‹ Histoires d'autrefois (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · PARIS MICHEL LÉVY FRÈRE3, LIBRAIRES-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS MICHEL LÉVY FRÈRE3, LIBRAIRES-ÉDITEURS

BUE VIVIENNB, 8 BIS

Le soleil à son déclin scintillait sur les toits ardoisés de la petite ville de Mamers \ on entendait tinter à la grande église les derniers coups de TAngelus et les vaches qui revenaient des friches commençaient à regagner leurs étables à travers les faubourgs ; les croisées des maisons les plus opulentes récemment ouvertes à la fraîcheur du soir laissaient apercevoir quelques jeunes filles brodant près de leurs mères tandis que les portes des plus pauwes demeures se garnissaient de femmes^ de vieillards et d'enfants.

Quelque disgracié qu'on le suppose, chaque lieu a, comme chaque visage, son heure de charme sinon de

beauté. Ces riantes lueurs du soleil couchant, ces

fenêtres et ces seuils subitement peuplés^ les chants des fileuses, les meuglements des troupeaux, tout donnait, dans ce moment, à la petite ville sarkhoise, je ne sais quel eit de sérénité agreste. Mais si ce caractère frappait dans Tensemble du tableau, il se faisait encore bien plus remarquer dans un de ses épisodes que cachait alors les haies vives d'un jardin situé au bout du faubourg. Là, sous une tonnelle de vignes entrelacées aux clématites et aux roses du Bengale était assis un homme d'environ trente-cinq ans. L'étude avait argenté sa chevelure sur les tempes*, mais aucune ride ne plissait son front, aucun affaissement ne se trahissait dans les lignes de son visage. Une de ses mains tenait un livre à demi refermé, l'autre s'était appuyée sur le bras d'une femme plus jeune que lui de quelques années. La même sérénité se reflétait sur tous les traits de cette dernière, mais avec une nuance de lenteur et, pour ainsi dire, de passivité. Chez l'un la placidité semblait le résultat de la nature même, chez Fautre de la réflexion. Ici, on devinait Tintelligence restreinte dont le nid avait été bâti entre les sillons du réel; là, Tesprit au vol puissant qui s'était élevé une forteresse de principes du haut de laquelle il dominait la vie. S'il eût fallu enfla représenler par une image

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ces deux âmes également mais diffiramnent paisitdes, on eût pu comparer celle de la femme aux sources lim< pides et peu profondes qui brillent encadrées dans les roches moossenses de la forêt et celle du mari à ces grands lacs apaisés dcmt les eaux transparentes laissent voir jusqu'au fond.

Tous deux r^;ardai»t depuis quelques instants un petit garçon et une petite Glle à genoux près de rentrée de la tonnelle et sérieusement occupés à planter dans le sable des fleurs qu'ils venaient de cueillir.

— Vois, Élie^ vois le beau jardin, s'écria la petite fille qui achevait d'aligner ses tiges de narcisses et d'hyacinthes.

— Regarde, Adrienne, répondait le pelit garçon, j'ai une forêt de lilas et de genêts printannlers.

— Chacun de mes plans est un bouquet I

^- Mes arbres ne portent que des fleurs!

— Il faudra les arroser tous les jours. •^ Au moins deux fois.

—1- Nous défendrons qu'on y touche.

-^ Et nous les garderons jusqu'à l'hiver !

— C'est cela I c'est cela î cueillons encore d'autres fleurs.

Tous deux se relevèrent avec des cris de joie pour courir vers le parterre.

— Pauvres enfants qui ne savent pas que demain tout sera fané, dit la mère avec un sourire presque attendri.

— Laissez-les en faire l'expérience, Marcelle, répliqua le père; il &ut qu'ils apprennent de bonne heure à se défier des jardins et des forêts où il n'y a que des fleurs le* est faute de le comprendre que tant d'hommes imitent Timprévoyance de ces enfants. Au heu de laisser les joies de la vie s'épanouh* sur leurs tiges, ils les cueillent toutes à la fois^ ils les plantent dans le sable

' stérile et ils s'étonnent de les trouver mortes le lendemain!

— Ah ! si Élie et Adrienne devaient un jour en fmre * autant I dit Marcelle avec cet effroi prématuré des mères.

— Pourquoi le craindre, reprit le mari, ne sommesnous point là pour leur apprendre que le bonheur est une plante dont il faut surtout cultiver la racine.

— Ah ! tu as raison, Maxime, s'écria la jeune femme, en penchant la tète sur l'épaule de son mari avec une naïve confiance; s'ils se trompent, tu les éclaireras;

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s^Uft sonffirent , tu les guériras l ii*es-tu pas te médecin des âmes T Maxime sourit et effleura de ses lèvres les cheveux

de Harcelle. Ce titre de médecin des âmes d^abord donné par un ami qu'il avait sauvé du désespoir, puis confirmé par plusieurs autres, avait insensiblement prévalu parmi ceux qui le connaissaient. En voyant son bonheur sans trouble , les malheureux recouraient à lui comme les gens ruinés recourent aux riches. S*agissait-il d'une passion à combattre» d*un courage à remettre debout, d'une blessure intérieure à fermer, on M demandait conseil ou remède. 11 avait insensiblement usurpé les fonctions dévolues aux prêtres et que, dans notre siècle deshérité de foi, le prêtre ne peut ni ne sait plus remplir. Semblable à ces guérisseurs de village qui, sans diplômes, remettent les membres rompus de leurs voisins, il pansait les cœurs brisés de ses amis, sans autre titre que leur choix.

Ces cures plusieurs fois renouvelées avaient inspiré à Maxime une singulière confiance dans ses principes; aucune occasion de la démentir ne s'était d'ailleurs offerte etil pouvait toujours les appuyer de son exemple. Son bonheur les justifiait, car ce bonheur n'était

point à ses yeux un don, mais un salaire, et, au lieu de

Taccepter avec reconnaissance ^ il le montrait comme une conquête.

Plusieurs causes avaient contribué à cette erreur.

Élevé par sa mère au fond d'un manoir de l'Anjou, Maxime Bailleul crut d'abord voir des épreuves dans les vulgaires tentations de la jeunesse, et, fier d'y avoir échappé il imita les jeunes soldats qui prennent leurs premières escarmouches pour des batailles. Plus tard , il traversa ces langueurs qui entrecoupent toujours les études solitaires et les confondit avec les mortelles angoisses du début. Il ne se dit pas que sa tente était dressée à Técart de la mêlée humaine, et, qu'à vrai dire, il ne cherchait pas dans la vie une route, mais une promenade; vainqueur de quelques découragements, il s'imagina avoir surmonté des obstacles. Enfin , lorsque la mort de sa mère le laissa dans Tisolement, une circonstance imprévue le conduisit vers Marcelle qui s'éprit la première et lui offrit l'amour au moment où il allait l'appeler. Ainsi tout avait réellement prévenu ses désirs. Il n'avait eu à franchir que des rêves, à vaincre que des fantômes et il se trouvait tout à coup revêtu des gloires du triomphe sans avoir été exposé aux périls d'un combat.

Une fois entré dans le cercle endormeur et charmant

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ie la vie domestique, tous tes Imnllemeots de la jeunesse s'étalent uaturdlement apaisés enlui. Bridant ses passions parles habitudes, il vit ces eavales ardentes se

transformer en un paisible attelagequi lepromenait sans cahots à travers les heures et les jours. En tout cela, ii y avait une petite part de tempérament, (me plus grande part de volonté, une part immense de hasard l Hais si Bailleul s'était arrêté sur les frontières de ce qu'on appelle le monde, il n'avait point cessé d y regarder du fond de sa retraite et il devait à cette étude une expérience trompeuse. Ce qui est au dehors de nous n'existe que par rsqpport à nous-méme : notre esprit regarde à travers notre sensation comme par un verre coloré qui répand sa teinte sur tout ce qu'il nous permet de voir. Aussi le mari de Marcelle n'avalt-il pu comprendre, au milieu de sa tranquilité> la turbu^ lence des passions humaines. Debout sur la terre ferme, et ne sentant ni le roulis du vaisseau, ni les atteintes de la vague, il regardait, avec une surprise quelque peu dédaigneuse, Fagitation effrénée des matelots et il lui semblait qu'un avertissement bien donné eût sufQ pour les ramener au calme dont il jouissait lui-môme; car ce qu'il devait surtout à sa position, il croyait le devoir uniquement & sa raisQu.

8 ScàNSS DB LA TIB INTIMB.

Malheiireu&ement son erreur était entretenue par l'opinifttreté de son bonheur et par Tadoration fervente de Marcelle. Tout ce qu'elle-même faisait de bien, elle le rapportait à Maxime, tout ce qu'elle éprouvait d'heureux, elle en remerciait Maxime ; Maxime était à ses yeux l'intelligence suprême qui distribuait le soleil ou la rosée sous lesquels la moisson de joie devait mûrir. Non que cette foi eût les apparences de l'exaltation ! Fexaltation suppose un effort de notre nature qui s'élève momentanément au-dessus d'elle-même, et il n'y avait dans la conûance de Marcelle aucun effort. Ame trop simple pour songer même à s'interroger, elle croyait, elle aimait, elle se dévouait sans penser qu'il pût en être autrement.

Cependant l'entretien s'était prolongé entre elle et Bailleul. Ramené à ses idées favorites, ce dernier avait commencé une poétique improvisation qu'elle écoutait la tête penchée sur son épaule. Elle fut subit(Ment interrompue par la voix de Gatienne qui accou* rait en appelant sa maîtresse.

Gatienne était une servante dont la présence, dans cet heureux ménage, semblait compléter la destinée exceptionnelle des deux époux. Pour elle, le travail n'avait point de fatigue, l'obéissance point d'ennuis, la

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tristesse OU l'humeur point de contagion. Tout ce qui entrait dans sa vie devenait gaité ; c'était l'oiseau familier du logis, toujours alerte, gazouillante et prenant toutes les saisons pour le printemps.

Elle arriva en courant jusqu'à la tonnelier remit à Maxime une lettre qui venait d'arriver, embrassa les enfants m passage et s'enfuit en chantant comme une allouette.

La lettre , qui portait le timbre d*Ângers, était du conseiller Noël^ de cet ami que Bailleul avait autrefois consolé. Après une longue convalescence, il s'était enfin repris au monde et y avait accepté sa place, mais comme ces suicidés dont la pâleur atteste éternellement la résureclion.

Maxime qui avait brisé le cachet lut a demivoix.

a Tu m'as répété souvent, ami, que toutes les doua leurs avaient droit à tes sympathies, et ce qui vaut ic mieux, tu me l'as prouvé ! Je viens donc t'implorer « encore, non pour moi-même, mais pour une parente cr qui n'a plus d'espoir que dans les cœurs miséri- <t cordieux. »

a Tu connais, au moins de nom, Madame Berthe de « Ramière dont le mari a longtemps occupé notre pro-

10 8CÉ1IB8 DB LA YIB INTltfB.

a vince de ses ruineuses folies ; tu sais comment la a malheureuse femme, livrée à toutes les amertumes a de TabandoDy a cru trouver ailleurs Tappui qui lui a manquait. Le bruit de sa fuite avec le comte de Raua court, il y a bientôt deux ans, a dû arriver jusqu'à « ton paradis.

fi Mais en brisant violemment les jougs (^nvenus, <r Berthe n'avait tenu compte ni de l'inflexibilité des a choses, ni de la flexibilité des hommes. A quoi bon a te raconter pour la centième fois ce roman bannal < toujours terminé par le même dénouement 7 Rejeté a du monde, obligé de se suffire à lui-même,, de vivifier a deux âmes dans une atmosphère trop étroite et où <r aucun air ne venait du dehors, le couple fugitif a a bien vite épuisé ses forces; l'ennui est venu , puis a l'impatience, pui^ le regret. Que te dirai-je enfin ? a II y a trois jours j'ai vu arriver une femme trema blante qui est presque t(tfnbée à mes pieds; c'était <r ma cousine Berthe, avec laquelle M. de Raucourt a avait rompu et qui venait me prier de la conduire à a quelque couvent où elle pût s'ensevelir à ja- (T mais.

9 J'ai d'abord tout promis, mais une fois la première a émotion apaisée^ nous avons discuté ensemble soa

IB MÉDECIN BBS AlBfiS. Il

« pfTdjel, Je lui ai prouvé sans peine que pour profiler a des consolations du cloître, il fallait accepter la a foi qui les donne, se laisser endormir sans réa volte au murmure des prières et au mouvement cf monotone d'une existence amoindrie, regarder enfla tx la solitude comme un port et non comme une a prison. Elle a senti que le couvent, loin de la séparer a du monde l'y ramènerait par une réaction inévitable^ a et que pour supporter la retraite il fallait la vouloir « moins austère. C'est alors que nous avons parlé de a toi et que j'ai décidé Berthe â s'établir assez près de « ton hermitage pour respirer l'air qui avait passé sur « ton paisible bonheur. J'ai pensé que celuiH^i pourrait a se communiquer à la longue et que tu donnerais un « peu de ta santé à cette âme frisonnante.

a J'aurais voulu te conduire moi-même la malade, « mais des devoirs impérieux me retiennent ici pour « plusieurs semaines ; il eût fallu la faire attendre et la « nouvelle de son retour déjà répandue dans notre a ville y réveillait toutes les curiosités mauvaises; je a n'ai pas voulu la garder plus longtemps exposée à ce « pilori, je l'ai engagée à partir et elle arrivera aussitôt a que ma lettre.

a Sois pour elle ce que tu as été pour moi et pour

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« tant d'autres ! Maxime» je ne la recommande pas à « tes prières, comme le ferait un Odèle, mais à tes coii- « seils, à tes actions! Laisse-la s'asseoir quelques insc tants chaque jour entre toi et Marcelle; qu'elle « puisse apprendre ce fpêe c'est qm vivre en vous rec gardant ; montre-lui enfin ce qu'elle n*a jamais vu, « le mouvement dans le calme et le devoir dans l'a- « mour. D

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