‹ Histoires d'autrefois (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · NOEL · texte numérisé non relu

NOEL

Au moment où Bailleul achevait cette lecture, Gatienne reparut au bout du jardin avec une dame voilée à qui elle désigna de loin la tonnelle; l'étrangère fit seule quelques pas en avant, mais, à la vue de Marcelle elle s'arrêta incertaine. Maxime se leva.

— Que madame de Ramière soit la bien venue, ditil, en s'avançant avec un empressement respectueux.

— Vous savez mon nom ? demanda l'étrangère d'un air surpris. •

Bailleul lui montra la lettre qu il tenait encore ouverte.

— Ah ! vous venez de lire. . . balbutia-t-elle avec émotion ; j'aurais dû sans doute ne me présenter qu'a* près votre réponse.

— Nous attendions madame BerUie» dit doucement Marcelle.

Madame de Ramière tressaillit sous son voile à cette appellation d'une tlamiliarité presque tendre.

— Berthe ! reprit-elle, vous m'appeles Berthe, madame...

-^ On me nomme Marcelle, ajouta en souriant la jeune femme.

L'étrangère s'assit sans répondre; elle tremblait beaucoup et semblait retenûr ses larmes. Maxime qui avait repris sa place sur le banc rustique lui parla de son cousin pour lui laisser le temps de se remettre. Madame de Ramière ne tarda pas, en effets à retrouver assez de calme pour en venir aux motifs de son voyage. KHe ne descendit à aucun de ces lieux communs plaintifs qu'affectionnent les douleurs Milgaires, mais après avoir rappelé» sans appuyer^ la pénible expérience qu'elle avait faite de la société elle arriva sur-le champ, à son projet de retraite. Maxime fut frappé, malgré lui, d'une pareille réserve. Habitué aux éclats de ces victimes bruyantes qui prennent publiquement le deuil à chaque espérance trompée et tendent leur tristesse comme des draperies mortuaires à toutes les portes de la vie^ il ne put se défendre d*un respect attendri pour

ik SCÈNBS DE LA TIB INTIME.

une si courageuse affliction. Les misères qui se cachent ont toujours je ne sais quelle noblesse attirante. Nous nous y intéressons d'autant plus, qu'elles ne violentent point notre pitié et nous en laissent tout le mérite a nos propres yeux. Il se mit donc à interroger madame de Ramière avec émotion sur ses résolutions.

— Toutes se réduisent à une seule ^ répondit- elle, me fixer ici et y retrouver, si je puis, le courage. Je compte pour cela, sur madame Harcelle et sur vous d'abord, puis sur la ville elle-même.

— Vous la connaissez?

— J'y suis venue autrefois, et, tout-à-l'heure encore, lorsque, pour y arriver, j'ai traversé vos campagnes monotones, je me suis dit qu'aucun lieu ne pouvait mieux convenir à l'état de mon esprit. Ici la sensation n'est sollicitée ni par les hommes, ni par la création. Aucune rumeur de forêt n'entretient nos langueurs, la pensée ne se perd point sur l'infmi de l'océan, et nous ne pouvons promener nos songeries dans les bleus lointains d'aucune montagne.

.^ C'est-à-dire que vous fuyez tout ce qui peut réveiller 1§ vie intérieure? fit observer Bailleul; vous cherchez pour votre âme le milieu terne, immobile et silencieux d'une chambre de malade.

— Et je l'ai trouvé, reprit madame de Ramière qui fit un effort évident pour remonter la pente mélancolique sur laquelle glissait la conversation; il ne me reste plus qu'à m'assurer du médecin.

Maxime s'inclina.

~ Vous ne pouvez mettre en doute sa bonne volonté, dit-il, en suivant son interlocutrice dans son changement ia ton; peut-être seulement comptez-vous trop sur son habileté.

— Désespérerait-il déjà de la guérison ?

— Non, si vous le secondez.

«— Me voici prête à suivre toutes ses prescriptions. — * Vous êtes arrivée seule à Mamers ?

— Seule.

— Et comment comptez-vous vous y établir?

— Je ne sais encore 5 j'attendais vos conseils- Marcelle et Maxime se regardèrent •, une même pensée venait de traverser leur esprit et ils se comprirent du regard.

— Pour conseiller, il faudrait connaître les désirs de madame de Ramière, dit celui-ci avec un peu d'hésitation.

— Mes désirs! répéta vivement la jeune femme; je n'en ai point d'autre que d'habiter aussi près de vous

qu*il me sera permis, de vous voir et de vous entendre aussi souvent que je le pourrai, de rompre enfin avec tout moi-môme pour revivre de la vie que vous me donnerez !

— Alors la chambre de madame Berthe est préparée, interrompit résolument Marcelle -, qu'elle vienne avec moi, je vais la lui montrer.

Elle s'était levée et tendait la main à Tétrangëre qui tressaillit.

— Ma chambre ! répéta-t-elle saisie ; ma chambre ici?. . . c'est impossible !

— Est-ce là l'obéissance promise, fit observer Bailleul en souriant, et faut-il déjà rappeler nos conventions?

— Je vais envoyer Gatienne réclamer les bagages, interrompit rapidement Marcelle.

— Voici Élie et Adrienne qui se chargeront de l'avertir.

Les deux enfants venaient, en efTet, de paraître au détour d'une allée, debout sur un pied, la tête penchée comme l'oiseau qui écoute et jetant vers la tonnelle uo regard de curiosité inquiète. Marcelle leur fit un signe : ils s'approchèrent avec hésitation, demi-souriants et demi-^ffarouchés.

LB MEDECIN DES AMES. tl

-^ Veuez dit la jeune femme en les prenant par la main, venez saluer madame Bertbe et ne craignez rien, c'est une amie.

Le petit garçon et la petite fille s'étaient arrêtés timidement devant madame de Ramière, elle les attira contre ses genoux avec une tendre vivacité et leva son voile pour les embrasser»

Jusqu'alors Bailleul n'avait aperçu que le bas de son visage dont les lignes n'avaient rien de particulier, mais lorsqu'il put en saisir l'ensemble, il resta frappé de son charme inattendu. 11 y avait dans sa pâleur vivante une douceur qui s'barmonisait avec un sourire demi attendri et de grands yeux veloutés dont le regard communiquait aux plqs indifférents je ne sais queHe vibration intérieure. Ses cheveux d'un brun clair et retombant en larges boucles estompaient ses traits de molles ombres, tandis que son cou un peu long ondulait comme celui du cygne qui fend les eaux. Au total, madame de Ramière était plus que jolie, plus que belle : elle était touchante.

Les enfants eux-mêmes parurent subir son influence.

Au bout d'un instant ils répondaient sans contrainte aux questions de Berthe ; ils lui faisaient leurs plus intimes confidences et voulaient Tentrainer au fond du

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Jardin pour lui montrer leurs plus belles fleurs ; enfin lorsque Harcelle vint Farracher à cette familiarité subite en proposant de la conduire à l'appartement qui lui était destiné , Elle et Adrienne la prirent par la main et lui montrèrent eux-mêmes le chemin.

L'arrivée de madame de Ramière ne pouvait manquer d'être un grave événement dans la solitude qu elle venait partager. Il fallait Tinitier à des habitudes nouvelles, deviner des goûts dont elle refusait Taveu, chercher des distractions auxquelles sa tristesse pût se prêter sans effort. La famille entière n'eut plus d'autre préoccupation, c'étaient toujours et partout les mêmes questions r

— Où est madame Berthe? A quoi pense madame Berthe? Que pourrait -on faire pour madame Berthe ?

Bailleul lui-même était sorti de sa flère quiétude. Un nouvel élément de sensations venait d'être intro-

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duit dans sa vie et il i'expérimeatait avee une sorte d^étonnement curieux.

Marcelle avait pu lui apprendre ce qu'était une femme livrée aux seules inspirations du cœur ; mais il ne savait rien de la femme versée dans cette science compliquée de la métaphysique mondame. Ici tout devenait nouveau pour lui. La grâce n'était plus un don mais un art, la passion un entrainement mais une gymnastique intérieure ! La douleur même avait ses rafinements et ses conventions. Cette flme machinée comme un théâtre, cachait mille fausses trappes par lesquelles tout pouvait se montrer ou disparaître subitement. C'était un perpétuel spectacle d'éternelle surprise sans que Tartiflce pût être soupçonné; tout cela paraissait plus naturel que la nature, plus vrai que la vérité.

Madame de Ramière n'y mettait, en réalité, nulle intention, elte se montrait telle que Féducation Tavait faite. Sincèrement désireuse de se confondre avec ce qui l'entourait, elle s'était même efforcée de rompre avec tout ce qui pouvait rappeler trop visiblement la vie élégante d'autrefois; la femme du monde avait pris la robe d'ermite ; mais on eût dit une de ces belles pécheresse dont l'humilité et les mortifications ne peuvent effacer les grâces dangereuses. Il y avait toi3(jours

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dans sa marche plus souple, dans les caresses de sa voix et jusque dans les parfums étrangers qu'exhalait son approche je ne sais quoi d'enivrant qui étonnait Maxime et le troublait.

Berthe avait^ du reste, tenu sa promesse. Elle le consultait sur toutes ses agitations, lui confiait tous ses scrupules et obéissait à toutes ses prescriptions. Jamais médecin des âmes n'avedt m de plus douce malade. La tristesse delà jeune femme n'avait d'ailleurs rien de farouche. Elle écoutait les consolations et n'y opposait de résistance qu'autant qu'il le fallait pour tenir en baigne le consolateur : car si l'éloquence de ce dernier soulageait ses misères, elle amusait encore plus son ennui*, c'était un spectacle auquel elle conviait son esprit et dont sa curiosité tirait autant de profit que sa douleur. Mais Maxime, qui ne voyait que l'attention avec laquelle on l'écoutait, redoublait de Eèle et sacrifiait insensiblement tous ses autres devoirs pour prolonger ses entretiens avec madame de Ramière.

Marcelle avait d'abord été appelée à y prendre part, mais les obligations du ménage venaient toujours Ty arracher. Elle interrompait les plus poétiques improvisations de Bailleul par un ordre domestique ou par

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une réprimande maternelle; chaque fois cpie ce dernier recommençait à dresser vers le ciel son échelle de Jacob, une vulgaire sortie de Marcelle la renversait ! Maxime s'en indignait sans comprendre qu'il subissait une des conditions de toute existence humaine. Il oubliait qu'à mesure que les devoirs s'étendent, le loisir manque, hélas ! aux épanchempnts. L'amour est un de ces luxes qu*on ne peut se permettre que dans la jeunesse, quand le temps n'a point encore trouvé son emploi. Plus tard, viennent les exigences du monde et de la famille, inévitable réseau dans lequel demeurent pris tous les oiseaux chanteurs des belles années. Alors plus de longs rêves faits à deux, plus d'enivrantes contemplations, plus d'entretiens sans but ! la vie positive réclame toutes nos journées, et, sur ce cadran Qù la nécessité conduit les heures, c'est à peine si le cœur peut glaner quelques minutes oubliées !

Bailleul avait autrefois accepté cette chaîne , mais tout fut changé par l'arrivée de madame de Ramière. libre de soins, celle-ci pouvait le suivre dans ses promenades, prolonger avec lui les lectures sous la tonnelle fleurie, s'oublier dans ces confldences où toutes les chimères de l'âme déiNent successivement et se mêlent comme des troupes amies, prendre enfin le rôle

que Harcelle, absente ou préoccupée, avait cessé de remplir. '

Aussi rintérét de Maxime pour sa malade semblaîtil grandir chaque jour. Enorgueilli de ses fonctions de ^uide, il errait avec elle sur les sommets les plus mystérieux de raffliction et de Famour; il franchissait, a ses côtés, tous les sentiers et regardait au fond de tous les abîmes sans se demander s'il n'avait, pour lui-même, rien à craindre du vertige.

Un soir qu il avait élé retenu par plusieurs lettres indispensables à écrire, il descendit au salon assez tard et aperçut madame de Ramière, seule devant le piano. Une robe blanche dessinait vaporeusement sa taille au milieu de l'obscurité transparente, et la brise chargée de senteurs de réséda» se jouait dans les lou'gués boucles de ses cheveux. Plongée dans un de ces recueillements où l'âme en extase voit passer pêlemêle ses craintes, ses espérances et ses souvenirs comme les nuages que le vent balaie dans un ciel orageux, elle ne s'était point aperçue de l'arrivée progressive de la nuit : ses doîgts se promenaient sur le clavier, tantôt avec une agitation fiévreuse, tantôt avec une plaintive nonchalance. Maxime s'était arrêté à quelques pas sans qu'elle l'eût entendu, et son impro*

2(k SCÈNES DB LA VfB INTIME.

visation continuait de plus en plus sombre et convoisive ; mais, tout à coup, ses mains s^affaisèrent sur les touches et se levant avec un sanglot, elle s'élança dans Vobscurité et vint heurter Maxime qui , pour prévenir une chute, la reçut dans ses bras !

Madame de Hamière poussa d'abord un cri d'eSiroi ; puis, reconnut son hôte.

— Vous étiez là ? balbutia-t-elle.

— J'arrive ; mais, au nom du ciel ! que^ s'est-il passé ?

qu'avez-vous?

Elle essaya en vain de répondre; les larmes un

instant comprimées se firent passage et elle tomba sur un fauteuil en cachant sa tête dans ses mains. Pendant quelques instants on n'entendit que ses soupirs saccadés et la voix de Bailleul qui s'efforçait de l'apaiser. Enfin, lorsqu'elle parut se calmer, il renouvela ses questions.

— Mon Dieu ! que vous dirai-je ? balbutia Bertbe qui s'efforçait de tarir ses larmes \ rien que vous ne connaissiez déjà comme moi-même ; mais je ne sais à quel propos tous les souvenirs du passé me sont revenus ce soir.

— Encore ces regards jetés en arrière, dit douce' ment Maxime ; ne voulez-vous donc point boire l'eau

du Lethé ? Pourquoi fouiller toiqours dans ce cimetière d'espérances mortes ?

— Et pourquoi n'ont-eUes pas vécu? interrompit madame de Ramière avec une violence qui fit tressaillir son consolateur ; pourquoi tout s'est-il tourné contre moi? Ah ! ma patience est lasse , mes forces sont à bout ; j'ai trop longtemps accepté le pain amer de la résignation, il me faut enfin ma part de Joie.

— Que ne puis-je vous la donner I reprit Maxime attendri de cette explosion de désespoir ^ hélas 1 j'avais espéré que vous partageriez la nôtre.

— Moiaussi, je l'avais cru, dit Berthe; mais je ne connaissais pas l'avidité égoïste de l'âme humaine : ce bonheur auquel vous m'aviez généreusement convié et qui devait réveiller chez moi Tespérance, n*a réveillé que l'^vie. G)ndamnée à glaner dans la moisson des autres, je me suis ^demandé pourquoi je n'avais pas aussi mon champ et j'ai pensé que si tous les liens de Tamitié et de la famille s'étaient successivement dénoués sous ma main, c'est que je n'avais sans doute reçu aucun des dons qui sollicitent les cœurs ou les retiennent.

— Vous I

— Ah ! j'en ai fait une cruelle expérience ! la plus mi-

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sérable femme trouve, d'ordinaire, un cœur qui l'aime selon ses forces, qui s'attache à elle et lui donne ce qu'il peut ; mais, moi, où est Taffection sur laquelle j'aie pu m'appuyer? par qui n'ai-Je point été trahie? qui m'a aimée enfin ? Non, non, je n'en puis douter maintenant ; si Dieu accorde aux unes le charme qui attire ; aux autres il inflige la disgrâce qui repousse. . .

— Et vous pensez être de celles-là? s'écria Maxime ; ah ! pour croire à votre sincérité j'ai besoin de voir vos larmes. Vous, disgraciée de Dieu I mais vous ne savez donc pas qu'il suffit de vous regarder pour vous appartenir?

— Et cependant je suis seule 1 objecta sourdement madame de Ramière.

^ Parce que vous avez cherché dans le monde ce qu'il ne pouvait vous donner, reprit Maxime avec vivacité; mais faut-il désespérer du but parce qu'on s'est " trompé de chemin ? Quand le bonheur n'est pas une conquête, il peut être une rencontre ; laissez-le vous venir, faites-lui place dans votre âme, et, surtout, ne soyez plus ingrate envers Dieu ! est-ce donc à la fleur de désirer le parfum ?

Berthe secoua la tête, mais ne répondit pas. Les pa^ rôles de Maxime venaient de pénétrer au plus vif de ses

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angoisses, car telle est Tâme humaine qu'au fond même do ses afflictions, c'est encore Forgueil blessé qui se plaint le plus haut. Un malheur a Tair d'une défaite, et nous prouver que nous ne le méritons pas c'est presque nous avoir consolés. La douleur de madame de Ramière était d'ailleurs une de ces crises violentes mais fugitives dont les femmes seules ont le privilège, — orages d'été que forme dans leurs cœurs l'isolement ou le dépit et qui, apjrès avoir éclaté comme s'ils devaient tout détruire, vont s'éteindre doucement dans une ondée de larmes.

Arrivée à ce point, Berthe donna le champ libre à son consolateur : elle écoula tout ce qu'il voulut lui dire, se laissa chasser pied à pied de tous ses désespoirs, et vaincue enfin par la vérité, sortie lentement de son linceuilen ressucitée qui consent à s'aider un peu, U ne lui resta plus que la confusion d'avoir trahi les secrètes angoisses de son âme. Désormais Bailleul allait y lire sans obstacles, et pourrait traduire le geste

le plus fugitif, le moindre tressaillement ; elle cessait pour ainsi dire de s'appartenir à elle seule et venait de perdre la possession exclusive de sa douleur , cette gloire suprême du désespéré ! Enfin, après beaucoup de soupirs, de rougeurs, de regrets, elle parut

pourtant se rendre aux assurances réitérées de Maxime; un sourire incertain reparut sur ses lèvres et la dernière larme venait d'être essuyée au moment où les deux enfants rentrèrent avec leur mère.

Berthe et Bailleul firent un geste par leqnel ils se recommandaient en même temps la discrétion.

Une convention tacite venait de se conclure à Finsu de Marcelle, et de l'exclure des confidences jusqu'alors partagées.

A partir de ce jour, les libres consultations se transformèrent en confessions mystérieuses. Il y eut entre Maxime et Berthe mille secrets à garder, mille précautions à prendre, mille complicités innocentes qui leur firent un monde à demi séparé de la famille. Madame de Ramière trouvait un plaisir tout nouveau à £eiire, avec son guide, le tour d'un passé presque oublié. A chaque pénible souvenir, celui-ci était là pour arrêter le nuage de tristesse ou opposer l'adm^ation aux regrets, et, sûre d'être louée chaque fois qu'elle s'accusait, la jeune femme imitait ces enfants trop chéris qui se laissent tomber pour que leur mère les relève.

Quant à Bailleul, livré tout entier à une fascination qu*il prenait pour l'attrait du devoir, il étudiait avec

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Uûe curiosité ardente les agitations qu'il avait promis d'apaiser, sans prendre garde à celle qui commençaient à gronder en lui. L'œil fixé sur cette ème, comme le pécheur sur le gouffre où chantent les syrènes, il en suivait toutes les ondulations, il en écoutait tous les murmures^ et, attiré par une attraction invincible, il se penchait de plus en plus.

Depuis l'arrivée de madame de Ramière, on avait souvent projeté une visite à la forêt de Perseignc, seule excursion qui pût être proposée dans le voisinage de Mamers. L'automne était venu; les feuilles des acacias commençaient à jaunir et annonçaient une chute prochaine; on ne pouvait ajourner plus Fongtemps la promenade convenue elle fut enfin décidée. Gatienne avertie la veille poussa des cris de joie. Elle allait passer une journée en plein ciel, comme au temps où elle menait paître les vaches dans les brandes; elle pourrait courir sur l'herbe avec ses deux chérubins et cueillir des graines de cochènes (1) pour leur faire des chapelets ! Folle de cet espoir, elle se mit à parcourir la maison, sous prétexte do hâter les préparatifs, en lutinant les deux enfants,

(1) Sorbiers des oiseaux.

éclatant de rire à tous propos et chantant encore pins haut que d'habitude* Enfin, au moment du départ, lora* que la patacbe s'arrêta devant la porte du logis, die parut sur le seuil chargée d'autant de paquets, de boites et de jeux, qu'en eût pu transporter la diligence d'Alençon. Examen fait, il se trouva seulement qu'elle avait oublié les provisions ! Marcelle lui fit réparer le mieux possible cet oubli et la patache partit enfin, aux cris de triomphe des enflants qui embrassaient à cha*che instant leur mère et Gatienne.

Le soleil commençait à se dégager des brumes du matin et à illuminer l'horizon d'une lueur rosée. C'était un de ces premiers jours d'octobre ou Pair plus vivifiant semble réveiller la vie engourdie par les langueurs de Tété. On voyait les charrues sillonner les champs hérissés de chaumes et les troupeaux se rendre aux friches encore blanches de rosée. Les grelots des attelages mêlaient leurs timbres d'argent aux sifflements cadencés du pâtre et aux murmures profonds de la forêt. Arrivés à la montée du buisson^ nos voyageurs descendirent pour s'enfoncer, à pied, dans le bois ; la patadie devait aller les attendre près de l'écluse du grand étang.

Les enfants, devenus libres, s'élancèrent à travers

les taillis et se mirent à cueillir des grappes de cocMnés et des touffes de bruyère fleurie, tandis que Gatienne prenait les devants avec les provisions. Lorsque les promeneurs parvinrent enfin au lieu du rendez-vous, ils la trouvèrent déjà occupée à mettre le couvert sous un sureau.

De belles feuilles d'érable tenaient lieu d'assiettes et Gatienne avait trouvé deux glands gigantesques qu'elle avait creusés en gobelets pour les enfants. La gaité bruyante de ces derniers finit par se communiquer à tout lemonde. Chaque recbfffche dans la corbeille aux provisions amenait, d'ailleurs^ quelque risible surprise. L'étrange prévoyance de Gatienne avait partout négligé rindispensable pour veiller au superflu. On trouva un cornet de quatre épices sans pouvoir découvrir de pain ; trois paquets de cure-dents et pas de couteaux ! on eût dit des naufragés auxquels la vague ignorante apportait au hasard, les débris d'un vaisseau. Chaque nouvel oubli constaté était le signal d'un nouvel applaudissement; les embarras se traduisaient en plaisanterie et les privations en éclats de rhre. Aussi quand on quitta la table, c'est-à-dire le tertre de gazon qui en avait tenu lieu, tous les cœurs étaient-ils ouverts et rayonnants.

Cependant le soleil avait déjà atteint les deux tiers

33 SCENES DE LA YIE fNTIVE.

de sa course, etia paiacbe n'étaitpoint arrivée. Bailleul Gommença à ccamdre qu'elle ne se fût égarée dans la forêt, et proposa d'aller à sa recherche par les deux routes qu'elle avait pu suivre. Gatiemie devcât prendre Tune avec les enfants, tafidis qu'il suivrait l'autre avec Berthe et Marcelle. CeUen^i accepta d'abord f mais une réflexion l'arrêta tont-ô-coup et elle laissa aller le bras de Maxime qu'elle avait déjà saisi.

— Je ne puis abandonner ainsi Adrienne et Elle,. dit-^Ue d'un accent de regret.

— Que peux-tu craindre ici pour eux ? demanda

BailleuL

— Je ne sais, répliqua-t-elle ; mais s'il arrivait, par

hasard, quelque malheur en m^n absence je ne pourrais me le pardonner et je me répéterais éternellement que ma place était à leurs côtés.

— C'est-à-dire qu'dle n'est point aux miens ? objecta Maxime, blessé de voir encore des scrupules maternels rompre un projet qui souriait à sa fantaisie.

— Mon Dieu, je ne dis pas cela, mon ami, répliqua la jeune femme dont les yeux se mouillèrent de larmes; j'ai tort, sans doute, mais ne m'en veuillez pas ; ne pouvons-nous prendre tous la route de l'étang.

— Et si la patache arrive par celle du fourré ? dit brièvement Bailleul.

— Ah I vous avez raison, reprit Marcelle troublée ; j'avais oublié les deux routes... le plus sûr alors est de nous séparer, j'accompagnaMii les enfants tandis que vous suivrez le taillis.

^-' Seul ? demanda Maxime.

— Pourquoi cela ? interrompit madame de Ramière, qui, jusqu'à ce moment avait évité de prendre part au débat, ne suis-j^ poii^t libre, moi, et ne savez-vous pas que j'ai le triste privilège de n'avoir personne à conduire ni à surveiller ; je puis vous tenir compagnie.

Bailleul accepta avec empressement et Marcelle la remerôa d'un sourire contraint. Les enfants impatients avaient déjà pris la route de l'étang avec Gatiennc^ elle les rejoignit en se retournant plusieurs fois pour jeter de longs regards à Maxime et à Bertbe qui venaient de s'engager dans un des chemins de traverse de la forêt.

Ceux-ci, animés par le repos, par la marche et par les pap&ims fortifiants qu*exhalait autour deux la sève mourante, éohangeaient déjà leurs impressions avec une vivaoUé expansive.

Madame de Ramiêre excellait, comme toutes les femmes, dans ces improvisations dialoguées où l'imagination prend l'entretien sur ses ailes et le promène,

au hasard, à travers tous les seniiments et toutes les choses. Bailleul en demeurait fasciné. C'était la première fois qu'il voyait briller une de ces natures que le monde et le caprice ont taillé à mille facettes, espèce de feux folets du sentiment et de Tintelligence qui scintillent tour-à-tour sur les eaux, sur les bois, sur les abîmes et que notre œil ravi ne peut ni saisir ni quitter.

Madame de Ramière, qui avait quitté le bras de son conducteur, marchait à côté de lui, tète nue et les cheveux à demi défaits par la brise. Quelquefois, au milieu d'une confidence, elle s'interrompait tout-à-coup pour courir vers quelque pâle fleurette aperçue dans Therbe Une des clairières. Alors, souvent une ronce arrêtée dans les plis de sa robe blanche montrait^ tout-à-cdup, une jambe charmante, quelque branche qui barrait le passage la forçait à se rejeter de côté, en dessinant sa taille cambrée, et Maxime éperdu sentait mille troubles inconnus s'éveiller en lui. Son cœur plein d'une ivresse douloureuse se gonflait à se briser , sa respiration devenait plus pressée, il avait froid dans les cheveux ! Ses regards enveloppaient madame de Ramière comme des flammes, et, quand elle revenait haletante, les joues empourprées, la chevelure

flottante, il se sentait près de tomber à ses pieds et d'embrasser ses genoux.

Perdu dans ce délire, U n'avait plus conscience du reste ! il marchait devant lui sans songer aux heures qui s'écoulaient ni au rendez-vous dont il s'éloignait toujours davantage, le ciel s'était insensiblement couvert d'épaisses nuées et il n'avait rien vu ! Le tonnerre commençait à gronder sourdement et il n'avait rien entendu ! ce fut madame de Ramière qui remarqua la première les annonces de l'orage et qui l'en avertit* Maxime ne parut point comprendre; il se ocmtenta de serrer contre sa poitrine le bras qu'elle était revenue poser sur le sien.

— U faudrait retourner sur nos pas ! dit-elle, en tressaillant à la lueur d'un éclair qui avait subitement traversé Tombre de la forêt.

— Retournons! murmura Bailleul, insensible à toute autre chose qu'au contact de cette main gantée qui reposait sur son cœur.

— Nous nous sommes oubliés, reprit Berlhe qui entendait de larges gouttes de pluie tomber sur le dôme de feuillée, je crains que nous ne puissions rejoindre la patache avant l'orage.

— Qu'importe I répli<ïua Maxime, d'un accent en-

trecoupé, ne sommea-oouB pas ensemble? ou pourrions-nous être mieux ?

— Voici la nuit 1 interrompit madame de Ramière, plus surprise qu'effrayée.

— Appuyez-vous sur moi, laissez-vous conduire, dit Bailleul qui Tenveloppa d'un de ses bras.

Elle fit d'abord un léger mouvemenfrpour se dégager; puis se laissa aller sans résistance. La tempête avait grandi rapidement : son souffle grondait dans les arbres qui tordaient, en gémissant, leurs branches échevelées. On entendait la foudre retentir à la fois sur trois points opposés. Les éclairs qui se croisaient dans tous les sens illuminaient la forêt d*une clarté d'incen« die et toutes les cataractes du ciel s'étaient ouvertes 1 Maxime éperdu et ébloui entraînait madame de Ramière dont les cheveux caressaient sa joue et dont l'haleine se mêlait à la sienne. Ses pieds ne sentaient plus la terre. Les tendras encouragementSi les soupirs, les cris de joie se pressaient sur ses lèvres sans qu'il y prit garde ; c'était une sorte d'égarement enchanté jusqu'alors inconnu, je ne sais quelle ivresse de l'ûme surexcitée par l'ivresse des ^ns, et dontBerthe elle-même ressentait la contagion. Seulement, maîtresse de son trjuble, elle ne s'y livrait qu'à demi

LE UÉDECIN DES AUES. 37

et effleurait la sensation avec une curiosité hésitante sans s'y abandonner toirt entière. Le flot emportait Ik^xime tandis qu'elle s'y jouait, plutôt émue que sub~ juguée.

Deux cris poussés, en même temps, au milieu de Torage, Farrachèrent la première à son extase ; elle releva la tête en écartant les boucles de ses cheveux épars et reconnut la patache qui accourait à leur rencontre. *

Madame de Ramière fit un brusque mouvement poiir échapper à Tétreiiite de son conducteur, mais celuiH^i n'avait rien vu et la retint pressée contre sa poitrine.

— Laissez-moi, les voici ! dit rapidement Berthe.

— Qui cela? demanda-t-il.

— Marcelle et les enfants.

Maxime tressaillit et laissa retomber le bras qui entourait madame de Ramière, ces deux mots venaient de l'éveiller en sursaut !

Il jeta autour de lui un regard effaré et aperçut enfin la patache qui venait de s'arrêter à quelques pas. Marcelle et Gatienne les appelaient avec des cris et des lamentations. Lorsqu'ils eurent atteint la voiture, ils prirent place sur le premier banc ; tous deux ruisselaient de

pluie. On proposa d'abord de gagner la maison du garde-chasse pour y sécher leurs vêtements; mais elle était encore éloignée, la nuit descendait et Tpn finit par penser qu'il valait mieux reprendre la route de Mamers. Gatienne se dépouilla de ses vêtements les moins nécessaires pour les donner à madame de Ramiëre, tandis que, de son côté, Marcelle prodiguait mille soins à Maxime. Celui-ci se prêta à tout sans résistance, mais sans paraître y prendre garde. Brusquement s^fracbé à son rêve par la rencontre de la patache, il était resté depuis dans la vague torpeur d'un homme qui ne peut reprendre ni l'ivresse d'un sommeil interrompu, ni la lucidité de la veille. A la fougue excitée pat le trouble des sens, l'ardeur de la course et le bruit de l'orage venait de succéder un abattement qui augmentait de minute en minute. Un réseau de glace semblait Tenvelopper, tout flottait^ievant ses yeux, la voix arrivaità son oreille comme un bruit confus ; il n'avait plus conscience que d'un malaise intérieur entremêlé de sourdes douleurs au cerveau.

En arrivant, il eut peine à descendre de voiture pour se mettre au lit. La fièvre qui l'avait saisi s'aggrava encore pendaqt la nuit, et, lorsque le médecin fut ap-

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pelé le lendemain^ il reconnut les premiers simptômes d'une sérieuse maladie.

Marcelle l'avait déjà deviné sans en rien dire, car il y a entre nous et Têtre aimé une communication mystérieuse qui nbus révèle tout ce qu'il éprouve ; à force de regarder en lui nous le-savons par cœur ; c'est comme un air connu dont on ne peut changer une seule note sans nous faire tressaillir. Aussi, en voyant la révolution qui s'étaitopérée chez Bailleul, la jeune femme avait- elle compris sur-le-champ l'étendue du péril ; mais renonçant à des éclaircissements inutiles, elle demanda des forces à son amour et vint s'asseoir près du malade, le front calme et souriant. Le mal eut beau se prolonger et grandir, le dévouement de Marcelle grandit et se prolongea à mesure. En soutenant la tête brûlante de Maxime, sa main restait ferme, car il eût pu la sentir tiembler; en contemplant ce visage ravagé par la fièvre, ses regards restaient sereins car il eût pu voir leur émotion. Renfermant son esprit dans le cercle étroit du devoir accompli, elle n'ouvrait point de porte aux consolations de peur de laisser entrer à leur place le désespoir 5 elle n'interrogeait point l'avenir, trouvant le fardeau du présent assez lourd. Toujours tranquille dams l'épreuve et égale dans la foi,

40 SCENXS DE LA Yl£ INTlUfi.

elle rappelait ces vierges chétiennes au front desquelles la couronne du martyre reposait aussi doucement que le bandeau de fiancée !

Madame de Ramière avait d'abord voulu partager ses fatigues ; mais elle n'avait pas cet invincible courage qui se renouvelle sans cesse aux sources vives du cœur : brisée dès les premiers jours, elle se laissa persuader, sans trop de peine, que ses forces ne pouvaient suffire à une pareille tâche. Marcelle l'appelait seulement dans les rares moments de calme que le mal laissait à Bailleul afin qu'elle pûl Tencourager et le distraire. Cette espèce de partage qui donnait à Tune les longues heures d'angoisses et de terreur, à Tautre le&^Eapides intervalles de soulagement et d'espoir, produisit sur le malade un effet singulier mais explicable. Par une confusion involontaire, la présence de Marcelle s'allia fatalement, dans son esprit, à tous les souvenirs de souffrance, tandis que celle de fierthe se rattachait à toutes les idées de soulagement, l'une se transformait en ange de miséricorde envoyé dans son enfer, l'autre en ange de châtiment préposé à son supplice. Cette sensation, vague au premier instant, devint chaque jour plus distiiicte, plus arrêtée. Le mal vaincu à force de courage et de soins commençait à décroître,

et, comme il arrive d'habitude, les désirs du malade

s'éveillaient avant ses besoins.

Fidèle aux prescriptions du médecin, Marcelle leur

opposa une douce mais invincible résistance. Après avoir , comme Orphée , ramené Tétre qu'elle aimait du fond de la mort , elle ne voulait point le perdre , comme lui, faute de patience! Berthe au contraire, était toigours prête à céder, car on garde moins sévèrement le trésor pour lequel on a moins tremblé. C'était elle qui recevait toutes les confidences de Bailleul, qui appuyait ses prières et finissait par arracher au docteur une permission longtemps refusée. Tandis que Marcelle exagérait les précautions par tendresse et n'apportait au lit du malade que des remèdes, des conseils ou des refus, madame de Ramière s'y présentait toujours, comme la colombe de l'arche, avec le rameau vert de l'espérance ! Aussi Maxime n'avait-il de sourire que pour elle , elle seule était mise de moitié dans ses projets ; il ne respirait à l'aise qu'en la voyant assise à son chevet, ses grands yeux noirs fixés sur les siens. Alors l'épuisement de la maladie se transformait en une ineffable langueur 5 les paupières demi-closes, il entrevoyait dans une sorte de nuée le doux visage de madame de Ramière ;

il entendait sa voix comme une musique mer\eilleuse, il sentait le parfum connu qu'exhalaient ses cheveux, et, bercé par ces carressantes impressions, il passait, sans s'en apercevoir, de Textaso au sommeil !

Enfin, sa convalescence commença. Marcelle complètement rassurée, peisa à sa maison et à ses enfants si longtemps négligés, et, forcée de reprendre le joug des devoirs domestiques, laissa le ressuscité à la surveillance de Berthe. Ce fut cette dernière qui lui rouvrit, l'une après l'autre, toutes les portes de la vie. Elle lui cueillit le premier bouquet, lui fit la première lecture, aida ses premiers efforts pour venir regarder le ciel près de la fenêtre ouverte ; Maxime qui se sentait renaître par elle et près d'elle, lui rapportait tous les enchantements de cette renaissance, il l'associait, dans son enivrement, à la lumière du jour, au bruit du vent, aux parfums des dernières fleurs, à tout ce qui était enfin pour lui une nouveauté et une caresse.

Par malheur, tout favorisait cet entraînement. La convalescence, en réveillant chez Bailleul les ardeurs d'un sang renouvelé, lui laissait encore les privilèges de la faiblesse *, son bras pouvait toujours s'appuyer sur l'épaule de madame de Ramière, sa main serrer une main qjfjà continuait à le guider, ses genoux ef-

fleurer des geaoux qui soutenaient le livre dans lequel il voulait lire. Renfermé jusqu'alors dans la chasteté monotone du mariage , il se trouvait ainsi livré , pour la première fois, aux jouissances dérobées et interrompues qui sont comme les parfums de la volupté et la nouveauté même de là sentation lui donnait une irrésistible attrait !

Puis il était arrivé à cet âge où l'homme qui atteîtit le sommet de la vie, regarde avec incertitude la pente qu'il a montée et celle qu'il va descendre. Déjà dépouillé de ses plus belles illusions, il se demande avec inquiétude s'il a suivi la meilleure route et remet en question tous les principes jusqu'alors acceptés pour lois. Dans la jeunesse, le choix n'est ni définitif, ni irrémédiable; mais arrivé à l'automne de la vie, le soleil commence à baisser, les plaisirs vont s'effeuiller sur leurs tiges, le temps presse si Ton veut les cueillir ; dans quelques jours les regrets seront inutiles. Ah ! pour qui a toujours vécu dans les étroites limites de la règle, combien alors de tentations suprêmes I debout aux bornes qui séparent deux existences, on entend, une dernière fois, le doux appel des passions ; on voit passer leurs troupes, comme un chœur de riantes Bacchantes ; on respire, dans la brise, la flamme de leurs

iei

haleines et les parfams de leurs couronnes effeuillées ! Continuera-t-on son chemin sans s*ètremélé,au moins ^t une fois^ à leur ivresse? descendra-t-on la pente tour- ^r née vers le couchant sans connaître ce qui fait le bon- ;ii( heur de tant d*autres? et si on s'est trompé! si le iq monde n'a point de meilleure joie ! si on arrive à la tei mort sans avoir goûté à la vie ! — problème décevant et lo r^outable qu'on laisse rarement résoudre à la raison ! Près de quitter les régions fleuries, on veut emporter c aussi Si couronne ! Alors toutes les vérités acceptées ( sont remises en question, les scnipules s'évanouissent ; plus le passé a été austère^ plus le présent se montre avide; on lui demande son arriéré de jouissance, et le long effort de nos vertus enfin subjuguées ne sert qu'à donner plus d'élan à notre délire.

Maxime en était là : emporté par mille curiosités inassouvies, il se livrait à ses nouvelles émotions avec l'ignorance d'un enfont et l'ardeur d'un jeune homme; seulement, par un de ces derniers subterfuges de conscience qu'emploient toutes les passions à leur début, il changeait les mots pour suivre plus librement les choses; il ne pariait à madame de Ramière que de sa reconnaissance et de son amitié, mais il en parlait avec un accent iroublé, des étreintes brûlantes et de

LE HÉDECIll DES AMES. 46

folles larmes. Quant à madame de Ramière, elle écoutait et répondait d*un air de réserve qui pouvait prou> ver également la froideur ou la prudence. Depuis quelques jours surtout elle était devenue plus silencieuse^ une pensée pénible semblait la préoccuper, elle avait reçu, coup sur coup, plusieurs lettres et y avait répondu longuement, mais sans en parler.

Un jour, Maxime la trouva assise sous la tonnelle de clématites, le front baissé^ la tête appuyée au treillage et roulant avec distraction entre ses doigts un papier qu'elle venait de lire. La petite Adrienne et son frère jouaient à ses pieds.

Il s'arrêta à l'entrée de la tonnelle, sans qu'elle Taperçut et fut frappé du nuage qui assombrissait son front.

— Qu'avez-vous, Berthe ? demanda-t-il enfin en se montrant.

Madame de Ramière tressaillit.

— Moi, rien, dit-elle, avec un effort -, je regardais ces enfants.

— Et leur vue vous rendait soucieuse ?

— Parce que leurs jeux me rappelaient la vie. Maxime tourna les yeux vers la petite fille et le petit

garçon qui hii sourirent.

— Je viens d'épouser Adrienne , s'écria ce dernier d'un air triomphant ; nous préparons la fête de noces.

— Pauvres innocents 1 dit Berthe, avec un faible sourire, ils regardent encore le mariage comme une fête I ..Ah ! plus tard, l'expérience viendra et il faudra bien qu'ils apprennent. . .

— Quoi donc? demanda Maxime.

— Que le plus souvent, le jour où notre sort a été lié à un autre sort tout est fini pour nous ; que les étoiles du matin s'éteignent, que les palais de fées se referment et qu'il faut descendre à jamais des hautes régions î

— Ah I ne dites point eela i interrompit Bailleul d'4in accent douloureux.

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est rexpérience, reprit la jeune femme; quelles joies avez-vous vu résister au monotone frottement de la règle ? Toutes ces flammes des cieux qui illuminent nos premières années ne s'éteignent-elles point dans le ménage faute d'air et d'espace. Hélas ! nous y entrons toujours par la porte des illusions ! Amoureux des fleurs de la jeunesse, nous faisons de notre intérieur un parterre, et au bout de quelques mois, la réalité en a fait un potager.

— - Eh bien ! qui nous empêche de chercher ailleurs

la moisson qui ne peut s'épanouir près de nous? s'écria Maxime; une moitié de notre vie appartient fatalement à de vulgaires esclavages, ne pouvons-nous réserver l'autre moitié à nos aspirations ? Ce joug du mariage pèse en vain sur «otre tête ; l'âme n'a-t-elle point des ailes qui peuvent l'emporter plus haut?

— Peut-être, dit madame de Ramière pensive; mais ces ailes s'alanguissent si vite dans Tatmosphère domestique.

— Ne croyez pas cela ! non, non, si le devoir enchaîne nos actes dans un cercle étroit, le champ reste libre à nos sentiments, à nos pensées. Qu'importe le lien grossier qui unit officiellement les destinées, si les esprits faits pour s'entendre peuvent se révéler l'un à l'autre et s'associer par leurs élans.

— Le peuvent-ils? demanda madame de Ramière doucement, je voudrais être sûre que, dans cette triste prison du mariage, toutes les fenêtres ne sont point clos£S et qu'il enresft quelques-unes par lesquelles on peut voir la verdure et le ciel.

— Ohl croyez-le, croyez-le! Non, tout bonheur n'est point perdu tant que les battements de notre cœur peuvent éveiller d'autres battements. Quandto réalité opprime, pourquoi ne point fi# dtins l'idéal ? 's'il y a

des parentés de choix qiû remplacent celles du sang, ne pait'il y avoir des mariages d'fimes qui dédommagent de ceux consacrés par la loi? La vie doit avoir deux parts, l'une pour les nécessités journalières, Tautre pour nos rêves. Cest de la confusion de ces deux parts que naissent tant de désordre et de misère !

Berthe le regarda.

— Ah I vous avez raison, dit-elle ; tout le mal, peutêtre, vient de ce que nous ne savons pas faire fleurir la poésie à côté du vulgaire ; le cousin Noël me le dit aussi dans sa lettre.

— Noël vous a écrit à ce sujet? répéta Bailleul étonné.

— Plusieurs fois depuis quelques jours, dit madame de Ramière j il me recommandait même d'avoir recours à vos conseils 6t devons soumettre un projet qui peut changer tout mon avenir... mais j'hésitais encore...

Elle s'arrêta embarrassée ; Maxime la regarda d'un air interrogateur.

— Continuez, au nom du ciel ! dit-il inquiet, quel est ce projet ? je veux tout savoir.

— Eh J)ien! vous saurez tout! reprit-elle, en paraissant se décider; aiftssl:bien le moment est venu de

parler, ne fut-ce que pour vous {itévenir d'une visite prochaine et inattendue.

— D'une visite?...

— Cette lettre vous apprendra tout.

Elle lui tendait le papier qu'elle avait jusqu'alors roulé entre ses doigts ; il le saisit, regarda la suscription dans laquelle il reconnut l'écriture de Noël et se préparait à lire, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup ; Gatienne parut sur te seuil, un bras en avant et la mine effarée.

-^ Qu'y a-t-il ? demanda Maxime avec impatience.

— M. le comte de Ramière ! annonça la servante. Berthe pâlit et Bailleul poussa un cri.

— Le comte répétat-il iiupéfait, elle a dit le comte !

— C'est la visite que je voulais vous annoncer ! balbutia la jeune femme.

— Quoi I M. de Ramière?...

— Le voici !

Le comte venait, en effet, de franchir le seuil. C'était un homme de quarante-cinq ans dont la grande tournure révélait la race. Ses traits fins et nettement accusés avaient cette expression d'indifféMBnce, de hauteur ironique et de politesse convenue qui forme ce qu'on appelle la distinction. Rien n'annonçait, d'ailleurs, les

désordres du passé.6ur ce visage où les passions n'avaient laissé aucune ride; sa froideur élégante imitait la sérénité.

Il portait un riche costume de voyage dont la composition merveilleusement appropriée à sa personne révélait, de prime-abord, l'homme du monde habitué à donner la mode et non à la subir. Sa main, si étroitement gantée gu'on pouvait deviner les muscles à travers la peau glacée, tenait un jotic à pomme d'or dont les ciselures délicates étaient couronnées d'une pierre précieuse. A tout prendre, l'ensemble du personnage trahissait le grrfnd seigneur mal déguisé sous notre moderne apparence de bourgeoisie.

Il s'avança en saluant, «ans avoir l'air de remarquer rembarras de Berthe ni le trouble de Maxime.

Celui-ci s'était levé avec une exclamation de surprise, qu'il sembla prendre pour un salut de bienvenue; il y répondit sur un ton d'aisance polie et s'excusa de se présenter seul.

— J'espérais avoir pour introducteur M. le conseiller Noël, ajouta-t-il ^ une affaire imprévue l'a retenu à Angers et j'ai dfû venir sans autre protection que sa recommandation et votre bienveillance.

Maxime s'inclina légèrement.

— Ailleurs une visite serait peut-être une' indiscrétion, continua-t-il; ici j'ose croire qu'elle sera excusée en faveur du motif... qui doit vous être connu?

— Je le cherche, dit Maxime, dont la voix tremblait malgré lui.

Le comte fit un mouvement.

— M. de Bailleul n'a-t-il donc reçu de madame de Ramièreaucune confidence, reprit inj'espérais le trouver averti de la négociation entreprise par le conseiller.

— M.Je comte oublie qu'il parle à un convalescent. Interrompit Berthe vivement; je n'ai point voulu troubler son retour à la santé par mes hésitations et mes angoisses ; aujourd'hui seulement j'allais parler quand M. le comte est entré...

— Ainsi, M. de Bailleul ignore?...

— Tout, interrompit Maxime, anxieux ; mais qu'y a-t-il enfin, que se passe-t-il?

— Mon Dieu! rien que de très-simple, reprit le comte avec une sorte de nonchalance ; il s'agit d'une affaire toute personnelle. En sa quëité de magistrat, M. le conseiller Noël ainre naturellement les lois pratiquées et les positions régulières ; il m'a fait observer que madame la comtesse et moi habitions bien

loin l*un de lautre pour des gens coiqoints par ]e code civil.

— Comment!

— Alors, il a mis en avant un projet de réconciliation.

— Que dites-vous? s'écria Bailleul saisi.

— Ah I je conçois votre surprise I dit le comte en souriant; vous ne pouvez comprendre que Ton ait même eu Tidée de' me proposer un acte de rvison, à moi, que de mauvais plaisants ont surnommé le Sardanapale de Maine-et-Loire 1 Mais, que voulei-vous, les pécheurs les plus endurcis finissent par se convertir.... à leurs dépens. Apv^s avoir essayé de tout, j'ai trouvé, comme Salomon, que tout était vanité, et je suis revenu à la sagesse par dégoût de la folie.

— Une réconciliation! répéta Maxime, dont les regards éperdus s'étaient tournés vers la jeune femme.

— Votre ami a déjà plaidé ma cause , reprit le comte, et il m'a fait espérer votre appui. Les voyages à travers la fantaisie sont le privilège des jeunes années*, on regyde alors les passions comme des hôtelleries où le cœur s'arrête tant qu'il s'y plait et dont il part dès que se montre l'ennui ; mais il arrive une heure où l'on sent la nécessité de retourner au

bon sens comme au domicile légal ; celle heure est arrivée et je viens offrir mon bras à madame la comtesse pour que nous puissions rentrer ensemble.

— Et elle y consent? demanda Baillcul dont l'angoisse semblait grandir.

— Madame la comtesse connaît trop le monde pour ne pas se rendre, répondit le comte avec intention-, elle a compris, je Fespère, qu'une plus longue séparation compromettrait l'avenir sans profiter au présent. Du reste» la chaîne à reprendre pèsera légèrement pour tous deux; nous n'avons pas besoin de la sentir, il suffit que les autres la voient 1 le testament de M. de Rovelle n'exige point d'avantage.

Maxime tressaillit, il commençait à comprendre.

— Le baron de Rovelle est mort ! s'écria-t-il vivement.

— Depuis un mois, répondit M. de Ramière.

— En laissant ses biens à M. le comte ?

— Et à M">« la comtesse.

— A condition d'un rapprochement?

— Sans lequel M°>® la comtesse perd un million 1

— Et voilà la cause du changement de M. de Ramière? s'écria Bailleul, c'est une conversion arithmétique !

— Testamentaire, moiisieur, répliqua le comte tranquillement, c'est le testament qui m'a éclairé. J'y tiens d'autant plus qu'il me permet de réparer mes fautes. Grâce à lui, je pourrai rendre à madame la comtesse la grande existence que mes prodigalités lui ont fait perdre. Cette fois mes précautions sont prises pour lui éviter tout fâcheux retour de fortune, et j'apporte un acte rédigé par le conseiller lui-même.

— Et M. le comte espère le faire accepter? dit Maxime qui se contenait à peine.

— M. BaiUeul aurail^il quelque motif pour souhaiter le contraire? demanda le comte avec hauteur.

— Qui peut vous le faire croire ? interrompit vivement madame de Ramière qui s'inquiétait visiblement du ton pris par la conversation.

— Mais ce que j'entends, dit le comte sérieusement. La réconciliation demandée par monsieur de Rovelle , semble trouver ici peu de sympathies et je me suis évidemment mépris en comptant sur un concours...

— Que vous aviez obtenu avant de le solliciter, acheva précipitamment la jeune femme-, car, à Tinstant même, on combattait ici mes doutes, on rassurait mes scrupules.

— Qui cela ?

LB HÉDBCIN DBS AHBS. 55

— Celui même que vous accusez.

Mlixime fit un geste de surprise.

— Grâce à lui, continua madame de Ramière avec intention, je me suis moins effrayée de rentrer dans des liens depuis longtemps dénoués et j'ai compris que Ton pouvait, sous tous les jougs, réserver l'indépendance de Tàme.

— Qui en doute? s'écria le comte charmé.

— n m'a fait sentir, continua Berthe, en appuyant sur les mots, qu'il fallait prendre la vie telle qu'elle était faite, ne pas croire tout perdu parce qu'elle ne répondait point à toutes nos chimères et se résigner à la diviser en deux parties : l'une pour le réel, l'autre pour l'idéal.

— Et madame la comtesse s'est résignée au partage, demanda M. de Ramière.

— Lorsque M. le comte est entré j'étais à bout d'objections...

— Alors je suis accepté avec le réel, acheva-t-il vivement; madame la comtesse sait que je n'en demande point davantage ; je laisse a son goût le soin de faire la part de l'idéal ; il est clair seulement qbe j'ai été injuste envers M. Bailleul et je le prie de recevoir mes excuses.

Il s'était tourné vers Maxime en s'inclinant, mais celui-ci demeura immobile ! le sens inattendu donné à ses paroles par madame de Ramière Tavait étourdi. Esprit facile à surprendre et d'une seule pièce comme tous ceux que la pratique du monde n'a pu assouplir, il n'eut point d'abord nettement conscience de cette stratégie féminine par laquelle on tournait contre lui ses propres bataillons. Flottant entre la pensée d'un malentendu, d'une précaution, ou d'une perfidie, il regardait tour à tour ses deux interlocuteurs sans bien comprendre. A peine entendit-il que le comte proposait de lui soumettre le projet d'arrangement formulé par Noël et que madame de Ramière suppliait de lui épargner cette fatigue. Il lui sembla qu'il y avait ensuite des explications échangées puis interrompues, sous prétexte de l'ennui qu'elles devaient lui causer ; qu'enfin le comte prenait congé et sortait reconduit par madame de Ramière! mais tout cela fut rapide et confus comme une vision. Lorsqu'il reprit complètement possession de lui-même il se trouva seul !

11 porta d^abord les deux mains à son front pour s'assiirer qu'il n'était point trompé par un rêve ; puis il se redressa avec le cri du blessé qui sort de son évanouissement et sent enfin le coup qui l'a frappé !

pour la première fois il voyait clair dans l'âme de la comtesse. Une intelligence p'us vulgaire eût depuis longtemps entrevu la vérité ; mais les esprits philosophiques occupés à examiner Tètre en général, savent rarement étudier les êtres en particulier : ce sont des géomètres qui n'ont jamais opéré sur le terrain: ils connaissent tous les principes de la science et n'entendent rien au plus simple arpentage.

Tout à coup éclairé, Maxime passa de Tadoration sans mesure à tous les excès du dépit. Au lieu de voir dans madame de Ramière l'egoïsme d'une nature mondaine dont il avait pris les curiosités pour des ardeurs, il ne supposa plus partout que manège et fausseté. La comtesse n'était évidemment venue vers lui que pour se jouer de sa crédule sympathie ! Depuis six mois il avait été pour elle un sujet d*expèrience ironique ! ses confidences, ses tristesses, étaient autant de pièges! elle avait seulement voulu occuper ses loisirs pendant que Ton négociait sa réconciliation avec le comte!

Et s'exaltant à cette dernière pensée, il tordait avec rage la lettre de Noël, il accablait Berthe de sourdes malédictions ; il cherchait, avec une rancune furieuse,

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les moyens de se venger de tant de mensonges par assez de mépris !

Mais ce transport dura peu : en réalité , la colère de Maxime n'était qu'un masque ; il essayait de faire du bruit autour de sa faiblesse comme les poltrons qui menacent pour se rassurer; mais, au fond, celle qu'il accablait de ses mépris dominait son cœur, toujours triomphantel Aussi, la première fougue apaisée, Tidole remonta- t-elle lentement sur son autel? un reste de dignité luttait en vain dans le cœur de Bailleul; à

toutes les objections de la raison, Timage de madame de Ramière opposait quelque irrésistible fascination. C'était tantôt son sourire mystérieux , tantôt l'éclat voilé de ses regards, sa taille fluide dont toutes les ondulations étaient une grâce ! A chacun de ces souvenirs, l'orgueil vaincu semblait s'amolir et descendre doucement comme ces glaçons que le soleil détache des hautes cimes ; l'esprit avait à peine eu le temps de commencer une justification que te cœur Tinterrompait pour adorer.

Mais avec cette adoration revenait le désespoir! Madame de Ramière partie, qu'allait faire Maxime? Depuis son arrivée il avait concentré en elle toutes ses

LE MiDBCIN DES AMES. 59

préoœiv&tions et toutes ses activités-, si elle disparaissait de sa vie, tout disparaissait en même temps. Bien plus cruelle que le démon du conte allemand^ elle ne lui emportait pas son ombre ^ elle lui emportait la lumière et le mouvement î

A force de suivre cette pensée, l'esprit de Bailleul s'échauffa : la nuit était descendue depuis longtemps , la maison endormie venait de retomber dans le silence et l'obscurité : une seule fenêtre encore éclairée prouvait que madame de Ramière prolongeait la veille; Maxime prit une résolution folle et soudaine ! il sortit sans bruit, traversa le long corridor qui le séparait de l'appartement de Berthe, arriva à sa porte et l'ouvrit doucement.

La comtesse entassait à la hâte des papiers et des livres dans une malle ouverte près de plusieurs paquets achevés. Au bruit que fit Bailleul, elle se retourna, pâlit et laissa tomber les livres qu'elle tenait.

Maxime était resté appuyé à la porte, immobile et les mains pendantes.

— C'est donc vrai 1 dit-il, avec une expression d^abattement qui fit tressaillir madame de Ramière, c'est donc bien vrai, vous partez?

— Ah! pourquoi êtes- vous venu? s'écrfa-1-elle d'un accent affligé, je voulais vous épargner la tristesse de ces préparatifs.

^- Ainsi votre résolution est définitive! répéta Bailleul les yeux fixés sur les apprêts de départ ; vous avez accepté les conditions du comte et vous le suivez?

— Je cède au conseil du plus dévoué de mes parents et du plus ancien de mes amis, répliqua Berthe embarrassée, de celui-là même auquel j'ai dû votre protection, et ce seul souvenir suffirait pour le faire écouter. Jusqu'ici j'ai marché hors des voies tracées et en guerre avec le monde; mais, à la longue, les forces manquent, le courage se lasse -, je sens qu'il est temps de revenir à la règle pour trouver le repos.

— Oui, dit Maxime, vous allez rentrer dans la foule, et le changement vous sera facile et doux, car vous trouverez là-bas tous les plaisirs qui occupent, tous les triomphes qui consolent. Reine détrônée, on vous retire d'une chaumière pour vous rendre votre royaume! mais avez -vous pensé à ceux qui restent après vous dans cette sohtude dépeuplée? Vous étesvous demandé ce qu'ils deviendraient quand vous ne seriez plus là?

— Vous voulez me donner de Torgueil^ dit Berthe

en s'efforçant de sourire pour détourner l'entretien du courant passionné qu'elle loi voyait prendre; mais je connais heureusement trop bien la solitude dont vous parlez pour plaindre ceux que j'y laisse.

— Alors pourquoi la quitter? demanda Bailleul plus vivement.

— Je croyais avoir expliqué mes motifs , t)bjecta madame de Ramière.

— Ah ! vous n'y croyez pas vous-même , interrompit Maxime, en se laissant emporter ; non, vous ne pouvez avoir oublié vos propres anathèmes sur ces honteuses transactions qui accouplent les êtres comme des chiffres ! Etait-ce donc là que devaient aboutir tant de scrupules de cœur, tant d'aspirations sublimes, tant de délicates théories sur l'amour? N'sfVez- vous si souvent chanté les merveilles du poème, que pour en déchirer ensuite les feuillets? Pourquoi vos actes font-41s mentir vos paroles ! Cethomnie,que vousavezfuiautrefois comme un ennemi, qu'a-t-il fait pour racheter ses torts? quel sacrifice accompli? quelle grande action essayée? N'est-ce plus le lâche indifférent qui vous a laissé tomber sans tendre même la main pour vous

retenir ? et vous retournez à lui hbrementî vous accor-

6} %CEIfES DE Là YIB INTIME.

dez le pardon et voua l'acceptez l Ah ! descendez alors des hauteurs que votre âme affectait de rechercher, rabaissez vos regards des étoiles aux lâchetés humaines ; soyez enfln aussi sincère que le comte,[et avouez que votre clémence est un marché !

Uœil de madame de Ramière, jusqu'alors baissé, se releva en lançant un éclair^ Temportementde Maxime venait de la faire passer subitement du rôl^ de prévenue à ce rôle d'insultée, toujours si beau pour les faibles ; elle sentit que c'était une issue inespérée qui s'ouvrait pour la tirer d'embarras.

— M. Bailleul permettra que nous rompions là, dit-elle, avec une dignité si haute, que son interlocateur s'arrêta court ; il est des accusations qu'on ne doit point entendre . parce qu'il serait humiliant de les repousser, et je tiens trop â ma reconnaissance pour l'exposer à des injures qui ne pourraient se pardonner.

En prononçant ces mots, elle s'avança vers la po^ qui conduisait à la seconde pièce de son appartement. Ce mouvement de retraite fut comme un coup do foudre pour Maxime et changea subitement son indignation en épouvante. Tremblant à la pensée que Berthe fuyait mortellement oitensée, il se jeta audevant d'elle avec une exclamation de repentir et de

pBÎère qui n'eût point suffi pour arrêter la jeune femme, mais qu'il rendit irrésistible en fui saisissant les deux mains.

— Ah ! ne prenez point garde à mes paroles, s'écriat-il; excusez-moi, pardonnez-moi; ne voyez-vous point que je suis fou? Mon Dieu^ mais que dire, que faire pour vous retenir ? faut-il changer ici nôtre manière de vivre? Ordonnez, tout sera facile I mais ne parles point de nous quitter. Vous, absente, qui m'écouterait, qui me répondrait ? Voulez-vous donc, après m'avoir ouvert le Paradis, me rejeter dans l'enfer! le comte n'a pas besoin de vous^ tandis que moi j'ai fait de votre présence une condition de mon bonheur et de ma vie.

— Ne croyez point cela, dit madame de Ramière précipitamment •, votre amitié s'exagère les tristesses d'une séparation devenue nécessaire. Pour remplir ici le vide que fera mon départ, ne vous reste-t-il point

l'activité d'une intelligence qui sait tout saisir ? Qu'estce qu'une image de moins dans ce merveilleux miroir qui peut refléter le monde?

— Et si cette image absorbe tout le reste ? répliqua Bailleul éperdu, si l'éloignement ni le temps ne peu-

vent reflacer, si vous m'êtes devenue auâsi nécessaipe que le jour! Si je vous aime, enfin I •

— Que dites-vous î

— Eh bien î oui, oui ! voilà ce que je n'osais avouer,

ce que j'ai longtemps ignoré moi-même ] mais enfin la crainte de vous perdre m*a éclairé, et, vous le voyez, j*ai fini par j^arler malgré moi ! Âh ! maintenant je sais que je vous aime depuis le premier moment où je vous ai vue. Et cependant je ne vous ai jamais rien demandé, je ne vous demande rien 1 non, rien que de vous sentir dans Tair que je respire afin que cet air puisse me faire vivre. Oh ! ne me refusez pas, Berthe; ayez pitié de moi ^ restez, je vousen conjure, dites que vous resterez I

Il était tombé à deux genoux, les mains jointes et la tête rejetée en arrière dans tout l'égarement de la supplication. Madame de Ramière saisie voulut le calmer 9 mais il ne pouvait plus l'entendre et continuait à répéter à travers ses sanglots : — Dites que vous .restez ! Dites que vous restez ! — Berthe voyant rjmpossibilité de se faire écouter, lui prit Ig main pour le forcer à se relever^ mais alors, hors de lui, 8 f envelpppa de ses deux bras en mêlant ses prières d'étrpintes et de bai-

sers. La jeune femme poussa un cri^ se dégagea avec

peine et s'élança dans la pièce voisine où il voulut la poursuivre \ mais la porte refermée résista à tous ses efforts. Enfin, vaincu par la multiplicité des émotionsi il sentit ses forces rabandonner,gli8sa sur le parquet el s'évanouit.

Ul.

L'orsque Bailleul revint à lui, il se trouva couché dans son alcôve et reconnut Marcelle debout aux pieds de son lit. Elle était très pâle et avait les yeux rougis par les larmes.

Il voulut se rappeler, mais tout était ténèbres dans sa mémoire. Une fièvre- sourde faisait battre ses artères, mille images confuses flottaient devant ses yeux. Livré au roulis de sensations douloureuses il ne pouvait ni retrouver le fil de ses pensées ni l'abandonner. Ce fut seulement aux premières lueurs de Vaubeque son agitation se calma et qu'il put s'endormir.

Lorsqu'il se réveilla, ^d'ardents rayons glissant à travers les persiennes refermées annonçaient que le

LB HÉDSGin DES AMES 67

soleil était levé depuis long-temps et Marcelle rassurée 9'était retirée.

Cette fois le souvenir revint à Maxime aussi prompt et aussi lumineux que le jour lui-même. Il quitta le lit, 8'habilla à la hâte et descendit en chancelant.

11 allait traverser la cour lorsqu'il aperfut une calèche arrêtée devant la porte cochëre. Un frisson le parcourut tout entier. Âdrienne qui venait de l'apercevoir courut à lui pour Tembrasser.

— Quelle est cette voiture ? lui demanda Bailleul d'une voix altérée.

— Ah ! tu ne sais pas, dit l'enfant, on»vient chercher notre bonne amie.

— Madame de Ramière ?

— Regarde plutôt.

' Un domestique venait de paraître au haut du perron

portant la malle que Bailleul avait vu commencer la veille. Berthe se montra bientôt elle-même avec le comte et Marcelle. ^

\ — Vois-tu, ils vont partir ! reprit Adrienne en les

montrant de loin. Madame Berthe te demandait toutô-l'heure, je vais lui dire que tu es là» Et sans écouter la voix de son père qui voulait la

68 8CKNE8 DE LA VIE INWIIE,

retenir rendant s'élança vers -la maison avec on rire folâtre.

Maxime entrevit sur-le-champ ce qui allait se passer,

et la perspective de ces adieux en présence de monsieur de Ramière et de Maroelle, lui causa un tel effroi qu'il se précipita dans le jardin comme un fou , ouvrit la porte qui ADnnait sur la campagne et se mit à fuir à travers les friches.

U alla d'abord au hasard et devant lui, sans autre volonté que d'échapper à ceux qui le cherchaient, jusqu'à ce qu'il eût vu disparaître le toit de sa demeure. Alors haletant il se jeta dans un taillis où il se Imssa tomber sur fe gazon.

Il resta là les deux coudes sur ses genoux et le front caché dans ses mains, jusqu'à ce qu'un bruit de roues et de chevaux vint l'arracher à son abattement. La grande route passait à quelques pas de la lisière du fourré et une voiture venait d'y paraître. Maxime reconnut celle du comte. Madame de Ramière occupait seule le fond, joi^t avec une fleur d'héliotrope qu'elle égrenait d'un doigt djstrait.

Maxime se dressa au milieu des cépées et tendit les bras vers le chemin avec un cri étouffé. Berthe l'aperçut sans doute car ell# tressaillit et se re-

tourna ; mais , au même instant , les chevaux qui afvaient atteint le sommet de la montée, partirent d'un brusque élan et la calèche, rapidement emportée, passa devant Baîlleul qui n'eul que le temps de voir Ta main de la comtesse s'étendre et la branche d'hélibirope tomber !

Il franchit le fossé d'un bond, courut la relever et rentra dans le taillis.

Hélas ! de tant d'heureuses journées et de si riantes espérances il ne lui restail^que cette fleur relevée dans la poussière du chemin ! C'était l'adieu de Berlhe, le dernier souvenir qu'elle lui jetait par pitié et en partant !

L'amertume de ces pensées coula jusqu'au fond du cœur de Maxime. Les lèvres collées à la branche d'héliotrope il en aspirait le parfum comme un mortel

poison ; il cachait son visage au milieu des herbes touflbes, afin de dérober ses larmes ; il pressait ses mains sur ses lèvres pour y étouffer les sanglots ; il appuyait son cœur sur la terre nue en lui criant d*en apaiser les battements ! Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi sans qu'il s'en aperçut. Enfin l'excès même de la crise amena une pause ] les larmes se tarirent, et, vers le déclin du jour, il reprit le chemin de sa demeure.

Il y trouva Marcelle éplorôe qai le faisait chercha partout depuis le matin. A sa vue elle poussa un grand cri de joie et vint se jeter dans ses bras-, mais elle ne lui fit ni questions, ni reproches ; elle écarta seulement les enfants, l'aida à remonter dans son appartement, et, après avoir préparé tout ce dont il pouvait avoir besoin^ elle se retira.

II en fut de même le lendemain et les jours suivants. Veillant autour de Bailleul en fée muette et invisible^ elle lui laissa la seule joit permise au malheureux, celle de souffrir en silence !

Ubre dans sa douleur, Maxime put donc s'y établir et en savourer toutes les amertumes ; car il est des tortures auxquelles le cœur se plaît , des blessures qu'on aime à faire saigner. Acharné alors à notre propre martyre nous tressons, avec une sorte de furie, notre couronne d'épines et nous cultivons notre malheur comme d'autres le feraient de leurs joies. Bailleul avait le champ libre pour tous ces raffinements du désespoir. Le départ de madame de Ramière avait enlevé^ pour ainsi dire, tout motif à son existence; il ne savait plus que faire de son temps, ni de ses pensées. Le seul ^interlocuteur qui put l'entendre avait

LB UËDSGIN DBS AHBS. 71

disparu, la vie n'était désormais pour lui qu'un monologue monotone et désolé.

Sa douleur, insensiblement, ^e transforma en une incurable langueur. Cette ftme qui s'était arrêtée dans sa morne affliction comme un vaisseau dans les calmes plats du tropique, s'y laissa consumer lentement et sans résistance. Ce n'était pas un mal violent mais une croissante impuissance , une sorte d'inaptitude à vouloir et à vivre. Marcelle toujours aussi active dans son calme multipliait en vain ses soins, la tie semblait décroître ^n lui comme Teau fuyante dans un vase dont on n'aperçoit point la fêlure.

Un soir que la sérénité du ciel invitait à la promenade» la jeune femme vint l'engager à descendre sous les tilleuls de la .terrasse. Il accepta et voulut se lever mais, au premier pas, ses genoux fléchirent. Marcelle tendit les bras pour le soutenir et reçut sa tête sur son épaule.

— Ah ! c'est trop longtemps souffrir, s'écria- t-elle, avec une explosion de larmes -, il faut que vous partiez, Maxime !

— Partir ! bégaya le malade étonné et pourquoi ?

— Pour aller la voir.

Bailleul devint pâle.

72 SCBNES DE LA YIB INTIME.

— Oh ! ne craignez rien, ajouia-lr-eUe, eu s'agcnouillant près de son fauteuil; voilà longtemps que je sais tout. Le soir où vous avez voulu la retenir et où vous vous êtes trahi, moi-même je venais lui parler et, arrêtée derrière cette porte^ j'ai tout entendu. . .

Maxime étendit les mains avec un gémissement.

— Ne le regrettez pas, continua-t-elle ; la vérité vaut toujours mieux que le mensonge.^, même quand elle vous brise le cœur. Du moins, on voit clair dans son devoii»! Quand j'ai su que le bonheur ne pouvait plus vous venir de moi, j'ai bien pleuré, mais je n'ai songé qu'à votre guérison. J'espérais encore un peu du temps, de l'absence, de mes soins^ maintenant je vois que rien n'y fait et qu'elle seule peut vous sauver.

— Pardon, Marcelle, pardon ! murmura Bailleul

étouffé de sanglots.

Elle lui prit les deux mains qu'elle baisa.

— Vous pardonner! dit elle, croyez-vous donc qu il y ait dans mon cœur des reproches ou de la colère? ' est-ce votre faute si vous n'avez point Irouvé en moi tout ce que vous trouviez en elle et si la comparaison vous a fait comprendre combien j'étais peu de chose. Hélas ! la bonne volonté et le dévouement ne sufQsent pas pour être aimée^ il faut avoir les charmes de ses

mérites, et, moi, je n'en avais que les disgrâces ! Ah ! ce serait à moi, Maxime, de vous demander pardon.

Bailleul découvrit son visage et un éclair brilla dans

ses yeux noyés de pleurs.

— Ange ! murmura-t-il, en regardant Marcelle.

— C'est à elle qu'il fout donner ce nom, répliqua la jeune femme, puisqu'elle a le pouvoir de vous rendre le goût de la vie. Ah ! c'est vers elle qu'il faut aller.

— Et crois-lu donc qu'elle me reçoive, dit Maxime avec un peu d'égarement; ne l'as-tu pas vu nous quitter pour suivre l'homme qu elle méprisait ? que lui importe que je vive ou que je meure ? Ah I je la connais maintenant cette femme dont les mouvements de cœur ne sont que des subtilités d'intelligence ; je la connais et cependant je reste à sa merci I son souvenir fatal me possède, m'enveloppe, c'est la tunique empoisonnée d'Hercule ! Ah I ne me parlez pas de la revoir 1 je veux rester ici 5 oui, Marcelle, ici, près devons. Maintenant qu'il n'y a plus de secret entre nos cœurs, vous me consolerez, vous m'encouragerez, et si je ne me reprends pas assez vite à l'espérance, eh bien, vous serez indulgente, vous penserez qu'il en est de la joie

pour les cœurs malades comme du soleil pour les jours d'hiver -, qu'il faut lui laisser le temps de se lever.

7i SCÈNES I)B LA VIK INTIME.

Il avait attiré à lui la jeune femme qui appuya sa joue sur sa tête penchée. Tous deux restèrent longtemps ainsijmêlant leurs larmes et parlant d'espérance, de guérison. Hélas I ni l'un ni l'autre ne soupçonnait la profondeur du mal. Dans la jeunesse Tamour est une tempête toujours grondant à l'horizon ; il bouleverse et passe vite; dans l'âge mur il est plus rare, moins bruyant, mais s'il entre une fois au cœur, le cœur le retient à jamais ; c'est »le chêne refermé sur le bras de Milon !

Quoique fit Bailleul, l'image de madame de Ramière continuait à l'obséder \ elle flottait devant lui comme

l'ombre de son éternelle pensée, il ne vivait que par elle et pour elle I Marcelle le comprit bien vite et loin de repousser ce qui rappelait son heureuse rivale elle en entoura Maxime. Elle fit plus, invincible dans son dévouement elle voulut aider aux illusions du malade. Un jour celui-ci, en l'apercevant dans la demi-obscurité du soir, l'avait prise pour Berthe; à partir de ce moment elle eut soin de se vêtir comme madame de Ramière, de prendre ses habitudes, de chanter à demivoix Ses airs favoris. Bailleul enseveli dans sa fiévreuse somnolence se laissait alors tromper à moitié 5 la tête renversée et lés yeux demi-clos, il écoutait, il regardait, comme dans un nuage, et, arrivé à croire

que Berthe était là, il sentait son cœur se détendre dans un court épaifbuissement.

Cependant les progrès de la maladie étaient visibles et rapides; le médecin rappelé les reconnut, mais essaya vainement de les combattre. Désormais les jours^ de Bailleul étaient évidemment comptés, lui-même le sentit, et cette découverte amena dans tout son êtro une révolution inattendue. Certain de n'avoir que peu de temps à porter son fardeau, le mourant voulut rendre doux, à ceux qui l'entouraient, la soirée de sa vie. Pareil au voyageur fatigué qui reprend courage en apercevant le terme de sa course, il retrouva la force d'aimer et de sourire. Les enfants, depuis longtemps tenus à l'écart, furent rappelés ; il voulut juger de leurs progrès, écouter leurs causeries, former pour eux, commeautrefois, des projets d'avenir. Marcelle se prêtait à tout avec docilité. Eclairée sur le malheur qui l'attendait, elle cachait l'agonie de son cœur sous une sérénité sublime et pleurait en dedans toutes ses larmes. Son courage alla jusqu'au bout. Quand les dernières forces de Maxime l'abandonnèrent et qu'il dut garder le lit, elle vint s'asseoir à son chevet et continua à lui annoncer le retour de la santé pour le retour du printemps. Bailleul feignait de croire et souriait !

Enfin il atteignit ce terme suprême où toutes les tendresses et toutes les crédulités doivent déposer leurs illusions. Uagonie commença I Alors, dans son demidélire, il ne sembla plus s*occuper que d'Âdrienne et d'Elie; il adressait à Marcelle des prières et des conseils.

— Ne leur faites point une existence à part du monde, murmurait-il ; les plantes qui ont vieilli abritées, succombent au premier orage.... Dites-leur de ne pas se croire sages, de peur de gagner le mal qu'ils voudraient guérir. Ah I je le sais maintenant, il n'y a que Dieu gui peut être le Médecin des Ames 1

Il parla ainsi en phrases entrecoupées et toujours plus courtes, jusqu'à ce que sa voix s'éteignit. Alors il chercha sur sa poitrine une petite fleur d*héliotrope desséchée, la présenta à Marcelle, replia la tète et mourut.

Aijyourd'hui les rosiers du Bengale fleurissent toujours sur la tonnelle de clématites, mais personne ne vient plus s'asseoir à leur ombre ^ deux enfants vêtus de noir traversent encore parfois le parterre, mais ils ne plantent plus d'byacinte ni de jonquilles dans le sable des allées ^ Gatienne travaille comme autrefois, mais elle a perdu le rire et il n'y a plus que les oiseaux qui chantent dans la maisonnette isolée du faubourg.

SAVENIÈRES.

A M. CHARLES ARYON.

J'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'annonciez votre projet de mariage, Charles. Vous me parlez longuement des avantages de cette union arrangée par votre oncle, et, quoique vous connaissiez à peine la femme qu'on vous destine, vous paraissez décidé jt l'accepter. J'ai balancé longtemps à vous répondre. Du haut de mes Vosges, où je vis seul, regardant la lune à travers les clairières de sapins, et écoutant le bruissement des ruisseaux sous les genévriers , je m'efforce d'oublier le monde et les hommes. Que m'importent, en effet, maintenant, les orages de la mer et les dangers des matelots, à moi, vieux Crusoé résolu à mourir dans mon île déserte ?

78 SCàKBS DB LA VIE INTIME.

Mais vous, Charles, je vous ai eu trois mois pour compagnon de ma solitude; vous avez été mon Vendredi , et je n'ai pu Toublier. Pour vous, enfant , je me suis repris quelques instants à la société. Quand vous êtes arrivé un jour sur mes montagnes, à Theure du soleil couchant» le regard en feu et le front échevelé, involontairement j'ai baissé les yeux vers les vallées inférieures d'où m'arrivait ce jeune aigle. Que de grandes choses vous m'apprîtes alors !

Mais depuis toutes vos nobles espérances se sont éteintes, et, tombé du ciel, vous avez dédaigneusement accepte les petitesses de la terre; croyances, morale du cœur, poésie, vous avez tout foulé aux pieds, et, semblable à Apollon chassé de TOlympe, vous avez détaché de votre ftont Tauréole, pour être reçu parmi les gardiens des troupeaux.

Vous Sûtes ce que tous ont fait, Charles ; mais prenez garde de ne l'avoir pas fait aussi complètement. Vous comprenez la vie maintenant, dites-vous ; vous savez que les bonheurs vulgaires sont les seuls qui existent. Prenez garde, ô berger du roi Admète, de retrouver par instant sur vos lèvres le goût de Tarn-

SAVENIÈRES. 79

broisie , prenez garde que les lyres sacrées ne résonnent encore dans vos rêves ; ô pasteur ! n'allez point vous rappeler que vous avez été dieu !

Ce que vous êtes aujourd'hui, Charles, je l'ai été comme vous ; ce que vous faites, je l'ai fait : le récit que je joins ici vous apprendra quelles en furent les suites pour moi. J'ai passé plus d'un jour sans travail sous mes sapins^ plus d'une nuit sans sommeil dans mon ermitage, avant de me décider à vous écrire ce récit ^ vous saurez combien je vous aime en le lisant, car vous comprendrez combien il a dû me coûter.

Pardonnez-lui des lacunes et des longueurs. Dans la confession la plus sincère^ il est des choses que la langue ni la plume ne peuvent dire, d'autres qu'elles voudraient redire toujours. J'ai tâché pourtant de raconter chaque fait par ordre et comme je le connue à l'époque où il se passa, non comme je le compris plus tard. 11 m'a fallu de grands efforts pour reprendre ainsi cette histoire à sa naissance, et pour en suivre le cours en tâchant d'oublier le dénouement.

Et pourtant, pourquoi le cacher ? en même temps que ces souvenirs m'ébranlaient douloureusement, j'éprouvais une sorte de charme cuisant à les rappeler. J'étais comme ces vieux soldats dont les blés-

sures se rouvrent en entendant le bruit du canon, et qui cependant en tressaillent de joie.

Et si ces pages, écrites pour vous, arrivent trop tard ; si vous êtes déjà le mari de votre fiancée inconnue, alors, adieu ! ô mon Charles que j'avais connu et qui serez mort ! La dernière étoile se sera éteinte dans mon ciel terrestre, et je n'aurai plus qu'à fermer les yeux.

Henri de Poineuf.

11 était déjà tard lorsque je quittai la grande route pour prendre le petit chemin qui devait me conduire à Saveniëres. Le mois d'octobre était sur son déclin : on était arrivé à cette saison grise, maladive où les feuilles achèvent de tomber et où le ciel s'enveloppe de brouillards glacés. Je commençais à reconnaître les lieux que je traversais et à remarquer les tristes changements que cinq années y avaient apportés. Les grands arbres qui bordaient la route avaient été abattus ; leurs souches déracinées étaient encore éparses çà et là. Je cherchai la maisonnette blanche que Ton apercevait naguère sur la gauche, et qui me servait à

reconnaître le chemin ; elle était brûlée. On avait arraché les vignes, et le moulin à vent dont on voyait autrefois Faile blanche tourner derrière les arbres, maintenant abandonné, tombait en ruines.

Cette dévastation de tout ce que javais connu, jointe à l'influence d'un froid humide, me rendit triste malgré moi. Mes nerfs se détendh'ent : je laissai aller la bride sur le cou de mon cheval, qui, n'étant plus sollicité par l'éperon^ ralentit le pas, et je commençai à ne plus désirer aussi vivement d'arriver.

Savais- je en effet ce qui m'attendait à Savenières ? Ma position était assez étrange pour justifier dés craintes. Marié depuis cinq ans à une jeune fille que j'avais vue pour la première fois quelques jours avant notre union, et que j'avais quittée le surlendemain, je revenais vers elle moins comme un mari que comme un étranger. J'étais aussi incertain de la réception qui me serait faite que de la manière dont je devais me présenter. Les trois jours que j'avais passés près d'Ernestme, entièrement consacrés à des fêtes, n'avaient pu me rien apprendre sur son caractère, et les courtes lettres qu'elle m'avait écrites au régiment, m'avaient tout au plus fait soupçonner qu'elle était spirituelle. Mais quelle impression mon retour allait-il lui faire? Le

SAVENIÂRES. 83

désirait-elle ?devais-ie lui plaire ? Toutes ces questions que Ton s'adresse d'habitude avant la première entrevue avec la jeune fille dont on veut demander la main, moi je me les adressais au sujet d'une femme qui portait mon nom depuis cinq ans, et qui m'avait déjà donné un fils !

J'étais tourmenté pour la gaucherie d'une situation qui n'avait pas même le charme du romanesque. Peu à peu les dispositions mélancoliques dans lesquelles m'avaient jeté la saison et l'aspect du pays, rendirent mes réflexions plus sombres. Je m'effrayai à la pensée de ces liens que j'allais retrouver et dont je n'avais pas encore expérimenté le poids. Je n'arrivais ni comme un fiancé que Ton brûle de connaître, ni comme un mari que Ton connaît. Je n'étais ni une nouveauté, ni une habitude, et pendant mon absence on avait pu se lasser de moi. La question n'était point de savoir si Ernestine m'aimait, mais si elle pourrait m'aimer. J'ignorais même quelle impression ma courte apparition lui avait laissé. Y avait-il d'ailleurs entre nous quelque sympathie ? était-elle susceptible d'attachement, et, dans ce cas, étaisje celui que son cœur désirait? qui sait même si elle n'en aimait point un autre ?

A ce doute j'arrêtai court mon cheval. — N'en

aimait -elle point un autre ? — Qui pouvait me l'assurer en effet? Elle m'avait épousé sans me connaître, et je savais que le mariage, privé de la sauvegarde de Famour, n'était qu'un péril de plus pour une femme. A défaut de principes, le manque d'occasion et l'ignorance défendent la jeune fille ; mais les libertés que Ton accorde à l'épouse ne favorisent-elles pas toutes les faiblesses et toutes les surprises ?

Une fois engagé dans ces incertitudes douloureuses je m'y attachai avec persistance; je déroulai dans ma pensée les affligeantes conséquences d'un mariage improvisé suivi d'une si longue absence. Mon imagination tint à honneur de m'inventer des craintes, et le doute que j'avais d'abord soulevé comme une possibilité invraisemblable devint une probabilité. 11 s'opéra dans tout mon être une surexcitation douloureuse que je regardai comme un pressentiment. Bientôt, la nuit et le froid aidant, ce qui n'était qu'une probabilité devint une certitude ; toutes les scènes de ce roman que je venais d'entrevoir se développèrent à mes yeux 5 j'étais comme l'auteur qui a trouvé son idée et qui travaille à en tirer le plan de son œuvre.

Je ne sais jusqu'où j'aurais poussé mes suppositions si un bruit de pas ne m'eût arraché à ma rêverie,

SAVENIÈRES. 8d

Deux paysans qui portaient des lanternes s'avancèrent vers moi, et m'ayant demandé mon nom, m'apprirent que M"« de Puineuf les avait envoyés à ma rencontre, afin que j'évitasse les fondrières d'une traverse en réparation. L'un d'eux me jeta sur les épaules un manteau qu'Ernestine lui avait donné pour moi. J'appris de plus en cheminant que M™« de Puineuf, inquiète de ne point me voir arriver, venait d'envoyer un domestique à Angers pour s'informer des causes de mon retard.

Ces précautions, toutes pleines d'une attention soigneuse et presque tendre, s'accordaient si peu avec mes terreurs qu'elles les dissipèrent à l'instant. J'eus honte de m'étre laissé entraîner à des suppositions offensantes, et au bout d'un quart d'heure de marche, j'étais aussi sûr de trouver Ernestine prête à m'aimer ou m'aimant déjà que je l'étais, peu auparavant, du contraire. —Ne riez pas de celte mobilité, Charles -, c'est la plus belle faculté de l'homme, car c'est le signe de sa vie intérieure. Quand les influences du dehors n'agissent plus sur nous et ne font plus monter ou descendre notre âme, nous sommes devenus des baromètres immobiles qui ne marquent rien^

Lorsque nous aperçûmes la grille du château, mes

guides me précédèrent pour la &ire ouvrir. Dans ce moment, j'entendis le sourd galop d'un cheval sur la terre humide, et un cavalier, tournant brusquement un des sentiers du bois, passa à quelques pas de moi. A mon aspect il s'arrêta court et se détourna ; mais je ne fis qu'entrevoir son visage, qui me parut fort pâle, car il repartit aussitôt et se perdit dans le bois. Mes guides n'avaient rien vu et ne purent rien me dire de ce cavalier mystérieux.

Cependant la grille avait été ouverte et nous entrâmes. Au bas du perron, j'aperçus deux jeunes femmes avec un domestique portant un flambeau. Soit que je fusse troublé, soit que la demi-obscurité me trompât, je ne reconnus pas au premier abord M"*® de Puineuf. Elles s'aperçurent sans doute de mon hésitation, car je vis l'une sourire ; je m'avançai vivement vers l'autre en rougissant : c'était Ernestine. Je lui tendis les deux mains et je la baisai au front. Elle tremblait beaucoup.

— Vous avez bien tardé, me dit-elle d'une voix basse.

J'expliquai brièvement la cause de mon retard. Gomme j'achevais, nous entrions au salon où tout avait

SAYENIÉRES. 87

été préparé pour me recevoir. Un petit garçon de quatre ans se tenait debout devant le foyer. — Arthur ! criai-je.

L'enfant se détourna vers nous, il échangea un regard avec sa mère et vint à moi le front baissé ; je Tenlevai dans mes bras et le serrai sur ma poitrine. Trop préoccupé de la réception qui me serait &ite par madame de Puineuf, j'avais peu songé à mon fils pendant la route; mais, en me trouvant tout à coup devant cet enfant déjà si grand qui m'entourait de ses bras et m'appelait son père, je fus saisi à l'improviste d'une émotion inconnue ; il se passa en moi quelque chose de douloureux , d'enivrant, et deux larmes jaillirent de mes yeux.

Tenant Arthur sur un seul bras, je me détournai vers Ernestine, qui, muette, nous regardait^ et je lui tendis l'autre main *, elle la prit avec une vivacité convulsive et la porta à ses lèvres. Ce geste, à la fois humble et tendre, me toucha profondément. Je l'attirai contre moi ; elle cacha son visage sur mon sein , et je m'aperçus qu'elle sanglotait.

Dans ce moment, la jeune femme que j'avais rencontrée sur le" perron entra; elle vint à nous, prit la main d'Emestine et l'appela d'un ton plaintivement

caressant. Celle-ci releva la tète en essuyant ses larmes et me dit :

— Cest Hortense de Moëlan.

Nous nous jsaluâmes: je savais qu'Hortense de Moëlan était la parente et Tamie la plus clière de madame de Puineuf ^ je me rappelai ravoir entrevue à répoque de notre mariage.

Nous nous mîmes à table presque aussitôt, et Ernestine se plaça vis-à-vis de moi. Jusqu'alors la première émotion m'avait empêché de l'examiner avec attention. Le changement, qui s'était opéré en elle depuis cinq ans était singulièrement remarquable. Jamais elle n'avait été si belle ; mais sa beauté avait tellement dépouillé tout caractère terrestre, qu'elle me causa une sorte d'épouvante ; on eût dit un des anges de Flaxman. La frêle élégance de ses formes s'était changée en je ne sais quelle délicatesse qui n'était pas de la maigreur, mais une sorte de fluidité inefTable ; ses yeux, sans cesser d'être brillants, s'étaient voilés d'une flottante langueur, et son teint, rosé naguère, avait revêtu une de ces pâleurs transparentes et presque lumineuses qui semblent le reflet d'une flamme intérieure. Rien n'annonçait la destruction dans cet ensemble merveilleux, et cependant on se sentait pris.

SAVENIÉRfiS. 89

en regardant, d'une espèce de pitié craintive 5 ce n'était point la mort, ce n'était point la vie : la sève manquait à cette beauté.

Je fus arraché à l'admiration mélancolique avec laquelle je la contemplais par l'arrivée de mon fils, qui venait, demi-nu et porté par sa nourrice^ nous donner le baiser du soir. Cet épisode de la vie domestique, vulgaire pour tout autre, était pour moi une nouveauté touchante. J'entrais en possession d'une famille au sortir de la garnison, et sans y avoir été préparé par les habitudes du ménage. Je pris Arthur dans mes bras et je l'embrassai avec amour ; mais, lui, tendait ses petites mains vers sa mère : je le portai à Ernestine^ et il s'élança à son cou en riant. A voir cet enfant vivace suspendu aux lèvres de cette femme si frêle si pâlissante, on eût dit une abeille enfoncée au calice d'une fleur et en pompant tout le suc dans ses baisers.

Une fois Arthur emporté, nous nous rapprochâmes du foyer; la conversation s'engagea/ Madame deMoêlan me parut spirituelle et causeuse, mais je m'efforçai vainement de faire parler Ernestine ; elle resta muette, inattentive. Son silence distrait me causait une gêiie inexprimable. Il était aisé de voir qu'il ne venait ni de

l'agitation ni du recueillement; ce n'était point pour

90 SCÈNES DE tA YIE INTIME.

me regarder qu'elle se taisait, ses yeux étaient baissés comme ses lèvres muettes ! Lui importait-il donc si peu de me connaître? Je cherchai à surmonter les tristes impressions qui me revenaient, et je m'efforçai d'être gai. Madame de Moëlan me fit beaucoup de questions. Je racontai mon voyage, mes sensations en» approchant de Savenières, mes craintes de n'y avoir laissé aucun souvenir et d'y être reçu en étranger. Ce récit laissa Ernestine à sa distraction souriante, mais il parut amuser madame de Moëlan.

— Au fait, me dit-elle, quand j'eus achevé, Ernestine pouvait ne pas vous reconnaître *, il eût été piquant pour un mari d'être obligé de constater son identité.

— J'aurais présenté mon passeport, répondis-je en riant.

— Et qui eût prouvé qu'il vous appartint réellement ? Savez-vous, monsieur, qu'il eût sufQ de vous tuer en route et de prendre vos papiers pour se présenter à votre place?

— En vérité, je suis désolé de n'y avoir pas songé pendant le voyage, madame; cela m'eût distrait.

— D'autant que la route de Savenières n'est pas très sûre 5 n'avez-vous rencontre personne?

SAYENIÈRES. 91

— Vous me rappelez ; un cavalier mystérieux a traversé l'avenue devant moi et s'est perdu dans le bois.

— Un cavalier dans l'intérieur du parc! s'écria Emestine.

— Un cavalier enveloppé d'un manteau garni de rouge et monté sur un cheval blanc: c'est tout ce que j'ai pu remarquer.

Les deux femmes gardèrent le silence *, mais peu après, madame de Moëlan se leva, et dit :

— Vous paraissez souffrir, Ernestine.

Je me détournai vivement. En effet, ma femme était fort pâle.

— Vous avez besoin de repos, reprit Hortense, toutes ces émotions vous ont troublée.

Je me joignis aux prières de madame de Moëlan, et Emestine consentit à se coucher. Peu après un domestique me conduisit dans la chambre qui m'était destinée.

Toute cette soirée avait été si étrange, que je me trouvai heureux d'être seul pour me reconnaître et me consulter. J'avais déjà éprouvé depuis mon arrivée tant d'émotions différentes, que j'ignorais moi-même si j'étais triste ou gai^ content ou désappointé. La vue de mon fils et les soins d'Ernestine m'avaient d'abord

vivement touché; mais j'avais ensuite été frappé de la contrainte que ma présence avait paru causer ; je crus sentir vaguement que Ton me faisait une place dans cette famille, mais qu'elle ne m'y avait point été gardée. Rien n*avait manqué à la réception qui m'avait été faite^ si ce n'est plus d'entraînement. Entouré de moins de prévenances, elle eût peut-être satisfait davantage mon cœur.

J'ai déjà dit combien mes impressions étaient rapides et mobiles ; une fois excité en moi, le doute grandit promptement. Je me mis à fouiller ma joie elle-même et à y chercher des veines doiiloureuses. Les attentions de madame de Puineuf commencèrent à m effirayer. Ne m'avait-on pas traité comme un hôte auquel on veillait faire bon accueil ? Une femme tendre eût été plus occupée de mon arrivée, moins de ma réception ; tous ces soins prouvaient la liberté d'une âme sans trouble qui n'attendait point de moi son bonheur ou son infortune. Puis ne m'avaient-ils pas été rendus avec plus de prévenance que de tendresse? N'avais-je pas trouvé une femme ver tueuse là où je n'aurais désiré qu'une femme aimante?

Ahl qu'allaient devenir toutes mes chimères d'intimité heureuse ? Fallait-il donc me résigner à une union vide

SAVENIÈRES. 93

d'affection ? Je nignorais pas ce que pèsent les chaînes sculptées en guirlandes qui paraissent des fleurs pour ceux qui regardent, mais que l'on sait de marbre lorsqu'il faut les porter ! Cependant que faire pour les éviter ? étais-je donc condamné à une de ces existences où il n'y a qu'une fissure, trop petite pour qu'on la voie, assez grande pourtant pour que tout le bonheur s'écoule?

Il m'eût été difficile de dire sur quels faits j'appuyais toutes ces craintes, et cependant je les sentais raisonnables ; j'éprouvais une sorte de mauvaise humeur de Tâme qui m'avertissait que mon repos courait des dangers. J'avais d'ailleurs espéré une autre fin à cette soirée pendant laquelle je n'avais pu parler intimement à Ernestine. L'indisposition subite qui nous avait séparés m'attristait et m'irritait tout à la fois. Madame de Puineuf avait beau en être innocente devant mon espi^it elle ne l'était pas devant ma passion -, car ce qui nous fait souffrir est toujours un crime envers notre bonheur.

Cependant je ne pouvais ni ne voulais me coucher sans la voir, sans m'informer d'elle ; je ne savais où la trouver, et je ne pouvais me faire à la ridicule idée de demander le chemin de sa chambre à un laquais.

94 SGÈNB8 DE LA VIE INTIBIE.

D est des natures hardies ou peu délicates qui ne connaissent point ces puériles embarras ; mais la vie des camps n'avait pu me guérir de mes minutieuses timidités, et de tout temps j'avais trouvé plus difficile d'entrer dans un salon que de monter à la tranchée. Enfin, après avoir fait vingt fois le tour de la chambre, je me décidai à sonner ^ un domestique parut :

— Faites demander à madame de Puineuf si elle peut me recevoir, lui disr-je.

Je n'avais rien trouvé de mieux que cet expédient de prince. Le domestique revint peu après en me disant que madame m'attendait. Je me fis conduire chez Ernestine, que je trouvai couchée ; madame de Moëlan était assise à son chevet, et un lit de saille avait été dressé près de l'alcove. Je compris tout de suite que Tamie s'était établie garde-malade. Je fus blessé de la pensée que ce droit m'eût été enlevé sans que Ton eût même paru se souvenir qu'il m'appartînt. Ernestine me tendit la main et me remercia de ma visite.

— Ne l'attendiez-vous donc pas? lui demandai-je. -— Je craignais que vous ne fuissiez fatigué.

La conversation devint indifférente; Ernestine paraissait absorbée et fermait les yeux. Ha position était intolérable* Quoiqu'aucun mot, quoiqu'aucun

SAYBNIÉRES. 95

'^ geste ne me le dît, je comprenais que j'étais là comme '^' un étranger. On recevait ma visite le mieux possible -, ^ mais c'était une visite. Je me levai ; Ernestine me '^ tendit de nouveau la main en me disant bonsoir, et je rentrai chez moi, plus triste encore que je n'en étais ^ sorti. Comme je me trompais de porte :

— Monsieur ne reconnaît-il point sa chambre ? me dit le domestique ; c*est cdle qu'il a occupée lors de son mariage.

Je ne m'en étais point aperçu. Et pourquoi, en effet, l'aurais-je remarqué ? Chambre nuptiale sans avenir et sans passé, il lui manquait ce qui fait aimer les lieux et ce qui les rappelle : des souvenirs du cœur ! J'en fis le tour, et je l'examinai d'un œil froid. Elle était élégante ; tout y avait été préparé pour moi ; rien n'y manquait... que la femme et le berceau d'enfant qui l'eussent rendue si belle !... Hélas ! je commençais à craindre que cette chambre ne fût le symbole de ma vie !

L'indisposition d'Ernestine n'eut point de suites. Madame de Moêlan partit, et enfin nous nous trouvâmes seuls.

J'avais attendu ce moment avec impatience, espé-

rant que la gène qui s'était maintenue entre nous disparaîtrait dans une intimité plus complète ; mais je m'étais trompé. Madame de Puineuf demeura, à peu de chose près, ce qu'elle avait été dès les premiers instants; il s^établit entre nous des rapports bienveillants, mais point d'habitudes. J'eus beau vouloir me poser à Savenières dans une attitude aisée, je conservai la position d'un hôte passager. On s'adressait à moi, mais comme à un maître qui ignore ses afiaires ; et, en effet, malgré mon désir ardent de perdre mon air de nouveau-venu, j'étais presque toujours forcé de tout renvoyer à Ernestine. Plusieurs fois je voulus me mettre au courant-, madame de Puineuf répondait à toutes mes questions, mais sans jamais aller au-delà de ce que je demandais. De telles enquêtes pouvaient bien me rendre l'administrateur de la communauté, jamais le chef de la famille I

Et comment l'aurais-je été? rien n'aboutissait à moi, rien ne venait de moi, je ne tenais en main aucun des fils imperceptibles et déliés qui forment la diplomatie du ménage. Je ne connaissais ni les qualités ni les défauts de ceux qui m'entouraient ; je ne savais point leur histoire, et ils ne savaient pas la mienne. Souvenirs, espérances, promesses, rien ne nous était com-

SAVENIËRES 97

mun ] ma maison entière était une hôtellerie où j'étais arrivé la veille.

Ërnestine seule eût pu me tirer de cette situation pénible en m'initiant à tous les secrets de l'intérieur qui m'était nouveau; mais il eût fallu pour cela que nos deux existences se mêlassent davantage, car tous ces minutieux détails ne pouvaient être donnés que dans les causeries confidentielles du foyer. Il est de ces heures où, seuls près du feu qui s'éteint, le père et la mère de famille échangent leurs plus fugitives pensées, où toutes les portes de l'âme s'ouvrent et où les coins les plus cachés du cœur s'illuminent ; mais d'Ernestine à moi il n'y avait jamais eu, il ne devait jamais y avoir de ces révélations familières. Entre nous tout était grave, logique, sans élan. L'habitude, ce doux laisser-aller de la vie, n'avait pu trouver place dans notre intérieur; nous étions toujours comme des amis du grand monde, qui, au moment de se tendre la main, se ravisent par politesse et s'arrêtent pour mettre leur gants.

Je fis d'abord des efforts afin de briser la barrière de glace élevée entre nous, mais inutilement. Peutêtre avais- je été trop longtemps un simple nom dans

la vie de madame de Puincuf, pour y devenir jamais

autre chose. Je n*avais point su me rattacher quand je Faurais pu ; car, dans les unions les plus mal assorties, il est un instant ( un seul souvent) pour se faire

aimer ; c'est ce premier moment de surprise et d'enivrement où le mari le plus vulgaire peut séduire rÈve

la plus rebelle avec les fruits de Tarbre de la science.

Du reste, la gène dominait encore plus que la froideur dans les rapports qui s'étaient formés entre madame de Puineuf et moi. Il y avait même des instants où elle semblait se reprocher sa réserve ^ alors javais à subir des crises d'une tendresse convulsive qui m'embarrassaient autant que son indifférence habituelle. La vie pratique a besoin par-dessus tout de suite et d'harmonie ^ les soubresauts la troublent, de quelque nature qu'ils soient. Le bonheur lui-même, pour être senti, demande certaines préparations *, trop subit, il produit l'effet d'un coup de foudre et lorpéfie le cœur. D'ailleurs ces intermittences d'affection suivaient d'ordinaire quelque discussion pénible et trouvaient mon âme encore trop vibrante d'affliction pour les accueillir. L'à-propos du repentir est peut-être la marque la plus sûre de l'amour, car lui seul donne le tact pour ces retours ; la maladresse du cœur prouve toujours son indifférence.

SAVENIËRES. 99

De part et d'autre, nous faisions pourtant des efforts dans le but de nous rapprocher ; mais je ne sais quelle fatalité les rendait inutiles. J'aurais donné la moitié de ma vie pour connaître les moyens de plaire à Ernestine, de la réintéresser à Texistence, et rien ne me réussisait. Je tournais vainement autour de ce cœur, tâchant de découvrir quelque point d'attache pour le lier au mien ; ce cœur était fermé et ne laissait aucune prise. Manquant de centre commun, nous ne pouvions nous rencontrer sur aucune route. Le jour où j'étais gai, Ernestine était triste, et si je devenais triste à mon tour, elle tâchait de s'égayer pour me distraire. Nos âmes semblaient courir Tune après Fautre, mais sans espoir de se réunir, car elles n'avaient pas de rendez-vous convenu.

Mon caractère s'aigrissait de plus en plus dans cette situation contraire à ma nature et à tous mes penchants. Vous aurez peine à me croire, Charles, mais jamais les douleurs que je connus plus tard, ne me firent éprouver une torture aussi envenimée. Ces douleurs du moins avaient un corps, je les voyais, je pouvais les maudire, tandis qu'ici ma blessure était quelque chose d'insaisissable; c'était la maladie du malheur. Par instant je devenais furieux de ce mal

auquel je ne pouvais donner un nom : en me sentant tué comme le lion par un moucheron qui bourdonnait autour de moi et que je ne pouvais même apercevoir, je m'indignais de mourir ainsi sous un aiguillon invisible ; j'appelais le fantôme, je devenais fou, j'allais demander à Ernestine, avec colère, pourquoi nous n'étions pas heureux? Elle pleurait sans me répondre, ses pleurs redoublaient mon irritation, et je la maudissais.

Quoique ces scènes affligeantes fussent suivies de repentirs cuisants et que j'obtinsse toijyours mon pardon, elles laissaient dans l'esprit de madame de Puineuf une sorte d'effroi, et dans tout son être une susceptibilité nerveuse que le moindre mouvement éveillait. Bientôt il suffit d'un geste, d'une parole, pour la tdive tressaillir ; elle trembla au son de ma voix, et mon regard arrêté sur elle fit venir des larmes dans ses yeux. Cette affreuse punition de mes emportements fut pour moi un supplice dont rien ne peut donner idée. J'eus tout sacrifié au monde pour être aimé d'Emestine, pour la rendre heureuse, et je la voyais prendre vis-à-vis de moi la pose d'une victime devant son tyran ! Ma tête se perdait à cette pensée, je m'indignais d'être ainsi mécoiînu; j'accablais Ernestine de

SAVENIÈRES. iOl

reproches amers; puis, oubliant ma colère, je l'adjurais à mains jointes, avec des cris et des larmes. Mais ces transports, loin de lui inspirer plus de confiance, l'effrayaient davantage.

Les tristes suites de pareils éclats m'engagèrent à me maîtriser, et cette retenue que je m'imposai devint un nouvel élément de gêne. Silencieusement occupés à nous étudier l'un l'autre, nous primes insensiblement, et à notre insu, l'attitude de deux ennemis qui s'observent. Les troubles les plus dangereux d'un ménage sont ceux qui ne se montrent pas et qu'on laisse fermenter sourdement au fond des cœurs et des choseâ. Chaque jour le vide qui avait existé entre Ernestine et moi devenait plus grand. Maintenant nous n'étions plus seulement des étrangers l'un pour l'autre ^ nous avions le cœur gros de toutes les querelles évitées, de tous les reproches retenus, de toutes les douleurs cachées. Le calme de nos cœurs ressemblait à celui de l'antre d'Eole : il rffetait formé que de

tempêtes entassées.

Dans les commencements de mon séjour à Save-

nières, j'avais voulu m'occuper de mon fils; mais cet

enfant était comme le reflet d'Etnestine, il semblait

faire partie ée son être, et Ton eût dit que la sympathi£i

103 SCÈNES DE LA VIE INTIUfi.

qui lie la mère au flls avant sa naissance continuait à exister pour lui, tant il recevait d'elle ses impressions. Toutes les répulsions que mon amour avait rencontrées dans Fâme de madame de Puineuf, je les trouvai donc dans la sienne plus frémissantes et plus ingér nues. Arthur devint ainsi pour moi une nouvelle cause de chagrins^ et, repoussé dans cette seconde affection, je m'en trouvai plus mécontent, plus isolé. Bientôt même ma tendresse méconnue se transforma en une sorte d'éloignement; je cessai de songer à cet enfant, et voyant que ses sympathies ou ses aversions étaient les ombres des sympathies ou des aversions de sa mère, je reportai sur celle-ci toute ma préoccupation.

Cependant les jours, les mois, les années s'écoulaient ainsi au sourd murmure d'orages renfermés. Notre vie tranquille à la surface, devenait toujours plus sombre au fond. On eût dit une de ces soirées humides d^àutomne où les oiseaux soupirent dans les mousses^ où les dernières fleurs s'inclinent sur les buissons, où toutes les feuilles tremblent aux arbres : mélancoliques journées où rien n'est encore détruit, mais où tout menace ruine.

Les distractions de la ville eussent pettt-être fait

SilVENIÈRES. 103

diversion à la monotonie attristante de notre intérieur ; à Savenières rien ne pouvait nous la faire oublier. Dès les premiers mois de mon arrivée, j'avais commencé de grands travaux d'exploitation, espérant occuper ainsi mon esprit et Tempêcher de creuser trop avant ; mais cette entreprise n'eut d'autres résultats que de me retenir à la campagne, en y rendant ma présence indispensable. J'essayai du moins d'égayer notre solitude ; je visitai quelques personnes , je les invitai à venir nous voir. Ces nouvelles connaissances , loin de devenir un moyen de distraction, furent bientôt pour moi une calamité.

11 est de tradition que les liaisons doivent se former plus &cilemént à la campagne et que les voisins qui se fréq[uentent deviennent aussitôt des amis. En conséquence je fus accablé de visites. 11 était impossible de sceller ma porte comme je l'eusse fait à la ville et de renvoyer des hôtes importuns, car la liberté des champs^ ce lieu commun inventé par les oisifs, autorisait toutes les indiscrétions . Il me fallut donc support er le débordement d'amis qui firent irruption à Savenières. Mon temps et mon repos furent mis au pillage ; ma retraite devint le rendez-vous de tous les chasseurs et de tous les bavards du canton. Des familles entières

venaient s'établir chez moi pour parler de la dernière vinée et de la baisse des fourrages. Trop heureux encore si ces vulgaires ennuis avaient pu faire diversions à mes soucis ; mais ma demeure se remplit d'agitation sans devenir plus gaie ;I c'était du bruit autour de ma tristesse et rien de plus. Bientôt je ne pus trouver un seul jour de loisir pour me livrer à mes pensées, et au milieu de ces allées et de ces venues retentissantes, je cessai d'entendre les murmures de ma vie intérieure que j'avais jusqu'alors écoutés comme les bruits souterrains d'une mine qui sapait mou bonheur. N'ayant plus à moiles longues heures de solitude pendant lesquelles j'étudiais Ernestine en cherchant à trouver les joints de son cœur pour y pénétrer, je renonçai à tout espoir de me faire comprendre d'elle, et j'acceptai la position de bienveillance tranquille qu'elle semblait m'avoir offerte. Mais cette résolution à laquelle je tâchai de conformer ma conduite, garda l'apparence' d'un dépit. 11 était aisé de voir tout ce que mon désappointement m'avait laissé d'amertume au fond du cœur ; comme le gladiateur frappé dans l'arène, je niais ma blessure par orgueil, et je la cachais de la main, mais, ma'gré moi, le sang ruisselait entre mes doigts.

SAVESrÈRES. 105

Quant à madame de Puineuf, rien ne sembla changé pour elle r elle supporta Tennui de nos habitudes nouvelles comme elle avait supporté notre solitude, avec l'air de douce résignation qui m'avait tant de fois navré. Cette prise de possession de Savenières par les voisins n'accrut ni ne diminua son indifférence mélancolique. J'acquis ainsi la preuve que la vie n'avait plus aucune valeur pour cette âme, soit qu'elle eût renoncé à la joie, Boit qu'elle l'eût placée dans une spère plus élevée : cruelle certitude qui m'ôtait tout espoir d'être quelque chose dans une existence que Ton paraissait souffrir à regret I

Un jour qu'une société nombreuse se trouvait réunie au château, quelqu'un dit :

— M. Alfred Clermont arrive demain.

Je me rappelais avoir beaucoup entendu parler de ce jeune médecin lié autrefois avec la famille d'Ernestine, mais que l'on avait cessé de voir vers l'époque d«B mon mariage, sans que j'en eusse jamais connu au juste le motif. Je demandai quelques renseignements à son sujet et l'on m'apprit qu'il venait, tous les ans, passer l'été chez un de ses oncles dont la propriété était peu éloignée. Je me promis de profiter de ce voisinage pour faire la coimaissance de M. Clermont, et trouver

iQ6 SCÈNES DE LA VIE INTIME.

dans sa société un dédoaunagement aux liaisons que j'avais si imprudemment formées.

Huit jours après, m'étant assuré de Farrivée de M. Clermont, je montai & cheval, et je me rendis chez son oncle pour marchander un bouquet d'arbres qu'il désirait vendre. Dans la conversation^ je témoignai à M. Moirand le désir de connaître son neveu, dont on m'avait vanté Tamabilité et les talents.

— Oh I il est en course depuis le point du jour, me répondit-il ; d'habitude nous ne le voyons guère que le soir *, il passe toutes ses journées à herboriser dans les prairies, à lire dans les bois, ou à dessiner quelques vieux puits couverts de lierre. C'est un rêveur et un sauvage. Il est possible que vous le rencontriez en route ; vous le reconnaîtrez facilement à sa casquette de paille, à son fusil en bandouillère, qu'il ne décharge pas tous les mois, et à sa carnassière pleine de livres ou de fleurs des champs.

— Dites-lui tout mon désir de le connaître, et Mtesmoi l'honneur de me l'amener demain à Savenières ; nous vous attendrons à diner.

M. Moirand accepta pour son neveu et pour lui. Cependant, le lendemain, je le vis arriver seul;

SÀVENIERES. 107

M. Clermont avait eu des affaires à la ville, et me priait de l'excuser. Quelques jours après, je sus, en rentrant, qu'il s'était présenté pour me voir, et avait laissé une carte. Contrarié de n'avoir pu le rencontrer, je lui écrivis en lui témoignant tous mes regrets, et le priant de diriger parfois ses promenades vers.Savenières. 11 me répondit une lettre polie, mais vague, dans laquelle il ne faisait aucune promesse.

Quelques démarches nouvelles que je tentai n'eurent pas plus de succès ^ et, malgré l'habileté avec laquelle les refus et les empêchements se trouvèrent présentés, il me fut bientôt prouvé que H. Clermont se refusait à faire ma connaissance. J'en fus piqué ; ma position de fortune et de famille m'avait habitué à regarder mes avances comme ayant quelque valeur. J'exprimai^ devant Ernestine mon dépit et la résolution de faire expliquer M. Clermont à ce sujets mais je n'en eus pas le temps. Le surlendemain, il se présenta au château pendant mon absence, et me laissa un billet avec quelques brochures nouvelles que je désirais connaître.

Cette démarche dissipa en partie mon mécontentement, mais me laissa singulièrement surpris de ce mélange de froide réserve et de prévenance amicale. Enfin le hasard vint mettre un terme à cet étrange

colin-maillard, que depuis un mois M. ClermoDt et moi semblions jouer avec intention.

Engagée par l'aspect d'une belle soirée, Ernestine s'était décidée à sortir. Depuis quelque temps elle était plus faible, plus souffreteuse, sans que je susse à quelle cause attribuer ce changement. Espérant que la marche et l'air odorant des prairies pourraient la ranimer, je la pris par la main comme une enfant, et nous côtoyâmes la lisière du bois. La nuit commençait à descendre; la brise était tiède, les oiseaux faisaient entendre leurs derniers gazouillements dans les haies, et les vaches, qui revenaient à Tétable, embaumaient les sentiers d'un parfum de lait. Ernestine paraissait jouir du calme vivant et harmonieux qui nous entourait ; des couleurs plus vives éclairaient son visage, sa démarche était plus active, un vague sourire rayonnait autour de ses lèvres re&euries. Je pris son bras et je lui demandai si elle se trouvait mieux. Avant qu'elle eût pu me répondre, un coup de feu partit à quelques pas de nous, et un chien s'élança du taillis, suivi d*un jeune chasseur. Ma femme jeta un cri en chancelant : je n'eus que le temps de la recevoir sur mon sein. A noire vue, le jeune homme s'arrêta et devint pâle.

SAYEMÉRES.' 109

— Mon Dieu 1 qu'est^il arrivé ? demanda-t-il d'une voix effrayée.

Ërnostine revenait à elle.

— Ce n'est rien, murmura-t-elle... j'ai eu peur seulement...

Le jeune chatseur s'approcha en se découvrant, et le front baissé :

— Veuillez me pardonner, madame, dit-il d'un accent très ému, cet endroit est écarté, et je me croyais seul.

Puis se tournant vers moi :

— Je suis coupable de toute façon, ajouta-t-il, car je n'aurais jjoint dû chasser ici.

— Il est heureux, en effet, monsieur, que vous nous ayez rencontrés au lieu du garde forestier.

— En vérité, je ne sais comment cela m'est arrivé; il a fallu que le gibier vînt se jeter sur mon passage, car je ne me sers pas dé mon fusil une fois en huit jours.

Je le regardai ; la casquette de paille et la carnassière pleine de fleurs me frappèrent.

Puis-je me permettre de demander à qui j'ai l'honneur de parl^* ?

— Alfred Clermont.

— Pardieu ! m'écriai-je , le harsard m'a mieux servi que tous mes efforts. Je désespérais de vous voir, monsieur ] mais puisque voua avez eu l'imprudence de vous livrer à'mamerci^ j'userai de mon droit. Il ne s'agit plus ici d'invitations ; je vous ai trouvé braconnant dans mon parc, et je vout somme de me sui\Te à Savenières.

— Mille remerciements, monsieur; mais on m'attend chez mon oncle.

— Je le ferai avertir.

— J'ai des lettres à écrire.

— On les enverra porter.

— Vous avez sans doute du monde à ^venières' et je ne puis me présenter en habit de chasse.

— Nous n'avons personne.

Toutes ces objections avaient été faites par M. Clermont avec un embarras croissant ; toutes mes réponses avec une insistance de plus en plus péremptoire ^ je voulais savoir définitivement à quoi m'en tenir. 11 y eut un moment de silence.

— Ainsi vous venez? repris-je.

— Excusez-moi 5 en vérité je ne le puis.

Je le regardai fixement : une résistance si soutenue commençait à me paraître injurieuse.

SAVENIÈRES. 111

— J'ignore, monsieur, lui dis-je, ce qui a pu nous mériter ces refus répétés ; mais tant de répugnance à accepter des avances loyalement faites, doit avoir sans doute quelques motifs ; quoi qu'il puisse y avoir de ridicule ou d'inusité dans ma demande, je vous prierai de me les faire connaître. Quand un homme d'honneur tend sa main à un autre homme et que celui-ci la refuse, il a droit d'en savoir la raison.

J'avais prononcé ces mots avec une émotion mal déguisée ; je sentis le bras d'Ernestine trembler sur le mien.

— Quelle raison pourrait avoir monsieur de ne point venir à Savenières? interrompit-elle; j'espère qu'il ne résistera pas plus longtemps à nos prières.

— Oh ! non, madame, non, s'écria-t-il vivement. Et se reprenant tout à coup ;

— Je vous jure sur l'honneur, monsieur, que vous m'avez mal compris.

Il me tendit la main :

— Laissez-moi vous quitter ce soir ; demain jMrai vous remercier de vos bontés.

— Soit 5 mais rappelez-vous que je vous demanderai compte de votre longue résistance.

— Je tâcherai de vous la faire oublicîîr.

II s'inclina profondément devant madame de Puineuf^ me serra encore la main et partit.

Le lendemain Je l'attendis jusqu'au milieu du jour; il arriva un peu après madame de Moëlan. Il me parut que Fespèce de reproche que je lui avais adressé la veille l'embarrassait, car il se montra timide et presque bonteux. Je tâchai de le mettre à l'aise en évitant toute allusion à ce qui s'était passé.

Quant à Ernestine, elle était plus animée que d^ordinaire; mais son animation avait quelque chose de maladif. Elle me témoignait une affection inaccour tumée, s'occupait de moi, me souriait avec une tendresse presque égarée : cette exaltation m'effraya et me fit redouter quelque crise. En effet, vers le soir, la fièvre la prit ; elle fut plusieurs jours dans un état alarmant, qui, en se dissipant, fit place à une langueur presque aussi effrayante.

Ces indispositions continuelles de madame de Puîneuf et son dépérissement visible étaient pour moi, out^e toutes les causes que j'ai déjà signalées, une source intarissable de tourments. A force de vanter le haut prix de la santé, on en a rendu l'éloge ridicule ; mais pour sentir son importance, il faut avoir concentré toute son affection sur quelque tête débile toujours

SAYENIERES. liS

prête à s'incliner au moindre souffle ^ il faut avoir connu cette tristesse que la maladie jette dans une demeure, ce silence sinistre, ces questions faites à voix basse, ces rideaux fermés, cette perte de toute sécurité et de toute solitude ; il faut avoir vécu en voyant sans cesse l'être que l'on chérit sur la brèche de la vie et attendant le coup qui peut le tuer ! Oh ! comme alors on aime la santé I comme on voudrait voir son vermillon vulgaire sur le visage de la femme adorée ! comme on hait cette pâleur touchante et cette fatale beauté que l'on admirait naguère.

M. Clermont revint me voir plusieurs fois, mais sans que l'espèce de gêne qu'il avait témoignée lors de sa première visite semblât disparaître. Quant à Ernestine, elle continuait à se tenir vis-à vis de lui sur un ton de réserve qui me choquait. Elle écouta en silence les reproches que je lui fis à ce sujet, mais ne changea rien à ses manières.

Cette persistance m'exaspéra. J'ai toujours éprouvé un invincible éloignement pour l'entêtement paisible que l'on appelle douceur chez certaines femmes, et qui a pour résultat de vous forcer à faire immanquablement leur volonté. J'étais d'ailleurs tellement privé depuis quelque temps de toutes relations affectueuses,

OU seulement distrayantes, que je ressentais un indicible besoin de former une liaison intime qui pût occuper un peu Toisiveté de mon cœur. Malgré la retenue de M. Clermont, j'avais pu entrevoir qu'il existait entre nous de grands rapports de sentiments et d'idées^ aussi voulais-je à tout prix en faire un ami ou du moins un habitué de Savenières. La froideur répulsive d'Ernestine dérangeait donc tous mes projets.

Cependant je m'indignais vainement de sa résistance ; j'usais ma colère contre l'immobilité de cette volonté qui refusait de donner ses| raisons. Il est rare que l'impuissance ne rende pas méchant. Furieux de ne pouvoir maîtriser un caprice, je m'en vengeai par d'amères railleries; mais plus j'étais dur, plus le calme résigné d'Ernestine augmentait, et mon irritation avec lui. J'aurais au moins voulu éveiller en elle un signe de vie, l'entendre jeter un cri de grâce ou de colère. Mais, semblable aux martyrs chrétiens qui joignaient les mains et priaient silencieusement tandis qu'on les lapidait, elle courbait la tête sous mes sarcasmes et s'en laissait percer sans plainte. Cetle patience me rendait honteux, et j'en voulais à Ernestine de mes torts.

Enfin, pourtant, bien sur que la violence morale ne

SAVENIÉRES. 115

pouvait avoir aucune prise sur elle, et réfléchissant que ces persécutions dont M. Clermont était la cause indirecte ne pouvaient que le rendre plus désagréable, je changeai de tactique^. Je venais d'éprouver pour la centième fois que la force n'obtient rien de ces caractères mous en apparence, mais tenaces^ qui résistent au choc d'une autre volonté à la manière des sacs de terre qu'on oppose aux boulets ; je tâchai donc de tourner les préventions de madame de Puineuf, ne pouvant les vaincre de front.

Vous me pardonnerez si je passe rapidement sur les mille ruses auxquelles j'eus recours pour dissiper la froideur d'Ernestine, et lui faire accepter la présence de M. Clermont 5 à ces souvenirs je sens encore se rouvrir à moitié une blessure que vingt années n'ont pu cicatriser. Qu'il vous suffise de savoir que je réussis à rendre les visites du jeune médecin plus fréquentes, et bien que madame de Puineuf se montrât presque aussi réservée envers lui, elle parut s'accoutumer à sa vue. Seulement, M. Clermont continua à ne venir à Savenières que lorsqu'il savait m'y trouver, et je n'avais pu encore l'y retenir un jour entier. Je me promis bien de saisir la première occasion pour mettre fin à cette discrétion exagérée.

Un jour que je me préparais à une excursion dans mes taillis les plus éloignés, j'appris que notre voisin \enait d'arriver, et j'aperçus son cheval qu'un domestique allait Mre conduire aux écuries. Ma course devait être longue et je ne pouvais la remettre ; prier Clermont de m'attendre eût été inutile; j'avais plusieurs fois vainement essayé de le laisser seul avec madame de Puineuf; l'idée me vint de l'y forcer! C'était d'ailleurs le seul moyen de le garder à Savenières où je ne devais être de retour que vers le soir, et de l'obliger par suite à y passer la nuit. Je dis à mon groom d'avertir M. Clermont que j'avais eu besoin de son cheval, et, le montant, sans plu^ attendre, je partis au galop .

Retenu fort tard par les ouvriers, je ne pus revenir qu'à la nuit close. En arrivant, ma première pensée fut de demander des nouvelles de notre visiteur.

— 11 est parti ! me répondit le groom.

— Parti... et comment?»..

— A pied....

— Y a-tril longtemps ?

— Une heure au plus !

— Où est madame de Puineuf?

SAVENIÉRES. 117

— Elle s'est retirée dans sa chambre peu après le départ de M. Clermont.

Je n'en entendis pa» davantage ; mon désappointe* ment était complet. J'avais espéré que le long tête-àté te auquel j'avais obligé Ernesline et le jeune médecin aurait fait disparaître la contrainte qui' existait entre eux, que j'allais les retrouver joyeux et bons amis; au lieu de cela, mon hôte était parti et ma femme malade ! De plus, en forçant M. Clermont à s'en retourner à pied, ma plaisanterie que j'espérais faire pardonner à mon retour prenait l'air d'une liberté de mauvais ton. J'écrivis sur-le-champ un billet d'explication, et je fis partir un domestique pour ramener le cheval.

M. Clermont revint le lendemain , je lui renouvelai mes excuses. Je remarquai bientôt qu'il nous visitait plus souvent et que les manières d'Erne^tine étaient devenues moins réservées.

A peu près dans le même temps mes rapports avec madame de Puineuf changèrent entièrement. Elle commença à veiRer à la satis&ction de mes moindres

fantaisies avec une ardeur et une perspicacité que les

femmes seules savent apporter à ces détails. Habitué jusqu'alors à l'uniformité mécanique des soins que

Ton achète, ce fut pour moi une nouveauté aussi inattendue qif enivrante. Je connus à mon tour la douceur de ces existences surveillées ^i ne vous laissent que la peine de vivre, véritables palais de fées où votre simple désir devient comme une baguette magique qui transfigure tout autour de vous et porte sous votre main chaque objet souhaité.

Une seule chose me semblait bizarre \ bien qu'Emestine mît dans les soins qu'elle me prodiguait une sorte de passion, elle se refusait à toute expression de reconnaissance. Mes remerciements lui causaient des angoisses et des impatiences inexplicables ; on eût dit qu'elle croyait faire trop peu et que mes éloges lui paraissaient une ironie. Enfin si ma gratitude deve naît plus tendre, je la voyais trembler et pâlir sous mes caresses ; ses yeux se fermaient^ ses maina se joignaient comme pour une prière muette. Yainement j'avais recours aux plus affectueux épanchements; à chaque baiser ses lèvres devenaient plus froides. J'avais beau serrer sur mon sein cette fenmie qui fléchissait sous chaque étreinte, j'avais beau l'aimanter de mon regard, la brûler de mon haleine, je n'avais entre mes bras qu'un cadavre au supplice.

Cette insensibilité me jetait quelquefois dans d'inex-

8AVEN1ÉRES. 119

primables accès de désespoir. Je repoussais Ernestine, et je courais comme un insensé à travers la campagne, cherchant de Tair, de l'espace, jusqu'à ce cpie je tombasse accablé au pied de quelque vieux liêtre du coteau. Je m'y endormais de lassitude, et quand je me réveillais au chant des oiseaux, la fraîcheur des fouillées avait coulé de mes sens jusqu'à mon âme, j'étais calme et presque heureux. Alors je reprenais le chemin de Savenières ; je retrouvais Ernestme les yeux encore gonflés de larmes, et, honteux d'avoir causé sa douleur, je lui tendais ma main qu'elle baisait.

Je m'accoutumai, ainsi peu à peu à regarder sa froideur comme une sorte d'infirmité qu'il fallait plaindre, non accuser, et ne pouvant trouver une femme ch'ez madame de Puineuf, j'en fis une sœur intime et chérie. Cette chaste affection ne conservait point cependant toujours sa sérénité. Souvent encore des bouffées de feu me montaient au cœur; mais le regard triste et suppliant d'Ernestine m'arrêtait ^ je renfermais en moi ■ces tumultueuses ardeurs, je refoulais dans mon sein avec une sourde rage tous mes désirs révoltés; je détournais la tête avec colère des excitantes images qui s'élevaient devant moi, et, chassé du paradis terrestre, je m'efforçais de lui jeter un coup d'œil de mépris.

Quoique cette situation puisse vous paraître ridicule, Charles, oserai-je le dire, elle avait pour moi un charme inexplicable. Ce qu'il y a de plus doux après le bonheur, c'est son attente. Ainsi penché sur la source des voluptés sans y boire^ je la voyais sans cesse, j*en sentais de loin la fraîcheur ; je gardais ma soif, mais n'était-ce point elle qui rendait la source si désirable et si belle? Ma position près d'Ernestine était devenue celle d un amant près de l'en&nt qu'il espère un jour pour épouse. Nous faisions ensemble tous les soirs de longues promenades en regardant les étoiles et en écoutant les rossignols dans les tilleuls. Parfois , dans le calme harmonieux de ces nuits , et tandis que nous marchions à travers les clairières, un hautbois se faisait entendre tout à coup du côté du bourg perdu dans l'ombre; ravis, nous nous arrêtions en penchant l'oreille vers les sons qui tremblaient sur la brise du soir, et souvent à la note qui m*avait touché i je sentais le bras d'Ernestine peser doucement sur le i mien comme pour m'avertir. L'autres fois nous marchions le long des saulaies^ regardant au loin la Loire baignée de pâles lueurs et enveloppant de ses blonds replis les îles et les rives. Ernestine était presque toujours silencieuse, et je n'osais interroger sa rêve-

SAYENIËRES. 121

rie ; j'aimais à croire que j'y étais mêlé avec tout ce qui nous entourait, et, heureux de cette foi j'évitais de m'éclairer davantage.

Peut-être même ne doutais-jepas?... Au milieude cette poésie de la création, nos deux âmes étaient frappées en même temps comme deux touches harmonieuses ; comment douter de leur accord en reconnaissant la communauté de leur émotion? Ce qui manquait à ces révélations réciproques, je Tatlribuais aux premières habitudes d'une union mal formée ; mais avec le temps j'espérais faire disparaître cette retenue. Jusqu'alors j'avais agi comme le mari d'Ernestine ; je pris la résolution de ne plus être que son prétendant. Je supposai brisé le nœud hâiif et imprudent qui l'avait attachée à moi, et je me préparai à le refaire lentement, aidé par elle-même, et abdiquant ainsi mes droits pour les regagner.

Je ne sais si madame de Puineuf comprit mon projet 5 mais le changement de mes manières parut la toucher. Ne craignant plus les exigences de Tépoux, elle se montra plus libre et plus tendre. Je me laissai prendre à ce premier succès, et j'espérai que son affection grandirait insensiblement jusqu'à l'amour; mais j'attendis

vainement co progrès. La tendresse de madame de

122 SCBNES DB LA VIB INTIHB.

Puineuf ne dépassa point les limites d'une amitié reconnaissante, et je m'aperçus bientôt que j'avais détrôné le mari sans aucun profit pour l'amant.

Ainsi tous les moyens se brisaient successivement entre mes mains, et le cœur d'Ernestine m'était fermé sans espoir. Froideur, colère, amour, j'avais tout essayé vainement. J'avais eu beau frapper sur ce rocher, il n'avait point d'entrée. Le désespoir s'emparait de moi à cette pensée ; puis, au moindre retour de madame de Puineuf, toute ma douleur s'évanouissait Un geste plus familier, un regard moins sévère, un mot plus doux, et je croyais encore à la possibilité de me faire aimer; car Tâme humaine est ainsi faite ^ elle vo^e, toujours incertaine, entre le sourire du ciel et la menace de l'Océan.

J'ignore combien de temps aurait duré cettesituation si un événement inattendu n'était venu précipiter le dénouement.

On parlait de contagion depuis quelques jours, et elle avait déjà frappé plusieurs victimes dans le voisinage de Savenières. J'appris, un matin, en me levant, que madame de Puineuf avait été malade toute la nuit ; j'entrai chez elle, et la Irouvai dans un état effrayant. J'allais monter à cheval moi-même pour chercher un

SAYBNIERES. 123

médecin, lorsque M. Clennont arriva. Je le conduisis aussitôt à la chambre d'Ernestine.

Elle était plongée dans une somnolence à demi délirante, et le reccxinut à peine. Le jeune médecin Texa-

mina, et pâlit tout à coup ; sa main, qui tenait le bras de madame de Puineuf, trembla ; il se pencha vers elle

avec épouvante ; puis, tournant vers moi son visage

bouleversé :

— C'est le choléra, monsieur ! me dit-il d'une voix étouffée.

J'eus peine à retenir un cri. Depuis que j'entendais parler de l'approche du fléau, j'avais souvent pensé qu'il pourrait nous atteindre à Savenières ; mais, pour avoir prévu un malheur, on ne s'étonne pas moins de son arrivée. J'entraînai M. Clermontdans l'embrasure d'une fenêtre, et lui demandai s'il y avait quelque danger.

— Je le crains, me répondit-il.

— Mais vous la sauverez pourtant? m'écriai-je.

— Je l'espère, monsieur.

Le ton avec lequel ces mots étaient prononcés me glaça. Je levai les yeux sur M. Clermont. Ses lèvres étaient tremblantes et ses regards baissés, comme s'il

eût craint de rencontrer les miens. Je me laissai tomber sur un fauteuil en poussant un gémissement.

La journée entière se passa sans apporter aucun changement à Tétat d'Ernestine, mais vers le soir les accidents de la maladie se multiplièrent avec une effrayante rapidité. Jusqu'alors je m'étais raidi contre le désespoir, mais enfin mes forces m'abandonnèrent. A chaque nouvelle crise, je sentais quelque chose de mon courage et de ma raison qui me quittait. Je passai la nuit dans des alternatives de douleur et d'abattement impossibles à rendre. Succombant par instants à l'inquiétude et à la fatigue, je perdais conscience de ma vie et je demeurais immobile dans une sorte d'extase affaissée. Je ne savais plus si ce qui m'entourait était de la réalité ou un rêve. J'entendais bien encore autour de moi un bruit de pas, un râle, des sanglots^ j'entrevoyais bien des femmes qui s'empressaient autour d'un lit, et le visage pâle d'un homme debout au chevet ; mais tout cela était confus comme une vision, tout flottait dans je ne sais quelle atmosphère douloureuse. Je me débattais en vain contre cette hallucination poignante ; je n'en pouvais sortir. J'étais comme le noyé qui, luttant à travers la vague, entrevoit les formes du rivage, la voile d'un navire » et qui roule

SAVENIERES. 12à

de flot en flot sans pouvoir rien distinguer ni rien saisir.

Parfois cependant une crise plus forte m'arrachait à cette espèce de somnambulisme douloureux. Alors la vie se réveillait en moi si profondément , le sentiment de la réalité me saisissait avec tant de vivacité, que je courais au balcon tout égaré, et que j'y tombais à genoux les mains jointes avec des pleurs et des sanglots ^ puis, au milieu de mon désespoir, la voix d'Ernestine parvenait à mon oreille ; si j'entendais un mouvement près de son alcôve, je me relevais en tressaillant! elle avait besoin de moi peut-être!... Je rappelais tout mon courage 5 je serrais mes mains sur mes yeux pour y refouler les larmes; je les pressais sur mes lèvres pour y étouffer les soupirs 5 et quand j'avais réussi à tout faire rentrer dans mon cœur, je m'approchais du lit de la malade avec des yeux humides qui s'efforçaient d'être sereins, et des lèvres tremblantes qui tâchaient de sourire ! — Oh ! il ne doit point parler de souffrance celui qui n'a pas veillé la femme qu'il aimait pendant son agonie ! il n'a point senti les angoisses de toute une vie résumée en quelques heures; il n'a point bu à celte coupe amère df toutes les amertumes ^ il ne connaîtra jamais une de ces nuits où

ir

chaque minute est une année, chaque geste un événement, chaque soupir un désastre; où penché sur une tète échevelée, épiant la vie ou la mort de son bonheur, on compte les pulsations d'une artère, espérant toujours que Ton s'est trompé ^ on écoute une respiralion sifflante qui, bientôt, semble plus libre; on attend quelques traces de sueur sur le front, que l'on finit par humecter de sa propre haleine I.... — O nuits suprêmes I enfers où j'ai passé, et qui n'avez de nom dans aucune langue , je ne haïrai jamais assez pour souhaiter vos tortures à mon ennemi I

La tension dans laquelle mon âme fut maintenue par les retours successifs d'espérance et de désolation, devint à la longue impossible à supporter. Vers le matin, mon irritation fiévreuse s'était tellement exaltée, que je fus pris d'une .rage impatiente ; l'incertitude du malheur m'était intolérable 5 j'étais pressé d'avoir une douleur entière, dans l'espoir qu'elle me tuerait; mon cœur la cherchait avec une avidité furieuse ] je ne demandais plus au ciel la vie d'Ernestine, j*avais épuisé tous mes espoirs et toutes mes prières ; je demandais sa mort et je me révoltais de ce qu'elle n'arrivât p»s. Je m'indignais que Pieu tentât de me tromper par un leurre d'espérance. Je l'accu-

SAVENIERES. 127

sais de me condamner au supplice de l'attente, moi qui étais sûr qu'elle mourrait et qui n'attendais que cette heure pour mourir aussi.

Car Ernestine perdue, à quoi bon l'existence ? On survit à la femme qui fut seulement une chose gracic^use dans nos jours ; on survit à celle qui part en avant, après nous avoir fait connaître un amour entier; la première laisse un vide qui se remplit; la seconde des souvenirs qui donnent du courage; mais moi, je n'avais ni habitude à refaire, ni souvenirs à caresser. Ernestine morte, rien ne me restait pour me consoler. J'étais en marche, à moitié route, vers le bonheur, et, tout à coup, on m'enlevait le but; comme à Icare, mes ailes s'étaient fondues après avoir quitté la terre et avant que je fusse arrivé au ciel. Que pouvais-je faire au monde après cet attachement interrompu ? que pouvais-je désirer maintenant qu'on avait brisé entre mes mains cette coupe si longtemps désirée au moment où j'allais y goûter ? Oh 1 je le sentis vivement alors, Charles, ce qui dégoûte de la vie ce n'est point une pleine et loyale douleur, ce sont les joies qui avortent, les espérances qui fleurissent sans porter de fruits, les amours qui, prêtes à s'envoler au ciel, se trouvent n'avoir point d'ailes î

Vers huit heures du matin, on fit venir un i^rètre pour Ernestine : je ne pus soutenir ce spectacle ; je descendis au jardin. M. Clermont s'y était rendu peu avant moi ; nous nous rencontrâmes au bout d'une allée... Il se jeta sur mon sein en sanglottant. Je le serrai dans mes bras sans rien dire; je ne pouvais plus pleurer : cette nuit avait tari mes larmes. Après un moment de silence :

— Combien peut-elle encore vivre? lui demandai-je. *

— Une heure, peut-être.

Je ne m'attendais pas à ce que le délai donné fût si court, et j'en éprouvai un saisissement terrible : arrivé à ces extrémités, tout semble important. Je savais bien qu'Ernestine devait succomber, mais je n'avais point encore, dans mon esprit, fixé le moment de sa perte, et maintenant voilà que l'on me marquait les limites de sa vie. Une heure, mon Dieu, une heure encore... etTErnestine que j'aimais ne serait plus qu'une chose inc^rte et horrible à voir !...

Je courus vers sa chambre les bras tendus en avant, chancelant et la tête perdue... En entrant j'entendis des cris... Arthur était à genoux près du lit de sa mère, tenant une de ses mains qu'il baisait. J'allai

SAYENIERES. 129

me placer de l'autre côté, et je m'agenouillai en prenant l'autre main de la mourante. Madame de Puineuf,

que les gémissements de l'enfant avaient paru ranimer, se souleva ; son regard erra un instant d'Arthur à moi, et s'arrêta enfin sur son flls. Elle me retira la main que Je tenais pour les porter toutes deux sur la tète brune de l'enfant; mais, comme si elle eût regretté subitement cette préférence, elle me rendit cette main moite et tremblante, se tourna vers moi, sourit... et se laissa retomber sur son oreiller. Un instant après j'entendis, au chevet, les sanglots de la jeune fille qui la soignait ; je me soulevai d'un bond et me penchai sur Ernestine... Elle n'était plus.

Je ne vous dirai rien de ma première douleur : quels mots pourraient la rendre? Plusieurs heures s'écoulèrent dans des crises de désespoir suivies de profonds abattements. Mais enfin vint ce calme ins-' • tinctif qui naît de l'impossibilité de souffrir plus longtemps. Tous les ressorts de mon cœur semblèrent se replier en même temps, et je me laissai retomber dans mon affliction avec un nonchalant abandon de moimême.'

Tout le monde a passé par cet état sans nom, suite des grands orages de l'âme, qui n'est ni du bien-être,

ni de la souffrance, mais un affaissement poignant et doux à la fois. Des pensées qui, quelques heures auparavant, m'auraient déchiré, je m'y arrêtais maintenant avec complaisance, je cherchais les objets qui me rappelaient le malheur dont j'avais été frappé, je trouvais une volupté étrange à manier la couronne d'épine sous laquelle mon front saignait.

Ces entretiens intimes avec ma douleur me la rendaient même insensiblement précieuse. J'arrivais à m'attendrir sur mon propre sort, et j'y trouvais du charme. Il est si rare de pouvoir s'aimer soi-même, si doux de pouvoir se pleurer. On ne sait point, dans les premiers moments, tout ce que les douleurs pures et saintes apportent de forces avec leurs tourments. Pareilles à cette lance d'or des temps fabuleux, qui donnait la guérison en faisant la blessure, elles ne nous abattent d'abord que pour nous relever bientôt. Soutenus par elles, nous mettons le pied sur la vie, nous laissons tomber nos passions charnelles comme un vêtement usé, et notre âme exaltée grandit Jusqu'au ciel. C'est surtout dans ces moments de désolation que l'on arrive à sentir ce que Ton vaut. Il nous semble alors qu'en nous frappant, Dieu a déclaré que nous étions qiielque chose ; notre mal nous est glorieux;

SAVE1IIIERBS 131

nous nous sentons plus importants, plus dignes d'estimes : nous nous honorons de notre malheur comme le soldat de la cicatrice qu'il aura à montrer après la guerre.

La nuit était venue, et j*étais seul. Je fus saisi d'un invincible désir de revoir la chambre d'Ernestine. Je sortis sans bruit de la mienne, et je m'avançai à travers le corridor obscur. Arrivé à la porte, je la poussai avec une sorte d'attente frémissante !... La morte avait été emportée ailleurs 5 l'appartement était vide, et la lune y jetait ses lueurs.

Du reste, tout y était encore dans le même état qu'au moment où je l'avais quittée, et son désordre n'avait rien de lugubre. La maladie d'Ernestine avait été si courte, que sa chambre n'avait point eu le temps de perdre son paisible aspect. Le choléra y était venu à l'improviste, et avait emporté sa proie sans laisser de trace. Des fleurs, une broderie commencée, un lit défait, une robe blanche jetée sur un fauteuil, tout semblait indiquer le lever récent d'une jeune fille plutôt qu'une agonie.

Je m'arrêtai tremblant au milieu de cette chambre, jusqu'alors je ne l'avais jamais wxe que dans un arrangement froid et méthodique , fidèle image de ma vie

monotone ; pour la surprendre dans ce désordre joyeux, qui ressemblait presque a celui de la volupté^ il avait &llu que la mort m'y précédât !

Je promenai autour de moi des regards noyés de larme ^ je cherchai dans chaque coin de cet appartement quelque chose qui me rappelât Ernestine; j'aurais voulu reconnaître ses places accoutumées; mais rien ne m'était familier dans ce sanctuaire, où la liberté de l'amour compris m'avait toujours manqué Oh! heureux qui peut repeupler l'intérieur vide, heureux qui a pu attacher à chaque objet quelque douce réminiscence ! En partant, l'être aimé laissera du moins son empreinte et ses attitudes ; son ombre flottera sur les murs, se reflétera dans les miroirs ; chaque heure, en sonnant, évoquera le doux fantôme pour quelque occupation ordinaire et connue; le temps, Tespace seront gardiens de ces souvenirs sacrés; ce sera comme une âme dont on n'aura perdu que le corps.

La fenêtre était restée ouverte-, je m'en approchai pour regarder la campagne et la nuit étoilée. La perte d'Ernestine était si nouvelle, que je n'avais pu encore en accepter l'idée -, l'habitude protestait en moi contre l'évidence. A chaque instant il me semblait entrevoir

SAYENIEftÊS. 133

long des charmilles du jafdin, sa forme aérienne ; je croyais entendre, dans le corridor, son pas furtif, je m'attendais sans cesse à voir la porte de la chambre s'ouvrir et Ernestine paraître. Je sentais bien une grande désolation, j'entendais bien en mdi un son lugubre et monotone, qui, semblable aux tristes balancéments d une horloge pendant la nuit, allait ide ma tète à mon cœur en répétant : morte ! morte ! morte !... Mais ce n'était qu'un bruit confus ! Tout parlait d'elle autour de moi, tout m'avertissait qu'elle venait de partir à peine. Je touchais ses t^vaux de fenmie, son piano encore ouvert devant la romance préÇérée, ses ganls encore embaumés du parfum qu'elle aimait !.., Comment croire que son absence n'était point une absence ordinaire? comment ne pas espérer son retour?...

Je parcourais lentement cette chambre adorée, m'efforçant d'entretenir mon illusion, et cherchant partout les traces laissées par Ernestine. J'arrivai ainsi au secrétaire de citronnier où elle avait coutume d'écrire et je l'ouvris.

Le livre qu'elle avait commencé y était encore, et

le couteau d'ivoire marquait la page où elle s'était

arrêtée. A côté se trouvaient des feuilles éparses sur

IH SCÈNES DEs LA YIE INTtStE»

lesquelles elle avait jeté quelques fugitives pensées, quelques citations de ses récentes lectures. jQ,feuilletai avec un saint attendrissement ces papiers confidents de ses admirations cachées. Hélas! ce quelle avait choisi partout, c'étaient des expressions de tristesse et d'amour, les confessions des cœurs malades oubrises I Je relus plusieurs fois ees notes mélancoliques qui révélaient son âme ; puis, comme si j'avais espéré entendre la fin d'une confidence commencée, je me mis à chercher de nouveau. A quoi bon, en effet, une plus longue discrétion? Ces papiers n'avaient plus de maîtres, ces secrets n'appartenaient plus à personne \ ils étaient passés du monde réel à celui des ombres : tout cela n'était plus une histoire, mais un roman I

Je trouvai, dans une cassette de bois de rose dont je lui avais fait présent autrefois, les lettres que je lui avais écrites pendant ma longue absence ; elles étaient confondues avec des actes de naissance et la copie de notre contrat de mariage ; un autre tiroir contenait son bouquet d'oranger, un bandeau de roses blanches conservé depuis sa première communion sans doute, et quelques lauriers jaunis, innocentes couronnes rapportées du couvent. Je contemplais toutes ces choses avec un frémissement intérieur, je les touchais-, je

SAVËIflERES. 135

leur parlais à voix basse et avec larmes. Papiers, fleurs, lauriers flétris, tout m'était précieux.

J'avais cherché jusqu'aux recoins les plus cachés; j'avais tout vu et j'étais prêt à recommencer cet examen cher et cruel, lorsqu'une lettre froissée attira mes regards. Je connaissais cette écriture : c'était celle de M. Clermont.

Pardon, mon ami, j'ai été obligé de m'inter-

rompre. Arrivé à ce moment horrible de mon récit, ma plume s'est arrêtée d'elle-même, et la douleur du souvenir a été plus forte que mon courage. Prévoyant ccÉibien devaient me coûter ces dernières confidences, je les reculais toujours, et, comme un condamné qui marche vers l'échafaud, je multipliais les détours afin de retarder le supplice ; mais, malgré tout, le moment est venu.

Voici la lettre dont j'avais reconnu l'écriture. — Pour vous la copier, Charles, j'ai' tâché de fermer las yeux de mon âme, et d'écrire sans comprendre les mots que ma main traçait!... Il m'a fallu trois jours pour celai

- Ne craignez rien, Ernestine, je refuserai toutes les invitations. Qu'irais-je chercher à Savenières ? Les souvenirs de joies perdues, d'espérance^ fauchées I

Ah ! non, je ne veux point jeter de regard dans ce paradis dont je suis chassé à jamais. *

a Madame de Moôlan m'a longuement parlé de vous; je sais que vous êtes aussi heureuse que vous pouvez Tôtre désormais ^r la terre!... Que m'importe le reste ? Je ue veux point compromettre, par une imprudence, votre honneur et votre repos.

<c Qu'auraîs^je à vous dire, d'ailleurs? ne sommesnous pas sûrs l'un de l'autre? ne craignez de ma part aucune démarche hasardée ^ vous le savez, mon amour n'est point une de ces passions égoïstes et Mes qui veulent se satisfaire à tout prix. Quand je suis veifti dans ce pays^ c'était pour vous voir une fois seulement et je vous ai vuel... Le plongeur revient un instant sur les flots pour trouver de l'air, puis il retourne aux abimes ; ainsi de moi. J'ai respiré quelques minutea j'ai aperçu le ciel; maintenant je puis me replonger dans la vie.

c Une prière cependant : quand j'ai vu l'enfant

chez madame de Moëlan, bien que votre cousine sût tout, j'ai à peine osé le serrer dans mes bras. De grâce, envoyez^le jouer quelquefois dans 1q grand bois de maronniers ; j'y serai, je pourrai faire sa connaissauce, lui parler... Il ne verra en moi qu'un chasseur

SAYENIERES. 137

qui se Repose, et nos entretiens n'auront rien de dangereux.— Oh ! si vous saviez combien j'ai envie de le connaître, de le serrer sur mon sein ! — Ernestine, aimez bien l'enfant, aimez-le bien ; c'est maintenant le seul lien entre nos cœurs, le seul lieu du rendezvous donné à nos amours.

« Adieu ! j'ai recommencé plusieurs fois cette lettre ; je voulais être calme et ne pas réveiller chez vous de trop cuisants regrets. Vous comprendrciz cette froideur, n'est-ce pas ? Vous saurez qu'il faut bien souffrir pour se faire si tranquille ! O Ernestine ! Ernestine, pourquoi ne sommes-nous pas mopts ensemble, il y a dix ans, ce soip ou vous étiez si pâle à la soirée de votre sœur et où vous me dites en sortant. On veut me marier ! Que de soucis nous nous serions épargné en quittant la vie alors I

aAdieu, priez pour nous.

d Alfred, d

11 y a des heures où l'on a l'instinct de son infortune. Rien ne m'avait préparé au coup qui me frappait; aucune crainte, aucun soupçon, et pourtant ce malheur ne me trouva point incrédule, je sentis qu'il m'appartenait. A l'instant même et d'une seule pensée, je compris tout; la tristesse d'Ernestine, sa réserve, les

138 SGBIfBS DE LA Ylfi INTIHE.

premières froideurs de M. Clermont à recevoir mes avances ; puis enfin ses assiduités mieux reçues.

Ainsi j'avais été trompé 1 Cette femme que je croyais si pure et que mes caresses faisaient trembler, sortait des bras d*un autre ! cet enfant que j'avais bercé sur ma poitrine en lui donnant le nom de fils, n'était pas le mien 5 j'avais été trompé et je n'avais pas su le découvrir, et j'avais moi-même ramené, dans ma demeure, l'amant qui s'en éloignait ; j'avais joué entre Ernestine et lui le rôle d'entremetteur ! Je m'étais avili à leurs yeux par le ridicule!

Oh ! que de plaisanteries feites par moi en leur présence, dont le souvenir seul me faisait rougir maintenant ! O honte ! n'avoir rien deviné, rien vu, avoir été aveugle, sourd et stupide ! être resté des heures, des jours, des mois en butte à leur mépris ou à leur pitié I . . . Et c'était elle qui m'avait ainsi joué, elle que j'avais adorée comme une sainte et que je respectais plus que je n'aurais respecté ma mère 1

Cette pensée me rendit fou d'indignation et de colère. Ma lettre à la main, je courus dans le corridor, tout égaré, en demandant où était la morte. Un domestique tremblant me montra du doigt la chambre funèbre ;

SAYENIERBS. 139

je m'y précipitai; Arthur, à genoux et baigné de larmes, était au pied du cercueil.

— Emmenez l'enfant lenimenezrenfant! m'écriai-je.

Et je le jetai dans les bras du prêtre, qui s'écarta avec épouvante. Alors face à face avec le cadavre, je me mis à lui parler cdknme s'il eût pu m'entendre ; je lui demandai compte de ma confiance trompée^ je Faccablai de malédictions. Puis, l'insensibilité de la morte augmentant ma fureur, je foulai aux pieds les fleurs qui ornaient son suaire, j'arracbai de son doigt la bague d'alliance, j'enlevai le crucifix posé sur son cœur, et, le brisant sur la bière , je lui criai que Dieu

n'écoutait point les adultères. J*ignore, du reste, combien de temps dura cette scène de délire dont je n'ai gardé qu'un souvenir confus, et à la suite de laquelle je m'évanouis. Lorsque je revins à moi , j'étais au lit, une fièvre violente m'avait ôté la raison pendant douze heures.

La première impression distincte qui me frappa au sortir de cette crise fut la vue de la lettre fatale que ma main tenait toujours dans une pression convulsive. Elle me rappela à l'instant le coup dont j'avais été frappé, et les souvenirs me revinrent avec une telle abondance, que je sentis le délire qui me gagnait de

nouveau. Je me redressai dans mon séant et je pris mon front à deux mains comme pour comprimer mes pensées. Au milieu de leur confusion pourtant, une idée nouvelle commençait à se faire jour. Dans le premier élan de surprise et de désespoir, je n'avais songé qu'à Ernestine, car entre deux trahisons celle de l'être aimé est la plus cruelle -, mais mon second mouvement fut de courir à son complice pour me venger. Je voulus me lever sur-le-champ, mes forces me trahirent; je fus pris d'un long évanouissement, et l'on fut obligé de me reporter au lit.

J'appris le soir même que M. Clermont, atteint du choléra quelques heures après la mort d'Ernestine, n'avait pu quitter Savenières et qu'il y était mourant.

Je ne vous détaillerai point tout ce qui se passa en moi pendant une courte convalescence. Dès que je pus marcher, je me rendis à la chambre de mon rival ; mais l'amélioration passagère que l'on avait remarquée dans son état venait déjà de faire place à des symptômes dont on s'effrayait. Je le trouvai sans force, sans voix et sans regard. Vers le soir pourtant, il se ranima, et l'on conçut quelques espérances qui s'évanouirent bientôt pour renaître de nouveau à la fin du second jour. Je suivais toutes ces crises de guérison et d'à-

SAVEN1ERË8. lil

gonie avec une inquiétude avide. Depuis que j'avais vu Clermont, ma soif de vengeance avait redoublé. Obligé de la cacher, je la sentais s'accroître. Je m'irritais de l'impassibilité du mourant devant ma rage mal contenue; j'aurais voulu lui faire comprendre une malédiction ou une injure, trouver en lui quelque point sensible que je pusse faire saigner. Oh! vous ne savez pas, Charles, combien le goût du mal devient fort dans un cœur ulcéré ; vous ne savez pas comme là haine occupe promptement tous les vides que laisse l'amour en s'en allant ! Vous n'avez jamais connu la violence de ces ressentiments silencieux qui grandissent dans les ténèbres de l'âme; vers solitaires dont on sent perpétuellement la morsure au fond de ses entrailles.

Plus je pensais à ma haine, plus elle prenait possession de moi. Grâce à l'ingénieuse éloquence de la passion, je trouvais à chaque instant quelque nouvelle raison à ma colère. Tout me rappelait l'injure que j'avais reçue ; ta maladie même dont le mourant était atteint, ne l'avait-il pas gagnée en donnant des soins à Ernestine ? C'était comme une dernière trace de leur amour ; il semblait vouloir mourir du môme mal qui l'avait tué elle-même.

Et s*il mourait, je n'avais plus personne à qui je pusse demander compte de mes tortures. Lui, il n'aurait eu rien à souffrir, pas même la douleur de survivre, et moi, j'allais rester seul sans avoir pu le faire rougir. Cette pensée me mettait hors de moi.

O Charles ! quelles journées et quelles nuits s'écoulèrent près de cette triste couche 1 Que j'interrogeai de fois ce souffle sur le point de s'arrêter; comme je demandai à Dieu avec ferveur de faire vivre cet homme assez de temps seulement pour que je pusse l'insulter et le tuer 1 Mais chaque jour je voyais cette espérance décroître ; je le regardais mourir heure par heure... mourir tranquillement!... Tranquillement, mon Dieu ! — En vain je suppliais à mains jointes les médecins de le sauver-, les médecins secouaient la tête et soupiraient. Penché à son chevet, j'épiais quelque révolution inespérée, j'attendais qu'un éclair de vie jaillit de ses yeux presque éleints ; je l'appelais par son nom; je secouais sa main... et ses regards restaient morts, ses oreilles sourdes, sa main insensible! Oh * s'il eût pu du moins se ranimer un instant pour me voh* et m'entendre ! s'il eût pu revivre assez pour souffrir d'un outrage 1 Safaiblesse nem'eût point retenu. Que m'importait en effet d'être méchant et lâche ?

SAVENIÈRE8. 143

ie voulais sa douleur, tout le reste n'était rien pour moil

Dieu me refusa cette honteuse joie. Clermont mourut à Savenières sept jours après Ernestine.

Sa mort me causa un désespoir sauvage, mais sans apaiser ma colère, et ce fut peut-être ce qui me sauva. Ma haine seule me soutenait^ c'était le dernier ressort de mon être \ lui brisé, je n'aurais plus été qu*un cadavre qui serait retombé sur lui-môme.

Depuis ma fatale découverte, l'idée du suicide m'était plusieurs fois venue, mais sans que je m'y arrêtasse. €es désertions furtives m'avaient toujoui^ déplu, moins par principe que par instinct. Trop de vitalité débordait en moi pour que j'acceptasse une mort sans lutte et sans action. Je pouvais chercher le danger pour périr, mais non m'assassiner froidement. Le désespoir même est logique chez l'être fort, et le suicide m'avait toujours paru un non-sens.

Dans ma situation, d'ailleurs, je me fis un point d'honneur de vivre. Ma mort eût fait croire que je n'avais pu supporter la perte d'Ernestine, et mon sang eût écrit sur sa tombe une 'épitaphe glorieuse. Je ne voulus point \m rendre cet hommage menteur. Vivre

144 SCÈIfSS DE LA VIE INTIME.

c*était protester contre sa mémoire , je voulus vivre pour prouver mon indifférence.

N'ayant pu éviter la blessure ni la venger, j'essayais ainsi de la nier. Comme tous ceux qu'occupe une seule pensée, il me semblait que tout le monde avait les yeux sur moi. Je voilai donc ma douleur sous un masque de sérénité 5 mais comment ne pas exagérer ce que Ton feint? Il eût fallu supporter mes tortures sans me plaindre, je voulus les supporter en chantant. Je repris mes travaux, je reçus des visites, je me montrai partout souriant, désoccupé, et étonnant tous les regards de ma tranquillité joyeuse.

Mais il me fut impossible de braver ainsi longtemps la douleur et Topinion. Je n'atteignais rien dans ces combats à vide dont tous les coups retombaient sur moi-même. Je sentis bientôt ce rire à fleur de lèvres s'éteindre, et la colère, que j'avais voulu refouler au fond de mon cœur, remonter comme une lave. J'éprouvai le besoin de décharger sur quelque chose ce qu'il y avait en moi d'amertume. Ne pouvant plus atteindre les personnes, je reportai sur les choses ma froideur et mes mépris.

Le séjour de Savenières m'était devenu insuportable; décidé à m'en défaire et à quitter le pays, j'annonçai un

savëniëres. 145

encan public de tout ce que renfermait le château, et j'y assistai moi-même. Faut -il vous avouer ces petitesses de la haine, Charles ? j'éprouvai une poignante joie à fouler ainsi aux pieds les souvenirs de la femme paijureet à l'insulter dans ce qui avait été a elle. Je jetai moi-même entre les mains sordides des juifs accourus à la vente toutes les saintes reliques qui me la rappelaient : parures de mariée , vêtements de bal , tout fut vendu, tout jusqu'aux oiseaux qu'elle nourrissait dans sa volière, jusqu'aux fleurs qu'elle cultivait sur sa fenêtre. Ah l que ne pouvais-je prendre aussi son fils dans mes bras, et crier à ces gens :

— Qui veut l'acheter ?

Que ne pouvais-je vendre mes souvenirs avec ce qui lui avait appartenu ; vendre mes quinze années d'amour, mes rêves de bonheur, mes espérances insensées, mes joies trompeuses ! mon passé tout entier, ô mon Dieu I qui voulait m'acheter mon passé ! Hélas ! à quoi me servait de dépouiller mon temple domestique, d'en renverser tous les autels et de briser dans la boue les signes de mon adoration ; je faisais vainement le vide autour de moi; pouvais-je oublier la foi perdue et la divinité profanée?

Quand j'eus épuisé tous les moyens de rompre avec

le passé, et que mon indignation se fut satisfaite autant qu'elle le pouvait, je tombai dans un abattement profond. Cette demeure dévastée réveillait plus douloureusement mes souvenirs 5 chaque vide m'y rappelait l'objet absent plus vivement que ne l'eût fait sa présence. Je me hâtai d'achever mes affaires afin de pouvoir quitter Savenières.

Enfin tout se termina, et je partis pour Angers où une voiture m'attendait.

C'était un soir d'automne : l'air était fl*oid, et le ciel avait cette sérénité sévère plus triste que le brouillard lui-même. La bise soufflait dans les bois, et des tourbillons de feuilles mortes couraient devant mon cheval dans l'avenue déserte. Je me rappelai que j'avais déjà parcouru le même chemin à la même époque de l'année et par un temps à peu près pareil ; mais alors je venais, le cœur palpitant et plein d'es pérances, chercher à Savenières du repos, de l'amour, une femme et un enfant adorés ! Cinq ans s'étaient écoulés, et je reprenais la même route, le cœur à jamais vide d'espoir, lassé de tout, veuf et sans fils ! Ainsi ma vie entière, ma véritable vie avait duré seulement cinq années! cinq années de lutte, d'incertitude , de joie provisoire , pendant lesquelles j'avais

S^AYENIERES, 147

toujours marché les yeux fixés sur l'avenir, et qui avaient abouti au néant ! Sorti un instant du monde ttmiultueuxqui m'avait ballotté silongtemps, j'y rentrais donc encore malgré moi, le front plus chauve et Fâme plus vieille ! Ma retraite à Savenières n'avait été qu'un rêve de cinq ans, écoulé entre deux tristes Jours d'automne!

J'arrêtai mon cheval, et je regardai autour de moi d'un œil désolé. On eût dit que Savenières effeuillait aussi ses dernières espérances et ses restes de jeunesse. Les campagnes étaient abandonnées et silencieuses ; les grands arbres laissaient pendre sur Tavenue leurs rameaux déjà dépouillés, et les prairies inondées récemment déroulaient au loin une verdure rare et souillée.

Cette tristesse des lieux, si bien en harmonie avec la mienne, me toucha ; je m'arrêtai pour contempler cette belle campagne que je ne devais plus revoir, et où j'avais poursuivi tant de délicieuses chimères ! Un attendrissement profond descendit en moi à cette vue. Ma fermeté haineuse se fondit comme un glaçon qui se serait formé sur le cœur, et l'orgueil de ma douleur s'abîma dans les larmes.

Alors, tendant les bras vers cet Eden dont une Èvc

m*avait aussi chassé , je dis adieu aux bois où je m'étais reposé à ses pieds, adieu aux vallées où Tenfant poursuivait des papillons tandis que je cueillais des marguerites pour elle , adieu aux fontaines où je Pavais fait boire dans ma main, adieu aux nuages que nous regardions ensemble, adieu aux haies fleuries, adieu aux oiseaux, adieu à tout ce qu'elle avait aimé et que j'avais aimé à cause d'elle ! Puis, jetant un dernier regard sur ces lieux où j'avais tant souffert, tant espéré et dont je ne gardais rien , je pensai en pleurant combien était heureux celui qui pouvait, comme Ënée sauvant ses dieux des flammes de Troie, emporter son passé dans les bras à travers les ruines de sa destinée.

Parmi les petites villes que l'on rencontre presque â chaque pas dans la Bretagne comme témoignage de la civilisation et de l'importance primitive du vieux duché, il n'en est point dont l'aspect soit à la fois plus coquet, plus paisible et plus doux que Kemperlé. Née d'une abbaye, cette gracieuse bourgade semble avoir conservé la sérénité du cloître. Seulement, les cellules se sont insensiblement transformées en maisonnettes riantes où chaque famille vit à part, d'une existence

silencieuse et murée.

Dans les grandes villes, la nécessité de réunir plusieurs ménages sous le même toit a nécessairement établi entre eux une communauté d*habitudes. A force de se rencontrer dans le même escalier, on arrive à se

connaître au moins de visage ; on cesse ^être une gêne l'un pour l'autre ; le voisin devient le témoin d'une partie de nos actions, une chose du logis à laquelle nous ne prenons plus garde. Mais dans les petites villes, Fisolement crée à la longue une sorte de monotonie, de mystère, qui descend aux actes les plus vulgaires de la vie. L'idée qu'on est vu sufDt pour tout empoisonner. Le regard du voisin est une véritable épée de DanKXAès qui empoche de manger, de rire, de marcher. Aussi ri^n ne coûte *t-il pour y échapper; on élève les muifi, on double les jalousies, on dépolit les vitres ; chacun semble uniquement occupé de se cacher ; on dirait une population de faux monnayeurs !

Or, la curiosité croit néc^pairement en proportion des difficultés qu'elle trouve à se satisfaire. Moins on veut être vu, plus on détf re voir, et comme la surveillance la plus patiente est souvent mise en défaut, on devine ce qu'on n'a pu découvrir, on invente ce qu'on n'a pu deviner; l'oisiveté se met au service de la malveillance. De là cette méchanceté traditionnelle des petites villes où, faute d'avoir autre chose à faire, l'on égorge tranquillement une réputation entre chaque repas.

C'était sans doute pour échapper à cet espionnage

UNK ÉTRANGÈRE. 151

le tous les instants que madame veuve Desbarres oclïupait, dans le quartier le plus solitaire de Kemperlé, une maison entre cour et jardin, fortifiée contre les tentatives des curieux avec autant de soins qu'un manoir du moyen-âge aurait pu l'être contre les attaques des routiers. Une haute muraille à chaperons hérissés de verre enceignait toute la propriété et ne laissait paraître que le toit du logis. Le grand portail à claires-voies, qui ouvrait autrefois une percée sur la cour, avait été soigneusement garni de planches, et Ton entrait maintenant par une petite porte à guichet que les habitués seuls savaient ouvrir. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient en outre défendues, jusqu'au tiers de leur hauteur» par des persiennes fixes, et les croisées des autres étages avaient toutes de petits rideaux d'une mousseline épaisse, collés aux vitres de manière à ne laisser rien voir du dehors.

Quant aux voisins, madame Desbarres n'en avait point à craindre. Elle avait isoutenu deux procès, Fun pour fiedre condamner les seules ouvertures qui eussent vue sur son jardin, l'autre pour obtenir l'exhaussement d'un mur mitoyen, et elle les avait gagnés tous deux en première instance et en appel.

Nul, du reste, ne s'en était étonné, oftr madame

Desbarres passait à Kemperlé pour une femme entendue en affaires et à qui tout réussissait. L'opinion publique attribuait même à son influence la meilleure partie de la fortune acquise dans le commerce par feu M. Desbarres. La vérité était que celui-ci avait seul conçu et conduit les opérations dans lesquelles i) s'était enrichi ; mais timide et silencieux, il avait laisse tout l'honneur de son habileté retourner à nnadame Desbarres. Ce qu'il &isait tout bas, elle le disait tout haut, et, une fois le succès obtenu, on attribuait à elle seule l'idée de l'entreprise parce qu'elle avait été la seule à en parler. Elle-même finit par se le persuader. Nature dominatrice et absorbante, elle s'était insensiblement accoutumée à regarder son mari comme un serviteur dont le travail lui apppartenait. Elle s'emparait des projets de M. Desbarres aussitôt qu*il les lui avait communiqués, exigeait à grand bruit leur exécution, comme si l'initiative fût venue d'elle, la résistance de lui , et triomptipât publiquement après la réussite, en répétant qu'elle F avait bien prédit.

Toutautre que l'honnête marchand de bois se fût révolté contre cette espèce de confiscation de sa personnalité ; mais lui, il y avait été préparé de longue main. Né dkme famille dans laquelle s'étaient produits

UNE ETRANGERE. JoS

autrefois plusieurs cas d'aliénation mentale, il avait, pour ainsi dire, grandi sous 1(5 poids de ce passé. Dès son enfance, on s'était étudié à lui persuader qu'il ne pouvait prétendre à se conduire seul. Au moindre élan de jeunesse, il voyait tout le monde pâlir comme si Ton eût aperçu les symptômes du mal héréditaire. On cherchait à l'apaiser, à l'engourdir, en redoublant autour de lui le calme et le demi-jour. Cette éducation eut nécessairement pour résultat d'énerver une volonté qui eût demandé, au contraire , à être fortifiée par l'exercice. Celle de l'enfant eut le sort de ces membres toujours emprisonnés et soutenus qui ne peuvent se développer. Il arriva à l'âge d'homme, habitué à ne sentir que sauf approbation et à n'exécuter que sous la^responsabilité des autres. Le maniement des affaires eût pu modifier à la longue cette nature ; mais, marié jeune, il passa de a tutelle de sa mère sous celle de sa femme, et acheva ainsi de s'annuler.

Du reste, ce qui eût été un joug pour tout autre ne lui sembla, à lui, qu'un point d'appui. Madame Desbarres possédait précisément au plus haut degré la qualité qui lui manquait, une volonté confiante. Ce qu'elle avait commencé, elle le continuait et l'achevait

154 SCBRES DE LA. YIB INTllHB.

avec celte persistance aveugle des esprits bornés qui ont la vue trop courte pour voir les obstacles, et arrivent souvent parce qu'ils ne les ont pas vus. Sori mari comprit de quels secours pouvait être pour lui un pareil caractère. Heureux, dans sa timidité, de n'avoir point à faire acte d'existence, il s'effaça derrière madame Desbarres, et se laissa emporter dans sa destinée comme dans un char ami que Ton n'a point l'embarras de conduire. Tout entier à son commerce, il ne faisait rien qu'au nom de son mentor, et avait le plaisir de l'action sans en avoir la responsabilité.

Sa vie s'écoula ainsi dans une tranquillité occupée. Il ne sentait point les chaînes de sa servitude volontaire, il ne hflassait rien, il ne demandait rien ; il se laissait simplement être heureux, et lorsque vint pour lui l'heure de la mort, il put regretter la terre où son humble place lui avait été douce parce qu'il l'avait acceptée sans révolte*

11 laissait un fils sur lequel madame Desbarres reporta toute son affection, c'est-à-dire toute son autorité ; mais Sulpice n'accepta qu*avec répugnance cet héritage de soumission. Quelques gouttes du sang de sa mère réchauffaient ses veines. Défiant et indécis

comme son père, il avait^ de plus que lui, la honte de cette indécision et de cette défiance. D faisait effort pour les combattre -, il s'exerçait à la fermeté ; il essayait, par instants, de repousser la domination que Ton voulait lui faire subir 5 mais l'emportement avec lequel il engageait toujours la lutte le faisait ressembler à ces poltrons qui crient bien haut pour s'exciter eux-mêmes au courage. Au fond de toutes ces insurrections on sentait clairement la faiblesse impatiente , douloureuse, indignée, mais incapable de résister longtemps.

Madame Desbarres ne s'y trompa point. Sûre de dompter ces fougues déjeune coursier, elle n'y répondit qu'en serrant le frein, et Sulpice, qui vit que ses révoltes n'aboutissaient jamais qu'à d'humiliantes capitulations, devint plus circonspect.

Cependant les débats entre la mère et le fils se renouvelaient par intervalles et furent connus. On commença à parler dans la ville des folles désobéissances de ce dernier, de ses caprices, de ses goûts bizarres. Snlpice vivait, en effet, d'une manière étrange pour Kemperlé. Il ne fréquentait aucun des jeunes gens de son âge, ne visitait personne, et partageait ses journées entre le bureau de la mairie (où sa mère avait

exigé qu*il travaillât,) de longues promenades solitaires dans la campagne et des lectures sous les arbres. Le bruit se répandit même qu'on Tavait vu des tablettes à la main dans les sapinières de Kermor, et quHl composait un poème ! A cette nouvelle, les vieilles gens échangèrent des regards et répétèrent d'un air profond : — que les Desbarres avaient toujours eu la tête faible.

Au milieu de ce blâme universel, un homme pourtant essayait de défendre Sulpice, et semblait n'avoir point perdu toute espérance pour son avenir ; c était le secrétaire de la mairie, Honoré Yallin, ancien ami de la veuve Desbarres dont il faisait la partie de piquet tous les soirs, et chez laquelle il soupait tous les mercredis depuis vingt ans ; car, en province, tout se régularise, et l'on fonde un souper comme ailleurs une rente, à perpétuité ! Or, selon M. Vallin, les bizarreries de conduite de Sulpice ne tenaient qu'à l'isolement, et le seul remède qui pût l'en guérir était le mariage. Si Desbarres aimait tant à parcourir les bois, s'il perdait son temps à apprendre des vers, s'il ne voyait personne, c'est que rien ne Tempêchait de suivre ses goûts en toute chose. Une femme devait nécessairent lui faire perdre cette dangereuse habitude.

Avec une femme, Sulpice serait obligé de se promener dans les rues, de ne lire que le journal, de &ire des

visites, de vivre enfin comme un homme raisonnable. Làétait pour lui le seul moyen de salut. Quant à la personne dont on devait faire choix pour lui, M. Yallin la savait par cœur. Il fallait une jeune fille du pays, dont on connût la famille, les antécédents, le caractère. Il ne disait rien de la dot, par plusieurs raisons qu'il s'abstenait de développer et qu'il prétendait résumer dans cet axiome sentimental à l'usage des refrains de romances :

L'argent ne vaut pas le bonheur !

Mais il déclarait important qu'elle fût jolie, vive, entendue, capable enfin d'arracher le jeune homme à ses rêveries et de le pousser eu avant.

L'honnête fonctionnaire municipal eût pu ajouter que ce portrait était, de tous points, celui de sa nièce, mademoiselle Henriette Riollet, petite brune à qui son nez retroussé, son œil rond et ses lèvres vermeilles avaient fait une réputation d'esprit qu'elle tâchait de soutenir en riant à tout sans jamais répondre à rien.

Elle avait été élevée par M. Yallin, qui, pendant qu'elle était enfant, n'avait cessé de se plaindre de son indocilité, de son ignorance, de sa tyrannie ; mais par un

prodige étrange et pourtant ordinaire, Page nubile avait subitement transformé tous ces défauts en vertus! L'indocilité s'appelait maintenant de Findépendance , Fignorance de la simplicité, la tyrannie de la force d'esprit ; le démon était enfin devenu un ange ! un ange à marier !

Henriette soupait tous les mercredis avec son oncle chez madame Desbarres, et y voyait Sulpîce. Ces rencontres fréquentes avaient établi entre les deux jeunes gens une familiarité précoce qui, loin de conduire à une intimité plus tendre y met presque toujours obstacle. Ils pouvaient se voir à loisir , se parler à toute heure, s'aimer sans contrainte ; aussi n'y pensèrent-ils pas. Chacun d'eux d'ailleurs regardait à un point différent de Thorizon. Tandis que Sulpice marchait ivre et éperdu au milieu des fantômes de la jeunesse, comme le dieu de Berecinthe au milieu de son cortège échevelé, Henriette ne sortait point de ce cercle de petits intérêts, de maigres vanités et de puérils plaisirs, qui occupent les existences vulgaires. Celui-là cherchait le fd d*or dans la magique quenouille des fées, celle-ci brodait point par point, le grossier canevas de la réalité. Le moyen qu'ils pussent se rencontrer et se plaire ? Henriette ne comprenait rien aux sauvage-

ries de Sulpioe, à ses enthousiasmes, à ses abattements ; tout ce qu'elle avait remarqué de lui, c'est qu'il se montrait moins aimable que la plupart des jeunes gens de son âge.

Mais c'était surtout lorsque la jeune fille le comparait à son cousin Alexandre Béfort, qu'elle demeurait frappée de son infériorité. A la vérité, Alexandre était le héros de la fashion kemperloise. Il avait trente ans, une figure passable, une fortune suffisante, et se faisait habiller à Paris. C'était, de plus, un de ces hommes doués d'une aptitude générale, parce qu*ils n'en ont pas de particulière, et qui acquièrent, presque sans peine, les rudiments de toute chose ; espèce de princes de la médiocrité auxquels appartiennent les royautés infimes de l'art ou de la mode, et dont l'empire ne dépasse point les bureaux d'octroi de leur commune. Alexandre savait chasser, danser, monter à cheval, chanter la romance, jouer des charades ; il avait eu quelques duels heureux et plusieurs aventures scandaleuses : c'était, en un mot, le Ducrou, le Garât, le Saint-George et le Lovelace de Kemperlé.

Les mères de famille le traitaient bien de mauvais sujet, mais les jeunes filles ramenaient toujours son

I(i0 SCENES DE LA VIE INTIME.

nom dans leurs entretiens. Elles s'informaient de ce qu'il avait bit, de ce qu'il avait dit. Lorsqu'il paraissait dans la rue on criait : — e C'est lui ! » et toutes les aiguilles demeuraient en l'air, toutes les têtes s'avançaient à la fenêtre pour le voir passer. Henriette avait d'autant moins pu échapper à cette préoccupa tion générale, qu'elle était parente de Béfort, et que cette parenté lui valait une sorte de reflet de célébrité. On disait à Kemperlé : — C'est la cousine de M. Alexandre, du ton que prit autrefois le commissaire de la Cité pour dire à Piron qu'il était frère de l'auteur de JUanlius.

Malheureusement la jeune fille voyait rarement son cousin. M. Yallin, qui le soupçonnait de vouloir plaire

à sa nièce, et qui avait mille motifs pour préférer l'alliance des Desbarres, n'avait jamais encouragé ses visites, si bien que Henriette était réduite à parler d'Alexandre, quand elle le pouvait, avec ses amies, et à y penser lorsqu'elle était seule.

Elle se trouvait précisément dans ce dernier cas au moment où commence notre récit. Assise sous une des tonnelles de madame Desbarres, d'où elle apercevait les toits du pavillon habité par son cousin, elle repassait dans son souvenir tout ce qu'il lui avait dit

à sa dernière visite, lorsqu'un grincement de cordes à

harmonie douteuse retentit dans le jardin voisin:

c'était un prélude de guitare. Henriette releva la tète»

prêta Toreille, et bientôt la voix d'Alexandre lui-même

se fit entendre.

Il chantait une romance nouvelle qui passait pour le

chef-d'œuvre du moment.

Adieu, couronnes de la gloire, Fracas des camps chers aux guerriers ; Adieu, déesses de mémoire, Je ne veux plus de vos lauriers.

Je ne veux plus de vos lauriers!...

Ici la guitare continua seule deux mesures d'accompagnement, comme pour appuyer le congé donné par

le chanteur à toutes les vanités martiales *, puis la voix

reprit :

Au son bruyant de la trompette,

Taccompagnement de guitare imita le son de la trompette,

Au bruit terrible du canon,

un gros mi retentit tout seul pour reproduire le bruit de l'artillerie,

Je préfère tendre musette, la guitare devint champêtre comme un galoubet,

Et le tambourin du vallon.

hà gailare joua du tambourin et tennina Pair par trois magnifiques accords en arpèges.

Henriette, ravie, ne put s'empêcher de battre des mains.

A cet applaudissement inattendu, Tinstrument, qui

avait repris le prélude du second couplet, s'arrêta court.

— Comment! vous m'éeoutiez, ma voisine? demanda Alexandre de l'autre côté du mur.

I^ jeune flUe comprit que son cousin la prenait pour la veuve, et, voulant entretenir Terreur, elle répondit par un : ^ Oui, de sa plus grosse voix ; mais Béfort reconnut sans peine la supercherie.

— » Ce n'est pas madame Desbarres I s'écria-t-il.

Henriette ne répondit que par un éclat de rire comprimé.

— Pardieu 1 je saurai qui se moque de moi, reprit le chanteur.

U y eut une pause. La jeune ûlle, rassurée par le mur, prétait l'oreille en continuant à rire tout bas. Elle entendit d'abord un bruit de pas, puis un froissement d'espalier, enfin l'extrémité d'une échelle se montra au-dessus du chaperon mitoyen, et, presqu'au même instant, Alexandre lui-même parut au milieu

des pampres de la vigne, en habit d'été, en chapeau de paille, le col rabattu et la guitare à la main. On eût dit un CoUin du temps de l'empire Msant son entrée dans un opéra de Paul et Virginie.

Henriette, éblouie de cette apparition galante, poussa une exclamation de surprise.

— Quoi I c'est vous, ma cousme ? s'écria Béfort en saluant ^ je ne croyais pas avoir un si charmant auditeur I

Henriette rit et rougit.

— Et si je ne me suis trompé, reprit le jeune homme, vous avez même applaudi!...

— Cette ïomance est si jolie 1 fit observer la cousine.

— Désirez-vous l'entendre de plus près ? demauéa Alexandre en posant le pied sur la crête du mur.

— Non, noni vous allez tomber! s'écria la jeune fiUe.

^- Ne craignez rien.

— Je vous en prie, ne descendez pas -, madame Desbarres se fâcherait. . .

— Et elle aurait raison, interrompit un nouvel interlocuteur.

Henriette se détourna et parut déconcertée en reconnaissant son oncle.

— Tiens ! c'est le cousin , dit Béfort , qui ne se dérangera point; comment cela va-t-il, papa Vallin?

— Mais comme vous voyez, monsieur, répondit le fonctionnaire municipal d'un ton gourmé en appuyant sur le dernier mot.

Le Jeune homme ne parut point y prendre garde.

— Parbleu^ vous arrivez à propos, reprit-il.

— C'est ce que je vois, répliqua Vallin, qui lança à sa nièce un regard sévère.

— Maintenant, je puis escalader la muraille.

— Comment!

— Dès que vous êtes là, il n'y a plus d'inconvenance; vous serez censé m'avoir invité é visiter le jttKttn de madame Desbarres.

•^ Je n'ai point l'habitude de faire les honneurs chez les autres, répliqua Vallin d'un ton sec; l'heure de la promenade est d'ailleurs passée.

Et s'adressant à sa nièce qui faisait tourner son dé au bout de ses ciseaux pour se donner une contenance :

— Je suis étonné que vous n'ayez pas entendu madame Desbarres vous appeler, continua-t-il ^ vous étiez

sans doute trop occupée ?.. .

Henriette voulut s'excuser^ il l'interrompit d'un

ton absolu, et lui ordonna de rentrer à la maison. La jeune flUe, naturellement peu soumise, allait répliquer ; mais se rappelant à temps le principe d'éducation qui ordonne Tobéissance devant les jeunes gens à marier^ elle prit une attilude de victime résignée, ramassa sa broderie, et se retira la tête basse*

Lorsqu'elle fut partie, Alexandre se pencha vers Fonde, qui était demeuré debout à la môme place.

— Est-ce à madame Desbarres ou à son fils que vous l'envoyez, cousin? demanda-t-il ironiquement.

— Comment ! à son fils ! répéta le secrétaire d'un air qu'il tâcha de rendre surpris, et qui n'était que contrarié.

— Ne faites donc pas l'ignorant, reprit Béfort, tout le monde sait que vous en voulez aux douze mille livres de rentes de la veuve.

— Moi!

— Et que vous élevez Sulpice à la brochette pour votre nièce.

— Allons, interrompit Vallin, qui s'efforça de rire , c'est encore une de vos suppositions bouffonnes.

— Dites mortifiantes !

— Pourquoi cela ?

— Parce que j'avais moi-même des intentions.

166 SCfiNBS DE LA VIE INTIME.

— Vous ! reprit le vieux commis avec une inquiétude mal déguisée ; laissez doue » vaurien, on vous connaît. Le diable n'est pas encore assez vieux pour se foire ermite. Eh ! eh ! eh ! D'ailleurs, cpiand le goût du mariage vous viendra, ce ne sera pas pour épouser une petite fille sans dot \ vous vous adresserez aux plus riches héritières de F arrondissement , et vous savez bien qu'aucune ne vous refusera.

— Peut-être, dit Alexandre d'un ton d'indifTérence magnifiquement impertinent \ mais ma cousine a des yeux si vifs I

— Et l'humeur donc ! Ah ! je ne conseille pas à son mari d'avoir une volonté.

•^ Et c'estpour cela que vous la destinez au jeune Desbarres.

— Mon Dieu ! je vous répète que je n'y pense pas plus que lui.

— Pour lui, je crois que vous avez raison, dit Béfort -, il est occupé ailleurs.

— Qui? Sulpice ! Allons donc^ c'est un sauvage qui passe sa vie dans les bois.

^- Surtout dans ceux de Kermor.

— Parce qu'ils appartiennent à sa mère.

— Et parce que madame de Révol habite le manoir.

UNE ÉTBANGERB. 167

— L'étrangère? Mais Sulpice ne la connaît pas.

— Hier encore il était chez elle.

— C'est impossible !

— Je l'ai vu sortir, reconduit par la Parisienne^ et le petit pâtre de la ferme m*a dit qu'il allait tous Jes jours au manoir.

Vallin dressa la tête et regarda le jeune homme en face .

— Vous ne plaisantez pas, au moins, Alexandre ? dit-il avec une sorte d'effroi.

— Ce serait une plaisanterie bien fade, objectaBéfort.

— Mais comment Sulpice connaît-il cette femme? pourquoi n'avoir rien dit de ses visites ?

— C'est ce que vous pouvez lui demander. Du reste, que vous importe, puisque vous n'avez aucun projet pour votre nièce?

— C'est-à-dire... non, certainement, bégaya le secrétaire-, aussi ne s'agit-il point de moi; mais des convenances , de l'intérêt du jeune homme. Car Dieu sait où une pareille connaissance pourrait le conduire ! Vous avez bien fait de m'avertir, Alexandre, et je vous en remercie... pour madame Desbarres. Je vais m occupper de tout éclaircir.

A ces mots, M. Vallin prit congé du cousin et se dirigea vers la maison.

Le bureaucrate trouva sa nièce occupée à envelopper deux chandelles dans des bobèches de papier découpé, tandis que madame Desbarres comptait les jetons.

— Eh bien! où restez-vous donc, monsieur Vallin? dit la veuve avec une certaine impatience , il est déjà sept heures et quart !

— Pardon ! belle dame, répliqua le secrétaire préoccupé , je me promenais dans votre jardin , et comme je ne voyais point de lumière au salon...

— Parce qu'on vous attendait, reprit la veuve; allumez les flambeaux, Henriette , et cherchez le jeu de piquet.

— Un moment, cela me regarde, dit Vallin en tirant

UNE ÉTRANGÈRE. t69

de sa poche un paquet soigneusement enveloppé dans un fragment de journal. Je suis entré au café avant de venir...

— Et vous apportez des cartes neuves?

— Qui n'ont servi qu'une fois; regardez. Je les ai choisies à points roses, comme vous les aimez.

Le ton de madame Desbarres se radoucit.

— Eh bien! nous allons voir si elles me porteront bonheur, dit-elle. Avancez un fauteuil à votre onclej Henriette, et commençons.

M. Vallin posa sur la table sa tabatière d'or, salua, et s'assit vis-à-vis de la veuve.

— A qui sera première en cartes? dit celle-ci, qui avait coupé et montrait un huit de trèfle.

— Madame doit être partout la première, et c'est évidemment à moi de donner, reprit M. Vallin en s'emparant des cartes.

La veuve répondit à cette galanterie invariablement répétée tous les soirs depuis vingt ans, par un sourire également invariable, et la partie commença.

Les cartes ont Timmense mérite d'occuper sans faire penser. Avec elles, on s'oublie dans un cercle d'évolutions bornées et de sensations prévues. Ce sont

toujours les mêmes faits amenant les mêmes réflexions ; toujours les mômes plaisanteries excitant le même rire ! chacun a appris par cœur, avec les règles du jeu, tous les traits d'esprit qu'il peut se permettre; les cartes réalisent enfin cette sainte égalité qui force l'intelligence et la sottise à tourner de compagnie dans la roue d'écureuil de la routine.

Madame Desbarres et Yallin étaient de trop anciens joueurs pour ne point connaître, en détail, toutes les ressources de conversation qu'offrent les différents incidents d'une partie de piquet. Le bureaucrate se plaignit plusieurs fois d*être obligé de mettre son cœur sur le carreau^ et la veuve ne manqua jamais, à chaque partie gagnée, de consoler le vieux célibataire en lui rappelant que le malheur au jeu prouvait le bonheur en ménage; enftn tous deux venaient de se réunir pour proclamer raxiôme rimé :

Qui a quinte et quatorze avecle point.

Gagne la partie et ne paie point.

lorsqu'un jeune homme en redingote brune et en chapeau de paille fine ouvrit doucement la porte du salon. Henriette leva les yeux, mais son visage ne trahit aucune émotion.

iJNE ÉTRANGÈRE. 171

— Qui vient là? demanda madame Desbarres, qui tournait le dos à la porte.

— C'est M. Sulpice, répliqua la jeune fille en rapprochant tranquillement Taiguille de son feston.

Sulpice salua par leurs noms M. Yallin, Henriette et madame Desbarres. Sa voix avait cette douceur un peu chantante particulière aux Bretons, mais on y sentait, en outre, une timidité d'autant plus frappante, que rien ne semblait la justifier. La fatuité eût été plus facile à comprendre. La taille du jeune homme avait, en effet, des proportions élégantes et élevées, ses traits une expression d'intelligence, et ses mouvements cette souplesse cadencée qui est la grâce de la vigueur. Cependant, en étudiant de plus près ces riches apparences, on était pris de doute sur leur réalité. Ces membres arrondis semblaient renfermer plus de lymphe que de sang, ces cheveux d'un blond pâle révélaient une sorte de mollesse maladive, et dans l'œil, a cette ouverture qui laisse voir au dedans , » flottait je ne sais quelle expression de volonté vacillante qui faisait craindre que les muscles ne manquassent en même temps à l'âme et au corps.

Après quelques questions de politesse adressées à Henriette, il s'était assis près de madame Desbarres

qui, tout en continuant la partie commencée, lui demanda ^à quoi il avait employé sa soirée. Soit qu'il ne crût nécessaire d'avoir égard a la forme <le la question, soit qu'il voulût Téluder, Sulpice répondit qu'il venait de rapporter chez le commissionnaire les livres que lui envoyait toutes les semaines un libraire de Lorient. Madame Desbarres hocha la tête.

— Vous lisez beaucoup trop, dit-elle, ce sont toutes ces lectures qui vous rendent sauvage et triste. Est-ce qu'un garçon de votre âge ne devrait pas mieux employer son temps ?

— Que pourrms-je faire? demanda timidement Sulpice.-

— Mais ce que font les autres, vous promener, chasser, voir un peu le monde ; montrer enfin que vous êtes un homme ; tandis que vous vivez comme un ours^ toujours le nez dans vos Uvres ! C'est se rendre ridicule à plaisir.

— Et nuire à sa santé, ajouta sérieusement Vallin. Il n'y a rien de plus malsain que les lectures prolongées; le cerveau se fatigue.

— Les digestions se font mal, ajouta madame Desbarres.

— Voyez plutôt comme les gens de la campagne,

qui ne savent ni lire ni écrire, se portent bien. ^ — Oui, oui, reprit la veuve d'un air profond, si le gouvernement faisait son devoir, il ne permettrait point rétablissement de ces cabinets litéraires.

— D'autant plus qu'ils excitent à lire comme les cabarets excitent à boire, ajouta spirituellement le bureaucrate.

— Et quels livres encore?

— Des romans sur l'histoire d*Écosse.

— Par un auteur dont on ne peut pas prononcer le nom.

— Walter-Scott.

— Tout juste ; comme ce doit être amusant !

— Cest de mode à Paris, madame.

— Ah! comme vous dites, monsieur Vallin I On a cette manie maintenant ; il faut que tout vienne de Paris, les cbc^eaux, les gants, les chaussures.

— Et même les héroïnes de roman.

— Comment, les héroïnes ?

— Avez-vous déjà oublié votre belle locataire de Kermor ;

— Ah I r étrangère ?

-^ Madame Lia de Révol, dit Yallin en jetant un

regard vers Sulpice qui s'était troublé.

— Cest cela ! reprit la veuve, Lia, encore an nom que je ne puis retenir.

— Il est etTectivement aussi extraordinaire que celle qui le porte \ savez-vous à quoi elle passe son temps à Kermor?

— Non.

— A se promener nu-tête dans les bois, et à traverser la petite rivière à la nage.

— Qu'est-ce que vous dites ? elle sait nager I

— Et manier les armes à feu! On Ta entendue tirer le pistolet dans son jardin.

— Ah I mon Dieu I s'écria madame Desbarres, mais c'est donc une aventurière l

— Pourquoi cela, ma mère? demanda Sulpice, dont les traits avaient tour à tour exprimé rembarras et l'impatience pendant que Yallin parlait.

— Pourquoi ? répéta la veuve, mais parce que ce ne sont point là les manières d'une personne bien élevée. A-t-on jamais vu une femme qui se respecte tirer du pistolet et nager ?

— C'est comme votre ancienne voisine, la marquise de Launay, ajouta Vailin.

— La marquise de Launoy était une femme perdue,

dit vivement Sulpice, et riea n'autorise à lui compai:(^ madame de Révol.

— Parce que nous ne connaissons point sa vie.

— De quel droit la juger alors, et pourquoi cette ignorance serait-elle une présomption contre elle? Faut-il donc préjuger le mal, et ne demander de preuves que pour le bien?

— Ah ! parbleu ! si l'on veut des preuves, il n'en manque pas, reprit Vallin, il suffit de rapprocher les circonstances. Qui connaît cette dame lia de Révol, d'abord ? Elle arrive ici, il y a six mois, sans autre lettre d'introduction qu'un passeport, ce qui indique assez qu'elle n*avait aucun moyen de se faire recommander. Au lieu de prendre un logement à la ville, chose d'autant plus naturelle que je lui faisais offrir mon petit pavillon neuf, elle va habiter la campagne, comme quelqu'un qui se cache ; elle ne parle à personne de ce qui l'amène, sans doute parce qu'elle n'a rien à leur dire de bon ; elle continue à vivre dans l'isolement, et repousse les avances que lui font quelques personnes plus bienveillantes que sages, évidemment dans la crainte de se faire voir de trop près ; enfin, elle affecte mille habitudes bizarres. On la voit parcourir les prairies de Kermor avec un chapeau de

fliosse paille orné d'herbes et de coquelicots ; elle reste sur les grèves pendant les orages, et revient seule de nuit par les bruyères. Si ce ne sont point là les allures d'une aventurière, je ne m'y connais plus. — C'est-à-dire, s'écria Sulpice avec une ironique amertume, que tout ce qui sort de nos habitudes bourgeoises doit exciter le soupçon \ quiconque ne vit point comme nous et avec nous n'a droit à aucune estime. Nous interprétons contre lui ses actions les plus indifférentes* S'il tait ce que nous voudrions savoir, c'est qu'il se sent coupable ; s'il nous fuit, c'est qu'il se cache; s'il veille quand nous dormons, c'est qu'il médite quelque crime. Nou$ ne lui permettons point d'avoir plus d'élévation, plus de goût, plus de curiosité plus de courage que nous. Et qu'importe donc que madame de Rcvol ait préféré la campagne au pavillon que vous vouliez lui louer ; qu'elle n'ait raconté son histoire à personne, qu'elle aime les fleurs des champs et les orages sur la mer ! Sont-ce là des motifs suffisants de défiance et de mépris ? Quand les causes vous échappent, pourquoi les supposer honteuses? Quelle preuve avez-vous que l'étrangère^ comme on l'appelle, n'est point digne de tous vos respects, et qui pourrait citer un seul fait qui l'accusât!

Sulpice s'était laissé emporter à un élan si impéeux, que sa mère en demeura d'abord muette de irprise ; mais elle l'interrompit enfin avec autorité.

— Eh bien ! eh bien ! oubliez-vous à qui vous parz, monsieur? dit-elle, que signifie ce ton?.. Prétendiez—vous, par hasard, donner des leçons à M. Vallin?

— Je ne donne point de leçon, ma mère, répondit i jeune homme d'un accent animé, je repousse une ttaque injuste.

— Et qui vous en a chsfrgé ? depuis quand êtesrous VoYocat delà Parisienne^

— Ma mère...

— Il serait curieux de vous voir prendre le parti l'une étrangère contre nous.

— Mais ce n'est point contre vous...

— Pardonnez-moi, monsieur, je ne souffrirai pas que vous manquiez de respect aux amis de la famille. M. Vallin est d'âge à savoir ce qu'il dit.

— Je n'ai point prétendu...

— Et quand il exprime une opinion, vous devez garder le silence.

Sulpice parut hésiter un instant, puis se leva brusquement, et étendit la main vers son chapeau.

— Que faites-vous? demanda madame Desbarres.

— Je m'en vais, ma mère, répondit le jeune homme d'une voix altérée.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne pourrais me taire en entendant insulter une femme absente.

— Restez, monsieur, je le veux, restez, vous dis-je!

Hais Sulpice s'élança hors du salon sans rien entendre. Madame Desbarres demeura à demi retournée sur son fauteuil, immobile et stupéfaite.

— Il est parti, s'écria-4-elle enfin, en entendant la porte se refermer avec violence ; est-ce bien possible? malgré mon ordre ! i

— J'en étais sûr, murmura Yallin, qui venait de jeter ses cartes sur la table.

— Sûr ? dit la veuve en le regardant, sûr de quoi ? Il porta mystérieusement un doigt à ses lèvres.

jeta un regard oblique sur Henriette, qui avait assisté à toute cette scène sans quitter son feston, prit un des flambeaux d'argent, et invitant d'un geste solennel madame Desbarres à le suivre, il passa avec elle dans la pièce voisine.

Nous le laisserons répéter à la veuve les soupçons communiqués par Alexandre Béfort, et que semblait

confirmer la singulière cbaleur avec laquelle Sulpice

avait défendu F étrangère^ pour suivre le jeune homme dans la chambre où il venait de se renfermer.

Cette pièce, située au second étage et éclairée par une seule fenêtre ouvrant sur le jardin, était encombrée d'objets disparates qui lui donnaient un aspect particulier. C'était là que tous les meubles inutiles, incommodes ou éclopés de la maison, trouvaient suc* cessivement leurs invalides. On y voyait un lit carré dépouillé de ses rideaux en camayeu, près d'un secrétaire du temps de l'empire, dont les rampes de cuivre avaient été arrachées ; un bahut gothique, aux sculptures écornées, s'appuyant sur une console Louis XY ^ des glaces troubles, des gravures sans verres, des chaises privées de leurs barreaux, et deux tables à marbre fêlé.

Mais au milieu de cet entassement de meubles divers, il était facile de distinguer ceux que Sulpice avait adoptés pour son usage. Le jeune homme s'était fait^ pour ainsi dire, une petite chambre dans la grande ; il avait choisi pour cela le coin le plus rapproché de la fenêtre^ Tandis qu'ailleurs tout semblait poudreux, triste, délabré^ là tout était vie et lumière.

Sous une bibliothèque en sapin garnie de livres sans reliures, se dressait un bureau couvert de bro-

chures entassées et de notes éparses^ un album ouvert sur une chaise de jonc laissait voir une esquisse de paysage à demi-crayonnée \ une flûte d'ébène était accrochée au-dessus d'un pupitre chargé de musique; enfin^ sur une petite table à portée de la main et du regard, était posée une coupe en opale dans laquelle baignait une seule églantme. Ce vase, dont Télégance coquette formait un singulier contraste avec le reste de Tameublement avait sans doute un grand prix pour Sulpice, car il occupait seul la grande table que Ton avait repoussée dans FencMgnure la plus abritée et dont on avait écarté les autres meubles, afin d'éviter tout choc. On eût dit un objet sacré exposé a Tadoration sur un autel.

Après avoir vivement refermé la porte de sa chambre, comme s'il eût craint d'être poursuivi, le jeune homme s'approcha du coin que nous venons de décrire, qui seul était véritablement à lui dans cette espèce de garde-meuble, et se laissa tomber sur le fauteuil placé devant le bureau. Sa colère avait déjà fait place à rabattement. Il promena quelque temps ses regards avec une tristesse découragée sur tout ce qui l'en- \ tourait; mais, les arrêtant enfin sur la coupe et sur l'églantine, il parut s'émouvoir \ une légère rougeur

colora son visage, ses paupières devinrent humides, ses lèvres s'entr'ouvrirent pour prononcer un nom. Enfin, appuyant sa tête sur ses deux mains, il tomba dans une profonde rêverie pendant laquelle tout ce

qui lui était arrivé depuis deux mois repassa successivement devant son âme en images confuses.

L'apparition d'une personne étrangère dans une petite ville n'est pas seulement un événement qui occupe, c'est une bonne fortune pour toutes les malveillances oisives et affamées. Quelque soin que l'on mette à surveiller ses voisins, à commenter leurs paroles, à analyser leurs actes^ c'est un sujet bien vite épuisé. La moisson des ridicules et des vices une fois faite, on ne peut plus compter que sur quelques glanes. On se connaît d'ailleurs trop bien pour que la malignité ait le champ libre; la réalité, que l'on coudoie, arrête rimagination dans ses élans. Avec un étranger, au contraire, tout est supposable, tout est possible. La médisance prend son vol, comme le Satan deMilton, dans

les immensités de Tinflni. L'étranger n'est connu de personne; il n'a, dans le pays,' ni famille, ni intérêts; sa réputation est une épave que nous apporte le hasard et que nous pouvons dépecer sans danger.

Madame* de Révol en fit l'épreuve à Kemperlé. Elle avait d'abord été accueillie avec une défiance malveillante ; le soin qu'elle mit à éviter toute relation, des habitudes inconnues en province et quelques caprices d'artiste, ne tardèrent pas àjustifier tous les soupçons. Sulpice lui-même, sans partager les préventions générales, avait vu avec chagrin l'étrangère s'établir dans le manoir de sa mère. Les bois deKermor étaient ^ promenade accoutumée ; là, il n'avait à craindre ni dérangement, ni rencontres 5 il était chez lui et maître de sa solitude. Or, la présence de madame de Révol troublait ces plaisirs. Les sapinières du rivage ne lui appartenaient plus, il ne pouvait désormais prolonger ses courses jusqu'au manoir, se promener dans les chambres désertes, rester accoudé à quelque fenêtre élevée, les yeux sur la mer et l'âme dans ses songes. Kermor avait un nouveau maître à qui appartenaient la vue de l'Océan et l'isolement des bois.

Il essaya de porter ailleurs ses rêveries, mais ailleurs ses pieds ne trouvaient pas d'eux-mêmes les sentiers,

184 SCKNES DE LA YIE IlfTIME,

ses yeux ne connaissaient point chaque coin d'horizon encadré dans les arbres, son oreille ne devinait point de quelle source venait le murmure, son odorat de quelles landes arrivait le parftam. H Mlait écouter, regarder, se conduire-, Tesprit, à chaque instant éveillé^ interrompait ses songes, et, au milieu de ces involontaires distractions, Sulpice essayait en vain de poursuivre ses chimères.

Il fallut donc revenir aux lieux connus et accoutumés. Le jeune homme évita seulement le voisinage du manoir; il choisît pour ses promenades les allées les plus écartées, pour ses repos les fourrés les plus inaccessibles. Deux ou trois fois pourtant il aperçut, à travers le feuillage, la taille svelte de Fétrangère \ mais^ connaissant tous les détours de ce labyrinthe de verdure, il put éviter sa rencontre et se persuader qu'il avait même échappé à son regard.

Un soir, en regagnant la ville après une longue pro^ menade, il s'aperçut qu'il n'avait plus le Uvre qu'il emportait toujours pour compagnon de route , et , se

rappelant une longue station à l'entrée de la prairie, il rebroussa chemin dans l'espoir d'y retrouver le volume oublié. Il venait de tourner le taillis de noisetiers, et son œil cherchait déjà les touffes d'aubépines sous

lesquelles il s'était assis, lorsqu'il se trouva tout à coup à quelques pas de l'étrangère, qui s'avançait ver» lui son livre à ta. main.

Occupée de sa lecture, elle n'aperçut point d'abord Sulpice, mais un mouvement de celui-ci l'avertit 5^ elle releva la tête avec une exclamation, tandis que le jeune homme, surpris et confus, s'était arrêté en saluant.

Un regard involontaire qu'il jeta sur le volume, fit tout comprendre à madame de Ré vol.

— Ce fivre vous appartient, monsieur? dit-elle en rougissant.

Sulpice répondit affirmativement

— Je dois alors m'excuser de l'avoir pris et d'y avoir regardé, reprit l'étrangère avec grâce; je pourrais vous dire, pour me justifier, que je cherchais le nom de son propriétaire, mais la vérité est que les livres exercent toujours sur moi une sorte de fascination, et que je ne puis en apercevoir un sans l'ouvrir involantairement.

— J'ai toiyours éprouvé la même chose, dit Sulpice étonné d'entendre exprimer une de ses sensations les plus familières.

— Je le sais, reprit madame de Révol en souriant

186 SCBNBii DE LA VIE INTIME.

bien que je n*aie vu madame votre mère que deux fois, elle vous a dénoncé à moi comme un lecteur incorrigible.

-- Quoi ! interrompit Sulpiee honteux, elle vous a

dit...

-— Ce dont j'ai pu m'assurer moi-même en vous voyant tous les jours, un livre à la main, dans nos bois.

— C'est une indiscrétion dont je dois m'excuser, dit timidement le jeune homme.

— Comment donc? un propriétaire n'a-t-11 pas le droit de visiter son domaine ? Je crains au contraire d'avoir souvent troublé vos promenades sans le vouloir, car j'ai cru observer que ma rencontre vous Msait fuir...

Sulpiee voulut protester.

— Oh ! ne vous en défendez pas, reprit l'étrangère avec une vivacité charmante ; c'est une discrétion dont je dois vous savoir d'autant plus de gré que vos compatriotes m'y ont peu habituée. Aussi votre réserve m'at-elle sérieusement touchée, et je suis heureuse que le hasard me permette de vous en remercier... et de vous engager à ne point la pousser trop loin.

Sulpiee s'inclina.

UNE ÊTRANGEHE. 187

— Kermor est assez grand pour deux promeneurs, continua la jeune femme ; nous pouvons nous partager les bois, et, puisque vous aimez le silence et Tombre, vous aurez à vous seul votre royaume de solitude.

— Et si j'allais en oublier les limites ? objecta Sulpice enhardi par la franchise gracieuse de madame de Révol.

— Ah I vous vous exposeriez à des représailles.

— La menace est peu effrayante.

— Plus que votre politesse ne permet de Tavouer. Pour ma part Je ne voudrais point que Ton m'arrachât à la compagnie dont vous jouissiez aujourd'hui.

— Ce livre?... vous le connaissez donc^

— Non, mais il est d'un de mes poètes préférés.

— Si vous désiriez le parcourir ?.. .

— Je n'osais vous le demander, dit madame de Révol avec un embarras souriant ; mais puisque vous allez au devant de mon souhait, j'accepte. Moi qui ai toujours été grande liseuse, je suis ici depuis trois mois sans ressources, et, en apercevant tout à l'heure votre volume dans l'herbe, j'ai tressailli comme Achille à la vue des armes apportées à Scyros.

--Je suis fâché de n'avoir pu connaître plus tôt cette disette de livres.

— ' Mille grâces, monsieur ! je ne voudrais point revenir â mes habitudes exagérées de lecture ; elles empêchent de regarder autour de soi. A force de causer bas avec les livres, on finit pai; ne plus savoir parler haut avec les hommes, et les liseurs ress^otiblent tous, plus ou moins, à ces hallucinés sans cesse occupés d'un monde invisible.

Sulpice allait répondre, lorsque l'étrangère s'arrêta ; ils étaient arrivés à la grande avenue qui conduisait au manoir. Le jeune homme comprit qu'il était temps de se séparer ; il s'inclina pour prendre congé.

— J'espère ne vous séparer que peu de temps de votre poète, dit madame de Révol, et dans quelques jours le livre vous sera rapportée

— N'en prenez point souci, répliqua rapidement Sulpice, qui craignait les conjectures auxquelles un pareil renvoi ne pouvait manquer de donner lieu ; je^ le reprendrai à la première rencontre.

— Sur nos frontières, car je tiens à les établir.. •— Quand vous l'ordonnerez,

— Eh bien ! après-demain.

— Après-demain.

ISUE ETRANGERE. 18»

La jeune femme répondit avec grâce au profond sahit d& Desbarres, et disparut dans Ydilée de mélèzes.

Sulpice rentra chez sa mère tout agité. Le hasard qui venait de le rapprocher inopinément de l'étrangère était, dans sa vie monotone, une sorte d'aventure. Il avait d'ailleurs trop souvent entendu parler de l'habi^ tanle de Kermor pour que sa curiosité n'eûj; point été excitée. Les mille suppositions dont elle avait été l'objet 1 entouraient d'avance, pour lui, d'une espèce d atmosphère romanesque qui rendait son apparition plus saisissante. Aussi l'imagination inoccupée du jeune homme en fut-eUe profondément remuée! Il se mit à repasser dlans sa mémoire, comme à son insu, tous les traits,^ touitesrtes paroles, tous les gestes de madame de Révol -, il se rappelait jusqu'aux plus fugitives nuances dé ses regards, jusqu'aux pki^ légères inflexions de sa voix, et il trouvait dans ces inflexions, dans ces nuances, je ne sfids quel charme tout nouveau pour lui«

Xe surlendemain, il se rendit à Kermor. Lorsqu'il arriva, l'étrangère était près du bosquet d'aubépines, tenant son livre^ qu'elle lui présenta en souriant. Elle l'avait lu, et en parla au jeune homme avec une expansig» attendrie." Tout c« qu'elle dit, Sulpice l'avaii

190 SCENES DE LA VIE INTItfE.

senti, mais ses propres jugements lui semblaient nouveaux en passant par la bouche de madame de Révo!. Elle leur donnait cet accent féminin qui est à lui seul toute une poésie. Aussi se trouvait-il dans la même position que le compositeur qui entend une voix suave traduire ses inspirations, et demeure lui-même enchanté de leur pénétrante douceur.

Jusqu'alors il n'avait connu de la femme que Futilité vulgaire et la beauté contrainte; il n'avait va que des mères de famille parlant ménage ou des filles à marier ne parlant de rien ; c'était la première fois qu'il trouvait Tinlelligence cultivée unie aux grâces libres et décentes. Cette révélation de la femme dans la plénitude de ses prestiges lui causa une sortç d'ébleuissement. Ce qu'il avait lu se trouvait ainsi justifié -, les héroïnes de ses livrer favoris n'étaient plus de vains fantômes; les sentiments qu'il croyait éprouver seul faisaient battre d'autres cœurs 5 le monde des poètes, qu'il avait pris pour un monde de fées, existait réellement 5 il le voyait, il le touchait ; comme Colomb, il avait découvert son Amérique !

On comprend quels durent être l'étonnement et l'extase de Sulpice. Il ne pouvait se lasser de regarder

UNE ÉTRArMÎERE. 191

l'étrangère. Il avait souvent entendu nier sa beauté, et lui-même n'en avait point été frappé à la première vue ; mais depuis qu'elle parlait, il ne pouvait comprendre cet aveuglement. Madame de Révol, pourtant, n'était point belle. Ses traits manquaient d'harmonie, son teint de fraîcheur, sa taille de proportions et de développements ] mais dans cet ensemble imparfait, le mouvement tenait lieu de jeunesse et la douceur de régularité. Quant au manque d'ampleur des formes, il eût été difficile de dire si c'était, chez l'étrangère, un défaut ou une grâce. La fragilité de cette nature appauvrie faisait mieux ressortir l'énergie du geste et la vitalité profonde du regard ; tout ce que l'être physique avait perdu semblait retourné au pr(jfit de l'âme, et cette espèce de transposition ouvrait un champ illimité aux suppositions sentimentales.

L'entrevue de Sulpice et de madame de Révol se prolongea près de deux heures. Celle-ci, qui persistait dans s^ projet de partager les bois de Kermor entre elle et le jeune homme, s'occupa d'établir les frontières de leurs solitudes respectives; le massif d'aubépines fut laissé en dehors des limites, comme un asile neutre où Ton pourrait à l'occasion, se rencontrer.

L'étrangère mit dans cet enbntilli^e tant de grâce <^i de gaieté, que Desbarres revint à la viUe complètement subjugué.

11 retourna les jours suivants à Kermor, mais sans voir madame de Révol ; elle s'était enfermée dans ses •bois. Sulpice fut obligé d'errer sur la frontière qui les séparait de son propre domaine, comme une ombre sans sépulture à l'entrée des Champs-Elysées. Enfin, le quatrième jour, il aperçut une robe blanche qui glissait entre les buissons. Il accourut, et trouva l'étrangère assise sous les aubépines; sur ses genoux était éparpillé un énorme bouquet de fleurs sauvages dont elle s'occupait à faire une guirlande. Elle salua à peine Sulpice.

— Voyez, s'écria-t-elle avec une joie d'enfant, voyez, monsieur, la riche moisson !

— J'aurais voulu prévoir cette rencontre, dit Sulpice, pour y joindre les fleurs de mon domaine.

— Aujourd'hui, je n'aurais su qu'en faire, mais une autrefois vous m'apporterez de grandes marguerites et des glaïeuls ; on n'en trouve que dans la ravine, au dessous du vieux saule creux.

— Vous connaissez donc la place où se cueille chaque fleur?

VUB ÉTRANGÈRE. 193

— J'ai tant parcouru vos bois depuis (pie j'habite Kermor ! Songez que jamais auparavant je n'avais quitté Paris; je ne connaissais la création que par ouï-dire ; aussi, quand je suis arrivé ici, tout m'était nouveau : vos landes, vos champs de blé noir, vos lins fleuris, vos dunes couvertes de sapins, votre Océan surtoutl J'abordais un nouveau monde.

— Et. vous l'avez aimé ?

— Avec folie, vous le voyez, car je ne puis plus vivre qu'ici, en plein air, au milieu de ces parfums de genêts ou de sauges marines. Parfois la honte me prend de perdre ainsi mes journées entières en promenades d'écolier^ je veux m'enfermer au manoir; mais je me sens aussitôt saisie d'un ennui désespéré. L'air de ma chambre m'étouffe, le soleil qui brille à travers les vitrages me seml)le sans lumière, sans chaleur. Alors, si j'ouvre ma fenêtre, les chants d'oiseaux, les rumeurs de feuillages, les soupirs de la mer m'appellent^ et, malgré moi, j'abandonne la maison pour me replonger dans les bois.

>— Et dans cette solitude vous n'avez jamais regretté Paris?

— Jamais, jusqu'à présent. Vous vous étonnerez

sans douté du charme qu'a pour moi cette vie déjeune

fille qui ne devrait plus être la mienne ; mais f ai toujours pensé que Dieu nous donnait en germe les goûts de chaque âge, et que, lorsque ces goûts ne pouvaient se développer en leur temps, les germes restés dans nos âmes, comme une semence enfouie, s'épanonissalent plus tard, au premier soleil favorable. N'ayant pu suivre les fantaisies de l'adolescence, je les retrouve en moi maintenant que l'adolescence s'est enfuie, et je reviens sur le passé pour reprendre les joies qui ne m'avûent point été payées.

— Ah ! je comprends ces retours , dit Sulpice avec émotion ; car, moi aussi , je retrouve souvent dans mon cœur les désirs non satisfaits d'un autre âge. Souvent je voudrais être assis, comme un enfant, aux pieds de ma mère, la tête appuyée sur ses genoux, et lui disant sans contrainte tout ce qui traverse ma pensée! Mais...

Il s'arrêta ; madame de Révol releva brusquement la tète, et le regarda comme si elle eût attendu la fin de sa phrase :

— Mais ce sont de courtes folies , reprit Sulpice après un instant d'hésitation; je finis toujours par me rappeler qu'outre les germes qui s'épanouissent hors de saison^ ainsi que vous le disiez tout à Theure, il y a ceux qui ne s'épanouissent jamais. Comment

compter stir l'arriéré de bonheur que nous doit le passé, alors que l'on obtient si peu du présent même?

Desbarres accompagna ces mots d'un sourire mélancolique dont madame de Révol parut frappée ; elle réunit avec une vivacité charmante toutes les fleurs qu'elle avait sur ses genoux , les rejeta dans la corbeille placée près d'elle, et se levant légèrement :

— Mon Dieu, pourquoi regarder la vie de si près? dit^Ued'un accent tendrement plaintif; je suis folle de

vous conter ainsi toutes mes superstitions ! Laissons là ces rêveries, et puisque vous voilà, faites-moi passer vos frontières pour aller au ravin cueillir des 'marguerites.

Cette promenade fut suivie de plusieurs autres qui achevèrent d'établir une sorte d'intimité entre le jeune homme et l'étrangère. D'abord ils parurent se renconrer par hasard ou pour échanger les livres que prêtait Sulpice ; mais , insensiblement , leurs entrevues se régularisèrent; en se quittant chaque soir, ils se donnaient rendez-vous pour le lendemain.

Cette heure passée avec madame de Révol était devenue le but de la vie du jeune homme. Il s'y préparait tout le jour ; il cherchait le moyen de varier la promenade qu'elle ferait avec lui -, il pensait aux lec-

tures qu'il pourrait lui proposer, aux choses qu'il devrait lui dire. Son naïf désir de plaire avait les rafflnements de la séduction la plus exercée ^ tout en s'étudiant à montrer diaque fois un esprit aussi aimable, aussi neuf ^ il contenait Texpansion de ses sentiments « mettant à dévoiler son cœur cette espèce de pudeur morale qui, comme l'autre, est un aiguillon.

Madame de Révol suivait tous les développements de cette nature charmante sans y deviner un premier amour, et sans prévoir pour elle-même les dangers de son intérêt curieux. C'est un aveuglement ordinaire aux intelligences aiguisées de prendre pour une simple occupation de l'esprit ce qui est déjà un entraînement. Tout entiers au plaisir d'observer, nous ne nous apercevons pas que notre analyse se passionne insensiblement, que notre sujet d'examen prend possession de nous-mêmes, et qu'en ne croyant poursuivre qu'une étude , nous tressons silencieusement autour de notre cœur un réseau de séductions qui assure sa captivité.

Sulpice avait d'abord paru à madame de Révol un en&nt dont la timidité devait lui êter toute crainte ; elle l'avait accueilli par suite de ce besoin de commu--

ITNE ÉTRANGÈRE. 197

nieation qu'éveille une solitude proloi^ée; puis, en le voyant de plus près , elle s'y était intéressée , et avait fhiipar accepter sa périlleuse intimité.

Quelques troubles indicateurs commençaient bien à l'agiter, elle s'étonnait bien parfois de ses battements de cœur à l'arrivée du jeune homme ^ de ses découragements lorsqu'elle se retrouvait seule, de son épouvante dès que sa pensée se reportait sur le pfissé ou sur l'avenir ] mais elle avait traversé de trop cruelles épreuves pour prêter beaucoup d'attention à ces symptômes. Il en est des maladies de l'âme comme ddr celles du corps, elles nous déshabituent de la santé, et le souvenir de nos anciennes souffrances nous empêche de prendre garde à quelques tressaillements douloureux.

L'inexpérience de Sulpice , au contraire , devait le rendre attentif à toute sensation nouvelle. Il était d'ailleurs à cet âge où le cœur attend l'amour, le cherche sans cesse et croit partout le reconnaître. Aussi ne tarda-t-il point à voir clair en lui-même ^ mais , loin de s'effrayer de sa passion naissante , il l'accueillit comme un ange consolateur. Sa vie avait enfin un intérêt , il sortait de cette prosaïque histoire es habitudes journaUères pour commencer le roman

de la jeunesse , toujours si prestigieux au début , souvent si triste au dénouaient.

Le moyen , d*ailleurs , de résister aux mille mérites de madame de Révol? Outre la supériorité de son esprit, de sa sensibilité, de ses grâces , n'avait-elle pas lattrait suprême de Tisolement? N'était-elle pas en butte à une sorte de persécution occulte? N'avail^-on pas, en Faimant, la joie de braver Topinion publique ; séduction si irrésistible pour la jeunesse !

A ces charmes déjà si puissants Sulpice joignit le mystère. Il avait gardé le silence sur ses premières relations avec Tétrangère sans autre but que d'échapper à l'ennui des questions. Il persista plus tard dans la même réserve, sur la prière même de madame de Révol, qui désirait éviter le .renouvellement des importunités qu'elle s'était vue forcée de repousser lors de son arrivée. Elle n'avait, en effet, trouvé alors d'autre moyen de se délivrer des invitations et des visites faites par curiosité qu'en transformant le manoir en une sorte de lazaret fermé à tout le monde. Encore le cordon sanitaire établi autour de sa solitude n' avaitil pu la mettre à l'abri de certaines poursuites ni de lettres amoureuses, dont elle avait mieux aimé rire que s'offenser. Elle en avait ^même communiqué

quelques-unes à Desbarres, qui avait cru reconnaître récriture. Or, elle craignait qu'en apprenant la quarantaine levée pour Sulpice, les plus hardis ne se crussent autorisés à recommencer des avances gênantes ou injurieuses , et ce fut pour l'éviter qu'elle recommanda le silence au jeune homme.

Leurs entrevues avaient d'abord eu lieu dans les bois où Sulpice se rendait tous les soirs avec ses pistolets sous prétexte de s'exercer au tir (car dès que ses promades avaient eu un but, il s'était persuadé qu'on devait les soupçonner)^ mais la santé de la jeune femme la força, tout à coup, à garder la maison, et ils se virent alors au manoir. Lia se tenait habituellement dans une petite pièce du rez-de-chaussée qu'elle ap pelait sa cellule, et qui avait une porte particulière sur les bois ^ Desbarres venait tous les jours y frapper et restait là jusqu'à la nuit, causant ou lisant avec la jeune femme que ses visites semblaient ranimer. Ces causeries et ces lectures avaient pourtant presque toujours quelque chose de mélancolique, et finissaient, le plus souvent, par de plaintives réflexions sur la vie. Depuis qu'elle souffrait, madame de Révol s'était assombrie, son âme avait perdu cette élasticité qui la sauvait autrefois de toute longue amertume et

la (Usait, pour ainsi dire, rebondir de la tristesse dans la joie. Les demi-conQdences qui lui échappaient par instant, sans apprendre à Sulpice quel avait été son passé, lui firent comprendre que de cruelles épreuves l'avaient traversé, et qu'elle pouvait en craindre de nouvelles. Son indisposition se transforma d'ailleurs insensiblement en une langueur entrecoupée de souffrances aiguës» et qui la forcèrent à appeler un médecin. Le docteur Hobert, que lui désigna Sulpice, était un homme habile et bon, mais d'une brusque simplicité. 11 déclara sur-le-champ à madame de Révol que son état demandait plus de précautions qu'elle ne l'avait jusqu'alors supposé, l'interrogea longuement, parut incertain sur l'appréciation de quelques symptômes, et finit par lui interdire l'exercice du cheval et les bains de mer que Lia avait jusqu'alors cru salutaires.

Les choses en étaient là lorsqu'eut lieu la scène rapportée dans le chapitre précédent.

Le lendemain, Sulpice dormait encore lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit lentement en criant sur ses gonds, et le réveilla en sursaut. Il se- redressa sur son séant, écarta les rideaux qui enveloppaient son lit, et aperçut la servante de sa mère portant une tasse de faïence jaune sur une assiette.

A la vue de Sulpice les yeux encore à demi clos par le sommeil, celle-ci s'arrêta.

— Jésus ! je vous ai réveillé, mon maître ! s'écriatelle avec un accent de regret.

— Bonjour, Dinorah, dit Sulpice amicalement ; estil donc déjà si tard ?

— Sept heures, et j'apportais le lait Se chèvre ; mais je reviendrai.

— Non, donne.

11 tendit la main, prit la tasse et se mit à boire ù petits cctfps, tandis que la Bretonne, les yeux fixé» sur lui, semblait suivre tous ses mouvements avec une sorte d'intérêt 'inquiet. C'était une femme d'environ trente ans, grande, forte, et d'une beauté mâle. Elle portait ce leste costume de Saint-Pol, à la taille souple, à la coiffe écourtée, aux manches plates laissant voir le bras nu^ et son alure en paraissait plus énergique et plus libre. Cependant il n'eût fcUu juger la paysanne ni sur cette allure ni sur ce costume, car sous ces apparences hardies §0 cachait l'ame la plus soumise. Pliée de bonne heure à la servitude domestique, Dinorah y avait mis son orgueil, Ceux qu'elle servait étaient pour elle ce qu'est pour le vieux soldat le régiment qu'il n'a jamais quitté 5 leur gloire était sa gloire, leur deuil son deuil. Elle ne vivait plus en elle-même, mais en ceux qu'elle appelait ses maîtres ;q, eux seuls appartenaient sa force, son intelligence, son adresse ; c'était pour eux qu'elle se réjouissait d'être bien portante et jeune ; elle faisait partie de leur existence comme ces humbles plantes qui croissent au sommet des vieux édifices et qui doivent vivre et périr avec eux. Cependant son dévouement absolue aux Desbarres

avait ses distinctions : elle respectait la veuve et lui eût donné sa vie sans balancer^ mais elle montrait pour Sulpice cette espèce de servilité passionnée et heureuse d'elle-même, qui est la dernière expression de rattachement.

Ainsi que nous l'avons déjà dit , elle était restée debout à quelques pas de son jeune maître, le regardant'^ avec une tendresse hésitante. Enfin, après un long silence, elle dit à demi-voix et d'un accent triste :

— C'est donc vrai, monsieur Sulpice, que vous avez

fâché votre mère hier soir?

— Qui te l'a dit? demanda le jeune homme étonné.

— N'avez-vous point quitté le salon avant le souper ? Puis M. Vallin a emmené madame dans le cabinet rouge, et ils ont causé longtemps tout seuls.

— Après mon départ ?

— Oui. Quand ils sont revenus , votre mère avait l'air toute saisie.

— Que dis-tu !

— Si saisie , qu'elle n'a rien mangé , et ce matin elîeii*est point encore descendue ! . . . Comprenez-vous, monsieur Sulpice ? à sept heures !

— Elle n'est point malade? demanda Desbarres vivement.

204 SCiNBS DB LA TIE INTIME.

— ^on , Je Tai entendue se promener dans sa chambre; mais il faut qu'il y ait quelque chose, et quelque chose de trisle.

— Que veux-tu qu'il y ait ?

— Je ne sais pas , mais f ai comme des avertisse- ^ments; le sang me tourne autour du cœur.

— Allons, encore tes superstitions.

— Écoutez! interrompit la servante en tressaillant; on a appelé.

— C'est ma mère.

— Dinorah ! répéta une voix surrescalier.

— Maîtresse? répondit la Saint-Polaise en courant à la porte.

— Priez M. Sulpice de descendre.

— Dinorah se retourna vers le jeune homme d'un air consterné.

— Avez-vous entendu? murmura-t-elle.

— Eh bien ! elle veut me parler , et je vais m'habiller.

— Elle a dit : Monsieur Sulpice I

— Et cela t'épouvante?

— Elle a dit de vous prier de descendre !

— Fallait-il donc me l'ordonner ?

La Bretonne jeta sur son jeune maître uli regard plein de sollicitude ; puis,^ secouant la tête :

— Que Dieu nous garde I reprit-elle 5 pour sûf, il y a un mauvais air sur la maison.

Et, reprenant la tasse, elle sortit.

Malgré sa tranquillité apparente , Sulpice avait remarqué les circonstances relevées par l'instinct de Dinorah, et en était demeuré également frappé. L'entrevue demandée par madame Desbarres sous cette forme et à cette heure, sortait trop évidemment de ses habitudes pour ne point annoncer quelque chose de sérieux. Le jeune homme , pris d'une crainte vague , se mit à chercher ce que ce pouvait être , et s'oublia sans doute dans cette recherche, car sa toilette n'était point encore entièrement achevée, lorsque madame Desbarres entra brusquement.

Son visage avait cette expression de mécontentement inflexible que son fils connaissait trop bien. 11 ne put se défendre d'un mouvement de surprise.

— J'étais lasse d'attendre, fit observer Ja veuve; je

me suis décidée à monter.

Sulpice voulut s'excuser.

— Achevez de vous habiller, interrompit-elle ; nous

nous expliquerons ensuite.

Il se hftta de passer un habit , tandis que madame Desbarres regardait autour d'elle. Tout à coup ses yeux s'arrétèreqf sur Félégante c(tùpe d'opale où baignait Féglantine épanouie. Elle s'approcha de la table afln de l'examiner de plus près , la souleva ; puis , se retournant vers Sulpice :

— C'est sans doute un cadeau de cette femme ? ditelle d'un ton méprisant.

Sulpice pâlit.

— Un cadeau... de quelle femme, ma mère? Madame Desbarres iwposa la coupe sur la table et

s'approcha de son fils.

— Je sais que vous voyez l'étrangère tous les jours, monsieur, dit-elle sévèrement, notre voisin Béfort vous a surpris avec elle, et il a appris à la ferme que l'on vous recevait depuis longtemps au manoir. Ne cherchez donc pas à nier.

— Pourquoi le nierais-je ? interrompit le jeune homme, qui s'efforça de conserver son assurance ; le hasard m'a fait rencontrer, en effet, madame de Révol, que j'ai revue depuis.

— A mon insu ! acheva la veuve, car vous ne m'avez jamais parlé ni de cette connaissance ni de cette rencontre^ la Parisienne vous l'avait sans doute défendu.

UNE ÉlilANGËRK. 207

— Qui peut vous faire penser... .

— Oui, oui, nous voyous clair, nou§ autres, et c'est gênant pour les intrigantes.

— Que dites«»vous, ma mère ? s écria Suliâce.

— On a mieux aimé avoir affaire à un écolier, continua la veuve en élevant la voix ; on a pensé qu'if serait faoile de tourner une pauvre tête vide \5Cfmme la vôtre, et vous ne vous en êtes même pas aperçu, dupe que vous êtes ! A quoi cela vous sert-il alors d'avoir' eu des prix dans vos classes, de lire toute la journée et de faire le savant? Vous ne voyeiç donc rien? vous ne comprenez donc rien ?

— Riefl, en effet, de ce que vous me dites, reprit Sulpice avec un calme que démentait le trembleôient de sa voix ; non^ je ne comprends point qu'une femiae mérite vos iiyureff pour m'avoir reçu avec bienveillance ; non , je ne me vois pas dupe quand je suis rojk^iigé.

— L'obligé I... Ainsi, vojis n*avez pas deviné pour^ quoi l'étrangère VQjUs faisait bonne mine ?

— Pardonnez-moi, ma mère; j'ai deviné qu'elle me savait gré de ne lui avoir point, comme les autres, fait des flétrissures de mes soupçons et des crimes de mes calomnies. J'ai pensé qu'en trouvant tant de gens

208 8CÈNSS DE LA VbE INTIME.

méchants, injuste» et menteurs, elle avait dû être reconnaissante d^ me savoir^seulement indifférent.

— Cest-à-dire, répondit madame Desbarres, qui ne comprenait pas toute Famertume des faroles de Sulpice, mais qui voulait arriver à son but ; c'est-à-dire que cette finnme vous a ensorcelé, et qu'à vos ^eiK c'est une ^nte. «

— Dont on essaie de faire une martyre^ ma mère. — ^ bien ! martyre ou sainte, je n» voux pas que*

vous soyez de son paradis, reprit résolument la veuve, et j'exige que vous cessiez de la voir. ^ *

-Moi?

— Vous , monsieur. C^est une connaissance qui ne vous vaut rien, et je vous défende de retourner à Kerm©r. '' 1»

L'ordre était tellement inattendu IS( donné d'un.ton si impériaux, que le jeune homme tressaillit comme un cheval qui sent tout à coup l'éperon. Son amour et sgn orgueil , réveillés en même temps ,- se révoltèrent ; il releva la tête, rougît, puis devint pâ^. '

— Vous révoquerez cette défense, ma mère, dit-il d'un accent altéré j une pareille rupture, que rien ne

, justifierait au?t yeux de madame de Révol, est imposaible.

VliE ETRANGERE. 209

Vous dites ? interrompit madiame Desbarres en le regardant fixement.

— Je dis, reprit Sulpice, plutôt excité qu'effrayé par ce regard provocateur, que je ne puis sDumettre mes répulsions ou mes sympathies aux préventions des autres. Avec la responsabilité vient l'indépendance , et mon âge doit enfla me donner le droit de choisir mes relations.

— Ah ! tu le prends sur ce ton ! s*écria la mère surprise et irritée ; tu veux faire le maître ici maintenant ; Cest encore là, sans doute, le résultat des conseils de la 'Parisienne ?

— Ma mère, de grâce...

— Tu as le droit 1... C'est elle qui t'aura dicté cette phrase-là ; elle t'aura conseillé de me braver.

^ Mais cfestde la folie ! s'écria Sulpice exaspéré.

— Comment, dit madame Desbarres, qui devint rouge de colère , vous osez me traiter de Me , monsieur !

— Pardon, mainère : je n'ai point voulu dire...

— Folle ! parce que je veille à ce que vous ne soyez point dupe. Voilà la reconnaissance des enfants ! Vous ne vous seriez jamais permis un pareil manque de respect avant d'avoir fait la connaissance de cette aventurière.

:— An nom de Dieu^ écoutez-moi, ma mère !

— C'est inutile, s'écria la veuve^ qui s'était exaltée en parlant; vous n'êtes pas encore arrivé à me faire interdire» monsieur; ma volonté sera faite, malgré toutes les coquettes qui peuvent nous venir de Paris , et je saurai bien vous forcer à m'obéir. .

— Ne l'espérez pas, dit Sulpice poussé à bout. Elle s'approcha brusquement et lui saisit le bras.

— De sorte que tu es décidé à te révolter ? dit-elle d'une voix tremblante de colère.

— Je suis décidé à défendre ma liberté.

— Et tu ne veux point promettre de ne plus retaurà Kermor ?

— J'y retournerai, ma mère,

— C'est ce qu'il faudra voir ! s'écria madame Desbarres en ouvrant*la porte pour sortir. Tu veux que nous luttions î eh bien ! soit. Un bon fils eût fait sur-lechamp la promesse que j'exigeais, lors même qu'il n'eût pas dû la tenir ; mais toi, tu es un orgueilleux ; tu ne veux pas avoir l'air de céder. Eh bien î nous verrons qui l'emportera ; je connais un sûr moyen de t'empêcher de voir la Parisienne.

— Lequel?

Madame Desbarres, qui était sur le seuil, ne répon-

dit rien ; mais elle fit un pas au dehors, tira brusquement la porte, et tourna la clé.

— Que faites-vous? s'écria Sulpice.

— Je t'enferme, répondit-elle.

— Ouvrez, ma mère, ouvrez sur-le-champ.

— Quand tu m'auras promis ce que je te demande.

Elle fit tourner la clé une seconde fois, la retira, et Sulpice l'entendit redescendre l'escalier.

Il demeura d'abord comme frappé de stupeur 5 puis doutant de ce qu'il avait entendu, il courut à la porte pour essayer de la rouvrir ; mais elle était bien réellement fermée.

Quelque accoutumé qu'il pût être aux actes tyranniques de sa mère, celui-ci dépass.ait tous ceux qu'il avait subis jusqu'alors. Il révélait, en outre, trop ouvertement le mépris que l'on faisait de sa volonté» et les âmes faibles s'irritent surtout de ce qui leur rappelle leur faiblesse : en ne paraissant point les juger susceptibles de résistance, on les pousse infailliblement à résister.

Aussi Sulpice passa-t-il, presque en un instant, de

la stupeur à la colère. Il se précipita furieux contre la porte, qu'il essaya d'ébranler 5 mais elle était à l'é-

2t2 SCÈNES DB LA VIE IWTIHE.

preuve de tous ses efforts. 11 reeula en poussant uif cri,

— Enfermé! enfermé!

Il promena les yeux autour de lui, fou d'indignation et de rage ; la chambre n'avait aucune autre issue. Tout à coup son regard rencontra la fenêtre ; il y courut et rouvrit. C'était au second étage ; msds audessous, à moitié .de là hauteur, se dressait un hangar servant de serre. En sautant sur le toit couvert de chaume on se trouvait dans le jardin, dont' là porte donnait sur la campagne. Â la vérité, on courait risque de se briser un membre ou de se tuer; mais dans là disposition d'esprit où il se trouvait , Desbarres ne pouvait regarder cette chance que comme un moyen détourné de se venger de sa mère; aussi n'eut-il aucune hésitation. 11 mesura encore une fois l'espace qui le séparait du toit, et posa le pied sur le rebord de la fenêtre.

Un cri venant de Tétage supérieur lui fit lever la

tête. II aperçut Dinorah à la lucarne de sa mansarde.

— Sainte- Vierge! que voulez-vous faire? s'écria la Bretonne épouvantée.

— On m'a enfermé^ répondit rapidement Sulpice, et je veux sortir.

UNE ÊTBAHCÈRB.. 2t3

— Par la croisée ?

— Oui.

— Mais vous allez vous tuer !

— La-feute en swa à ma mère.

— Attenilez, s'écria Dinorah. je vais lui parler.

— Je te le défends, inlerrompil vivement Sulplcç ; je ne veux^pas qu'on lui demande grâce pour moi; je ne veux point la voir.

Il était monté sur le rebord de la croisée; la servante étendit les bras vers lui. .

— Au nom de Dieu, arrêtez ! dit-elle d'un aceenv cperdu.-

— Peux-tu ouvrir ma porte?

— Je n'ai point de clé.

— Alors laisse-moi.

— Non ; écoutez , monsieur Sulpice : il vaudrait mieux rester; mais si vous êtes décidé à fuir par le j;irdiii...

atlcndezj-

iii: el y reparut presque aussitôt i'i teadit au jeune homme.

rcï au balcon, reprit-elle; mais

^ Ne crains rien ; il n'y a maintenant aucun danger, dit Sulpice en liant à la hâte la corde à la barre d'appui.

— N'importe? faites encore un nœud. Jésus ! que va dire madame quand elle saura...? Si vous aviez voulu me laisser lui parler, monsieur Sulpice; songez qu'il est encore temps ... ^

Elle s'interrompit tout à coup ; Desbarres avait saisi la corde et commençait à descendre. Après être demeuré un instant suspendu dans le vide, il atteignit le toit du hangar, et se laissa glisser dans le jardin.

— C'est fait, cria-t-il joyeusement a Dinorah, immobile à sa fenêtre.

— Et votre mère ? balbutia la Bretonne, qui, rassurée sur Sulpice, revenait au souvenir de madame Desbarres.

— Tu lui diras que je suis allé à Kermor, répliqua Desbarres avec une résolution presque emphatique.

Puis, saluant Dinorah d'uiî signe amical, il gagna la porte du jardin qui donnjftit sur les prairies.

L'annonce de cette visite inaccoutumée au manoir ^tait pourtant une bravade bien plus que l'expression d'un projet arrêté ; la pensée n'en était venue à Sulpice qu'après Ja question de Dinorah, et seulement pour faire une. réplique d'un effet convenable. Aussi, lorsqu'il se trouva libre dans la campagne, demeurat-il incertain sur ce qu'il devait feire. Cependant, après avoir longé quelque temps les prairies, il se décida à ne point aller à Kermor, mais à prendre la route des grèves, afin que l'on pût croire qu'il s'y rendait. De cette manière, il conciliait à la fois sa faiblesse et son orgueil ; il évitait l'effort nécessaire pour la démarche annoncée, et en acceptait néanmoins la responsabilité, Contradiction ordinaire de ces «atures qui np peuvent

216 S€ÈIIBS DE LA VIE INTIMIE.

vouloir qu'à demi et ne savent jouir ni des avantages de la soumission ni de ceux de Findépendance.

Mois il était dit que tout se réunirait ce jour-là pour le pousser en avant malgré lui-même.

11 avait pris un de ces chemins, tantôt ombreux, tantôt arides, qui conduisent à la mer en côtoyant les collines. Après avoir marché quelque temps sous une voûte de noisetiers et de sureaux en fleurs, encore tout festonnés de Therbe parfomée qu'y avaient laissée les charrettes en tiansportant aux fermes les foins de la vaHée^ il atteignit la lisière du bois de Kermor. Il allait tourner le dos au manoir et suivre le sentier qui descendait vers la rivière, lorsqu'un chien de chasse sortit du fourré, et, traversant rapidement le carrefour, s'^élança dans les bri^ères* Presque au même instant un sifflement d'appel se fit entendre, et Alexandre Béfort parut, en costume de chasseur, au haut du ossé de clôture.

En se trouvant face à face, Sulpice et lui firent en même temps un geste de surprise.

— Pardiea ! je vous y prends cette fois ! s'écria Alexandre en sautant dans le sentier.

— Je salue M. Béfort, dit Sulpice sans paraître csMnprendre Texclamation de son voisin.

— Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer» mon cher? reprit celui-ci en ricanant.

— Trouver un chasseur dans les bruyères n'est pas un événement impossible à prévoir, répliqua froidement Desbarres.

-^ Vraiment! reprit Alexandre; eh bieni moi, je suis enchanté du hasard.

— En quoi puis-je être utile à M. Béfert? Le chasseur guigna Sulpice.

— Comment se porte madame de Révol ? demandal-il.

Cette question était faite de Pair ironiquement triomphant d'un homme qui s^attend & foudroyer son adver^ saire; mais Desbarres l'avait prévue et ne laissa paraître aucune émotion.

•-- C'est ce dont je vais m'informer, monsieur, dit^il tranquillement.

Ce fut à Alexandre de se montrer stupéfait.

^ Ah ! vous ne cachez donc plus vos visites^ main* tenant? dit-il.

— Pourquoi les cacherais-je? demanda Sulpice.

*— Pourquoi ? reprit Béfort, mais par la raison qui

vous a fait* n'en rien dire jusqu'à présent. Il y a trois

jours que je fes ignorais encore moi-même. *

218 SrCÈMBS DE LA VIE INTIME.

— Cela prouve seulement que monsieur Béfori apporte plus de bonne volonté que de clairvoyance dans ses observations, répliqua le jeune homme.

Béfort lui jeta un regard de côté.

— . Comment donc ! dit-Il d'un ton piqué qu'il voulut rendre railleur; mais vous donnez fort bien la réplique, mon cher I On voit que madame de Révol s'est occupée de votre éducation.

Sulpice fit un geste d'impatience aussitôt réprimé ; un souvenir venait de traverser sa mémoire, il regarda fixement Alexandre.

— Cest une faveur dont je dois être d'autant plus fier, que d'autres l'ont vainement sollicitée, répondit-il.

Béfort rougit.

— Est-ce madame de Révol qui vous a fait cette confidence? demanda-t-il avec un peu de hauteur.

-» En me montrant une lettre.

— Dont vous avez reconnu l'écriture ?

— Au premier coup d'oeil.

Béfort se mordit les lèvres *, puis sembla prendre résolument son parti :

— Eh bien ! mon cher, s'écria-t-il, en s'efforçant de cacher son dépit par un éclat de vire, cela pjsouvc que Vous pourriez être, comme M. Prudhonjmej eirp^rf-

jwré devant les cours et tribunaux 1 Vou& avez deviné juste 5 la lettre est de moi. C'est une bouffonnerie dont j'ai voulu me donner le plaisir, l'espérais intriguer notre Parmenw^, et je vois que j'ai réussi ! Ahl ahl ah! Je parie qu'elle a cru mon épitre sérieuse!

— Sérieuse! non; mais elle Ta trouvée, comme vous disiez tout à l'heure, fort bouffonne.

— Bouffonne ! répéta Alexandre, furieux d*être pris au mot; ah! vraiment, elle vous a dit... ah ! elle l'a trouvée bouffonne !... Eh bien ! à la bonne heure! Cela a dû la rasswer; car, enfin, j'aurais pu avoir réellement des prétentions.

— Vous te pouvez enc<MPe,.dlt Sulpice.

— Vous me le permettez ? reprit Béfort^dont l'ironie tournait de plus en plus à l'aigreur.

— Je fais plus, je vous y engage.

— Prenez garde, il ne faudrait point me pousser à bout.

— Pourquoi donc?

— Parce que je suis un rival fort peu endurant.

— Vous prendriez des leçons de patience.

— Jusqu'à présent, je n'ai su qu'en donner,, mon cher.

— Il n'est Iftinais trop tard pour prendre une bonne habitude, monsieur. •

— Dites donc, s'fcria Alexandre, qui, se sentaol )e plus fidble dans cette guerre de mots détournés, y renonça le premier, on dirait que vous avez Fespérance de faire vous-même cette conversion.

*- Je pourrais au moins l'essayer.

— Vous ! reprit Béfort avec un éclat de rire dans lequel vibrait la colère-, eh bien! ce sera du nouveau. Je serais, parbleu ! curieux de jouer mon rôle dans un parefl essai. Voyons, docteur, votre écolier attend ce que vous avez à lui dire.

11 y avait une provocation évidente dans l'attitude et dans l'accent du chasseur; mais Sulpice garda tout son calme.

— Je n'ai à dire qu'une seule chose, monsieur, reprit-il fermement ; c'est que, ne surveillant les démarches de personne, je désire obtenir pour les miennes la même discrétion*, et que, respectant les habitudes et les affections des autres,* je veux être paiement respecté dans mes affections et dans mesk habitudes. Jusqu^'à présent, vous avez pu ne voir en moi qu'un en&nt avec lequel on s'exempte d'une rigoureuse justice; aussi ai-je dû vous rsqppeler me&

UNB ÉTRAIIGERE. 22t

droits. Il n'y a, vous le voyez, rien d'injurieux dans cet avertissement ] vous seul pouvez en faire une provocation, comme vous sembliea; le désirer tout è .Fbeure, et vous seul alors en aurez la responsabilité. Dans tous les cas, nos explications ont été suffisament claires pour que vous me permettiez de ne point les prolonger au-delà.

A ces mots, Sulpice salua et prit résolument le sentier qui conduisait au manoir.

Béfort, qui s'était préparé à des paroles de défl» demeura béant à la même place, comme un homme en gai'de auquel arrive subitement , au lieu d'un coup , une bonne raison. Dévoyé dans son irritation^ étourdi par le sang-froid de son adversaire, il ne trouva rien à répondre au premier moment, et ce fut seulement lorsque Sulpice eut disparu dans le sentier tortueux, qu'il reprit sa présence d'esprit. U lit un mouvement pour courir après lui ; mais la honte le retint aussitôt.

— C'est trop tard, peusa-t-il \ d'ailleurs, que lui dire, maintenant qu'il a déclaré ne point vouloir me provoquer? Je me mettrais dans mon tort. Et cependant il s'est moqué de moi ! U a vu cette lettre que

F étrangère trouve bouffonne!... car c'est F étrangère

qui est cause de tout. Sans elle, je ne serais point dans cette position ridicule. Ausslque je sois perdu de réputation si je ne me venge !

Un peu consolé par cette généreuse résolution , Béfort ramena son fiosil à portée de sa main, siffla son chien, et s'enfonça avec lui dans le taillis.

Cependant Sulpice s*avançait vers le manoir d'un pas fiyme, éprouvant cette satisfaction intéiieure qui suit toute épreuve dont le succès a pu nous constatée à nous-méme notre force et notre volonté. Cette double révolte contre le despotisme de sa mère et contre l'impertinence de Béfort l'avait relevé à ses propres yeux.

Il était tout entier à son espèce d'ivresse, lorsqu'il

aperçut la vieille habitation de Kermor. Cette vue tempéra un peu sa confiance jpyeuse. U se demanda qui l'avait conduit là» et ce qu'il venait y faire ? Il était trop matin pour rendre visite à madame de Révol, et sa présence même à une pareille heure dans les bois de Kermor l'exposait à des explications qull ne pouvait ni ne voulait donner. Cette pensée Tarrèta court au moment où il allait atteindre l'esplanade de gazon, et il se gUssa avec précaution le long des charmilles dont elle était entourée, afin de regagner le bois de

UiHE ETRANGERE. 223

bétres qui abritait le manoir du côté de la mer. Mais» comme il atteignait une sorte de salon de verdure placé à la lisière des bois, un léger froissement de pas se flt entendre sur les mousses desséchées, une ombre blanche se dessina à travers le feuillage, et madame de Révol parut à Feutrée opposée de la clairière. Elle s'avançait lentement en relisant des lettres ouvertes qu'elle tenait à la main.

Le premier mouvement de Desbarres , à sa vue , avait été de se rejeter derrière la charmille pour l'éviter-, mais> il demeura immobile en remarquant sa pâleur. La l^une femme releva la tète^ le reconnut, et un éclair de joyeuse surprise illumina ses traits.

— Vous ici, monsieur Sulpice ! s'écria-t*elle.

— Je me présente en effet à une heure où vous ne pouviez m'attendre... dit le jeime homme embarrassé.

— On attend toujours ses amis ,. répliqua Lia en souriant; soyez mUle fois. le bienvenu.

— Yous lisiez des lettres ?

— Qu'il vaut mieuK oublier, reprit-elle en les froissant convulsivement dans sa main, et en faisant un effort visible pour secouer quelque douloureuse préoccupation.

Sulpice fut frappé de ce geste.

— J*e8père que vous n*avez reçu aucune fâcbeuse nouvelle, demanda-t-il d'une voix inquiète.

Au lieu de répondre, madame de Révol s'approcha du banc de gazon qui bordait ia clairière , s'assit, et montra une place à Desbarres. Celui-ci la prit-, il y eut un assez long silence. H étrangère effeuillait avec distraction une renoncule des préSi. Tout à coup elle se redressa, regarda le jeune homme en face , et lui demanda brusquement ;

— Avez-vous peur de mourir ?

Sulpice fit un geste de surprise.

— Moi! répéta-t-il; pourquoi cette question?

— Rèpondez-moi, de grâce^ reprit madame de Révolu si fon venait vous annoncer dans ce moment que vos. j-ours sont comptés, recevriez- vous cette annonce avec calme ou avec douleur?

— Dans ce moment, dit Sulpice en hésitant, je trouverais peut-être qu'il est dur de quitter la vie sana la connaître.

— Mais quand on Ta connue , continua F étrangère avec une* vivacité saccadée ; quand on sait que tout se réduit à poursuivre des mirages, à attendre des impossibilités; quand l'espérance vous a soudé au cœur celte triste chaîne d'espérances trompées , d'atfections^

UNB ÉTRANGÈRE» 225

trahies et de dévouements stériles que vous traînez partout, comme le forçat traîne ses fers, pourquoi regretterait-on d'en finir avec le rêve terrestre?

— Au nom de Dieu ! d*où vous viennent ces, noires pensées 7 interrompit Sulpice effrayé.

La jeune femme lui jeta un regard mélancolique :

— Le docteur Robert paraissait ne pouvoir déterminer la nature de ma maladie sans en connaître les an^ técédents, dit -elle-, il a voulu écrire à mon ancim médecin de Paris.

— Je le sais, répliqua Sulpice y et la réponse ?...

— Est arrivée ce matin dans un pli à mon adresse ,. mais cachetée^

— Alors vous ne la connaissez point encore?

— Je l'ai ouverte... répondit madame de Ré vol impétueusement; oh I c'était mal» je le sais ; mais ja voulais savoir la vérité...

— Et qu'flivez-vous vu? demanda le jeune homme^ palpitant.

— Qu'il me restait quelques mois à vivre! Sulpiee recula en poussant un cri.

^ Ah! cela m'a d'abord saisi comme vous , dit Lia avec un sourire inefTable ; nou& avons tous une ins-

tinclive épouvante de ce pays itwamu (f oâ nul ne revienU mais ensuite j'ai réflédii.

~ Cela ne peut être! s'écria Desbarres; vous aure» mal vu, mal compris t...

Pour toute réponse , Félrangère lui tendit la lettre qu'elle tenait à la main. Sulpice en regarda la signature, qui était celle d'un médecin célèbre, et commença à la lire : elle racontait en détail l'origine et les progrès de la maladie de madame de Révol , indiquait les traitements qui avaient réussi à en retarder la marche , et unissait par ces mots terribles : <« En continuant à faire suivre à votre malade ce régime , vous pourrez gagner quelques mois. »

Sulpice laissa tomber la lettre et reporta sur madame de Révol ses regards éperdus.

— Vous voyez que j'avais bien compris, dit-elle.

— Non, s'écria Desbarres 5 cet homme se trompe, je ne le crois point.

— Parce qu'il me condamne? répliqua la jeune femme doucement -, mais votre incrédulité n'est justifiée que par voire désir, tandis que son arrêt est fondé sur la science; vous êtes en même temps^ dans, cette question , le moins éclairé et le plus partial > l'erreur doit être de votre cêté*

uhe étrangers. 227

— Mais il ne vous a point vue depuis longtemps, reprit Desbarres ; son avis n'a pour base que des suppositions ; interrogez un autre médecin.

— De grâce, ne ranimez point en moi des espérances qu'il faudrait bientôt étouffer! dit madame de Révol ; mieux vaut la certitude d'un malheur qu'une déception. Sûr de ce qui nous attend, nous tâchons d'y accoutumer insensiblement notre âme...

— C'est-à-^re que vous acceptez sans résistance cette affreuse décision ! interrompit Sulpice avec une douleur qui prenait presque les apparences de la colère ; vous semblez aimer sa menace ^ vous vous défendez d*espérer ; on dirait que vous avez peur de vivre !

— Ah ! je le devrais, dit Lia 5 oui, le plus sage serait d'accueillir l'arrêt suprême comme une délivrance. La résignation ôterait à l'agonie tous ses effrois -, je prendrais joyeusement ce qui me reste d'heures sans les compter ni les pleurer.

^ Mais moi ! s'écria le jeune homme éperdu.

— Vous ? répéta madame de Révol attendrie de son émotion, vous m'aiderez à mourir sans y penser !...

Elle avait tendu une main à Desbarres, qui la saisit, la pressa contre sa poitrine et se laissa glisser à genoux près du banc de gazon.

123B 8CÈNB8 t»& LA VIB INTIMA.

— Non, dit-il avee une exploaion de larmes ; noa, vous ne mourrez pas ! ne parles point de résignation, d'agonie ; si vous n'aimez plus la vie pour vous, que ce soit pour les autres ; dites que vous voulez espérer, que vous voulez guérir 1

n y avait dans l'aecent de Sulpice quelque chose de si passionné et de si naïf tout à la fois, que madame de Révol en fot troublée jusqu'au fond du coeur. Elle •se pencha vers lui avec un élan de tendresse presque Involontaire, et s'écria :

— Sulpice ! je vous en conjure, rdevez-vous !...

^ Ah ! promettez-moi de vivre, promettez-moi de vivre ! balbutia-t*il en appuyant son visiige sur les genoux de Lia.

— Au nom de Dieu ! men ami, reprenez votre raison!

~ Ma raison ! cria4-il en se redressant égaré ; ma raison quand vous me parlez de mourir ! mais vous n^avez donc point compris?... mais je vous aime, moi !

A cet aveu jeté comme un cri, madame de Révol recula en pâlissant.

■— Vous ne pensez pais à ce que vous dites ? balbutia» t-elle*

- — Je vous aime, répéta Desbarres ^ ne Tavez-vous t>as deviné depuis longtemps?

^ Cest impossible ! vous vous trompez vous-" ïnème...

Le regard de Sulpice s'attacha stir elle si extatique «t si brûlant, qu'elle s'interrompit. Une de ce% subi** tes lumières que le moindre choc fait parfois jaillir dans notre âme l'éclaira rapidement, elle se rappela d'un 6eul coup tous les détails de cette intimité de trois mois et en comprit clairement le sens.

Effrayée de cette révélation, elle joignit les mains et laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— Ah ! que laut-il pour vous persuader ? demanda Sulpice, trompé par ce mouvement.

— Hélas ! je vous crois, répondit sourdeinent matiame de Révol ; oui^ ce dernier malheur m'était dû, %t je reconnais la destinée qui me poursuit partout ^ notre intimité était trop douce, elle ne pouvait se pro-> ioi^er !

— Que voulez-vous dire? * Elle se leva pâle et chancelante :

*— Vous le saurez.

^^ Ah I je vous en coqjure^ parlez !

«— Maintenant je ne pourrais, vous le voyez..., bal-^

2«30 SCENBg DE LA ViB INTIME.

butia-l-ellc. Prenez pitié de moi* Sulpice ! j'ai besoin de me recueillir; mais ce soir... oui... ce soir, au vieux saulC; vous trouverez une lettre qui vous expliquera tout

Desbarres ne voulut point rentrer chez sa mère^ et résolut d'attendre le soir dans la campagne. Les émotions qu'il avait éprouvées depuis le matin l'avaient jeté dans une exaltation presque délirante. Agité d'un frisson convulsif, le cœur serré, la tête en feu, il parcourut les dunes, les landes, les bois, les prairies, sans direction et sans but. Incapable de distinguer la nature des objets qui passaient devant lui comme les visions d'un rêve, il les associait à ses préoccupations, il leur adressait tout haut la parole , et s'étonnait confusément de ne point les entendre répondre. Il demandait à Toiseau d'aller porter à Dieu ses prises pour madame de Révol, aux plantes de lui fournir un remède qui pût la sauver , il criait aux flots de l'emporter avec eHi dans quelque région inacessible aux maladies et à la méchanceté. Puis, revenant à la pensée de l'explication qu'il devait attendre jusqu'au soir, il disait au soleil de précipiter sa marche afin qu'il pût retourner au vieux saule. Deux en trois fois, rencontrant des

enfiints qui gardaient les troupeaux dans les bruyères, il les appela de loin pour leur demander Theure, mais ceux^i, effrayés de son air égaré, s'enfuirent à son approche.

11 arriva ainsi, à travers les fourrés et les ravins, jusqu^au versant opposé où s'étendaient des terres cultivées. Là, brisé de fatigue, il se coucha au bord d'un champ de blé mûr. Le soleil était alors aux deux tiers de sa course; te vent, qui commençait à s'élever, secouait en passant sur les collines ses senteurs de lait ; les abeilles regagnaient leurs ruches en bourdonnant, et l'on entendait gazouiller les allouettes dans les sillons. Sulpice sentit ses nerfs se détendre. La firaicheur du soir et les parfums de la vallée semblèrent pénétrer dans ses veines el apaiser la fièvre qui le dévorait. La brise séchait la sueur sur son fronts les épis se balançaient autour de lui avec un murmure berceur ^ uae langueur rafraîchissante coula doucement dans tout son être, ses yeux se fermèrent, et il s'endormit. • ••••••^•••. ••««.•^ •••••.

Vers le soir du même jour, Alexandre Béfort, suivi de son chien, revenait des landes qui bordent la baie de Kemperlé.

&i rencontre du matin lui avait porté malheur. Biea

2S3 8CÈNBS DB Ll YIE llfTlHE.

qu*îl eàfc chass*^ tout le jour, il renirait, C(mtre son habitude, le carnier vide, et cet insuccès, joint à la fatigue, à la faim, aux réflexions, avait porté au plus baut degré son irritation contre Sulpice et C étrangère.

Le coup porté à son orgueil était d'ailleurs devenu plus douloureux depuis le matin, comme ces blessures, d'abord légères, mais qu'envenime un tempérament malsain. Il cherchmt à se rappeler toutes les expreasions de la lettre qu'il avait cru si passionnémwt cavalière et que Ton avait trouvée bouffonne ; U se demandait surtout par quel moyen il pourrait arracher aux mahis de madame de Révol cette preuve d'une démarche toujours ridicule quand elle ne réussit pas ; car, à ta pensée qu'une femme inconnue et un écolier pussent la garder ainsi impunément à leur discrétion, il se sentait devenir féroce de honte et de colère.

Tout en s'avançant la tête basse et plongé dans ces désagréables réflexions, il arriva à un carrefmir do bois d'où l'on apercevait les toits pointus du manoir. Cette vue l'arracha à sa rêverie. C'était là qu'était son ennemie! Que fàisait*elle maintenant? Sulpice lui avait-il parlé de leur entrevue du matin ? £tatt-il encore à Kermor? U eut l'idée de s'en assurer. Dans, sa position, un^ surveillance active pouvait seule le

eonduire à quelque découverte et lui fournir l'occasion de prendre sa revanche. En conséquence, il quitta la route frayée qu'il avait suivie jusqu'alors et se dirigea vers le manoir à travers les fourrés.

Or, presque au même instant, madame de Révol sortait, par une petite porte du jardin, pour se rendre au vieux saule. Le jour était sur son dédin, et l'œil ne pouvait rien distinguer sous les ombrages assombris ; la jeune femme évita le sentier qui traversait les bois. Elle côtoya la prairie, tourna la grande ravine et arriva enfin à cette espèce de golfe fleuri encadré par les taillis, et au milieu duquel s'élevait l'ilot d'aubépines. Là elle s'arrêta incertaine. Elle regarda aussi loin que les lueurs mourantes du jour lui permettaient de voir ; la ravine, les bois, la prairie étaient déserts. Celte solitude l'enhardit. Elle s'approcha vivement du vieux saule, laissa tomber une lettre dans le tronc creusé, jeta encore autour d'elle un regard effrayé ] puis, rebroussant chemin d'un pas précipité, elle disparut au tournant du coteau.

Pendant quelques instants^ tout demeura silencieux

et immobile dans la baie de verdure ^ mais enfin les

branches s'entr'ouvrirent sur la lisière du taillis , et

Alexandre Béfort en sortit avec précaution. Après avoir

231 SCÊNBS »B tA VIE INTIME.

succesftivemenl tourné ses regards du côté du manoir et vers la vallée, il courut au saule, plongea la main daus le vieux tronc, et en retira la let^e déposée par Tétrangère.

Le manoir de Kermor, réparé et agrandi à diflërente& époques^ n'offrait depuis longtemps qu'un assemblage incohérent de constructions irrégulières, et, pour la plupart^ hors d'usage. Ainsi, tandis que l'ancien édifice se trouvait compris entre la cour et le jardin, dont les murs le défendaient de toute approche indiscrète, un corps de logis plus récemment bâti s'avançait hors de leur enceinte jusque dans le bois, dont les arbres effleuraient ses fenêtres. Bien que par cette position toutes les pièces du rez-de-chaussée se trouvassent exposées aux regards des promeneurs qui pouvaient traverser les avenues de Kermor, cette partie de l'édifice, étant la plus nouvelle^ s'était trouvée la seule habitable lorsque madame de Uévor avait

236 8CEIfES DE LA VIE INTIME.

voulu louer le manoir, et c'était là qu'elle avait dû* | " s'établir.

En rentrant de sa course au vieux saule, elle se réfugia dans ce qu'elle appelait sa cellule, et se jeta sur son canapé de joncs avec un gémissement étouffé. ] < Obligée depuis le matin de se raidir contre tant d& douloureuses angoisses, elle en était arrivée à ce moment où toutes les forces intérieures vous abandonnent à la fois comme une armée de transfuges^ et où vou& passez brusquement d'un dernier effort de courage à toutes le» tortures du désespoir.

Cette crise eut d'abord quelque chose d'eftrayant. Madame de Révol demeura plus d'une heure la tête^ cachée dans ses mains^ poussant des sanglots^ et tous, les membres agités de spasmes con\aiIsifs qui semblaient devoir la briser. Enfin, les forces manquèrent à sa douleur comme elles avaient manqué à son courage ; ses larmes épuisées cessèrent de couler , se& gémissements s'éteignirent , et elle demeura dans la^ même attitude, sans voix, sans mouvement, sans, pensée, et comme évanouie.

Cependant la nuit était venue. Au bruit des cloches* du village et des chants des pâtres regagnant les mé tairies, avaient succédé de plus confuses rumeurs, quk

arrivaient par la fenêtre ouverte avec les parfums pénétrants de la forêt et les lueurs des étoiles. Madame de Révol parut peu à peu sortir de sa torpeur ; elle rouvrit les yeux, se souleva lentement, rejeta en arrière ses cheveux humides de larmes , et croisa les mains sur ses genoux. Son regard , qui avait d'abord erré autour de la cellule , s'arrêta enfin sur la fenêtre et se perdit dans la profonde obscurité des bois comme s'il y eût cherché quelque apparition lointaine.

Elle ne fut arrachée à cette espèce de contemplation que par le bruit de la porte du salon , qui s'ouvrit. ËUe se déto urna en tressaillant et couvrit d'une main ses yeux, blessés par l'éclat d'une subite lumière. — Qu'y a-t-il? que voulez-vous? demanda- 1 elle vivement à la servante qui venait d'entrer. — Monsieur Alexandre Béfort, annonça celle-ci. Madame de Révol n'eut que le temps de m redresser avec une exclamation de surprise ^ Alexandre était debout sur le seuil.

Revêtu de l'habit de chasse que nous avons déjà décrit , il tenait d'une mam son ùisil et de l'autre sa casquette tigrée. Ses traits , habituellement sans autre caractère que la fatuité, avaient, cette fois, une expression dure, résolue et ironique, dont madame de

Révol Ait friqppée. Il s'inclina pourtaift devant elle avec une politesse affectée, s*excusant de se présenter sous ce costume et à une pareille heure. La jeune femme, qui était d'abord demeurée saisie, tâcha de se remettre; elle fit signe à la servante, qui avança un siège, puis se retira. Béfort s'inclina de nouveau, appuya son ftisil contre le mur, prit le CauteuU qu'on avait approché, et s'assit.

Il y eut une assez longue pause. Encore brisée de la crise qu'elle venmt de subir, et tout étourdie d'une visite aussi inattendue^ lia gardait le silence-, le chasseur, de son côté, semblait l'observer et prolonger à plaisir son incertitude. Enfin pourtant il se décida à engager l'entretien.

— Madame de Révol ignore peut-être le motif qui m'amène si tard à. Kermor ? dit-il .

-rr En effet, monsieur^ répondit Lia embarrassée.

Béfort la regarda fixement.

— Il en est un pourtant qu'elle doit connaître , ^eprit-il avec intention.

— On motif?

^ Qui m'attire irrésistiblement vers le manoir.. -T- 4e ne comprends point, monsieur..^

UNE ÉTRANGÂRE. 239

-— Madame a-l-elle déjà oublié Taveu que j'ai osé lui écrire?

— Quoi! cette lettre? s'écria l'étrangère...

— Etait de moi, vous le savez, madame. Lia voulut protester.

— Oh I ne vous en défendez pas , continua Béfort \ je suis instruit de tout , même de son peu de succès. Un rival plus heureux m'a appris que la rédaction vous en avait paru bouffonne...

— A moi, monsieur î

— Du reste , je ne viens point m'en plaindre , continua tranquillement Alexandre. Quelque humiliante qu'ait été ma tentative épistolaire, j^ai su en prendre mon parti. A la passion malheureuse j'ai substitué une passion plus facile à satisfaire^ l'amant repoussé s'est fait chasseur furieux. Seulement, un reste de faiblesse, sans doute, m'a retenu dans les environs de Kermor , dont je dépeuple depuis deux mois les fourrés et les bruyères.

— C'est un droit que madame Desbarres pourrait seule vous contester, répondit Lia, et je ne vois point encore...

-- Ce qui peut justifier ma visite ? Nous y arrivons, madame. La chasse a des chances bizarres ; tout en

240 SGBNBft DB LA IflE INTIME.

battant les taillis, on Mt parfois des découvertes aussi inattendues qu'embarrassantes.

— Que <voulez-vous dire ?

— Que de tel endroit, par exemple, où nichent habituellement les oiseaux, peut s'envoler tout à coup un papier satiné...

— Un papier...

— Renfermant autant de secrets que les feuilles errantes sur lesquelles la sibylle écrivait ses oracles.

Lia pâlit et regarda Béfort avec inquiétude.

— Madame comprend qu'en pareil cas la position devient embarrassante, continua celui-ci légèrement ) les lumières d'une femme peuvent sembler néces-* saires, et c'est ce qui m'a enhardi à venir solliciter un conseil.

— De moi, monsieur?

— De vous, madame, dit Béfort avec un calme fou-* droyant; seulement, je dois vous donner connaissance de la lettre.

— Monsieur...

— Oh! ne craignez rien, elle est sans signature.* comme la mienne, et ne peut, par conséquent, corn" promettre personne.

TNE ÉTRANGÈRE. 241

En prononçant ces mots, il avait déployé le papier qtt'il tenait à la main, et lut ce qui suit :

a SULPICE,

« Ce matin, vous vous êtes sans doute étonné de ma faite ; vous n'avez pu deviner pourquoi je refusais de m'expliquer sur -le-champ ; mais je n'en aurais eu ni la force ni le courage. Maintenant même, en vous écrivant, la plume tremble dans mes doigts ^ je sens un frisson dans mes cheveux, et mon cœur près de défaillir!.. Cependant, il faut que vous sachiez tout^ il le faut pour vous et pour moi-même.

<< Sulpice, mon nom n'est point celui que vous connaissez, je n'ai point choisi volontairement la retraite que j'habite ; je ne suis point veuve : l'homme dont je devrais porter le nom vit et continue à occuper Paris de ses bruyants désordres-, dans ce moment même, je sais qu'il me cherche, non par regret de mon absence^ mais pour m'arracher les débris d'une fortune détruite.

a Un jour, quand nous serons plus calmes tous

deux, je vous raconterai quelles tortures j'ai dû subir

pendant cinq années, et comment, pour y échappe»*,

j'ai préféré la fuite au scandale d'une séparation juri-

342 SGÈNB8 DE LA YlB INTIME.

dique : aujourd'hui il suffit que vous sachiez sur fifioi

la vérité.

« Ah ! je le sens maintenant, j'aurais mieux fait de vous la révéler plus tôt ! Votre coeur averti ne se fût point égaré dans des sentiments dangereux / Mais il est encore temps de Téclairer. Peut-être même l'avez^ vous mal interrogé. A votre âjge, on s'exagère ce qu'on éprouve ; parce qu'on désire l'amour, on croit le reconnaître partout. Vous vous serez trompé, mon ami ; vous aurez pris la douce lueur d'une étoile pour l'anrore d'un soleil brûlant; oui, j'espère encore une erreur; il faut que c'en soit une, Sulpice, car vous ne voudriez point ajouter à mes propres soulTrânces le spectacle d'une douleur que je ne pourrais consoler. Ah! soyez fort pour vous; soyez généreux pour moi! Ne m'enlevez pas le seul ami qui me reste, alors que j'en ai le plus de besoin. Laissez-moi vous écouter sans crainte, vous quiètes l'unique voix de ma solitude : laissez-moi m'appuyer sur votre bras sans remords, vous qui êtes mon dernier appui ; et, si c'est un effort pénible^ rappelez-vous, mon ami, qu*il doit durer peu de temps ! *•

Lorsque Béfort avait commencé la lecture de cette lettre, un nuage s'était étendu sur les yeux de madame

UNE ÉTHANGERB. 243

de Révol ; tout avait tourné autour d'elle, et le cœur avait feilli lui manquer ; mais, revenue de son premier saisissement, elle secoua son trouble, se redressa pour écouter, et à mesure que cette lecture avançait, une sorte de transformation s'opérait dans tout son être. Les sentiments qu'elle avait exprimés dans cette lettre plus fermement peut-être qu'elle ne les avait éprouvés^ réagissaient lentement sur elle« comme s'ils lui eussent été inspirés d'ailleurs. Convaincue paF ses propres paroles, elle sentit son cœur se relever, et à la crainte succéda un fier dédain pour celui qui avait voulu l'humilier. Béfort, qui s'était tourné vers elle afin de jouir de sa confusion, demeura frappé de )a sérénité résolue qui rayonnait dans tous ses traits.

— Je ne sais si madame a bien suivi? dit-il avee une surprise désappointée.

— Et vous avez trouvé cette lettre? demanda Lia sans lui répo^idve.

— Près du bosquet d'aubépines.

Elle le regarda fixement.

— Vous vous trompez, monsieur, ditr^Ue; cette lettre est de moi, et vous l'avez prise dans le vieux saule.

•«- Alns\ vous avouez ? s'écria Alexandre stupéfait.

— J*avoue^ reprit vivement madame de Révol, qu'après les importunités épistolaires, je ne savais pas encore devoir subir Tespionnage. Femme et désarmée, Je croyais ma faiblesse même une garantie-, car j'avais toujours pensé qu'une attaque sans danger était une attaque sans courage.

•^ Madame!... voulut balbutier Béfort confondu.

— Mais puisque j'ai si mal compris les lois de Thoaneur, continua l'étrangère, dont l'accent s'animait de plus en plus, puisque vous vous êtes trouvé le droit, monsieur, de violer un secret après l'avoir surpris ; puisque vous n'avez point balancé à forcer ma retraite pour venir me demander un conseil, voici celui que j*ai à vous donner : prenez cette lettre si dignement acquise, retournez sans retard à Kemperlé, publiez partout qu'il y a dans le vieux manoir de Kermor une femme qui se cache, qui souffre et qui va mourir. Votre ville n'est point si mal peuplée, monsieur, que vous n'y puissiez trouver quelques hommes de cœur qui à cette nouvelle se joindront à vous pour venir insulter à mon agonie.

En parlant ainsi, madame de Révol s'était levée l'œil enflammé, les lèvres frémissantes, les narines gonflées d'une indignation hautaine; elle s'ayança vers la

petite porte qui donnait sur les bois, en tourna la clé, et rindiqua du regard à Béfort. Celui-ci, qui était devenu pâle, parut hésiter ; mais il reprit enfin d'un accent dans lequel la colère le disputait à l'humiliation :

— Madame de Révol doit au moins être satisfeite de ma patience. J'ai écouté sans l'interrompre des paroles que nul autre qu'elle u'eût prononcées impunément.

— C'est une épreuve qu'il était facile d'abréger, dit froidement Lia.

— En me retirant, je le sais, madame; mais je tiens à prouver qu'il y a eu méprise.

— Ce serait une peine inutile.

— Non, s'écria Béfort avec emportement, je ne partirai pas sans m'être expliquft^!...

— Alors, c'est à moi de vous laisser le champ libre, monsieur, interrompit >ivement madame de Révol.

Et, ouvrant la porte du salon, elle s'élança hors de sa eellule.

Alexandre demeura un instant étourdi, puis poussa une exclamation de rage :

— Eh bien, à la bonne heure! s'écria-t-il, puisqu'on

ne veut pomt m'écouter ici, j'irai parler ailleurs. Vos

346 SCÈNftS DB LA YIE INTIME:

conseils seront suivis, madame de Révol ; vohs aves voulu la guérie-, ce sera la guerre, et malheur à qui se trouvera sur mon chemin !

A ces mots, il chercha des yeux s(xi fusil, le saisit brusquement, s'avança vers la petite porte de sortie et la repoussa du pied, mais celle-ci, en s- ouvrant, laissa v<Hr Sulpice qui, debout au dehors» la tête penchée et les bras pendants, semblait attendre.

A son aspect, Béfort recula.

— Vous étiez là? s'écria-t-il.

— Près de cette fenêtre, où j'ai tout entendu,, répondit Sulpice.

— Et vous vouliez me parler?

— Pour vous demander votre heure et vos armées. Un éclair féroce traversa les traits crispés de Béfort.

— Enfin, murmura-t'il sourdement, voici quelqu'un qui paiera pour cette femme.

— Votre réponse, monsieur! demanda Sulpice avec

impatience.

Béfort le regarda de toute sa hauteur, sourit, et^ passant la bandoulière de son fiisil à son épaule.

—Demain» à six heures, derrière Sainte-Croix,, ditil; vous pourrez apporter vos armes.

vu.

Il est rare que nous puissions nous-mêmes connaitre au juste le fond de nos sentiments lorsqu'on nous voit et lorsqu'on nous écoute. Excités par Tenvie de paraître noblement, nous nous raidissons contre la douleur des blessures, nous nous grandissons au-delà de notre hauteur, nous nous montrons ce que nous voudrions être, et nous croyons être ce que nous nous montrons. Dès qu'il se sent en spectacle, l'homme le plus vrai devient comédien à son insu, non par manque de sincérité, mais par désir d'approbation. Aussi, pour être sûrs nous-mêmes de notre générosité, de notre courage, de notre dignité , avons-nous besoin , après Teffet produit, de l'épreuve de la solitude.

Tant que madame de Révol s'était trouvée en foee

de Béfort, Tindignûtion Tavait soutenue ; la présence de Fagresseur était une excitation, il lui donnait la réplique, i) entretenait son désir de vengeance, il Tentrainait k rendre coup pour coup, sans s'occuper des suites que pourraient avoir les blessures faites ou reçues; mais lorsqu'elle se retrouva seule, Félan de colère qu'elle avait pris pour de la force tomba, et avec lui disparut toute sa résolution.

Elle s'effraya de la victoire qu'elle venait de remporter, en songeant que c'était le commencement d'une guerre dont les chances ne pouvaient être prévues. Cette lettre laissée aux mains de Béfort, faisait connaître à tous sa position équivoque ; c'était un texte authentique sur lequel la méchanceté allait s'exercer sans contrainte. Qui sait si quelque indiscrétion perfide ne découvrirait point sa retraite à celui dont elle fuyait la recherche ? Et personne pour la conseiller, pour la

défendre; personne que Sulpice, qui voudrait peutêtre la venger ! Cette crainte traversa son cœur comme

un fer aigu. Desbarres avait dû se rendre au vieux saule, à l'heure indiquée : qu'avait-il pensé en n'y trouvant point sa lettre ? comment lui cacher ce qui était arrivé? comment empêcher qu'à la première occasion il ne s'expliquât avec Béfort? Malgré sa vie retirée,

madame de Révol connaissait la redoutable réputation de ce dernier; l'idée d'une rencontre entre lui et Sulpice la fit frémir, et elle se dit que'ile iBvait l'empêcher à tout prix.

Ce qui dominait chez Lia, comme on a déjà pu le remarquer, c'était la spontanéité. Nature souple et rivace, elle remontait, en un instant, du fond du désespoir au sommel du courage, et c'était toujours sous le coup qui eût dû l'abattre qu'on la voyait se redresser. A la pensée du danger qui menaçait Sulpice, tous ses autres effrois disparurent. Seule, elle était la cause de la lutte qui allait s'ouvrir ; tant qu'elle serait là, les mêmes passions et les mêmes hostilités devaient amener les mêmes divisions -, l'unique moyen d'y couper court était de quitter Kemperlé. Cette conclusion la frappa au plus vif du cœur, mais, par cela même, elle l'accepta sans discussion et pour ainsi dire les yeux fermés, comme le malade qui, menacé d'une opération cruelle, s'y soumet sur-le-champ, de peur de manquer de courage à la réflexion.

Seulement, avant de partir, il fallait confier Sulpice à quelqu'un qui pût le consoler, le surveiller, prévenir tout débat, et nul autre que madame Desbarres ne pouvait remplir ce rôle. Ua résolut de se rendre

250 SCÈNES DE LA VfB INTIME.

chez elle dès le lendemain pour lui tout avouer.

Ce fut une décision subite, mais prise sans hésita- j tion. N^ayant vu la veuve que deux fois, madame de ^vol ignorait ses préventions, et comptait sur ses nstincts de femme et de mère. Elle n'ignorait pas ce que sa démarche avait de hardi, mais elle comprenait aussi ce qu'elle avait de noblement confiant ; et elle se sentait capable de la justifier. Tout ce qu'elle devait dire se présentait à la fois k son esprit. Se mettant à

la place de madame Desbarres, elle se parlait tout

bas, se persuadait et s'attendrissait elle-même. Le» i réponses supposées de la mère de Sulpice aidaient à ses confidences ; elle se voyait encouragée par son geste, par son regard ; elle s'exaltait de cette approbation imaginaire, et se sentait presque heureuse dans sa douleur. — Singulière illusion d'une âme si sûre de sa propre sincérité , et si forte de son bon vouloir , qu'elle ne peut même plus prévoir la résistance chez les autres.

Or, pendant que la jeune femme se livrait à cette confiance, madame Desbarres était en grande conférence avec M. Vallin, à qui elle avait appris la révolte et li Alite de Sulpice. Celui-ci n'était point encore de retour, et quelle que fût l'indignation de la veuve, ellQ

UNE ÉTBANGÉRE* 251

était tempérée par l'inquiétude que lui inspirait celte absence prolongée. Le secrétaire municipal lui-même ne savait plus qu'en penser. En apprenant de quels procédés violents madame Desbarres s'était servie pour retenu* le jeune homme, il avait craint quelque résolution extrême^ et chaque heure de retard aggravait ses appréhensions. Il allait enfin proposer d'en-^ voyer à la recherche de Sulpice , lorsque Dinorah s^élança dans le salon, en criant qu'il venait de ren* tteiTv

Celte nouvelle amena un véritable coup de théâtre. Elle changea comme par enchantement la physionomie des deux interlocuteurs, et tandis que les traits de Vallin reprenaient leur calme habituel, ceux de la veuve passaient spontanément de Texpression de Tinquiétude à celle du dépit.

— Ahî enfin le voilà! s'écria -t-elle en retrouvant sa mauvaise humeur en même temps que sa tranquillité ; je suis curieuse de savoir ce qu'il pourra

nous dire.

-^ M. Sulpice est monté dans sa chambre, répliqua

la servante.

•^ Sans entrer au salon! dit madame Desbarres blessée.

— II a l'air bien fatigué» maiiresse.

— Oui, il vient du manoir , sans doute ! Il ne vous a rien dit?

^ Rien que : — Bonne nuit , Dinorah ! Hais il avait une voix qui m'a donné envie de pleurer.

«—Allons! reprit aigrement madame Desbarres, n'est-ce pas lui qu'elle va plaindre maintenant ? Vous êtes une sotte, ma obère !

*- Je sais bien, répondit la Bretonne d'un air soumis.

— Retournez à votre quenouille.

Dinorah sortit.

— Et quant à M. Sulpice, continua la veuve en se levant, puisqu'il n'a pas jugé à propos de venir me souhaiter le bonsoir, J'irai le trouver, moi.

Vallin trembla à la pensée du nouveau débat qui menaçait de s'élever, il chercha à retenir madame Desbarres-, mais celle-ci avait besoin de se venger sur quelqu'un des angoisses qu'elle venait de subir, ell persista avec entêtement.

— Je veux savoir qui dt-nous deux est maître ici, s'écria-t-elle. Ah ï il s'enfuit par les fenêtres au risque de se rompre le cou \ il passe la journée entière sans aller à son bureau, il ne rentre point aux heures do

UNE ÉTRANGÈRB. 253

repas ! Eh bien ! il faut qu'il choisisse entre sa mère et cette mtrigante.

— Prenez garde, interrompit Vallin effrayé de l'alternative posée par madame Desbarres ^ il faudrait des ménagements.

Je veux qu'il cède !

— ^Etsic'étaitlui,au contraire, quivousforçaitàcéder?

— Par exemple, s'écria la veuve, moi céder à un Desbarres ! Ah ! vous ne me connaissez pas, monsieur !

— Pardon, chère dame ; je sais que rien ne vous résiste quand vous le voulez -, mais je sais aussi combien vous êtes bonne mère, et si votre fils attaque votre sensibilité...

— Je n'écouterai rien !

— Allons ! madame Desbarres^ allons, reprit Vallin avec un sourire d'intelligence, ne vous faites donc pas plus méchante que vous n'êtes. On sait que chez vous le cœur vaut l'esprit, et c'est tout dire. On a eu assez de preuves de votre dévouement, de votre bonté....

— Certainement, dit madame Desbarres flattée, je

ne suis pas une tigresse , mais ici je me montrerai

ferme. Du reste, il faut avant tout que je sache quels

sont les rapports de Sulpioe avec la Parisienne, et je

\eux l'interroger.

25i SCENES DE LX Ylfi INTIME.

— Peut-être n'osera-t-il pas vous répondre.

— Pourquoi cela 7

— Parce qu'il est certaines choses que Ton est embarrassé d'avouer & sa mère et dont on parle plus librement à un étranger.

— Vous croyez? dit. madame Desbarres frappée de cette idée-, au fait, il vaudrait peut-être mieux que vous le vissiez d'abord.

— Croyez-vous ? Je m'en rapporte entièrement à votre perspicacité.

— 11 n'y a pas à balancer, dit la veuve , qui , en voyant que le vieux commis lui laisser l'honneur de cet expédient, le prit à cœur comme s'il eût été son œuvre ; vous ne pouvez me refuser ce service, monsieur Valhn. Vous allez monter tout de suite chez mon fils.

— Permettez, chère dame, permettez, dit le secrétaire enchanté d'avoir déjà gagné la moitié de ce qu'il voulait ; je suis prêt à fidre, vous le savez, tout ce qui peut vous plaire, mais je n'ai, moi , pour parler à Sulpice, ni votre autorité ni votre fermeté, et je vous proposerai de remettre cette entrevue.

— Que dites-vous?

— La nuit nousporterait conseil à tous deux, et nous

préparerait, moi à mieux parier, votre fils à mieux entendre.

— Comment! il vous faut des préparations pour parler à un éeolier ?

—Ah ! cela vous étonne, reprit le bureaucrate d'un air patelin, vous qui avez toujours l'esprit si énergique et si présent ! mais on doit être indulgent pour les infirmités de ses amis. II est d'ailleurs bientôt dix heures -, l'entretien avec Sulpice pourrait se prolonger, et si Ton me voyait sortir d'ici au milieu de la nuit, vous concevezi. . .

— Allons donc, dit madame Desbarres en rougissant «n peu, mais intérieurement flattée qu'on la trouvât encore d'âge à être compromise ; vous avez des idées, monsieur Yallin... Du reste, nous pouvons remettre cette explication à demain.

— Si vous jugez que ce soit le plus sage, dit le secrétaire, passant, selon l'habitude, son idéeàFordre de la veuve.

— Et le plus sûr, ajouta celle-ci; vous viendrez avant de vous rendre à la mairie.

— Soit.

— Et nous conviendrons de ce qu'il faudra lui dire.

— C'est cela.

— A huit heures donc, monsieur Yallin.

2&6 SCENES DE LA YIB INTIttE.

— A huit heures.

H. Vallin arriva le lendemain^ à l'heure convenue, chez madame Desbarres, mais il trouva celle-ci désappointée et furieuse. Sulpice était sorti dès la pointe du jour sans avertir personne. La veuve, qui avait besoin de décharger son mécontentement sur quelqu'un, s'en prit au vieux commili ; c'était lui qui l'avait empêchée de parler, la veille, à son fils; sans lui, l'explication serait maintenant terminée : tout ce qui avait lieu venait de lui et arrivait par sa faute.

Vallin laissad'abord couler le torrent, mais voyantquH grossissait toujours , il se mit à renchérir sur les accusationsde madameDesbarres, qui s'arrêta aussitôt, moitié par générosité, moitié par esprit de contradiction, et reporta toute samauvaise humeur sur Sulpice. Elle nedoutait point qu'il ne se lût rendu à Kermor ^et partit de là pour s'indigner contre madame deRévol. C'était elle qui^ sachant sans doute que les Desbarres avaient toujours eu la tête fieuble, s*étdit efforcée d'attirer le jeune homme au manoir afin de le séduire, de le dépouiller, de l'enlever 1 . . . Madame Desbarres ne reculait devant aucune supposition ; n'était-ce pas une étrangère, une Parisienne ?

— Heureusement que je suis là, ajouta-t-elle enfin; je ne laisserai pas mon fils se perdre ainsi ; je frapperai

UNE ÉTRANGBRB. 257

les grands coups ; il le faut, monsieur Yallin : j'irai à Kermor.

— Vous?

— Et pas plus tard qu'aujourd'hui ! Ah ! je ne suis

pas une Desbarres, moi, on ne m'en fait point accroire, et je lui dirai son fait à cette dame.

— La voici , maîtresse , interrompit Dinorah , qui venait d'entrer.

— Qui ? demanda la veuve.

— Cette étrangère.

— Madame de Révol?

— • Elle demande à vous voir.

En prononçant ces mots, la servante poussa la porte, qui était restée entr'ouverte, et Lia se présenta.

Il y avait dans cette apparition inattendue un si singulier à-propos, que madame Desbarres échangea avec Vallin un regard de stupéfaction. L'étrangère, qui avait fait quelques pas dans la chambre, s'aperçut du trouble que causait son arrivée, et, sans en deviner le motif, elle s'arrêta confuse.

— Je crains d'être importune, dit-elle timidement; vous semblez occupée, madame, et j'interromps un entretien.

— Rien ne nous empêchera de le continuer, car qous parlions de vous, répondit la veuve, qui voulut

sortir d'eoibarras en brusquant l'explication.

— De moi 7 reprit madame de Révol étonnée.

— Et des visites de mon fils à Kermor.

lia rougit ; elle avait cru ses relations avec Suîpice ignorées de madame Desbarres, et elle se sentit contrariée d'être ainsi prévenue dans ses confidences. La veuve s'aperçut de son trouble :

— Madame ne me savait pas sans doute instruite à& ces visites? reprit-elle ironiquement.

— D est vrai, balbutia Lia.

— Les choses en sont pourtant venues à tel point qu'il serait difficile de ne point les remarquer, fit observer madame Desbarres aigrement; le manoir est maintenant le véritable domicile de mon fils, et madame lui permet à peine de rentrer ici pour dormir...

— Moi ? interrompit la jeune femme ; il y a erreur, madame, et vous avez été mal informée.

— Je n'ai point été mal informée, reprit la veuve ; hier encore, Sulpice n'est revenu qu'après le couvre-feu

— Se peut-il ?

— Et cematin il est sorti au point du jour avec ses armes.

— Que dites-vous? s'écria Lia saisie; M. Sulpice est sorti avec des armes ?

— Sous prétexte de s'exercer au tir, comme d'habitude ; mais je saurai au juste ce qu'il en est, car il a rencontré M. Alexandre.

— Et il lui a parlé î

— Dinorah les a vus s^éloigner ensemble.

— Ah I madame, faites-le chercher, s'écria rapidement Lia, atteinte d'un pressentiment funeste ; sachez où ils sont; envoyez chez M. Béfort.

— Pourquoi cela ? demanda la veuve effrayée par l'accent de madame de Révol ; que craignez-vous? que se passe-t-il donc, madame ? mon fils courrait-il quelque danger?

Avant que Lia eût pu répondre, un grand bruit se fit entendre à l'étage inférieur ^ des pas précipités retentissaient sur l'escalier, le nom de Sulpice était prononcé par des voix étrangères au milieu desquelles celle de Dinorah éclatait en exclamations douloureuses. Madame de Révol, épouvantée, courut à la porte et se trouva en face du docteur Robert, qui parut sur le seuil la tête nue et les vêtements en désordre.

— Ah ! ils se sont battus ! s'écria-t-elle.

— Malgré moi, répliqua brusquement le docteur.

— Et mon fils? demanda madame Desbarres.

— Le voici.

360 5CÉNES DB hk VIE INTIME.

Les témoins venaient enefTeld'entrer, soutenanidans leurs bras le jeune homme couvert de sang et évanoui.

A cette vue, les deux femmes poussèrent deux cris qui partirent en môme temps et se confondirent dans une même expression de douleur ^ mais Lia, foudroyée, chancela et fut obligée de se soutenir au mur, tandis que madame Desbarres, dont les nerfs étaient plus fermes, s'élançait vers Sulpice. Ily eut un moment d'inexprimable confusion. Dinorah avait aidé à placer le blessé sur un lit \ madame Desbarres s'y précipita avec des excla mations entrecoupées et des appels mêlés de sanglots.

— Au nom de Dieu ! du courage , dit Vallin en lui prenant la main et cherchant à l'arracher à cet affreux spectacle.

-^ Laissez-moi, s'écria la veuve exaltée 5 je veux voir mon fils, je veux rester près de mon fils ! Si mon fils meurt, je mourrai avec lui.

— 11 vivra, reprit le secrétaire, qui avait besoin de se le persuader à lui-même ; le docteur le sauvera.

— Je tacherai, dit Robert.

*— Ah! rendez-le-moi, mon cher monsieur Robert, reprit madame Desbarres avec cette expansion bruyante des douleurs vraies, mais vulgaires ; rendez-le-moi au au prix de tout ce que je possède ! Songez que c'est

UNE ÉTRAMGERB. 26t

mon uniqu6 enfant!... Et me Favoir égorgé ! Oh 1 je poursuivrai son assassin^ docteur ; oui, fallût-il tout vendre pour obtenir justice I Mais d'où est venue la querelle? Pourquoi ce duel?

-- Hélas ! pour moi ! murmure une voix brisée.

Madame Desbarres leva les yeux et aperçut Lia (Jui, pâle comme une morte, la tête flottante et les mains jointes, s'était laissée glisser à genoux de l'autre côté du lit.

— Pour vous? répéta-t-elle \ ah I j'aurais dû le deviner. Oui, c'est ainsi que tout devait finir; voilà où vous deviez le conduire!... Et vous osez rester là, devant celui que vous avez fait égorger î

— Oh ! ne dites pas cela, madame ! balbutia Lia éperdue ; non, ce n'est pas moi ; ce malheur, dont j'ai été la cause involontaire, j'aurais donné ma vie pour l'éviter !... Mais votre fils ne mourra pas, nos soins le sauveront. Je ne le quitterai plus, madame, je veillerai avec vous près de lui.

Madame Desbarres releva la tête.

— C'est à moi seule de soigner mon fils, dit-elle avec une hauteur haineuse et en étendant les mains sur le lit du blessé. Si, dans la force et la santé, vous avez pu me le disputer, mourant, il m'appartient tout entier.

— Silence ! interrompit le docteur, le voilà qui se ranime.

Madame Desbarres se pencha vers Sulpice avec une exclamation de joie ; mais, en rencontrant le visage éploré de madame de Révol près du sien, elle la regarda en face et s'écria :

— Je suis chez moi, madame !

lia tressaillit ; une rougeur rapide traversa sa pâleur, et elle fit un mouvement en arrière.

— Pardon, dit-elle 5 j'avais cru que l'approche du lit d'un mourant appartenait à tous ceux qui l'aimaient. Puisque je me suis trompée, je me retire ; je laisse votre fils à vos soins. Ah I sauvez-le, madame, et je vous remercierai à genoux !

Les larmes l'empêchèrent de continuer ; elle fit un pas vers le lit, regarda Sulpice, puis, pressant son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots^ elle s'élança égarée hors de la chambre.

Au moment d'atteindre l'escalier, elle sentit une main s'appuyer sur son bras ^ c'était Dinorah qui l'avait suivie. La paysanne la regarda et lui dit :

— Revenez ce soir ] je vous donnerai de ses nouvelles, moi.

vm.

Lorsque Lia revint, elle apprit qne Sulpice était dans le transport de la fièvre, et que le médecin avait exprimé des craintes. Les jours suivants, son état ne fit que s'aggraver. Cependant la jeune femme ne pouvait perdre courage. En revenant chaque matin et chaque soir, son cœur battait d'espérance. Du plus loin qu'elle apercevait Dinorah, elle cherchait un sourire sur son mâle visage, mais Dinorah secouait la tête et murmu^ rait toujours :

— Plus mal I plus mal !

Madame de Revol, qui, afin de se rassurer ellemême, s'était dit que Dieu était trop juste pour laisser mourir Sulpice, et qui avait pour ainsi dire intéressé sa foi à cette guérison, commença à chanceler dans sa

croyance. EnQn, un Jour qu'elle se rendait chez ma* dame Desbarres , un tintement de clochette retentit tout à coup derrière elle. Un enfant, tenant un cierge allumé) parut au détour de la rue, suivi d'un prêtre qui portait le viatique des agonisants, et elle enleadit les femmes agenouillées sur son passage répéter à demi-voix :

— C'est M. Sulpice Desbarres, qui va mourir !

Lia rebroussa chemin et arriva à Kermor^ égarée de désespoir.

Aucun signe apparent ne lui avait jusqu'sdors révélé le danger du jeune homme ; elle avait pu croire les craintes exagérées et résister à une conviction que tous ses désirs repoussaient \ mais maintenant le doute même était impossible : la cloche, le cierge allumé, le prêtre, tous les symboles lugubres avaient frappé son oreille ou ses yeux ; elle avait vu et écouté l'agonie de Sulpice !

Cette fatale lumière fut un coup de foudre qui brisa toutes les barrières dont elle avait forti&é son âme. Avec l'espérance périt le courage, et avec le courage toute garde d'elle-même. Tant qu'elle avait pu croire que Sulpice vivrait, son devoir avait été de ne jamais franchir pour lui les limites d'une amitié choisie, et de

repousser les confidences de son propre cœur ; mais

UNS ÉTRANGÈRE* 26Sf

les bénéfices de cette longue réserve furent subitement perdus ^ l'excès de sa douleur lui révéla l'excès de sa tendresse. Elle aimait Sulpice, non pas en frère, non pas en ami, mais de cette affection que rien n'i-* mite ni ne remplace. Elle pouv^t se faire un pareil aveu, maintenant qu'il s'agissait d'un mourant, car là où l'amour est sans danger, il doit être aussi sans crime. Que lui importait d'ailleurs d'être ou non condamnée % L'expérience l'avait dégoûtée du devoir. A quoi lui avait en effet servi jusqu'alors le respect des lois imposées par Dieu et par lès hommes? Les hommes Pavaient flétrie, et Dieu permettait la mort d'un innocent !

Plusieurs heures s'écoulèrent dans ces agitations convulsives. Cependant au fond du désespoir de Lia restait toujours ce fantôme des espérances perdues qui, sans être une joie, laisse une sorte d'incertitude à rafBiction. Elle voulut connaître toute l'étendue de son malheur et retourna chez madame Desbarres.

Dinorah vint lui ouvrir, les cheveux à demi-épars et le visage marbré de larmes •

— Eh bien ? demanda Lia d'un accent bref et éperdu.

— Le médecin attend une crise peur cette nuit, dit la paysanne.

266 SCilIBS DB LA YIB HITIME.

— Je reviendrai cette nuit.

Bile tint parole. La crise avait, en effet, eu lien, et, contre toute attente, elle avait été fovorable. Le lendemain les symptômes les plus alarmants disparurent, et quelques jours après le blessé était hors de danger.

Madame de Rév(ri faillit succomber à la joie de ce changement. Comme ces malades auxquels la fièvre donne une vigueur factice, la douleur Tavait soutenue jusqu'alors ; n'ayant plus à craindre, elle sentit ses forces l'abandonner.

De nouvelles angoisses commençaient d'ailleurs pour elle. Sortie du désespoir^ elle retomba sous le joug de ses anciens devoirs. L'épreuve qu'elle venait de subir lui avait fait voir clair dans son propre cœur ] elle ne pouvait plus déguiser sous un faux nom le penchant qui l'attirait vers Sulpice; en perdant son ignorance, elle avait perdu la possibilité de se tromper innocemment. Lors même qu'elle eût apaisé ses scrupules, que pouvait-elle attendre de cet amour? Toute voie n'était-elle pas fermée au bonheur, toute espérance même refusée ? La fuite restait seule possible et honorable. Lia le comprit, et revint au projet de départ dont la blessure de Sulpice avait arrêté l'exécution. Elle écrivit en Vendée pour demander des rensei-

UNE ÉTRAIfaÉRE. 267

gnements» et fit ses préparatifs, mais lentement, comme quelqu'un qui a peur de sa propre résolution. Avant de quitter Kemperlé, elle voulait d'ailleurs que la guérison de Sulpice fût complète, et elle continuait à s'informer tous les jours des progrès de sa convalescence. Le jeune homme allait de mieux en mieux ; il avait recouvré le souvenir du passé, et s'était informé d'elle à Dinorah.

Un matin, celle-ci l'arrêta après lui avoir donné des nouvelles du malade, et ajouta à demi-voix :

— Il m'a encore parlé de vous !

— Lui ! interrompit Lia ; et que vous a-t-U dit ?

— Que vous couriez un grand danger.

— Comment?

— Hier soir, madame Desbarres causait avec M. Vallin près du jeune maître qu'ils croyaient endormi, et ils ont dit que le duc savait maintenant où vous trouver.

~ Dieu ! ils l'auront averti ! s'écria madame de Révol.

— Et qu'il viendrait vous chercher ici. La jeune femme pâlit.

— Le duc ! répéta-t-eUe, ah I je ne l'attendrai pas. Je partirai, oui, dès demain; il le ftut.

— C'est ce que le jeune maître a dit, ajouta tristement Dinorah ; aussi a t-il pleuré longtemps.

— Et je partirai sans le voir ! murmura madame de Révol, qui sentit à cette pensée des larmes monter à ses paupières.

Dinorah s'assura qu'on ne pouvait l'entendre.

— Non, dit-elle vivement, il vous attend.

— Sulpice ! s'écria Lia.

— Madame Desbarres est sortie, et j'ai promis de vous faire monter ; venez.

Madame de Révol, éperdue, se laissa conduire jusqu'à la chambre de la veuve, où le blessé avait été porté; mais lorsqu'elle arriva vis-à-vis de l'alcôve, Dinorah, qui avait pris les devants pour soulever le rideau, se tourna vers elle en lui recommandant du doigt le silence : elle se pencha palpitante et aperçut le jeune homme endormi.

Un de ses bras pendait hors du lit, tandis que sa tête s'appuyait sur son autre main repliée, et que le long des rideaux glissait un rayon de soleil. A la vue de ce visage amaigri et demi-voilé par une longue chevelure, madame de Révol s'était arrêtée immobile. Elle ne reconnaissait point Sulpice» 11 fallut que son œil interogeât tous les traits

UNE ÉTRANGÈRE. 2&d

du malade pour en retrouver Texpression connue.

Cette espèce d'hésitation l'épouvanta elle même. Elle joignit les mains et s'agenouilla au chevet.

— Est-ce lui ? Est-ce bien lui ? murmura-t-elle attérée.

— Remerciez Dieu de le voir ainsi, répondit Dinarah ; il est vivant, et c'est assez -, avec le temps il reprendra sa force et sa beauté.

— Oui, mais moi je ne le verrai pas, dit madame de Révol gagnée par les larmes ; c'est un éternel adieu que je viens lui faire. Ah ! qu'il dorme, mon Dieu ! il se réveillera toujours assez tôt; moi aussi j'espère bientôt dormir.

Elle appuya sa tête sur le bord du lit en pleurant, mais le bruit de ces pleurs parut arriver jusqu'à Sulpiceà travers son sommeil j il fit un mouvement.

— Prenez garde ! murmura Dinorah.

Madame de Révol essuya rapidement ses larmes. Desbarres ouvrit les yeux et l'aperçut.

L'éclair qui illumina ses traits leur rendit un instant toute leur expression d'autrefois, et ce fut seulement alors que Lia le reconnut complètement. U s'était relevé avec un l^^e^er cri.

longtemps en sa* tenant les mains. Enfin, le jeune homme, épuisé par Témotion, se laissa retomber en arrière et ferma les yeux. Dinorah, effrayée, le montra à Lia.

— Partez, madame, partez tout de suite, dit-elle à voix basse ; c'est trop de douleur pour lui.

— Oui, reprit l'étrangère, qui fit un effort suprême pour réunir tout ce qui lui restait de courage ; mais avant de nous séparer pour toujours, vos mains encore, Sulpice I Encore une étreinte, encore un mot l

— Adieu ! bégaya le Jeune homme presque évanoui.

Lia éplorée se pencha sur lui.

— Adieu donc ! reprit-elle avec exaltation, adieu cher confident de mes dernières chimères, dernier fantôme de ma jeunesse; adieu! Ahl je voudrais que ce mot eût un pouvoir magique et qu'il appelât ici toutes les joies. Soyez heureux longtemps, Sulpice, et ne pensez jamais à moi, qui penserai toujours à vous.

Elle étendit ses deux mains vers le jeune homme sans mouvement, déposa un baiser sur ses cheveux, et s'élança hors de la chambre.

Le même jour, on apprit à Kemperlé que l'étrangère était partie sans faire connaître la route qu'elle avait prise.

Sulpice se rétablit ; mais la crise qu'il venait de subir avait brisé le ressort de cette faible nature. Après le départ de madame de Révol, son âme, ainsi qu'il l'avait dit, ne trouva plus d'air pour son vol, et retomba dans le vide. Madame de Révol avait à jamais emporté sa force et sa volonté. Les énergies capricieuses et fugitives qui l'avaient jusqu'alors plutôt agité que soutenu firent place à une soumission muette. Frappé d'une sorte de langueur craintive, il n'avait même plus l'initiative nécessaire pour former un désir. A le voir invoquer toujours la volonté des autres et s'y abandonner, on eût dit un de ces enfants qui ne savent plus marcher après une maladie, et qui appellent tous ceux qui passent pour se faire emporter dans

274 ICBIIBS DB LA TIB IIITIMB.

leurs bras. La veave s'aperçut de ce changement; mais, loin de s*en affliger, elle le prit pour une amélioration. Sulpice avait compris lui-même que les Desbarres avaient la tête faible^ et il consentait à se lais-

ser conduire. Elle se glorifia d'être enfin arrivée à son but.

Quant à Vallin, il profita également de cet abattement résigné du jeune homme pour tourner ses pensées vers les purs et solides plaisirs du ménage ; mais ses efforts furent longtemps inutiles. Sulpice Técoutait en silence multiplier les descriptions de ce paradis terrestre du mariage sans songer à lui en demander la clé. Le vieux secrétaire pensa enfin que le seul moyen de Fy faire entrer était de l'y conduire par la main. Henriette venait justement d'apprendre le départ de son cousin Alexandre avec une actrice de la troupe d'arrondissement qui desservait Kemper, et le dépit devait la disposer à l'obéissance. Afin de la rendre encore plus certaine, Vallin eut recours à la diplomatie. Il persuada à sa nièce que Sulpice était secrètement amoureux d'elle, tandis qu'il persuadait à Sulpice que sa nièce était secrètement amoureuse de lui; puis, fort de ces deux suppositions, il confia solennellement l'amour réciproque des jeunes gens à madame Desbarres, qui,

tlNE ÉTRANOBllE. 275

trouvant le choix convenable^ s'attendrit, et déclara qu'elle ne s'opposerait jamais au bonheur de son fils.

Le mariage fut célébré un mois après, avec tout l'éclat désirable. Quelques-uns des invités furent frappés de la pâleur de Sulpice pendant la bénédiction nuptiale, et la firent remarquer à Vallin ; mais celui-ci répondit que c'était l'effet d'un grand bonheur sur les organisations nerveuses.

Cependant, de retour à la maison, et tandis que les parents et les amis embrassaient successivement la mariée, selon l'usage, Sulpice aperçut tout à coup Dinorah, qui s'était glissée parmi la famille pour porter aussi à son jeune maître ses souhaits de bonheur. En se trouvant face à face. Desbarres et la paysanne tressaillirent ; le même souvenir venait de traverser leur pensée. Cependant Dinorah fit un effort et dit :

— Que Dieu vous donne la joie, monsieur Sulpice!

Mais le jeune homme l'attira à lui , l'embrassa avec un attendrissement comprimé , et répondit tout bas :

— Elle est partie I

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