa tète resta droite et son regard fièrement arrêté sur le général.

•^ Je les connais, dit-elle résolument.

— Et vous osez les regarder ?

— Pourquoi ne Toserais-je point?

— Pourquoi l répéta le baron tremblant de fureur*, mais parce que ce sont les lettres d'une infâme, senora Beata, et que cette infâme, c'est vous I

— Le seul iniâme, reprit^Ue froidement, est celui qui force une jeune fille sans défense à lui donner sa main contre son désir.

— Ainsi, vous convenez de tout, reprit le gèaéral

144 HISTOIRES d'aotrepois:

— C'est le château de Lucar.

— Comment 1 au fond de ce gouffre ?

— Ne savez-vous point que dans ce bienheureux pays les hauteurs sont aussi arides que la tonsure d'un calotin ? Lorsque Ton veut de l'eau et de la verdure , il faut bien descendre.

— Mais comment arriver au bas de cet entonnoir de pierres ?

— Il y a un chemin ^ seulement il est étroit , et nous ferons bien de mettre pied à terre.

Je suivis le conseil de Cordier, qui passa le premier et me conduisit par un sentier tournant taillé dans les rochers, de manière à former une sorte de corniche au-dessus de Tabime. Les chevaux s'avançaient avec répugnance , le cou tendu et se faisant tirer par la bride ; enfln , après dix minutes d'une marche périlleuse , nous atteignîmes une esplanade au bout de laquelle s'élevait le château.

Une seule fenêtre était éclairée et laissait voir, à travers ses rideaux transparents, une ombre qui semblait immobile. Cordier me la montra en disant :

-* Cest le général; il nous attend.

Le salon dans lequel m'introduisit le maréchal-deslogis était dallé de marbre noir et tapissé de cuir violet

à fleurs relevées. Il était éclairé par une lampe d'argent de forme gottiique, dont le rayon lumineux ne dépassait point le grand guéridon sculpté qui la supportait. Assis devant ce guéridon , et les deux mains dans ses manches^ comme me l'avait annoncé Cordier, le général regardait quelques lettres et des cartes à jouer dispersées devant lui, tandis que de l'autre côté, mais plus reculé dans l'ombre , se tenait l'Espagnol don Ferez , également assis et immobile.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le maréchal-deslogis m'aononça, tous deux retournèrent la tête ; mais

le baron seul se leva.

— Enfin I s'écria- t-il ; par les cinq cents diables ! où êtes-vous donc resté , major ?

— Moi? répélai-je, stupéfait de la réception et du reproche; mais je ne suis resté nulle part, puisque me

voilà.

— Dieu me damne! vous avez pris votre temps.

— Tout juste le temps de me lever, général...

— Vous étiez donc au lit?

— C'est mon habitude la nuit.

Il me regarda d'un air farouche , mais j'étais d'assez mauvaise humeur pour tenir tête à l'empereur luimême.

— C'est le château de Lucar.

— Comment 1 au fond de ce gouffre ?

— Ne savez-vous point que dans ce bienheureux pays les hauteurs sont aussi arides que la tonsure d'un caiotiu ? Lorsque Ton veut de l'eau et de la verdure , il faut bien descendre.

— Mais comment arriver au bas de cet entonnoir de pierres ?

— Il y a un chemin \ seulement il est étroit , et nous ferons bien de mettre pied à terre.

Je suivis le conseil de Cordier, qui passa le premier et me conduisit par un sentier tournant taillé dans les rochers, de manière à former une sorte de corniche au-dessus de l'abîme. Les chevaux s'avançaient avec répugnance , le cou tendu et se faisant tirer par la bride -, enfln , après dix minutes d'une marche périlleuse, nous atteignîmes une esplanade au bout de laquelle s'élevait le château.

Une seule fenêtre était éclairée et laissait voir, à travers ses rideaux transparents, une ombre qui semblait immobile. Cordier me la montra en disant :

— C'est le général; il nous attend.

Le salon dans lequel m'introduisit le marécbal-deslogis était dallé de marbre noir et tapissé de cuir violet

— Mensonge ! répéta-Ml 5 je veux les voir ! Je veux que voui» me confessiez votre honte tout entière, que vous me disiez où cet amour a commencé, depuis combien de temps il dure. Répondez , mais répondez donc, madame 1 Montrez que vous m'entendez, que vous souffrez. Elle se iait... Ton cœur est donc fait de bronze ? Tu ne sais ni rougir ni pleurer ? A genoux, malheureuse^ à genoux !

11 l'avait saisie avec violence par la main, et la fit tomber rudement à ses pieds.

— Parle, maintenant î s'écria-t-il hors de lui 5 qu'as-tu à me dire ?

Elle leva son visage pâle, et, arrêtant sur lui ses regards comme deux glaives :

. — Je n'ai qu'une chose à vous dire, répliqua-t-elle, c'est que vous vous êtes vengé de don Ferez comme un bourreau, et que vous vous vengez de moi comme un lâche.

Le général poussa un cri de rage et leva sur l'Espagnole ses deux poings fermés ; mais il se rejeta aussitôt en arrière.

— Emmenez-moi, miùor» bégaya-t-il comme épouvanté de sa propre colère.

Je Venlraînai par le bras, et nous descendîmes rapi-

— Désolé de vous avoir dérangé , reprit-il d'un ton qui signifiait évidemment qu'il en était enchanté^ mais j'avais à vous parler.

— J'écoute, général.

Il fit signe à Cordier de sortir, alla fermer la porte , puis revint à moi.

— Je n'ai point l'honneur de vous connaître , major, continua-t-il, d'un ton moitié sérieux, moitié ironique , mais le maréchal-des-logis assure que vous êtes le plus habile chirurgien de l'armée.

— J'ai le caractère trop bien fait pour lui donner un démenti, général , répliquai-je.

— II prétend que vous lui avez rendu la vue- — 11 dit vrai.

— Ainsi, vous êtes oculiste?

— C'était ma première profession.

— Et vous avez tous vos instrumenls?

— Les voici , répondis-je en tirant ma trousse de campagne, et l'étalant machinalement sur le guéridon.

— Alors , préparez -les , dit le baron , qui se rassit : nous allons mettre votre habileté à l'épreuve.

Ces mots et ce mouvement me rappelèrent tout à coup ce que m'avait dit Cordier, et ce fut pour moi une révélation subite.

tS GéNÉRAL GUILLAUME. 1^7

— Pardon, reppia-je, en souriant malgré moi, mais je crains que le général ne se soit ^t une fausse idée de notre art.

— Pourquoi celaî

— Parce qu'on ne peut y avoir recours qu'à ccrlaines conditions. Pour faire un civet , le Cuisinier- Bourgeois exige un lièvre ; pour faire voir, l'oculislu deniande également un organe de vision.

— Eh bien ! que signifie?...

— Cela signifie qu'où l'organe n'existe plus, tooto opération est impossible^ et qu'aucune science ne pourrait rendre au général l'œil qu'il a perdu.

L'ancien capucin se leva d'un bond.

— Prétendez-voua m'insulter ? s'éeria-t-il pôle de colère.

— Comment, repris-je stupéfait, ne s'agit-il pas de vous?

— Eh ! qui vous parle de moi, monsieur ? Avez-vous cru que je vous Msais venir pour m'apprendre que i<i suis borgne ! Pensez-vous que je ne le sache point , que je ne le sente point , que (ont ne m'en avertissi? pas assez ?

. — Veuillez m'excuser, général ; mais comme vous vous informiez de mes connaissances en opbthaimo-

Ii8 iiiST€riRES d'autrefois.

logie, j'ai dû croire que vous m'appeliez dans Tespoir de recouvrer votre œil.

— Non, monsieur.

— Mais dans quel but alors, général ?

— Pour en ôterun à cet hooame, dit-il en montrant

don Ferez.

Je reculai avec une exclamation -, l'Espagnol n'avait fait aucun mouvement.

— Voilà pourquoi je vous ai envoyé chercher, reprit le vieux militaire , et pourquoi je vous ai adressé ces questions.

— Pardieu ! interrompis-je avec dépit , c'était bien la peine d'éveiller un malheureux rompu de fatigue et de remmener au galop dans les montagnes pour lui faire une pareille plaisanterie.

— Ah! vous prenez ceci pour une plaisanterie! s'écria-t-il , en relevant sa casquette de velours ; que faut-il pour vous persuader que je parle sérieusement, monsieur? Sang du diable ! j'ai donc l'air bien plaisant ?

11 y avait dans l'accent du baron quelque chose de si véhément que j'en fus saisi. Je le regardai ; s^s traits étaient livides , son œil unique étincelait , et une légère écume humectait ses lèvres crispées.

LE GETiERAL GtlLLAUME. ^ 149

■ Ah ! je plaisante! conliiiua-t-il en couvrant de I poing fermé les lettres posées sur le guéridon. Voyons, don Ferez, dites-lui donc que ce n'est point un jeu ; allons , monsieur , c'est à vous , et non à moi , do parler.

Don Ferez se le\a , cl je m'aperçus alors qu'il était fort pâle. Cependant il s'avança vers moi et me dit en Trançais, mais lentement et comme en cherchant ses mots:

— Faites ce que le baron a dit ; je le veux aussi.

— Vous voulez devenir borgne comme lui? répliquai-je en espagnol.

— Comme lui , oui , répéta don Ferez avec effort,

— Mais c'est du délire !

— C'est de la nécessité, monsieur,

— Alors, VOUE ne consentez que par contrainte?

— Non, je consens volontairement... i! le faut.

— Mais pourquoi le faut-il 7

— C'est ce que vous ne devez pas savoir.

— Eh bien ! est ■ ce fini ? interrompit le général qui s'impaUentait de notre dialogue en espagnol . qu'il ne comprenait pas.

— Je ne sais encore si je dois prendre au sérieux

162 HISTOIIKS d'aUTREFO!-».

serra ia main, et Je repartis pour la Calaspara, d'où Je repris la route de Jaën.

Quelques jours après mofi arrivée dans cette ville ^ je sus que le château de Lucar avait été livré, de nuit« par trahison , à uue bande de guérillas qui avaient égorgé le général Guillaume avec ses hussards, et emmené la senora Beata. La dépêche qui apportait cette nouvelle ajoutait que, d'après les renseignements recueillis , cette bande était conduite par un chef inconnu, mais jeune , de haute taille , et ayant l'œil gau* che couvert d'un bandeau.

FIAMUIA.

Vingt fois elle avait regardé la mer à travers les stores de sa fenêtre , et vingt fois elle était retournée s^asseoir sur le divan de soie ; elle avait parcouru tous ses livres , effeuillé tous ses camélias , ouvert et fermé la boîte de pistolets damasquinés laissée sur sa chiffonnière par le comte ; enfin , renonçant à vaincre une tristesse toujours croissante, elle avait couvert son visage de ses deux mains, et s'était mise à pleurer.

Mais autant les larmes qui sont vues et essuyées soulagent , autant celles qui cofulent dans la solitude sont amères. Rien ne les adouôit ni ne les arrête ; nous n'avons pas même un prétexte de consolation

à notre douleur , et nous nous y abimons toujours de plus en plus I

Ah ! c'est alor» que vient le besoin d'épanehemeni , et que Ton prend en horreur sa solitude ! Comme le naufragé jeté sur une plage déserte, on regarde autour de soi , puis au loin ; on cherche , on appelle ; et si on ne trouve aucune amitié vivante , on essaie à en ressusciter des mortes ; on se souvient tout-à coup d'un nom oublié *, on se prend à un amour perdu , et le cœur, dans son indigence, s'improvise une affection pour pouvoir se confier !

Comment Fiamma n'eût-elle pas eu recours an subterfuge de toutes les âmes isolées ? Bien des fois déjà , dans ses tristesses ,' elle s'était rappelé EfGe , cette compagne d'enfance quelle avait tant aimée, puis qu'elle avait négligée dans l'absence \ bien des fois elle avait espéré renouer cette douce liaison en rachetant son oubli par une confidence longue et entière ! Cette pensée lui revint plus vive dans son désespoir. Son cœur , gonflé de plaintes , avait besoin de s'épancher \ elle courut à son pupitre , et se mit à écrire, ne s'arrêtant de temps en temps que pour essuyer ses larmes.

FIAIBHA. 167

A EFFIB HAKSON, A DUBLIN.

a C'est moi , Effie , c'est moi , la pauvre étrangère que tu aimais tant 1... Sais-tu encore seulement que j'existe?,.. Ten inquiètes-tu? En voyant cette lettre, reconnaitrais-tu qui te l'écrit , sans avoir lu mon nom?^.. Je crie vers toi du fond de mon désespoir , EfQe !... Oh ! je suis trop malheureuse pour que tu ne m'aimes plus !...

a Te souviens-tu du temps où nous couchions dans le même dortoir, avec nos poupées sur nos oreillers et nos ménagés de faïence à nos pieds ?••• — Et plus tard , nos petits parterres où le cresson venait si bien ? Et plus tard encore , nos belles toilettes préparées pendant huit jours pour la messe du dimanche ? hélas ! C'était le dimanche aussi que mon tuteur venait me voir avec son fils Éric : tu te les rappelles? Le comte si noble, Éric si... Eh bien! EfQe , le père est mort, et le fils est mon mari !...

M Ne crie pas d'étonnement ; ne t'indignes pas ; il l'a fallu ! Ma mère l'avait promis lorsque le comte de Rimberg nous sauva tous. C'est elle qui le choisit pour mon tuteur. Que pouvais-je faire, sans famille, sans amis, sollicitée par le comte, qui espérait arrêter au

168 HISTOIRES b'AtJTRBFOIS.

moyen de ce mariage les désordres de son fils?. . • J'ai pleuré beaucoup : puis j'ai consenti ! Peu après le comte est mort ; je suis restée seule avec Éric !

Effle, j'étais bien sûre d'être malheureuse ; mais je ne savais pas que je serais flétrie! Nous autres femmes, hélas ! nous ne vivons pas : honte ou gloire, fortune ou pauvreté, tout nous vient par les autres ; notre existence n'est qu'un reflet. On m'a méprisée pour les vices d'Éric! Ceux qui se disaient purs m'ont fuie, et de cet abandon, qui ne prouvait que leur cruauté, le monde a fait un témoignage contre moi. Puis, sous prétexte d'égayer ma solitude, Eric m'a présenté des femmes que je ne connaissais pas ; il m'a forcée à les visiter, à leur donner desfêtes, et toul-àcoup j'ai su que c'étaient ses maîtresses 1 J'ai voulu me plaindre, mais il m'a répondu par l'injure, par la menace ! Alors j'ai rompu avec tout le monde ; j'ai fait de ma chambre une prison ; j'ai passé les journées et les nuits dans les convulsions ou dans les abattements du désespoir, entendant sous mes pieds les bruits de l'orgie, les chants cyniques et les rires des femmes perdues 1 Un instant j'ai cru que j e deviendrais folle ; puis la fièvre m'a prise, et j'ai rendu grâce à Dieu croyant que j'allais mourir Hélas l Dieu n'a

FIAMIIA. . 169

point accepté mes remercimenls i il a Mu vivre, a Le comte était las de Venise ; nous sommes partis : nous avons vu la Suisse, l'Allemagne, la France ; j*ai passé partout sans rien voir, comme une ame maudite qu'emporte le démon.

a Dans les commencements , je pensais au suicide ; mais au moment du désespoir les moyens m'ont man* qué^ maintenant, c'est le courage... Une humiliation trop long-temps acceptée nous rabaisse : à force d'en être flétrie nous désespérons de nous relever. Par instant, ma torpeur m'épouvante moi-même... Je sens que je m'arrange dans mon infamie ; je né sais plus être flère avec la douleur.

a Mais aussi pourquoi être forcée de mourir avant l'âge quand on ne demanderait qu'à vivre , quand ou sent toutes les soifs de la jeunesse ? Mourir sans rien savoir de ce qu'il y a de doux sur la terre ! O Effle ! si tu connaissais tous les rêves de mon affliction ! J'envie le sort de la paysanne qui me sert , de la jeune fille qui passe sous mes fenêtres avec son amant ! L'abrutissement peut éteindre la souffrance , le plaisir guérir la honte ; mais , moi , mon malheur est sans remède et sans compensation ! Cet homme auquel le hasard m'a livrée , quand H arrivera ici tout à-l'heure,

ivre et quittant des filles de joie , il faudra que je souffre sa présence ; si je fuis , il n'aura qu'à faire un signe pour qu'on me ramène-, si je demande protection à un autre homme , il n'aura qu'à dire un mot pour qu'on nous traîne tous deux devant les juges ; car je suis à lui ! La même loi qui me défend de me donner à Dieu pour toiyours, m'a donnée sans retour à cet homme. Elle n'a pas eu peur de ma douleur en ne me laissant qu'une mort pour espoir !

a Et cependant , mon Dieu ! moi aussi j'aurais su être heureuse ! Te rappelles-tu , EfOe , combien nous avons effeuillé de marguerites dans le jardin de ta mère pour apprendre si nous serions aimées?... Que de romans lus en secret sous la charmille et dont nous choisissions les héros pour époux? Jours charmants, où le mariage nous paraissait un palais de fées , à la porte duquel un bon génie nous faisait signe en souriant... Hélas! le bon génie a fait comme la femme de Mazen dans les contes arabes , quand nous nous sommes approchées il a pris toutes nos espérances dans ses bras et il s'est envolé !

a Le comte Éric vient de recueillir en Allemagne l'héritage de son dernier parent. Il est arrivé hier seulement à Marseille, où je l'avais précédé. Mais déjà il a

FIAHHA. 171

trouvé des compagnons de plaisir. Demain matin, je les attends tous ici ; le maître m'en a avertie : il s'agit, je crois, d'un déjeûner, d'une promenade sur mer!... Je n'ai même pas la libre possession de ma solitude.

a Nous partirons dans quelques jours pour Constan* tinople. Le navire sur lequel j'ai arrêté le passage est là sous nos fenêtres y et n'attend qu'un bon vent. Cette lettre est peut-être la dernière que tu recevras de moi, Efflel... Une tempête» un corsaire, la peste d'Orient peuvent me délivrer bientôt^ c'est mon espoir ! Aussi ces voyages me plaisent-ils par leurs périls. N'osant appeler la grande libératrice , je tâche qu'elle me rencontre , et je demande au hasard ce que je ne puis obtenir de mon courage.

a Mais quoi qu'il arrive , EfBe , je ne serai point morte sans mettre tournée vers toi , et sans t'avoir erié adieu !... Que fais-tu maintenant, pauvre sœur de mon enfance ?. . . Regardes-tu en arrière ou en avant dans la vie?... Oh! avec quels sanglots de joie je te presserais dans mes bras!... Comme ta vue me redonnerait l'espoir de mes^ jeunes années I... Mais pourquoi y penser?.,. Toi , tu es tranquille sans doute au fond de ton Irlande ; ta vie se passe comme autrefois à arroser des fleurs , à coudre et à apprendre des vers.

Tu as peut-être ancré ta destinée dans quelque ptrr et heureux amour ! Il vaut mieux que je ne te revoie pas ; je troublerais ta sérénité!. .. Brille en paix dans ton azur , ma douce étoile ! Je penserai à toi sans te parler; je t'invoquerai tout bas comme les poètes... Cette lettre même n'ira point f attrister, mon Eflie ! Je neveux point altérer la douce image que j'ai laissée dans ta mémoire. — Que mon nom continue à ne te rappeler que des joies d*enfance et une amitié charmante I J'ai causé avec ton souvenir... c^est assez.... >

Ici Fiamma s'arrêta: L'entraînement des idées venait de la conduire à une décision qui rendait inutile tout ce qu^elIe avait écrit. Comme il arrive trop souvent, sa douleur, en cherchant la consolation, avait parcouru un cercle vicieux et était revenue au point de départ.

Prise d'un découragement invincible, elle laissa tomber sa plume, cacha son visage sur sa lettre même, et recommença à pleurer.

Cependant, cette nouvelle crise fut courte ; ses larmes épuisées s'arrêtèrent , et sa douleur, engourdie par tant de secousses, s'apaisa. Elle se leva alors^ et vint de nouveau s'accouder au balcon.

Elle avait, la veille, renvoyé sa femme de chambre

française ; la paysanne qui la servait s'était retirée, et le valet du comte avait suivi son maître, de sorte qu'elle se trouvait seule dans la bastide.

Celle-ci s'élevait sur un coteau garni de vignes» au pied duquel soupirait la Méditerrannée. La nuit étincelait d'étoiles ; les navires, immobiles et les voiles carguées, apparaissaient de loin en loin sur la baie; on distinguait à l'horizon Marseille, qui se dessinait confusément entre le ciel et les eaux ; de larges éclairs s'épanouissaient par instants dans l'espace, et d'amers parfiims s'exhalaient des grèves altérées.

Fiamma contempla longtemps cette lumineuse sérénité de la nuit, comme si elle eût voulu la foire passer en elle-même ; mais son cœur se serra, blessé par tant de splendeurs *, laissant tomber le store, elle revint s'asseoir sur le divan qu'elle avait quitté.

Sa lampe s'était éteinte : aucune lueur stellaire ne pénétrait du dehors -, la jeune femme se sentit plus à Taise dans ces ténèbres qui Tenlevaient au monde extérieur. N'ayant plus rien qui, en frappant ses sens, l'avertit de son existence, elle se laissa aller à la tristesse vague et endormeuse qui suit toujours les grandes crises de douleur.

Il y avait longtemps qu'elle était là, pensive, lors-

17i HISTOIRES d'autrefois.

qu'un bruit la fit tressaillir : elle leva les yeux ; uner ombre venait d'apparaître sur le balcon ! Tout-à-coup le store fut écarté brusquement» et un homme s'élançd dans la chambre.

Fiamma poussa un eri : Tinconnu s'arrêta étonné.

— Quelqu'un ici 1 dit-il.

£t il voulut regagner la fenêtre ; mais il heurta dans dans Tombre la jeune femme qui s'était élancée pour fuir. Elle jeta un nouveau cri.

— Silence ! balbutia l'étranger d'une voix agitée ; silence , sur votre tête !

Fiamma se tut, et chercha la porte à tâtons. L'inconnu, dont les yeux commençaient à s'habituer à l'obscurité, s'en aperçut ^ il lui barra le passage.

— Écoutez-moi, dit-il, et surtout ne craignez rien.

— Laissez-moi ! répondit Fiamma.

— Vous ne sortirez pas, madame ; votre frayeur me trahirait 5 il faut que vous m'entendiez I...

Fiamma recula épouvantée.

— Que voulez-vous? demanda-t-elle.

— Rien que me sauver.

— Qui êtes- vous ?

— Un prisonnier en fuite. La moindre imprudence

FIABIHA. 175

peut remettre sur mes traces!... Au nom de Dieu, Madame, ne me perdez pas !

La voix de l'inconnu était si suppliante, que Fiamma se sentit rassurée. C'était une imagination mobile et hardie que l'extraordinaire intéressait vite ; aussi son premier effroi fit-il place, presque aussitôt» à une sollicitude curieuse.

— Vous n'avez rien à craindre de moi, Monsieur, ditelle ; mais dans quel espoir avez -vous pénétré ici?

— Envoyant cette bastide on ne brillait aucune lumière, j'ai cru qu'elle n'était habitée, comme toutes les autres, que le dimanche, et que je pourrais m'y cacher.

— On vous cherche donc?

— Écoutez !... interrompit brusquement l'inconnu. Une rumeur confuse venait effectivement de se faire

entendre sur le chemin. On distingua bientôt des pas mesurés, un cliquetis d'armes et un murmure de voix ; mais ces bruits ne firent que passer, puis s'éloignèrent. Le prisonnier s'approcha alors doucement de la fenêtre, et écarta le store pour voir la direction que prenaient les soldats... Dans ce moment, les rayons de lune éclairèrent ses vêtements.

— Un galérien ! s'écria Fiamma épouvantée. Le fugitif laissa retomber le store.

— Ne rayiez-vous point deviné? demanda- 1- if d'une voue altérée.

Et comme la Jeune femme reculait sans répondre.

— Je comprends , continua- t-il , vous avez cru recevoir un de ces coupables dont le crime est une gloire! Un conspirateur ou un proscrit... Cet habit rouge a détruit votre erreur. Mais ne craignez rien » madame , je n'abuserai point d'une pitié surprise : quelques minutes de patience seulement v dès qu'on aura cessé d'entendre le pas de ceux qui me cherchent, je repartirai?.

Ces mots furent pronMicés avec une tristesse si digne, que Fiamma en fut intéressée.

— Gomment pourrezrvous leur échapper ? demanda-t-elle.

— Je l'ignore : qu'ils ne me reprennent point vivant, c'est tout ce que je désire. J'ai porté leurs chaînes avec résignation pendant le temps qu'il a fallu pour les briser ; mais maintenant que j'ai senti mon pied sans anneau de fer, maintenant que j'ai goûté l'air libre, que je suis rentré en possession de moimême, je ne retournerai plus sous le bâton de l'argousin:.i1s me tueront d'un seul coup s'B le faut; je ne veux plus mourir en détail.

FIASHA. 177

Fiammn Tut touchée de cette résolution.

— Que puis-je Taire pour vous sauver' dit-elte.

— Me cacher ici celle nuit et demain ; j'aurai échappé, alors , aux premières poursuites ; Je pourrai éviter les autres.

— Et ou irez-vûuà?

— A Lyon.

— J'en arrive, fit observer Fiamma. La surveillance y est extrême depuis les deruiers troubles ; vous anrez peine à vous y cadicr.

— Je le sais. Madame , mais il faut que j'y aille , il le TauE absolument.

Il y eut un moment de silence. Fiamma tlottait entre l'intérêt et le soupçon ; le forçat semblait réfléchir.

— Vous arrivez de Lyon , Madame, reprit-il enfin, et vous êtes Italienne , si j'en juge par votre accent.

— Il est vrai.

— N'auriiiz-vous point connu la slgnora Lorcnno? Fiamma fit un mouvement.

— Oui, dit-elle, d'une vois troublée; pouniuoi celte question ?

— La sigdora esI-cHe encore à Lyon ?

— £Ue y était il y a quelques jours... Mais quel intérêt pouvez- vous prendre ?

Le forçat se tut un instant.

— Puisque vous connaissez la signora , Madame , reprit-il enfin , vous avez entendu prononcer mon nom sans doute...

— Comment ?

— Je suis Alexis Rouvière.

— Vous ! s'écria la jeune femme en reculant.

— Je vois que vous connaissez ce nom , continna le fugitif d'un Ion douloureusement amer ; oui , Madame, c'est moi qu'ils ont condamné, pour avoir

voulu la voler et l'assassiner et la signora Faura

cru , sans doute , comme les autres !...

— N'était-ce donc point la vérité ? demanda Fiamma vivement.

Le forçat ne répondit pas et il y eut une longue pause \ mais la. jeune femme* entendit tout-à-coup qu'il pleurait ! . . .

11 est des douleurs qui renversent d'un seul coup nos convictions les mieux arrêtées : ce ne sont ni les plus bruyantes, ni les plus pathétiques ; le cœur les reconnaît sans qu'on puisse dire à quel signe. On a quelquefois repoussé toutes les protestations, détruit

tout/5s les défenses ; l'esprit est arrivé , de preuve en preuve^ à l'évidence, quand tout-â-coup une larme, une seule , vient vous rejeter dans l'incertitude ; ce fut ce qu'éprouva Fiamma.

— Et cependant, dit-elle, comme si elle eût répondu tout haut aux doutes qui s'élevaient entre elle... ces bijoux trouvés sur vous... ces armes.

— Tout m'accusait , Madame, et pourtant...

— Achevez.

— Pourtant. . . je n'étais ni un voleur , ni un assassin!...

— Est-ce possible ! s'écria Fiamma.

En voyant que Rouvière gardait le silence.

— Au nom de Dieu ! expliquez-moi tout alors ! s'écria-t-elle.

— A quoi bon? nous autres misérables ne protestons-nous pas toujours de notre innocence?... Qui vous prouvera que je ne vous trompe pas comme les autres? Une vérité qui me disculpe ne peut vous paraître qu'un mensonge ; mes assurances vous laisseraient le doute et me vaudraient à moi la honte d'un soupçon.

— Non , dit Fiamma, je croirai.

Le forçat secoua la tète.

•*- Ce que j'aurais à dire est trap étrange, Madame. Que j'aie ou noa mérité mon sort , que vous importe

d'ailleurs?... Je n*ai point de droit à votre intérêt

Il n'est qu'une seule personne au monde que j'eusse voulu détromper!...

— Et cette personne ?. . .

— Est celle pour qui j'ai été condamné.

— La signera Lorcano ? . . .

— C'est elle que je cherche, c'est pour elle que je me rends à Lyon où je ne pourrai la voir peutêtre ! Et cependant , mon Dieu I à elle, je voudrais

que la vérité fût connue.

— Eh bien, parlez, dit Fiamma -, par moi elle saura tout.

Le forçat releva vivement la tète.

— Est-ce vrai? demanda-t-il... ainsi vous la verrez.

— Je la verrai.

— Et si je ne puis la joindre , vous lui rapporterez fidèlement mes paroles ?

— Tout ce que vous m'aurez dit , elle le saura I

II cacha un instant son visage dans ses deux mains.

FIAMHA. 181

— Hé bien, je vous raconterai tout, reprit-il, après un court silence ; mou souvenez-vous de votre promesse; répétez-lui scrupuleusetoeat mom récitl... (Msait!... elle peutétre, elle me crtdral

— Je n'ai jamais connu mes parente ^ et c'est à l'hospice des enfants trouvés que se sont écoulées mes premières années. Remarquant chez moi plus d'application que chez mes compagnons , la sœu/r chargée de nous instruire, m'apprit tout ce qu'elle savait elle-même ; je dus à ses soins Favantage d'édiapper aux travaux abrutissants de l'atelier et de passer au bureau de l'économe que j'aidai dans ses écritures.

M. Latour était un de ces paresseux adroits , qui réussissent à s'approprier les avantages d'un emploi en abandonnant à d'autres le travail. Dès que je pus le remplacer^ il me laissa tout foire, en me vantant beaucoup la marque de confiance qu'il me donnait ; sans ètredupe de cette prétendue confiance^ c'étaitun moyen d'échapper & la vie en commun dont je souffrais tant depuis mon enfance. Je ne voyais habituellement

FUMMA. 18S

M. Latourqu*finespulefBis,IeiiiaUn; le reste de la jfwroée se passait dans un isolement complet. Il but avoir connu l'existiNicç eaiéginientée de Tbospiee^ olr toute ^ontanéité est interdite , toute personnalité anéantie, pour comprendre la doupeur de la solitude. Je m'y pion* geai ave^ une sorte de délire. Je cherchai à la rendre plus complète et pluslengue^en obtenant la permission de coucher chez Técoiiome., sous prétexte d*étre plus tôt au travai. Je passais ainsi des jours entiers dans mou étroit bureau , ne voyant rien autre chose que la cime des peupliers qui se ])alançaient devant la fenôtre 9 n'entendant d'autres voix que celles des coteaux qui chantaient dans les jardins.

Cependant les écritures de Téeenom^t n'employaient pas tous mes instants. M. Latour avait une bibliothèque fort en désordre mais assez nombreuse ; tout le temps que n'absorbait point mon travail était consaeré à lire. Je ne vous dirai point , Madame » par quels enchan^ tements me firent passer ces lectures successives; tout le monde se rappelle cet fige d'intérêt fiBcile, où tout ce qui est imprimé agit sur nous comme un talisman. J'éptiisai en peu de temps la bibliothèque de-l'écônomei m(ds an 8e ses livres s'empara bientôt, à l'exclusion de tous les ûtttreSi de mes sympathies et devint en quelque

184 HISTOIRES D*AUtRSF01S.

sof le mon évang^e ; ce ftit 1^ Mille et une Nuits.

Et comment n'aurais-je point aimé ces histoifes merveilleuses où la justiee vieAt donner éTéternels démentis au possible , moi qui sentais toute la cruaulé et toute Tindigence de la réalité ? Le moyen de i^ pas croire auK miracles quand on en a besoin ?Jtfa1beureusement , rien nd- devait ariéter mon imftginatida une ibis engagée d«is cette vole. Ne sachant rien du du monde , je ne pouvais reconnaître les frontières de la fantaisie. A psrt les fées et les encbanieurs , rien n'était faux pour moi dans les récits de Scheherazade.

N'avais-je pas vu d*ailleurs% flans Tbistoire môme, de ces grandes aventures qui conduisaient les pâtres à la (Aiairé de flome^t les mendiants au trône? Ne savais-je pas que des reines avaient parf6is<^hoisi dans la Mlle, et -donné leur amour à des hommes obscurs !... Pourquoi n'aurais-je point cru ces hasards commis ?... Ce qui était juste devait priver sou^nt, et ma râlison n'était point choquée de ce qui choquait les vraisenAilances du monde. ^

Aussi , ^e d'espéranci^s insensées je conçus alors , que de projets irréalisables ! J'avais vingt em > et tous les désirs turbulents d'une nalure ptâSsÂonaée commençaient à se faire sentir en moi ! I^es a^irations

PIAKKA. 185

de rame et les aiguiUoiis de la sensualité se réunissaient pour peupler mes nuits de vision» ardentes. Chaque soir j'apercevais en rêve une de ees sultanes plus belles que lejwr^ qui attoideiit dans un palais enchanté Farnvée de Tincoiinu qu^elIes doivent aimsr ; rïle me tendait les Ims , je l'enteiidlais ra'appeler f...

Paf une singularité étrange ^ les femmes que je voyais , loin de m^émouvoir , m'inspiraient une sorte de répulsion. Associées à la réalité misérable et brutale qui m'entoursdt, je ne pouvais les en séparer daismes impressions ; mon cœur cherchait plus Imu et plus haut l'olget de ses désirs.

Aussi l'esclavage de Fhospice ne tarda-t41 pas à me devenir insupportable. J'entendais, à la porte, le bruit de ce mondeoù se tiouvait la r&lisation de mes chimères I On m'avait bien parlé de dangers à courir, de monstres à c($mbattre et de douleurs à supporter ; mais j'étais jeune, avide de bonheur , je voulus tenter l'aventure !

Pardoiçiez-moi, Madame, cesjongs détails,Jl8 sont indispensables pour vous faire comprendre ce qui va suivre ; car c'est mqn éducation même qui a préparé mes souffrances et ma honte .

J'avais été adressé , en quittent l'hospiâe , à un entrepreneur de Qq>ies qui me fouri^t du travail : tes

186 HISTOlRBd D'AUTRBFOIS.

profits étaient peu eonùdérables , et pour gagner rigoureusement de quoi vivre , il bliait s'oocmper tmil le Jour. Je n'abandonnais donc ma mansarde qae lorsque les deniëres lueurs du soleil couchant s'étaient éteintes. Je déposais alors ma plume , et je gagnais une des prfmenades de la viUe, remmantmes rêves à l'endroit où je les avais laissés la veOle.-

L'air et le mouvement m'enivraient : sûr que l'ob»curité qui commençait à se répandre cacherait la pauvmté de mes vêtements , j'osais m^approcher des pranBems, je côtoyais les allées les plus fréquentées ; là» plongeant des TCgaais «Mb» «uaffieaëesgMwi ■ pes de femmes parées» je lés contemplais avec des fri£M^nnements dans toutes les veines , j'écoutais le son de leurs voix, j'aspirais les parftams qu'elles Imssaient après elles; puis, quand elles avaient disparu et que je me trouvais seul dans la nuit, un désespoir profond s'emparait de moi; je me laissais tomber sur un banc isolé , la téta cachée dans mes gendUx , et je pleurais long-temps !

Cependant, je restais dans le vague d'une aspiration générale ; et mon attention ne s'était encore arrêtée sûr aucune f^me en particulier : j'avais une religion sans avoir d'autel , lorsque le hasard vint donner un

FIAMIIA. 187

otijet à mes désirs. En face de ma mansarde se trouvait une maison que le propriétaire avait l'habitude de louer tonte garnie aux riches étrangers qui s'arrêtaient à Lyon. Elle était inocupée depuis quelque temps, lorsqu'un matin, en me mettant à ma croisée, j'aperçus la grande porte cochère entrebaillée et des tapissiers occupés à tendre des rideaux. Peu après, une des fenêtres s'ouvrit , et une jeune f^nme parut au balcon ; c'était la signera Lorcano !

Fiamma fit un mouvement involontaire, mais it ne fut point remarqué du forçat, uniquement occupé de son récit.

— Vous connaissez la signera. Madame ; je n'ai denc rien à vous dire de sa beauté. Elle me frappa alors si vivement , que j'en restai comme ébloui ! C'était la première Italienne que je voyais , et Je n'avais jamais rencontré auparavant, dans aucune femme, cette noblesse héroïque jointe à la grâce voluptueuse.

Après avoir regardé quelque temps dans la rue, la signera leva les yeux vers moi. Mes traits exprimaient sans doute mon émerveillement , car elle rougit et quitta la fenêtre. Je fus près de jeter un cri pour la rappeler.

Après avoir vainement attendu pendant long*temps qu'elle reparût au balcon, je fennai ma croisée et repris

188 BISTOIRBS d'autrefois.

mon travail, mais Timage de Tltalienne ne pouvadl me quitter. Elle s'interposait sans cesse entre mon papier et mes yeux : je retournai vingt fois à la fenêtre.

Les jours suivants se passèrent dans les mêmes préoccupations et les mêmes troubles ; j'étais devenu incapable de tout travail suivi.

Vous devinez que mon premier soin avait été de prendre des informations au sujet deTétrangère : mon humble position rendant mes rapports possibles avec les gens qui la servait , je ne tardai pas à savoir son nom. J'appris, en même temps, que sa main était destinée à un homme livré à tous les dérèglements et qu'elle n'aimait pas! Cette dernière circonstance m'expliquait pourquoi ellerestmt des heures entières sur le balcon de l'hôtel^ la tête mélancoliquement penchée sur un livre dont elle regardait toujours le même feuillet. J'avais même cru remarquer plusieurs fois qu'elle se cachait pour essuyer des larmes !.. Vous comprenez, Madame , si cette découverte rendit la signera plus belle à mes yeux ! c'était le charme du malheur ajouté à tous les autres ; je voyais ainsi un pont jeté entre nos deux destinées; la souffrance nous rapprochait.

Je passais les journées à ma croisée^ épiant les moindres mouvements de la signera , et vivant de sa vue

comme on vit de Tair et du soleil. Ainsi (gie je vous l'ai dit , je Tavais d'abord eflàroudhée ^ mais elle finit sans doute par me prendre en pitié. U y eut comme un compromis entra mon adoration et sa modestie | je gardais le silence et elle ne chercha plus a fuir mes regarda.

Cependant na passion allait croissant dans Fombre. Jamais le monde réel ne m'avait paru ressanbler autant à celis des SHlle et une Nuits. Pour moi, pauvre honteux, cachant ma misère dans un grenier^ Thôtel voisin n'était-il point en effet un palais de génies, et la signora ne pouvait-elle se comparer aux plus belles sultanes des contes arabes ? Restidt à trouver le magique pouvoir de rapprocher deux cosurs si éloignés l'un de l'autre ! Je me demandai si Famotr n'était p#int, pour eela, un talismikn assez fort ? -r- Question dangereose, qui éveilla chez moi des espérances fatales i

Depuis quelque temps^ la tristesse de la signera semblait augmenter^ et soit que ses prc^res soulDoin^ ces eussent éveillé dans soa âme quelque sympathie pour les miennes^ soit que ma contemplation passionnée exdtât sa curiosité, je l'avais surprise plusieurs fois les yeux tournés vers ma mansarde. Quand nous aimons sans retour, le besom d'échapper à nos tortures nous rend crédules \ la douleur se forge les mêmes illu-

sions que TorgueU. Je crus que la signora avait laissé tomber un regard au foiM de ma misère, et que sa compassion était près de devenir un sentiment plus tendre.

Une telle vanité doit irous paraître ridicule; mais songezyMadame, que mon ftge et ma nature me disposaient à l'extraordinaire ; aucune limite ne séparait à mes yeux le probable du possible : c'était à peine si je connaissais les bornes de celui-ci.

Une circonstance inattendue acbeva d'accréditer mon erreur. Un soir que la signora se trouvait, comme de coutume^ au balcon, son tuteur entra; il tenait à la main une lettre qu'il présenta à la jeune fille. A peine y eutelle Jeté les yeex qu'elle se troubla : le vieillard s'm aperçut sans 4l>ute, car il la lui reprit avec une sorte d'impatience, et il s'engagea al(Mrs entre eux une cou- ¥ersation que je n'entendis pas^ mais dont les gesles et les attitudes m'indiquaient l'importance douloureuse. Leiuteur paraissait employer tour-à-tour les reproches et les prières, tandis que la signora répondait par des supplications timides. Enfin le vieillard sortit, et la jeune fille resta quelques Instants dans un accablement profond. Tout-à-coup, par un basard sans doute, que je pris pour une intention, ses yeux se levèrent de mon côté, et ses mains se joignirent avec une expression

d*angoisse si suppliante, cpie je crus qu'elle me deman dait secours ! Éperdu, je tendis les bras vers elle, et je descendis mes quatre étages sans savoir ce que je faisais. Arrivé dans la rue, je courus sous le balcon de rhôtel ; la signora le quittait; mais un bouquet tomba à mes pieds !... c'était le sien!...

Yous aurez peine à concevoir, Madame, comment des circonstances si légères et si faciles à expliquer purent confirmer mes espérances-, mais les préoccupations au milieu desquelles je vivais depuis quelques mois avaient prévenu mon esprit. J'avais trop d'intérêt à voir d*une certaine manière pour voir autrement *, rien de ce qui me semblait devoir établir un rapport entre la si • gnora et moi ne devait me paraître fortuit, et mon désir ne pouvait manquer de donner un motif au hasard:

Je ne vous dirai pas dans quels transports me jeta la possession de ce bouquet. Je remontai chez moi fou de joie Lje n'en pouvais plus douter, elle m'appelait à son aide et me donnait un gage du choix qu'elle faisait de moi pour la défendre ! Ah ! fallût-il, pour cela, donner ma vie, j'étais prêt I — Mais que demandait-elle ? cpie devais-je faire? — elle trouverait sans doute moyen de me l'apprendre.

Je passai la nuit dans une fièvre d'attente. Dès le

matin, je courus à ma fenêtre ; le jour entier s'éooula sans que la signera parût à la sienne ! Qu'était*41 donc arrivèetcommentluifaire savoir qu'elle pouvait compter sur moi? Le lendemain, puis le lendemain encore se passèrent sans qu'elle se montrât ! Je mourais dlmnatience et d'inquiétude -, je m'étais informé près des gent de l'hôtel sans avoir pu rien découvrir; enfin j'appris que la signera allail partir pour la campagne. Cette nouvelle me jeta dans le désespoir. Évidemment son tuteur l'ëloignait pour vi<denter plus facilement sa volonté. Surveillée avec trop de soin, la signera n'avait pu« sans doute, me communiquer ses désirs ni ses

craintes ; on l'avait retenue prisonnière ! Qui sait même si quelques uns de nos regards n'avaient pas été surpris et si l'on ne tenait pas à nous séparer? Cette supposition devint insensiblement une certitude pour moi.

Il y a des heures où , sans avoir perdu la raison , nous la tenons pour ainsi dire en interdit , et où nous nous jetons sciemment dans l'extravagance , non par aveuglement mais par choix. Mon amour long-temps contenu avait besoin d'éclater en quelque manifestation insensée. Mes dernières espérances , en exaltant chez moi tous les instincts aventureux, m'avaient donné un sentiment exagéré de mes forces. Je ne sentais

*•■»" »I*MMA. 193

plus la terre ; les obstacles n'exialaieiit plus pour moi; j'étais à mes propres yeus un héros de roman ! Ecrire â la signora était un moyen trop vulgaire pour que j'y pusse songer ; H était d'oilieurs peu sûr, et rien ne me garantirait une réponse ; je résolus de pénétrer jusqu'à elle à tout prix!

Je méditai deux jours celte étrange entreprise , et à force d'y penser elle me parut facile. Je combinai si souvent toutes les chances , j'inventai tant de ressources, je composai tant de scènes, dans lesquelles je me faisais un rôle héroïque ou touchant , que j'arrivai â ne plus douter dti succès. Dailleurs la hardiesse de l'aventure me plaisait ^ c'était sortir de la voie commune, et l'audace du moyen devait donner une plus grande idée de mon amour.

Je me revêtis de mes meilleurs babils, comme pour une fête , je plaçai sur mon cœur le bouquet séché de la signera, et, m'armant d'un poignard qui complétait à mes yeux le rôle que j'allais jouer , j'attendis le soir pour m'introduire dans l'hôtel.

Je ne vous dirai rien , Madame , de mes précautions, de toutes les crises de crainte et d'espoir qui m'agitèrent pendant ces heures d'attente ! 11 vous suffit de savoir que je réussis à tromper la surveillance et à

parvenir Jusqu'à Tappartement occupé par la signera.

Elle ne 8?y trouvait point ; mais tout y était encore dans, un désordre qui annonçait sa présence récente. Des livres entr*ouverts , des broderies commencées , des vêtements qsx'on venait de quitter ,. étaient dispersés sur les fauteuils^

C'était la première fois que f entrais iesa& un appartement élégant , et l'admiration qu'excita en moi le luxe dont j'étais^ntouré se confondit avec la ravissante pensée que fêtais chez blle. Je r^ardais partout avec ivresse. Je me croyais transpwté dans un palais de génies , et je m'attendais , à chaque instant , a entendre retentir, comme une musique céleste, cette douce voix de la signera que je ne connaissais point encore.

Revenu de mon premier émerveillement , je contemplai les uns après les autres les meubles qui garnissaient l'appartement. Je les touchais avec une sorte de respect tendre , je leur parlais , j'étais dans le délire!... En arrivant devant une toilette, j'aperçus un médaillon ; c'était son portrait ! après l'avoir couvert de baisers , je le cachai dans ma poitrine : je ne pensai même pas un instant qu'il pût avoir une autre valeur que celle d'avoir été porté par la sinora... Je ne pensais à rien ;..4'étais hors de moi! —

Hélas ! je touchais pourtant à la fin de mon rêve !

ki le forçat s'arrêta un instant , comme dominé par le aouvenir de ses émotions. Fiamma permssait en proie à un trouble inexprimable ; après une asses longue pause « il fit un ettoti pour reprendre son rédt* -^ Vous connaissez sans doute le reste, Madame, dit-it d'une voix plus brève et plus npiàe , la conversation de deux servantes venues pour ranger Pappartement m'apprit que la signera était partie dès le matin pour Grenoble où Tattendait son fiancé ! lia surprise et ma douleur me trahirent. Arrêté , puis livré à la justice , on trouva la preuve d'un vol dans le médaillon enrichi de diamans qui Ait saisi sur moi -, dans le poignard dont j'étais armé, une préméditation d'assassinat !

Deux essais de suicide achevèrent de me montrer coupable ! Pour me défendre, il eût fallu répéter ce que je viens de vous raconter-, mais quel tribunal eût voulume croire? L'évidence était contre mm et je n'avais à lui opposer que l'histoire de mon âme ! Je ne pouvais expliquer les feits qui me condamnaient que par de romanesques fismtaisies qui m'eussent rendu ridicule sans me disculper. Que m'importait d'ailleurs l'arrêt? La signora était mariée, le monde et la vie ne m'étaient plus rien t Un instant j'avais espéré la voir appelée elle-même

dans les débats, et alors, peut-être, aurais-je tout dit. L'étrangeté d'un tel aveu, répété devant les juges et sous la menace d'une condamnation, eût pu séduire mon amour-, j'aurtiis eu d'ailleurs un intérêt à me défendre, quelqu'un à persuader de mon innocence ; mais il ne se présenta que des valets qui déposèrent contre moi I Je gardai le silence et je fus condamné.

J'étais d'abord résolu à mourir ; la pensée du bagne me retint : j'éprouvais la curiosité de connaître i^et enfer dont j'avais entendu répéter le nom avec tant d'effroi. La souffrance m'avait fait prendre la société en mépris ; je voulus savoir comment elle punissait les co\y pables, moi qui savais comment elle protégeait lesinalheureux. Puis» je^pensai que me frapper tout de suite, c'était me reconnaître vaincu; ma bainepour les hommes me donna l'orgueil de vivre encore quelque temps.

Je suis resté ainsi trois ans au bagne, ajournant le suicide, 11 y a quelques mois, le hasard m'apprit qu'après de longs broyages, la signora était de retour à Lyon. Alors, la pensée de m'échapper pour la revoir, ne fût-ce qu'un instant et dussé-je mourir aussitôt^ s'empara de moi, et je préparai les moyens de fiiite qui, aujourd'hui seulement, m'ont réussi.

A ces mots, Rouvière se tut. Fiamma l'avait écouté

FIAHHA. 197

avec une surprise et une émotion qui s'étaient souvent trahies. Les premiÈres lueurs de l'aurore perçaient déjà à travers les stores fermés. Elle resta quelque lemps la tète baissée, comme si elle n'eût osé regarder le jeune hotnioe... Mais, se levant tout à-coup avec un mouvement de douloureuse résolution, elle tourna vers lui son visage baigné de larmes. Rouvière recula d'un bond.

— La signora! s'écria-t-il en portant ses deux mains à son front, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'élait pas le jouet d'un songe.

— Eile-mème, dit la jeune femme; ella, la cause involontaire de vos souffrances et qui sent le besoin que vous lui pardonniez le mal qu'elle vous a fait.

Le forçat, éperdu, les mains jointes, contemplait l'Italienne avec ivresse.

— Ainsi vous m'avez cru, dit-il; oh! cela suffit, Madame; je vous vois, je vous entends, j'ai pu vous ouvrir mon cœur et exciter votre pitié 1 je suis assez payé de mes douloureuses épreuves. Ah I maintenant, mon voyage est achevé, mon but atteint; qu'importe que ma fuite réussisse,jc suis heureux pour longtemps et i's peuvent me ramener sur leurs pontons.

— Non, non, s'écria Fiomma, vous échapperes à cet odieux esclavage.

198 HistoiRBs d'autrefois.

-^ A qaoi bon ? signora *, qu'irais-je cherche» dans te monde?... Vous m'avez parlé» je vous ai vue pleurer aur moi, que puis-je attendre de plus ?...

— Oh I je le veux , je le veux I la pensée de vos tortures me serait impossible à supporter. Vous quitterez la France.

U secoua la tête.

— Gomment te pourrais je?

— Je vous y aiderai... On ne soupçonne rien. Nul ne vous a vu entrer ici ; je suis seule.

— Seule, répéta Rouvière avec étonnement. Fiamma tressailMt; la pensée qu'elle venait de se

mettre par cet aveu à la merci d'un homme amoureux et désespéré lui fit regarder autour d'elle avec une sorte d'effroL Rouvière remarqua ce rapide mouvement et le comprit.

— - Que cet isolement ne vous effraie point , dit-il avec une dignité triste ; il peut sgouter à ma sécurité^ mais non diminuer mon respect. Faites un geste et^ pars pour ne plus vous revoir.

Fiamma fut attendrie.

— J'ai eu tort, dit-^lle en lui tendant la main.

Il la saisit avec une exclamation de joie et la porta à ses lèvres.

— Oh ! pardon , pardon ! s'écria-l-il , laissez-moi

la sentir sur mes lèvres laissez-moi m'assurer

que je ne fais pas un rêve. Se peut-il, mon Dieu , que ïous soyez là, que Je vous entende, que je presse voire main , moi qui, hier encore , était soudé à la chaîne des galériens !

Et la pensée de ce bonheur inespéré jetant son âme dans une exaltation extatique, il se laissa tomber aux pieds de la jeune femme en serrant sur son cœur la main qu'elle lui avait abandonnée.

— Levez-vous , levez-vous ! s'écria l'Ilaliennc troublée.

— Non, dit-il; oh 1 j'ai besoin de pleurer... Vous ne savez pas combien je \'ous aime ! Ah ! je voudrais que cette heure fût la dernière de ma vie ! je voudrais mourir à vos pieds, en vous regardant.

Fiamma était effrayée et attendrie à la fois.

— Au nom de Dieu, dit-elle, relevez- vous; songez que l'heure avance et que Von peut venir.

Bouvière laissa aller la main de Fiamma qu'il avait retenue, et faisant un effort, il se releva.

— J'attends les amis du comte ce malin , continua la jeune femme ; malgré toutes les précautions, ils peuvent vous voir ; il est impf»f aiblc que vous conserviez

200 HiSTOiftBS d'autrefois.

des habits qui vous trahiraient au premier regard. Vous trouverez dans une ehambre voisine tout ce qui vous est nécessaire pour tfiomper leurs yeux. J'entends des pas sur le permn : c'est M. de RimbeK, sans doïtfe -, il ne faut pas qu*il vous aperçoive avant que je lui aie parlé : venez.

A ces mots , elle courut à une porte placée au fiond de Tappartement, entraîna Rouvière à travers un corridor, et le fit entrer dans une chambre éclairée par le soleil levant.

— - Demeurez là , dit-elle , jusqu'à ce que je vous avertisse.

Et elle le quitta.

Cependant son embarras était extrême. Elle sentait l'impossibilité de cacher ce nouvel hôte, à l'insu d'Éric. Près de partir d'ailleurs, et ne connaissant personne à Marseille , elle ne pouvait sauver te tv^tit sans le secours du comte. Mais comment justifier aux yeux de celui-ci l'intérêt qu'elle prenait au forçat? Lui répéter l'histoire de Rouvière, c'eût été s'expo^r à des soupçons ou à des railleries ; il fallait donc intéresser la pitié de M . de Rimberg en ne lui avouant qu'une partie de la vérité : Fiamma pensa à ce qu'elle pourrait lui dire , tout en regagnant le «alon.

, ' Le comte Éric de Rimberg y étail déjà et venait de se jeter sur le divan que Fiamma occupait un instant auparavant.

C'était un homme d'environ trente-cinq ans, d'une force et d'une beauté peu ordinaires. Une intelligence ardente éclatait dans ses yeu?L et sur son front ; mais en revanche, ses lèvres respiraient la sensualité la plus grossière. Il était aisé de voir au premier aspect que le comte était un de ces philosophes dont la science aboutit à la systématisation de la jouissance. Portant dans celle-ci la subtilité de son esprit, il en avait fait un art, et ses hautes facultés n'avaient ainsi servi qu'à transformer un homme sensuel en un homme corrompu.

Nul ne savait, du reste, réaliser comme lui, dans le plaisir, toutes les extravagances du caprice ; c'étrnt une nature avide qui avait reporté dans le domaine des sens cette soif de Timpossible et cette aspiration vers l'inconnu qui est le fond de toute ftme humaine.

Il arrivait après avoir passé une partie de la nnit dans Torgie, exalté par le vin, échauffé par la marche et le cœur inaàsouvi. Le sang pétillait dans ses veines comme une liqueur en fermentation. D éprouvait cette puissance de désirs qui rend l'homme doux comme un enEmt ou féroce comme un tigre, selon ce qu'il se trouve en lui d'affection morale ou de brutalité.

Lorsque Fiamma entra dans leralon, Éric, qui jouait non^alamment avec une hoite de pistolets posée sur la chiffonnière, se détourna et Ait frappé de la langueur charmante que les émotions de la nuit avouent répandue sur les traits de la comtesse. Justement irritée de ses désordres , Fiamma le traitait depuft longtemps comme un étranger^ et leur union n'était plus qu'une communauté de nom et de fortune. Le comte s'était facilement consolé de cette espèce de veuvage dans les bras de ses maîtresses^ mais il avait découvert depuis quelque temps que le vice avait aussi sa monotonie. Le même esprit d'inconstance qui l'avai^iait;

FIAMMÀ. 205

abandonner Fiamma pour des femmes moins belles, commençait à ramener ses désirs à celle-ci. La difficulté du retour animait d'ailleurs sa passion blasée ; après une longue rupture , ce rapprochement avait toute l'excitation de la nouveauté.

Lorsque la jeune femme* parut , il la salua donc avec une fiimiliarité depuis longtemps inusitée entre eux et lui fit place à ses côtés. Fiamma, qui avait ses raisons pour ne point le mécontenter , vint s'asseoir près de lui.

Le^eomte prit ses mains dans une des siennes et de l'autre lui releva la tète pour la mieux voir.

— Vous êtes belle aujourd'hui , Signera, dit-il avec une sorte de tendresse libre.

Elle l'interrompit en rougissanti

— Je vous attendais avec impatience , dit-elle.

— Pourquoi cela?

Promettez-moi d'abord que vous id'accorderez ce que je veux vous demander.

— Soit , répondit Eric avec distraction et en se rapprochant davantage.

Fiamma commença alors le récit qu'elle avait arrangé. Elle apprit au comte comment elle avait recueilli un prisonnier en fuite et le supplia «de l'aider à

204 HI8TOIBB8 D'AUTBBFOIS.

le sauver. Mais à mesure qu'elle parlcdt, sa voix tremblante, son sein palpitant, ses yeux humides, tous ces signes d'une émotion touchante parlaient plus vivement aux sens du comte-, il jeta un bras autour de la taille de la jeune femme et essaya de l'attirer plus près de lui.

— Monsieur le comte ! s'écria Fiamma , étes-vous si dépourvu de pitié ? Je vous implore pour un malheureux qui souffre ; vous me voyez près de pleurer et vous ne m'écoutez point*

— Et que m'importe cet homme ? c^est à toi seule que je veux penser, Signera ; assieds-toi sur mes genoux.

— Éric, je vous en coqjure, écoutez-moi !

— - Plus tard, pliA tard^ si tu veux tout obtenir, s(dlicite-moi plus tendreqient... Je t'accorderai selon que tu m'accorderas...

— De grâce. Monsieur, dit la jeune femme hbnteuse, songez qu'il est là, qu'il peut vous entendre. ^ — Eh bien , qu'il entende le bruit de nos baisers, Fiamma.

En parlant ainsi, il voulut l'effleurer de ses lèvres ; ritalienne , qui s'était contenue jusqu'alors , se leva.

— Vous oubliez ce que nous sommes l'un a l'autre !

fiàmma. 205

dit-elle avec une rougeur de honte et de colère au front!

— Je R^ouMie rien \ mais tu ^s belle , et je veux que tu sois à moi. * , ^

— Jamais , s'écria Fiamma»*"

Le comte s'était levé à son tour , et s'avançait vers elle.

— Monsieur le comte , dit-elle , j'espérais que vous m'épargneriez fiu moins ce dernier outrage I Vous m'avez délaissée volontairement; vous avez porté à des femmes perdues l'affection et les soins que j'avais droit d'attendre de vous. C'est à elles désormais que vous appartenez*, nos liens sont rompus, et imi amour , vous devez le savoir , est impossible entre nous.

— Mais non tout plaisir , dit Éric.

— Monsieur ! s'écria-t-elle , en reculant indignée et effrayée à la fois , vous ne voudriez pa^ abuser de vos forces ? J'étais seule ici tout à l'heure au pouvoir d'un forçat 5 et il m'a jrespectée ; ne pouvez-vous atteindre à la délicatesse du bagne T Laisse-moi y ou j« crie au secours.

Rimberg éclata de rire.

— Que m'importe , dit*il ; on peut venir , on me trouvera près de ma femme.

<--» Je ne veux plus, l'être.

— Et moi je veux que tu le sois. Songe . Fiamma , <j[ue nous allons partir pour un long voyage où nous nous aimerons fidèlement par nécessité.

La jeune femme se cacha le visage avec horreur.

— O mon Dieu, dit-elle, n'est-il donc aucun moyen d'échapper à de telles infamies ?

— Aucun, Signora, car je suis votre maître.

— Mais je vous méprise et je vous hais, dit Fiamma exapérée.

— Et pourtant lu me livreras tous les trésors de ta beauté , dit le comte avec un sourire empreint d'une ardeur cynique ; la force me donnera ce que l'amour me refuse. Merci, Fiamma, de m'avoir fait soupçonner un aspect nouveau du plaisir I Je t'enlèverai ce qu'on m'a loi^yours accordé ; et tu me feras connaître les voluptés d'une amoureuse violence.

. En parlant ainsi, Éric s'efforçait de saisir la jeune femme.

Celle-H^i^senlit que ses forces Tabandonnaient , et la colère fit place aux larmes ; elle se laissa tomber à genoux.

FIAKHA. 207

— Grâce , Hon>i<nr ! s'écrift-t-elle ; ne m'avilissez

pasi

— Je t'aime aiiiri, dit Eric en plongeafit des mains (rémissantes dans ses ebevenx dénoués... Hais voici

le jour, Fiamma les amis que j'aMtods peuvent

venir... je t'ai trop écoulée.

A ces mots, il Tenveloppa de ses bras; ritalienne poussa un eri d'horreur. Se dégageant par un dernier enbrt, elle promena autour d'elle un regard Insensé : tout â eoup ses yeux tombèrent sur la boite «le pistolets oubliée par le comte , et elle s'élança vers la cliiffonniére , mais Eric avait deviné 30> intention , et lui airacba les armes au moment où sa main les saississait.

EUeallaitcoarirèla porte du corridor pour fuir, lorsque celle-ci a'Aivrit tout à coup , et Rouvière parut.

— Sauvez-moi ! s'écria Fiamma en tendant les mains vers lai.

Eric leva le pistolet qu'il avait à la main.

— S'il lait un pas, il est mort, dit-il.

— Blisérable t s'écria le forçat ;

Et il voulut s'élancer ; mais le comte fit feu. Rouvi6rc porta la main 6 sa poitrine en poussant un cri , voulut

908 HISTOIRES ^'autrefois.

86 retenir au mur « et tond)a simt proférer une parole...

Le comte Jeta son arme froidement.

— Je vous en avais prévenu , Madame , dit-il \ c'est vousipii l'aves voultt.

Dans ce moment , des pas pressés se firent entendre sur l'escalier ; la porte du salon s*ouy rit, et les amis attendus par le comte se montrèrent sur le seuil. ^ Mali à la \\xe du cadavre , ils reculèrent.

— Quel est cet honune*? demandèrent-ils avec effiroi.

Fiamma ne laissa pas à Éric le temps de répondre , et se préeipitanl vers le corps du forçat :

— Cet homme , lâchement assassiné par le comte , 8*écria-t-elle ; je vous em prends tous à témoins... c'était mon amant.

Trois mois après , Éric , forcé par le scandale de cet aveu , poursuivait , pour cause d'adultère , la dissolution de son mariage » et Fiamma se laissait condamner par les juges à la prison et à la misère.

Pour sortir d'un esclavage infâme , l'épouse du comte de Rimberg n'avait trouvé d'autre moyen que la honte.

Dans un salon d'un hôtel situé rue Saint-Lazare, une femme d'environ trente ans reposait couchée sur un canapé^ les mains croisées sur la poitrine, la tête renversée et les yeux fixés au plafond. Son visage avait pu être agréable avec la coloration de la santé et le sourire de la joie j mais, comme tous ceux dont la

beauté est un peu vulgaire, les larmes l'avaient enlaidi. Son front n'était ni assez large, ni assez pur pour porter cette sublime pâleur, diadème poétique que la douleur accorde quelquefois à ses élus ; sa pâleur, à elle, était de l'épuisement. Ses traits raccourcis, que la gaité embellissait autrefois, avaient pris dans la tristesse une lourdeur triviale, et l'embon-

point de sa taille nerveuse formait^ avec l'expression désolée de son visage^ une â<^te de contraste choquant.

Du reste, si l'harmonie manquait à l'ensemble de cette femme, si sa douleur était dépourvue de grâce, la force passionnée était puissamment empreinte en cille, et débordait de tout son être. On la sentait voltiger autour de sa chevelure fauve et onduleuse, s'exhaler de ses narines gonflées^ jaiUir de ses prunelles, dont le bleu grisâtre donnait-à son regard l'infiexible éclat de l'acier. C'était évidemment une de ces natures absorbantes et absolues, qui ne s'épouvantent que de ce qui est facile et calme; un de ces eœurs qui, une fois touchés, se referment sur une affection, et qu'on ne peut plus détacher qu'en les brisant.

Quiconque eût vu la femme dont nous venons d'esquisser ie portrait, telte que nous l'avons montrée, dans son immobilité douloureuse, eût deviné qu'eUe se trouvait alors dans ce repos terrible, qui n'est ni de l'abattement ni de la résignation» mais le sOenoe d'une passion qui refait ses forces et reprend haleine. Un coffret, à demi-ouvert, avait été jeté sur un coussin à ses pieds, et autour étaient dispersées des lettres trop froissées pour n'avoir pas été souvent lues et

ON DBlllfIRR AMOUft. 313

l^ng^mps gardées sur le cœur. Leur présopoe seule sur le canapé révélaii leur prix. C'était sans doute en les lisant que la triste jeune fémmb était tombée dans sa rêverie ebae^ine. Depuis quelques instants, elle était .floAg^ dans une de oes cofatemplations.inté-

rieureSf pendant l^^quelkis notre vie entière se con-

centre sur me de nos fia«uUés, et lui donpe une lucidité perçante qui franchit tous les obstacles ; elle suivait, avec les yeux de l'ftnfe, cpKlque chose de loin-* tain, de douloureux; à voir Tindicible expression de désespoir empreinte sur son visage, il était facile de deviner que ce n'était point un malheur vulgaire dont

l'image la fir^^pait, mais qu'elle lisait une énigme funeste au fond de Faveniri et qu'elle entrevoyait quelqu'un de ces grands désastres de cœur qui coupent la vie à sa racine.

Tout entière à cette espèce de seconde vue, elle avait perdu le souvenir de ce qui Tentourait* Cependant on eût dit que, dans cette absence de l'âme, les organes avaient conservé une habitude de perception machinale ; car son corps fût firappé d'un bruit qui la réveilla de sa vision et fit redescendre son intelligence dans le mondejéel ^ elle reconnut des voix et des pas qui s'approchaient du salon* Il est des instants où l'o-

bligatibn d'un entretien indifférent parait use intolérable souflirance^ et où la parole qui trouble votre repos produit sur vous lé même effet que la main qui vous tracasserait dans la somnolence demi*éveillée du matin. L'idée de recevoir des étrangers, d'assujetlir son esprit endolori Au travail d'une conversation oiseuse, fit tressaillir la jeijne fenme sur Bon cmiapé. Se rappelant qu'elle avait oublié de défendre sa porte, elle rejeta brusquemeiA le coussin qui recouvrait ses pieds, saisit le coffret plein de lettres, et s^èlança rapidement dans sa chambre.

Elle avait à peine disparu qu'un, jeune homme entra suivi d'une vieille servante ; il promena ses yeux autour de lui, et n'apercevant personne :

— Ma cousine n'est point ici, nourrice ? dit-il en se tournant vers la vieille femme.

— Elle sera sortie pendant que j'étais dehors^ &ut croire ; elle était là quand je suis partie.

— Est-elle toujours aussi souffrante ? demanda le jeune homme avec hésitation.

— Souffrante, ça n'est pas le mot, M. Henri; sauf qu'elle ne dort, ni ne mange, elle se porte aussi bien que vous et moi... Mais le mal^ c'est dedans, voyez-

UN DBRNIBR AHOUR. 215

VOUS. Ça fend le cœur à regarda seulement ; cette enfant là ne saura jamais se faire une raison.

Le jeune homme garda un moment le silence d'un air embarrassé. Il était aisé de voir qtf il eût voulu faire une question et qu'il balançait à l'adresser, ne sachant trop si elle était convenable. 11 regarda quelque temps la nourrice, puis, s*approchant d'elle, il dit enfin très-bas :

— M. Marzoi vient-il aussi rarement ?

La vieille hausa les épaules avec une expression dédaigneuse de mécontentement.

— Quoi donc 9 Est-ce que ça a du cœur un médecin? Il sait bien pourtant que de le voir seulement ça met madame gaie comme une alouette ; mais attendez qu'il se gène ! Voilà trois jours que nous ne l'avons pas vu.

Henri baissa la tête, et il y eut encore un silence assez long. La qpurri^e allait le rompre pour continuer sans doute ses doléances; mais son interlocuteur, comme s'il eût déjà regrstté ce qu'il venait de dire, la prévint en détournant la conversation.

— Y a-t-il longtemps qae Victorine est sortie?

— Un quart'd'heure tout au plus j peut être même

qu'elle est ramassée dans sa chambre, comme ça lui arrive quand elle a envie de pleurer. Si vous voulez que j'aille voir, M. Henri, je lui dirai que vous êtes là.

— Cest inutile, }e n'ai que peu d'instants à rester, ne la dérangez pas.

Et, sans écouter la réponse de la vidlle, il s'assit

ftmilièrement comme une personne de la maison, prft

un journal sur la console, et se mit à le lire avec une affectation d'intérêt qui semblait inviter la nourrice à se retirer. Cene-ci,. après avoir rangé quelques chaises et tourné quelques instants autour.de Henri, dans Tintention évidente de renouer la conversation, sembla enfin s'y résoudre; elle grommela entre ses dents quelques paroles inarticulées, et sortit du salon.

A peine la porte fut-elle fermée, que le jeune homiie rejeta son journal, et se leva avec un mouvement à la fois brusque et triste. 11 promena autour de lui un regard songeur. Tout ce qui Fentourait annonçait la présence d'une femme. Un dé d'or était tombé à terre et l'on apercevait une revue *encore ouverte sous les plis d'une broderie commencée. Henci contempla ce désordre élégant avec une sorte de volupté silencieuse ; il fit quelques pas vers le fond de l'appartetnent et s'arrêta devant la place qu'avait occupée sa cousine.

UN DERNIBR AMOUR. 217

Le canapé, récemment foulé, avait conservé Tempreinte du corps qui Tavait pressé, et Ton distinguait sur le drap bleu du coussin où la tête avait reposée» la trace de quelques larmes; une lettre entr'ou verte avait été ^ oubliée au pied du canapé. Henri parut en recon-^ i^itre récsilure, car il pâlit légèrement à sa vue 9 et détourna les yeux. Mais en se levant, son tegoyà rencontra la glace, et une sortft de commotion int^ïeur^ ébranla tout son ètx^ Il demeura un instant immobile, lisant.avec un désespoir amer sur ses propres traits ,. > puis comme si cet aspect eût éveillé en lui d'insuppor- ^ tables souffrances, il se couvrit le visage de se^mains . ^t se laissa tomber sur un fauteuil.

Du reste, si la douleur subite excitée che£ le jeune « homme par le reflet de ses traits pouvait sembler exagéréOt elle était, en quelque sorte, justifiée 4)ar' son excessive laideur. Sa taille était si pilite et ^es membres si grêles^ qu'on Peut pris, au premier abord, pour utt enfisait, si une infirmité trop visible n'eût expliqué la cwse de cette faiblesse. Sa figure avait, comme celle de tous les bosBtis, Texpression sardonique et grimaçante que la nature parait leur avoir infligée comme une seconde infirmité. C'était à peine si Ton puvait découvrir, s&us les lignes tourn)entées

2!8 ni-5T0iR*ES d'autrefois.

de ce visage, les lueurs d'une ineffoble bonté, qui tombaient par moment d'un œil presque louche ou qui baignaient les coins de lèvres crispées. Pour comble de disgrâce, sa laideur était fardée d'une de ces fausses Jraîcheurs qui ne déguisent les années que parce qu'elles n'appartiennent à aucun fige ; espèce de coI(^ ration artificielle, dont les traits reçoivent je ne sais quelle jeunesse équivoque «et fanée^ etqip, sans vous parer des grâces de l'adolescence' Vous ôte la majesté de la vieillesse.

^ Sans doute que la conscience de son indignité phy-

sique %vait vivement saisi Henri» car il resta longtemps dans l'attitude d'un profond accablement. À la • fin, pourtant, il releva la tête, et s'efforçant de secouer cette pensée importune, il reporta ses yeux autour de iui et le^ arrêta sur la lettre oubliée. Cette vue renoua sans doute we chaîne de pensées interrompue, car il tomba aussitôt dans une méditation profonde, à laquelle sa laideur était évidemment étrangère.

Mais, avant d'initier le lecteur au secret de cette méditation, nous croyons devoir donner quelques explications sur la jeune femme que nous n'avons fait qu'entrevoir au commencement de ce chapitre,^ et sur ce Henri dont nous ne connaissons encore qu^e nom.

Restée orpheline à huit ans, Yictorine avait été confiée comme pupille, à Stanislas Marcel, conseiller à la cour royale de Paris, et allié de sa Emilie. Ses premières années s'écoulèrent près de son tuteur, dans un éloignement complet du monde ; et lorsqu'à dix-neuf ans le vieux conseiller lui proposa de Tépouser, elle ne vit dans cette union que le moyen de continuer une existence facile, qui ne pouvait lui déplaire, puisqu'elle n'en connaissait pas d'autre. Elle était à un âge où l'on prend facilement les habitudes pour des inclinations. Comme la plupart des femmes que l'on marie à cette époque d'ignorance et d'irréflexion, elle ne considéra cet acte important que comme un joyeux déménagement célébré par des présents et des fêtes, et elle aliéna son avenir avec la gaité insouciante du sauvage qui vend sa cabane pour une gourde d'eau de feu.

220 HISTOIRES D^UTREFOIS.

La première année s'acheva sans l'éclairer sur la faute qu'elle avait commise. 11 y a, en effet, quelque chose de si délicieux et de si beau dans la mise en communauté de deux existences, que les mariages les plus mal assortis exhalent encore à leur aurore quelques parfums enivrants. Mais si Yictorine ne sentit pas d'abord les épines cachées sous sa couronne de mariée, elle éprouva tout de suite Tinfluence dangereuse de sa fausse position. Obligée de support» un de ces amours de vieillard, auxquels on peut s'accoutumer, mais qu'on ne partage point, elle chercha insensiblement à Couver, dans la générosité complaisante du conseiller, un dédommagement à la tolérance qu'elle montrait pour sa passion. Elle entrait, ainsi sans s'en apercevoir elle-même, dans la voie de dissimulation si fatale à la sainteté du mariage, substituant le calcul à Tentraînement, et plaçant, ommne les Juifs, au seuil du Temple, le trafic sur les bords du lit nuptial. À son insu, elle s'habitua à exploiter la tendresse d'un vieillard au profit de ses caprices. Les unions oà le c(Êur n'est pou» rien ont cela de fâcheux et d'inévitable qu'elles tuent la pudeur ; car l'ameur seul peut rendre chaste la volupté. Yictorine oublia Tune après l'autre ces timidités folles et charmantes, qui, mieux

ON DERNIEE AMOUR. 221

que tout le reate, défendent une femme contre le vice.

Malheureusement, ce Ait au moment mémo où ses forces morales foiblissaient ainsi, que le danger devint plus grand. Par suite de la vanité aveugle qui portent tous les vidllards à présenter dans le mcmde leurs jeunes femmes, comme une protestation contre leurs rides et leurs cheveux blancs, le conseiller Marcel fit sortir la sienne de la retraite et Texposa à tous les orages d'une société démoralisée. A peine la jeune femme eut-elle mis le pied l^rs du milieu tiède et calme où elle avait été élevée, à peine eut-elle sentie ratmosphère excitante du monde, que son ftmepritfeù et qu'elle fut révélée à elle-même.

£:es passions qui se développent dès Tenfance empruntent à rbabitude quelque chose de placide ; mais celles qui se manifestent tard, et que Ton embrasse par conséquent avec toutes les forces de la vie, ont toujours un caractère particulier d'irréflexion et de violence. Émue par la nouveauté des distractions qui lui étaient offertes, caressée dans toutes ses vanités de t&Okme qui s'éveillèrent ft la fois, Victorine se mit à courir après le plaisir, bomme les enfants après les papillons , foulant aux pieds les fleurs , les blés mûrs , et laissant un lambeau de sa robe blanche à chaque

buisson du chemin. Sa p<rs\ïion la livrait sans dc^ense à tous les dAnsers.Loin d'être pour elle une sauvegarde, son mari devenait une cause de péril -, car il suffisait de le voir pour deviner que Tamour ne défendait pas cette union et pour concevoir une insultante espérance.

Yictorine ne sut pas résister à l'enivrement de son triomphe: aveuglée par les hommages , elle crut qu'elle pouvait tout hasarder, et elle obéit sans crainte à ses caprices les plus étourdis. Le monde, qui Tobservait , vit ses fautes et lui en fit un crime ; car le

monde , si familiarisé avec les mariages immoraux , le monde , si enclin à les applaudir , conserve en dépit de lui-même un bon seni inaliénable qui le rend sévère à leur égard ; son raisonnement intéressé^Ies approuve , mais ses soupçons perpétuels les condaïanent. On crut donc à la honte de Yictorine avant qu'elle en eut donné le droit ] son mari était une preuve suffisante contre elle.

Cependant la jeune femme continuât à marcher dans sa voie sans se douter de ce qui se passait. Loin d'en être avertie par Tisolement y elle voyait la foule croître à ses côtés. Les soupçons que l'on avait conçus rapprochaient le plus grand nombre , et l'appât d'un vice douteux lui fit un culte et des adorateurs plus

sûrement que ne Taurait fait la certitude d'une vertu. Elle commit alors des imprudences félùiles à calomnier, et qui précipitent vite une femme dans celte situation désespérée qui n'a que jeux issues, lune conduisant loin du monde à la retraite et à l'oubli, l'autre s'ouvrant sur l'arène turbulente où les passions luttent contrôla morale établie. Après quelque hésitation, Victorine se trouva entraînée à cette seconde issue sans ravoir choisie , sans s'en apercevoir , et quand elle voulut se détourner, le seuil était franchi et tout espoir de retour perdu, • • ■

Sa première impression fut un saisissement d'effroi ; puis \sl colère lui vint à la réflexion. Elle s*indigna contre les circonstances qui l'avaient fatalement entraînée, contre les plaisirs qui l'avaient séduite, contre le monde qui, après l'avoir poussée jusqu'au précipice, la couvrait de huées et proclamait sa chute avant même qu'elle fût tombée. Elle se demanda bientôt amèrement quel avange elle pourrait trouver à valoir mieux que sa réputation. Ce n'était point une de ces vertus ancrées sur la foi, qu'aucune tempête ne peut submerger, et qui trouvent un aliment pur et fortifiant jusque dans le mépris public. D'ailleurs, elle éprouvait déjà les fascinations de Tablme. Elle voulut parler, les cris

^3i HiSTo^ES d'autrefois.

étouflèrent sa voix ; elle voulut se plaindre; i'ou traita ses plaintes d'bypocrisie. Alors le désespoir la prit de tantil'injustice \ elle accepta par fureur le jugement du monde, comme une victime qui brave ses bourreaux après les avoir vainement suppliés; elle prit son parti, rit de sa honte, et ouvrant les bras qu'elle avait jusqu'alors repliés sur son cœur, elle se laissa aller dans le gouffre le long de sa pente la plus molle et la plus fleurie.

Elle commença ainsi une de ces existences de dissipation et d'entraînement qui perdent irrévocablement les fenyine^ sincères dans leurs fautes, et qui n'ont pas assez longtemps manié le mal pour savoir lui don* ner une forme acceptée. Le monde, qui n'avait trouvé aucun blâme pour son mariage, se scandalisa des désordres qui en étaient la suite. Mais Yictorine s'en inquiéta peu. Elle avait fait l'expérience des jugements de la foule et avait appris à les dédaigner. Gomme tous ceux qui ont rompu avec les préjugés, elle trouva un orgueilleux plaisir à dépasser jusqu'à la calomnie, et l'excès de son indignation contre la société s'exprima par l'excès de son audace à la braver.

Cependant elle eut beau intéresser son amour-propre

à ses fautes, au milieu des orages qui l'agitaient, elle

j resta triste et ennuyée. Emportée d'abord par la jeu-

UN DERNISa AHOCR. 225

nesse, elle s'était ensuite acharnée par colère à cette vie qui avait fini par se transformer pour elle en nécessité ; mais son esprit était seul entré dans la confidence de sa vengeance. Ainsi, par suite d un phénomène moral singulier que Ton peut observer fiçéq^emifient, Victorine s'était perdue sans se flétrir entièrement. A mesure que ses désordres étaient devenus plus hardis, son âme s'était vGçi\iée davantage en elle-même et était demeurée plus étrangère aux actes extérieurs. On eût dit qu'elle l'avait précieusement mise à part de sa vie , pour s*en servir plus tard, s'il y avait lieu^^Sans doute que, parmi tant de fanges, celte âme ftit ternie par quelques impures exhalaisons ; mais du moins les souillures ne jaillirent point jusqu'à elle : le vice qui avait corrompu l'esprit, n'alla pas plus avant, et il resta au milieu des ruines de cette belle nature, un coin obscur où demeurèrent ensevelis les germes du dévouement et de Tamoar.

Cependant, la foule n'en sut rien, car lalbule n'analyse pas ; elle ne vit dans Victorine que sa coupable mobilité, et la jugea en conséquence. Le conseiller Marcel qni avait longtemps ignoré ce qui se*passait, en fut averti par la rameur publique. Le coup^^que lui porta cette nouvelle fut terrible. 11 avait conçu pour

326 HISTOIRES DAUTREFOIS.

Victorine un amour qui, comme toutes les dernières passions, avait quelque chose d'insensé. Lorsqu'il apprit que cette fleur précieuse, élevée par lui avec tant de soin, et dont le parfum devait embaumer le reste de ses joif|3, avait été souillée, il se sentit frappé au eœur. Il ne fit point entendre de plaintes*, il ne hasarda point de rapprocher, mais il tomba gravement malade et il

mourut au bout de trois jours. Victorine, qu'occupaient les bals, et qui s'informait rarement de son mari, apprit presque en même temps sa maladie et sa mort. Elle en éprouva un douloureux étonnement ; mais ses larmes furent bientôt taries, elle ignorait la part qu'elle avait eu à ce malheur-, elle n'y vit qu'une suite naturelle de l'âge. La disparition d'un vieillard est en effet un événement prévu qui semble interdire les regrets. On l'attend comme nécessaire -, on l'accepte comme juste \ la sensibilité humaine est routinière et ne s'émeut que de ce qui dérange l'ordre accoutumé.

On vit , pn ouvrant le testament du défunt, qu'il instituait Victorine sa légataire universelle ! Cette dernière volonté du conseiller excita quelque rumeur dans le monde. Les plus méchants rirent de la classique bonhomie du mari, enrichissant une femme qui l'avait déshonoré ; d'autres plus graves , déplorèrent qu'il

UN DERNIEB AHOUB. 237

n^eût point été éclairé avant sa mort-; personne ne soi^ gea quMI avait pu tout savoir et dédaigner la vengeance au-delà de la tombe ^ comme une impiété. Le monde devine tout, excepté les intentions généreuses.

Du reste , Yictorine usa noblement, aux yeux de la foule, des largesses du conseiller, elle se montra généreuse à regard des collatéraux éloignés que le testament avait frustrés, et cette facile vertu, la seule que le vulgaire comprenne dans les âmes élevées^ parce qu'elle est la moindre, ramena Topinion publique qui s'était déclarée contre elle. Elle attacha peu de prix à ce retour de bienveillance \ mais les circonstances qui le lui avaient attiré lui gagnèrent un ami précieux.

Parmi les parents du conseiller Marcel, qui furent appelés par elle à partager la succession, se trouva un jeune homme, orphelin, pauvre et infirme. Henri Richomme avait commencé à souffrir en commen»çant à vivre. Affligé dès sa naissance d!une visible difformité, il ^it été reçu par sa famille avec cons-» ternation, et le premier souhait formé par sa mère, en le voyant, avait été qu'il ne fût pas né. Au reste,, les médecins déclarèrent, après l'avoir examiné, qu'il ne pourrait vivre, et cette déclaration fut reçue moins^ comme une menace que comme une espérance. Les^

338 HI8T0IB£S d'autrefois.

parents &*habiiuèr€nt dèa-lors à ne voir dans ce malheureux enfiant qu'une création inconplète destinée A périr bientôt. Dans cette pensée, ils se défendirent de Faimer pour prévenir un regret, et i%gardant son existence pomme une de ces souffrances £atales que rien ne peut soulager, ils en détournèrent les yeux. L'enfance de Henri s'écoula donc £k)litaire et sans oacQSses. Dépourvue des grâces qui attirent l'affection, elle fut sevrée de toutes les joies vivifiantes et de cette sève d'anour qui fait fleurir le premier âge. Ainsi replié sur lui-même, sans espace , sans encouragement pour vivre, le pauvre enfant se développa avec lenteur et chétivement. L'indifférence répulsive que lui témoignérent'Ceux dont il était entouré lui donna une timidité nerveuse, qui cyouta la gaucherie à son infirmité. La nature ne l'avait fait que difforme, l'éducation le ren(Ut ridicule.

La désaffection de sa famille s'en accrut d'autant, car il devenait de plus en plus pour jelle un objet d'embarras, de honte et de désappointement. Sa mère seule aurait pu lui pardoaner sa laideur â force de le voir souffrir, car le cœur d'une mère est comme celui de Dieu, et pour lui toutes les indignités sont rache* tées par les larmes ; mais la mère de Henri était morte

UN «ERNIER AHOCR. 229

peu id'années après la naissance de cet enfant. Il ne lui restait donc désormais aucun refUge* Son père ^ homme probe, mais dur, avait arrangé l'avenir pour un fils valide qui pourrait continuer ses aifoirês ; la naissanqp du bossu dérangeait tous ses plans. S'il s'était réAgné à ce malheur, c*était par la pensée quMl mourrait biâitôt, et maintenant voilà que le malheureux ^'entêtait à vivre, inutile à tous^ incapable de travail, et toujours là sous les yeux de son père, comme le souvenir vivant d'une cruelle déception.

Cette situation serait sans doute devenue la ca^ de sodfflances intolérables pour Henri, si la mort de son père n'était survenue ; mais en le délivrant d'une persécution barbare, cette mort le laissait complètement sans ressources. Ce fut à cette époque que Vie* torine le connut. Il était, par sa mère, Tun des plus proches parents du conseiller Marcel et, à ce titre, la légataire songea à le dédommager du tort que lui avait fait le testament du dtfunt. Elle voulut le voir, et le vague intérêt qu'elle avait éprouvé dès l'abord pour sa position, se changea bientôt en une compassion tendre et profonde. Au milieu du mépris poli dont le monde Fentourait, Yicterine éprouva une inexprimable joie à pouvoir entreprendre quelque chose

230 HISTOIRES DAUTaBFOXS.

d'utile et de bon. Le bien apporte toujours avec lui sa jouissance ; mais il a, pour ceux qiH n'en ont point l'habitude, une saveur plus neuve et plus enivrante. Madame Marcel poursuivit son généreux projet avec cette ardeur infatigable que donne un premier élan du cœur. Elle fut pour Henri la mère qu'il n'atalt jamais eue; elle l'environna de caresses^* d'aisances et de soins. Elle l'aima d'abord pour faire du bien , puis elle l'aima davantage pour le bien qu'elle lui avait fait.

Le pauvre enfant fut tout étourdi d'un tel changem^t ; il lui sembla qu'il était mort, pms qu'il était revenu à la vie dans te paradis dont sa nourrice lui avait parlé si souvent I Cependant peu à peu il reprit ses sens, se désaccoutuma du passé, et put comprendre que vivre ce n'était pas souffrir. Longtemps fermé, son cœur s^ntr'ouvrit sous un rayon d'amour. Son enfance, qu'avaient prolongée les souffrances physiques et la dureté de ceux qui l'avaient éle\i^ (car il avait seize ans) prit fm aussitôt qu'il eut changé de situation. Le bonheur lui donna de l'intelligence; son ftme et son corps se développèrent magiquement dans la chaude atmosphère qu'il venait de trouver 5 mais tout ce développement tourna au profit de la reconnaissance. On eût dit qu'il ne se hâtait de devenir un

UN DERNIER AKODR. Ht

homme, qu'afm de pouvoir donner des preuves irrésistibles de son affection et de son dévouement.

Le culte presque fanatique qu'il avait voué à Victorine ne fit que s'accroître avec l'âge \ celle-ci, de son c6\é, s'eft rendit digne en remplissant jusqu'au bout la tâche qu'elle s'était imposée. L'instruction de Henri avait été fort négligée, elle lui donna les maîtres les plus habiles, et, grâce à leurs leçons et à son zèle, il compléta en quatre ans les études qu'on n'achève habilement qu'en neuf années. Yictorine le plaça alors dans une maison de commerce, où elle prit un intérêt en son nom. L'association prospéra, et, au bout de quelques années, Henri se trouva à l'abri des chances de l'avenir.

Mais tandis que tout lui réussissait ainsi, une circonstance survint qui dérangea la position morale de sa bienfaitrice et compromit gravement son bonheur. Cette circonstance fut la liaison de Yictorine avec M. Edmond Marzoi.

Edmond Marzoi, étsSt un jeune médecin dont la réputation avait grandi subitement, à la suite d'un concours quMui valut l'agrégation à la Faculté de Paris, et de deux ou trois cures merveilleuses qui avait révélé son habileté. Inconnu quelques mois auparavant, il prit

232 HISTOIRES d'autabfois.

place u»ut-à-c0up parmi les iRustralions de l'époque, et sembla même vouloir les effacer. Il avait en sa fipiveiir la jeunesse, et cette première bienveillance qui accueille les gloires nouvelles, par cela seule qu'elles ne font point encore ombrage, et que lajalousicll^eut s'en emparer comme d'une arme contre les gloires anciennes. Il obtint ce succès si commun en France, qui conduit un hoiâme à la célébrité sans qu'il ait d'autre peine que de s'y laisser porter, et dont le nom même exprime cette espèce d'entraînement facile et doux d'une destinée fiavorisée qui navigue à pleins voiles, ainsi qu'un navûre sur les flots : Edmond Marzoi eut la vogue. Victorine ne le connaissait pas, mais elle entendait son nom et ses talents vantés partout ; or ti est rare que l'objet tant loué ne nous devienne pas d'avance agréable ou répulsif. Fatiguée de ce concert d'éloges, la jeune femme s'en impatienta ; elle se révolta contre une admiration que le consentement unanime semblait lui imposer, et M. Marzoi lui devint insupportable, uniquement pai^ que son apologie était le lieu commun à la mode. Elle se déclara ainsi, d'abord par caprice, l'ennemie du jeune médecin, puis la discussion l'affermit dans sa malveillance, et le lui fit prendre en haine.

UN DERNIER AlfOUR. 233

Comme la plupart des femmes dsiondaines dont le cœur a qonservé quelque chose d'élevé, Yictorine était bienfaisante. Elle aimait à satisftiire, dans les courts dévouements de la charité, les inclinations naturelles à son âme, et à retrouver ainsi, phv instants, au milieu de sa vie factice et déchue, des réminiscences de vertu. Aussi ses matinées étaient-elles souvent employées à visiter de pauvres mansardes et à porter des consolations à des malades indigents. Ce fot prés du lit d'un de ces derniers qu'elle renoontra pour la première fois M. Marzoi. Sans l'avoir jamais vu, elle s'était fait d'avance son portrait. Un homme dont on parlait tant ne pouvait être que vain, froid et dédaigneux . Elle n'eut donc garde de deviner l'illustre professeur dans le jeune homme modeste qu'elle avait sous les yeux, et quand celui-ci se fit connaître, elle crut d'abord qu'une ressemblance de nom l'abusait ; mais lorsqu'elle eut acquit la Certitude que le jeune médecin, pris par elle pour un débutant obscur, était bien M. Marzoi, son étonnement fit place au regret cc à la confusion. Elle se reprociia ses jugements téméraires, sa malveillance irréfléchie, et, par une réaction

facile à comprendre, ses préventions défavorables se transformèrent à l'instant en une vive sympathie. Elle

se crut obligée d'expier Tinjustice de son hostilité passée par Pexcës de son enthousiasme présent et elle intéressa son équité à sa nouvelle admiration.

La rencontre forluite qu'elle avait faite de M. Harzoi près du lit d'un malheureux, devint ainsi la cause d'une liaison qui prit bientôt tous les caractères d'une passion violente. Le jeune médecin la partagea^ mais seulement après l'avoir inspirée. Son amour naquit par la contagion de l'amour de Victorine ; il ne le cf éa point, il »'y laissa aller. Aussi cet attachement fut-il, de sa part, sans aveuglement. 11 n*y trouva ni trou- . blés, ni déchirements» ni palpitations» ni aucune de ces tortures alléchantes que les cœurs bien épris aiment presqu'autant que leurs joies. II ne restait point chez lui assez de place pour tant d'amour. Depuis longtemps son cœur s'était fonda dans son intèUi* gence. Sa maîtresse première et adorée, c^était la science! il l'embrassaft avec délire, avec jalousie; il

lui avait donné toutes ses exaltations, toutes ses fièvres, toutes ses avidités. L'amour pour une femme ne pouvait être auprès de cet amour que l'affection d'un frère comparée à une affection d'amaUt.

Victorine, au contraire, aborda ce nouveau sentiment avec emportement. Les liaisons passagères

qu'elle avait formée jusqu'alors avaient laissé son âme désintéressée* C'était la première fois qu'elle était touchée^ et qu'elle se sentait prise à un lien qui eût un point d'attache au dedans. Ce n'était plus en effet un de ces amours fugitifs de la jeunesse, fleurs par^ fumées que pousse alors le cœur trop plein de sève, et qui s'épanouissent, tombent et renaissent tour à tour. Victorine touchait à l'âge où les floraisons de l'âme sont achevées, et où le fruit déjà formé mûrit fr la flamme des passions. Sa marche irrégulière et folle à travers la vie l'avait préparée à un attachement sérieux, bien mieux que n'aurait pu le faire une exis* tm&d paisible. Elle arrivait brûlée par le soleil» cou-< verte de poussière et fatiguée, devant un oasis plein d'ombre, de gazouillement, de verdure, et cette vue devait réveiller chez elle, plus que chez aucune autre, d'irrésistibles désirs. Elle subissait une crise semblable à celle qui l'avait faite femme par les sens ; elle se faisait femme par le cœur» et c'était la puberté de l'âme qui venait de se déclarer cbez elle^

Son amour eut donc toute la frénésie d'une première passion,, avec la ténacité invincible d'un dernier attachement. Les imparfaites voluptés qu'elle avait connues jusqu'alors n'avaient feit qu'éveiller ses curiosî

tés, aiguillonner ses ardeurs. Mais, quand elle e&i senti les enivrements de la possession complète, elle se laissa emporter avec une i^ireur insensée à-ces bonheurs ignorés; et, comme.Gortès brûlant ses vaisseaux en mettant le pied sur la terre d*or, elle brûla le reste de sa vie, se condamnant à mourir sur le rivage nouveau qu'elle venait de découvrir.

11 était difiDcile qu'une passion poussée si loin s'aecommodat du demi-amour qui lui était offert en retour. Yictorine se montra chaque jour plus exigente, plus impérieuse, plus jalouse, et Edmond Marzoi en fut bientôt fatigué. Toutes cts agitations dérangeaient ses études et troublaient le calme nécessaire à son esprit. Les querelles se multiplièrent et amenèrent des brouilleries qui refroidirent de plus en plus le jeune méde* dn ; par suite, ses visites devinrent plus rares e^ finirent par cesser entièrement. Les choses en étaient à ce point au moment où nous avons pris notre récit. Depuis quelque temps/ Yictorine semblait abandonnée, et les lettres qu'elle avait écrites étaient restée;? sans réponse. La veille seulement, ennuyé sans doute de ces messages, M. Marzoi avait dit au portier qu'il verrait madame Marcel dans la jouniée^ mais la journée était presque achevée, et il n'avait point paru.

Nous avons laissé, à la fin du premier chapitre, ' Henri Richomme dans le salon de madame Marcel, les yeux fixés sur une lettre oubliée par cellen^i dans sa fuite. 11 y avait déjà longtemps qu'il était plongé dans sa méditation mélancolique, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. U tourna la tète.

— M. Marzoi ! ditril en se levant.

Il eût été difficile de savoir s'il y avait, dans la manière (tout ce nom avait été prononcé, de la douleur ou de la joie, du désappointement ou de la reconnaissance». Le médecin, du reste, ne parut pas avoir remarqué Tanxiété confuse avec laquelle il avait été nommé. U s'avança vers le bossu, le salua familièrement et s'assit à ses cdtés. Tous deux restèrent un instant âans parler, éprouvant l'embarras de deux per-

238 HISTOIRES D AVTRBF0I8.

sonnes qui n'ont qu'un sqjet commun d'entretien et qui ne veulent pas Taborder.

llarzoi se remit le premier et parut se décider.

— J'espérais trouver ici votre cousine, dît-il. Henri baissa les yeux, comme si ces mots eussent

touché à quelque pensée gênante ] il répondit pourtant d'une voix assez basse :

— Je la crois sorUe.

il y eut une pause.

-« Elle m'avait écrit qu'elle était indisposée, reprit le docteur avec une sorte de mécontentement*, je vois que je m'étais alarmé à tort.

Henri respira plus difficilement et resta les yeux baissés.

— Ma cousine ne vous en a point imposé, dit-il rapidement^ elle souffre beaucoup et elle a besoin de vous voir.

Il s'arrêta un moment, parut faire un effort, et ajouta :

— Vous êtes trop dur avec elle, Monsieur ; ^ous la tuerez.

H. Marzoi se recula^ surpris d'un reproche aussi direct, et qui se rapportait aussi clairement à sa liaison avec madame Marcel, 11 n'avait jamais pensé que cette

liaison fût un mystère pour le bossu, mais jusqu'alors celui-ci avait affecté à cet égard Tigûorance qu'un fils respectueux aurait pu feindre pour les fautes d'une mère. Edmond fut donc entièrement pris au dépourvu, et ce fut avec un manque évident d'à-propos et de sang-froid qu'il répondit :

■ — Je ne croyais pas exercer tant d'influence sur la santé de madame Marcel.

Henri releva la tète brusquement. Le mensonge contenu dans la réponse gauchement évasive du médecin, sembla lui remuer lecœur. Un éclair partit de ses yeux, ses lèvres s'entr'ouvrirent... 5 mais il comprima presque aussitôt ce mouvement, et dit d'un ton contenu :

— Vous savez pourquoi elle souffre ] vous seul pou* vez la guérir.

— Ma science est au service de madame Marcel, répondit Marzoi, toujours désireux d'éluder le véritable sens des paroles de Henri.

Mais, comme tous les gens timides, celui-ci s'était enhardi une fois le premier mot prononcé. L'espèce d'affectation avec laquelle le médecin évitait une explication l'animait d'ailleurs en l'irritant. 11 s'approcha d'Edmond et posant sur son bras avec une sorte d'autorité sa main frêle et pâle :

240 HISTOIRES d'autrbpois.

— M» Harzoi, dit-il, je vous parle sérieusement ; eslendons-nous, Je vous en prie. J'aurais voulu me taire sur ce«iytt, mais un plus long silence m'est impossible : Ma cousine ne peut supporter votre abandon. Vous l'avez habituée à votre présence, à votre voix, à votre amour ; si vous lui relirez tout cela, ce sera comme si vous lui ôtiez Tair et le soleil. On n'est pas maître d'oublier, Monsieur, croyez-moi ] c'est une maladie dont il faut avoir pitié. Vous ne délaisseriez pas un mourant, parce qjsi'û vous aurait querellé dans le délire; ne soyez pas plus sévère avec Yictorine. Je vous parle avec calme, monsieur ; je ne veux ni vous déplaire, ni vous irriter ; je veux seulement que vous ne punissiez pas madame Marcelle de vous trop aimer/

Marzoi fit un geste peiné et, étendant la main vers le bossu :

— Ecoutez-^moi, répondit-il ; je ne suis ni un séducteur, ni un fat ; ce qui s*est passé sera pour moi un chagrin éternel. Si je me suis éloigné d'ici, c'est qu'on m'y a forcé ; je suis partie paiipe que je ne pouvais rien pour le bonheur de Yictorine et parce que chacune de nos entrevues était une occasion de brouillerie et de désespoir. J'ai agi pour cette liaison comme je l'aurais fait <pour un mariage régulier ; madame Marcel m'a

forcé au divorce par ses tyraniques prétentions.

— Elle vous aimait tant !

— Ab ! monsieur, vous ne savez pas ce que l'on

souffre à être tant aimé. Je n'accuse pas Yictorine, je sais qu'elle a souffert autant que moi ; mai« nous ne pouvons nous entendre ) elle me l'a dit mille fois \ pourquoi vouloir, dès-lors, prolonger une liaison qui la rendra malheureuse elle-même ?

— C'est qu'elle aime pour aimer, et non pour être heureuse, répondit Henri en secouant la tête ^ croyezvous, monsieur, que le cœur fasse ses affaires fivec la régfdarité d'un marchand, et ne donne l'amour qu'en échange du bonheur ?

-— A quoi sert d'aimer, alors ?

— A quoi sert de vivje?

— J'entends la vie moins poétiquement sans doute; mai) quand j'ai aimé, c'était dans l'espoir d'être beurevï.

— C'est-à-dire que vous placiez Im sentiment à vMtérêt, et que votre cœur faisait l'usure.

~ Soit, monsieur. Toujours est-il que j'avais conçu

^ne espérance, et qu'elle a . été déçue. J'aurais pu

m'en consoler, peut-être, si j'avais vu que je souffrais

seul, mais il n'en a point été ainsi *, je me suis aperçu

alors que nous nous étions trompés tous les deux.

— Ah ! c'était trop tard, monsieur, trop tard, s'écria Henri ; avez-vous donc cru qu'on pojivait ainsi essayer l'amour. Vous avez attiré un cœur sur le vôtre, et maintenant, parce qu'il bat trop fort, vous voulez le repousser !

— Je n'ai point cherché cet attachement, dit vivement Marzoi ; il est venu à moi sans que je le désirasse , et je l'ai accepté avec plus de regret que d'empressement. 11 dérangeait les affections de toute ma vie , il troublait le calme de mes études ; il est entré dans mon sanctuaire cojpme un profane, et, je n'ai point eu le courage de l'en chasser, parce qu'il pleurait. Depuis deux ans, j'éprouve les remords de cette faiblesse, je puis vous paraître ridicule en cela, monsieur -, mais je crois avoir une autre mission à remplir que d'essuyer les pleurs d'une femme. Depuis deux ans, je dépense mes jours au milieu de débats puérils, vivant pour moi seul et inutile à tous. Cette vie est mauvaise et coupable. L'homme n'a pas été créé pour lui-même, il a été créé pour l'humanité. Cet amour égoïste dans lequel je me suis isolé, n'est autre chose qu'un suicide hypocrite, au moyen duquel nous désertons les rangs des travailleurs. Je ne puis continuer

dans cette voie, j'ai des engagements pris avec la science, et je veux les remplir.

11 se leva à ces mots, comme si les pensées qu'il venait d'exprimer l'eussent animé et il se mit à parcourir le salon à grands pas. Henri aVait écouté avec une impatience mal déguisée, et il était aisé de voir que ce qu'avait dit M. Mai^q^ heurtait toutes ses sympathies. Ces deux hommes venaient de se placer, par hasard, sur un terrain où ils devaient être ennemis. C'était l'intelligence et le cœur face à faee et se déclarant la guerre.

Ce fut donc avec une amertume irritée que Henri lui répondit :

— Je comprends que Ton consume avec bonheur sa vie pour arriver, par la rpute de la science, à l'un de ces buts éclatants que le génie atteint une fois par siècle : la certitude éPun doute ! Les poésies du cœur, les enivrements de l'amour et les larmes d'une femme qui prie^ sont en effet bien p^u de chose en comparaison !

— Ce n'est point à un doute que je marche, s'écria Mojssoi en s'arrêtant au milieu du salon \ c'est à une solution définitive et complète. Voyez-vous, ajouta-t-il en posant un doigt sur son front, j'ai là une idée, une idée qui peut me conduire à deviner comment on vit !

244 aiSTOiRKs d autrefois.

n 8*agit de savoir seulement si rhomme n'est pas un composé de piles voltaïques et si la vie n'est pas tout simplement un mélange d'électricités différentes.

— Cela pourrart-il vous servir à faire revivre ceux que votre abandon aura tués ? demanda Henri amèrement.

Le docteur fit un geste d'Impatience.

— Nous ne nous entendons pas^ murmura-t-il, en saisissant son chapeau pour sortir.

Ce mouvement sembla rappeler au bossu l'objet de ses explications. H s'avança vivement vers Marzoi et lui dit :

— Pardon, vous reviendrez, n'est-ce pas? Hais le docteur était piqué.

— Je ne sais, j*ai beaucou[Ml'occupations.

— Ah ! Monsieur, s'écria Henri avec tristesse, je ne puis croire que vous teniez plus à deviner pourvoi Ton vit qu'à empêcher quelqu'un de mourir !

Marzoi haussa les épaules. >- '

— Madame Marcel a de l'expérience» dit-il, et ne mourra pas pour si peu .

Ce mot cruel était à peine prononcé qu'il 4e regretta, mais il était trop tard.

Henri fit un pas en arrière en fermant les poings et

vu DERNIBR AMOUR. S4&

ses ièvres Tlrémirent ; mais avant qif il eût prononcé une seule parole, la porte dn* salon s'ouvrit d'un seuLcoup et Yictt>rine parut, debout sur le seuil de sa chambre. Elle était pâle comme un morte, et son bras dfût était étendu devant elle comme si elle eût voulu chercber un appui. Elle s'avança en chancelant dans te scdèn, s'arrêta devant les deux jeunes gens, et semblant faire un effort surhumain, elle dit d'une voix creuse : — Henri....

Le bossu la regarda et parut comprendre, car il baissa la tète avec résignation, la salua et «ortit à pas lents.

Marzoi était reâté stupéfisdt à la même place. Victo* rine alla jusqu'au canapé dont elle chercha le dossier à tâtons ipt où elle s'assit comme un fontéme.

— J^ai tou^ entendu, murmura-t-elle.

Marzoi hésita un instant

— Un moment de dépit m'a emporté, dit-il enfla d'une voix basse et altérée; je me repens vivement d'une parole imprudente qui ne rendait pas ma pensée.

Victorine, toujours glacée et pâle, fit un geste de la main comme pour lui imposer silence.

— J'ai tout entendu, répéta-t-elle ; je vous remercie, maintenant je sais ce que je dois espérer.

246 HISTOIRES D AUTIBFOIS.

Elle baissa wa ^Asage dans ses mains et resta un moment ainsi ; puis, relevant Ja tète^ elle continua du môme ton lent et morne, comme si elle se fût parié à elle même :

— Pourquoi me plaindrais-je ? cela ne doit-il pas être ainsi? on se fait aimer d'une femme en se mon-

trant grand, bon, noble à ses yeux ; on Tadore comme une divinité» on Tenivre, on la rend folle; puis, quand le dégoût vient, on cherche dans sa vie s'il n'y a pas quelque souillure que les larmes n'auront pu etTacer et quand on Ta trouvée, on s'en empare comme d'un trésor, on le lui reproche avec un joyeux orgueuil, et on s'éloigne dédaigneusement en lui jetant au visage la boue du passé.

Elle se tut un instant, puis reprit avec plusse vivacité : ^- '

— Peut-être, pourtant, cette femme s'est bien repentie, a bien pleuré I Mais qu'importe ! ceux qui n'aiment plus ne croient ni aux pleurs ni aux repentirs. D'ailleurs on est si fort contre celle qui a failli ! On ta tient par sa faute comme un esclave par sa chaîne, et si elle pleure trop haut, si elle se plaint, on lui enfonce froidement un souvenir dans le cœur, et alors il faut bien qu'elle baisse les yeux et qu'elle se taise ! Oh î

UN DBRNIBR AMOUR. 247

je (MHDprends, je comprends, cela doit être ainsi. Madame Marcel se cacha encore le visage; tout son corps tremblait. Marzoi s'approcha d'elle et lui dit d'une voix très-émue :

— De grâce! pardonnez-moi, Victorine; j'ai eu tort. Vous me voyez navré du mal que je vous ai fait.

— - Allons donc! Monsieur, est-ce qu'une femme comme moi mérite de la pitié ? est-ce qu'une femme comme moi peut souffrir ?

— Victorine!...

— C'est ma faute, d'ailleurs; pourquoi vous ai-je aimé ? Vous ne me le demandiez pas ; vous m'avez prise pour m^tresse par compassion, parce que je pleufais; vous venez de le (Jire. Vos joies, vos protostations, vos caresses, tout ce qui m'a rendue heureuse, ce n'étaient que des aumânes ! ... Et j'oserais me plaindre, moi, quand vous avez eu la générosité de me tromper ainsi deux ansi oh ! je serais bien ingrate !...

— Victorine, sur mon honneur, je vous ai aimée, véritablement aimée...

-^ Mensonge!

— Je vous ai aimée, mais nos deux natuses se re« poussaient, vous avez pu le voir vous-même ; nous

248 HIST01RB8 D'aCTRBFOIS.

espérions être heureux ; rexpérience nous a cnidtement désabusés.

^ Une expérience, s'écria madame Marcd^ en frappant q^s mains Tune contre l'autre avec démence ; ah ! c'est bien cela, Monsieur I vous avez voulu faire une eq^rience sur ua cœur ! vous y avez enfoncé l'amour comme un scalpel dans un membre malade ; et après l'avoir retaurné dans la {fcie, vous l'en retirez Muquillement, en disant : Je me suis trompé ! sans vous inquiéter si la vie ne va pas Sortir par la blessure que vous avez faite.

— Par grâce!...

-— Mais non , folle que 4e suis » voulue craignez point cela; vous me connaissez trop hten-, une femme comme moi a de l'expérience et ne meurt pas pour si peu.

— Au nom du ciel f s'écvia Mar zoi avec un geste de désespoir ; assez, Yictorine, assez !

Mais elle n'entendait plus ; l'œil hagard, elle continua avec un sourire lividfe :

— Voyez pourtant, les hasards sont heureux 1 11 y a des gens qui vous aiment trop pour vous dire en face ce qu*ils pensent de vous ; i!s gardent ces confidences pour les autres^ quand ils vous croient loin-, alors il

suffit que vous surveniez, que le déûr vous prenne d'écouter la voix aimée, et une porte entr'oitveAe vpus fait mieux connaitre une âme en quelques minute%que deux années d'intimité et d'amour.

Puis, comme si «elle eût cédé à^un #ansport d'indignation -, die se leva en sériant : '> ^

— Ah ! c'est bien Kche ! insulter une femme parce qu'elle est perdue, une femme qui n'est point 14, une * femme qui vous aime ; quand elle est seule, qa*e]le«e "^ peut se venger -, la tuer à terre ! ah ! c'est lâche ! c^ést lâche ! c'est lâche I « -m

7* Madame ! s'écria Marzoî, nous ne nous reverrons jamais. Adieu ! - »

Victorine tressaillit et resta immobile. Ces mots et le mouvement du médecin semblèrent abattre subitement sa colère.

— - Edmond! cria-t-elle au moment où celiii-ci ou^ vrait la porte du salon.

L'accent avec lequel ce mot avait été proffNocë, fut tel que Mafzoi s'arrêta.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il sans se détourner.

*- Edmond! répéta la même voix et cette fois , le médecin i* put s'empêcher de lever les yeux -, Victo-

2Ô0 HISTOIRES D'aUTRBFOIS.

Fine était devant lui, droite, les bras étendus, effrayante de douleur.

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il plus bas en détournant la tête. •

La jeune femtae Qprta ses deux mains à son îtoai , puis à son'^cœur^ elle regarda autour d'elle avec Qgarement.

— Jïon Dieu ! qu'ai-je donc dit? s'écria-t-elle, mais jevuiH folle ! je suis folle !

"Elle se laissa tomber à genoux en sanglottant.

— Edmond, je n'ai rien dit, je n'ai rien voulu dire 5 reste, oh ! mon Dieu ! ne t'en va pas ! Edmond« tu vois bien que je suis une pauvre insensée, tu vois bien que je me repens, que je pleure, que je te demande pardon , pardon ! pardon !

Elle embrassait les genoux de son amant. # — Ohj je t'en conjure , parle-moi, regarde-moi ; je te dis que je suis folle ; on a pitié d'une folle. Dismoi quQi4h ne t*en iras pas. Ecoute , je ferai tout ce que tu exigeras Je ne me plaindrai plus , je ne me mettrai plus en colère» je serai gaie. Mon Dieu ! mon Dieu 1 il détourne la tête encore 1 Edmond, mais que veux-tu? dis-moi ! j'obéirai à tout; je ne mérite pas ton amour, c'est vrai 5 mais je t'aime tant, jîai tant be-

UN DBRNIER ABfOUlf. ^ 351

soin de toi ; si tu ne peux pas mVimer , eh bien I ne m'aime pas, mais garde-moi comme tme malheureuse que tu viendras voir à tes mom^ts perdus. Tout, tout ce que tu voudras, pourvu que jp te garde. Oh i,mais réponds-moi donc! es- tu encore irrité ? maiidis-moi alors, frappe-moi^ écrase-moi sous tes pieds, mais parle-moi , dis mon nom, Edmond ! mon Efaiond ! ah ! tu pleures, tu me pardonnes^ et tu reviendras^ n*est-ce pas que tu reviendras ?

— Je reviendrai, dit Marzoi, en laissant tomber se» bras sur les épaules de Yictorine avy un accablement triste et attendri. *

Elle saisit ses deux mains et les couvrit de baisers.

— Tu es un ange ! dit-elle.

Marzoi passa le reste du jour avec madame«MarceI ; mais, malgré les élans de, tendresse de celle-ci^ il ne put retrouver près d'elle ses transports d'autrefois* Hélas ! le flel de la colère et de la jalousie était tombé dans cet amour, et en avait à jamais empoisonné la douceur. C'était désormais une de ces affections dévastées, stériles pour toute volupté et où ne peuvent plus éolore que la défiance et le regret. ^

La réconciliation de Yictorine et de Marzoi fut de * peA d^ durée. Sans en venk à une rupture ouverte, Marzoi reeommegça à négliger madame Ilarcel, et s'occupa presque exclusivement de ses études commencées. Nous Tavons déjà dit, c'était un de ces esprits lumineux » hardis , aventureux, qui ne peuvent jamais j^ter Tancre dans le domaine du connu, et qoli les yeux sur les étoiles , naviguent sans cesse vers june nouvelle Amérique intellectuelle ; vér^d>les poètes qm marchent Fœil insphré et rentousiasme au cœur, au " milieu de la mystérieuse nature , interrogeant les lois éternelles , écoutant les voix cachées , et cherchant à noter quelques traits de Tharmonie universelle.

.. En se Jivrant à des recherches sur le fluide nerveux, Marzoi avait découvert que l'emploi d'agents électriques produisait sur un organe malade une action aussi

étendue que la maladie elle-même, et, il en avait conclu que celle-ci pourrait bien n'être , en définitive , qu'un dérangement dans Téquilibre des électricités humaines. Il avait trouvé dans ses expériences que deux liquides différents , placés dans un même tube , formaient une pi^e, un élément galvanique » et pou vaient réagir l'un sur l'autre pour se décomposer, lorsqu'ils sont unis par un corps conducteur. Cette découverte lui avait fait penser que du sang artériel et du sang veineux en contact, pouvaient réagir également l'un sur Tautre, et qu'il en pouvait résulter des sécrétions, des productions de chaleur, enfin tous les phénomènes ordinaires de la vie. Il cherchait maintenant à éclaircir ses idées, à les compléter, et quoique rien de définitif ne lui eût encore apparu, il lui semblait cependant entrevoir vaguement dans ces phénomènes quelque grande loi de lexistence universelle que l'on devait découvrir un jour et vers laquelle poussait tous les progrès scientifiques de Tépoque. Aussi la préoccupation de cette recherche Tabsorba-t-elle bientôt entièrement et le détourna-t-elle de toute autre pensée. 11 en vint à perdre l'attention pour tout ce qui ne se rapportait pas directement à ses observations.

Chaque fait passait au creuset de son idée fixe, et

insensiblement sa vaste intelligence se rapetissa ainsi au rôle d'une éprouvette dans laquelle tout venait se soumettre à une expérience inévitable. Pour concentrer ses forces autour d'une idée^ Marzoi retira la vie du reste de son âme et y laissa tout tomber en ruines. Son horizon borné ne lui montra plus ce qu'il voyait autrefois. 11 cessa d'abord de s'intéresser à ce qui ne rentrait pas dans ses études, puis bientôt il cessa de le comprendre. Enfin il déserta insensiblement ses souvenirs et devint chaque jour moins intelligent de ce monde du cœur, dont il n'avait jamais , du reste , connu que les abords.

Par suite d'un phénomène morale bizarre, mais souvent observé , l'amour de madame Marcel paraissait croître à mesure que celui du médecin s'éteignait. Plus la préoccupation de ce dernier devenait distraite et iûdifférente , plus la passion de sa maiti*esse se montrait ardente dans ses poursuites , importune à demander du retour. Yictorine s'acharnait à une tâche impossible, comme si elle y eût été forcée par quelque loi fatale, et, semblable aux Danaïdes, elle ne cessait de verser ses larmes, ses prières, son amour dans ce cœur sans fond où rien ne restait.

Du reste, si elle ne s'aveuglait pas sur la froideur

UN DERNIER AKOOR. 255

de son amant, elle en méconnaissait complètement la véritable cause. La science ne lui avait jaipais semblé que le prétexte de Fabandon dont elle souffrait, et elle n'en avait toujours cherché le motif réel que dans un nouvel amour d'Edmond. Rien n'avait pu la dissuader à cet égard. 11 est des entraînements tellement étrangers à certaines natures que Tévidence même ne peut les convaincre de leur réalité et qu'elles refusent d'y croire par la seule raison qu'elles ne peuvenl^les éprouver. Madame Marcel , livrée à toutes les tortures d'une vague jalousie, s'épuisa donc en perquisitions infruc> tueuses pour en découvrir l'objet. Sa passion lui apprit la patience, elle essuya ses yeux, tranquillisa son âme pour mieux voir » et se mit à épier son malheur avec une ténacité minutieuse , prévoyante et sagace. Rien ne lui coûta pour parvenir à son but. Après avoir tout essayé, elle eut recours à l'espionnage, elle se fit rendre compte jour par jour, des démarches de Marzoi. Ce moyen parut enfin lui réussir. Un soir qu'elle se trouvait seule, assise sur sa causeuse, feuilletant avec distraction un roman nouveau, la vieille nourrice, qui était la confidente de ses peines, entra doucement avec

un air joyeux et empressé.

« — Madame, dit-elle à voix basse, je sais du nouveau.

Yictorine se détourna \ivement.

— Qu'estK^e, Catherine , qu'as-tu appris ? demanda-t-elle.

— Je sais où il passe ses soirées.

— Où donc?

— Rue de Sorbonne , dans une maison à cinq étages, près la rue des Matburins.

— Et qu'y va-t-il faire ?

— Ah voilà I j'ai pris des informations , il parait qu'il soigne une vieille dame qui loge au quatrième et qui est malade depuis longtemps.

— Et que me fait cela , nourrice ? ce n'est pas la liste de ses malades que je veux avoir.

— Attendez, attendez donc un peu^ maîtresse ; on dit aussi que la vieille dame à une nièce qu^ est lingère .

Yictorine tressaillit et se redressa.

— Une nièce, dit-elle vivement, jeune?

— Toute jeune.

— Et jolie?

— Un beau brin de fille, à ce que dit la fruitière.

— Et y va-t-il tous les soirs ?

— Tous les soirs, à pied ; son cabriolet vient le prendre plus tard chez ses connaissances, ]à où il va finir la soirée.

Ce rapport leva tous les doutes de Yictorine \ l'infidélité d'Edmond lui parut prouvée ; tout s'expliquait clairement pour elle. La vieille femme que Marzoi allait soigner n'était évidemment qu'un prétexte ; sans cela, pourquoi ce mystère dont il s'entourait ? Pourquoi eette précaution de n'aller qu'à pied, le soir> clandestinement ? Puis une visite de médecin ne dure pas deux heures ; il était clair que Harzoi venait pour la jeune ouvrière, c'était pour elle que Yictorine avait été délaissée.

Une fois cette idée adoptée, madame Marcel Tem-^ brassa avec une soir^ de joie furieuse. Jtisqu*alors elle n'avait pu s'en prendre à personne de ses souffrances, il lui avait fallu s'irriter à vide, et son désespoir avait insensiblement dégénéré en un abattement sans résirgnation ; mais ce qu'elle venait de découvrir la ranima en donnant un objet à sa colère. Ses vagues soupçons prenaient enfin une forme et un nom ; elle pouvait enfin consoler sa douleur par une haine ; elle avait une ennemie !

Sa décision fût prise à l'instant, avec celte audace spontanée et sans délibération qu'inspirent les grandes circonstances -, elle résolut de connaître la jeune fille de la rue de Sorbonne, et de voir par ses yeux ce

qu'elle avait à craindre d'une pareille rivale. Sans attendre au lendemain et quoiqu'il fût déjà tard^ elle sortit seule de l'hôtel, et s'achemina, cachée sous son voile, vers la maison indiquée. Les femmes qui n'ont jamais parcouru le soir, à pied^ certaines rues de Paris, ne connaissent que le moins curieux des deux mondes qui composent la grande ville. Aussitôt que l'ombre a couvert la cité et que le brouillard malaâin qui l'enveloppe chaque nuit, s*est abattu sur ses rues fétides, on y voit paraître une population étrange et sam nom que l'on n'a vu nulle part ailleurs. Ce sont des hommes à figure terreuse, aux vêtements déformés, qui semblent marcher sans but et qui s'arrêtent sans cause ; des femmes échevelées qui se promènent dans le ruis^ seau en souliers de satin; des vieilles hideuses qui vous appellent'Iout bas et des enfants hâves qui vous murmurent à l'oreille des mots horribles qui n'appartiennent à aucune langue. Tout cela vient je ne sais d'où ; on les voit sortir de terre, s'élever derrière les bornes des carrefours, poindre de chaque entrée ténébreuse : on dirait ces larves sorties de terre après une pluie d'orage et dont la multitude immonde envahit nos jardins. Gela marche, s'agite et grouille dans la fange au milieu d'une atmosphère infecte d'hydrogène.

et Ton entend monter de cet amas sordide et vivant je ne sais quel rauque grognement de joie. On sent qu'il s'en exhale comme une odeur de vice qui prend au cœur!

C'était la première fois que madame Marcel se hasardait de nuit et seule dans des rues mal hantées. Malgré ses préoccupations, elle fut singulièrement saisie lorsqu'elle se trouva isolée au milieu de cette foule inconnue. Deux ou trois fois, en voyant des figures é€[uivoques s'approcher, elle doubla le pas avec effroi. Cependant, loin d'être abattue par les frissons de terreur, sa résolution s'en augmentait. Plus sa démarche lui paraissait hardie et nouvelle, plus elle convenait à son exaltation ; elle y tenait d'autant plus qu'elle lui coûtait davantage ; le danger l'animait tout en la remuant, et la fièvre nerveuse que lui donnait l'inquiétude accroissait la fièvre de son âme; elle éprouvait quelque chose de ce que doit éprouver l'homme qui marche pour la première fois au milieu des balles ennemies, ému, troublé, mais l'œil sur son drapeau et résolu, s'il le faut, à bien mourir.

Ces tressaillements ne la détournèrent donc pas d'un seul pas. Elle finit par maîtriser sa peur, et quand elle arriva rue de Sorbonne, sa résolution s'était ac-

2i)0 HISTOIRES D AUTREFOIS.

crue au point de lui rendre tout facile. Elle reconnut la maison tpxï lui avait été désignée fLvec cette lucidité rapide que donne Texaltation extrême, monta au quatrième, sans réflexion et sans crainte , comme si elle fût venue pour une visite ordinaire, et entra hardiment.

Elle se trouva dans une chambre sans lumière ; mais au fond une porte mal fermée permettait d'apercevoir une seconde pièce éclairée. Yictorine se dirigea à tâtons de ce côté, frappa, et ne i*ecevant pas de réponse, elle poussa la porte en s'arrêtant sur le seuil. Cette seconde chambre était vide comme la première. Une chandelle, plantée dans une bouteille et posée sur une chaise dépailléo, permettait seulement d'en apercevoir la malpropreté et le désordre. Dans un coin, on voyait jetés pèle-môle divers ustensiles de cuisine; un pain était déposé sur la cheminée entre des chandelles et des brosses à cirage, tandis que le lit, sans rideaux, encore couvert d'assiettes ébréchées et de verres crasseux semblait avoir servi de table à manger.

Au fond, sur une vieille commode à garnitures de cuivre, Yictorine remarqua une machine électrique, des bouteilles de Leyde et plusieurs autres instruments de physique dont elle ignorait l'usage.

6N I>ERNIER AXOUR.. 261

Pendant qu'elle examinait avec surprise cet étrange capharnaum, un grognement plaintif se fit entendre près d'elle. Elle se retourna, et un objet qu'elle n'avait pas remarqué jusqu'alors frappa ses regards.

Sur un vieux fauteuil de paille, caché par l'ombre que projetait le pied du lit, s'agitait je ne sais quoi de confus, que l'on pouvait prendre, au premier aspect, pour -un amas de guenilles souillées. Mais en regardant avec plus d'attention, on distinguait comme une forme humaine , quelque chose d'animé impossible à définir. Du reste, l'incertitude de madame Marcel tùi bientôt dissipée^ car un second soupir se fit entendre ; ce qu'U y avait sur le 'fauteuil se romua et l'on vit une tête sortir des haillons. Yictorine fit un pas vers le lit. — Madame Godard ? demanda-t-elle.

La masse informe poussa un gémissement rauque, puis la tête se retourna du côté de la jeune femme, qui aperçut un hideux visage d'idiote. Elle recula presque effrayée ; la tête resta une minute dans la même position, fixant sur Yictorine un regard hébété; puis, comme cédant à l'afTaissement, elle se laissa retomber et disparut dans les guenilles dont elle était entourée.

Dans ce moment, un bruit de voix retentit sur l'es-

caliep : Madame Marcel repassa vivement dans la première pièce -, mais à peine y avait-elle fait quelques pas que la porte extérieure s'ouvrit et deux hommes entrèrent. L'un d'eux était Marzoi.

Elle n'eut que le temps de se jeter de côté ; la chambre était si obscure qu'ils passèrent sans Tapercevoir.

Ils entrèrent dans la seconde pièce, et elle les entendit bientôt qui causaient à demi-voix. Uoccasion était trop favorable pour ne point la saisir. Madame Marcel s'approcha avec précaution et prêta l'oreiHe : Marzoi continuait une explication commencée.

-— La paralysie des membres a déjà disparu presque entièrement, disait-il -, celle du cerveau même s'est modifiée, et lorsque je soumets la malade à l'action de la machine ou des piles, rintelligence se met en mouvement 5 vous allez le voir vous-même tout-à-l'heure.

Yictorine entendit disposer la machine et pendant quelque temps les deux médecins gardèrent le silence^ uniquement occupés des préparatifs.

— Concevez-vous, dit tout-à-coup Marzoi, où j'arrive si je réussis à rendre l'intelligence et le mouvement à cette femme ! J'ai trouvé le réservoir de la vie universelle, j'ai conquis le cerveau et j'y fais germer

la pensée. Après cela, que Dieu me donne un peu de matière humaine, et je fais un faomme aussi bien que lui.

— Ceci serait merveilleux, répondit l'étranger. Marzoi se promenait à grands pas, livré à un enthousiasme qui s'accroissait insensiblement.

— Et cet immense problème^ dit-il tout à-coup^ en s'arrétant devant l'idiote, il est là^ dans cette masse de chair^ qui à ce moment sMgnore elle-même. Si vous saviez combien cette femme m'est chère ! plus chère que tout au monde !... Cette femme, songez-donc! c'est tout ! c'est la gloire! c'est la science! avec elle, je puis devenir le plus grand homme des temps modernes. C'est ma Galatée ! La nuit je rêve d'elle ; nouveau Pygmalion , je la vois sortir de son enveloppe de pierre , je la sens qui vit, qui marche istflui me parle.

— Je comprends cela, dit le jeune médecin en souriant^ vous en avez fait votre maîtresse, comme Agrippa de la cornue dans laquelle il cherchait le grand œuvre. Ce qui volis plaît chez elle, ce n'est point elle, c'est votre idée que vous avez attaché à son sort, de sorte que penser, pour vous c'est aimer. Jamais une femme belle et bien portante n'aurait pu vous attacher si vivement.

Ilarzoi haussa les épaules.

— Une femme belle et bien portante n'apprend rien, dit-il.

. Cette réponse effrayante avait été faite avec un sérieux si calme que Yictorine se sentit froid jusqu'au cœur ; elle venait de con^rendre son amant tout entier.

— Mais commençons, reprit Marzoi qui avait achevé ses préparatifs; vous allez juger vous-même des efforts.

Pendant quelque temps on n'entendit que le iîrotte* ment de la roue de verre contre les coussins et le cliquetis des tiges de cuivre ^ mais tout-à coup l'idiote poussa un léger soupir.

— Ecoutez! s'écria Marzoi avec une expression joyeuse j Télectric^té se dégage. Bientôt les plaintes de la malade se muWplièrent, et ses membres commencèrent à s'agiter.

— Appliquons maintenant les piles, dit Marzoi, la machine ne fournit point assez.

Les piles furent chargées et les gémissements de la malade se firent entendre de nouveau, mais plus aigus, plus intelligents. L'idiote murmura quelques mots, et ses gestes devinrent pleins de justesse et d'expression : le docteur était dans l'ivresse.

Victorine avait suivi toute cette scène, d'abord avec un étonnement curieux, puis avec une sorte d'borreur. Les deux hommes, entourés de leur mystérieuse machine, torturant une idiote, et cherchant à faire une femme d'un automate, lui produisaient l'effet des enchanteurs du moyen-âge ; il lui semblait qu'il y avait quelque chose d'impie et de profanateur dans cette lutte de la science contre Dieu. Cependant les douleurs de la malade parurent devenir intolérables, et Marzoi fut obligé de suspendre ses opérations. Il fit à l'idiote quelques questions auxquelles elle répondit; mais elle parut retomber bientôt dans son accablement, et murmura quelques mots sur le ton chantant d'un enfant qui se berce et s'endort ; puis Victorine entendit le bruit d'une respiration égale et paisible.

— Maintenant elle dort, dit Marzoi ; c'est l'issue ordinaire des crises que détermine chez elle l'absorption de l'électricité.

Ils continuèrent quelque temps à voix basse une discussion médicale que Victorine ne put suivre, puis s'approchèrent de nouveau de la malade.

— Cette femme n'est point seule ici, sans doute, demanda l'étranger : quelqu'un lui donne des soins?

266 HISTOIRE» d'autrefois.

— Elle demeure avec une nièce qui ne Ta point mise à Thôpital, parce que la vieille a une petite rente dont elle profite. C'est une lingère qui travaille le plus souvent au-dehors, et vous pouvez voir, au désordre de cette chambre, qu'elle s*inquiète peu de sa tante. Du reste, cet abandon me plaît ; je puis mieux juger des effets de mon traitement.

Tout en causant, les deux médecins étaient entrés dans la seconde chambre : Victorine se rangea dans Fombre, ils sortirent sans l'apercevoir.

Après avoir entendu le bruit de leurs pas se perdre dans l'escalier, elle resta encore longtemps appuyée contre le mur, immobile et abîmée dans ses rêveries. Enfin, se redressant tout-à-coup, comme si elle eût pris une grande résolution.

— Moi aussi, il m'aimera, dit-elle.

Et étendant devant elle ses mains qui tremblaient convulsivement, elle trouva la porte et quitta l'appartement de l'idiote.

Deux jours après sa visite rue de Sorbonne^ madame Marcel était au lit, atteinte d'un mal qui Pavait frappée subitement et sans cause connue. Marzoi, appelé sur-le-champ, déclara que cette indisposition serait peu de chose ; mais, contrairement à ses prévisions, GHe s'aggrava dô plus en plus et résista à tous les remèdes. Cette opiniâtreté de la maladie réveilla l'attention du docteur ; il commença à s'y intéresser. Ses soins devinrent plus attentifs, ses visites plus fréquentes, ses conversations plus longues. Vingt fois il crut avoir trouvé la marche à suivre pour combattre le mal ; mais toujours, après quelques jours de succès, au moment où, plus tranquille, il devenait moins assidu,

268 HISTOIRES D^UTREFOIS.

celui-ci reparaissait avec une violence et une spontanéité inexplicables.

Marzoi fut piqué d'un étonnement curieux, il lui sembla qu'un Séfl était jeté à sa science. Cette maladie paraissait en effet douée d'intelligence. Trompeuse dans ses symptômes, parfois simple et en quelque sorte naïve, parfois complète et mystérieuse, cédant et résistant tour à tour, on eût dit une femme avec ses fines et capricieuses coquetteries.

Après avoir épuisé les moyens habituels, sans avoir pu rien obtenir, Marzoi eut recours à l'électricité. L'effet favorable fut quelque temps avant de se faire sentir, mais enfin il se déclara évident, durable et progressif. Le triomphe Ténivra et lui fit presque retrouver son amour pour Victorine. 11 devint empressé, questionneur, inquiet et caressant. Chaque jour, il passait plusieurs heures près du lit de madame Marcel, et jamais celle-ci ne Tavait vu, aux moments les plus beaux de sa passion, aussi attentif à tout ce qui pouvait lui plaire. Malgré ses dures expériences, elle se laissa aller à cette trompeuse tendresse ; elle s'encouéagea elle-même à la crédulité. Semblable à ces malheureux qui se sont endormis sur leur faim, et qui, se voyant en songe assis à un festin, s'efforcent de ne

point s'éveiller, elle se prêla à Theureuse chimère qu} Fabusait, elle se persuada qu'elle avait rencontré dans le cœur de Harzoi une corde qui vibrait encore et quelle pourrait retrouver près de lui ses ivresses d'autrefois. Elle ne voulut point s'arrêter à la pensée que ce qu'il aimait en elle, ce n'était point elle, mais sa maladie \ elle avait besoin de son illusion \ car la vérité, c'eût été la mort, et elle eût bien voulu ne point mourir encore! Les fragiles espérances, qu'elle s'était créées à elle-même l'avaient réhabituée à vivre ; puis elle éprouvait cette avidité d'existence, ce besoin de respirer, de voir le ciel et d'aimer, qui s'empare de nous pendant les convalescences. Elle repoussa donc les soupçons, ferma les yeux et s'efforça d'être abusée le plus longtemps qu'elle le pourrait.

Henri Richomme lui servit d'auxiliaire dans cette tâche difBcile. Il avait compris qu'elle ne vivait plus que de son erreur \ et avec ce dévouement sublime des cœurs simples, il avait abjuré sa propre raièon pour adopter la folie de mactame Marcel il s'était mis à croire comme elle à l'amour de Marzoi, et lorsque la foi de la malade faiblissait, c'était lui qui la ranimait en trouvant toujours des preuves ou des excuses. Il ne s'était point du reste borné à ce rôle : établi

270 HISTOIRES d'adtrefois.

près du chevet de Victorine, depuis le commencement de sa maladie, il s'était entièrement consacré à elle. Ses soins avaient d'abord causé à madame Marcel plus d'impatience que de plaisir ; ce visage pâle et consolateur qui se penchait sans cesse sur elle dérangeait son désespoir ; elle eût voulu être délaissée et jouir de cette gloire amère d'un malheur entier. Elle repoussa donc les premiers empressements de Henri avec une sorte de colère, mais le bossu ne se rebuta point, il ne fut même pas triste; il reçut les duretés de la malade avec pitié et tendresse comme les signes d'une ouisanté douleur. Tous les traits s'émoussèrent contre son invulnérable bonté, il accepta tout de Yictorine ; comme les jeunes mères acceptent les coups de leurs nouveaux-nés, avec des caresses et des sourires. Tant de dévouement désarma madame Marcel. Elle s'accoutuma d'abord à souffrir le bossu près d'elle, puis, bientôt, à en avoir besoin.

Gomme tous les êtres faibles et dont les premières années ont été livrées à l'abandon, Henri avait contracté des habitudes de ménage ; il possédait celte prévoyance de détail^ cette adresse attentive, apanage ordinaire des femmes et qui les rend si merveilleusement propres à adoucir les gênes de la maladie. Ses

UN DBRNI£R AMOUR. 271

soins furent donc mitériellement utiles à Victorine. Mais ce gui leur donna une valeur et une grâce inappréciables, ce fut rintelligence avec laquelte il les progua. Un instinct de cœur eonduisait le bossu, il devinait le désir que sa cousine n'avait point acbevé de former, il prévenait le chagrin qu'elle n'avait point encore soupçonné. Chaque objet semblait venir sous sa main à^ l'appel intérieur de son souhait, comme si elle avait eu à ses ordres un de ces génies familiers de l'Ecosse, qui se chargent de prévenir tous nos vœux. Henri ne la quittait jamais qu'aux instants où le désir lui venait d'être seule. Alors, lui aussi cherchait un lieu caché où il put donner cours un moment à sa tristesse si péniblement déguisée : il vidait son cœur des larmes qui s'y *étaient amassées, et, vivifié par cette crise, il revenait plus fort, plus patient et plus tendre, heureux d'avoir eu à lui toute une heure pour pleurer. Cependant l'assiduité de Marzoi décroissait avec la maladie, et à mesure que la convalescence s'affermissait, ses visites devinrent moins fréquentes. Bientôt il ne fut plus possible à Victorine de se faire illusion. Un jour qu'elle avait rêvé longtemps et douloureusement à ce nouvel abandon, Marzoi, qui n'était point venu depuis l'avant-veille, entra tout-à-coup, et madame

Marcel n'eut pas le temps d^ssuyer les larmes qui couvraient ses joues ^ le docteur s'arrêta étonné.

— Qu'avez-vous, demanda-t il ?

— Ah ! vous voilà, s*écria la malade en lui tendant les deux mains avec tendresse ^ mon Dieu î vous voilà donc enfin!

Marzoi prit une des mains de Yictorine et par habitude lui tâta le pouls.

— Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que cela ? Vous êtes tout agitée; vous avez un peu de fièvre.

Madame Marcel retira sa main. «

— Est-ce que vous vous êtes trouvée plus mal depuis que je ne vous ai vue?

Elle fit signe que non.

— Allons, je vois ce que c'est 5 des idées tristesqui vous sont venues; la tristesse ne vaut rien dans les affections gastriques -, pourquoi ne pas vous distraire, recevoir quelques personnes ?

Yictorine ne lui répondit rien, mais elle lui jeta un regard si désolé qu'il se sentit embarrassé. II se tut quelques instants, puis haussa les épaules et reprit avec un léger soupir :

— Vous repoussez les distrations. et pourtant cette vie retirée vous tue. Vous êtes si faible, si nerveuse ;

un rien vous exalte \ vous avez eu quelque contrariété qui vous aura fait mal ; n'est-ce pas vrai ?

Victorine croisa le^^ mains et ferma les yeux. • — Il ne sait même pas pourquoi Je souffre, murmura-t-elle.

Marzoi n'entendit pas. Le menton appuyé sur une canne à pompe d'or qu'il portait depuis quelque temps comme le symbole d'une vieillesse anticipée, il paraissait réfléchir profondément -, enfin, il se détourna vers le lit pour considérer la figure plombée de madame Marcel : deux larmes glissaient encore lentement le long de ses joues hâves et flétries. Marzoi sembla alors se rappeler qu'elle pleurait lorsqu'il était arrivé.

— Vous ne m'avez point dit ce que vous aviez, lui dit-il de ce timbre caressant qui était naturel à sa voix et qui lui donnait^ même à son insu, une expression de tendresse : vous est-il «nrivé quelque chose de faucheux ?

— Que peut-il m'arriver de fâcheux maintenant ?

— Alors, c'est votre santé qui vous inquiète ? Mais soyez donc sage, dans quelque^ jours vous serez sur pied ; vous voyez bien que je ne vous traite plus en malade et que je viens plus rarement ; cela seul doit vous prouver que je vous regarde comme guérie.

274 HiSTOiBBS d'actrbfois.

— C'est vrai, dit Yictorine d'une voix déchirante. Marzoi se leva :

— Du courage, voyons ; le printemps vient, et si vous voulez me croire^ vous irez le passer à la cam* pagne, en Normandie par exemple, dans votre terre ; l'automne prochain, vous nous reviendrez firaicbe comme une rosière.

Yictorine ne put en entendre davantage : ses deux mains se portèrent vers son cœur avec un mouvement d'inexprimable douleur et elle se laissa tomber en arrière.

— Mon Dieu I dit-elle, il a même oublié que je l'aime.

Marzoi était allé à l'autre bout de la chambre pour prendre son chapeau ; il revint vers la malade :

— Adieu , dit-il , vous me reverrez im de ces jours ; un peu de patienoe et surtout ne vous tour* mentez point, il ne faut pas me gâter ma cure.

11 senra la main de madame Marcel et sortit.

Celle-ci demeura quelques instants sans faire aucun mouvement ; mais enfin relevant la tête à moitié, et laissant tomber ses bras avec accablement :

— H feut donc mourir, dit-elle.

Et elle se mit à pleurer.

LN DERNIER AUOUR. 275

Le jour où Marzoi revint, il trouva madame Marcel plus souffrante qu'elle ne Pavait jamais été. Il eut de nouveau recours au traitement qui lui avait précédemment réussi, mais cette fois il fut sans action. Le mal ne fit que croître, et bientôt il arriva au point de faire tout craindre. Le docteur était au désespoir. Tout le confondait dans cette étrange maladie dont il ne pouvait comprendre la cause, qui ne suivait aucune règle saisissable, et contre laquelle tous les médicaments étaient restés sans effet. Il avait beau interroger Vietorine, il n*en obtenait aucune indication qui pût le mettre sur le chemin de la vérité. Madame Marcel, décidée à mourir, ne paraissait plus d'ailleuifs avoir d'autre but que de conserver Marzoi à ses côtés. Gomme il arrive toujours , sa passion avait grandi à proportion des sacrifices qu'elle lui avait faits, et elle était devenue folle de son sentiment, comme Marzoi Tétait de son idée. D'un autre côté, le mal avait brisé tout son orgueiU éteint toutes ses susceptibilités, et l'avait amenée à une sorte d'hébétement douloureux, au milieu duquel surnageait cette seule volonté : voir et entendre son amant I Ce n'était même plus une volonté, c'était un instinct, un besoin. Elle avait perdu cette fierté de cœur qui fait taire un amour méprisé,

276 HISTOIRES D^AUTRBFOIS.

Elle demandait Edmond ; elle le suppliait de rester ; elle le forçait à s'asseoir près de son lit, pour tenir ses mains et le regarder. Son amour, ainsi dépouillé de toute noblesse, avait quelque chose de puérilement terrible qu'aucua mot ne peut exprimer. Son mal étant sa beauté aux yeux de Marzoi, elle cherchait aie faire valoir et à s'en parer. Quand celui-ci s'approchait d'elle pour l'examiner, elle suivait tous ses mouvements avec un regard inquiet» et quand il avait fini, elle lui disait : — Je suis bien malade , n'esU^ pas ?

assez malade pour que vous veniez souvent ? Et si le médecin tourmenté, promettait de revenir le soir, elle

battait des mains avec le délire joyeux d'un enfant.

Marzoi ne voyait dans cet étrange abandon de soimême, que l'expression capricieuse d'un amour qui le contrariait ; mais Henri, qui observait tout avec les yeux plus clairvoyants du cœur, était, depuis quelque temps, en proie à d'horribles incertitudes. Il avait remarqué, avec une surprise épouvantée, que le mal de Yictorine s'était toujours subitement renouvelé aux époques où son amant commençait à l'abandonner ^ et cette singulière cmncidence avait jeté dans son âme d'étranges soupçons. 11 savait où pouvait conduire la frénésie d'un amour sans espoir. Illui semblait entre-

voir une cause volontaire dans cette agonie variable et arrangée ; et en songeant a la monomanie de Marzoi, il se demandait avec terreur si ce n'était point Yictorine elle-même quijs'était ainsi décidée à se faire lentement cadavre pour retenir près d'elle ce courtisan de la mort.

Ce soupçon prit chaque jour plus de consistance, et le bossu résolut de tout faire pour s'assurer de la

vérité.

Il arriva un jour que .Marzoi, moins inquiet de madame Marcel, et retenu sans doute ailleurs, négligea de lui faire sa visite accoutumée. La malade, qui vit dans cette négligence un abandon prémédité passa la nuit entière dans la fièvre et les larmes. Ce fut seulement vers le matin que la fatigue lui ferma les yeux et la jeta dans un sommeil agité, quand elle se réveilla, il était déjà tard, et le soleil d'avril riait à travers les rij^eaux des fenêtres que l'on avait abaissés pour rendre le jour plus doux. Elle se souleva avec effort en j^onssanttm gémissement plaintif, s'assit sur son séant , et regarda autour d'elle d'un œil effaré. Henri qui l'avait veillée toute la nuit , n'était plus là. Il était allé sans doute chercher quelques moments de repos, elle était seule.

Sûre de n'être point vue, elle tira alors de son sein un sachet de soie, qu'elle contempla quelque temps d'un regard fixe puis se redressant tout-à-coup avec

un geste désespéré, elle l'entr'ouvit , versa dans un verre un peu de poudre qui y était contenue, ferma les yeux et porta le breuvage à ses lèvres.

Dans ce moment, un cri partit du côté de la fenêtre^ madame Marcel s'arrêta épouvantée et se- détourna ; les rideaux s'agitèrent, une main tremblante les souleva, et Henri parut.

Il était si pâle, qu'elle comprit à l'instant qu'il avait tout vu et tout deviné. Elle posa le verre près d'elle, sur le point de s'évanouir, tant cette apparition l'avait saisie.

— Que faisiez-vous là ? demanda-t-elle après un court silence et d'un ton irrité ; suis-je donc entourée d'espion ? ne puis-je être seule et libre un instant.

^ Henri ne répondit pas; debout, les mains jointes et l'œil égaré, il offrait dans tout sofi être l'expression d'une douleur si effrayée et si profonde que Victorine elle-même en fut émue. Elle baissa les yeux, sentant sa colère qui s'éteignait. Le bossu resta longtemps immobile ; enfin il tendit les mains vers ma-

dame Marcel avec un geste de supplication impossible à rendre.

— Mon Dieu! mon Djeul c'est donc vrai, dit-il, vous voulez mourir !

Victorine baissa la tête et sentit que les larmes la gagnaient.

— Oh ! répondez-moi ! reprit Henri, que j'entende votre voix ; dites-moi que cela n'est pas, dites-moi que vous vivrez. *

— Je le voudrais^ dit la malade en pleurant; la mort

me fait peur, car, morte, je ne le verrai plus.

— Et pourquoi donc avez-vous choisi le poison ?

— Je savais qu'il viendrait me voir mourir. Henri cacha sa tête dans ses mains.

— Ah 1 j'ai bien souffert avant d'en venir là , continua Victorine; j'ai cherché bien souvent à me rattacher à la vie. Que de fois, en voyant revenir Edmond, J'ai fait une halte dans le suicide, et j'ai attendu 1... Mais hélas ! bientôt il me fallait repreifdre mon agoni^ où je l'avais laissée. — Oh ! Henri, on ne sait pas ce que c'est que de se tuer en six mois, que de boire ainsi la mort par gorgées. Ah ! que d'heures ! que d'heures j'ai passées à genoux, demandant à Dieu un peu de l'amour d'Edmond, assez seulement pour que je pusse

vivre ! mais Dieu ne m'entendait pas. n a fallu appeler la maladie. J'ai vu mes traits se flétrir ; j'ai senti mes cheveux tomber, ma vue s'affaiblir, mes membres se paralyser, et, malgré toxA, toujours, toujours, il y avait ' en moi une voix qui criait. — Tu ne souffres pas assez, il ne reviendra pas. — Et je faisais en sorte de souffrir davantage, pour être sûre de le revoir.

— Oh ! Yictorine, dit Henri, ainsi, vous n'aimez plus rien dans le monde ; aucune affection, aucun dévouement ne peuvent vous consoler de cet amour ?

— Rien ne remplace la vie, Henri.

— Vous avez raison, dit le bossu avec accablement ; il n'y a jamais qu'un être vivant sur la terre, celui qui est aimé ! Les autres sont des fantômes que l'on touche sans les sentir et qui parlent sans qu'on les entende.

— Etre consolée ! répéta Victorine en secouant la tête 5 oh ! je ne veux pas être consolée ! Ce que j'aime dans l'existence, c'est ma douleur; 'si je la perdais, que m'importerait de vivre ? Non, non, Henri, je ne serai consolée que lorsque mes yeux seront fermés, et qnoxid vous m'aurez déposée dans un trou de terre.

— Oh! je ne vous y déposerai pas! dit le bossu

d'une voix étouffée et e» Jetant deà regards avides sur le breuvage empoisonné.

— Ne dites pas cela, Henri , n'êtes vous pas mou fils et n'est-ce pas à vous de veiller sur mes derniers instants ?

— Jamais ! jamais 1 A d'autres ces soins horribles ! moi, que je vous voie mourir ! moi, que je vous survive ! Ah ! je ne le veux pas, je ne le veux pas.

Et tombant à genoux, les mains jointes.près du lit dé \ictorinet

— Que voulez-vous donc que je fasse sur la terre, mon Dieu ! quand vous n'y serez plus? Que me restera-t-il ô aimer? Je n'aurai plus, moi, ni mère, ni sœur, ni amie. Vous étiez le seul être au monde qui m'appeliez Henri et qui me donniez la main ! Partout où vous n'êtes pas, je suis seul; où vous êtes, j'ai le monde entier. Et dans quel but vivrais-je? qui a besoin de moi ? Pour laisser un vide, il faut avoir une place, et où est ma place, à moi ? nommez-moi une seule personne qui doive pleurer ma mort, et je vivrai pour elle!... Hélas! vous savez bien que mon univers n'a jamais dépassé la portée de votre regard ! et vous voulez que je vive après vous avoir déposée dans une bière! Non, non, je n'attendrai pas cette heure affreuse,

282 HISTOIRE D^JiUTRBFOlS.

je veux mourir auparavant; je veux mourir maintenant.

— Henri ! s*écria Yictorine en saisissant les mains du bossu, Henri, au nom du ciel, calmez-vous, votre désespoir me déchire.

Le jeune bommme laissa tomber sa tête sur le lit en sanglotant.

— Ah ! vivez, et je vivrai.

— Nos positions sont-elles les mômes ? répondit la malade.

— Peut-être, murmura le bossu à voix basse. Yictorine tressaillit et le regarda avec terreur ; elle

commençait à comprendre.

— Henri, dit-elle d'une voix tremblante, je souffre et j'ai besoin que vous me preniez en pitié. Vous êtes maintenant le seul être au monde qui puissiez me rendre moins affreux mes derniers jours : ne m'abandonnez pas; soyez fort de votre bonté. Encore un sacrifice pour Tamour de moi , vous qui en avez tant fait déjà. Je vous le demande, je vous en supplie, Henri, apaisez-vous, votre émotion me tue, revenez à vous, au nom du ciel ! et épargnez-moi I

Madame Marcel était penchée hors de son lit, elle tenait les mains du bossu pressés contre sa poitrine.

un DERNIER AMOUR. 283

La vue de cette douleur arrêta subitement le désespoir de Henri ; ses membres se raidirent comme s'il eût réuni toutes les forces de son être contre quelque ennemi invisible, et ses traits exprimèrent une si affreuse torture, que Victor ine crut qu'il allait s'évanouir ; mais ce combat ne dura qu'un instant, il se leva en chancelant et dit très-bas :

— Je suis calme, Victorine, pardonnez-moi un moment de faiblesse -, vous aurez près de vous jusqu'à la dernière heure quelqu'un qui vous aimera; je vous promets de vous survivre.

Quinze jours après la scène que nous venons de rapporter, dans cette même chambre, un prêtre était à genoux et en prières, tandis que Henri, debout, près du lit, contemplait d'un œil sec Yictorine qui venait de mourir. •

A voir la pâleur livide, Timmobilité du jeune homme et la souffrance empreinte sur ses traits crispés, on on eût pu croire que la mort venait de le surprendre lui-même, si sa respiration rauque n'eût averti qu'il vivait. Il était tellement absorbé dans sa douloureuse contemplation, qu'il n'entendit ni des pas rapides, ni le bruit de la porte qui s'ouvrit vivement ; mais le son d'une voix bien connue le fit tressaillir, il leva la tête

UN DERNIER AtfOUR. 285

et aperçut Marzoi que l'on venait d'avertir et qui accourait. Le regard que le bossu jeta au médecin l'arrêta court au milieu de la chambre.

— J'arrive trop tard, dit-il avec anxiété.

Le bossu secoua la tête -, Marzoi fit un geste de surprise et de douleur ; il s'avança vers le lit, chercha le pouls de Yictorine, posa la main devant ses lèvres et sur son cœur»

— Rien, murmura-t-il ; elle est bien morte.

Il recula et resta devant le cadavre les bras pendants, la tète penchée^ sombre et accablé. Henri pensa que l'émotion avait enfin trouvé une jointure à ce cœur cuirassé de science, et regardant ce front prématurément chauve et ridé par Tétude, qu'une pitié humaine avait enfin courbé, il sentit son indignation diminuer.

Tout-à-coup Marzoi se pencha vers la morte avec une sorte de désespoir ; il tourna les mains en tous sens, regarda le visage de plus près et le toucha.

— Dieu du ciel ! je crois que vous cherchez de quoi elle est morte ? s'écria le bossu.

— Oui, dit Marzoi en se relevant brusquement.

— Arrière, monsieur, vous avez assez tourmenté sa vie, laissez quelque repos à son cadavre.

386 H1ST01RK8 d'aUTRBFOIS.

Le médecin voulut répondre, mais Henri ne lui en laissa pas le temps .

— Vous n*avez pu découvrir le mal de cette femme quand elle vivait, et vous voudriez découvrir sur ce corps insensible ce qui Ta tuée, n'est-ce pas ? Eh bien ! moi, Je vous le dirai, car mon cœur m'a rendu plus habile que votre art. Vous Tavez abandonnée pour la science, et elle a voulu que la science vous ramenât près d'elle, puisque son amour ne le pouvait plus. Elle s'est donné un mal renaissant pour vous attirer et vous retenir par l'appel d'une guérison, elle s'est empoisonnée jour par jour , afin de vous voir.

— Que dites-vous ? cria Marzoi.

— Regardez !

Le bossu écarta les vêtements de la morte, saisit le sachet caché sur sa poitrine et l'entr'ouvrit. Le médecin recula.

— Ah I vous le reconnaissez enfin ! dit Henri.

— Et vous le saviez, vous, et vous Tavez souffert?

— - Ne l'aviez-vous pas condamnée à mourir ? Marzoi leva les bras avec désespoir.

— Malheureux! malheureux I mais c'est un as-

sassinat quQ vous m'avez laissé commettre I le poison, vous Pavez vu là, et vous ne le lui avez pas arraché?

— Non , dit Henri avec un sourire étrange, celui-là était à elle, le mien était ici.

Et il tira de son sein un sachet semblable à celui de Yictorine, mais qui était vide.

Dans ce moment, il chancela et chercha le mur pour

s*appuyer. ^

— Que veut-il dire ? s'écria Marzoi.

— Et ne voyez-vous pas qull meurt aussi? dit le prêtre qui était accouru pour le soutenir.

— Je n'avais promis que de lui survivre» murmura le bossu -, maintenant ma vie est à moi.

Marzoi joignit les mains sur sa tête, en criant :

— Je suis maudit !

— Monsieur^ lui dit le prêtre, vous avez perdu deux

fimes pour la science ! La sciencene pourra jamais vous dédommager !

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